‹ Chroniques; humeurs et capricesChapitre 18 sur 29 · LA MALBAIE · texte numérisé non relu

LA MALBAIE

(MtJRRAY BAY.)

26 Juillet.

C'est un petit volume qu'il faudrait écrire sur la Malbaie, nu petit volume sur papier Je soie rose, frais, mêlant l'odeur du varecL.au parfum de l'héliotrope, colorié, chatoyant, un de ces petits volumes qui s'égarent dans les boudoirs embaumés, ou que les jeunes filles portent avec elles lorsqu'elles vont sur le rivage marier les longues ombres de leurs cils au balancement des jeunes branches d'arbres ou aux somnolentes harmonies de la vague montante.

Rien n'est plus pittoresque, plus rafraîchissant, plus varié, plus gracieux que ce morceau du paradis terrestre oublié sur le flanc des Laurentides. Quelle diversité, quelle fécondité, quels luxueux caprices de la nature ! Vous avez ici tous les aspects, toutes les beautés, toutes les grâces unies ù toutes les pompes du paysage. Près du fleuve un rivage accidenté, coupé de petits caps et de ravines perdues ; des sentiers qui sortent de toutes parts et qui mènent on ne sait où, des bordures verdoyantes qui s'échappent avec mystère d'un bois de sapins, des coteaux à peine ébauchés qui naissent pour ainsi dire sous les pas et qui bornent un instant l'horizon pour laisser entrevoir ensuite des perspectives illi-

mitées ; toute espèce de petites tromperies séduisantes, des mamelons innombrables, couronnés d'un petit bouquet d'arbres isolés comme la mècbe de cheveux sur la tête rasée d'un indien ; des détours, des méandres imprévus, toutes les charmantes caresses brusques de la nature qui veut surprendre le regard, comme une mère qui invente à chaque heure de nouveaux plaisirs pour le petit dernier né.

La Malbaie n'est pas un village comme tous les autres villages du Bas-Canada, une longue suite de maisons blanches sur le bord du fleuve, suite monotone, toujours la même avec son paysage nu et les grands champs en arrière s'éten dant jusqu'aux concessions. Ici, tout est rassemblé par groupes, groupes épars, distincts, ayant chacun une physionomie propre et pour ainsi dire un langage approprié. La Malbaie vous parle, elle va au devant de vous quand vous allez à elle, et elle a l'air de dire : " Venez ; jouissez, admirez moi, regardez comme je suis belle, c'est pour vous que je me suis faite ainsi : demain je serai plus belle encore, et avant que vous me connaissiez bien, vous aurez épuisé toutes les jouissances du touriste et j'aurai porté l'ivresse jusque dans vos souvenirs, lorsque vous serez loin de moi. "

La poésie est ici vivante, animée; elle prend corps et fait sa toilette, toilette qui change cinq fois par jour, de sorte qu'il y en a pour tous les goûts. On trouve à la Malbaie tous les genres, le grand, le joli, le capricieux, le sauvage, le doux; on a derrière soi, en folâtrant dans les bosquets éparpillés parmi les petits caps qui ceinturent le rivage, la chaîne lourde et sombre des montagnes du nord ; on y débarque au pied d'un promontoire plein de menaces et que les flots, en se brisant sur sa falaise tourmentée, font retentir de sourds grognements. Au bas de ce promontoire est un

village d'indiens de vingt à trente feux, bizarrement groupé, et qu'aucun visiteur ne manque d'aller voir, soit parce qu'il est curieux, soit qu'il veuille acheter un des mille petits objets en osier ou en frêne que fabriquent les indiens, et qui consistent en corbeilles, paniers, vases de toute forme, pendants d'oreille, pendeloques, etc.

Rien encore au débarcardère que cj village d'Algonquins ou d'Iroquois déchus, et trois ou quatre maisons de mesquine apparence pour recevoir les gens d'équipage. Vous voyez bien, en promenant le regard, quelques toits et quelques cheminées surgissant au milieu des rocs qui se penchent sur votre tête, mais rien encore qui indique la subite apparition de la plus délicieuse campagne du Canada. Vous montez une côte qui est raide et dure, cailloteuse et pierreuse comme toutes les côtes du nord ; c'est un escarpement rebelle et indompté, si ce n'est pas le sabot des vigoureux petits chevaux du nord qui ont des muscles d'acier ; puis, tout d'un coup, la vue s'étend et c'est une perspective éclatante. Les maisons s'échelonnent au loin sur une distance d'un mille; elles sont à droite, à gauche, irrégulièrement, pittoresquement, se choisissent un nid et s'enveloppent d'arbres, se disimulent si elles en ont la chance, s'éparpillent comme des fleurs jetées au hasard, et, plus loin, à quel jnes pas seulement, commence le village des étrangers, populeux, serré, dru, rempli jusqu'aux combles. C'est un village à part; le faubourg de la paroisse est à trois milles plus loin. Ici, les étrangers sont chez eux, ce village leur appartient ; ils l'ont fondé'en quelque sorte, et sans eux, il serait désert.

Il y a dix ou quinze ans, à peine trouvait-on dans cet endroit appelé la Pointe-aux-Pics plus de vingt maisons; la Malbaie était inconnue du touriste; depuis, elles ont surgi

de toutes parts, et chaque année en voit accroître le nombre toujours insuffisant. On ne se fait pas d'idée de l'animation, du mouvement, du va-et-vient continuel de voitures et de promeneurs qui rayent ce court espace d'un mille; mais tout cela sans l'étalage bruyant, pompeux, raide et fatigant de Cacouna ; ici l'on reste à la campagne et l'on va en déshabillé parmi une foule de deux à trois mille personnes venues de tous les points de notre province et d'Ontario. La grève est couverte, au beau temps, de baigneurs des deux sexes, et les hôtels regorgent.

Il y a à peu près quatre ou cinq hôtels attitrés ; toutes les autres maisons, toutes, remarquez-bien, sont louées à des étrangers ou prennent des pensionnaires qui, sans cesse, font place à d'autres. Cela dure à peu près deux mois, le temps que le ciel ingrat nous donne pour dégourdir no3 membres figés par six mois d'hiver.

Il faut prendre ce qu'on trouve, s'arranger le plus souvent un lit tant bien que mal, payer modérément, ce qui vous étonnera sans doute, et se faire à tous les voisinages ; mais, s'il n'y avait cela, où serait donc l'agrément et l'imprévu tant désiré des places d'eau ? Comme partout et comme toujours, il y a dix anglais contre un canadien ; mais, chose inexplicable, les anglais ôtent ici leurs cols et consentent à be désempeser pour ne pas enlaidir le paysage ; c'est l'influence du lieu. La Malbaie abrupte, pleine de surprises et d'accidents de terrain, avec ses chemins sablonneux et pierreux, montants et descendants, ne permet pas de sa guinder et de s'attifer dans une toilette métallique ; il faut avoir la couleur locale et se chiffonner un peu, ce dont les anglais, après tout, sont bien contens eux-mêmes.

