LE RIRE DE DIEU
Je suis furieux ; les hommes sont devenus trop bêtes, même pour qu'on en rie. Il ne m'était resté pourtant que ce plaisir là, à part celui de rire de moi-même, en dernière ressource. Voyez-moi un peu cet aplati du Nouveau-Monde ; il ne lui suffisait pas d'avoir des rédacteurs montréalais ; le voilà maintenant avec un rédacteur québecquois, et quel rédacteur ! C'est M. Routhier, programmiste, veuillotiste, ci-devant coadjuteur du Courrier du Canada. Ce M. Routhier fait un livre dans lequel il y a deux chapitres intitulés: '' Le rire des hommes et le rire de Dieu. " Je sais d'avance ce que c'est.
" Le Rire des hommes, " c'est celui qu'on éprouve en lisant les articles de M. Routhier sur les Etats-Unis. Le "Rire de Dieu," c'est le rire de l'Eternel en voyant le Nouveau- Monde, se donner comme son représentant. Ce dernier rire doit être parfois bien douloureux. Je vois d'ici
1. Tel est le titre d'un chapitre tire des " Causeries du Dimanche," volume inoonnu, publié par Son Honneur A. B. Routhur.
le rédacteur québecquois de l'organe programmiste, admis par faveur spéciale en contemplation devant l'Esprit Saint et étudiant le jeu de sa physionomie. Le rire de Dieu ! voilà un titre ! Jusqu'à présent Veuillot s'était contenté de rire tout seul et n'avait pas fait la photographie du rire divin ; mais M. Routhier, écrivain de premier ordre, d'après ce que tout le monde a pu voir dans le Courrier du Canada, est tenu d'être un chérubin et de rester devant le trône du Tout-Puissant pour le regarder rire. Vous concevez ; un homme qui sait comment Dieu rit, ce n'est plus seulement un prophète ou un inspiré, c'est un assidu de l'Olympe ! Je voudrais bien savoir pourquoi il n'y a pas un troisième chapitre intitulé : " Le rire de M. Routhier: " ce rire doit avoir quelque chose de céleste par imitation, et l'on y apprendrait comment rire dans ce monde-ci à l'instar des séraj)hins.
Mais je n'en reviens pas. Le rire de Dieu ! quel chapitre ! On croirait tout d'abord que M. Routhier arrive eu droite ligne du troisième ciel ; pas du tout. Il arrive de Chicago. 0 programme ! serait-ce là une de tes dérisions ?
Il y a une chose qui m'agace, c'est l'éternelle plaisanterie des féniens qui font irruption périodiquement sur notre territoire, regardent et s'en vont. Veni, vidi,/ugi. Mais ce qui m'agace encore plus, c'est cette levée de boucliers qui se fait par tout le domaine, dès qu'un fénien ivre ou idiot a traversé la frontière. Les féniens, cette fois, ont pris un fort où il y avait trois femmes et un infirme, puis il se sont laissés prendre à leur tour ; la guerre était finie. Cela nous coûte cinq cents hommes envoyés de toutes les provinces
et une proclamation de Sir Etienne. Ces hommes sont choisis, pardieu 1 mais la proclamation ne l'est pas. En revanche, celle du gouverneur de Manitoba est très bien. Dos qu'il apprit que les féniens avaient été capturés par les troupes américaines, il lança un ordre du jour à son peuple en armes : " Les féniens sont près, s'écria-t-il ; gens de Manitoba ! tenez-vous le corps raide. Dieu sauve la reine ! "
Dieu sauve toujours la reine sans rire dans ces grandes occasions là. Je ne sais si l'écrivain de premier ordre l'a remarqué, mais je vous jure que rien n'est plus exact. Ce n'est cependant pas précisément la reine qui est attaquée quand les féniena débouchent sur nos domaines. Voilà pourquoi ces proclamations énergiques, mais idiotes, me donnent le rire des hommes.
