RETOUR DES FRANÇAIS DU VAL DE NIEVOLE
sous LES ORDRES DE PIERRE STROZZI ,
jusqu'à la défaite de ce capitaine en bataille rangée.
Reprenant maintenant ma narration au point où je Fai
laissée, je répéterai que Pierre Strozzi était venu avec son armée à Gasoli. Il la rangea d'abord parallèlement aux troupes du marquis et de Jean de la Lune , et envoya quelques corps d'infanterie vers Piombino. De son côté, Jean de la Lune avait choisi une position qui lui permettait d'observer les mouvements de Strozzi. Les armées, se trouvant ainsi placées, se remettaient des fatigues qu'elles avaient supportées dans le val de Nievole.
292 CHRONIQUES SIENINOISES.
Le 24 juin, jour de la Saint-Jean, le prieur de Capoue, frère de Strozzi , avait débarqué sur la plage de Scarlino avec deux galères , dans le dessein de s'emparer de ce château, occupé par les Espagnols. Ne croyant pas que les soldats qu'il commandait fussent assez nombreux pour qu'il pût mettre ce plan à exécution , il avait ordonné , à son départ de Portercole, d'enlever les fers de tous les forçats, et leur avait fait donner des armes ; il avait en outre appelé de Grossetto le duc de Somma , avec une partie de son infanterie, de sorte qu'il disposait d'environ quatre cents hommes, avec lesquels il se dirigea vers Scarlino. S'en étant approché à deux milles de distance, il rencontra sur la grande route un moulin qui avait été fortifié pour défendre le passage, et que gardaient une dizaine de soldats espagnols. Le prieur l'attaqua, et tandis qu'on combattait avec ardeur et que les Espagnols se défendaient avec résolution, un coup d'arquebuse frappa le seigneur prieur au côté gauche , dans la région abdominale : ce vaillant guerrier mourut de sa blessure, après une demi -heure d'agonie (1). Les soldats le placèrent aussitôt dans un cercueil, qui fut transporté sur les galères et conduit à Rome.
Le duc de Somma n'en continua pas moins la lutte engagée, enleva le moulin de vive force et tailla en pièces les Espagnols qui l'occupaient; il marcha ensuite avec ses
troupes sur Scarlino. Mais avant d'atteindre celte place, il rencontra les habitants, qui lui apportaient les clefs du château, en prit possession au nom du roi de France, et défendit à ses troupes, sous les peines les plus sévères, de commettre aucune extorsion ni aucun outrage au préjudice des habitants.
Strozzi conçut un violent chagrin en apprenant la mort imprévue de son frère, ces deux hommes ayant toujours eu la même volonté et poursuivi Faccomplissement des mêmes projets. Cette perte lui causa en outre de sérieux embarras, car il avait, ainsi que je l'ai dit, envoyé de l'infanterie vers Piombino pour tâcher de s'en emparer. Il fut forcé d'abandonner cette entreprise , tant à cause de la mort du prieur, que parce que Jean de la Lune, à la tête de son corps d'armée ,. harcelait ses derrières; il n'ignorait pas d'ailleurs que Piombino était protégé par une forte garnison. Toutes
ces considérations le déterminèrent à changer son plan , et à se diriger vers Portercole , où il attendit quatre mille Gascons, embarqués sur la flotte à Marseille, et qu'on espérait à chaque instant voir arriver â Portercole : ils débarquèrent effectivement peu de jours après , et se réunirent à l'armée française.
Tandis que ces événements se passaient dans la maremme, le marquis , voulant se rapprocher de Sienne et l'investir
du côté de Rome, se plaça avec une partie de son armée en face de la porte Romaine ; en même temps , il envoya quelques troupes vers Guna ( Tune des possessions de Thôpital de la Scala de Sienne), jsituée sur la route de Rome , et fort rapprochée de Buonconvento. On en chassa la garnison française, et on s'en empara sans opposition. Strozzi, ayant eu connaissance de ce revers , fit partir immédiatement son armée de Portercole , et la conduisit à marches forcées à Montalcino; puis il se dirigea vers Buonconvento, et, dès le premier soir, contraignit la garde espagnole à se retirer de Guna , celle-ci ayant compris Timpossibilité de s'opposer au succès de Tennemi , à cause de son grand nombre et des deux pièces d'artillerie dont il était soutenu.
Le marquis, craignant d'être promptement et vigoureusemeiit attaqué , et ne se jugeant pas en état de faire tète aux troupes de Strozzi avec celles qui se trouvaient à la porte Romaine, abandonna cette entreprise et s'en retourna à GamoUia , où il rejoignit le reste de son armée.
Le plan de Strozzi , ainsi que le marquis l'avait supposé , était de repousser les Impériaux de la porte Romaine et de rendre libre la route de Rome. 11 fit sortir en bon ordre son armée de Guna et s'avança vers Sienne , dans l'intention de livrer bataille au marquis ; mais il n'était pas à moitié cbe* min, qu'il apprit que la porte Romaine avait été désertée par
les Impériaux. Cette circonstance ne i*empècha pas de continuer sa marche , désireux qu^il était de faire voir aux seigneurs de Sienne et à toute la population les forces qu'il leur avait si souvent promises. Ses troupes , composées de plus de seize mille fantassins et de mille chevaux , péné*^ trèrent par la porte Romaine dans la ville , qu'elles traversèrent; Strozzi, après s'être montré sur la place, sortit de Sienne par la porte Ovile. A la vue d'une si forte et si brillante armée, tout le monde dans la ville conçut l'espoir qu'on aurait bientôt remporté une victoire décisive sur les Impériaux ; on se félicitait mutuellement, et l'on portait aux nues la prévoyance, l'habileté et le courage de Strozzi. Se croyant déjà sûrs du succès , la plupart des gentilshommes et des dames s'éloignèrent de Sienne par la porte Romaine, et allèrent prendre l'air dans leurs campagnes , ce qu'ils pouvaient faire avec sécurité, puisque l'armée du marquis s'était, je le répète , retirée sous les forts , près la porte GamoUia , pour ne pas en venir aux mains avec l'ennemi , le marquis se croyant inférieur en infanterie à son adversaire.
