CHAPITRE XI
G>mment Mcssire Olivier delà Marche, maistre d'hostel du duc , et capitaine de sa garde , les Italiens et autres ravitaillèrent la ville de Lintz, en Allemagne.
Ne sçay se ma rude plume mal agencée sera suflisante pour magnifiquement descrire les despendances collatérales du siège deNusse. Toutefois, soubs la magistrale main des vénérables orateurs auctorisés , implorant bénigne correction et susport de leur vif et élégant style, je procéderai oultre en mon labeur , et coucherai en front de marge les excellentes besongnes que les nobles preux et hardis champions de ceste maison bien heurée ont perpétrés virillement par leurs fors bras chevalereux.
Ainsi, comme Charles-le-Grand, roi de France, très fort et très puissant de corps., estoit accompagné de mesmes princes, hauts, corpulens, doués d’extrême hardiesse , et de force incomparable, Charles-le-Grand, duc de Bourgogne, cler en vertu , resplendissant en honneur et en tous faicts glorieux emprendre, avoit en son hostel contes , barons , chievetains et chevalliers de pareille faille, prudens en leurs faicts, expers ne leurs armes , tant discrets et asseurés que
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riens ne leur estoit impossible. Pendant le temps que ceste très noble fleur de prouesse fleurissoit devant Nusse^ désirant espandre son odeur par les pays voisins, pour extirper de son pourpris toute zizanieuse plante et radicale et imundicité venimeuse, vindrent nouvelles au duc par Lancelot de Bellay mon t^ que l’empereur et aulcuns grans princes d’Allemaigne , avoient assiégé la ville de Lintz, terre d’arclievesque , séant sur le Rin , à sept lieues de Couloingne ; et de faict avoient donné l’assault à un bolluvertoù ils perdh’ent assez. Les Namurois, prompts aux deflenses et aspres aux conquestes, garnison de la ville pour et au nom des Bourguignons, ruèrent jus deux navires garnies l’un de huit cents madrés d’avaine, et l’aultre de grains à faire potages, et aultres habillemens nécessaires; lesquels avoient esté chargés amont l’eauc, et passoienl devant Lintz, sur l’espérance de ravitailler Nusse. En oullre, une grosse compagnie d’Allemans s’esloit logée à manière de siège, en un fort et puissant bolluvert, sur le bord du Rin, vis-à-vis de la ville , lequel Iravailloit tant les assiégés , que créature n’y pouvoit entrer ne issir sans grand péril de sa vie. Le duc Charles, escu solide, glaive tranchant , et baston non flexible à ceux qui s’i appoyçnt, délibéra de donner secours à ceux de Lintz, tant de gens comme de vivres; et pour achever ceste emprinse, choisit messire Olivier de la Marche, supérieur conducteur de sa garde.
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très renommé clievalier , prticlenl et de hardi em- ])rendr(? ; et ociiniiie il esloil pren et actif en armes, et avoit gentils compagnons de mesmes , saj;es, vaillans, appers et ahles, et tous avisés de leur laict , comme estoient les fors Mirmidons, disciples de Achilles, qui ITeelor environnèrent, messire Olivier avoit avec lui en ceste chevauchée cent lances italiennes . bien en poincl , prises par escoydres ; Philippes de Berghcs, accompagné de cent lances; Lancelot de Ballaimont de «leuTtcent hommes ; et trouvèrent sur les champs sire Evrard de la Marche, atout certaine quantité de gens; et tous ensemble povoienl estre mille chevaliers.
Ils estoient partis du siège de Nusse , le 5 ® jour de janvier ( i/i.y 5 nouveau style) , en cœur d’y ver, par pluie, vent, neige, grésil et le plus horrible temps de jamais. Ils prindrent d’assaulx en leur chemin , un fort et gros village, où furent occis 26 ou 27 hommes, et furent logés quatre jours continuels à un aultre village, à deux lieues près de leurs ennemis , lesquels ne povoient ignorer leur venue. Et quand ils approchèrent Lintz, atout leur artillerie et vivres qu’ils avoient charges sur chevaux, environ de trois àquatre cents sacs de farine, iis trouvèrent un destroict de montagne dangereux cà merveilles , lequel il falloit néceSsairenient passer ; et redoubtoient boaucotq) que les Allemans ne gardassent à puissance, ou que à leur retour ils n’y fussent attrapés. Lors envoyèrent leurs avantcoureurs, pour descouvrir les embûches, et ne
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Irouvèrenl anie; et comme à demi-reconforlés avec bonne fortune quisouventaide les hardis, passèrent ce périlleux deslroict à sept heures du matin, sans avoir quelque empescheinent. Après qu’ils furent eschappés decelerriblelahirinteet hideux passage, ils se trouvèrenteu une belle plaine, où ils espcroienl avoir récréation; mais ils estoient au milieu de leurs ennemis, lesquels se tenoient en une ville, nommée Ramhaille, et en une grosse bourgade, nommée Saint, séansà deini-lieue l’une de l’autre. En l’une esloit l’archevesque de Trêves, et en l’aullre le duc de Saxe, et plusieurs ducs etcontes de l’empire ; et estoient de cinq à six cent coinbattans, tant de cheval comme de pied, lesquels voj'ans' leurs adversaires qui se tappoient en leurs filets, menèrent leur artillerie aux champs, et sur eux saillirent <à grant effort.