La Malbaie a toute espèce de noms qui correspondent

aux différents endroits qui la composent ; mais l'étranger, qui n'est pas prévenu, s'embrouille. Les gens mêmes de la place ne savent plus à quoi s'en tenir, et ils disent maintenant la " Baie, " tout court, pour signifier le lieu où se trouve l'entrée de la rivière sur le long de laquelle est le village paroissial ; l'étranger appelle volontiers Murray Bay la " Pointe-aux-Pics, " où nous sommes en ce moment ; puis, il y a encore le Cap-à-V Aigle, au loin, de l'autre côté de la rivière Malbaie, un nom qui s'étend à une succession do promontoires arrondis par la charrue, conservant encore assez de leur aspect sauvage et de leurs bois sombres pour projeter de grandes ombres qui vont se noyant dans le fleuve. Le •' Cap-à-1'Aigle " peut avoir une lieue et demie de longueur, et toutes les maisons qui s'y trouvent sont déjà, depuis trois semaines, remplies d'étrangers. Avec eux nous n'avons, nous, habitants de la Pointe-aux-Pics, aucu«e espèce de rapports, et nous ne les voyons qu'à l'arrivée du vapeur, quatre fois par semaine ; ce sont des sauvages qui «vont se jucher près des nues pour échapper aux infirmités humaines ; je ne sais pas comment ils s'y amusent, mais à coup sûr il leur faut des fourrures.

Tl y a encore la Malbaie proprement dite, nom qui, chaque année, se restreint de plus en plus à l'estuaire que forme la rivière avant de se jeter dans le fleuve, et au village qui la borde. Là, pas un étranger, quoique ce soit un des sites les plus ravissants qui existent. On ne se doute pas en vérité de ce qu'est cet ensemble formé des paysages les plus variés, les plus dissemblables, et qui se complètent l'un l'autre en empruntant à la nature seule leur merveilleuse harmonie. C'est une petite Suisse avec les proportions même scrupuleusement gardées, et peut-être une variété d'aspects plus prolifique

On s'étonne de trouver un pareil endroit sur l'aride, monotone, dure et rébarbative côte du nord ; on dirait un sourire égaré sur la figure d'un vieillard en courroux, ou bien un ilôt parfumé s'échappant tranquille au milieu des convulsions de la tempête.

Le Cap-ù-1'Aigle domine la Malbaie et tous ses environs, j'entends ici, par environs, un espace de quarante lieues, comprenant devant soi le fleuve profond aux éternelles furies et aux apaisements réparateurs-; de l'autre côté, la rive sud, tranquille, unie, qui s'incline en pente douce avec se3 villages resplendissant au soleil comme une longue draperie frangée d'une lisière éblouissante. En arrière, les Laurentides, dans leur sombre vêtement de pierre, arrêtées dans leur course, semblent vouloir s'élancer frémissantes pour se jeter dans le St. St. Laureut : à gauche, plus rien que quelques maisons de plus en plus rares se perdant dans les .montagnes qui ont repris leur cours, et, à droite, la Baie, la Pointe-aux-Pics, les coteaux Mailloux, tout ce. gracieux tableau que j'aurais voulu peindre et que je n'ai fait que barbouiller. Hélas! l'homme peut concevoir et s'élever bien haut ; dans les élans de sa pensée, il embrasse facilement des mondes sans bornes, mais quand il s'agit de les définir, il se retrouve ce qu'il est, un audacieux impuissant.

Je m'arrête, c'est assez pour aujourd'hui, à demain la suite ; la mer est haute et le varech pétille sous les embrassements de la vague, je vais m'inonder ; un bain, un bain dans l'onde salée vaut seul trois mille abonnés du National.

CHRONIQUES. 17î

30 Juillet.

J'ai dit que la Malbaie était un des plus beaux endroits de la terre et je le répète, je le tripète, je le quadrupète, je le dirai jusqu'à la fin de mes jours, jusqu'à ce que mort s'en suive ; mais la Malbaie a un malheur, c'est d'être sur la côte nord du Saint Laurent. Cette côte est inhumaine; où voit bien qu'elle est un prolongement du Labrador ; là où vivent les Esquimaux, un canadien ordinaire dépérirait, moins par l'usage immodéré de l'huile de phoque que par l'absence prolongée du soleil.

Des brouillards et des brouillards, des pluies torrentielles, renouvelées tous les deux jours; des fraîcheurs subites qui envahissent le ciel avant sept heures du soir et vous donnent le frisson jusqu'au lendemain matin, voilà la température régnante de la Malbaie depuis près de quinze jours. La Providence m'est témoin que ce n'est pas elle que j'accuse ; mais enfin il y a des imites, et, puisque le cultivateur est archi-satisfait, que ses terres sont humectées au delà de tout ce qu'il désire, il me semble qu'on pourrait bien faire quelque chose pour le voyageur qui a besoin d'un peu de beau temps, par ci par là, pour admirer les splendeurs qui l'entourent au lieu d'en être dégoûté bien à regret.

Vous prendriez un mois pour tout voir dans ce lieu incomparable que ce ne serait pas encore suffisant. Tous les jours on trouve du nouveau, des aspects inaperçus, des petites retraites inexplorées où la nature se multiplie et se livre à toutes les débauches du caprice. Aujourd'hui, c'est un petit lac caché sur un plateau, à dix arpents de vous, et que vous ne soupçonniez même pas ; vous le trouvez en vous promenant sans but, paresseusement, négligemment comme on le fait à la campagne ; demain, ce sera un vallon crêpé;

de sapins qu'à peine vous aviez va auparavant et où vos pas, s'égarant par hasard, rencontrent des sentiers furtifs, voilés sous les ombrages, conduits mystérieux qui mènent au penchant de qu'elque coteau où soudain se dévoile toute une perspective nouvelle de montagnes fuyant à l'horizon et d'innombrables vallées qui ondulent sous les vents gonflé.? d'échos et de murmures. Ailleurs, ce sont des cavernes s'entr'ouvrant brusquement dans le flanc des caps qui bordent le rivage, et que dés broussailles, entassées comme au hasard, des angles de rochers suspendus au dessus de vos têtes, avaient jusque là dérobées ; partout l'imprévu, le divers, un ensemble et une harmonie étonnants de tout ce qui diffère, de tout ce qui contraste et se heurte.

Ce n'est pas seulement par son payage que la Malbaie est indéfiniment variée, c'est encore par les villages qui la composent et qui, tous, forment des groupes à part où tel mœurs ainsi que l'aspect diffèrent. Ainsi, il y a la Pointe aux Pics dont je vous ai parlé, le Cap à l'Aigle, le village paroissial, le faubourg Lacue, une succession de maisons crottées, hideuses, sordides, refuge de toutes les immondices, mais pittoresquement alignées au bord d'un coteau que suit en serpentant, avec un bruit argentin et mille gazouillements d'oiseaux, une petite rivière bordée d'escarpements formidables et de pentes douces où flottent les

gazons. Il y a encore la côte Mailloux, la Comportée

et des chûtes, des chûtes partout.

Je ne vous parlerai pas de cet endroit bizarre, unique, qu'on appelle le Trou, sorte de cave formée par un circuit de montagnes et qu'on dirait sortie de leurs entrailles ; les habitants, qui ont toujours le mot juste, quoique grossier souvent, l'ont parfaitement baptisé de ce nom. Ce trou a

fenviron une lieu de circonférence et reçoit les eaux d'une rivière qui s'y précipite des hauteurs voisines par plusieurs chûtes qui se sont creusé des lits où elles ont pu, ou plutôt, comme elles ont voulu, en choisissant pour cela les passages les plus fantastiques.

Pour s'y rendre, il faut descendre et monter des côtes alpestres. Impossible de se tenir en voiture; hommes, femmes, enfants, tous débarquent ; on marche dans le sable jusqu'aux genoux, couvert de sueurs et de poussière, éreinté, abîmé, disloqué. C'est le chemin le plus difficile après celui du ciel, et cependant, allez-y n'importe quel jour de la belle saison, vous y verrez toujours des suites interminables de voitures, remplies de femmes qui veulent se donner la nouveauté d'un peu de misère, peut-être afin d'enlever aux hommes l'idée qu'ils l'ont toute en partage dans cette vallée de larmes.