Strozzi emmena de Sienne deux grosses pièces d'artillerie, et les envoya sous bonne escorte, par la route de Pecorile, à Lucignano; puis, poursuivant sa marche avec le reste de l'armée dans la direction de Poggio Santa Gecilia , il poussa des reconnaissances vers tous les lieux qui
avaient été occupés par les Impériaux, et reprit sans aucun obstacle Serra, Pezzola, Campiglia et plusieurs autres villages de même importance. Il s'établit ensuite autour de Poggio Santa Gecilia , gardé par la compagnie de Romagne, que commandait un certain capitaine don Guido. Ce dernier eût opiniâtrement défendu la place, si Ton n'eût braqué de Tartillerie contre lui. Mais , sachant qu'il ne lui était pas possible de se défendre contre des canons , n'ayant que des munitions insuffisantes, et n'entrevoyant aucune chance d'être secouru, bien qu'il eût demandé instamment du renfort; ayant appris , d'ailleurs, qu'un convoi de vivres, escorté par cent arquebusiers et parti d'Arezzo pour le ravitailler , avait été intercepté par l'ennemi et contraint de s'arrêter à Ciggiano, il capitula honorablement, et la troupe qu'il commandait retourna à Arezzo , d'où elle était venue , en conservant ses armes et ses bagages , tambours battants et enseignes déployées.
Strozzi passa quelques jours dans cette contrée et du côté de Buonconvento, afin de donner à la ville le temps de faire entrer, par la porte Romaine , la plus grande quantité possible de vivres et de munitions ; il dirigea ensuite vers Lucignano son armée, qu'accompagnaient toujours les deux convois qu'il avait emmenés de Sienne. Son approche répandit l'épouvante dans la Valdichiana , dans les cam-
pagnes d'Arezzo, de Gastigiione et autres lieux : dans Timpossibililé de mettre en campagne assez de soldats pour s'opposer à rennemi , la population travailla activement à se retrancher dans les villages.
Le jeudi 19 juillet, Strozzi, ayant divisé son armée en deux corps, pénétra avec l'un d'eux dans la Valdichiana et la parcourut jusqu'à Tegoletto et Alberoro. A la tète de l'autre corps , il alla reconnaître Marciano, où eurent lieu de légères escarmouches avec la garnison , renforcée par plusieurs soldats du capitaine Lattanzio Picchi, qui commandait dans Borgo San Sepolcro; on fit de part et d'autre quelques prisonniers.
Strozzi savait que les troupes impériales gardaient un pont, situé à quatre milles d'Arezzo sur les Ghiane, dont avaient absolument besoin ceux qui, pendant l'hiver, voulaient passer dans lé pays d'Arezzo , en venant de Lucignano, Marciano, Monte San Savino, etc. Pendant le précédent hiver, la possession de ce pont avait été d'une grande utHité pour les troupes qui s'étaient trouvées du côté d'Arezzo : aussi y maintenait-on constamment vingt-cinq arquebusiers, qui, à cette époque, suffisaient pour le défendre contre les attaques d'une forte division d'infanterie. Mais cette précaution devenait inutile pendant l'été, puisque les Ghiane, par suite de la grande chaleur, demeurent
298 CIIROINIOIJES SIENNOISES.
tellement à sec que nou-seulemenl les chevaux , mais les hommes même, les peuvent traverser partout facilement, sans se mouiller les pieds. Strozzi, jugeant Toccupation de ce poste d'une importance capitale pour ses projets, songea à en chasser ceux qui le gardaient, et il y envoya à cet effet bon nombre de cavaliers et de fantassins. Ces derniers arrivèrent au pont le vendredi 20, a onze heures; puis, après l'avoir entouré de toutes parts, ils Fattaquèreot vigoureusement. Les arquebusiers qui le défendaient opposèrent pendant deux heures uné^vive résistance; mais la poudre venant à leur manquer, et les ennemis se multipliant devant eux à chaque instant sans qu'ils eussent eux-mêmes aucun espoir de secours, ils furent contraints de se rendre à discrétion. Les Français les laissèrent partir, après leur avoir enlevé leurs armes et leur argent ; puis, devenus maîtres de ce poste, ils y placèrent une bonne garde, et après avoir pris quelques instants de repos, ils s'avancèrent jusqu'aux portes d'Arezzo, au nombre de quatre cents cavaliers et de deux cents arquebusiers. Strozzi les commandait en personne ; il était accompagné des seigneurs Clémente de la Gervara et Montaguto de Montaguto. A leur arrivée, une assez grande quantité de jeunes gens sortirent de la ville et se battirent courageusement; parmi eux se trouvait le capitaine Bombaglino, qui tint les ennemis eu
échec, grâce à son courage extraordinaire. Sa valeur le fit remarquer de Montaguto , et ce seigneur lui cria qu'il désirait parler à quatre ou à six gentilshommes de la ville, pour leur communiquer des choses d'une haute importance. Bombaglino lui répondit que s'il avait à parler à quelqu'un, ce ne pouvait être qu'à lui, puisqu'il avait été envoyé dans la ville par le marquis, pour y exercer la charge de commandant militaire ; mais que, pour le moment, il ne croyait pas devoir l'écouter, ne jugeant pas l'heure et le lieu bien choisis : il l'invita à garder sa bonne volonté pour plus tard, attendu qu'on se disposait à lui parler bientôt en bonne forme. Bombaglino s'exprimait de la sorte parce qu'il avait appris que le marquis s'était mis en marche, avec toute son armée, pour venir au secours d'Arezzo.
Il était facile aux Français de s'avancer jusque sous les murs de la ville : ils avaient, en effet, de leur côté l'abri du vieux Dôme, situé à moins d'une portée d'arquebuse des murailles ; cette église, se trouvant d'ailleurs bâtie sur une hauteur, pouvait couvrir ceux qui se seraient postés derrière. Mais ces facilités offertes aux assaillants n'empêchaient pas les jeunes gens d'Arezzo d'escarmoucher courageusement avec les ennemis jusqu'au Dôme; ils en tuèrent même plusieurs , firent beaucoup de prisonniers dans cet endroit, et perdirent peu de monde. 11 n'y avait de préposé
300 CHRONIOUES SIENNOISES.
à la garde de la ville que le capitaine Ventura de Caslello avec deux cents soldats : c'était lui qui, en cette occasion, commandait la jeunesse et le peuple, plaçant chaque homme dans le lieu qu'il jugeait le plus favorable pour la défense de la ville.
