‹ Ciceron et ses amisChapitre 1 sur 6 · LES LETTRES DE CICERON · texte numérisé non relu

LES LETTRES DE CICERON

Il n'y a pas d'histoire qu'on étudie plus volontiers aujourd'hui que celle des dernières années de la république romaine. De savants ouvrages ont été publiés récemment sur ce sujet en France, en Angleterre, en Allemagne 1, et le public les a lus avec avidité. L'importance des questions qui se débattaient alors, la vivacité dramatique des événements, la grandeur des personnages justifient cet intérêt; mais ce qui explique encore mieux l'attrait que nous éprouvons pour cette curieuse époque, c'est qu'elle nous a été racontée par les lettres de Cicéron. Un contemporain disait de ces lettres que celui qui les lirait ne serait pas tenté de chercher ailleurs l'his-

* La suite de ce travail montrera que je me suis beaucoup servi des ouvrages publiés en Allemagne, et surtout de la belle Histoire romaine de M. Momrasen , si savante et si vivante à la fois. Je ne partage pas toujours les opinions de M. Mommsen, mais on reconnaîtra, même dans les endroits où je me sépare de lui . l'influence de ses idées. C'est le maître aujourd'hui de tous ceux qui étudient Home et son histoire.

CICÉROH. I

loire de ce temps •, et en effet, nous la retrouvons là bien plus vivante et bien plus vraie que dans des ouvrages suivis et composés tout exprès pour nous l'enseigner. Que nous apprendraient de plus Asinius PoUion, Tite-Live ou Gremutius Cordus, si nous les avions conservés? Ils nouf donneraient leur opinion personnelle ; mais cette opinion est, la plupart du temps, suspecte : elle vient de gens qui n'ont pas pu dire toute la vérité, qui écrivaient à la cour des empereurs, comme Tite-Live, ou qui, comme PoUion, espéraient se faire pardonner leur trahison en disant le plus de mal qu'ils pouvaient de ceux qu'ils avaient trahis. Il vaut donc mieux, au lieu de recevoir une opinion toute faite, se la faire soi-même, et c'est ce que nous rend possible la lecture des lettres de Cicéron. Elle nous jette au milieu des événements et nous les fait suivre jour par jour. Malgré les dix-huit siècles qui nous en séparent , il nous semble que nous les voyons se passer sous nos yeux, et nous nous trouvons placés dans celte position unique d'être assez près des faits pour en voir la couleur véritable, et assez éloignés d'eux pour les juger sans passion.

L'importance de ces lettres s'explique facilement. Les hommes politiques de ce temps avaient bien plus besoin de s'écrire que ceux d'aujourd'hui. Le proconsul qui partait de Rome pour aller gouverner quelque province lointaine sentait bien qu'il s'éloignait tout à fait de la vie politique. Pour des gens accoutumés aux mouvements des affaires, aux agitations des partis, ou, comme ils disaient, au grand jour du forum, c'était un grand ennui d'aller passer plusieurs années dans ces contrées perdues, où les bruits de la place publique de Rome ne parvenaient pas. A la vérité ils recevaient nue sorte de gazette ofticielle, acta diurna, vénérable ancêtre de notre

