ALLEZ, MES JEUNES ANNÉES
20 Août.
Je ne vous ai encore rien écrit de Kamouraska, je me réservais. Je n'ai pas voulu jeter ce joyau parmi les galets, ni donner une placo à Kamouraska parmi les insipides et ennuyeuses places d'eau que j'ai visitées cet été. Aujourd'hui le mouvement des voyageurs se ralentit, le tohubohu des arrivées et des départs s'apaise ; toute cette cohue, quelquefois brillante, le plus souvent tapageuse, s'écoule en laissant à la nature de reprendre sa beauté un instant tourmentée, ses charmes simples et doux.
Que de beaux jours de dois ù Kamouraska, et quelle jeunesse pleine de sève j'y ai jetée à tous les vents parmi
les meilleurs amis que le ciel m'ait donnés ! Maintenant, comme moi ils ont vieilli, ils se sont dispersés, ils oublient le rendez-vous que nous nous donnions dans ce village assourdi pendant toute une saison de nos bruyantes gaietés, de nos chansons éternelles, de nos danses folles le jour comme la nuit, de nos pique-niques imprévus, de notre intrépide arrogance et de nos éclatants dédains de tous les préjugés. Tudieu ! comme nous étions libres et magnifiques ! Il fallait que dans chaque famille il y eût un bal par semaine, et cela ne suffisait pas; nous dansions dans les champs, dans les bosquets, sur les îles à un mille du rivage, sous l'orage comme les épis qui se balancent au vent !
La fatigue nous était inconnue ; nous vivions comme les sauterelles au milieu des riches moissons, semant et prodiguant partout notre inépuisable vie, insoucians, glorieux, fastueux parfois, quand les tantes n'étaient pas trop rétives, ingénieux jusqu'au délire dans l'invention des divertissements nouveaux, et toujours jeunes. Oh ! j'ai vu là des enfants de cinquante ans qui pouvaient m'en revendre, plus frais, plus dispos, plus alertes que moi, malgré mon exhubérante jeunesse. Où sont-ils, où sont-ils maintenant ? et quels rêves suis-je venu tout-à-coup éveiller dans ce Kamonraska surpris par le veuvage de ses joies et livré sans merci aux froids, roides, monotones étrangers qui viennent y respirer l'odeur du varech sans désempeser un instant pendant six semaines, et qui ne savent pas quels souvenirs passent inaperçus sous leurs regards inertes, quel passé ils défigurent ave^ leurs ridicules imitations de plaisir ?
Connaissez-vous ce petit cap là bas, isolé, à un quart
d'heure de marche, demeure séculaire des seigneurs de Kamouraska, brumeux et mystérieux, battu par les flots dont les éternelles caresses ne laissent jamais de traces ? C'est là, ah ! c'est là que j'ai passé les plus délicieuses heures de ma vie, lorsque, fatigué de plaisirs, j'y venais livrer ma pensée vagabonde aux brises mutines qui courent dans les sapins et les broussailles. Que de fois j'ai posé mon front brûlant sur ces rochers nus, enivré de rêves d'ambition, d'avenir et ! Il est là toujours, presque désert, presque abandonné, froid peut-être pour tout autre, excepté pour mon cœur qui y a déposé l'impérissable trésor de ses souvenirs. Pauvre cher petit cap ! Il n'a pas un sentier, aujourd'hui perdu sous les dépouilles entassées de plusieurs automnes, pas un vieux tronc d'arbre noir, rabougri, déchiqueté, pas un de ses chauves rochers que je ne revoie comme de vieilles connaissances ; je les salue du regard et ils ont l'air de me sourire, ces confidents muets de tant de drames intimes à jamais ignorés. Ali ! souffles du nord-est, brises des marées montantes, parfums âpres de la grève, venez un instant rafraîchir mon front humide des sueurs de la vie ; passez sur ces rides d'hier, et effacez la trace des années que je n'ai pas vécues depuis lors! A moi! mon beau passé disparu, mes espérances euvolées, mes vingt
ans enterrés sous dix autres Allons, bon, voilà que
je dis mon âge : on oublie tout dans les transports du lyrisme, jusqu'au lecteur qu'on a égaré avec soi et qui suit sans rien comprendre, attendant qu'on ait repris ses sens.
