‹ ChroniquesChapitre 6 sur 52 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

et de Bourgongne, commenchant icelles chroniques en l’an mil quatre cens soixante-quatorze, lorsque le très redoubté et très puissant duc Charles de Bourgongne assiégea la très forte ville de Nuyssc, et continuant icelles tant louables gestes, glorieuses prouesses et très nobles faicts d’armes achevés par les chevaleureuxsupports d’icelles maisons, comme d’aultres advenues en ce temps, jusquesau lamentable trespas du roy don Philippe de Castille, archiduc d’Auslrice, et qui fut en l’an mil cinq cens et six, qui sont pour le terme de trente-trois ans.

AUTRE PROLOGUE

Militi est vita hominis super terram.

La première milicie et prouesse chevaleureuse qui oncques fut mise en exploict , fut perpétrée au ciel par le glorieux archange, prince de la milicie angélique , lequel dompta Lucifer , le très horrible dragon abominable, ensemble ses complices , détestables apostats de joie perdurable, et privés de lumière supernelle.

Aultres très renommés faicts d’armes se sont depuis achevés sur la terre parles humains champions de la foi catholique, lesquels, pour obtenir palme de victoire , par grade divine et force vertueuse , ont espandu leur sang en militant contre vicieuses temptations, ont marché après et soubs la bannière du triomphant roy de gloire, couronné d’épines, armé de pourpre, semé de plaies, puis la plante du pied jusques à la sommité du chef, qui, par le redoubté signal et tronchon de la croix, rompit les portes infernales, pénétra les deux et ouvrit le hault palais du célestial empire.

Aultres valeureux exploits se font journellement au champ terrestre , par les nobles princes mondains, lesquels, pour l’augmentation de la chose publicque, exposent leurs corps, leurs vies et leurs redevances, et adoptent à la fois, avecques peren-

AUTRE PROLOGUE. 17

heile rétribution , glorieuse renommée au siècle et louange de perpétuelle mémoire.

A ceste milicie terrienne et chevalerie humaine me suis arresté du tout , pour principale matière de mon histoire. Puisque un seul Dieu éternel, par sa divine providence, triomphe et seignourist pardessus les gérarchies angéliques , ihrosnes et dominations du règne céleste, où les bienheureux sont premier, chacun selon son mérite, nous ses créatures raisonnables, formées à sa divine scmblance, le debvons ensuyvre à nostre povoir, et dessoubs sa très sacrée main et en son nom inénarrable exhiber honneur et presler service à un seul prince en terre, qui noussoitprotecteursalu taire. Car, comme dit Policratus , le prince du peuple est comme l’image de la divine majesté. Puis donc qu’il est un seul Dieu, soleil illuminant les estoilles . une seule raison dominant sur les potences de l’ame, un seul cœur incitant les membres du corps, et un seul Dieu impérantau ciel, il doibtestre un seul prince régnant en la terre. Mais pource que descouvert lieu terrestre est divisé en divers climats, isles non contiguës, et régions très loingtaines les unes des aultres, où sont inéqualités delangaige et sortes de religions trop différentes , ceste unité primitial s’est réduicte à pluralité ; car à dur se peuct conglober en une masse , si le supernel gubernateur ne la nourrit de sa rosée pacifique, comme il fist par aulcuns ans le glorieux règne Oclavien.

Nécessité doncques constrainct , que chascune

CHRoifiQur.3. T, XLIIl, — J. Molikct. 2

DKjiiiv;-: by

'AUTRIi PnOLOGüE.

province ou nation ail son Irosne partial, où justice soit conservée à l’exaltation du bien publicque , et décorement de runiverselie labrique. Toutefois , souvent advient que les intronisés en rojalle magnificence ne peuvent porter la pesanteur de leur couronne; si que, par leur mérite et par divine per- ' mission, leurs ennemis les tirent en bas, démolissent leurs sièges, ravissent leurs diadèmes, brisent leurs sceptres et perdent leurs règnes irréparable- • ment; lesquels à la fois sont transmués en duchés et moindres seigneuries, où ils produisent souvent fruict plus redolent que soubs tiltre de roy; exemple des Romains. Ils florissoient en leur cité nouvellement fondée dessoubs l’estoc de royalle maison ; mais Sextus, le fils du roy Tarqiiin l’Orgueilleux, pollut lesang innocent; pourquoy l’estoc royal fut essarté , le nom de roy aboli, et, soubs le tiltre de moindre dignité, augmentèrent leur puissance jusques à l’extrême conférence du monde, portèrent couronne de laurier et solemnisèrentles résonnans triomphes dont il sera mémoire à tousjours.