Si la Malbaie est adorable, indéfinissable, elle a, je le répète, le malheur d'être située sur la côte nord du St. Laurent. Etre sur cette côte veut dire qu'on est en dehors du monde. S'il y avait pour l'homme quelque .chose d'impossible, je dirais que ce qui est impossible ici, ce sont les communications. En effet, la malle de terre ne quitte la Malbaie et n'y arrive que trois fois par semaine. Que voulez-vous ? c'est un travail lier culéen que de gravir et de descendre pendant deux jours des côtes qui en finissent qu'au troisième ciel. D'autre part,la malle pareau ne vient que quatre fois par semaine'; de sorte que nous sommes réduits ù attendre tous les deux jours pour expédier aux citadins essoufflés quelques-uns des souffles rafraîchissants qui gonflent nos poitrines rustiques. C'est démoralisant.

Il y a à la Pointe aux Pics quatre hôtels groupes ensemble, pouvant loger en moyenne trois cents personnes. Ces hôtels sont fréquentés surtout par des Anglais qui y gardent leur extérieur morne, taciturne, cassant et lugubre. Les Anglais ne sont et ne seront toujours que des entrepreneurs de pompes funèbres ; leur plaisir unique, c'est le jeu de croquet, et ils poussent leurs boules méthodiquement comme leur personne. Quand ils essaient d'être gais ils font un tapage infernal ; faire beaucoup de bruit, c'est très jolly, très funny. Pas de musique, pas de danse, mais beaucoup •de promenades et beaucoup de parties de pêche. Allez sur la grève, par un soleil ardent, vous êtes sûr d'y trouver des Anglaises un livre à la main, lisant dans les coquilles, les pieds baignés par le varech. C'est de bon ton ; une Anglaise qui remue manque aux lois les plus élémentaires de l'étiquette.

A l'hôtel Duberger, on a le jeu de quilles, le billard, de l'entrain, du laisser-aller, de la vraie vie de campagne, et surtout on a Madame Duberger mère, une femme héroïque de soixante-dix ans, qui est un prodige parmi tant de prodiges de l'endroit. Toujours sur pied, alerte, vive, elle ne se donne pas un instant de repos. Ses pensionnaires sont ses enfants. Il faut la voir à table, appelant de tous côtés ses servantes, les dirigeant, les stimulant, leur imprimant son infatigable activité. Sa voix domine toutes les voix, et •c'est un plaisir autant qu'un spectacle de voir cette incomparable matrone ailant à droite, à gauche, prévenant tous les désirs, devinant tous les appétits. La semaine dernière elle tomba morte de fatigue; on la crut perdue, elle reçut les derniers sacrements, et deux jours après sa voix retentissait de nouveau au milieu des tables étonnées et ravies.

Venez donc, venez donc à la Malbaie, habitants des villes ! Vous y trouverez ce que vous cherchez en vain dans les autres places d'eau et vous y éviterez l'ennui, cette maladie incurable qui presque partout ailleurs s'empare du voyageur au bout d'une semaine. Je vous assure que vous aurez de quoi jouir et vous amuser pendant un moi?. N'est-ce pa3 déjà énorme que de pouvoir garantir un mois de bonheur par année ?

4 Août.

Voici maintenant que la campagne se pare de toutes ses richesses et de toutes ses couleurs. Les champs de blé commencent à jaunir, le foin est mûr et tombe déjà sous la faux dont la longue lame en forme de croissant rase partout le sol ; les haricots, les petits pois gonflent sous les chaudes ondées que suit de près l'embrasement du soleil parvenu maintenant à toute sa puissance ; les fruits des vergers revêtent leur enveloppe de velours ; partout, avec les nuances les plus variées, les jeunes moissons se répandent sur les champs comme des robes, comme des guirlandes, comme des bouquets ; les senteurs acres et douces, pénétrantes et suaves, s'élèvent de toutes parts ; ou dirait un concert d'une harmonie tantôt silencieuse, tantôt éclatante, qui monte vers le ciel réjoui. Ah ! qu'ils sont à plaindre les habitants des villes à qui ce spectacle est refusé! Et pourtant, au milieu de ce calme fortuné, dans cet épanouissement muet de la création, l'homme s'agite, l'homme livré aux tristes passions du jour, à l'agitation maladive de l'espoir et de la crainte.

D'un bout du pays à l'autre, le cri des ambitieux a retenti jusque daus les plus paisibles demeures : c'est le temps des élections.

Je n'approuve pas qu'on fasse des élections quand lesoiseaux gazouillent, que les prés fleurissent et qu'on entassedans les granges le foin odorant, dépouille des prairies dorées. La politique n'a rien à faire avec le bucoiisine, et ce sera toujours le fait d'un mauvais gouvernemet que d'émettre des wiïts avant que tous les grains soient récoltés. Pourquoi troubler la béate quiétude des campagnes par un jargon politique imité des Vandales ? J'ai entendu ici des discours de trois heures qui vous feraient reculer d'épouvante, vous, habitants raffinés des villes ; je vois des candidats partir la nuit pour de petits townships situés ù huit lieues dans les montagnes. Quels antropophages ! Rien n'est sacré pour un candidat, sa personne encore moins que le reste ; voilà de l'égoïsme savant. Dire que je l'admire, non, mais j'en suis émerveillé. J'ai vu de ces ambitieuses victimes pouvoir à peine ouvrir une gorge enrouée par trois ou quatre speeches quotidiens, et se mettre encore hardiment à pérorer pendant deux heures devant un auditoire insatiable.

Dans le comté de Charlcvoix. la lutte, comme vous le savez, est entre MM. Tremblay et Cimon. Le premier essaie d'instruire les gens, —tâche difficile, — le second essaie de badiner avec eux ; mais sa plus forte plaisanterie a consisté jusqu'à présent à répandre des galons de whisky qui semblent inépuisables.

Quant on pense que le whisky est encore parmi nous le premier des engins électoraux, le plus fort des arguments, et que c'est là la règle générale de presque tous les comtés, on

se sent pris d'une indignation vertueuse comme celle que j'éprouve en ce moment,on n'a plus qu'un amour très-borné pour ses semblables. Si le semblable n'était pas le prochain, il y a longtemps que jo ne l'aimerais plus comme moi-même pour l'amour de Dieu. A voir ces hommes grossiers, ignorants, bien plus semblables à leurs bœufs qu'à nous, ce troupeau hébété et souvent féroce, devant lequel on se jette à genoux pour solliciter des suffrages, l'envie vient aux natures délicates et cultivées d'aller vivre sous l'empire du srrand Lama — ou du roi de Birmanie dont je me rappelle en ce moment un des passe-temps ordinaires ; je no puis m'empécher de vous le faire connaître.

Un jour, trois généraux de l'armée birmane déplurent au souverain " au pieds d'or," (pas comme les miens), en éternuant en sa présence ou en commettant quelque crime analogue. Sa Majesté les condamna au pal. — supplice asiatique des plus amusants.

Les trois généraux furent en conséquence assis sur trois paratonnerres, tandis que le roi les regardait s'enfoncer, en dégustant une tasse de thé. Une idée des plus comiques lui traversa tout-à-coup la cervelle : il ordonna à trois bourreaux de fourrer des brins de paille dans le nez des patients et de leur chatouiller la plante des pieds avec des plumes de Kac-aTi.

Les trois généraux, qui étaient encore très-vivants et dans un état nerveux facile à comprendre, se mirent à pousser des hurlements; le roi se tordait de rire. Grâce an terrible mouvement qu'ils se. donnèrent, les patients descendirent rapidement le long du pal; aussi, au bout d'un quart d'heure, expiraient-ils dans d'atroces convulsions.

