CHAPITRE III
Comment le duc de Bour^gue , par «nblilité et labeur , toUit le Rin à ceuLi de Nasse, et aultres rivières courantes devant la muraille de la ' ville.
Germanieks sacbans par leurs explorateurs que Nusse estoit assiégée de tous poincls , et que les isles estoient gaignées par l'orte m ain che valeu reuse, paour et crainte les assaillirent; Coulongne frémit; Mayence s’esbabit ; Tresves trembla , Saxonne s’esmeult^ courant aux armes ; et n’y a mendre tumulte en Allemaigne , qu’il y avoit dans Rome ^ y quand Hannibal avoit passé les Alpes. Grand subside et provision de tous biens donnoit cotidiennement Coulongne à Nusse , comme sa domestique nourrice, par le Rin , où elle tiroit sa manure; car tous vivres lui afHuoient par grands basteaux devant sa face. Mais ce criminel restrainctif , cest interposl et obstacle de ponts nouveaux, avec les
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gardes pugillaires qui y prestoint astut et escout , l’eslongèrent de sa nulrilion maternelle, et n y povoit donner approche. Ainsi la fille familleuse aspiroit après sa mère , comme orpheline , et espanie de tous délicieux mangiers. Couloniens, toutefois, recoeillirent leurs esprits , et par une subtilité essayèrent leurs forces. Pensant extirper cest inconvénient préjudiciable , prindrent un viel basteau , grant et large, placquié de terre par dedans , rempli de fagots; depoye et d’huyle; et en ce temps noclurnal, que le soleil et la lune ont rappelé leurs rays de la terre , le conduisirent tacitement dessoubs l’un desdits ponts faits de tonneaulx, sur intention de le brusler totalement ; et grant flotte de navires garnie de tous biens , suivoit de loing pour entrer en la ville ; mais les guets du duc, plus ■clervoyans que Argus qui avoit cent yeux . perceurent ceste folle entreprise. Si ne sortist nul elfecl , et les facteurs retournèrent amont le Rin ,
tous adtediés de leur faulte.
Dont, pour obvier à telles ou semblables cautelles, et affin que nul secours ne vinstà ceuxde Nusse, par un bras du Rin qui refluoit devant
leur ville, où ils concernoient leur salubre espérance , le duc Charles, non jamais fatigué de méditer glorieuses œuvres pour les mener a lin louable , proposa copper ledit bras , et 1 estancher par dicquaige ; et donna charge à Jean de Rousiine de conduire ceste besongne. Vieulx basteaux . «staches,cloyes, fiens, paille et aultres matériaulx
furent préparés à grant plenté pour commencber ; et furent aulcuns compagnons de \’ost ordonnés pourdemener à exécution. Un jour labouroient pionniers et vivandiers, ung autre gentilshommes et pages , et un aultre lavendières , gougies et aultres femmes suivant la court; jour après aultre, chacun s’employoit selon sa vocation et possibilité.
Ce temps pendant, ceux de Coulongne se monstrèrent de la leUin, en grande armée, cjui de gros engins à pouldre revidoient ceulx qui continuellement s’efTorcoient de besoingner. Ceulx de JNu^ pareillement ne se faindoient pas; mais le duc, quilàestoit en personne, fist dreschier sur bout les fus des grosses pippes de Rin , plaines de terre, parquoy les ouvriers furent préservés de tous périls. La dicque se commença de bihais à l’embouchement du Rin ; et avoit la rivière en ce lieu environ huit cens pieds de long; et estoittant raide et impétueuse , et de telle profondité que une lance n y povoit tenir fond. Ladite dicque avoit de trente pieds de large , et fust paraccomplie au jour, car les femmes, environ de seize à dix huit , y labouroient, dont la gloire se debvoit attribuer au sexe féminin. Et certes ce fut une somptueuse emprinse et de hault efiicace, et de qui le compte sera de dure créance en temps futur.
Chose de trop plus admirable et de pareille sorte , laquelle fut de rechef perpétrée et de puissance durable : une aultre grande rivière venant de la ducié de Julliers , passant devani
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l’abbaje, comme dit est , Tut estanchiée par les suspiraulx et arcuresd’uti pont, et fut tournée contremont ; et est son cours si royde et parfond, qu’il semble estre naïf (natil)et de perpétuitéj et de faict a rompu dicques et rives haultes et extremes , tellement que gros navires y passent quant besoing est ; et chiet en la grande rivière du Rin , bien arrière de Nusse, où l’on passe quasi à pié secq son primerain cours. Pareillement, oultre la porte de la rivière où le bras du Rin , membres et veines de fleuves, se rencorporoient en leur tout, fut faicte une dicque forte et puissante, pour prohiber entrée aux navires quérant port devant Nusse.