Les enfans d’Israël , non conlens de leurs juges , aspirèrent à royale celsitude , où ils prospérèrent une espace; mais enfin furent rompus. Si se divisèrent entre eulx , se dédièrent de Dieu, se souillièrent en ordure, et furent affublés du mantel d’idolastrie ; tellement que , pour l’énormite de leurs vices, ils n’ont maintenant ne roy, ne roch , ne tour , ne terre où ils puissent re-

AUTRU PROLOGUE. Ig

paistre un seul jour, sinon par emprunt et à chier coust.

Ainsi sont anichilés et translatés de main en aultre plusieurs royaulmes de ce monde univers, par l’exécrable vie des régnans et de leur peuple. Le règne des Assiriens, qui estoit de fin or précieu , s’est abismé en la profondité de la terre. Le règne d’argent des Persans s’est converti en rude métal. Le règne d’airain des Macédoniens a perdu sa résonnance ; et le règne des Romains s’est assommé de ses propres marteaux. Et le seul trésor de prouesses, la claire luccrne d’honneur et la somraière iérachie de nobilité chevalereuse prospère , florist et redolecn ce climat occidental, en deux ou trois palais ou nobles hostels , souverainement en la très glorieuse et famée maison de Bourgogne, favorisée des cieux , arrousée de grâces célestes , etparexaltée en gloire jusques à la haultc sphère de mondaine béatitude.

Comme nous avons veu jadis aulcuns royaulmes essours en félicité supérieure dès leur première naissance , et puis décliner avec leurs jours en basse lame , et absorbés ou parfond Carybdis par les grippes de fortune , et par vicieuses attrapes de guerre misérable , nous voyons maintenant par un contraire ceste bienheurée maison fructifier en honneur, augmenter en vertu, et amasser des victoires les unes sur les aultres, quasi miraculeuses et hors de termes de commune acquisition. Quatre excellens princes, ses vraies possesseurs et héritiers

AUTRE PROLOGUE

par directe lit^ne el descente filiale, l’ont édifiée, entaillée et située en la sublimité de triomphant valoir. Philippc-le-llardi , que Dieu absolve! lui donna pied et puissant fondement; le duc Jehan, son fils, la agenci et rabota par armes; Philippe, le très grand el renommé duc d’Occident, la esleva eu honorable celsitude , l’augmenta de plusieurs chambres par succession héréditaire, lui donna lumière de son fusil reflamboyant , et splendeur au régné de la très sacrée et précieuse ordre de la Thoison - d’Or ; et le très victorieux duc Charles, sa légitime géniture , la fortifie de justice seignorieuse , la clarifie de louanges inestimables , la cuevre de vertu rutilante^ et l’anoblit de nouvelles tours et riches propugnacles, tant clers et de telle altitude , que les isles oultre-marines en perchoivent la reluccnce.

C’est, par figure similitudinaire, la tour de Barruc, le Irosne de Salomon, l’arche du Testament, le Palais d’Assuérus , le fort Ilion , le temple de Mars et le romain Capitole , où les haults sénateurset les très prudents consulsde l’hostel tiennent leurs secrets parlements et consaulx pour régir la chose publique, et où les dictateurs et très redoubtés Césars^ expérimentés en l’art militaire, assemblent leurs légions, cohortes, centuries, pour envahir Gaulois, Germains , Acquitains, et aultres nations rebelles.

Puis doneques que en cesle excellente maison de Bourgogne, par labeur continué et diligente

AL'TUE PHOLÜOUE.

