SCÈNE VIL POTEMRIN, LA COMTESSE
POTEMRIN , entre brusquement et aperçoit la comtesse. Ah! c'est vous , comtesse!
"LA comtesse. Je viens de l'église... et rentrais chez moi avant d'aller faire ma cour à l'impératrice... mais quel air sombre et soucieux!
POTEMRIN. J'ai de l'humeur.;.
la comtesse. Ça se trouve bien.... moi aussi... contre tout le monde.
potemrin. Et moi contre vous!
LA COMTESSE. C'est donc cela, mon cher oncle , que vous m'honorez d'un style si respectueux et que vous me dites vous , comme à la cour.
POTEMRIN. Nadéje ! tu sais qu'il ne faut pas me railler quand je suis en colère... et j'y suis...
LA COMTESSE- Et pourquoi ?
POTEMRIN. Quelle est cette pétition que vous m'adressez, et que vous me recommandez avec tant d'instance... cette place de secrétaire... ce Polonais... ce Ladislas?
LA COMTESSE. Je vous le dirai... je vous raconterai comment d'abord je m'y suis intéressée...
TOTEMttiN. Ah! vous lui portiez de l'intérêt? vous en convenez !... vous ne savez donc pas que ce jeune homme vous aime , et que cet amour, il ne s'en cache pas, que c'est pour vous qu'il a quitté son état et son pays... qu'il est venu ici à Saint- Pétesbourg...
LA COMTESSE , avec impatience. Eh !
monsieur, je ne le sais que trop...
fotemrin. Vous le savez... et vous me le recommandez...
LA COMTESSE , appuyant. Je ne vous le recommande plus...
potemrin. Il est bien tems... quand déjà son étourderie et sa folie vous ont compromise; car, depuis ce matin, j'ai pris sur lui des renseignemens... c'est lui qui à Varsovie , et pour danser avec vous , a reçu du comte Orlof une blessure dont il a pensé mourir...
LA COMTESSE, avec émotion. Ah! je ne savais pas que ce fût si daugereux !
rOTEMKlN. Eh ! qu'importe ? il s'agit bien ici de lui, et de son existence... il s'agit de vous.
la. comtesse. Me rendrez-vous responsable de ses extravagances? puis-je les empêcher? croyez-vous que je n'en sois pas plus contrariés que vous-même?
potemkin. Dis-tu vrai?
la comtesse. Certainement, et cette passion dont tout le monde se croit obligé de me parler , cet amour qui est maintenant de notoriété publique... j'étais seule à l'ignorer, lorsque je yous ai adressé cette pétition , que je retracte , que je désavoue, et que je vous prie de déchirer.
potemrin. A la bonne heure!... et tu me promets que ce jeune homme n'obtiendra jamais un regard de. toi?
LA COMTESSE, souriant avec dédain.
Quelle idée !
potemrin. Pas même un souvenir .'
la comtesse. Qui peut vous le faire supposer ?
potemrin. Ah! c'est que vous autres femmes , vous accordez tant par reconnaissance...
LA comtesse. Il me semble que j'ai refusé mieux!... que j'ai vu à mes pieds, sans en être émue ! le souverain de la Russie... presque le czar!... l'amant de Catherine...
potemrin. Tais-toi, tais-toi, ne me rappelle pas ces jours de fièvre et de délire , où j'ai manqué renverser ma fortune , c'est ma seule faute en politique , et c'est toi qui en es cause.
LA COMTESSE. Moi!
potemrin. Oui ,il n'y a que toi que j'aie aimée... toijeune fille que j'avais élevée... et si tu ne m'avais rappelé à la raison... l'amour d'une souveraine , le trône de la Russie. . . j 'aurais tout sacrifié pour un seul de tes regards...
LA COMTESSE , souriant. C'eût été un beau jour que celui-là !
potemrin. Sans doute !
LA comtesse. Mais le lendemain...
TOTEMRIN. Le lendemain... je ne dis pas. . . y songe-t-on quand on aime ?
la COMTESSE. Vous avez donc cru être amoureux ?
totemrin. Je l'aurais juré... et pour un rien je le jurerais encore!
la comtesse. Erreur ! vous ne serez jamais qu'ambitieux! et moi je ne serai jamais que votre amie , votre nièce , votre fille... tout le monde vous craint, vous respecte ou vous admire!... Il faut bien qu'il y ait quelqu'un qui vous aime... ce sera moi...
Air : Connaissez mieujc le grand Eugène. Oui, ta dis vrai, j'ai besoin d'une amie,
Qu
me
console
au sein de la grandeur ;
Esc
i m'encense, on m'envie...
