‹ Chroniques; humeurs et capricesChapitre 4 sur 29 · AOUT · texte numérisé non relu

AOUT

" L'homme est un dieu tombé qui se> souvient des cieux/'LAMAKiiXE.

Il y a si longtemps de cela que le dieu tombé doit avoir 1* mémoire longue s'il s'en souvient encore. Plus je vais, plus je m'aperçois qu'il a perdu de son origine. Si l'homme est réellement tombé du ciel, ça doit être d'un ciel pluvieux comme celui qui inonde la terre de boue depuis six semaines : il est tombé avec les petits crapauds ses semblables, et s'il n'est pas resté à quatre patte?, c'est par défaut de confor-

■aatttion. La femme, qui était tombée avec lui, s'est relevée Sa première et l'a aidé, de sorte que vous voyez ce bipède -courant aujourd'hui les mers, les fleuves, les continents, et ••cherchant à rattraper le ciel qui l'a vomi. C'est un spéciale que ce flot humain courant par toutes les routes, ^nais c'en est un bien maigre cette année pour les voyageurs qui ont l'habitude de visiter régulièrement nos places <Tcau.

-Les hôteliers ont l'air au désespoir. En effet, à part le grraiid hôtel de Cacouna, je ne vois pas où les étrangers se . nt aujourd'hui. Que voulez-vous ? J'étais à Tadous- *ae avant-hier ; à peine commencé-je à respirer les parfums ■vigoureux qu'envoient les mille montagnes du nord, qu'une acerse subite s'abat des nues, une averse de cinq heures ! 2Iier, je traverse à la Rivière-du-Loup, il faisait un ciel radieux, clair et pur comme le fond de mon cœur: j'arrive jilein d'allégresse, mai3 à peine suis-je parvenu au bureau •de poste, à deux milles du quai, que des grains de pluie •commencent à percer la voûte brillante du firmament; en -un clin-d'œil, les grains de pluie deviennent un déluge •et l'orage est tombé toute la nuit. Aujourd'hui je prends le train pour une destination inconnue, (j'aime à m'envelop- ;.per de mystère,) eh bien ! je n'avais pas fait six lieues •qu'une nouvelle tempête gronde, le ciel se barbouille comme un journal mal imprimé, il tombe des gouttes d'eau grosses

•comme des œufs, de la grêle le diable son train, et un

froid ! oh ! le croiriez-vous ? le conducteur fut obligé de faire allumer le feu dans les chars. Du feu le 20 juillet ! Allez donc à la campagne maintenant. Canada, mon pays •snes amours, tu n'es qu'un farceur.

Il y a à peine trente ou quarante pensionnaires dans ces ïiâtels renommés où, l'année dernière encore, on ne pouvait

trouver, à prix d'or, trois chaises pour se coucher dans un> passage. Presque toutes les familles canadiennes et anglaises ont leurs maisons privées, et elles s'y rendent. Pour le voyageur de passage, comme il n'aime pas à se faire inonder de pluie et barbouiller de boue, il va ailleurs. Mais les-américains, eux, sont indomptables ; les américaines surtout bravent tous les climats. Quelles femmes ! on parle d'infuser du sang nouveau dans les veines de notre race, prenez: de celui-là. Comme je traversais à Tadoussac, l'autre jourr le bateau en était rempli ; la froide bise du nord nous saisit à quelques milles des côtes ; croyez-vous qu'elles se sauvèrent dans le salon où s'emmitoufflèrent de châles ? Non,, elles se précipitèrent toutes à l'avant dans leurs robes demousseline ou de toile, chantant, aspirant avec force Taîrpresque glacial, et, de leurs yeux pleins d'éclairs, perçant, l'horizon sauvage et sombre formé par la chaîne des Laurentides. Quelles bavardes intrépides ! voilà des femmes qut savent rire. Cela nous charme, nous autres canadiens, q,uï sommes habitués à des femmes qui ne rient jamais sans en. demander la permission à leurs voisins.