Le lecteur n'est pas toujours un être intelligent, comme cela a été surabondamment démontré par tous les génies méconnus avant le mien ; aussi j'en ai un suprême dédaii), et j'entends bien dire tout ce qui me passe par la tête. Je
pourrais faire encore une colonne de poésie sentimentale, ça n'est pas plus difficile que ça ; mais il fait bien chaud :
Et comme j'écrivais cette page oh j'exhume, Le dernier souvenir de mon bonheur passé, Un maringouin s'en vint se poser sur ma plume, Et jusques à mes dyigts fût bientôt arrivé....
11 n'y a rien qui change l'allure d'une chronique comme le bourdonnement d'un maringouin ; avez-vous jamais fait Cittc observation ? Des maringouins le 29 août ! Tout est anomalie cette année; dire que l'été n'est commencé que depuis huit jours, et que c'est précisément depuis ces huit jours que les étrangers retournent à la ville ! l'our moi, je suis libre comme le coursier du désert, et j'entends porter encore mes pas errants de campagne en campagnc jusqu'au dernier rayon chaud de cet été tardif.
Quelle existence charmante on mène ici ! Kamouraska ■est v.n des endroits les plus intelligents de la province, quoi- (jii"v demeure Routier, un des prophètes en retard du programme catholique. Vous trouvez ici toute une légion de jeunes gens instruits, déniaisés comme le sont peu de Canadiens, tout-à-fait de leur temps, libéraux en diable, absolument la chair et l'esprit qu'il faut pour la grande campagne électorale de l'année prochaiue. Et les vieux ne le cèdent pas aux jeunes. Quels types! Kamouraska est un endroit où les gens n'ont pas de semblables; tous ils diffèrent entre eux ; pareils originaux n'existent nulle part. Grand buveurs, grands mangeurs, grands chasseurs, grands parleurs.
De la chasse et de la pêche tant qu'on en veut, un site
ravissant, des lurons accomplis et des femmes je
m'arrête, je ne veux pas médire. Passons au large.
On frappe à ma porte. Entrez. C'est une créature: oh ! soutenez-moi. " Que puis-je faire pour vous être agréable, madame ? — Pounïez-vous me dire, monsieur, où demeure Mme Demers ! — La porte voisine, madame — Ah ! Bien des mercis, monsieur. — Nullement, madame, vous êtes bien venue. — Oui, je suis pas mal venue en effet, puisque
c'est rien que la porte voisine Pendant que j'y pense,
monsieur, vous êtes étranger? — Comme le Juif dans la terre sainte. — Est-ce que vous ne me feriez pas un peu la charité?..."
J'examine et je côtoie ma visiteuse des pieds à la tête : je reconnais une ancienne solliciteuse de jadis. — " Mais, est-ce que vous n'avez aucun moyen d'existence, des fils qui peuvent travailler pour vous? — Oui, j'ai trois grands garçons. — Que font-ils ? — L'un est marchand — Marchand ! alors, il doit vous venir en aide. — Oui, mais c'est pas un marchand comme j'en ai vu /... — Comme quoi donc? — Il vend des guenilles aux portes. Mon second fils est officier. — Bigre, vaillante carrière ! celui-là, du moins, doit faire quelque chose pour vous ?— Ça se pourrait, mais c'est pas un officier comme il y en a ! ! ... lui, il balaie les offices des avocats. — Et le troisième garçon ? — Il est seigneur. — Corne de bœuf ! Seigneur! de ce coup-ci, en voilà, assurément un qui ne peut pas vous laisser quêter. — Ben clair,
mais c'est pas un seigneur ah! ah ! il saigne les cochons
et on lui donne le sang. "
Kamouraska est un des plus jolis et des plus anciens endroits de la rive sud : les grands viveurs l'ont de tout temps illustré. Il y a quinze ou vingt ans, quand la rage des places d'eau fashionables n'avait pas encore fait
déserter nos plus belles campagnes, aller ù l'eau salée voulait dire aller à Kamouraska. Aussi, quelles joyeuses et intimes familles s'y réunissaient tous les étés, et quelle bonne vieille gaieté fine et franche ! Les hommes les plus spirituels qui aient vu le jour en Canada ont longtemps vécu ici. Qui n'a connu l'incomparable, l'unique M. Chaloult, le grand ami des juges Vallières, Aylewin, Stewart, qui a laissé un nom presque fabuleux, après avoir été pendant un quart de siècle l'étonnement de tous ceux qui entendaient ses intarissables saillies ?