Evidemment, ce roi de Birmanie manquait d'aménité ; mais, à tout prendre, il n'était pas plus cruel que les élec-

teurs, et je trouve le sort des généraux moins horrible que •celui d'un candidat.

A vivre à la campagne quelque temps, savez-vous qu'on finit pas s'assimiler presque entièrement à ce qui vous ■entoure ? on devient aux trois quarts bœuf, et l'histoire de Nabuchodonosor se répète sur une échelle illimitée. Pour ne pas déplaire aux électeurs nationaux répandus dans nos •vertes campagnes, je dirai que c'est là une impression qui ■m'est tout-;\-f'ait personnelle ; veuillez suivre mon explication.

-Avant-hier, jour à jamais mémorable, j'étais allé passer la soirée avec un de mes amis fraîchement arrivé de Montréal ; mon ami est un citadin obstiné qui trouve ridicule ■qu'on fasse des malles énormes, qu'on quitte ses affaires, qu'on trouble ses habitudes, pour venir s'ennuyer huit jours ■durant dans des endroits où l'on ne trouve ni café potable ni omelettes aux fines herbes, ni fricandeaux à l'oseille, ni sauterne. Mais cependant, à peine était-il débarqué qu'il humait l'air comme un marsouin et se gonflait des odeurs du varech, comme s'il avait eu le vide dans les poumons.

A la soirée succéda la nuit, nuit de godaille, de boustifaille et autres amusements plus ou moins convulsifs. A ■quatre heures du matin, j'avais les cheveux roides sur l'os frontal, une dépression considérable de la nuque et la tête Templie de vapeurs semblables aux brouillards du nord-est; il me semblait que la compagnie Allan mettait à l'ancre dans mon occiput et chauffait à outrance pour un départ prochain. Dans ces moments-là, l'homme se sent sublime- •et a toujours envie d'escalader les nues. Pour moi, heu-

reusement, je n'avais, pour gagner mon domicile, qu'à escalader des coteaux où déjà s'essayaient les timidités du soleil levant et les mille voix confuses de la nature qui s'éveille. C'était comme un bourdonnement insaisissable, un bruissement de notes inarticulées q'ii s'élevaient du milieu des bois et du sein de la terre ; une fraîcheur lumineuse était répandue comme une rosée dans l'atmosphère et l'herbe, se soulevant au souffle du matin, rejetait ses perles humides comme une parure usée.

Depuis vingt minutes, je pataugeais dans les sentiers, à travers les foins, l'orge et les patates; la terre oscillait sous mes pas et j'éprouvais un tangage désordonné qui me donnait des velléités océaniques. J'avais de la rosée jusqu'aux genoux, mais ma tête continuait de loger tous les fourneaux de la ligne Allan. Soudain, un mugissement frappe mon oreille ; je crois que c'est le sifflet de la vapeur et que j'arrive dans un port quelconque c'était un grand bœuf, immobile près d'une clôture, debout avec le jour et assistant sans se déranger de son lit au spectacle ravissant, délicieux, indescriptible de l'aurore sur les coteaux.

Eh bien ! le croiriez-vous ? je fus jaloux de cet animal. Est-il en effet rien de plus enviable que de pouvoir assister tous les jours, sans frais ni trouble, à la. radieuse apparition du soleil, à l'épanchement lent de la fraîche lumière du matin sur les collines dont les dernières se perdent au loin dans une ombre affaiblie ? Je sentis que j'avais du bœuf en moi et je m'arrêtai, la- narine frémissante, l'œil dilaté, avec une envie incroyable de beugler à mon tour.

Cet épisode de ma vie agreste manque peut-être d'intérêt pour le lecteur ; je le plains. Qu';l aille voter si bon lui semble, moi je mugis ; qu'il crie comme un pendu ù l'ap-

pel nominal ou coure au poil dans des flots de poussière ; moi, je me lèverai tous les matins à cinq heures et je gravirai les coteaux pour me confondre avec les bêtes à cornes, communément appelées vil bétail. C'est désormais là toute mon ambition, ù part les courtes heures que je réserverai aux chroniques.

LES EBOULEMENTS.

8 Août.

J'ai quitté la délicieuse Malbaie, Malbaie la belle, et me voici maintenant à six lieues de là, aux Eboulements, dans un endroit à moitié sorti du ebaos primitif. Rien de pareil au monde ; on dirait un cataclysme arrêté court et qui mugit sourdement (Lins son immobilité. Il y a comme une menace perpétuelle dans ces énormes montagnes qui se dressent sous le regard, tantôt isolées, tantôt reliées en chaîue compacte, et se poursuivant les unes les autres jusque dans un lointain inaccessible. Une charge de montagnes arrêtées tout-à-coup dans leur élan, voilà l'image de l'endroit où je suis aujourd'hui.

Il y a de l'épouvante et de la colère tout à la fois dans cette nature formidable, et l'on dirait que la main puissante

qui la retient frémit. C'est comme un effort gigantesque de tous les jours pour s'affranchir de l'immuable volonté du Créateur, et dont l'impuissance tourne en convulsions horribles. Lorsqu'on débarque sur le rivage des Eboulements, si tant est qu'il y a un rivage au pied de ces montagnes échevelées, on éprouve une invincible terreur de les voir s'écrouler sur sa tête et l'on a besoin de se confier dans les lois éternelles de la création.

J'ai vu les effets des derniers tremblements de terre dans ce pays. Pas une habitation qui ne soit à moitié reconstruite, qui n'ait eu ses cheminées jetées à terre et quelque pan de mur écroulé; quelques unes ont été entièrement démolies. A un endroit, une vaste colline de sable de doux cents pieds de hauteur s'est effondrée ; le sable a été emporté à quatre arpents plus loin, déracinant et entraînant avec lui un verger dans sa course furibonde. Sur le chemin qu'il a traversé, il y a maintenant une côte, et, plus loin, on voit les troncs d'arbres du verger qui repoussent ça et là et des tiges, arrachées de toutes parts, qui reprennent racine dans leur nouvelle demeure. On dit que la langue de terre, d'un demi-mille environ, sablonneuse et montueuse, qui sort du rivage et s'avance dans le fleuve, et au bout de laquelle se trouve le quai, a été formée par un tremblement de terre dont le récit épouvantable forme une des traditions des Eboulements. L'île aux Coudres, qui est en face, est encore l'effet, paraît-il, d'une convulsion semblable. Qui le dirait pourtant ? Cette île, avec son dos arrondi, ses rivages plats, ses champ3 qu'aucun rocher n'accidente, semblerait plutôt faite dans un jour de tendresse et de quiétude. Mais les tremblements de terre sont les plus trompeurs de* •cataclysmes.

Je suis arrivé ici à trois heures du matin, par une nuit noire comme la conscience d'un ministre fédérai. Les grandes ombres des montagnes, mêlées aux ténèbres dans un vague farouche, pendaient sur le fleuve comme des robes de fantômes silencieux ; l'aurore essayait en vain de percer un coin de la voûte épais.?e du ciel et la longue ligne blanche du quai se dessinait péniblement dans les profondeurs de l'obscurité. Rien ne troublait le calme de la nature, et je crus mettre le pied dans l'infini en touchant cette plage déserte.