•yf. # '■''-

C'est un étrange pays que cette côte nord du St. Laurent en bas de Québec. Lorsque vous avez passé les premières campagnes qui sont Beauport, Château liicbery Ste. Anne et St. Joachim, terminées brusquement par le- Cap Tourmente, ce cap effrayant de deux mille pieds qui. tombe perpendiculairement dans le fleuve, vous ne voyea plus rien qu'une chaîne abrupte, tourmentée, souvent aride^, toujours grandiose, de montagnes qui se suivent jusqu'au Labrador en fermant l'accès à toute tentative d'habitation»

Quelques paroisses y viennent couper çà et là la nature surprise dans son orgueilleuse indépendance ; c'est la Baie St. Paul d'abord, après un intervalle de dix lieues de solitude farouche, puis les Eboulements, puis Ste. Irénée, puis

la Malbaie, puis plus rien que quelques petits postes

perdus sur le penchant des montagnes. Les quatre paroisses que je viens de nommer se suivent ; comment fontelles ? je n'en sais rien, c'est par esprit d'imitation. Mais si •elles se suivent, c'est en se disloquant. Tudieu ! quelles routes ! de la Baie St. Paul à la Malbaie, un espace de neuf lieues, ce sont des côtes continuelles ; l'une de ces côtes a trente arpents de longueur, je veux dire de hauteur. Il faut pour cela des chevaux exprès, des chevaux qui ont les pieds comme des crampons et des nerfs en fil de fer. Les jambes de ces petits chevaux sont comme des rondins crechus ; ils ne montent pas les côtes, ils les saisissent, et quand ils les descendent, c'est comme s'ils les retenaient.

J'ai cru vingt fois que j'allais me casser le cou dans cette fameuse côte à corbeaux qui monte du fond de la Baie St. Paul jusqu'au bout du plateau qui domine le fleuve et en face duquel est l'île aux Coudres: eh bien ! j'en suis sorti sain et sauf; c'est tout à fait absurde. — Cette Ile aux ■Coudres est habitée, croiiïez-vous ça ? Ce sont surtout des navigateurs et des pêcheurs, gens qui habitent partout.

Mais je suis injuste; l'île aux Coudres est une petite oasis verdoyante, dorée, inondée de rayons, touffue comme un bosquet. Elle contient à peu près mille habitants, primitifs comme aux jours où il n'y avait sur la terre que notre aïeul commun avec sa femme, mère de ces abominables et' interminables générations qui n'en finissent plus; iant pis pour elles. Ce que c'est que la routine ! On dé-

clame tous les jours contre elle et on la suit aveuglément, passionnément ; moi, célibataire, je m'en lave les mains.

Savez-vous que les habitants commencent à en avoir assez clés dons célestes ? Tls demandaient à genoux des pluies, et Dieu leur a envoyé le déluge. La terre est comme un marais, de sorte que les habitants sont épouvantés de leur bonheur, et, comme il n'y a pas encore de traité de réciprocité, ils ne savent ce qu'ils feront de tous leurs trésors cet automne. Ne faisons pas de politique.

Puisque je suis sur la côte nord qui mène droit aux glaces éternelles, il faut que je vous rapporte quelque peu de mes impressions de voyage.

Dans les campagnes primitives du Canada, l'on est friand du merveilleux. La superstition y est aussi florissante qu'il y a cent ans, et qu'elle l'est encore dans certaines parties des Pyrénées ou de la Basse-Bretagne. Il y a là quantité de goules, de sorciers à l'œil louche, de diables galopant dans les fossés ou entrant dans les maisons sous la forme de chats noirs, de serpents magiques traversant les chemins la

nuit, de mèches de crin jetant des sorts et toujours deux

individus qui ont vu ces prodiges et qui se prêtent mainforte dans leur narration.

L'un renchérit sur les frayeurs de l'autre et apporte au récit le poids de ses propres terreurs. Lc3 anciens surtout connaissent des espèces innombrables de lutins; ils causent avec eux, ils ont vu au moins une fois le diable courir le long des clôtures et s'arrêter devant certaines maisons dans

des postures rien moins que surnaturelles pour les

ensorceler peut-être. " Pourquoi, dis-je à l'un des bons habitants qui me racontaient tous ces prodiges, pourquoi voua

laissez-vous aller à toutes ces imaginations ? — Mais je crois que vous êtes un apostat, me répondit-il ; notre curé qui a encore chassé le diable, il y a deux mois, chez la fille à Martin qui se faisait battre par lui tous les soirs à sept heures ! " Je ne trouvai rien à répondre, et j'admirai la douce innocence de ces campagnes que le diable a choisies pour venir prendre de l'exercice.