Qui ne se rappelle le légendaire, l'inouï, le merveilleux shérif Martineau, dont l'apparition seule était comme un cri de joie, ce boute-en-train infatigable qui, pendant quinze ans, mit Kamouraska sans dessus dessous, et qui a dépensé plus d'esprit, plus de verve, plus d'irrésistible gaieté dans ses glorieuses soulographies qu'on ne peut en mettre dans un in-folio de bons mots ? Et, aujourd'hui encore, quels types prodigieux ! Qu'on ne vienne à Kamouraska que pour voir et entendre ses fantastiques originalités, et l'on passera une saison des plus amusantes.
Il y a tant de choses à dire sur Kamouraska que je ne tarirais jamais, mais vous m'avez prescrit des limites et je dois m'y renfermer. Peut-être en ai-je trop dit, hélas ! je ne sais jamais où va ma plume, et je suis plein d'indulgence pour cette vieille amie qui m'a joué tant de mauvais tours. J'ignore la discrétion, cette vertu des sages et des idiots. Où en seriez-vous, grands dieux ! s'il fallait que je fusse discret tout en étant chroniqueur ?
CHRONIQUE OUÉBECOUOISE.
30 Août.
Faire une chronique québecquoise n'implique pas nécessairement qu'on soit à Québec. Pour le commun des lecteurs, cette nécessité semble absolue ; mais le journaliste s'affranchit aisément du despotisme des titres, et son imagination doit être aussi libre que sa profession. Le chroniqueur surtout a un sublime dédain du convenu, ce tyran universel ; il dit ce qu'il veut, quand il veut, comme il veut. Donc, je date aujourd'hui ma chronique québecquoise de St. Thomas, comté de Montmagny, à dis lieues de la capitale.
Puisque je ne suis pas à Québec, j'ai le droit d'avoir des idées à moi. Or, une de mes idées en ce moment, c'est que je voudrais bien être un habitant de Mycone, l'une des îles Cyclades, dans le Levant. Là, parait-il, la nouvelle mariée, en arrivant à la demeure nuptiale, trouve au seuil de la porte un crible sur lequel elle doit marcher en entrant. Si ce crible ne se brise pas sous ses pieds, le mari conserve des doutes sur la candeur de son épouse.
Ceci est logique; on s'accorde à ne pas admettre la vertu chez la femme légère ; or, une femme légère courrait grand risque de ne pas défoncer le crible ; donc, la femme lourde offre toutes les garanties désirables. Une femme lourde, bien nourrie, bien épaissie, est donc le desideratum de tout épouscur tant soit peu inquiet.
Cela m'a donné à réfléchir à moi qui suis célibataire, dieu merci, et quelque peu incrédule, et j'ai résolu de ne plus voyager qu'avec une balance, en cas que la faiblesse commune à tant de mes semblables s'emparât aussi de moi.
Dire qu'il y a un moyen si simple d'être à jamais fixé sur son sort, et que si peu de gens l'emploient ! . . .