i Corn. Nepos, Ait. i^

Moniteur. Mais ii somble que tout journal olïiciel soit condamné par sa nature à être quelque peu insignifiant. Celui de Rome conten^t un procès-verbal assez terne des assemblées du peuple, le résumé succinct des causes célèbres plaidées au forum, et aussi le récit des cérémonies publiques avec la mention exacte des phénomènes atmosphériques ou des prodiges survenus dans la ville et ses environs. Ce n'étaient pas tout à fait des nouvelles de ce genre qu'un préteur ou un proconsul désirait savoir. Aussi, pour combler les lacunes du journal officiel, avaitil recours à des correspondants payés qui faisaient des gazettes à la main à l'usage des curieux de la province, comme c'était la mode chez nous au siècle dernier; mais tandis qu'au dix-huitième siècle on chargeait de ce soin des hommes de lettres en renom, familiers des grands seigneurs et bien reçus des ministres, les correspondants romains n'étaient que des compilateurs obscurs, des manœuvres, comme les appelle quelque partCœlius, choisis d'ordinaire parmi ces Grecs affamés que la misère rendait bons à tous les métiers. Ils n'avaient pas accès dans les gi'andes maisons; ils n'approchaient pas des politiques. Leur rôle consistait uniquement à courir la ville et à recueillir par les rues ce qu'ils entendaient dire ou ce qu'ils voyaient. Ils enregistraient soigneusement les histoires de théâtres, s'informaient des acteurs siffles, des gladiateurs vaincus, décrivaient le détail des beaux enterrements, notaient les bruits et les malins propos, et surtout les récits scandaleux qu'ils pouvaient attraper '. Tout ce babil amusait un moment, mais ne "satisfaisait pas ces personnages politiques, qui voulaient, avant tout, être tenus au courant des affaires. Pour les bien connaître, ils s'adressaient naturellement à quel-

1 Voir Cic, Epist. ad fam., ii, 8. et vm, l. Je citerai, dans le cours de cet ouvrage, les œuvres de Cicéron d'après Tédilion d'Orelli.

qu'un qui pût les savoir. Ils faisaient choix de quelques amis sûr*i, importants, bien informés ; par eux, ils connaissaient la raison et le caractère véritable des faits que les journaux rapportaient sèchement et sans commentaire ; et, tandis que leurs correspondants payés les laissaient d'ordinaire dans la rue, les autres les introduisaient dans les cabinets des grands politiques, et leur faisaient écouter leurs entretiens les plus secrets. Ce besoin d'être régulièrement informe de tout, et, pour ainsi dire, de vivre encore au milieu de Rome après qu'on l'avait quittée, personne ne l'éprouva plus que Cicéron ; personne n'aima davantage ces agitations de la vie publique, dont les hommes d'État se plaignent quand ils en jouissent, et qu'ils ne cessent de regretter lorsqu'ils les ont perdues. 11 ne faut pas trop le croire quand il vient nous dire qu'il est fatigué des discussions orageuses du sénat ; qu'il cherche un pays où l'on n'ait pas entendu parler de Vatinius ni de César, et où l'on ne s'occupe pas des lois agraires ; qu'il meurt d'envie d'aller oublier Rome sous les beaux ombrages d'Arpinum, ou au milieu du site enchanté de Formies. Aussitôt qu'il est installé à Formies, à Arpinum, ou dans quelque autre de ces belles villas qu'il appelait avec tlerté les ornements de l'Italie, ocellos II aliœ, su censée retourne naturellement à Rome, et des courriers parlent à chaque moment, pour aller savoir ce qu'on y pense et ce qu'on y fait. Jamais, quoi qu'il dise, il ne put détacher les yeux du forum. De près ou de loin, il lui fallait ce que Saint-Simon appelle ce petit fumet d'affaires dont les politiques ne se peuvent passer. A toute force, il voulait connaître la situation des partis, leurs accords secrets, leurs discordes inlinies, enfin tous ces manèges cachés qui préparent les événements et les expliquent. C'est là ce qu'il réclamait sans relâche d'Atticns, do Curion, de Cnclius et do tant d'anfres grands

esprits, mêlés à toutes ces intrigi;es comme acteurs ou comme curieux ; c'est ce qu'il racontait lui même de la façon la plus piquante à ses amis absents; et voilà comment les lettres qu'il a reçues ou envoyées contiennent, sans qu'il l'ait voulu faire, toute l'histoire de son temps i.