On ne croirait jamais quelle quantité de vieille ferraille il y avait dans Québec. C'est le départ du dernier régiment de la garnison qui nous le dévoile. Canons éclopés, obus rouilles, mortiers infirmes, tout cela dégringole des remparts. Remarquez que ces instruments de destruction étaient là depuis un siècle à essuyer tous les temps, sans avoir une chance d'essuyer le feu de l'ennemi, malgré les provocations de M. Cartier : c'est sans doute ce qui a hâté de beaucoup leur vétusté ; on ne reste pas indéfiniment dans l'attente sans se rouiller. Les officiers et soldats anglais le sont autant que les canons ; ils avait fini par s'enraciner au sol, par prendre goût à cette carrière militaire, présage, en Canada, d'une paix éternelle, et ça les contrarie d'être envoyés si prématurément sur le champ de bataille de Dorking, mais ils ont déjà des remplaçants, et c'est à
l'artillerie volontaire qui prend ses quartiers ù la citadelle, que sera désormais dévolue la mission de tirer le coup de canon de midi.
Je ne vous en écris pas plus long pour cette fois. Il faudra que vos lecteurs se rattrapent de la quantité par la qualité. C'est ma prétention, du reste, de me croire presque aussi écrivain de premier ordre que le rédacteur quebecquois dont dit est plus haut. Peut-être y a-t-il là de la jalousie, mais enfin cette jalousie est heureuse et ne iii: inspire que le rire, le rire des hommes bien entendu.
20 Octobre.
Quoi ! Déjà l'automne, déjà les froides brises qui donnent l'onglée, déjà les poêles qui se montent, déjà les pétillements de l'âtre et les pardessus précurseurs des épaisses fourrures.
Image de la jeunesse, hélas ! Que les jours chauds, que les jours dorés passent vite! Image de la vie canadienne surtout, où il faut avoir chaud trois fois plus en un mois que dans tout autre pays, si l'on veut passer l'hiver sans que la dernière goutte de son sang soit figée.
Il avait fait si beau toute la semaine dernière, le soleil avait été si prodigue, il s'était si bien montré que, partout, les plus joyeuses espérances éclataient en un concert de bénédictions poussées vers le ciel. Quel beau mois de
septembre, quel radieux automne ou va avoir ! Les anciens croyaient que leur printemps allait recommencer, et les jeunes croyaient que le leur allait être éternel. 0 illusions ! vous êtes donc de tous les âges !
Pendant que les cœurs se dilataient et que les visages s'épanouissaient sous les chauds rayons qui allaient bientôt nous dire adieu, moi, pensif, je regardais à l'horizon grandir les blancs nuages pleins de vapeurs glacées, et je parcourais les avenues de Ste. Foye et de Sillery où déjà la terre durcie craque sous les pas. J'ai vu bien des feuilles mortes arrachées à leurs tiges fuir avec la bise aigiïe et joncher les champs dépouillés de leurs moissons. Il y aura donc aussi un hiver en 1871 ; bientôt on mettra les doubles croisées ; les scieurs de bois, personnages courbés et sinistres, s'arrêteront à toutes les portes, semblables à ce vieillard éternel, couvert de frimas, qu'on donne comme l'image de l'hiver ; l'érable, le noble érable, cet ornement de nos bois, coupé, fendu, scié, mis en cordes, parcourra la ville avant d'accomplir son dernier sacrifice et de mourir pour nous qui nous parons de ses feuilles au grand jour national ; le givre s'attachera, pour ne les plus quitter, aux carreaux des fenêtres, et chacun, claquemuré dans sa maison comme dans un hôpital, attendra six mois le doux retour des fleurs et les parfums de la plaine.
