SCENE PREMIERE
LADISLAS, l'INCONNU.
lu lever du rideau , Ladislas a droite du théâtre, droite de l'acteur*, se promène vivement et avec impatience. A gauche un iuconnu marche lentement, les bras croisés, et semble plongé dans de profondes reflexions )
ladislas. Personne encore à cette heure flans les jardins de l'Hermitage! per-
* Les acteurs sont placés en tète de chaque scène comme ils doivent l'être sur le théâtre. Le premier inscrit tient toujours en scène la gauche du spectateur, ainsi de suite. Les changemens de position dans le courant des scènes sont indiqués au bas des pages.
sonne: que monsieur... ce qui revient au
même car il ne me voit pas et ne dit
rien.
(11 recommence à se promener.) l'INCONNU, à pari, et rêvant. Oui, c'est
là le chemin de Constantinople... et cous
y arriverons !..
(Il recommence à se promener en changeant de direction et se trouve nez à nez ave;: Ladislas.)
ladislas. Pardon, monsieur; quelle heure est-il?
L'INCONNU , surpris , s'arrête , le regarde de la tête aux pieds. Neuf heures...
(Il recommence à se promener.)
MAGASIN THEATRAL
ladislas. 11 parait qu'il n'aime pas à
causer... Il a tort c'est ce qu'on a de
mieux à faire quand on attend... et il a l'air d'attendre comme moi... {En ce moment , l'inconnu qui a remonté le théâtre se trouve encore près de lui.) Pourriez-vous me dire , monsieur, à quelle heure se lève le prince Potemkin?
l'inconnu, froidement. On n'en sait rien ! souvent il ne se couche pas.
ladislas. C'est juste ! les ambitieux ne donnent point , et n'ont pas le tems de s'amuser... et quoique dans ce moment il I soit de fait empereur de toutes les Rus-
sies c'est un pauvre diable que je
plains bien.... Le connaissez-vous, monsieur ?
l'inconnu. Oui , monsieur, et vous ?
ladislas. Je ne suis jamais venu à Saint-Pétersbourg. J'arrive de Varsovie... Ladislas, enseigne au régiment des gardes J'ai obtenu du roi Auguste Ponia-
towski notre souverain trois mois de congé , dont j'ai voulu profiter... et, pour prendre l'air, je suis venu à pied en me promenant jusqu'à Saint-Pétersbourg...
l'inconnu. A pied...
ladislas. Mes finances ne me permettent pas d'autre équipage... Officier d'infanterie : deux mille roubles de traitement ; ce qui fait , avec ce que j'ai , quinze cents roubles...
l'inconnu, étonné. Comment cela!., et qu'avez-vous donc ?
ladislas. Des dettes !.. comme tout le monde... on n'est pas officier pour rien... ça ne m'empêche pas de voyager comme un prince...
Air du Piège.
Rêvant gaîment en mon chemin, Je sais, au gré de mon envie, Roi, général... j'ai dans ma main Tous les trésors de la Russie !
Fier conquérant, j'ai dans mon lot
Tout le pays qui sur la carte existe...
Et ne m'éveille, hélas! que quand il faut Payer celle de l'aubergiste !
l'inconnu. Je comprends... alors vous venez ici chercher de l'avancement?
ladislas. Du tout!
l'inconnu. De la fortune?
ladislas. Encore moins... je n'y tiens pas.... je ne suis ni avide , ni ambitieux comme Potemkin... ou plutôt je le suis bien plus encore; car l'objet de tous mes vœux , le but auquel j'aspire , et que j'atteindrai... en un mot , l'idée fixe qui me poursuit... c'est la plus aimable et la plus belle femme de la corn-... rien que cela.
l'inconnu , vivement, C'est Catheri-
ladislas. Y pensez-vous?.... celle-là n'est qu'impératrice ! mais l'autre ! c'est un ange.... une magicienne qui m'a ensorcelé, et pourtant je ne l'ai vue que deux
soirées en ma vie aux bals du roi à
Varsovie , lorsqu'elle traversait la Pologne...
l'inconnu , à part. Il est d'une confiance très-amusante, . . ( Haut. ) Et vous avez dansé avec elle?..
ladislas. Mieux que cela , mon cher ami ! j'ai valsé... concevez-vous toute l'étendue de ce mot là?., j'ai valsé avec elle... si elle était ma femme , elle ne valserait avec personne!.. Aussi, je ne conçois pas comment ma raison y a résisté , comment je n'en ai pas perdu la tête.
l'inconnu. Il y a bien quelque chose.
ladislas. Et ce n'est rien encore!....