Les correspondances des hommes politiques de nos jours, quand on les publie, sont loin d'avoir la même importance. C'est que l'échange des sentiments et des pensées ne se fait plus autant ^qu'alors au moyen des lettres. Nous avons inventé des procédés nouveaux. L'immense publicité de la presse a remplacé avec avantage ces communications discrètes qui ne pouvaient pas s'étendre au delà de quelques personnes. Aujourd'hui, en quelque lieu désert qu'un homme soit retiré, les journaux viennent le tenir au courant de tout ce qui se fait dans le monde. Comme il apprend les événements presque en même temps qu'ils se passent, il en reçoit non-seulement la nouvelle, mais £mssi l'émotion. Il croit les voir et y assister, et il n'a aucun besoin qu'un ami bien informé se donne la peine de l'instruire. Ce serait une étude curieuse que de chercher tout ce que les journaux ont détruit et remplacé chez nous. Du temps le Cicéron, les lettres en tenaient souvent lieu et rendaient les mêmes services. On se les passait de main en main quand elles contenaient quelque nouvelle qu'on avait intérêt à savoir. On lisait, on commentait, on copiait celles des grands personnages qui faisaient connaître leurs sentiments. C'est par elles qu'un homme politique qu'on attaquai f se défendait auprès des gens

1 J'ai essayé d'éclaircir quelques-unes des questions auxquelles donne lieu la publication des lettres de Cicéron dans un mémoire intitulé : Recherches sur la manière dont furent recueillies et publiées les lettres de Cicéron, Paris, Durand,

dont il tenait à conserver l'estime ; c'est par elles, quand le forum était muet, comme au temps de César, qu'on essayait de former une sorte d'opinion commune dans un public restreint. Aujourd'hui les journaux sB sont emparés de ce rôle, la vie politique leur appartient ; et, comme ils sont incomparablement plus commodes, plus rapides, plus répandus, ils ont fait perdre aux correspondances un de leurs principaux aliments.

11 est vrai qu'il leur reste les affaires privées ; et l'on est tenté de croire d'abord que cette matière est inépuisable et qu'avec les sentiments et le* affections de mille natures qui remplissent notre vie intérieure, elles seront toujours assez riches. Je crois cependant que même ces correspondances intimes, où il n'est question que de nos affections et de nos sentiments, deviennent tous les jours plus courtes et moins intéressantes. Ces commerces agréables et assidus, qui tenaient tant de place dans la vie d'autrefois, tendent presque à disparaître de la nôtre On dirait que, par un hasard étrange, la facilité même et la rapidité des relations, qui auraient dû leur donner plus d'animation, leur aient nui. Autrefois, quand la posie n'existait pas, ou qu'elle était réservée, comme chez les Romains, à porter les ordres de l'empereur, on était forcé de profiter des occasions ou d'envoyer les lettres par un esclave. C'était alors une affaire d'écrire. On ne voulait pas que le messager fit un voyage inutile; on faisait les lettres [)lus longues, plus complètes, pour n'être pas forcé de les recommencer trop souvent ; sans y songer, on les soignait davantage, par cette, importance naturelle qu'on met aux choses qui coûtent plus et qui sont moins faciles. Même au temps de Mme de Sévigné, quand les ordinaires ne partaient qu'une ou deux fois par semaine, écrire était encore une chose grave, à laquelle on donnait tous ses soins. La mère, éloignée de sa tille, n'avait pas plus tôt fait partir sa icllre

qu'elle songeait à celle qu elle enverrait quelques jours plus lard. Les pensées, les souvenirs, les regrets s'amassaient dans son esprit pendant cet intervalle, el quand elle prenait la plume, « elle ne pouvait plus gouverner ce torrent. » Aujourd'hui qu'on sait qu'on peut écrire quand on veut, on n'assemble plus des matériaux, comme faisait Mme de Sévigné, on n'écrit plus par provisions, «. on ne cherche plus à vider son sac, » on ne se travaille plus à ne rien oublier, de peur qu'un oubli ne rejette trop loin le récit d'une nouvelle qui perdra sa fraîcheur pour venir trop tard. Tandis que le retour périodique de l'ordinaire amenait autrefois plus i\e suite et de régularité dans les relations, la facilité qu'on a maintenant de s'écrire quand on veut fait qu'on s'écrit moins souvent. On attend d'avoir quelque chose cà se dire, ce qui est moins fréquent qu'on ne le pense. On ne s'écrit plus que le nécessaire ; c'est peu de chose pour un commerce dont le principal agrément consiste dans le superflu ; et ce peu de chose, on nous menace encore de le réduire. Bientôt sans doute le télégraphe aura remplacé la poste, nous ne communiquerons plus que par cet instrument haletant, image d'une société positive et pressée, et qui, dans le style qu'il emploie, cherche à mettre un peu moins que le nécessaire. Avec ce nouveau progrès, l'agrément des coprespondances intimes, déjà très-compromis, aura pour jamais disparu. Mais, dans le temps même où l'on avait plus d'occasions d'écrire des lettres, et où on les écrivait mieux, tout le monde n'y réussissait pas également. Il y a des tempéraments qui sont plus propres à ce travail que les autres. Le& gens qui saisissent lentement, et qui ont besoin de beaucoup réfléchir avant d'écrire, font des mémoires et non des lettres. Les esprits sages écrivent d'une manière régulière et méthodique, mais ils manquent d'agrément et de feu. Les logiciens et les raison-