Six mois d'hiver, c'est déraisonnable, malgré tout ce qu'offrent d'encouragement et de consolations les belles fourrures étalées à l'exposition provinciale, et je ne vois pas que le légitime orgueil des manchonniers nous dédommage des frais qu'il nous coûte. Eh bien ! qu'importe. Allons chercher nas mitaines, nos crémones, et nos pea jac/cets enfouies sous le camphre, au fond des valises, et faisons-nous
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une contenance, cela réchauffe. Allons, gilets de laine épaisse, vestes doublées, bonnes grosses fourrures qui caressent le menton et les oreilles, sortez de votre cachette que je vous contemple avant de vous entasser sur mon corps
frissonnant Mais non, non, c'est trop tôt; restez, hélas !
hélas ! je vois que vous n'en avez plus que pour un hiver peut-être, ménageons; vous m'avez coûté bien des chroniques et qui sait si je pourrais vous remplacer! J'ai vieilli d'un an depuis l'hiver dernier, et beaucoup vieilli ; je perds cette verve, si piquante que j'en étais venu à m'admirer moi-même,
" Et ma jeune3se et ma gaité, " J'ai perdu jusqu'à la fierté, H Qui faisait croire à mon génie..."
Pourtant le Pays paie bien. Oui, mes chers propriétaires, vous payez royalement. C'est vous qui avez introduit dans le journalisme canadien cette étonnante réforme qu'au lieu d'avoir à payer soi-même, comme jadis, pour faire insérer ses articles, on en est payé lorsqu'ils en valent la peine. Soyez bénis, et surtout continuez.
Si l'hiver est glacé, s'il abrège les jours, s'il vous oblige à porter cinquante livres pesant d'habits, il n'en est pas moins impuissant contre l'ingéniosité de l'homme. C'est en effet l'hiver qu'il a choisi pour en faire la saison des plaisirs. S'il fait noir à cinq heures, on a en revanche les bals, les soirées qui prolongent les veillées jusqu'au lendemain ; on a surtout le théâtre, oh ! laissez-moi vous en dire un mot. C'est une innovation, c'est un inouïsme que le théâtre français l'hiver, et c'est nous, les Québccquois, gens de routine et de réserve craintivo, qui faisons cette révolution. Mais nous savions d'avance que nous ne risquions rien, voilà pourquoi.
La petite troupe française, composée de six personnages seulement, qui a monté le théâtre Jacques-Cartier, en plein faubourg St. Roch, est la troupe la plus parfaite, la mieux équilibrée, la plus artiste, dirai-je bien, que nous ayons encore eue. Elle joue deux fois par semaine et chaque fois il y s, salle comble, malgré qu'il faille descendre des sommets de la haute ville pour aller à St. Roch, et surtout les remonter à onze heures du soir, ce qui est redoutable, je vous le jure. Mais nous sommes poussés comme par un ouragan vers la civilisation. Du reste, il n'y a rien qui tienne au plaisir d'entendre M. et Mde Maugard, M. et Mde. Génot, M. et Mde. Bourdais ; je les nomme pareequ'ils en valent la peine, et surtout pour faire bisquer les Montréalais, ces fats orgueilleux qui prétendent qu'on ne peut rien trouver à Québec. Attrapez.
Lorsqu'on sort du théâtre, à moins d'être un bon père de famille rangé, craignant les indigestions, ou un dyspeptique désespéré, on va généralement manger sa douzaine d'huitres ; puis on prend son verre de hot scotch, puis on allume sa pipe et l'on reste un quart d'heure à la bar, puis on prend le deuxième hot scotch, et l'on devient causeur, je ne veux pas dire causeur aimable, puis on allume une nouvelle pipe, et lorsqu'on est bien enveloppé dans les nuages d'une fumée épaisse que vingt bouches se renvoient à l'envi, on songe au night cap, dernier degré de la perfection humaine.
Heureux les maris que leurs femmes font rentrer de bonne heure ! heureux les fiancés qui ménagent leur jeunesse ! heureux les amoureux qui fuient l'étourdissement et le tumulte fumeux des buvettes ! Ils se lèveront le lendemain sains et disjos, ils n'auront pas mal à la racine des
cheveux, et ils trouveront au milieu de leurs pressantes occupations cinq minutes pour lire la chronique du Pays, ce qui leur vaudra bien des expiations.