Et
i'\ pas un instant de bonheur,
Pas
un
instant c
c repos, de bonheur...
On
,cc
fardeau
qu'où nomme la puissance
Oui, cette place, objet de mes ennuis, Je l'ai souvent, dans ma vengeance Désirée a
LA COMTESSE. Vous , favori de Catherine!... notre magnanime impératrice!
rOTEMRiN. Oui, c'est un grand souverain... un grand homme pour tout le monde , mais pour moi ! . .. maîtresse d'un empire immense , ses caprices sont plus grands encore que son pouvoir. . ce despotisme intérieur, ces royales fantaisies d'une imagination en délire... moi seul en suis le témoin et la victime... aux yeux de l'Europe , c'est la raison , la philosophie sur le trône , et Voltaire l'appelle un sage !... ah ! s'il avait été à ma place , il saurait à quoi s'en tenir. . .
LA COMTESSE , riant. Vraiment !
potemkin. Aussi... et je ne puis encore y penser sans frémir... je me rappelle qu'un jour , honteux de moi-même et de mon esclavage... j'ai voulu le brise:; et, dans un transport de colère et de rage... je levais le bras pour frapper...
la comtesse. O ciel !
potemkin. Qu'ai-je dit? je te confie tout, Nadéje... et j'ai tort peut-être... si tu Sne trahissais ?
la comtesse. Se défier de moi !
rOTEMK.iN. Non pas de toi... mais tu es entourée de courtisans qui t'adorent.... tu n'aurais qu'à les aimer... tu leur livrerais mes secrets... aussi tu ne me quitteras pas... tu n'aimeras et n'épouseras personne ; je le veux, ou sinon...
la COMTESSE. Sinon... le knout ! la Sibérie !
potemkin. Oui , je peux tout, et malheur à eux ! malheur à toi !
LA COMTESSE. A merveille!... voilà qui est galant, qui est aimable... et j'admire, Potemkin , comment votre caractère réunit à la fois les qualités et les défauts les plus ppposés ! Semblable en tout à l'empire russe , que vous soutenez et dont vous êtes la vivante image, vous êtes comme lui, moitié civilisé et moitié barbare. Il y a en vous de l'asiatique , de l'européen , du tartare et du cosaque ! . . . mais ce dernier domine.. . je n'en veux pour preuve que la déclaration que vous venez de me faire. POTEMKIN. Pardonne-moi !
LA COMTESSE. Et à laquelle je répondrai par une protestation non moins énergique... je reste avec vous, mon cher oncle, et probablement j'y resterai toujours, car tel est mon plaisir et mon bonheur... lhais je n'ai pas pour cela enchaîné ma liberté à vous... comr.3 vous à Catherine ;
et je déclare ici, au vainqueur d'Oczakof, au prince Potemkin , premier ministre , et généralissime des armées russes, que, malgré son autorité et son pouvoir, s'il me plaisait d'aimer quelqu'un...
POTEMKIN , vivement. Ah ! je sais pourquoi tu dis cela.
la comtesse. Du tout... je parle en général !
potemkin Mais tu penses à ce jeune homme... à Ladislas!
la comtesse. Mon Dieu! je l'avais déjà oublié ! et c'est vous qui semblez prendre à tâche de me le rappeler.
potemkin. Non pas !... et pour plus de sûreté... il faut qu'il parte... {La regardant.) Qu'en dis-tu ?
la COMTESSE. Comme vous voudrez.
POTEMKIN , la regardant. Cela ne fera pas mal de l'envoyer un peu loin... en Sibérie, par exemple !
LA COMTESSE, avec effroi. O ciel ! . , . y pensez-vous ?
POTEMKIN. Ne dois-je pas punir son insolence... et venger tes injures?
LA COMTESSE. Je vous en remercie!...
mais cela me semble un peu sévère... Si nous punissons ainsi ceux qui nous aiment, comment traiterons-nous les autres?
POTEMKIN. Quand je le disais... ce sont là de ces crimes que vous pardonnez toujours.
la COMTESSE. Non... mais pourvu qu'il s'éloigne... il y a des troupes qui demain, dit-on, partent pour Astrakan... et si, dans l'un de ces régimens, vous lui donniez une compagnie...
Aia du Pot de fleurs.
Vous imposez votre clémence A qui voulut nous outrager !
Ouand un ennemi nous offense, C'est ainsi qu'il faut se venger!
En le forçant au fond de l'ame A nous aimer ! . . .