‹ Chroniques; humeurs et capricesChapitre 10 sur 29 · DU LUNDI · texte numérisé non relu

DU LUNDI

(Pour la Minerve) PREMIÈRE CAUSERIE.

Depuis Sainte-Beuve, on a fait un tel abus du nom de Causeries, qu'il est devenu à la portée des plus modestes ambitions littéraires. Du reste, le lecteur canadien est trèsindulgent, beaucoup trop, ce qui le porte à une admiration facile, à ce point qu'on serait presque heureux de lui déplaire.

Je lis quelque part que le printemps est la plus agréable, mais aussi la plus perfide des saisons, ce qu'il n'est pas bon de quitter à cette époque l'endroit où l'on a passé l'hiver. C'est là l'avis des médecins peut-être, mais à coup sûr ce n'est pas celui des locataires. Quant aux propriétaires, ils n'ont pas d'opinion arrêtée sur l'hygiène, et se contentent d'admettre en principe général que, plus un loyer est élevé, plus une maison est saine.

S'il n'est pas bon de quitter au printemps les lieux où l'on a passé l'hiver, d'où vient donc cet usage immémorial et universel des déménagements ? D'où vient cette tentation irrésistible de casser ses meubles et de payer deux fois le prix de son loyer en réparations, en blanchissage, en net-

toyage, en tapisseries, etc ? D'où vient cette manie

qui s'empare de tout le monde, riches et pauvres ? Le déménagement est une fureur, une frénésie, une des formes de ce besoin insatiable de renouvellement, de déplacement et de mouvement qu'éprouvent au printemps tous les êtres animés ; on quitte sa demeure comme l'oiseau quitte son vieux nid, comme on jette de côté ses fourrures, se3 mocassins, ses gros châles. En outre, il est des attachements qui ne peuvent jamais se former, même par les meilleurs rapports, comme ceux entre propriétaires et locataires.

Vos lecteurs éprouventrils l'envie de faire connaissance avec l'auteur de ces causeries ? Je leur avouerai tout bonnement que je suis un québecquois. A défaut d'autres qualités, on voit au moins que je suis modeste. Je n'eusse jamais osé faire cet aveu il y a un an ; mais que les choses ont changé depuis ! Il y a quelques mille habitants de moins, mais plusieurs manufactures de plus ; on parle même d'élever une vaste fabrique dans chaque rue qui se dépeuplera. L'année dernière, à cette époque, le chemin à lisses Gosford donnait encore des espérances mêlées d'angoisses ; aujourd'hui, il est bien constaté qu'il ne marchera jamais. Faute de casseurs de pierre, on avait mis des amas de rochers au haut des côtes pour qu'en roulant, ils se brisassent et répandissent un macadam quelconque ; malheureusement, contre toutes les prévisions, ils n'ont servi qu'à emplir quelques trous et à boucher complètement le passage. Les rues tortueuses, étroites, pleines d'abîmes, aux trottoirs dansant la prétentaine, coupées pà et là de pittoresques monticules, avaient au moins cinq pieds de boue; cette anm'e elles

n'ont que dix-huit pouces de poussière. Pour retrouver les passerelles en pierres construites le printemps dernier, on s'arme d'un bâton pointu, comme les voyageurs qui montent le Vésuve ; grand nombre de maisons en ruines penchent leur front sourcilleux sur les passants empresses do fuir ; les cours ont gardé les détritus et les immondices de deux ou trois décades, et la Corporation a fulminé cinq cents décrets de nettoyage qui n'ont eu d'autre effet que de rendre les locataires encore plus sourds. Cependant, la propriété augmente assez joliment en valeur ; c'est parce qu'elle n'augmente pas en nombre, disent les finots ; mais moi, j'ai parfaitement constaté deux maisons en brique bâties depuis l'année dernière à la haute-ville. Quant à, la basse-ville, il est inutile d'en parler; elle va disparaître bientôt sous les éboulis du cap.

On a dit dernièrement que les internationaux allaient fonder une succursale dans Québec. Grands dieux ! et pourquoi faire? c'est à peine si les nationaux eux-mêmes peuvent y vivre. Les nationaux ! ce nom sous lequel ma plume a frémi, me plonge dans un abîme de réflexions mélancoliques; aussi, je vais à la ligne pour faire la transition.