Québec a eu enfin ses régattes. C'était là la grande affaire. Sans doute, comment pourrait-on vivre sans régattes? Et qu'est-ce que les journaux auraient donc, sans elles, pour remplir leurs colonnes, dans ce temps d'insignifiance et de monotonie ? Ce n'est pas que je veuille déprécier ce salutaire et noble exercice de la rame, ces exercices du corps qui font des canadiens les imitateurs et presque les émules des anciens grecs, mais en voyant l'enthousiasme, la frénésie, dirai-je bien, qui fait courir toute une population à ces sortes de spectacles, je m'écrie avec Alfred de Musset :
" O mon siècle ! est-il vrai que co qu'on te voit faire '•' Se soit vu de tout temps ?
Eh bien ! oui, toujours; il n'y a rien de nouveau sous le soleil, jusqu'à ce jeu de croquet qu'on a cru une invention de la libre Angleterre, et qu'on jouait déjà en France du temps de Charles IX, sous le nom de Pêle-mêle. Et que diriez-vous si la mitrailleuse elle-même, la célèbre mitrailleuse, avait déjà été inventée par un habitant de l'île du Prince-Edouard ? Seulement, il n'avait pu en faire l'expérience en grand, faire merveille, comme disait le général Favard ; et son génie, faute de ressources, est resté enfoui dans les brumes vaporeuses de son île. Le sort est toujours injuste : c'est bien le moins pourtant que les hommes connaissent exactement ceux qui trouvent les meilleurs moyens de les détruire !
S'il n'y a rien de neuf sous la calotte des cieux, que ferat-on des 12000 mots nouveaux que le célèbre professeur
Hindi vient d'ajouter à son dictionnaire? Demandons-le aux Chinois qui connaissaient tout, mais qui n'ont rien fait connaître. Voilà la différence ; les hommes n'ont fait de progrès que par la publicité ; c'est pourquoi les imprimeurs, et surtout les propriétaires de journaux, sont incontestablement les premiers des humains.
Ces chinois sont assommants. Vous pensiez sans doute que l'emploi du charbon datait de la découverte des mines en Angleterre, eh bien non ! il y a longtemps que les chinois en font usage. Il y a dans ce maudit pays, appelé l'empire céleste, des terrains carbonifères plus grands que tous les terrains de même nature réunis en Europe; ils sont inépuisables, de sorte qu'il n'y a plus moyen d'en finir. Les chinois ont aussi des usines considérables de fer magnétique ; mais, sous ce rapport du moins, nous n'avons rien à leur envier, grâce aux mines de Moisic et de Natachcquan qui ne sont pas encore exploitées, parce que nous ne sommes pas encore assez Chinois. Ça viendra.
Le Canada a une industrie florissante que vous ignoriez peut-être aussi bien que moi, c'est le fromage. Le fromage raffiné ne s'exporte pas, ù cause des quarantaines rigoureuses qui sont établies dans tous les ports d'Europe ; mais les fromages d'autres espèces trouvent un marché abondant. C'est ainsi qu'un seul individu vient d'en expédier GS,000 livres pour l'Angleterre. A ce sujet, je me sens incapable de faire la moindre observation originale ; du reste, je décline visiblement et la fin de ma chronique approche. Ce n'est pas une raison pour que je m'en fâche, mais je suis accessible au remords malgré huit années de journalisme, et je voudrais trouver au moins une raison pour quitter vos
lecteurs. Ah! voici. Parlons-leur de M. Langevin, c'est le meilleur moyen de leur faire crier à l'envi " Holà, oh ! -assez, assez. " Or donc, l'honorable compagnon du bain, ■irrivé à Cariboo, est reparti de Cariboo et retournera à '•Cariboo où il restera encore jusqu'à ce qu'il quitte Cariboo, o, o, quoi ! Qu'entends-je ? On réclame. C'est bien, brisons là.