On comprend que la superstition puisse établir son empire au sein de cette nature profonde, mystérieuse, terrifiante, pleine de l'inconnu et de l'infini, qui pèse sur l'imagination et augmente encore la faiblesse humaine.

Les immenses amphithéâtres des Laurentides, qui s'échelonnent à perte de vue dans un lointain insaisissable, ont quelque chose de formidable qui surprend le regard même le plus intrépide. Souvent on ne peut en distinguer les cîmes confondues avec les vapeurs de l'air; elles grandissent sans cesse et semblent sortir les unes des autres jusqu'à ce qu'elles se plongent dans l'immensité. Derrière l'une d'elles, hérissée comme un géant en fureur, entremêlée de pics nus et désolés comme si la foudre y avait promené ses ravages, se trouve un lac que deux hommes seuls ont visité. L'un de ces hommes, vieillard octogénaire, me raconta le voyage qu'il y fit il y a trente ans.

" Dans ce temps là, me dit-il, les townships n'étaient pas encore établis ; il n'y avait que les montagnes, la forêt et la nuit à deux milles des paroisses. Il me prit envie d'aller faire la pêche dans les lacs que je découvrirais à l'intérieur. Arrivé au bas de la montagne dont je vous parle, j'hésitai ; elle me faisait peur. Roide, sillonnée de précipices, chargée lourdement jusqu'à son sommet d'énormes rochers qui se penchaient comme pour m'cngloutir, elle me causa un teï

saisissement que je restai plusieurs heures à la contempler, oubliant ce que j'étais venu faire, et le temps qui s'écoulait, et les ombres qui commençaient ù s'épaissir tout autour de moi.

EnSn je me décidai à la gravir, et, m'attaehant aux ronces, aux branchages, aux saillies des rocs, j'avançai haletant, lorsque tout-à-coup j'aperçus une crevasse large d'environ un pied, droite, profonde, et s'élevant avec la montagne ; j'en suivis les bords, et à mesure que j'avançais, la crevasse s'élargissait et je voyais plus clairement dans son gouffre. J'arrivai à un point où elle avait six pieds de largeur ; je pus voir jusqu'à une profondeur de quarante pieds environ ; plus bas c'était l'abîme, les ténèbres. Le vertige faisait tourner ma tête et me sollicitait à me jeter dans ce tombeau sans fond; je me cramponnai à une branche et je détournai les yeux. C'en était assez ; je m'enfuis de ce gouffre plein d'un attrait horrible et je continuai ma route jusqu'à ce que, rendu sur le penchant opposé, je retrouvai la mêaie crevasse, suivant la même ligne, mais se rétrécissant à mesure que j'approchais du pied de la montagne. Je crois que cette crevasse est l'effet d'un tremblement de terre, comme il y en a souvent dans nos montagnes, mais qui ont rarement d'aussi terribles effets. "

Je ne sais si le vieillard avait raison ; mais l'envie ne me prit nullement de le vérifier ; j'ai une sainte horreur des montagnes qui s'entr'ouvrent. Du reste, tout porte à croire qu'il disait vrai. A chaque pas qu'on fait au milieu de cette nature tourmentée, informe, gigantesque, on s'attend à quelque cataclysme soudain. Certes, cette triple chaîne des Laurentides qui part du fleuve et se prolonge à une distance de trente lieues, en se grossissant toujours, jus-

qu'à ce qu'on ne distingue plus à l'horizon si ce sont leurs têtes touffues qui se mêlent, ou d'épais nuages qni se groupent dans l'espace, est un spectacle unique ! Mais en revanche, de longs et fertiles plateaux où se déversent les eaux des montagnes, s'étendent au loin domine pour attester que la terre est bien l'empire de l'homme, et qu'il n'est sorte de nature sauvage où il ne puisse trouver encore le bien-être ou du moins ce oui lui ressemble.

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