plût au ciel qu'elle fut née dans la condition la plus pauvre ou la plus obscure , quoique gentilhomme, je l'aurais épousée sur-le-champ... Mais jugez de mon désespoir, lorsque j'apprends que cette femme si jeune et si belle est comblée de tous les dons de la fortune et de la naissance ! ah ! quelle injustice ! et qu'en avait-elle besoin ? il en est tant d'autres qui ne peuvent s'en passer... et je sentis mon sang se glacer dans mes veines quand on me dit : C'est la plus illustre dame de la cour de Russie. . . en un mot , la nièce du prince Potemkin.
l'inconnu , vivement. La comtesse Braniska. . .
ladislas. Oui, mon cher ami!.... sa nièce... sa seule héritière... et bien plus... une réputation inattaquable... une r.gidité de principes... enfin, de toute la cour,
la seule vertu peut-être c'est jouer de
malheur. . . aussi quand je songe à la piine que j'aurai à réussir...
l'inconnu. Quoi , sérieusement vous y
ladislas. Je ne pense pas à autre chose...
Air : Vaudeville de la Famille de ï Apothicaire. Oui, quel qu'en soit le résultat...
l'inconnu.
Quelle extravagance est la vôtre!
LADISLAS
Amoureux d'elle est mon état, C'est le seul, je n'en veux pas d'autre ! 'inconnu , souriant.
C'en est un...
LADISLAS
Pour un amateur,
Fort agréable, je le pense; Mais dans celui-là , par malheur, On trouve trop de concurrence.
sa
L'iNCOWl.Ciequi vous y ieva renoncer. . .
LADISLAS. Non pas.... lorsqu'on a une
vocation prononcée ! lorsque ni le tems ni
iy. les obstacles ne vous découragent. . . il faut
Lf qu'on meure ou qu'on arrive ! c'est là-
^ dessus que je compte.
j l'inconnu. Mais vous avez en outre j-^j quelque moyen... quelque espoir?
■^ LADISLAS. Certainement! mais je n'en — parle pas, parce qu'on m'a toujours re- „fr proche d'être indiscret... ce qui n'est pas ^vrai... On accuse les Polonais d'être les ^ Français du nord !.. c'est souverainement 5^ injuste... pour moi du moins. . . et je vous demanderai seulement si vous connaissez le baron de Rielof?
l'inconnu. Le trésorier du palais ?
LADISLAS. Je me suis rappelé que c'était un parent éloigné... un arrière-cousin... est-il obligeant?
l'inconnu. Mais, oui... quand on n'a pas besoin de lui.
LADISLAS. C'est mon affaire!., je ne lui demande rien que de me présenter au prince *en qualité de secrétaire... sous-secrétaire... il en a tant!.. Je ne tiens pas aux appointemens... mais je tiens à être chez lui... parce qu'il loge avec sa nièce dans le même palais... vous comprenez... c'est pour cela que je suis couru de grand matin chez mon cousin le trésorier. . „ . Sa porte est fermée !
l'inconnu. Même à„ses cousins?
LADISLAS. Il en a peut-être tant depui qu'il est trésorier, qu'il a été oblige de prendre une mesure de famille...
l'inconnu. Ce qui vous a découragé?
LADISLAS. Non pas... je ne me décourage pas ainsi ! . . On m'a dit qu'il se rendait le matin au palais... et dans ce jardin qu'il doit traverser.... je l'attends.... pour préparer une scène de reconnaissance et lui sauter au cou.... mais j'ai réfléchi que ne l'ayant jamais vu... ma sensibilité pourrait se tromper d'objet et tomber sur le premier venu... à moins de leur demander à tous : Etes-vous mon cousin ?
L'INCONNU. Ce qui serait pénible...
LADISLAS. Pour l'instinct de la nature , et pour la voix du sang.
L'INCONNU. Mais tenez... (Regardant fers le fond à droite. ) elle ne risquera point d'erreur ; car voici le baron de Rielof qui vient dans cette allée avec sa femme , Alexina .
LADISLAS, remontant la s^ène, et regardantdu même côté. Ma cousine!... Combien je vous remercie!... et quoique je n'aie pas l'honneur de vous connaître.. . si j e puis tn'acquitter jamais d'un tel service...
l'inconnu. C'est moi qui vous suis redevable.
LADISLAS
Air : Le fils du prince (de M. de Feltre). En vous tant de bonté se montre.
l'incosnd.
Vous entendre est un tel plaisir...
LADISLAS
Que d'une pareille rencontre,..
l'ikconmd.
Je garderai le souvenir...
LADISLAS
Oui, de si douces causeries...
l'ikconmu, Becevezmes remercicruens...
ladislas , saluant.
Je Vous laisse a vos rêveries...
l'isconnu, de même.
Je vous laisse avec vos parens.
ENSEMBLE
Enchante de cette rencontre, Qui pour moi fut un vrai plaisir...
En vous tan t de bonté se montre, Qu'on en chérit le souvenir.
( Tous les deux se saluent, et l'inconnu, après avoir encore une fois regardé Ladislas , s'éloigne en riant par l'allée à gauche.)