Le quai a six arpents de longueur, et, au bout, se trouve une maison en pierre complètement rebâtie depuis le tremblement de terre d'octobre 1870. Cette maison prend le nom d'hôtel des Eboulements ; elle est seule sur le rivage, en face de l'immensité. J'arrive, je frappe, je frappe, je frappe encore; au bout de dix minutes, une fenêtre de la mansarde s'entr'ouvre : " Qui est là?" demande une voix rauque comme l'imprécation d'un pécheur. " Moi, répondsje, moi seul au monde. — Bien, je descends," reprend la voix.

Un quart d'heure après, on m'ouvrait une porte qui semblait scellée dans le mur. J'entre; une atmosphère étouffante ; des doubles-croisées partout ; je veux en ouvrir une et je m'épuise dans des efforts inutiles. " Depuis le tremblement de terre, me dit la voix, on n'ouvre plus les fenêtres. — Est-ce que vous avez peur qu'il rentre ? m'écriaije en me pendant de nouveau à l'espagnolette de la croisée. — Non, mais c'est pour mieux tenir le mur. — Au moins, laissez la porte ouverte, car je ne puis pas passer la nuit dans ce brasier. — Ah ! monsieur, reprit la voix sortant comme d'une caverne profonde, les loups-garous ! vous ne pensez-donc pas aux loups-garous !..."

Entre le tremblement de terre et les loups-garous, pasd'issue possible ; il fallut me résigner à avaler jusqu'au jour des exhalaisons de bottes sauvages et de chaussettes. Je voulus alors me rejeter sur le thé et j'en demandai unetasse. On fit un peu de feu, on infusa l'énervant produit de la Chine et on me le servit brûlant. Une seule chandelle, ruisselante, fichée dans un chandelier plein de vertde-gris, m'éclairait dans un sombre appartement nu et désolé. Un homme moins héroïque aurait éprouvé cespremiers tressaillements de la peur qui font tremblotter le gras des jambes ; j'eus quelques instants l'envie d'avoir peur, mais je me rassurai bientôt à l'apparition d'une jeunes fille, tendre marguerite perdue dans les broussailles.

C'est elle qui m'apporta mon thé, escorté d'une vasteterrine de lait. Ce préambule ranima la confiance et l'espoir dans mon sein ; on a bien dit que la femme est l'angeconsolateur de la vie. Mais il faut avec le lait quelque peu; de sucre dans le thé pour rétablir les forces du pauvre voyageur. Je me hasardai à demander ce produit des Antilles,. — " Du sucre, du sucre, me dit avec une voix douce comme un bâton de tire la tendre marguerite, il n'y a pas de sucre,, monsieur." Soubresaut subit, mais aussitôt réprimé de toute ma personne — " Ah ! il n'y a pas de sucre ; comment voulez-vous que je boive mon thé sans sucre ? Je nesuis pas un anachorète, un de ces martyrs aussi volontaires que sublimes de la Thébaïde, un de ces pèlerins du temps des croisades qui ont fait vœu de s'abstenir de tous les i:tgrédiens propres à édulcorer le breuvage ; je suis simplement un ebroniqueur, le premier des chroniqueurs canadiens, un des plus grands pécheurs de mon pays, un homme pour qui le sucre est un noble objet de consommation, une des bouches les plus délicates, un des estomacs les plus difficiles

de la Province Donc, jeune fille des champs, donnezmoi du sucre, ce sucre fût-il de la mélasse. — Ah ! pour d'ia m'nasse, y en a grossement " reprit la douce pâquerette, et elle alla me chercher une espèce de cruche d'encre, d'où je fis couler le hideux liquide qui devait remplacer la sève de l'arbre national.

Dix minutes après, j'avais des crampes dans l'estomac et je demandais désespérément un lit. Je dois le dire ; à ma grande surprise, on me donna un lit avec les accessoires indispensables, entr'autres un pot d'eau grand comme le creux de la main, que je dus faire remplir huit fois le lendemain matin ; les autres articles de faïence étaient éclatants d'absence et il y avait une double croisée 1 !... inouvrable. Une autre particularité de ce refuge des voyageurs, c'est qu'aucune allumette ne voulait prendre feu ; je fus réduit à me coucher au hasard, après avoir disputé pendant une heure le droit de me faire une place à une légion de ces petites bètes vulgaires, plates, piquantes et incommodes qu'on appelle communément des punaises.

Le lendemain matin, après six heures d'un sommeil agité, mes poumons avaient perdu beaucoup de leur capacité respiratoire et je voulus fuir dans un endroit moins meurtrier, au village qui est à quatre milles de là, sur des hauteurs qui semblent être le refuge des aigles et le séjour du tonnerre. Pas une voiture; je voulus manger, pas un morceau de lard, pas une bouchée de viande, pas un œuf, pas un poisson, et cela à deux pas du fleuve ; je fus contraint de prendre la route du village à pied, laissant derrière moi mes malles, et de monter à jeun trois milles de côtes.

Voilà, ce qu'on appelle l'hôtel des Eboulements.

Mais il ne faut pas juger de tout l'endroit par ce tableau de la seule habitation qui se trouve près du quai. Rien de

"plus pittoresque, de plus original, de plus accidenté que cette montée de la rive au village. C'est sauvage et dur, mais c'est charmant.

Les gens de ce pays sont comme la nature qui les entoure ou plutôt qui les domine. L'homme, c'est là une vérité vulgaire, subit toujours l'influence du milieu où il vit ; l'habitant de la baie St. Paul, de l'île aux Coudres et des Eboulements, comme les sauvages d'autrefois, est hospitalier, serviable, poli, mais c'est une bête féroce dans la colère. Alors il devient horrible, ne recule devant rien et se plonge dans le carnage. On n'oubliera de longtemps dans le comté de Charlevoix les scènes sanglantes qui ont marqué presque toutes les élections depuis un nombre infini d'années, On y vit, il y a quinze ans, un millier d'hommes qui se battirent pendant toute une après-midi ; ce fut une tuerie formidable. Plusieurs perdirent la vie ; grand nombre furent grièvement blessés et plusieurs de ceux qui cherchèrent un refuge, en se sauvant à la nage, furent assommés dans l'eau. Les pierres, les morceaux de fer et les rondins pleuvaient sur leurs têtes pendant qu'ils se précipitaient dans le bac qui traversait alors la rivière de la baie St. Paul. Aux élections suivantes, ce fut la même chose, quoiqu'avec moins de résultats désastreux, et pour demain, jour de l'appel nominal, on redoute une mêlée terrible. Mais les plus anciens et les plus au fait disent que ce sera impossible, à cause de l'immense majorité de M. Tremblay.

Je ne puis vous en écrire plus long aujourd'hui. Un des avantages des Eboulements, c'est que la malle y ferme huit heures avant le départ du bateau ; du reste, en voila assez.

18g • chroniques.

14 Août.

Je continue d'habiter un pays inhabitable. Ce n'est que trois jours après la votation que j'ai pu apprendre la victoire de MM. Pelletier, Fournier et Taschereau, et capendant le premier triomphait à Kamouraska, justement en face d'ici, à dix lieues de distance, et les deux autres à vingt-cinq lieues à peine. Vous, habitants de Montréal, vous l'avez su deux jours avant moi : ce qui prouve que tout, dans ce monde, n'est qu'une immense plaisanterie, la distance qu'un vain mot, et la proximité qu'un mirage trompeur. Nous avons bien ici la malle quatre fois par semaine, mais je ne sais pourquoi les grands événements s'arrangent toujours de façon à arriver après son départ de la ville. En outre, le bateau à vapeur qui doit venir ici les mercredis et samedis, a toujours quelque prétexte nouveau pour arriver le plus tard possible; tantôt, c'est le brouillard, tantôt la marée, tantôt l'humeur de son capitaine; quand il n'y a pas de raisons du tout, cette absence même de raisons lui en fournit une ; le désagrément de ne pouvoir être en retard a indisposé la machine, et l'équipage, furieux de cette obligation inattendue d'être exact, s'en venge en faisant tourner le bateau deux heures autour duquai avant d'accoster.

