V. Huco
A la belle saison, qui d'entre vous fuyant les tracasseries des affaires, le brouhaha des grands centres, n’a pas fait par bateau
le tour du Saguenay ? Tantôt cotoyant les bords escarpés de cette belle rivière, tantôt longeant du regard les rives sinueuses de ce prince des fleuves du Nord, dont chaque détour nous arrache un cri de surprise, nous offre un havre sûr, nous cache, retranchée derrière la grève rocailleuse, la ligne blanche d’un village ou perdus dans les sapinages verts, les toits fantaisistes des cottages d'une des reines de nos places d'eau ; nous montre la crête bleuâtre d'un cap Tourmente ou Trinité que protège les bras suppliants d'une croix, première christianisation de cette nature sauvage, sentinelle avancée de ces lieux enchanteurs jadis ‘ Domaine du Roi ”
Ou même encore, qui n'a parcouru en chemin de fer la célèbre et fertile vallée du lac St-Jean ?
À peine avons-nous quitté la gare, que déjà notre train s'engage dans les montagnes, qu'à chaque courbe de la voie, c'est
un spectacle nouveau qui se pré- \
sente à nos yeux émerveillés ?
lei ce sont d'énormes blocs de rochers, masses de substances pétrifiées, de précipices affreux, des ravins où coulent de minces filets d'eau blanche, des cascades, véritables torrents qui roulent en mugissant au bas du mont volcanisé ; là ce sont des tertes à surface ovale, des mamelons, des coulées, des tranchées, des bifurcations de terrain extraordinaires sur une longueur de plusieurs milles.
Plus loin, quittant le royaume des songes et des scientifiques légendes, on arrive enfin à cette riante, fertile et sportive vallée, qui s'ouvre sur une succession
interrompue de lacs et de riviéres, parsemée d'ilots et de bouquets de verdure (où l'on perçoit à demi cachés dans les arbres, l'humble cabane en bois rond ou le luxueux cottage d'un club de chasse et de pêche). L'œil enchanté aperçoit ces calmes et limpides nappes d'eau que la manœuvre de l'aviron et le sillage du canot d’écorce semblent seuls rider ; imposantes solitudes, que le clapotement de l'eau sur les bords de la frèle embarcation, le cri d’un oiseau sauvage ou les refrains typiques des guides, sont peut-être les seuls à faire vibrer les échos. Quel spectacle grandiose, que celui de ce fameux Lac St-Jean, cette rangée de collines superposées qui nous apparaissent de loin, comme les gradins d'un immense amphithéâtre, du haut duquel on con-
temple avec un étonnement mêlé d'admiration, cette immense mer intérieure, résidu d’étranges cataclysmes antédiluviens.
Canadiens et Américains mettent (obligato) pareil régal pittoresque au programme des vacances, Aussi, jeunes et vieux, y viennent-ils retremper, au contact de cette nature vierge, de ces paysages incomparables, leur Âme assoiffée de solitude, de calme et de poésie, ou même retrouver dans les multiples excursions de pêche ou de chasse, leur vigueur physique, un instant compromise. En un mot, les plaisirs et délassements qu’y trouvent, l'été comme l'hiver, les artistes et amateurs de sports, n’ont pas peu contribué à donner à cette intéressante partie du pays, restée essentiellement française, toute la vogue d'une Suisse Canadienne,
En hiver la scène change ;
mais cette région unigne en son genre, quoiqu'ensevelie sous l'épaisse couche de neige, conserve encore son cachet de grandeur et d'immensité. A travers la vitre transie du char, si nous jetions un regard vers l'horizon, ce n'est que neiges et frimas ; tout est blanc, poudré à gros flocons.
La neige dansait aux branches des sapins rabougris, pendant que les dernières lueurs d'un coucher de soleil, laissait sur la surface déserte une longue tra.
née rouge pourpre.
La saison d'hiver, pour le colon, c'est l'époque de la coupe du bois: ‘ Dans les chantiers nous hivernons,” nous dit le porulaire refrain de la chanson canadienne.
Puisse cette belle contrée, tout en progressant, en se ‘‘ modernisant,'' conserver ses mœurs sim ples et honnêtes, cette fran-
che gaieté, caractéristiques de la race.
Puisse-t-elle être dans l'avenir le parc national, le grenier agricole, le capital industriel et commercial de la Province de Québec, en marche vers ses providentielles destinées.
C'est le vœu que je forme pour elle, à l'aurore du vingtième siècle.
15 Décembre 1900.
jarx FM