Chaque pays cependant a ses mœurs ; il y en a, comme le Canada, où les femmes sont si vertueuses, si fidèles, qu'on peut les épouser sans les peser. A propos de mœurs, il y en a parfois de singulières. Ainsi, sur la côte du Zanguebar, en Afrique, le mari est tenu, le jour de ses noces, de se mettre une emplâtre de farine sur l'œil gauche. C'est bien inutile, puisque, lorsqu'on épouse, on est généralement aveugle. Mais pourquoi cette emplâtre sur l'œil gauche plutôt que sur l'œil droit, et pourquoi de la farine plutôt que de la sciure de bois ou du papier mâché ? 0 mystères profonds du cœur humain ! Soyez donc philosophe pour rester coi devant une emplâtre
Dans la Kabylie, toujours en Afrique, pays bien éloigné de nous heureusement, la jeune fille ne quitte le voile épais qui couvre son visage qu'après que les noces sont consommées. Le marié peut crier au voleur tant qu'il lui plaît, il est trop tard. Trop tard ! c'est le mot que Ledru-Roliin fit entendre d'une voix de stentor, ù la tribune française, après la déchéance de Louis-Philipj-e, et lorsqu'il s'agissait de placer sur le trône son petit-fils, le comte de Paris. Vous saisissez l'analogie ?
Du reste, dans les pays civilisés, dont le Canada constitue une infime molécule, si les jeunes filles ne gardent pas un voile sempiternel, elles ont en revanche de faux chignons, de fausses dents, de faux Je ne m'arrêterais plus ;
tout est fausseté, tout est mensonge, excepté les discours d'un conseiller législatif.
L'été a commencé le quinze août cette année pour notre pays bien aimé. C'est l'époque où les voyageurs songent à revenir à la ville. Pour moi je m'en sauve ; je suis parti de Québec, indigné pour plus d'une raison, entre autres parce que je suis dyspeptique. Il n'y a pas dans cette capitale qui date de Champlain, plus de deux -siècles, un seul restaurant où l'on puisse à toute heure chiffonner une serviette et mâchouiller un roastbeef, môme mal cuit. Les Québecquois sont moins civilisés qne les Chinois, et je vais le démontrer.
En Chine, pays de toutes les inventions restées à l'état d'enfance, il y a ce qu'on appelle les restaurateurs ambulants, qui portent sur un fourneau de la soupe et autres comestibles chauds pour les travailleurs et les passants fatigués. Sous le fourneau, dans un compartiment séparé, est le bois ou le charbon qui alimente le feu, et une carafe d'eau fraîche, accompagnés des ustensiles nécessaires, tels que cuillers, fourchette . . . etc. En outre, dans de petits tiroirs] ménagés sur les côtés de cette cuisine portative, se trouvent l'arrow-root, mets populaire, le vermicelle, le sucre . . . Pour un cent et même un demi cent, tout malheureux affamé peut avoir, à une minute d'avis, de l'arrow-root, des boules de riz, du vermicelle ou du potage : pour deux cents, il peut satisfaire sa faim ou du moins la contenir.
Voilà ce qu'on fait dans les pays barbares pour l'amour de ses semblables. A Québec, il vous faut crever de faim si vous n'êtes pas prêta diner entre midi et deux heures.
Québec a vu naître une nouveauté dans son sein ; c'est la fondation d'un théâtre français à St. Roch. De toutes les choses inattendues, celle-là ne l'était pas le moins à coup sûr. Transformer la salle du marché Jacques-Cartier en salle de théâtre était déjà une tentative hardie ; elle a été couronnée de succès. Il y avait foule à la première représentation, et le jeu des acteurs a été aussi brillant que le chois des pièces était heureux. Maugard et Génot sont des comiques réels ; celui-ci était en même temps le peintre des décors. Son rideau de scène, représentant Jacques-Cartier couronné par l'Amérique sous les traits d'une femme, est une véritable inspiration ; c'est rendre du coup le théâtre populaire, et je n'ai nul doute qu'il se soutiendra aisément, grâce à cette population intelligente de St. Roch qui n'a pas tout perdu avec le départ de ses nombreuses familles pour les Etats-Unis.