Ou bien, le bateau, venu quatre heures après le temps, se trouve tout-à-coup pressé au point de ne pouvoir rester en place; alors, on débarque la moitié des effets, et l'on crie à leurs destinataires qu'ils auront le reste au retour.

Les citoyens des Eboulements gémissent et se lamentent, mais comment voulez-vous faire entendre une plainte au reste du monde, lorsqu'on n'a la malle que trois fois pir semaine ?

Dire que je suis venu échouer sur ce morceau de terre et que j'ai à peine l'espérance d'en pouvoir sortir, avant d'avoir pris l'habitude des ascensions périlleuses ou des descentes précipitées dans les abîmes ! En effet, d'ici à Québec, ce ne sont que des côtes qui donnent le vertige ; on dirait que cette région a regimbé sous la main du Créateur. Pour prendre le bateau, il faut un héroïsme surhumain et se résigner parfois à attendre une journée entière sur le quai désert. Si la patience est la vertu des nations, elle éreinte les individus : à force d'en avoir, on finit par être enragé. J'ai vu ici une jeune femme dangereusement malade, et obligée d'attendre le médecin dix-huit heures avant de pouvoir se faire soigner ; il- était allé simplement à deux lieue3 d'ici, à l'île aux Coudres.

A l'heure où j'écris ces quelques lignes, au moment même de commencer cet alinéa, les nouvelles électorales, déjà vieilles partout, m'arrivent en masse. C'est un flot d'incertitudes et d'invraisemblances grossi par l'imagination de chacun. Mais on écoute le tout avec avidité. Les blagues les plus colossales des journaux sont encore une pâture délicieuse pour nous malheureux, enchaînés au sommet de la terre ; et, de quelque côté qu'arrive une rumeur, elle est reçue comme une compatissante amie.

Quel pays curieux ! les hommes y restent primitifs, malgré toutes les trouées qu'y a faites la civilisation ; mais si vous voulez entendre de vraies saillies sans prétention, de ces mots gaulois comme nos pères en étaient si prodigues, venez ici. A part cela, rien n'est plus étranger au moindre vernis social que l'habitant des Laurentides.

Jusqu'aux chiens qui veulent être barbares. Hier, j'ai voulu faire une marche à deux milles de ma demeure ; je-

passais paisiblement comme tout homme qui a la conscience de sa force, eh bien ! malgré cet extérieur peu électoral, j'ai failli me faire dévorer par ces généreux quadrupèdes, amis de l'homme. C'est probablement mon faux-col et ma chemise de toile qui les agaçaient, ces objets inconnus leur étant suspects ; je fus sauvé par la maigreur déplorable qui est comme l'enseigne de mon tempérament ; ne pouvant pas trouver mes mollets, les caniches des Eboulements se contentèrent de faire en mon honneur un concert d'aboiements qui dura deux heures. Voilà le seul divertissement que j'aie eu encore depuis huit jours !

J'écoute les histoires des chasseurs ; il y en a de très-curieuses : "Par une belle journée de septembre, me dit le père Dufour, (un vieillard qui, depuis l'âge de douze ans, -connaît toutes les forêts à dix lieues en arrière des montagnes,) j'étais allé dans les concessions que vous voyez d'ici et qui, il y a vingt ans, ne comptaient pas une seule habitation. Dans ce temps là, nous chassions le canard partout à trois milles en arrière du village ; les tourtres étaient si nombreuses qu'on les tuait à coups de bâton, il fallait presque s'en défendre dans l'air comme des maringouins. Sur le marché de Québec, j'ai vu ce gibier se vendre souvent au prix de quinze sous la douzaine; aujourd'hui, vous ne trouvez plus ni gibiers ni forêts, mais des concessions et des villages qui comptent jusqu'à deux cents électeurs, pendus comme des nids aux flancs des montagnes ou juchés sur des plateaux qui semblent inaccessibles.

" Or, un jour, en m'aventurant à quelques milles au milieu des vallées et serpentant avec les détours des bois, je parvins à un petit plateau grand de quelques centaines de pieds, complètement libre d'arbres, et sur lequel s'élevait

un seul tronc dénudé d'environ trente pieds de hauteur. La fantaisie me prit de grimper dessus ; laissant donc mon fusil à terre, je montai et j'arrivai au sommet du tronc. Là je vis qu'il était creux et d'un diamètre de deux pieds à peu près; voulant l'examiner attentivement, je me penchai, mais dans le mouvement que je fis, une moitié du corps emporta l'autre et je dégringolai dans l'arbre béant. Vous pensez bien qu'arrivé au bas je n'étais pas fier. Comment sortir de là ? Me fallait-il donc sans secours y mourir de faim ou de désespoir ? Je me tournai et me retournai en tous sens, j'essayai toutes les façons de grimper, j'enfonçai mes doigts avec rage dans le bois que je croyais à moitié pourri, j'y fis des entailles furieuses avec mon couteau, maïs tout cela en vain. Il faut avoir été dans un arbre creux pour savoir ce que c'est ! . . . .

" Enfin, après des efforts surhumains, comme je retombais haletant, couvert de sueurs, résigné à la mort, je jetai

un dernier regard vers le haut de l'arbre; j'y vis deux

yeux flamboyants et une tête d'ours penchée qui semblait interroger la profondeur ; puis, en une minute, la têt changea en derrière et l'animal commença à descendiv lentement dans cette position. " Sauvé ! je suis sauvé ! m'écriai-je, et j'attendis quelques instants. L'ours descendit, descendit avec lenteur, jusqu'à ce qu'arrivé à la portée de mon bras, je m'élançai dans un effort suprême, le saisis vigoureusement par le poil avec mes deux mains et ranimai effrayé, furibond, mugissant, se remit à monter dans le creux de l'arbre. Arrivé au sommet, je me je* dehors et tombai près de mon fusil. L'ours resta à me regarder quelques minutes comme se donnant à ton diables pour savoir ce que cela voulait dire ; puis il éeseen-

dit gravement, silencieusement, dans son trou. Pour moi, je partis à grands traits, impatient de brûler un cierge en l'honneur de St. Hubert."

" — Voilà, père, une histoire que je raconterai aux q;ens de Montréal, lui dis-je. Ils aiment l'invraisemblable et sont un peu blasés sur les prodiges. Pourtant il leur reste encore assez de naïveté pour se confier en tout à l'auteur des chroniques du National. Après celle-ci, je tirerai l'échelle."

18 Août.

Me voici maintenant à la montagne de fer titnnique, aux mines de St. Urbain [urbanus sum]. Pour y arriver, j'ai dû passer par Misère, Blasrous, Petoche et Onéreux. Ces noms frémissent sous ma plume ; des deux premiers seulement j'ai découvert l'étimologie ; pour les autres, elle est introuvable.

Misère comprend un espace d'environ une lieue entre les Eboulements et la Baie St. Paul ; c'est une suite de terrains rocailleux, chétifs, sur des hauteurs où l'aigle étend son vol et où l'homme crève de fuim. Dos chaumières misérables s'élèvent par ci par ià au milieu de champs étroits et courts

qui laissent percer quelques rares épis entre les roches ; la malédiction semble semée à chaque pas sur cette terre ingrate et l'on dirait que l'homme y traîne le poids d'une expiation fatale. La nature, au loin splendide et grandiose, mêle une cruelle ironie à ce spectacle de l'indigence; le cheval, cette noble conquête de l'homme, ne s'y voit qu'en passant, et le bœuf de labour seul, aux flancs creux et à l'œil ébêté, aide péniblement le colon à tracer des sillons où la •charrue pénètre en grinçant.

