MORT DE PAPINEAU
Lundi matin le télégraphe nous annonçait la douleureuse nouvelle qui a répandu le deuil dans tous les cœurs canadiens. Ce n’était pas seulement un grand homme qui mourait ; depuis longtemps le pays regrettait l’orateur illustre, le patriote ‘indomptable, héroïque, qui l’avait comme tenu tout entier dans son âme au temps des sanglantes épreuves, et qui l’avait arraché à toutes les oppressions en payant sa liberté par l’exil et souvent même par l’ingratitude.
Le grand homme, l'orateur avait disparu depuis près de vingt ans, et ce n’est pas lui que nous pleurons aujourd’hui. Ce que nous pleurons. c'est le dernier représentant de la vertu publique, c’est la gloricuse image, maintenant effacée, d’un temps où il y avait encore des caractères, de la grandeur morale.
Toute une époque disparaît à nos yeux, l’époque où il y eut vraiment un esprit national, rn peuple canadien. Cet esprit, ce peuple, M. Papineau le résumait tout entier. Pas un souvenir de notre histoire pendant vingt cinq ans qui ne lui appartienne et que son nom ne réhausse : il était une personnification, un symbole, ct comme le génie tutélaire Qc nos destinées.
Jamais homme n’a été autant que lui une idée vivante; la Grèce confondue avec Dérosthène, l'Irlande confondue avee O'Counell, c'était le Canada unissant sa vie, ses forces, ses inspirations, ses espérances dans le cœur de M, Papineau. Le premier nom que les enfants apprenaient a l’École, c'était le sien; on le savait avant de rien connaître de notre histoire. Il était devenu
unc tradition et comme la légende d'un temps qui grandissait à mesure qu'il s’éloignait; lui-même, dans la retraite où il cherchaït en vain à être oublié, grandissait sans cesse
se à l'horizon de l'histoire et dominait ce passé orageux qui CR n'est plus qu’un souvenir. Les flots s'étaient apaisés autour 6; de cet écucil géant qui n’était plus entouré que de l’auréole le de la gloire.
ut 11 semblait immortel, tant la nature avait mis en lui de ek vigueur indomptable, d’igépaisable jeunesse. Il avait surjé véeu à tout, aux choses @ du* hommes de son temps, et il avait survécu, non pas comme une épave, non pas comme de un triste débris de la vicillesse chagrine, maladive, mais ui. avec toute la verdeur et la force de ses trente ans, droit, la vigoureux, imposant et superbe. Qui ne l’a vu de toute la ée, génération actuelle des jeunes gens, qui d’entre eux ne l'a an- pas envié en le regardant passer dans les rues de Montréal aussi ferme, la tête aussi haute, le regard aussi fier, la Ly bouche encore pleine de ces apostrophes brûlantes, de ces et sarcasmes terribles qui cn sortaient autrefois comme des er. éclats de tonnerre lorsqu'il provoquait l’oppressenr ? pa Mais s’il n’a pas été immortel dans la vie, il le sera dans ait la postérité, me C’est donc maintenant la tombe qui s’ouvre pour le plus grand de nos hommes d'état, pour le plus éloquent de nos ée orateurs, pour le plus dévoué de nes patriotes. La mort, de la mort aveugle ne sait pas distinguer, et elle courbe toutes ant les têtes soussa main implacable, même celles qui n’ont ins jamais fléchi. On ne s'attendait pas à la voir sitôt s’appeles santir sur le glorieux vieillard, mais, pendant que letélégraphe ait
nous donnait des espérances décevantes, elle préparait déjà son linceul, Il s’est éteint loin es hommes, dans cette
éloquente solitude de Montebello devenue le pélérinage de: tant d’esprits dintingués, de tant de jeunes gens doués et ambitieux qui voulaient au moins entendre une fois l’illustre retiré, et savoir de lui le sccret de la véritable grandeur qui n’est ni dans le génic, ni dans la gloire, mais dans le caractère.
M. Papineau est mort depuis trois jours déjà, ct nous pouvons encore à peine le croire. Cette mort est une surprise; le spectre est venu à l’improviste, furtivement, derrière, et il a frappé un coup inattendu, sans doute pour se venger des mépris de l’illustre défunt. M. Papineau n'avait pas d’égards pour la vie physiqne, et à l’âge de 85 ans, il traitait son corps comme un esclave toujours soumis, toujours prêt aux plus rudes labeurs.
Il en a été victime, il a payé le tribut commun à tous les hommes, et maintenant cette existence unique de près d’un siècle est engloutie au fond d'une tombe lointaine ; isolée, inconnue pour beaucoup, mais où l'oubli, certes, n’arrivera jamais.
Qu'il dorme en paixle titan vaincu ! Ne troublons pas par des regrets vulgaires cette grande âme qui se repose dans l'éternité ; ne versons pas d'inutiles regrets, mais allons tous auprès de cette dernière et immuable retraite où la mort a enfermé l’idole populaire, chercher ce qui fait. la force, l'honneur, la vertu ct comment perpétuer tant de nobles exemples,
P, S.—La St. Jean-Baptiste de Québec vient de prendre l'initiative d’un noble projet, celui d'élever un monument à M. Papineau, au moyen d'une souscription nationale de deux cents par personne. Dans notre ville, cette idée a un succès général et les bourses sont impatientes de s'ouvrir. La
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mort a rendu le grand homme aussi populaire aujourd’hui que lorsqu'il tonnait du haut des hustings ct entraînait tout un peuple à ses moindres pas. Un monument n'est
d'ordinaire qu’un trophée cu un souvenir: celui-ci sera de
plus une consécration ; il rappellera l’inaltérable fidélité du sentiment que doit
un peuple au plus courageux, au plus éloquent de ses défenseurs,
Aujourd'hui, 26 décembre, je verse un pleur.
C’est aujourd’hui, en effet, date à jamais douloureuse, en 1871, que le Pays a succombé à l'attaque foudroyante d’une maladie
qui est restée un mystère, et que personne ne pouvait soupçonner.
Il est mort à vingt ans, entouré de prestige et de force, à l’époque où commençait à crouler de toutes parts le vieux régime d’abâtardissement, de dégradation morale et intellectuelle, qu'il avait toujours combattu.
Il n’a pas vécu pour recueillir le fruit de tant de labeurs obstinés, d’une lutte généreuse, marquée de tous les sacrifices.
Un petit groupe d’hommes, débris de l’ancien libéralisme, s'étaient littéralement rui-
nés pour lui conserver la vie. Qu'us aient ‘bu résister pendant vingt ans à toutes les attaques du fanatisme, de la calomnie, de la crainte envieuse, de l'hypocrisie armant tous
les préjugés, c’esi ce qui est vraiment merveilleux !
Aujourd'hui la fortune a changé et les événements ont pris un autre cours ; la jeunesse a secoué beaucoup de ses langes ; pour l’observateur, une ère nouvelle, aussi bien pour la pensée que pour les conditions politiques, se manifeste à des signes certains et avec une force trop longtemps contenue pour n'être pas irrésistible.
Je voulais écrire une épitaphe en commençant cette page, et je me vois entrainé vigoureusement à faire une apothéose. Le Pays a cessé de paraître le 26 décembre 1871 ; mais qui oserait dire qu'il est bien mort ? Qui oserait affirmer qu'il n'attend pas sa résurrection ?