neurs ont l'habitude de suivre trop leurs pensées : or, on doit savoir passer légèrement d'un sujet à l'autre, afin que l'intérêt se soutienne, et les quitter tous avant qu'ils soient épuises. Ceux qui sont uniquement possédés d'une idée, qui se concentrent en elle et n'en veulent pas sortir, ne sont éloquents que toutes les fois qu'ils en parlent, ce qui n'est pas assez. Pour être agréable à toute heure et sur tous les sujets, ainsi que le demande une correspondance suivie, il faut avoir surtout une imagination vive et mobile, qui se laisse saisir par les impressions du moment et change brusquement avec elles. C'est la première qualité de ceux qui écrivent bien les lettres; j'y joindrai, si l'on veut, un peu de coquetterie. Écrire demande toujours un certain effort. 11 faut le vouloir pour y réussir; il faut aimer à plaire pour le vouloir. Il est assez naturel qu'on tienne à plaire à ce grand public auquel s'adressent les livres; mais c'est la marque d'une vanité plus délicate et plus exigeante que de se mettre en dépense d'esprit pour une seule personne. On s'est demandé souvent, depuis La Bruyère, pourquoi les femmes vont plus loin que nous dans ce genre d'écrire. N'est-ce pas parce qu'elles ont plus que nous le goût de plaire et une vanité naturelle qui, pour ainsi dire, est toujours sous les armes, qui ne néglige aucune conquête cl sent le besoin de faire des frais pour tout le monde?

Je ne crois pas que personne ait jamais possédé ces qualités au même degré que Cicéron. Celle insatiable vanité, cette mobilité d'impressions, cette facilité à se laisser saisir el dominer par les événements , on les letrouve dans toute sa vie et dans tous ses ouvrages. Au premier abord, il semble qu il y ait une grande différence entre ses lettres et ses discours, et l'on est lenlé de se demander comment le même homme a pu réussir dans des genres si opposés i mais l'étonnement cesse dès

qu'on regarde de plus près. Qiiaad on clierche quelles sont les qualités vraiment originales de ses discours, i! se trouve que ce sont tout à fait les mêmes qui nous charment dans ses lettres. Ses lieux communs ont quelquefois vieilli, il arrive que son pathétique nous laisse froids, et nous trouvons souvent qu'il y a trop d'artifice dans sa rhétorique ; mais ce qui dans ses plaidoyers est resté vivant, ce sont ses récits et ses portraits. 11 est difficile d'avoir plus de talent que lui pour raconter ou pour dépeindre, et de représenter plus au vif qu'il ne le fait les événements et les hommes. S'il nous les fait si bien voir, c'est qu'il les a lui-même devant les yeux. Quand il nous montre le marchand Chéréa « avec ses sourcils rasés et celte tête qui sent la ruse et où respire la malice ^, » ou le préteur Verres se promenant dans une litière à huit porteurs, comme un roi de Bilhynie, mollement couché sur des roses de Malte ^^ ou Valinius s'élançant pour parler, « les yeux saillants, le cou enflé, les muscles tendus 3, » ou les témoins gaulois qui parcourent le forum avec un air de triomphe et la tête haute '^, ou les témoins grecs qui bavardent sans trêve et « gesticulent des épaules ^, » tous ces personnages enfin, qu'on n'oublie plus quand on les a une fois rencontrés chez lui, sa puissante et mobile imagination se les figure avant de les peindre. Il possède merveilleusement la faculté de se faire le spectateur de ce qu'il raconte. Les choses le frappent, les personnes l'attirent ou le repoussent avec une incroyable vivacité, et il se met tout entier dans les peintures qu'il en fait. Aussi quelle passion dans ses récits ! Quels emportemen ts furieux dans ses attaques! Quelle ivresse de joie quand il décrit quelque mauvais succès de ses ennemis ! Comme