Blagoas tire son nom du premier candidat conservatenr qui-y prodigua ses promesses et se3 largesses trompeuses ; aussi, l'habitant de ce lieu porte-t-il l'extérieur d'une défiance insurmontable; il croit voir un faiseur de contes dans chaque étranger qui pusse ; son œil est oblique et son oreille difficile ; il écoute sournoisement et sans regarder, de peur de lire dans vos yeux le sourire de la duperie calculée. Pour entamer un pareil homme, il faut avoir toute la candeur d'un touriste, et, pour le faire parler, presque l'autorité d'un confesseur. Jamais on ne connaît son opinion et son vote est presque toujours une surprise. Aussi, les candidats ne font-ils que passer par Blagous en grognant ; le candidat conservateur surtout n'y saurait mettre pied à terre nulle part; il est jugé d'avance.

Quand on a quitté ces quatre endroits qui font frémir ma plume, comme je l'ai dit plus haut, on arrive, après des montées et des descentes innombrables, au cap à Corbeaux, du haut duquel l'œil plonge dans la baie St. Paul, l'endroit le plus considérable de toute la côte du nord. On ne se figure pas ce qu'est un pays pareil ; la côte à corbeaux a près d'un mille de longueur, et, au bas, parmi des méandres sans fin, serpentant au milieu d'une vallée riante et fertile,

se voit la rivière de la baie St. Paul, communément appelée le Bras. Voyez-vous un peu ce que cela doit être ? Descendre vingt-huit arpents en roidissant tous ses muscles pour pouvoir se retenir et ne pas dégringoler avec les cailloux que le pied pousse dans l'abîme tranquillement épanoui sous vos yeux ! L'archange rebelle, dans sa chiite, a dû. passer par là. Un vieil habitant de l'endroit m'a raconté dans son style naïf l'histoire de la création : '' Dieu, dit-il, commença par faire les mers, les fleuves, les ruisseaux, puis le district de Montréal, puis la cGte du sud ; cela lui prit quatre à cinq jours. Le sixième jour, il se sentit fatigué ; mais comme il n'avait pas encore fini, de lassitude il jeta ça et là le sac de la création, et voilà comment se fit la côte nord. "

Entre deux promontoires énormes, menaçants, s'ouvre la baie St. Paul et la rivière qui la continue, Cette rivière est peu de chose ; un arpent ou deux de largeur, mais des détours sans fin qui la font perdre à chaque instant de vue; tantôt des terrains plats, tantôt des escarpements subits, tantôt des oasis délicieusement couchées dans des eaux muettes.

Il m'a fallu trois heures pour me rendre des Eboulements à la baie St. Paul, distance de trois lieues. J'avais pris un cabriolet, véhicule disloquant'; aussi, à mon arrivée, j'avais les os comme un effet d'indigestion, et le cœur me battait dans la poitrine comme un caillou qu'on met au bout d'une planche pour le faire sauter.

La Baie St. Paul fait un contraste étonnant avec le reste de la côte nord ; la vallée, formée par la rivière, a environ deux milles de largeur, et, tout le long, passe un chemin agréable et facile, de quatre lieues, qui mène à St. Urbain, où se trouve la mine de fer tit inique.

St. Urbain est une concession située en arrière de la Baie St. Paul, et qui compte à peu près cent soixante voteurs, tous des rouges incorrigibles ; c'est désolant.

Rien n'indique la présence d'une mine ; il faut faire quinze arpents en dehors du chemin pour se rendre au foyer d'opération. Là, on trouve six bâtisses en voie de construction, deux pour mettre le charbon, une pour le minerai et trois pour loger les travailleurs. Ces six bâtisses sont en bois ; à vingt pas plus loin, une cinquantaine d'ouvriers déblaient et minent le terrain pour poser les fondations des bâtiments qui contiendront les fournaux. Pour arriver à la mine proprement dite, il faut monter douze arpens roides comme les convictions d'un libéral avancé, puis on aperçoit une quinzaine d'hommes en train de piocher et de miner dans le monticule de fer titanique. L'exploitation est peu avancée à cause du grand nombre de travaux préparatoires qu'il a fallu accomplir avant d'attaquer la mine proprement dite.

Cette mine est d'une grande richesse, elle donne ù peu près soixante-dix pour cent de minerai pur ; on suppose qu'elle comprend une superficie d'une douzaine de lieues. Depuis la montagne de fer jusqu'à la baie St. Paul, la compagnie qui exploite la mine achève de faire construire un tramway, chemin à lisses de bois de trois pieds de largeur, fait pour transporter le minerai jusqu'au fleuve : ces lisses sont très-larges, elles ont plus de trois pouces. A l'autre extrémité du tramway, près du fleuve et à l'entrée de la baie St. Paul, se trouve un immense hangar bâti par la compagnie pour emmagasiner le minerai. On évalue, pour le présent, à environ trois cents le nombre des employés à la mine ; mais ce qu'il faut considérer par dessus tout, ce

sont les avantages indirects et les conséquences d'une pareille exploitation.

En premier lieu, la compagnie, pour pouvoir utiliser ses travaux et faire les choses en grand, devra peser de toute son influence sur le gouvernement pour obtenir la construction d'un quai où pourront mouiller les navires d'un fort" tonnage. Aujourd'hui, il n'y a pas de quai à la baie St. Paul; les battures s'y étendent sur une longueur de deux milles, et les passagers, qui veulent prendre le Clyde, sont obligés de l'attendre à bord d'une goélette mouillée au large. En outre, la compagnie devra faire macadamiser tout le chemin compris entre la baie St. Paul et St. Urbain, une distance d'environ dix milles; déjà elle a fait construire une dizaine de ponts solides sur ce même chemin, dans les endroits où les nombreux détours de la rivière interceptent le terrain. De plus, elle donne une valeur considérable aux terres par le développement rapide de la colonisation qui suit partout les industries bien assises ; il y a même déjà un bon nombre d'habitans du Saguenay qui cont venus s'établir auprès de la mine de fer.

De l'autre côté de la rivière, en face de la montagne titanique, se trouve une autre mine, presque aussi considérable, et pour l'exploitation de laquelle s'est formée une autre compagnie dans laquelle M. Price a des intérêts considérables, et qui devra, elle aussi, faire construire un tramway pour transporter son minerai jusqu'au fleuve.

Voilà à peu près les seuls détails qu'il soit possible de donner maintenant sur cette vaste exploitation qui n'en est encore qu'à ses débuts ; elle transformera en peu d'années une bonne partie des Laurentides, et la baie St. Paul ne tardera pas à devenir un endroit célèbre où les voyageurs

accourront. Elle est aujourd'hui la première station du bateau-à-vapeur sur la côte nord, en attendant qu'elle devienne un entrepôt renommé pour l'une des premières richesses du monde, dans cet âge de fer où les hommes participent un peu eux-mêmes de la nature du minerai, ce qui, malheureusement, ne les rend pas plus solides tout en les rendant plus durs.

25 Août.

" Une, deux, trois, ça y est ? Bon, envoyons fort, hourrah ! " et les trois baigneurs s'élancent, torse en arrière, poitrine bruyante, bras et jambes rayés de muscles. Mais il y avait dix pas à faire pour se jeter dans le fleuve ; le premier atteignit le rivage, le deuxième retourna en frémissant, à moitié chemin ; " Brrr, brrr, qu'il fait froid," et vint se heurter sur le troisième qui était resté sur place, après avoir fait un saut.