Les bourguignons voyans ce dur encontre, se mirent en très belle ordonnance, et furent de six à sept heures continues en mortel orage et horrible lempeste; car avec le gresle naturel qui descendit du ciel en terre, dont les pierres estoint tendres, froides et blanches, aultre louldre artificiel rnontoitpar un contraire de la terre vers le ciel, dont les pierres estoient dures, chaudes et noires; et derechef un aultre cruel espouvantable tonnerre secslevasur le Rio , au siège de l’empereur, qui les bastoitde hault en bas, et deschargeoit sur eux dru et menu. Et qui plus est, la escarmouche se commença entre deux villes, tant felle, grande et hi-
cleuse, que cent lances et les archers ne la povoient soustenir. L’archevesque de IVèvcs y estoit en per^ sonne, qui souvent se Irouvoil en dangereux périls. Gens etchevanxy denionroienl à grant plenté mors et bleschcs de son ct>slé ; et iïirent plusieurs fois reboutes en leurs fors, à leur grand domage et confusion ; car les dits bourguignons, tous expérimentés de la guerre, tindrenl si bon ordre, et furent si notablem.ent conduicts, qu’ils ne perdirent que cinq ou six hommes, et Martinet Baron, qui fur blesché d’un vireton. Pensez un petit, vous riches bourgeois, et aultres hongnars qui murmurez sur l’estât de noblesse, qui vivez en tranquillité pacifique et repos délectables , avironnés de tours murées et de fors propugnacles, pensez un petit et considérez que les nobles cbevalereux n’ont pas tant d’avantaige. Vous ne voudriez avoir six lieues de tel chemin pour tout l’avoir de vostre cofre. Le riche trésor de prouesse est de si cher coust et digne préciosité, que les baults conquérans du monde y avanturent corps et anie ; et très souvent les plus vaillans y demeurent en la poursuite. Et vous qui ne scavez que c’est d’honneur ne de glorieuse jouissance , comme ennemis ' au bien publique cl à toute commodité vertueuse, desprisiez la chose qui vous est la plus propice, et ceulx par qui et de qui vous vivez et prospérez en félicité mondaine.
Vous menez le hou temps en paisible asseiirauce,
Kt ils sont aux butins en mortelle souffrance j
CIIRONIQUtS
Nous (loimcz es cités, bien convei.set repos ,
Kt ils couchent aux champs toujours le fer au dos. Vous vivez en espoir d’aujpncntcr vostre estage , lit ils meurent pour vous et pour vostre héritage.
Après ce que inessire Olivier el ceux de sa chevaleureusc compagnie , honorahlenieul et à peu (le perle lurent issus de ce terrilique et tcitébreux purgatoire, ils trouvèrent entre deux sièges quasi un pclil enfer venimeux, tout plein d’ennemis . e’estoit le holuverl dessusdit, assis sur le Irord du. Rin , lequel deux cens Allemans , sortis de serpentines, hacquebutes el arhalestres , tenoient en grand pompe, pour deffendre l’entrée de la ville, el saluer les compagnons qui dedens y entroient et se fouroint. Nonobstant toute leur force et puissance mise en ex[)loict, les vivres dessusdicts, pouldres et aullres biens, chargés sur bateaux, arrivèrent à port de salut; et Lancellol de Bellaimont , atout six vingt hommes pour renfort de garnison, entra dedens Lintz à grant joie; laquelle à demi consolée , fut depuis en sa manuténence et protection. Quant Lintz fut repeuplée et ravitaillée sans dur rencontre, comme il appert, les Bourguignons ne se lindrent pas à tant; mais pour monslrer à leurs ennemis un tour de maistre , et qu’ils avoient eu eux esprit , sang et vie , ils viudrent à chef d’une haulte besongne dont il sera mémoire cent ans après, car ils se mirent en notable arroi , plus fiers que tygrcs animés pour assaillir le bolluvert dessusdict. N’y avoit
bomuie qui n’eust cœur de lion ; el entre les autres Robert le Rouccj liil faict clievalier de la main de messire Olivier de la Marche; puis donnèrent l’assault cruel et aspre, et par j^rarul liardemcnt.