1 Pro Rose, com., 7. —^ In Verrem. act. sec.,v, 11. — ' In Vatin., 2. — * Pro Font., 'ii. — » Pro Rabir. post., 13.

on sent qu'il en est pénétré et inondé, qu'il en jouit, qu'il s'en délecte et s'en repaît, selon ses énergiques expressions : Ms ego rehiis pascor, his delector^ his perfruor * ! C'est à peu près dans les mêmes termes que s'exprime Saint-Simon, ivre de haine el de bonheur, dans la fameuse scène du lit de justice, quand il voit le duc du Maine abattu et les bâtards découronnés, ce Moi, cependant, dit-il, je me mourais de joie ; j'en étais à craindre la défaillance. Mon cœur, dilaté à l'excès, ne trouvait plus d'espace à s'étendre.... Je triomphais, je me vengeais, je nageais dans ma vengeance. » Saint- Simon a souhaité ardemment le pouvoir, et deux fois il a cru le tenir ; « mais les eaux, ainsi qu'à Tantale, se sont retirées du bord de ses lèvres toutes les fois qu'il croyait y toucher. » Je ne pense pas cependant qu'on doive le plaindre. Il aurait mal rempli la place de Colbert et de Louvois, et ses qualités mêmes lui auraient peut-être été nuisibles. Passionné, irritable, il ressent vivement les plus légères atteintes et s'emporte à tout propos. Les moindres événements l'animent, ell'on sent, quand il les raconte, qu'il y met toute son âme. Cette vivacité d'impression, échauffant tous ses récits, a fait de lui un peintre incomparable; mais comme elle aurait sans cesse troublé son jugement, elle en eût fait un médiocre politique. L'exemple de Cicéron le montre bien.

Il est donc vrai de dire qu'on trouve les mêmes qualités dans les discours de Cicéron que dans ses lettres; seulement dans ses. lettres elles se montrent mieux, parce qu'il y est plus libre et s'abandonne plus franchement à sa nature. Quand il écrit à quelqu'un de ses amis, il ne réfléchit pas aussi longtemps que lorsqu'il doit parler au peuple ; c'est sa première impression qu'il lui donne, et il la donne vive et passionnée,

» In Pison, 20.

comme elle naît chez lui. 11 ne prend pas la peine de travailler son style ; tout ce qu'il écrit a d'ordinaire un air si aisé, quelque chose de si facile et de si simple, qu'on ne peut pas y soupçonner l'apprêt ni l'artifice. Un de ses correspondants qui croyait lui faire plaisir, lui ayant un jour parlé des foudres de ses expressions, fulmina verhonim , il lui répond : « Que pensezvous donc de mes lettres ? Ne trouvez-vous pas que je vous •écris avec le style de tout le monde ? On ne doit pas garder toujours le même Ion. Une leltr'e ne peut pas ressembler à un plaidoyer ou à un discours politique.... On se sert pour elle des expressions de tous les jours *. » Quand il aurait voulu les soigner davantage, il n'en aurait pas trouvé le loisir. Il en avait tant à écrire pour contenter tout le monde ! Allicus, à lui seul, en a quelquefois reçu trois dans la même journée. Aussi les écrivait-il où il pouvait, pendant les séances du sénat, dans son jardin, lorsqu'il se promène, sur la grande route, quand il voyage. Il les date quelquefois de sa salle à manger, où il les dicte à ses secrétaires entre deux services. Quand il les écrit de sa main, il ne se laisse pas davantage le temps de réfléchir. «; Je prends, dit-il à son frère, la première plume que je trouve, cl je m'en sers comme si elle était bonne 2. » Aussi n'était-i! pas toujours facile de le déchiffrer. Quand on s'en plaint, il ne manque pas de bonnes raisons pour s'excuser. C'est la faute des messagers envoyés par ses amis, et qui ne veulent pas attendre. « Ils viennent, dit il, tout prêts à parlir et couverts de leurs chapeaux de voyage 7 ils disent que leurs camarades les attendent à la porte 3. » Pour ne pas les retarder, il faut écrire au hasard tout ce qui vient à l'esprit.