C'est que l'eau est terriblement froide à Tadoussac. Il faut être intrépide ou marsouin pour s'y précipiter sans un serrement de cœur qui vous met la poitrine comme un étau ; on risque un pied dans l'onde amère et retentissante, puis l'on recule de trois pas en arrière, aux trois-quarts crispé : rhoinme a horreur de l'abîme comme la nature a horreur du vide. " Décidément ce sera pour demain," dit le premier baigneur, chevrotant et retournant ù la course remettre sa chemise et son pantalon. " Oui, oui, pour demain, répètent en ^chœur les deux autres : demain, il fera

plus chaud ; regarde bien la place ; bon, c'est ici ; pas de crans, sable fin, c'est le meilleur endroit, uous reviendrons." Et le lendemain, c'est la même chose.

Le lendemain n'appartient pas à l'homme. Eh quoi ! le présent même le fuit, le présent qui lui échappe au moment même où il y pense ! J'écris cette ligne, et celle qui la précède est déjà engloutie dans le passé. C'est une terrible chose que de ne pouvoir pas arrêter une heure cette horloge éternelle que personne ne monte et qui ne retarde jamais.

Demain, qui sait ? Ce sera la pluie, ce sera le nord-est avec ses froids brouillards couvrant la côte et se répandant sur le fleuve comme un océan superposé de vapeurs glaciale.-. La rive nord du St. Laurent est tout ce qu'il y a de plus inhumain. Sur une étendue de quarante lieues mincement habitées à partir de Québec, ce ne sont que des côtes qui plongent dans des abîmes et remontent aux nues. " Le bon Dieu n'a vidé son sac que par e&cousses, me disait un habitant qui me menait en calèche dans ces interminables plorgeons des Laurentides; c'est pas fait pour des hommes, ce pays cite, c'est bon rien que pour des sauvages et des nations." Rochers, gorges, chemins empierrés se précipitant et rebondissant, voilà la rive nord de la baie St. Paul à Tadoussac. On met une journée à faire sis lieues et l'on saute constamment ; cela vaut le mal de mer. Aucune dyspepsie n'y peut tenir, mais aussi l'on arrive comme du café moulu sortant de l'engrenage ; le postillon qui conduit la malle dans ce pays est tout bossue comme un vieux tambour ; les os lui sortent du corps et il a une épaule qui lui bat constamment sur l'occiput. Quant aux jambes, il n'en a plus ; ce sont des allongements mécaniques qui obéissent à tous les accidens de terraie et qu'il ne peut

contrôler. On ne voyage, en somme, dans ces régions que pour arriver au paradis, puisque c'est le chemin qui y mène.

Vous ne sauriez croire tout ce qu'il y a d'étrangers venant, cette année, de toutes les parties de l'Amérique aux places d'eau canadiennes. La seule ligne de bateaux à vapeur qui ne fait le service que quatre fois par semaine de Québec à la baie des Ha ! Ha ! n'y peut suffire ; c'est par centaines qu'ils débordent à la Malbaie et à Cacouna, outre que le (5hemin de fer en échelonne sur tout le côté sud, à

Kamouraska, à la Rivière-du-Loup, à Rimouski Ce

que toutes ces places prennent d'accroissement et de mouvement chaque année est vraiment remarquable ; mais elles sont encore loin de suffire à la foule avide. Moi qui ai vu, il y a dix ou quinze ans, ces campagnes devenues aujourd'hui de véritables villes rurales, je reste tout émerveillé de leur subite croissance ; partout ont surgi des maisons destinées uniquement aux étrangers ; ce sont des villages entiers qui se forment de la sorte, avec toutes les coquetteries et tous le3 embellissements qui déterminent le choix et l'arrêtent, une fois formé.

Mais ce qui manque à la plupart de nos jolies places d'eau, c'est la facilité, c'est la rapidité des communications. Ainsi, Tadoussac n'a pas même une route qui mène, soit à l'intérieur, soit sur le littoral ; pas de télégraphe non plus ; les voyageurs qui y arrivent ou qui en partent sont obligés de traverser à la Rivière-du-Loup. Ceux qui vont à Cacouna sont encore tenus de descendre à la Rivière-du-Loup, s'ils viennent par eau, et de faire ensuite cinq milles en voiture. Les voyageurs qui vont à Kamouraska font encore en voiture la même longueur de chemin, à partir de la gare du chemin de fer ; impossible de s'y rendre par eau. parce que

îa marée baissante laisse à sec le rivage sur une profondeur d'un mille.

En face de Kamouraska, à un mille seulement du rivage, s'étendent trois îles qui, tous les jours, reçoivent le3 piqueniqueurs en chaloupes; il est fortement question de construire à l'une d'elles un petit quai où viendrait attérir le bateau-à-vapeur, et d'y bâtir un grand hôtel pour recevoir les voyageurs qui se rendraient à, Kamouraska, soit en chaloupe, soit en voiture à la marée basse. Si ce projet est mis à l'exécution, Kamouraska deviendra sans contredit avant peu d'années l'endroit fashionable de la rive sud ; on aura bientôt déserté le stupide, ennuyeux et sec Cacouna qui n'est fait que pour les anglais du dimanche, et qui ne se corrigera jamais de n'être qu'un étalage imbécile d'équipages et de toilettes.

Dans ces endroits marqués par la vanité humaine et où le touriste confiant vient se faire victimer, il est impossible de se procurer à souhait les choses qu'on a dans les plus vulgaires campagnes. On y est habitué aux voyageurs qui posent, non à ceux qui viennent se rafraîchir et goûter les avantages de la villégiature. Or, un de ces avantages, il me semble, un des plus naturels et des plus faciles, serait bien d'avoir du lait et de la crème à discrétion ; eh bien ! c'est précisément ce que vous ne pouvez pas vous procurer dans les hôtels de la fashion ; chez le plus pauvre des habitans, vous en aurez autant qu'il en faut pour abreuver toute une famille, et cela pour quelques sous ; dans les grands hôtels ce n'est pas à prix d'or que vous en aurez de quoi vous détremper le larynx. J'en veux à tous ces superbes établissements qui vous vendent l'ennui bruyant et la somptuosité tapageuse à des prix fabuleux, sans vous donner pour un cent valant du vrai luxe de la campagne.

Malheureux et insensés ceux qui se laissent séduire par ce mensonge brillant! ils s'en retourneront à la ville plus fatigués, plus maigres, plus altérés que lorsqu'ils en sont partis. Avec cela, les enfants, le vacarme, les serviteurs ahuris qui ne savent pas où donner de la tête, les arrivées nouvelles de chaque jour qui bouleversent les chambres où l'on vous parque deux ou trois ensemble, la gêne de tous les instans, la nécessité d'être magnifique ou du moins de le paraître, l'impossibilité de prendre des bains à son choix, paTce que les grèves sont couvertes à chaque instant du jour d'enfans et de femmes qui y viennent on ne sait pourquoi, croyez-vous que tout cela puisse amuser un vrai touriste ou inspirer le chroniqueur ?

Pour moi, je vais où je puis me mettre en chemise et en pantoufles et surtout à bon marché. Je rends grâce au ciel de m' avoir fait pauvre afin de pouvoir boire du lait à ma fantaisie, Quand les chroniques m'auront rendu millionnaire, alors je songerai à payer quatre dollars par jour pour épaissir la croûte de mon abrutissement ; mais alors vous n'aurez plu3 de chroniques.

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