3 Novembre.
Je suis inondé, submergé, coulé. Ce ne sont plus des averses, ce sont des cataractes qui tombent des nues, et, comme disait le père Lacordaire " Les grandes eaux du ciel se sont déchaînées." Déchaîné est le mot; c'est une vraie rage. L'arche de Noé ne serait qu'une coquille au milieu des torrents qui bondissent dans notre pauvre vielle ville qui sombre. S'il n'y avait que de l'eau encore ! mais les rues sont des marais : on a voulu les macadamiser avec les débris des démolitions, et l'on a fait une boue insondable où hommes et voitures disparaissent. On enfonce, on est englouti, et quand, croyant trouver une planche de salut, on met le pied sur un bout de trottoir, on n'est jamais sûr que l'autre bout ne vous sautera pas au nez. Ajoutez à cela qu'il y a beaucoup de gens qui se mouchent avec leurs doigts, qu'il faut changer de chaussures six fois par jour, que le parapluie d'autrui vous entre dans l'œil à chaque instant, sans que le vôtre suffise à vous garantir de la pluie, et que la malle de Montréal n'est jamais distribuée avant
onze heures du matin ! .etcœtera. Tout cela m'agace
horriblement et j'en veux au ministère.
J'affirme que les ministres auraient dû adopterle Programme catholique: au moins, ils se seraient mis bien avec le ciel et en obtiendraient aujourd'hui de ne pas renouveler le déluge à propos de bottes. Le rire de Dieu évidemment a cessé depuis que M. Routhier a voulu le peindre, et maintenant ce sont les pleurs qui commencent. L'Eternel n'a plus de secrets pour nous.
Si Québec est une fondrière, ce sont les enfants qui jubilent. Avez-vous remarqué comme les enfants aiment à se salir ? Tant que la capitale n'a pas eu de trottoirs, on les voyait courir assez volontiers sur les pièces de bois pourries, disjointes, trouées, qui en tenaient lieu ; mais depuis que la municipalité s'est ruinée pour en faire construire quelques centaines de pouces, on ne voit plus les enfants courir qu'au milieu des rues marécageuses, délayées par les dernières pluies jusqu'à deux pieds de profondeur.
Si je prends la peine de vous écrire cela, ce n'est pas que je le trouve intéressant,mais je veux prévenir vos lecteurs que j'ai cherché inutilement toute une semaine pour avoirquelque chose à dire et que je ne l'ai pas. Pourtant je me suis donné bien de la peine, ce qui prouve que le travail n'est pas toujours, récompensé ; et, comme je suis opposé aux grèves, je me vois obligé d'écrire une colonne de niaiseries pour remplir mon devoir.
Etrange ! étrange ! Moins il y a à dire, plus il se fonde de journaux ; c'est le Courrier de Rimouski, c'est la Nation,
c'est enfin Y Echo de la Session qui s'annonce d'avance et qui promet d'ôtre impartial .... comme tous les autres. Aucun journal n'avait songé à dire cela auparavant ; voilà enfin du nouveau.
L'Université Laval achève de se perdre. Elle vient de pousser le gallicanisme jusqu'à permettre à ses élèves de donner une fête aux huîtres à laquelle se trouvaient beaucoup d'invités du dehors qui ont été s'irriguer le palais, suivant l'expression d'un de nos confrères québecquois. Le verbe réfléchi s'irriguer, tiré du vocabulaire de l'avenir, vient du substantif irrigation dont l'ancienneté se perd dans la nuit des temps. On voit que l' Université-Laval se fait un tort énorme.
L'Angleterre est bien déterminée à nous laisser ; c'est décidément le 15 novembre que les derniers débris de la garnison s'envolent de Québec. En attendant, la Grande- Bretagne déménage petit à petit ; elle vient de faire transporter, de la citadelle au port, trois charriots de bourres à canons ; la menue ferraille, les essieux rompus, les affûts brisés viendront après. Il n'est pas question d'enlever les remparts, ils partent d'eux-mêmes : dans un mois, Québec sera dénudé et présentera le spectacle indécant d'une ville fortifiée sans fortifications.
Heureusement qu'il nous reste quarante mille hommes de milice pour défendre notrelangue, nos lois et nos mœurs contre l'envahisseur. Quel envahisseur? on n'en sait rien; maisc'est égal, il faut qu'il y en ait un. — A ce propos, le Ghroniclc de Québec, journal révolutionnaire, s'exprime ainsi : u Nous
n'avons aucun danger de guerre à craindre ; nos amis les féniens sont devenus pauvres et faibles, et les Etats-Unis se sont engages à nous épargner à l'avenir leurs visites de cérémonie. En outre, nos obligations, provenant de la confédération des provinces et comprenant plusieurs centaines de lieues de voies ferrées à construire, absorbent tout le cinital dont nous pourrons disposer pour longtemps.
