I.YmODUCTION. XXIX
§ 3. Des deux brandies de la 'première rédaction : 1° Première rédaction proprement d/ie ; 2° première rédaction rei^isée ; — caractères distinctifs de ces deux branches.
La division de la première rédaction en deux branches tire surtout, ainsi qu'on vient de le voir, sa raison d'être de la partie du premier livre postérieure à 1372. En effet, dans un certain nombre de manuscrits de la première rédaction , le récit des événements, depuis 1372 jusqu'en 1377, comme aussi depuis 1350 jusqu'en 1356^, est tout autre et plus ample, plus développé que celui qu'on trouve dans la partie correspondante des autres exemplaires de la même rédaction.
Laquelle des deux branches dont il s'agit a précédé l'autre? Évidemment, les manuscrits où la narration a le moins d'originalité et d'ampleur doivent être considérés comme les plus anciens; les exemplaires de cette branche, qui sont de beaucoup les plus
1. Selon M. Kervyn, cette version plus originelle, particulière aux manuscrits de la première rédaction revisée pour les années 1350 à 1356, serait postérieure à 1388, époque du voyage de Froissart en Béarn : « Elle est postérieure à 1388, dit-il, puisque Froissart j raconte les démêlés du sire d'^lbret avec les habitants de Capestang, d'après ce que ceux-ci lui dirent. Je la crois écrite vers 1391. » Froissart, t. I, p. 243 en note. Voici le passage sur lequel s'appuie l'argumentation de M. Kervjn : « Depuis jne fu dit qu'ils (il s'agit des habitants de Capestang) laissèrent prendre leurs ostages j Voyez Buchon, éd. du Panthéon, t. I, p. 317. Froissart ne dit nullement dans ce passage qu'il tient les détails qu'il va raconter de la bouche même des habitants de Capestang ; par conséquent il n'y a pas lieu d'en conclure avec M. Kervyn que la version des manuscrits revisés pour les années 1350 à 1356 est postérieure au voyage du chroniqueur en Béarn en 1388 et a été écrite vers 1391.
nombreux , constituent ce que nous avons appelé déjà dans le paragraphe précédent la première rédaction proprement dite, par opposition aux manuscrits où le récit a reçu plus de développement entre les dates indiquées ci - dessus , qui forment la première rédaction revisée.
Il imj3orte aussi de faire remarquer que le commencement du premier \\xve diffère dans les deux branches de la première rédaction jusque vers le milieu du paragraphe 11 de ce volume \ Au contraire, le texte de ces dix premiers paragraphes est le même dans la seconde rédaction que dans la première rédaction proprement dite,
La première rédaction revisée et la seconde offrent deux traits" communs d'une importance capitale : elles remplacent l'une et l'autre, entre 1350 et 1356, le fragment d'emprunt de la première rédaction proprement dite, par une version originale et plus développée qui , sans être identique dans les deux rédactions, présente du moins beaucoup d'analogie. En outre, le texte plus complet et meilleur que doinic la picmière rédaction revisée pour la partie comjMisc entre 1372 et 1377, se retrouve intégralement dans la seconde rédaction. Des ressemblances aussi caractéristiques, aussi considérables entre celle des branches de la premiènî rédaction qui a été écrite la dernière, et la seconde rédaction confirment <runc manièriî frappante la date plus récente que nous avons assignée? à la composition de celle-ci. En cllèt, supj)()ser, comme on l'a fait, que la première
1. Voyr/. p. 26, I. 21. I><' IcMc (Icviciil S(inlilal)lr dans 1rs inaiiuscril» de» deux lirancbis uprcs ces mots : Si sinf;lùrcnt par mer.
INTRODUCTION. xxxi
rédaction proprement dite est postérieure à la seconde rédaction , c'est supposer que Froissart a substitué de gaieté de cœur, 1° de 1350 à 1356, un fragment emprunté et insipide à une version plus originale dont il était l'auteur; 2° de 1372 à 1377, un texte imparfait à un texte plus complet et meilleur, en un mot, à un texte revisé. Une telle hypothèse n'estelle pas contraire à la vraisemblance?
§ 4-. De la première rédaction proprement dite; — classement des manuscrits de cette rédaction.