\eille, se exercitent journellcnicnf glorieux faicls d’armes et haultalncs ernprinses, sonbs le 1res auguste duc Charles, il est dccenl cl louable de recueillir par escript et louruer en vraie congruité de sens et de langaige les luerveilleux l'aicts et admirables histoires qui s’y lissent inccssanienl , afin que ceux qui les perpètrent soient registres au cler malrologe d’honneur, (pi’ils puissent vivre après leur mort entre les hommes, qu’ils soient vifs exemplaires en temps lutur aux preux et vaillans champions, et que ceux qui sont exlraicts de leur sangctchevalereuselignie, rendent grâce au souverain roy sempiternel^ qui tel heur a contribué à leurs nobles géniteurs, qui nous ramainc à fresche mémoire l’ancienne générosité et prouesse Iroyenne , selon ce que Daire^ Titus , Omère et Virgile nous en récitent par leurs propres et subtils vers armonieux, qui nous donnent admiration des conquestes de César et de Pompée , et de la rél'ulgente monarchie romaine, selon ce que Titus Livius, Valère, Lucan et Julius Celsus nous en explanent par leurs escripts; et qui nous donne à connoistre les litiges et dissenlions lamentables advenus puis vingt ans entre France et Angleterre , selon ce que inessire Jehan Froissart, clianoine de Chimay, et aultres ses successeurs, nous en apprennent par leurs livres. Les armes des conquérans sont ternies, leurs heaumes sont cassés et leurs lances brisées, mais leurs noms, ensemble leurs glorieux faicls, sont escripts eu lettres d’or et demeurent

AlfTHE PROLOGUE.

à perpétuité. Deux lettres sont qui nous enseignent la strénuilé de leurs vaillances : l’une est la grosse, l’autre est la menue. La grosse lettre est construction de cités, stations de sièges, protractions d’images, apparences de statues, inventions de sarcus et relicquiesdes corps qui s’opèrent sou vent CS marches où lescrueuses batailles ont esté exécutées. La menue lettre est les joyeux dictiers , les mélodieuses chansons, les beaux volumes et traictés coulourés (le rhétorique , que les vrais historiographes et collecteurs de leurs gestes ont compilées à grande diligence. Ce sont ceulx qui œuvrent leurs faits, descripvent leurs légendes, les logent es mémoires des hommes , et donnent appétit aux lisants de les glorifier par les siècles. Maints glorieux faicts d’armes de haulte estime , exploictiés de très forte et vigoreuse main, sont cscousses en caligineux ombrage; si que jamais n’en sera nouvelle, pour ce que nul traict de plume ne les a enluminés de riche estolFe, pour resplendir au miroir de prouesse. Aultres exploicts de petite valeur capable de basse renommée sont assis en hault game, pour avoir trouvé picteurs amoureux des images; lesquels ils ont far(lés de couleurs apparentes pour avoir gloire entre les preux. Hercules, lerobustepoingdeGrèce, le dompteur des ravissants larrons et le louldroyeur des terribles monstres sauvages, doibt richement guerdonner Omère et aultres picteurs qui, par leurs poésies et versifications héroïques, ont augmenté sa vaillance jusques à soubtenir lés cieux. Ænéas, lo

DtgrtizBd bv’Çoogle

AUTRE PROLOGUE. 23

chevalier aventureux f ugitif de Troye ^ de qui descendit la très sacrée semence impériale , fut bien heureux que Virgile le poëte l’ait prist en sa grâce ; car, en faveur et contemplation des Romains, le extollapar dessus les nues. Et toutefois aulcuns luy ont imparti note de prodition. Ainsi les uns, selon la qualité de leurs mérites, ont trop large portion de glorieuse famé, les aultres en ont trop escarscment, les aultresen ontà point, et les aultres riens,

’ parce que nul ne suscite leurs haultains aetes.

Domaige irréparable seroit doneques à eeste magnifique maison de Bourgogne , se tant de fières et merveilleuses emprinses, qui se forment eonli-r nuellement de forts et vigoureux bras , se périssoient avec le son des armes, sans les graver en solide mémorial. Le souverain plasmateur, qui tout soubmet à son indietion , et dessoubsqui trendjle toute chose créée , l’avoit pourvu d’homme tout propre à ce faire; mais puis naguère l’a appelé à sa compagnie par mort naturelle, dont il a payé le tribut; sire George Chastel lai n , homme très éloquent, cler d’esprit, très 'aigu d’engin, prompt en trois langages, très expert orateur, et le non pareil en son temps. C’est le vrai seribe et scient compilateur qui, parson traict niagistral, pellifioit de précieuses gemmes les somptueux personnages de ce triomphant manoir ; innujnérables cantiques en a produit en leurs louanges , chansons orphéynes, proverbes salomoniques, tragédies, comédies^ métrés virgiliains et sentences

AÜTKE PIIOLOGÜE.

prosaicqucs sont tlcvolés par divers pays et contrées, jusques au sainct siège apostolique et à la personne de nostre sainct père le pape.