Tandis qu'au dehors on combattait de la sorte, le trèsillustre seigneur Camillo Colonna, venant de Florence, arriva avec sa troupe dans Arezzo. Étant tourmenté par la goutte, il se fit porter en litière hors de la porte Santo Spirito, où la lutte avait lieu, et il y resta assis sur une chaise, animant constamment les soldats jusqu'à ce que l'ennemi eut été forcé de se retirer. Ce fut certainement une trèsgrande preuve de courage de la part de cet homme, qui, ne pouvant se remuer en aucune manière, suppléait du moins par ses paroles à ce que ne pouvait {)lus faire son épée.
Je ne dois point oublier de mentionner ici l'acte de témérité d'Antonio Bacci, jeune noble de la ville et enseigne de la troupe ducale : n'ayant pour arme qu'une arquebuse, il s'élança bravement au milieu des ennemis , et en étant venu aux mains avec un cavalier armé de toutes pièces, du premier coup il lui tua son cheval , et lui eût ôté la vie à lui-même sans un coup d'arquebuse tiré par derrière, qui l'atteignit à l'épine dorsale et le contraignit de se retirer en abandonnant son adversaire. Sans cette disgrâce , on aurait eu le
spectacle d'un homme à pied et désarmé remportant sur un cavalier avec ses armes. Antonio Bacci fut transporté dans la ville, et, au grand déplaisir de tous, il succomba, peu de jours après, des suites de sa blessure.
La forteresse tirait pendant ce temps sur l'ennemi, et bien que son feu ne lui causât pas de pertes graves , il le tenait en respect , car on ne pouvait se faire voir sans péril. Un cavalier de marque fut tué, et Ton apprit ensuite par les prisonniers que cet homme était le sergent-major de toute la cavalerie. A son tour, le seigneur Clémente de la Cervara reçut dans un bras, en s'avançant jusqu'au Dôme, un coup de sacre ( espèce de demi-canon ) ; la balle qui l'atteignit, en rebondissant, lui enleva tout le gras de la jambe. Un autre coup de fauconneau porta à quelques pas de Strozzi.
La ville resta ainsi inquiétée jusqu'à la vingtième heure, et malgré l'arrivée de trois compagnies d'infanterie napolitaine , que commandait le colonel Fabio Golonna , ses habitants éprouvaient beaucoup de peine et de regret de ne pouvoir retenir les jeunes gens d'Arezzo, ainsi qu'un grand nombre de soldats et d'hommes de bien, qui sortaient pour escarmoucher , et le plus souvent rentraient blessés. Cette courageuse initiative eut cependant cela d'utile, qu'elle dissuada l'ennemi de livrer l'assaut , en lui faisant connaître
la valeur des combattants et la fidélité de la ville. Tant il y a que, soit pour cette raison, soit pour toute autre, les Français s'en retournèrent vers les Chiane, au Pont Muré, après avoir mis le feu à un grand nombre de villages, de maisons et de meules de foin , pris tout ce qu'ils avaient trouvé sur leur passage , et en emmenant avec eux des prisonniers de toutes conditions. La même nuit, Strozzi laissa une partie de son armée entre ledit pont et Alberoro, et regagna avec le reste Lucignano.
Le samedi 21, au matin, les Français, cherchant à pénétrer dans Marciano, livrèrent trois assauts consécutifs; mais ils furent constamment repoussés par le capitaine Lattanzio, de Borgo , qui , comme je l'ai dit , gardait la place avec une trentaine de soldats et quelques jeunes gens. Strozzi , irrité de cette défense opiniâtre , fit avancer deux canons , et leur déclara que , s'ils attendaient qu^on en fît usage , ils seraient tous pendus par la gorge sans rémission. Le capitaine Lattanzio , reconnaissant qu'il n'était pas en état de résister à l'artillerie, qu'il voyait déjà pointée contre la ville , résolut , de concert avec les jeunes gens et les soldats, de se rendre; mais tandis qu'il parlementait du haut des murs , un cri de « Dedans , dedans !» se fit entendre, sans qu'on sût d'où il venait ni par qui il avait été poussé. Les Français furent secrètement introduits par la
porte, et ils mirent au pillage toute la ville, sans ensanglanter leurs épées ni rencontrer la moindre opposition , faisant prisonniers ceux qui s'y trouvaient, et dont le nombre était très-peu considérable , parce que la plupart des habitants s'étaient retirés de côté et d'autre. On exigea d'abord des prisonniers des rançons exorbitantes; mais Strozzi ne tarda pas à ramener ses soldats victorieux à des conditions plus raisonnables. Lorsque les Français se furent emparés de Marciano, Strozzi y mit une garnison de onze compagnies , aux besoins desquelles la grande quantité de vivres recueillis dans cet endroit pouvait facilement subvenir. Le jour suivant , ayant également laissé une bonne garnison à Lucignano, il retourna avec le reste de l'armée dans la Valdichiana , en ramassant sur sa route les troupes qu'il avait placées au pont des Chiane , à Alberoro et à Tegoletto, où il conduisit deux pièces d'artillerie. A son arrivée, il chargea quelques compagnies d'infanterie et un détachement de cavalerie de reconnaître le château d'Uliveto , situé dans une position très-faible , et qui se rendit à la première sommation.