Hélas 1 pourquoi notre beau Canada est-il encore la proie des partis ? Se peut-il que les canadiens n'aient pas tous les mêmes idées et la même opinion depuis 1791 ? Pourquoi cette distinction de conversateurs et de libéraux, quand ce sont les conservateurs qui ont accompli toutes les réformes, et que les libéraux n'ont fait que se réformer eux-mêmes ? Est-ce que tout bon patriote ne doit pas désirer ardemment qu'il n'y ait plus qu'un seul parti appelé le parti conserva-

teur-libéral-national-niodéré ? Comme cela, on serait à peu près sûr de ne pas laisser de place à d'autres et la nationalité canadienne serait immortelle autant qu'homogène. Mais non, l'orgueil humain veut toujours se satisfaire par des distinctions, et les nationaux n'ont eu d'autre idée, je l'affirme sur ce que j'ai de plus cher, que d'imiter l'Espagne où les partis se comptent à peu près comme suit : Radicaux, républicains-fédéraux, carlistes, conservateurs- opposants, ministériels-frontiéristes, sagastistes, amédéistes, zorillistes, les istes et des estes à faire prendre les espagnols aux cheveux pendant trois générations. Heureusement que, chez nous les noms seuls diffèrent et que, rien n'étant plus semblable au conservateur renfrogné des anciens temps que le libéral de nos jours, le national, qui est l'expression des deux, réussira à tout confondre.

C'est ce qu'il a déjà fait.

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Il n'y a rien dans ce monde d'absolument louable ni de blâmable; il se môle à la plupart des choses une forte dose de pour et de contre, qui explique tant de discussions oiseuses et interminables," parce que les hommes ne regardent jamais guère qu'un seul côté des événements, ou des questions. Savoir distinguer est le fait des esprits d'élite. Je vais tenter une chose hardie, c'est de justifier une grève; il y a eu tant de grèves depuis quelques années, qu'on peut bien me permettre cette audace. Celle dont je parle est la grève des ouvriers agricoles d'Angleterre, provoquée par la Land and Lalorer League.

Dans les comtés du nord de l'Angleterre, où les grands centres manufacturiers retiennent presque tous les bras, les

travailleurs de la terre sont plus rares et reçoivent de 4 à 5 dollars par semaine ; mais dans le sud, ils n'ont guère que deux piastres. Ce qu'il y a lu de paupérisme, d'abaissement et de misère crapuleuse est presque inimaginable. L'ouvrier agricole y vit d'une vie toute animale et végétative ; il ne peut pas même s'élever à la conception d'un déplacement ; l'endroit où il est né est celui où il doit souffrir et mourir; l'étranger lui est suspect, et l'étranger, pour lui, c'est déjà le village situé à deux lieues de son cloeber. Tout mouvement dans cette masse apathique d'hommes ne peut donc que lui faire du bien ; mais, comme il est impossible d'apporter un remède rapide à un état de choses qui dure depuis des siècles, le mouvement qui se fait prend la forme d'une vaste émigration agricole ; aussi voit-on que, cette année, il y a trois Anglais contre un Irlandais qui quittent le port de Liverpool pour aller à l'étranger.

L'Angleterre est le pays de la croyance religieuse, de la bonne foi personnelle et àufair play. Ah ! le fair-play, il est partout, dans les combats de coqs, dans les batailles de dogues, et dans les luttes de boxeurs. Ce n'est pas une raison pour en médire ; tant qu'à se faire pocher un œil, ou aplatir le nez ou défoncer le thorax, vaut autant que ce soit fait suivant les règles et adroitement que par un brutal quelconque, qui ne s'annonce pas. Ce n'est pas là ce qui m'occupe pour le moment ; mais je suis conduit à des réflexions philosophiques en voyant la souscription ouverte et presque déjà close en faveur du prétendant à la succession ïichborne.

Croirait-on que cet homme condamné comme imposteur, comme vilain et faussaire, traduit devant les assises comme parjure, trouve à réaliser par une simple souscription populaire, vingt-cinq mille dollars de cautionnement ? C'est ici que se révèle avec éclat cet esprit d'équité anglais qui fait que chacun s'intéresse à un acte de justice et veut donner à tout homme ses chances légitimes, son fair trial. Ce n'est pas que le prétendant soulève beaucoup de sympathies, mais sa cause devient la cause de tous en face d'une condamnation qui ne satisfait pas tous les esprits, et surtout en présence de la conduite du gouvernement qui met toute son influence et ses ressources à la disposition d'une famille énormément riche pour combattre un homme auquel on refuse même les moyens de se défendre.

En France, le pauvre Thomas Castro, alias Arthur Orton, alias Sir Roger Tichborne, serait déjà mort sous les quolibets, malgré sa merveilleuse apathie qui fait dire à un journal de la métropole anglaise " qu'il passe la moitié de ses journées à dormir et l'autre moitié à méditer dans une douce somnolence."

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