Pourquoi très illustre prince Charles de Bourgogne, regardant la ferinositc de scs mœurs, la nielüflue éloquence distillante de sa houclie, et la subtilité de son art, le venlt anoblir en ses jours; et à la célébration etsolemnité delà Thoison-d’Or en Valenciennes , lui donna ordre de chevalerie , avec lillre de Indiciaire, comme celui qui démons- Iroit par escriplure authentique les admirables gestes des cbevaliers et confrères de l’ordre. Or est ce très illustre homme esvanoni de nos yeux; sa plume gist en repos, et son refulgent esprit a prins céleste mansion. Grand planté de ses œuvres sont demourées imparfaites, qui donneront labeur intollérable à ceulx qui vouldront parattaindre la fin de ses conceptions.

Moi doneques, le plus rudede tous les aultres, son très humble disciple, nourri en son escole plusieurs ans, et imbuit, sans y donner approche, en son élégant style, après qu’il cust rendu son ame à soa créateur, et que le corps fut livré à la terre, vcuillant, selon la ténuité de mon engin, demener à conclusion finale aulcuns de ses principes, dont les moyens sont de haulte recommandation , me tiray vers la sérénité de nostre très redoubté prince invaincu, étant en son siège deKusse, et lui dépriay en toute humilité qu’il lui pleust moi donner licence de parachever ce que mon très honoré seigneur

DigitizS:: ::y Googic

AUTRE PROLOGUE

et maistre , que Dieu pardoint ! avoit encommancé; et icelui, de sa bénigne gré, et en faveur de haults et puissants seigneurs mes médiateurs interccssoirs, le m’accorda libéralement. .Tà soit que j’en soje indigne et que les plus granls de son hostels parfons historiens et de vive intcllisïence , scauroient mieux conduire ceste matière que je ne le scauroie penser, toutes fois iceulx , enlenlifs à choses ardues et de plus fructueux poix, me laissent ceste grande charge en mains , laquelle j’ai embrassée en grande crainte ; mais sous leur begnin support et favorable correction , mon intention est de rassembler plusieurs cajers escripls de la main de mon dit seigneur et maistre , tous désemparés , imparfaits et sans ordres, pour les aduner en aulcuns certains volumes par lui très grandement avancés.

Et jà soit que en aulcuns d’iceulx il ait un petit touché du siège deNujsse', toutefois le principe de ma cronique sera au commencement dudit siège , en laquelle je alribnerai gloire et exaltation à ceulx d’une partie et d’aultrepar quiles admirables besongnes seront mises à louable effect, lesquelles je ne puis assez magnifier à leur appartenir; car nul ne scaroit apprécier' la value d’un très prudent, féable et vertueux chevalier. L’on trouve en Exode que les juges estoient appelés dieux. L’on prononchoit anciennement aux impérateurs liltre dedivi-

1. Je n’ai pu leliouver de la chronique deGeorj'CS Chastellaiii que jusqu’à l’année 1470.

AUTRE PROLOGUE

iiité. Le saint docteur veut innuerque nous devons rendre aux princes, ministres de Dieu, gloire et honneur. Et saint Pôl nous admoneste d’obéir à eux, soient bons ou mauvais. Pourtant de ce qui sera digne de recort que je pourrai parcevoir à l’œil, et qui me sera récité par gens dignes de foi, ou escripture authentique, je mouillerai ma plume véritable en suavité de clère faconde , pour collauderlescondignes , et en aigreur de bonne invective pour redarguer les coulpables , à la louange de mon Dieu perdurable, à l’honneur de mon prince etproufit et salut de mon ame.

DE

Page 1