Tandis que ces événements se passaient et que l'armée était arrêtée sur les bords des Chiane , Strozzi avait permis à environ trois mille soldats, tirés, vingt-cinq par vingtcinq, des différentes compagnies, d'aller en maraude où
bon leur semblerait. Ces soldats se répandirent donc dans les villages qui avoisinent Arezzo, se livrèrent au pillage, promenèrent partout l'incendie , et firent de nombreux prisonniers; néanmoins, il arrivait souvent que ceux d'entre eux qu'on réussissait à surprendre fussent égorgés par les villageois. Après avoir saccagé toute la montajg^ne d'Arezzo, cinquantç cavaliers et cent fantassins se réunirent, passèrent l'Arno, et pénétrèrent sans opposition jusqu'à Laterina; ils entrèrent dans ce château, et en enlevèrent tout ce qu'ils purent emporter. Parmi les prisonniers qu'ils conduisirent avec eux , se trouva un certain Niccola Viviani, commis de la douane de Laterina, qu'ils firent partir pour Lucignano sous bonne escorte. D'autres détachements s'avancèrent jusqu'au pont de Romiti, s'en emparèrent et y laissèrent une garde de cinquante arquebusiers. Les Français continuèrent ainsi, pendant plusieurs jours leurs déprédations, et chaque soir ils rejoignaient l'armée, chargés de butin.
Sur ces entrefaites, Strozzi envoya un trompette sommer Castîglione de se rendre, en promettant aux habitants qu'ils seraient bien traités. Ceux-ci répondirent qu'ils voulaient quatre jours pour se décider, ce qui leur fut accordé. Pendant ce délai, chacun à Castiglione travailla avec une ardente activité à cacher, dans les lieux les moins accès-
GUERRK DE SIENNE. 305
sibles , les femmes et les meubles. Deux jours ne s'étaient pas écoulés que le seigneur de Montaguto, suivi de quelques caraliers, parmi lesquels il s'en trouvait quatre natifs de Gastiglione même , vint de nouveau demander la reddition de la place. On lui fit la même réponse qu'au trompette : aussi s'éloigna-t-il fort irrésolu. Cependant les Français étaient fermement convaincus qu'une fois le délai passé, Gastiglione se rendrait; et c'est ce qui serait effectivement advenu, si Dieu, dans sa miséricorde, n'eût fait naître les événements qui se produisirent par la suite.
Strozzi achemina encore diverses compagnies vers Givitella pour s'en emparer. Le seigneur Mario Santa Fiore et le prieur de Lombardie, son frère, firent partie de cette expédition avec deux cents chevaux; mais ils n'en recueillirent aucun fruit. Forcés de se retirer, ils menacèrent en partant de revenir avec de l'artillerie , et suivis de l'armée entière. Toutefois ce château, étattt placé dans une situation très-favorable, et défendu par une compagnie d'infanterie commandée par le capitaine Paul de Gastello, ne redoutait ni les menaces ni les bravades des Français. La garnison était au contraire pleine de confiance, car on savait déjà qiie le marquis de Marignan était en marche avec toute son armée. Voulant s'opposer aux efforts de Strozzi , ce général avait en effet résolu de passer dans la Valdichiana. Il quitta.
dans ce but, les environs de Sienne, le 22 juillet, après avoir pourvu à la défense des forts qui entouraient la ville, et vint coucher le soir même au pont de Bonzone, avec son infanterie, sa cavalerie et ses g^ns d'armes; le jour suivant, il se rendit à San Gusmè. Soa intention était de bivouaquer le troisième jour sur les bords de FEsse, sous le mont San Savino ; mais il fut obligé de changer de disposition , en apprenant que Strozzi inquiétait Civitella, petite place mal approvisionnée, mais que sa situation topographique rendait très-importante, puisqu'elle en faisait la clef de presque tout le val d'Arno. Quittant donc la route de la montagne, il se dirigea de ce côté pour surprendre l'ennemi à l'improviste; mais il ne put agir ni assez promptement, ni assez secrètement, pour n'être pas découvert par Strozzi : ce dernier eut le temps de retirer deux pièces d'artillerie qu'il avait déjà fait avancer pour battre Civitellï. Il commença également à ramener son infanterie ; toutefois, il ne put opérer cette retraite avec la rapidité nécessaire, et perdit, à l'arrivée du marquis, environ trois cents fantassins répandus dans les lieux environnants, et qui furent tués ou pris. Un fort engagement eut lieu entre les cavaleries des deux armées. Bien que les Français fussent supérieurs en nombre, ils eurent le -dessous : le prieur de Lombardie et le seigneur Mario Santa Fiore restèrent pri-
GUERRE DK SIENNE. 307
sonniers, et furent courtoisement envoyés à Florence sous bonne escorte. Les Impériaux logèrent ce soir-là à Givitella et aux environs, dans une position si difficile et si abrupte, qu'ils ne pouvaient attendre aucun secours les uns des autres; mais ils n'avaient pas la possibilité de choisir un autre emplacement sans de grands dangers.
Le matin suivant , ils se répandirent dans la campagne , afin de reconnaître le pays, et s'aperçurent que l'armée de Strozzi s'éloignait le long des Chiane et abandonnait le pont Murato. Le marquis, jugeant que si Strozzi venait à s'arrêter, il pourrait le combattre dans cet endroit, donna ses ordres pour aller lui présenter la bataille le lendemain ; mais il eut, le matin, connaissance que l'ennemi partait et s'acheminait vers Fojano. Ayant le projet de le suivre et ne voulant pas, pour plus de sécurité, laisser derrière lui Uliveto , qui était encore au pouvoir des Français , il alla reprendre le même jour cette place, que l'ennemi avait abandonnée, et il y passa la nuit.