" Nous n'avons donc aucun besoin d'une milice dispendieuse. Sans doute de brillants uniformes et de longues lignes de baïonnettes reluisant au soleil sont un délicieux spectacle, de même que les volées do- l'artillerie sont très agréables à entendre à distance ; mais toutes ces belles choses ne sont ni nécessaires ni avantageuses. Le département de la milice pourrait mettre en usage tous les appareils militaires, toutes les armes et toute la poudre de l'Angleterre sans toutefois constituer une force suffisante. Ce n'est pas la quantité qu'il nous faut, mais la qualité. Une petite armée de miliciens bien disciplinés, bien approvisionnés, formerait le noyau d'une grande force, lorsqu'elle deviendrait nécessaire, et suffirait, pour le présent, à tous nos besoins ; elle remplacerait avec avantage cette grande armée de 40,000 hommes qui est la création de sir George Etienne, mais qui n'a ni discipline, ni équipement, ni habitude des armes. Sir George a, paraît-il, plus d'hommes qu'il n'en peut pourvoir. Si toutes les ressources du département et du pays n'ont pu fournir à 2,500 hommes réunis à Prescott, les choses simplement nécessaires à la vie dans un temps de paix profonde et après une expérience renouvelée du système des campements, que pouvons-nous attendre, dans les temps de péril, de 40,000 hommes qu'il faudra pourvoir et former ? Nous pensons que tout notre
lOi CHRONIQUES.
système de milice a besoin d'être refait et que les réformes doivent embrasser, entre autres, une réduction considérable des dépenses actuelles. "
Pour parler ainsi dans une ville qui a des remparts, sous la gueule entr'ouverte des canons de l'artillerie volontaire, il faut avoir un courage poussé jusqu'à la violence et ne tenir aucun compte du préjugé militaire, la plus glorieuse bêtise qui ait jamais possédé les hommes.
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M. Kouthier, l'homme du programme, se rend aux Etats- Unis; grande nouvelle! Il l'annonce lui-même dans le Couirier du Canada, et il a l'obligeance d'apprendre au public qu'il est parti en Usant V Univers. Il n'y a pas de meilleure préparation, et si M. Routhier lit l' Univers durant tout son voyage, il est incontestable qu'il pourra juger les américains sans parti pris, comme il en fait la promesse précieuse. Les lecteurs ne seront pas volés lorsqu'il leur donnera à son retour vingt-cinq colonnes de Veuillot en guise d'appréciations; c'était annoncé. — C'est pourtant bien ainsi que se fait aux trois-quarts l'éducation de notre peuple. — Réflexion amère !
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Nous avons passé jusqu'ici pour une race inférieure et, Dieu merci ! ce n'était pas volé, mais voilà que le Nouveau- Brunswick entreprend notre réhabilitation, Ça surprend d'abord, mais on s'y fait vite et l'on ne devine pas le motif secret ; la louange a la propriété de rendre aveugle, surtout la louange grosse, épaisse. On peut faire brûler n'importe quel encens, pourvu qu'il fume ; il n'y en a jamais de trop grossier, même pour les plus fins esprits ; voilà pourquoi
les souverains les mieux doués ne voient jamais les choses qu'à travers un brouillard.
Or donc, le Nouveau-Brunswick, ayant besoin de meilleurs termes, et n'étant plus satisfait de ceux qu'il a obtenus par l'acte de la confédération, demande au parlement fédéral d'augmenter son subside. La Nouvelle-Ecosse en a fait autant l'année dernière et a réussi ; il n'y a pas de raison pour que le Nouveau-Brunswick n'ait pas son tour. Mais Ontario, le Cerbère du Dominion, ventru, replet, gorgé et grognard, montre les dents chaque fois que les petits veulent avoir des miettes de la table. Epeuré, le Nouveau- Brunswick se retourne vers nous et " regarde avec espoir, dit le Telegrajyh de St. Jean, les descendans chevaleresques de la vieille France qui dirigent les destinées de la noble province de Québec." Ça, c'est pour avoir les $150,000 de subsides demandés ; mais qu'importe, il y a du vrai au fond, et nous avons dans notre noble province tant de chevaliers et de sires, et tant d'autres qui se sentent propres à l'être, que nous ne pouvons nous empêcher de trouver le compliment mérité.