Je reviens à St. Thomas ; ce n'est pas difficile, puisque j'y suis. St. Thomas est un endroit fort plat, fort laid, fort ennuyeux, mais qui offre un attrait, c'est la pèche au bar. Tout est relatif ; quand je dis attrait, je veux parler pour ceux qui ont la patience ridicule de rester des heures entières penchés sur une ligne, à attendre que le bar vienne mordre. D'autres, qui ont moins de patience, en voyant que le bar ne mord pas souvent, ont trouvé tout aussi commode de le prendre par la queue, d'où l'on voit que tous les moyens sont bons et que les extrêmes se touchent.
Je lis cette pensée dans une revue américaine : " Une lettre est un échange indirect des idées ; la conversation est un échange personnel de la vie. " Il y a de grands écrivains tels que Buffon, Descartes, Lafontaine, Marmontel, Goldsmith, dont la conversation était insupportable, tellement qu'après une heure de causerie avec eux, on était obligé d'avoir recours à leurs livres pour ne pas être tout-ù-fait désenchanté. En revanche, Mdes Rambouillet, Récamicr, de Longuevillc, de Staël et de Solms, qui réunissaient dans leurs salons les plus beaux génies de leur époque, font voir quelle est la puissance de la conversation. Les femmes ont du moins sur nous cette supériorité incontestable, c'est qu'elles peuvent causer avec beaucoup de charme et écrire en même temps avec une «race infinie.
Je m'aperçois que ma chronique devient de moins en moins en moins québecquoise. Que voulez- vous que j'y fasse? Depuis que l'honorable Langevin a quitté la capitale, de quoi peutron s'entretenir ? Il est vrai qu'on a pris, il y a quelques jours, un veau-marin sur la batture de Beauport, et que cet imprudent amphibie avait quatre pieds de long. S'il avait eu cinq pouces de plus, ce serait peutêtre plus intéressant ; ces cinq pouces m'auraient sans doute fourni un paragraphe pour finir ma chronique, mais je suis obligé de rester court. Il est évident que cela ne peut pas durer, et qu'avec la reprise du mouvement, au commence-
ment de septembre, il se fera une réaction formidable dans la vie de la capitale comme dans celle de mes correspondances dont j'ai l'honneur d'être
Votre dévoué et obéissant ami.
Pour le Pays.
10 Septembre.
La grande affaire du jour à Québec est le vote du Comté de Champlain qui refuse de concourir à la construction du chemin de fer du nord. Il paraît que c'est le diable qui est cause de tout cela ; les habitants du comté en ont une peur incroyable, et depuis le jour où on leur a dit qu'une locomotive était le propre cheval de Belzébuth, ils n'ont plus vu dans les avocats du chemin que des suppôts de l'enfer et ils ont cru à la fin du monde. Le programme catholique n'est pas étranger à ces légitimes appréhensions de consciences délicates. L'Hon. M. Cauchon a beau se couvrir de sa cuirasse d'orthodoxie, il a beau invoquer ses vingt-cinq années de services rendus à la religion, les gens de Champlain réclament avant tout qu'il soit exorcisé. L'opération serait difficile, car le président du sénat est un homme robuste, et il prétend mordicus qu'il n'est pas pos-
sédé, ou plutôt qu'il ne l'est que du dévouement à la chose publique.
Quoiqu'il en soit, on ne s'attendait guère à voir l'ange des ténèbres jouer un si grand rôle dans un vote municipal du Bas-Canada, et l'on se demande ce que feront les habitants de Champlain lorsqu'ils verront passer le chemin de fer avec ses ailes de feu, lorsqu'ils entendront au loin son sifflet comme un mugissement de damnés, et lorsqu'ils verront s'élever au beau milieu d'eux une station pour recevoir les maudits qui voyageront de Québec à Montréal. Quand j'y songe attentivement, je trouve que le cheval de Lucifer est un animal merveilleux pour pouvoir voyager en même temps dans toutes les parties du monde, et par tant de routes diiférentes ; je trouve que Lucifer ne le ménage pas assez, et que, d'un autre côté, les citoyens de Champlain lui montrent trop de compassion pour une bête infernale.