Le seigneur Camillo Vitelli avait levé une troupe de cavaliers en Lombardie , pour servir dans l'armée française , et il s'était avancé avec eux à grandes journées jusqu'à Citlà di Gastello. Ayant appris que les Français se trouvaient sur la Chiava, il partit pour les rejoindre, en suivant la direction de Ciggiano , le même jour où Strozzi s'était mis en
3U8 CHRONIQUES 8IRNN0ISKS.
marche pour se retirer vers Fojano. Ces cavaliers changèrent la bande blanche contre la bande rouge , et traversèrent sans mauvaise rencontre la montagne de Castiglione et les vieilles ruines de Lignano. Ils étaient au nombre de cinquante, bien armés, bien équipés et bien montés; il n'y en avait pas un seul dans le nombre dont Féquipement, les armes et le cheval ne valussent au moins cent cinquante écus. Ils descendirent dans la vallée de la Chiana , où ils ne furent point inquiétés par les paysans , qui , à cause de leurs bandes rouges , les prenaient pour des Impériaux. Parvenus à une portée d'arbalète du pont Murato, ils n'y trouvèrent pas l'armée française, ainsi qu'on le leur avait assuré à Gastello; apprenant d'ailleurs que les troupes du marquis étaient du côté deCivitella et d'Uliveto, et craignant qu'il ne leur arrivât malheur s'ils passaient outre , ils résolurent de s'en retourner à Gastello par le même chemin qu'ils avaient suivi en venant: ay^nt donc tourné bride, ils partirent en pressant le pas. Ce retour si prompt excita les soupçons des paysans, qui, ne doutant plus qu'ils ne fussent Français, se réunirent en assez grand nombre et les entourèrent. Les soldats essayèrent de fuir; mais le chemin était difficile , montueux, plein d'obstacles : poursuivis avec impétuosité par les paysans , et ayant été entrâmes dans un endroit où ils ne pouvaient se défendre, il furent faits prisonniers et dévalisés.
Le butin fut immense , et , selon Tévaluation la plu3 probable, il dut excéder cinq mille écus, car il y avait des chevaux (et je les ai. vus tous) qui valaient plus de cent écus pièce.
Cependant Strozzi était déjà parvenu avec son armée sous les murs de Fojano, et avait mis en batterie deux canons , qui commencèrent à tirer le 27 juillet. Le seigneur Garlotto Orsino , chargé de la défense de ce lieu, avait écrit au marquis, en voyant les Français arriver , que Fojano était en état de se défendre pendant cinq ou six jours , quelles que fussent les forces de Strozzi , surtout s'il ne possédait que deux canons. Le marquis lui répondit de mettre tout en œuvre pour se défendre pendant deux jours seulement, l'assurant que, ce temps passé, il contraindrait l'ennemi à la retraite.
Strozzi, ayant disposé ses deux canons, fit ouvrir le feu , qui continua sans interruption pendant plus de dix heures et renversa plus de cinquante bras de muraille. Le seigneur Carlotto faisait réparer les brèches à mesure qu'elles étaient pratiquées; mais les efforts des ennemis furent tels, que le 28 juillet, au matin, la place fut emportée, mise à sac, et les hommes passés au fil de l'épée. De cinq cents feux dont se composait le château, à peine quarante-deux maisons furent-elles préservées des flammes. Le seigneur Carlotto
310 CHRONIQUES SIENNOISRS.
S était retiré avec quelques soldats dans une espèce de retranchement, qu'il avait fait fortifier en cas de malheur; ce retranchement n'était pas de telle nature qu'il fût possible de s'y maintenir longtemps, mais du moins il donnait la chance de pouvoir capituler. Le seigneur Garlotto était monté au sommet d'une haute maison dépendant de ce fort: de ce point, il découvrait la position des Français ; mais à peine se montra-t-il à une fenêtre, pour faire signe de la main qu'il demandait à capituler, qu'un coup d'arquebuse (tiré sans doute par le plus lâche soldat de l'armée ennemie) atteignit le malheureux seigneur et le renversa mort. Ses compagnons , effrayés , se rendirent à discrétion aux Français, qui , après les avoir taillés en pièces, mirent le feu à leur retranchement. On n'épargna que Pandolfo Benvenuti, podestat du château, qui fut envoyé prisonnier à Sienne, et le capitaine Donato Ambrogini, d'Arezzo, commandant d'une compagnie ducale, qui réussit, après trois jours, à s'échapper. Cette cruelle victoire ne coûta aux Français que trois cents soldats, qui furent brûlés par suite de l'explosion de la poudrière, à laquelle le feu avait été mis par inadvertance.
Parti le même jour d'Uliveto pour secourir Fojano, le marquis en apprit à moitié chemin l'occupation par les Français, ainsi que la mort du seigneur Carlotto; la perte
d'un aussi brave capitaine lui causa de vifs regrets, il marcha alors vers Marciano, où Strozzi, aiusi que je Tai dit, avait laissé onze compagnies d'Italiens, campées entre la ville et le petit fort qui se trouve dans le voisinage. Saisis d'effroi à l'arrivée, des Impériaux, qui les chargèrent avec impétuosité, ces soldats s'enfuirent les uns dans le château, les autres à Lucignano; quelques-uns furent tués dès le premier choc. Le marquis, n'ayant amené avec lui, que de l'artillerie de campagne, envoya quérir deux canons à Arezzo; mais comme l'artillerie de cette forteresse en avait été retirée l'année précédente pour le service des Impé^ riaux , et avait été conduite à la fin de la campagne de Montucchiello à Montepulciano , il ne put obtenir qu'un demi -canon, qu'on transporta au camp avec une telle célérité qu'il y arriva avant la vingt-deuxième heure du même jour. Le marquis fit aussitôt tirer quelques coups, mais l'heure étant avancée , il crut devoir attendre le matin du 29 pour continuer. Le jour suivant, au moment où il faisait pointer l'aptillerie, Strozzi parut et engagea avec l'armée du marquis une forte escarmouche, dans laquelle les Français perdirent, soit en morts, soit en blessés, plus de sept cents hommes , tandis que les Impériaux n'en perdirent que deux cents : l'artillerie des deux armées était si rapprochée que chaque coup portait. Le reste de la journée
s'écoula en petits engagements partiels, chacun cherchant à gagner Tavantage du terrain et se préparant pour une bataille décisive.
Lorsque le combat fut terminé , Strozzi campa non loin de Marciano, et le marquis s'établit en face de lui : une portée d'arquebuse séparait les deux armées. Elles se trouvaient placées de telle sorte, qu'elles manquaient toutes deux de vivres et surtout d'eau, et qu'il n'était possible de s'en procurer que les armes à la main.