De quelque côté qu'on tourne les yeux, on ne voit que des choses qui s'écroulent, des institutions qui disparaissent comme des souffles et des préjugés qui s'effacent, laissant les hommes tout étonnés d'avoir été si longtemps leurs propres dupes. Croirait-on que l'archevêque de Paris est allé si loin dans la voie des réformes qu'il permette à son clergé de porter la barbe toute longue ? C'est là un rapprochement avec l'église orientale formée de prêtres énormément barbus.
Comme on n'est sûr de rien et que la Commune pourrait bien revenir, la mesure prise par l'archevêque, quelque schisniatique qu'elle soit, sera peut-être bien utile, attendu que bon nombre de prêtres n'ont dû leur salut, sous le règne des communards, qu'à leur barbe qu'ils s'étaient laissé croître.
Je lis dans un journal québccquois : "M. Thibault doit, nous dit-on, se livrer à l'enseignement privé. Nous lui souhaitons autant d'élèves qu'il en désire. "
Il est impossible de mieux manifester ses sympathies. — On peut supposer l'auteur de ce souhait sincère quand il est aussi naïf.
Dans le dernier Congrès de la paix tenu à Lauzanne, où l'on s'est batiu pendant trois jours, il y a eu des choses inouïes révélées au monde, et des sciences nouvelles dont le nom seul dévoile des abîmes de profondeur méditative.
C'est ainsi qu'un des orateurs, M. Guignard, a proposé de remplacer dans la devise de la Ligue le mot " Liberté, " par celui, " d'Humanité, " et de nommer une commission pour étudier le principe de l'humanisme végétarien et l'hygiène de la morale. — Une femme, — il y avait là des femmes pour mettre la discorde, bien entendu, — -'a déclaré que le Congrès était la fête de foutes les mères dû globe terrestre. Il y a de quoi se réjouir d'être invité à des fêtes comme celles-là.
A Paris, les mœurs se réforment étonnamment depuis la chute de la Commune. Dans cette Babylonne où l'on ne se mariait plus et où cette institution sacrée, ou civile, comme on voudra, n'était plus guère que le prétexte ou
l'instrument complaisant de toutes les galanteries scandaleuses, le mariage est devenu une espèce de frénésie; on cite une femme de quatre-vingt-cinq ans qui a été enlevée. On ne dit pas toutefois que l'enlèvement a été précipité. M'est avis que la dame en question est une pétroleuse enlevée par un gendarme.
Ici, à Québec, on est dans l'attente de deux événements, ►le dincr de M. Langevin, et la première séance de l'assemblée dans laquelle il faudra nommer un orateur.
La plus grande incertitude règne sur chacun d'eux.
Je lis sur l'enseigne d'un digne cordonnier du faubourg
St. Roch : "X , marchand de chossurc en détail, à bon
marché . ..." N'avoir qu'une chaussure et la vendre en détail, c'est là le dernier degré de la concurrence.
Il est évident que le bon marché exceptionnel obtenu par ce procédé nouveau va obliger tous les autres crispins à fermer boutique.
J'extrais cette phrase d'un obituaire fuit par un de mes confrères québecquois. Un tel est mort entouré de toutes les consoïatious de la religion et de ses jrfus 2>roches parents."1 Voilà du moins un rapprochement qui éclate aux yeux. Je voudrais bien trouver quelque chose comme cela qui me rapproche de la fin de ma chronique ; mais depuis une heure que j'écris des niaiseries, je n'ai rien trouvé encore d'assez
bête pour terminer. Pourtant à tout prendre dans
l'ensemble, ça peut suffire.