Ceux de Lévis, qui sont irrévocablement condamnés à la damnation éternelle pour avoir élu le Dr. Blanchet, semblent en avoir pris leur parti. Ils se lancent tête baissée dans la construction du chemin de Kenncbec et la poursuivent avec • une ardeur vraiment diabolique. Chose étonnante ! ce chemin qui progresse rapidement est un chemin canadien ; il est vrai qu'il mène à la frontière américaine où le diable est mieux reçu que chez nous ; mais, dans tous les cas, c'est jouer gros jeu et c'est risquer son âme bien légèrement, même sur un court espace de chemin. La raison de cette différence entre les deux comtés est en ce que Lévis se trouve dans le diocèse de Québec où le programme a été condamné par l'archevêque, et que Champlain est dans le diocèse de Trois-Bivières où l'évêque a voulu l'imposer comme une condition indispensable de salut. Dans notre
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diocèse, nous pouvons donc espérer aller au ciel, même er> chemin de fer, tandis que dans Champlain, il faut suivre l'ancienne route en emboîtant le pas derrière M. Anselme Trudel, le représentant des voyages à pied.
L'arrivée de M. Vannier, agent d'émigration française, a fait naître parmi nous de glorieuses espérances. On s'attend à ce que dis Alsaciens viennent s'établir avant la fin de l'année sur la rive nord du St. Laurent pour faire concurrence aux dit-huit Belges annoncés, mais non encore apparus. Ce flot d'émigration mettra un terme, espère-ton, aux criailleries des membres de l'opposition et de la presse libérale. Le Courrier du Canada voit déjà venir à sa suite une quantité innombrable de nouvelles industries, animées d'une âme qui sache penser comme l'âme des Canadiens-français. Il plaide à ce sujet la cause de l'émigration cosmopolite, et dit que tout homme, mime un français, a le droit de venir grossir notre population. Voilà une vérité désormais acquise ; il est vrai qu'on l'avait bien un peu mise en pratique depuis longtemps, mais jamais elle n'avait été si noblement proclamée. Quand le Courrier se met en frais de dire une vérité, il n'y va pas de main-morte — Défaut d'habitude.
Québec menace décidément de n'être plus reconnaissais avant six mois ; la ville des ruines commence à avoir des trottoirs. Tous les esprits sont en mouvement et on ne parle que d'améliorations, de manufactures, d'industries nouvelles. Les murs s'écroulent de toutes parts, les portes sont renversées, et dans leurs espaces béants, parmi des flots de poussière, au son des mines qui éclatent, on voit l'essaim des travailleurs, la pioche à la main, ne pas se ralentir du matin au soir. L'avenue St. Louis, avec ses adorables rési-
denees, ses jardins, ses gazons, ses bosquets, pourra désormais être embrassée d'un coup-d'œil du haut de la plateforme, et la destruction de la porte Prescott change du tout au tout l'aspect de la côte de la Basse- Ville. Au sommet de cette côte est notre confrère YUoénement qui est là seul, isolé, au milieu des débris, montrant sa face jeune et railleuse à travers une vielle masure qui ne reste debout que par tradition ou par impuissance de tomber toute seule, — ce qui n'empêche pas notre confrère d'être, par lui-même, très-vigoureux, au point de trouver que le Pays n'est plus un journal assez avancé, et qu'il nous faut aujourd'hui un programme de l'avenir à la place de celui que vous avez publié. Ecoutez-le plutôt :
" Le programme esquissé par le Pays, et qui, il y a quelques années, aurait paru fort sage, est trop étroit aujourd'hui. C'est un programme tout constitutionnel, fait pour une situation permanente à laquelle au fond il n'y aurait rien à changer. Adopté plus tôt, il aurait probablement donné le pouvoir aux libéraux, mais aujourd'hui il ne promet rien ou à peu près rien au pays. L'espoir de voir régler, dans un sens plutôt que dans un autre, un très petit nombre de questions, ne saurait suffire. Il n'est pas bon en effet de charger l'esprit des masses de trop d'aliments à la fois ; mais il n'en est pas moins absolument nécessaire de lui imprimer une direction ferme et précise, de donner à l'effort commun un but certain et déterminé. "
D'accord ; mais, hélas ! dans un pays où l'on ne sait pas où l'on en est, il est encore plus difficile de savoir où l'on va. Notre politique est un gâchis, le statu quo une énigme ; si l'avenir peut la résoudre, aidons-le ; mais je crois qu'il vaut toujours mieux commencer par le commencement qui
est aujourd'hui. La première chose à faire est de se reconnaître, de se rallier, de s'entendre, et c'est déjà un effort assez pénible au milieu de tant d'éléments sans liaison, pour que la tâche suffise amplement aux plus vives impatiences.