Pendant les dispositions qui furent prises pour les campements, une balle, partie d'une arquebuse française, tua le cheval de Jean de la Lune sous lui. Son fils se trouvait à ses côtés, appuyé des deux mains sur le pommeau de la selle : la balle en passant lui fracassa quatre doigts d'une main et trois doigts de l'autre; il fut aussitôt transportée Arezzo pour s'y faire soigner (2).
Le lundi suivant, 30 du mois, les deux armées consacrèrent la journée entière à de vives escarmouches, dans lesquelles les Impériaux déployèrent tant de hardiesse et de valeur, qu'ils frappèrent les Français d'étonnement et d'épouvante; cependant, comme ces derniers avaient le grand avantage du terrain, ils purent faire quelque mal aux troupes du marquis. Afin de pouvoir les combattre avec plus d'avantage, Strozzi avait envoyé à Sienne chercher
deux pièces de canon , qui étaient en route ainsi qu'une provision considérable de boulets et de poudre.
Le mardi 31, il se livra quelques combats isolés, mais il ne se passa rien d*important, si ce n'est que les Français perdirent une assez grande quantité de bagages.
La journée du t^^ août s'écoula paisiblement, les deux armées se contentant de garder avec soin les retranchements qu'elles avaient élevés pour leur défense. On voyait à chaque instant des soldats passer d'une armée dans l'autre, mais les déserteurs étaient beaucoup plus nombreux parmi les troupes du marquis. Ce motif le détermina à publier une proclamation portant que tous les soldats qui abandonneraient le camp français recevraient une forte récompense, et qu'il donnerait à ceux qui voudraient retourner chez eux des sauf-conduits pour assurer leur retour. De son côté, Strozzi fit publier que quiconque se joindrait à l'armée française recevrait quatre écus et demi. Les choses en étaient là, lorsque le marquis apprit d'un espion que Strozzi avait le projet de partir, cette nuit même, pour se rendre au pont de Valiano et à Montepulciano : le marquis tint en conséquence ses troupes sous les armes , afin d'attaquer l'ennemi en queue dès qu'il commencerait son mouvement; mais Strozzi s'abstint cette nuit-là de toute espèce de démonstration.
Le matin du jeudi 2 août, lorsqu'il faisait déjà grand jour, le marquis envoya son infanterie se reposer sous les tentes et sa cavalerie faire boire les chevaux , à Texception des postes de garde ; il eut soin en même temps d'observer Fattitude de l'armée française. S'étant aperçu que les bagages et l'artillerie de Strozzi s'éloignaient, s'arrètant de colline en colline, il fit prendre aussitôt les armes dans son camp, et dépêcha des arquebusiers avec ordre de retarder la marche de l'ennemi par leur feu, jusqu'à ce que la cavalerie, qui était allée s'abreuver aux Chiane, eût le temps de revenir, ce qu'elle commençait du reste à faire.
Strozzi, en habile capitaine, avait laissé une compagnie dans Marciano, pensant que le marquis aurait suffisamment de quoi s'occuper en cherchant à le reprendre, ce qui donnerait aux troupes françaises plus de facilité pour poursuivre leur route, et il avait pris le chemin de Tojano, afin de se maintenir à tout événement sur la crête des collines, ce qu'il savait être d'un incalculable avantage. Son artillerie le précédait : il ne pouvait plus conséquemment s'en servir pour nuire aux troupes du marquis. Ce dernier avait placé en tête de son armée deuic fauconneaux avec lesquels il tirait de loin sur les Français : cette manœuvre dura pendant quatre heures environ. Les troupes impériales étaient d'ailleurs disposées de la manière suivante : les ar-
quebusiers avaient élé placés à ravaut-garde, afiu d'occuper avec l'aide de l'artillerie^ de colline en colline, les soldats de Strozzi ; sur la gauche, venait l'infanterie ; l'allemande s'avançait à très-peu de distance sur la droite ; l'italienne était postée dans un lieu étroit, avec la cavalerie légère placée plus sur la gauche; les hommes d'armes se tenaient pour ainsi dire dans la vallée.
Quant aux Français, ils s'étaient arrêtés dans un endroit nommé la colline des Dames, non loin de la villa du Pozzo, située entre Tojano et Lucignano, où se rencontre un chemin appelé aiitrefois et même encore aujourd'hui par les paysans la route de Scannagalli. Leur infanterie était divisée en trois corps : l'un composé d'Allemands , l'autre de Grisons, le troisième de Français et d'Italiens; chacun de ces corps comptait un grand nombre de soldats. Plusieurs personnes qui ont vu les deux armées affirment que l'infanterie de Strozzi dépassait celle du marquis de cinq à six mille hommes; je crois cependant ce chiffre exagéré. Toutefois, s'il existait réellement un avantage numérique, c'était du côté de Strozzi. Sa cavalerie se tenait à main droite et faisait face à celle du marquis. Les deux armées se trouvaient dans une position telle, qu'une déroute eût été inévitable pour celle qui aurait tourné le dos la première : aussi était-il indispensablement nécessaire d'en venir aux mains.
316 CHRONIQUES SIEINMOISES.
Les Espagnols, qui formaient Tavant-garde des Impériaux, étant peu nombreux et devant combattre plus de quatre mille Grisons et Allemands, laissaient voir de l'hésitation. Le marquis, informé de leur crainte, se dirigea vers eux pour les encourager : « Compagnons, leur dit-il, que craignez-vous ? N'ètes-vous plus ces braves qui avez combattu si souvent en Italie et qui avez remporté tant de glorieuses victoires? N'ètes-vous plus les mêmes hommes qui, malgré votre petit nombre, avez dispersé Tarmée de ce même Strozzi à Cireginola ? Vous êtes de vaillants soldats, des vétérans éprouvés, et vous avez à combattre les Grisons, arrivés nouvellement sous les drapeaux et qui n'ont assisté jamais à aucune bataille (3). Reprenez courage, et vous rappelant la valeur espagnole, marchez franchement dans cette rencontre, certains qu'avec l'appui de Dieu, toujours favorable aux bonnes causes, et t'aide de votre valeur, vous remporterez la victoire. » Ces paroles et d'autres exhortations du marquis firent un tel effet sur l'esprit de l'infanterie espagnole, que les soldats électrisés jurèrent d'affronter bravement l'ennemi: ils se jetèrent tous à genoux et prièrent Dieu, les mains jointes, de leur donner la victoire; puis, allant les uns vers les autres, ils s'embrassèrent.