1 Ad fam. IX, 21. — - Ad Quint., 11, 15, G. — ' Ad fam.f XV, 17.

Remercions ces amis impatients, ces messagers si pressés qui n'ont pas laissé à Gicéron le temps de l'aire des pièces d'éloquence. Ce qui plaît dans ses lettres, c'est précisément qu'elles contiennent le premier jet de ses sentiments, qu'elles sont pleines d'abandon et de naturel. Comme il ne prend pas le temps de se déguiser, il se montre à nous tel qu'il est. Aussi son frère lui disait-il un jour : « Je vous ai vu tout entier dans votre lettre i. » C'est ce que nous sommes tentés de lui dire nous-mêmes toutes les fois que nous le lisons. S'il est si vif, si pressant, si animé, lorsqu'il cause avec ses amis, c'est que son imagination se transporte sans peine aux lieux où ils sont. « Il me semble que je vous parle 2, » écrit-il à l'un. « Je ne sais comment il se fait, dit-il à l'autre, que je crois être près de vous en vous écrivant 3. » Bien plus encore que dans ses discours, il est, dans ses lettres, tout entier aux émotions du moment. Vient-il d'arriver dans quelqu'une de ses belles maisons de campagne qu'il aime tant, il se livre à la joie de la revoir ; elle ne lui a jamais semblé si belle. Il visite ses portiques, ses gymnases, ses exhèdres ; il court à ses livres, honteux de les avoir quittés. L'amour de la solitude s'empare de lui au point qu il ne se trouve jamais assez seul. Sa maison de Formies elle-même finit par lui déplaire, parce qu'il y vient trop d'importuns. « C'est une promenade publique, dit-il, ce n'est pas une villa '*. » Il y retrouve les gens les plus ennuyeux du monde, son ami Sebosus et son ami Arrius, qui s'obstine à ne pas retourner à Rome, quelque prière qu'il lui en fasse, pour lui tenir compagnie et philosopher tout le jour avec lui. « Au moment où je vous écris, dit-il à Atticus, on m'annonce Sebosus. Je n'ai

1 Ad fatn., xvi, 16. — 2 Ad AU., xiii, 18. — » Ad fam., xv, 16. - * Ad Ait., II, 14.

pas achevé d'en ç;émir, que j'entends Arrius qui me salue. Est-ce là quitter Rome? A quoi me sert de fuir les autres, si c'est pour tomber entre les mains de ceuxci? Je veux, ajoute-t-il en citant un beau vers emprunté peut-être à ses propres ouvrages, je veux in'enfuir vers les montagnes de ma patrie, au berceau de mon enfance.

In montes patrios et ad incunabula noslra '. »