Les manuscrits de la première rédaction sont extrêmement nombreux; on en compte environ cinquante, tandis que la seconde n'est représentée que par les deux exemplaires d'Amiens et de Valenciennes, et la troisième par le texte unique de Rome. Une disproportion aussi énorme peut être considérée comme un ai'gument de plus en faveur de la priorité de la rédaction qui compte un si grand nombre de copies, car il tombe sous le sens que des trois rédactions , c'est la première en date qui a dû être le plus tôt et le plus souvent reproduite. L'expérience enseigne que, dans ce cas, l'avantage reste quelquefois au premier occupant; mais cela est surtout vrai lorsqu'il s'agit d'une transcription aussi longue et aussi coûteuse que celle du premier livre des Chroniques. Serait-il téméraire d'attribuer, en partie du moins, à l'apparition plus tardive des seconde et troisième rédactions la rareté vraiment singulière des exemplaires qui les représentent?
Des cinquante manuscrits de la première rédaction, plus de quarante appartiennent à la première
XXXII ClillOMQUES DE J. FROISSART.
rédaction proprement dite; ii reste six mss. seulement de hi première rédaction révisée. Encore faut-il comprendre j)armi ces six un ms. où le j^remier li\Te presque tout entier est perdu, un simple fragment et un abrégé.
On a prévenu le lecteur qu'il ne devait pas chercher ici une description des manuscrits; diverses raisons ont fait renvoyer cette description à la fin de l'édition. Le tableau sommaire qu'on trouvera ci-dessous n'en a pas moins coûté à l'éditeur plus de six mois de travail; il a nécessité de lointains voyages et des recherches sans nombre. Il a présenté d'autant plus de difiicultés qu'il est impossible de grouper les manuscrits par familles, en se fondant sur les caractères saillants, extérieurs et poui' ainsi dire matériels de ces mss. L'éditeur avait, au début de son travail, nourri cette illusion; mais il a dû y renoncer après bien des tâtonnements et de vains efforts. Ainsi, il semble au premier abord que les manuscrits où le premier livre est coupé au même endroit et se termine beaucoup plus tôt que dans les autres, doivent être rattachés à la même lamille; et pourtant il est tel cas où l'on s'égarerait infailliblement en suivant cette méthode. Le ms. de licsançon, par exem- ])lc, ne contient pas trois ou quatre chapitres qui teiinincnt le premier livre dans les mss. 2G'i9, 2603, 2074, etc., et néanmoins il appartient à la même famille que ces derniers exemplaires. Au contraire, le ms. de notre liibliolliècjue imj)énale coté 80 et le ms. de lireslau liiiissenl l'un et l'autre le jnemier livre au siège de Bourdeilles, en 1369; ce (|ui n'empêche pas ces copies de se rattacher à deux lamilles dillérentcs.
INTRODUCTION. xxxiii
Écartant donc ces apparences trompeuses et ces analogies purement superficielles^ il a fallu pénétrer plus avant pour essayer de saisir les caractères vraiment génériques qui sont les variantes du texte. On comprend tout ce qu'une pareille tâche exige de comparaisons minutieuses et combien ces comparaisons sont difficiles lorsqu'elles doivent porter sur d'énormes manuscrits souvent fort éloignés les uns des autres! Heureusement, un fil conducteur nous a guidé dans ce dédale : ce fil, nous l'avons trouvé dans les titres des chapitres qui, provenant uniquement du fait des copistes, constituent un indice à peu près sûr de l'identité des variantes et par suite de la communauté d'origine des manuscrits où ces intitulés ajoutés au texte sont semblables. Conformément à cette méthode, on n'a rangé dans la même famille que les manuscrits dont le texte présente des modifications identiques qui leur sont exclusivement propres et que l'on ne retrouve point dans les autres. Toutefois, une exception a été admise en faveur de certains exemplaires qui, tout en offii^ant généralement les mêmes variantes que ceux auxquels on les a réunis, se distinguent cependant de ceux-ci par des différences plus ou moins notables, sans qu'on puisse d'ailleurs les rattacher à une autre famille. Ces manuscrits excentriques ont été joints à ceux dont ils se rapprochent le plus; seulement, on les a laissés en dehors de l'accolade pour bien marquer leur singularité.