Strozzi n'avait pas négligé non plus d'encourager ses troupes; sa cavalerie se mit en mouvement et gravit un
coteau sur le sommet duquel elle s'arrêta. La cavalerie du marquis s'avança à sa rencontre, et fît halte sur le même plateau, à un jet de pierre des Français. Les deux armées demeuraient immobiles , attendant le signal des trompettes ; les chevaux de Tune et de l'autre avaient l'air de se flairer. Tandis que chaque parti restait dans l'expectative , les gens d'armes^du marquis apparurent de côté , derrière ses chevau-légers et sur la même colline. A peine furent-ils aperçus de la cavalerie des Français, que, chose incroyable, une terreur panique s'empara de ces derniers : ils n'attendirent pas l'ennemi, s'enfuirent en désordre, et parcoururent une assez grande distance sans être poursuivis de personne.
Les nôtres , à cette vue , donnèrent de l'éperon et se mirent à courir après eux à toute bride: ils ne réussirent pas à les rejoindre, mais ils les dispersèrent si complètement , qu'il devint impossible à ces derniers de se réunir. Strozzi en éprouva le plus vif mécontentement. Se trouvant privé de sa cavalerie, il commença à redouter l'issue de cette journée, surtout lorsqu'il aperçut la cavalerie du marquis qui revenait en arrière, afîn de le prendre en queue et en flanc. Il ne se dissimulait pas que, s'il descendait le coteau , il entrait forcément dans une plaine large et spacieuse , où les Impériaux auraient sur lui , en raison de leur cavalerie , un immense avantage : aussi
tint-il ferme sur le coteau pendant quelque temps. Mais, incommodé au plus haut point par l'artillerie du marquis , il mit de côté toute autre considération , et résolut d'aller audevant des Impériaux pour les combattre. Il réunit ses trois corps de bataille en un seul , en raison du peu de largeur qu'offrait le terrain , et plaça en tête de l'armée les Grisons et les Allemands, qui formaient précédemment son arrièregarde.
La marquis, ayant rangé ses troupes en bataille, attendait l'attaque de l'ennemi. Celui-ci abordagivec impétuosité l'infanterie espagnole et quelques troupes italiennes placées sur son flanc. Les munitions des arquebusiers ayant été presque entièrement épuisées, par suite de la longue escarmouche qui avait eu lieu auparavant, on dut combattre avec les piques et d'autres armes blanches : aussi les Français avaientils, en commençant, l'avantage, et la victoire inclinait en faveur de Strozzi. ]je capitaine Mazzaloste se trouvait avec l'infanterie italienne ; i*emarquant des indices d'hésitation parmi les Espagnols ùt les Italiens , il craignit que la ruine de l'armée ne s'ensuivît, et se mit à parcourir les rangs en criant : (i Espagnols , Italiens , qu'avez- vous fait de votre valeur habituelle ? Est-ce ainsi que vousdevez servir l'illustre duc qui vous a si longtemps donné du pain ? Voulez- vous perdre par une lâcheté la gloire que vous avez acquise dans
GUERBE DE SIENNE. 319
tant de mémorables rencontres ?» En parlant ainsi, Mazzaloste courait de tous côtés, appelant chacun par son nom , et répétant en lui-même : «Christ, aidez notre duc ! Christ, favorisez notre duc ! Christ , donnez la victoire à notre duc ! Christ, n'abandonnez pas notre duc! (4) »
Sur la partie du terrain où la bataille s'engagea, un fossé servait de défense aux Impériaux. Les Français le traversèrent avec une ardeur impétueuse; déjà une grande partie d'entre eux l'avaient franchi , lorsque le Imarquis , comprenant la chance qui lui était offerte , commença à les serrer de près, et lança sur eux la cavalerie et les gens d'armes, qui, prenant en flanc les Français, les chargèrent si vigoureusement , que ceux-ci , manquant de cavalerie, après avoir combattu pendant assez longtemps, finirent par lâcher pied. En vain Strozzi , désespéré , se mit à exhorter tantôt un capitaine , tantôt un autre ; c'est en vain qu'il se précipita dans tous les lieux où il remarquait du désordre , il ne put empêcher la déroute de son armée. Luimême reçut trois coups d'arquebuse, l'un dans le flanc, l'autre dans la cuisse , et le troisième à la main gauche. 11 alla aussitôt chercher le seigneur Clémente de la Cervara , et, l'ayant pris à part, il lui dit qu'il était dangereusement blessé et contraint de quitter l'armée pour se faire panser. Il l'engagea à ne pas s'effrayer pour cela et à continuer à
surveiller la lutte. Le seigneur Clémente , croyant peut-être que Strozzi, alarmé de la mauvaise tournure que prenaient les choses, ne parlait ainsi qu'afin de pouvoir se sauver, descendit de cheval, puis , imitant saint Thomas, il mit sur le côté de Strozzi sa main, qu'il retira tout ensanglantée. II rinvita alors à s'éloigner, l'assurant qu'il ne manquerait pas de combattre comme l'honneur lui en faisait un devoir; ce qu'il exécuta fidèlement en effet, car il ne fut pris qu'après avoir reçu dix-huit blessures. Pierre Strozzi partit donc et atteignit le môme jour Lucignano ; il se fit porter dans le couvent de Saint-François , et panser par son médecin dans la cellule d'un certain frère Tiberio , natif de Lucignano , qui assista au pansement et me rapporta ensuite toutes ces particularités. Après être resté là pendant une heure et demie , Strozzi ordonna qu'on le plaçât dans une litière , et se rendit à Montalcino, accompagné du seigneur Cornelio Bentivogli. Avant son départ de Lucignano, il commit à la garde du fort le capitaine Antonio de la Rocchetta , avec sa compagnie, et à la garde de la ville, le seigneur Altoconte Romano , avec une autre compagnie , en leur recommandant de sauver ce poste important.