Cculx qui dedens esloient tous préparés à leur défendre , montrèrent visage aux assaillans. Si ne les admiroient guères ; car ils les servirent pour le premier mets de gros œufs de serpentine, et de quareaux d’arbalestre , et pois de coulevrines, et d’aultres menues dragées vénimeuses et empouldrées, comme il appartient à telles nopces , tellement qu’il y en demoura trois morts du parti des bourguignons ; lesquels voyans ce dur encondjre , di^smarcbèrent et furent reboutés.
L’assault recoin nuança pi us terrible et merveilleux que devant. Chacun reprist le l'rain aux dens pour acquérir bruict et prouesse glorieuse ; faits d’armes d’une part et d’aultre se apparurent en ceste journée. L’estonr estoit plaisanta voir à ceulxâijuirien ne toueboit : lesAllemansy desployèrent la force de leur puissans bras ; leurs faictifs corps lurent bersaux aux savettes des fors archers. Ils monstrèrent la hardiesse de leur Ibrt et grand eslevé courage ; mès par male advcnturc le feu se féry en leurpouldre. Si furent tous confus, et désliidés ; peur et crainte les appréhendèrent, et lors lurent envahis tant vigoureusement et de si fortes mains, aveucques le feu qui les agressoil, que leur bolnvert fut pris , rompu et desmenbré , el tous ceulx quilegardoient furent ou noyés ou bruslés, ou
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mis an tranchant des espées , réservés dix ou douze prisonniers; desquels l’ut» , qui fut recueilli vif entre les mors et emmené devant Nusse , disoit en son lang’a^^e, à moi et aiixaultres, que l’empereur estant à Audernart, leur avoit proumis secours, s’ils tenoient pied ferme ; mais il leur faillit au besoing' ; et finirent leurs jours chevalereusement à son très grand préjudice et domageuse perte.
O très noble Germanie, germe d’impérial mesnie , Rome ressuscitée par générosité , royne impérante , imperière très sacrée , saincte dame couronnée d’or , d’argent et de fer , qui seule possesses la pomme aureye, et lahaulte monarchie mondaine , mère de fières nations rihoteuses, nourice des petits géants de ce monde, estu devenue marastre maintenant , sans quelque pitié maternelle? Tu vois tes propres enfans mutilés devant les yeux, bersaudés de sagetles, qui sont fourreaux aux espées sanglantes , et ne leur donnes confort ne garantie ! Tu vois tes forts abattus, tes pays dépopulés, et leurs biens tournés en gastinne, qui sont pioyes et vitailles aux familleux loups ravissants; tu vois les petits lionceaux, sans chef principal, qui 'rien n’admirent ta présence, rampans au hault de ta garenne à très petite compagnie, et sans nul espoir de refuite ; et ne lesscais altrapper en tels lacs par quelque subtil art et vaillance qui soit en toi! O très-noble Germanie, as-tu le cœur failli? as-lu oublié le très noble meslier d’armes , de quoi lu fus si haulle-
ment recommandée? OÙ est ton aigle seignorienx, ensemble et ton puissant ostrice, qui sur tous les oiseaux du ciel, par l’excellence de leur hault singulier vol , ont conquis le saint diadème d’impérial majesté ? Où est ton sceptre précieux et toti sacré auguste , à qui les sept climats du monde furent subjects et tributaires? Où sont les rudes et fors champions modernes, custodes de ton royal palais , gardiens de ton parc champestre , et procureursdetou extrême honneur? Ils sont assourdis des oreilles ; et tu es , comme il peut sembler , laschement endormie au licl de mondaine plaisance; tu as converti maintenant ta puissante piouesse en pesante paresse , ton valoir et gloire en vouloir de boire , ton hault los divin en grant los de vin . et ton glorieux empire se décline de mal en pire.