Je suis désespéré. On dirait que tous les peuples du monde s'entendent pour m'empêcher de faire des chroniques. J'ai devant moi une masse de journaux américains, français et canadiens ; j'ai jusqu'à des revues que je feuilleté obstinément, minutieusement, eh bien ! dans ce monceau où plongent tour-à-tour ma main et mes regards, je ne trouve rien, absolument rien qui arrête un instant ma pensée, que deux déclarations de principes ; l'une, de l'empereur de Russie déclarant à l'ambassadeur français " que la France restera isolée en Europe tant qu'elle gardera la forme républicaine" ; l'autre, de M. Lctendre, rédacteur du Courrier de RimousM, lequel déclare " qu'après des réflexions sérieuses, après maints efforts, il n'a découvert dans le libéralisme qu'une négation, pas de principe actif, pas de vie, pas de protection, pas d'avenir, et que c'est pour cela qu'il accepte la vie, la protection et l'avenir du parti conservateur qui ne se contente pas de promettre, mais qui donne..."
Il faut que l'empereur de Russie soit bien naïf et M. Letendre bien blasé ! Comment, pour sa part, M. Letendre peut-il concilier l'avenir avec un parti dont l'essence même est de ne se rattacher qu'au passé ? L'empereur de Russie peut avoir des illusions, puisque les souverains d'Europe ne sont plus eux-mêmes qu'une illusion vivante; mais que M. Letendre perde les siennes au moment même où les libé-
raux voient se réaliser presque toutes leurs espérances, c'est une aberration qui lui coûtera au moins cent abonnés sur les deux cents qu'il pourrait avoir dans ce beau comté qui promet beaucoup, sans doute, mais qui donne peu, y en parle par expérience, moi, démocrate, qui y possède un fief libre de toute redevance seigneuriale, mais non pas d'arrérages. Et cependant je garde mes illusions, au point de faire des chroniques, quand je ne puis rien saisir, quand tout m'échappe et me fuit. Oh ! les illusions, chères et douces consolatrices ! jamais le réel pourrait-il nous enrichir aussi bien que vous avec vos précieux mensonges, et que resterait-il donc aux chroniqeurs s'ils n'ajoutaient au prix monnayé de leurs articles la ravissante erreur de les croire lues avidement par les femmes, ces êtres adoré,tqui immolent invariablement leurs adorateurs ?
Le temps de l'Exposition Provinciale approche. D'excellents préparatifs se font et il règne un mouvement, une activité de brillant augure. Il fait plaisir de voir que le nombre des bêtes à cornes va toujours croissant dans notre beau pays appelé pour cette raison " nos amours " ; mais, en même temps que les boeufs, il ferait bon de voir améliorer aussi les hommes, ces autres bêtes à- cornes pour lesquelles il n'y a aucun prix de mentionné. C'est vraiment singulier que les hommes se négligent de la sorte euxmêmes, malgré leur insondable égoïsme ; espérons que le3 bestiaux nous feront rougir par leur exemple.
a2 onnoNiQUEF.
POUR LE " PAYS