Il va en effet à Arpinum , il pousse même jusqu'à Antium, le sauvage Anlium, où il passe son temps à compter les vagues. Cette obscure tranquillité lui plaît tant, qu'il regrette de n'avoir pas été duumvir dans celte petite ville plutôt que consul à Rome. Il n'a plus d'autre ambition que d'être rejoint par son ami Atticus, de faire avec lui quelques promenades au soleil, ou de causer philosophie « assis sur ce petit siège qui est au-dessous de la statue d'Aristote. » En ce moment, il paraît plein de dégoût pour la vie publique ; il n'en veut pas entendre parler. « Je suis résolu, dit-il, à n'y plus songer 2. j)Mais on sait comment il tient ces sortes de promesses. Aussitôt qu'il est de retour à Rome, il se plonge de plus fort dans la politique ; les champs et leurs plaisirs sont oubliés. A peine surprend-on par moments quelques regrets passagers d'une vie plus calme. « Quand donc vivrons-nous? quando vivemus ? » dit-il tristement au milieu de ce tourbillon d'affaires qui l'entraîne 3. Mais ces réclamations timides sont bientôt étouiïées par le bruit et le mouvement du combat. Il s'y engage et il y prend part avec plus d'ardeur que personne. Il en est encore tout animé lorsqu'il écrit à Atticus. Ses lettres en contiennent toutes les émotions, et nous les communiquent. On croit assister à ces scènes incroyables qui se passent au sénat, lorsqu'il attaque Clodius tantôt par des dis-

* Ad An., Il, 15. — 2 Ad Au., n, k. — ^ Ad Quinl., ui, !, 4.

cours suivis, lanlôl dans des mteroellalions fougueuses, employant tour à tour conlre lui les plus grosses armes de la rhétorique et les traits les plus légers de la raillerie. Il est plus vif encore quand il décrit les assemblées populaires et raconte les scandales des élections. « Suivez-moi au champ de Mars, dit-il, la brigue est en feu, sequere me in Campum ; ardet amhitus i. » Et il nous montre les candidats aux prises, la bourse à la main, ou les juges qui, sur le forum, se vendent honteusement à qui les paye, judices quos famés magis quam fama commovit.

Gomme il a l'habitude de céder à ses impressions et de changer avec elles, le ton n'est plus le même d'une lettre à l'autre. Il n'y a rien de plus abattu que celles qu'il écrit de l'exil-, c'est un gémissement éternel. Le lendemain de son retour, sa phrase devient sans transition majestueuse et triomphante. Elle est toute pleine de ces superlatifs de complaisance qu'il distribuait si libéralement alors à tous ceux qui l'avaient servi, fortissimus, prudentissimus, exoptatissimus, etc., il y célèbre en termes magnifiques les marques d'estime que lui donnent les honnêtes gens, l'autorité dont il jouit uons la curie, le crédit qu'il a si glorieusement recori'juis au forum, splendorem il/iim forensem, et in senatu aucloritateni et apud viros hoiios graiiam 2. Quoiqu'il ne s'adresse qu'au fidèle Atticus, on croit entendre un écho des harangues solennelles qu'il vient de prononcer au sénat et devant le peuple. Quelquefois il lui arrive, au milieu des situations les plus graves, de sourire et de plaisanter avec un ami qui l'égayé. C'est au plus fort de sa lutte contre Anloino, qu'il écrit à Papirius Pœtus cette lettre charmante où il l'engage d'une façon si amusante à fréquenter de nouveau les

» Ad AU., IV, 15. s Ad Att., iv, 1.

bonnes tables et à donner de bons dîners â ses amis *. 11 ne brave pas les dangers, il les oublie. Mais qu'il rencontre alors quelque personnage effraye , il a bientôt gagné son épouvante; aussitôt son style change : il s'anime, il s'échauffe ; la tristesse, l'effroi, l'émotion, rélèvent sans effort à la plus haute éloquence. Quand César menace Rome et qu'il pose insolemment ses dernières conditions au sénat, le cœur de Cicéron se soulève, et il trouve, en écrivant à une seule personne, de ces figures véhémentes qui ne seraient pas déplacées dans un discours adressé au peuple. « Quel destin est le nôtre ? Il faudra donc céder à ses demandes impudentes ! C'est ainsi que Pompée les appelle. Et en effet a-t-on jamais vu une plus impudente audace ? — Vous occupez depuis dix ans une province que le sénat ne vous a pas donnée, mais que vous avez prise vousmême par la brigue et la violence. Le terme est venu que votre caprice seul, et non pas la loi, avait fixé à votre pouvoir. — Supposons que ce soit la loi. — Le temps arrivé, nous vous nommons un successeur ; mais vous vous y opposez et nous dites : « Respectez mes « droits ! » Et vous, que faites-vous des nôtres ? Quel prétexte avez-vous à garder votre armée au delà des limites même que le peuple a fixées, malgré le sénat ? — Il faut me céder, ou vous battre. — Eh bien! battons-nous, répond Pompée ; nous avons au moins l'espérance de vaincre ou de mourir libres 2. »