Pendant ce temps, les divers corps qui composaient l'armée française furent mis en pleine déroute, et se dispersèrent pour la plupart du côté de Lucignano, en jetant leurs
armes et demandant leur salut à la rapidité de leur fuite. Mais ils furent rejoints par les hommes d'armes et par la cavalerie du marquis , poursuivis jusque sous les murs de Lucignano et taillés en pièces ; ceux qui eurent les meilleures jambes et qui parvinrent à échapper aux vainqueurs s*en allèrent où Dieu les conduisit.
Cette journée fut réellement merveilleuse par ses résultats. Plus de quatre mille morts restèrent sur la place du côté de Strozzi , car peu de Français , de Grisons et d'Allemands réussirent à se sauver : on en trouvait sur les chemins, suffoqués dans leurs armures, et un grand nombre de blessés, confondus avec les morts, furent retirés vivants de dessous les cadavres. On prit environ cent bannières, indépendamment des drapeaux de l'infanterie et des étendards de la cavalerie. Une chose remarquable , c'est que dans cette lutte sanglante, on ne compta pas deux cents morts du côté du marquis. Il n'y périt, eu fait de personnes marquantes, que le capitaine Mazzaloste (5), qui, en étant venu aux mains avec un grand capitaine français, le tua, s'empara d'un drapeau, et qui, non content de s'être conduit jusqu'alors en véritable paladin et d'avoir remporté un pareil triomphe, voulut se signaler encore par de nouveaux exploits. S'étant attaqué à de vaillants soldats, il fut entouré, blessé d'un coup de poignard à la tète et d'un coup
de pique entre le menton et la gorge; enfin , n'étant secouru de personne , il perdit la vie au milieu de la victoire même.
Les Impériaux s'emparèrent de plusieurs pièces d'artillerie.
Après avoir si heureusement remporté un si grand succès, les soldats du marquis, avides de recueillir le fruit de leurs peines, se répandirent de tous côtés pour dépouiller les morts et faire prisonniers les vivants, de sorte qu'ils retournèrent près de leur général, chargés d'un immense butin.
Sachant qu'il devait y avoir, non loin de Lucignano, deux canons que les Français avaient tirés de Sienne , le marquis envoya , pour s'en emparer, quelques détachements , qui les trouvèrent abandonnés , ainsi qu'une assez forte quantité de munitions. En entendant le bruit du combat, l'escorte avait pris la fuite , et les paysans chargés de conduire les canons avaient coupé cordes et harnais , dételé les bœufs , et, leur donnant la liberté, ils s'étaient enfuis avec épouvante , se retournant de temps à autre , et imaginant toujours avoir l'ennemi sur les talons.
Quant au capitaine Antonio de laRocchetta, qui avait été laissé à la tète de sa compagnie dans le fort , effrayé outre mesure, il l'abandonna le même jour, à la vingt-troisième heure, sans attendre qu'on vint l'en chasser, et s'en alla avec ses soldats à la volonté de la Providence.
Le seigneur Altoconte Romano, qui avait été préposé par Pierre à la garde de Lucignano, saisi de la même terreur, appela les priocipaux habitants (il en restait tout au plus vingt-cinq), leur remit les clefs des portes, et sortit de la ville à six heures de la nuit. Il licencia ensuite les hommes de sa compagnie, et chacun d'eux se sauva du côté où il crut pouvoir saisir une chance de salut.
Dès que les soldats eurent quitté Lucignano , les habitants se rassemblèrent dans les cloîtres du couvent de Saint-François , pour aviser à ce qu'ils devaient faire. Ils arrêtèrent à l'unanimité qu'il fallait présenter au marquis, le matin suivant, les clefs du château et les sceaux du palais. Messire Giulio, étudiant, sire Pierre, Espagnol, et Pagolo de Pagolozzo , furent choisis pour cette mission , et s'en acquittèrent le 3 août, au point du jour. En ce moment même, le marquis donnait l'ordre de diriger l'armée et l'artillerie sur Lucignano, dont il regardait la prise comme une opération difficile , à cause des forts et des bastions qu'on y avait élevés plusieurs mois auparavant, et des nombreuses provisions dont on l'avait muni.
Je laisse à penser, à tout homme doué d'un jugement sain, quel plaisir fît éprouver au marquis la reddition inattendue de cette place : en effet, ce général regarda l'occupation de Lucignano comme plus importante pour lui
que la déroute de l'armée ennemie, puisqu'il était plus facile aux Français de se reformer que de reprendre Lucignano.
Le marquis fit donc un gracieux accueil à la députation de cette ville; il l'engagea à rassurer les habitants, et à leur promettre en son nom qu'ils seraient favorablement traités. Il envoya ensuite des corps d'infanterie prendre possession de la ville, au nom du très-illustre duc Cosme, et y tenir garnison. On y trouva tant d'approvisionnements, de vivres, de munitions de toute espèce, qu'il serait en quelque sorte impossible d'en estimer la valeur. Cette occupation eut encore un autre résultat : elle détermina les autres petits châteaux voisins, qu'avait épouvantés la glorieuse issue de cette guerre , en faveur des Impériaux , à se rendre spontanément le même jour.
"^ Tels sont, mon illustre compère, les faits survenus depuis le retour de Strozzi du val de Nievole jusqu'à sa défaite : votre Roffia les a recueillis de son mieux et racontés le plus exactement possible. J'aurais à parler de la capture d'un grand nombre d'exilés ; mais comme ils ne sont pas encore tous connus, je remets à une autre fois à vous en entretenir, ainsi que de la prise de Montecatini, de Montecarlo, de monseigneur de Lansach et du comte Teofilo. J'aurais à raconter aussi bien d'autres événements heureux.
accomplis déjà ou qui s'accomplissent chaque jour pour la plus grande gloire de notre très-illustre et très-excellent prince ; mais contentez-vous de ceci pour le moment.
Je ne veux pas, toutefois, négliger de vous indiquer les noms des prisonniers et des morts de marque appartenant à l'armée française.