Si je voulais trouver un autre exemple de cette agréable variété, et de ces brusques changements de ton, ce n'est pas à Pline, ni à ceux qui, comme lui, ont écrit leurs lettres pour le public, que je m'adresserais. Il me faudrait descendre jusqu'à Mme de Sévigné. Comme Cicéron, Mme de Sévigné a l'imagination ti'ès-vivc et

* Ad fam., ix, 24. —^ Ad Alt., vu, 9.

très-mobile; elle se livre, sans réfléchir, à ses premières émotions; elle se laisse prendre aux choses, et le plaisir qu'elle goûte lui semble toujours le plus grand de tous. On a remarqué qu'elle se plaisait partout, non par cette indolence d'esprit qui fait qu'on s'attache aux lieux où l'on se trouve pour n'avoir pas la peine d'en changer, mais par la vivacité de son caractère, qui la livrait tout entière aux impressions du moment. Paris ne la captive pas tellement qu'elle n'aime aussi la campagne, et personne en ce siècle n'a mieux parlé de la nature que celle femme du monde qui se trouvait si à l'aise dans les salons et semblait uniquement faite pour s'y plaire. Elle court àLivry aux premiers beaux jours pour y jouir « du triomphe du mois de mai. » pour y entendre « le rossignol, le coucou et la fauvette qui ouvrent le printemps dans les forêts. » Mais Livry est trop mondain encore; il lui faut une solitude plus complète, et elle va gaiement s'enfermer sous ses grands arbres de Bretagne. Pour le coup, ses amis do Paris croient qu'elle va mourir' d'ennui, n'ayant plus de nouvelles à répéter, plus de beaux esprits à entretenir. Mais elle a emporté avec elle quelque sérieuse morale de Nicole; elle a retrouvé parmi les livres délaissés, dont on sait que la campagne est le dernier asile, ainsi que des vieux meubles, quelque roman de sa jeunesse qu'elle relit en se cachant et où elle est étonnée de se plaire encore. Elle cause avec ses gens, et de même que Cicéron préférait la société des paysans à celle des élégants de province, elle aime mieux entretenir Pilois, son jardinier, que « plusieurs qui ont conservé le litre de chevaliers au parlement de Rennes. » Elle se promène dans son mail, sous ces allées solitaires où les arbres couverts de belles devises semblent se parler l'un à l'autre; elle trouve enfin tant d'agrément dans son désert qu'elle ne peut pas se décider à le quitter; et cependant il n' y a

pas de femme qui aime plus Paris. Une fois qu'elle y est revenue, elle est tout entière aux charmes de la vie mondaine. Ses lettres en sont pleines. Elle se livre si facilement aux impressions qu'elle reçoit qu'on peut presque dire, en les lisant, quelles lectures elle vient de faire, à quels enireliens elle vient d'assister, et de quels salons elle sort. On voit bien, lorsqu'elle répète si agréablement à sa fdle les commérages de la cour, qu'elle vient d'entretenir la gracieuse, la spirituelle Mme de Coulanges, qui les lui a racontés. Quanc elle parle d'une façon si attendrissante de Turenne, c'est qu'elle quitte Ihôtel de Bouillon où la famille du prince pleure avec sa mort sa fortune ébranlée. Elle se prêche, elle se sermonne elle même avec Nicple, mais ce, n'est pas pour longtemps. Que son fils survienne et lui raconte quelqu'une de ces aventures galantes dont il a été le héros ou la victime, la voilà qui se jette hardiment dans les récits les plus scabreux, sauf à dire un peu plus loin : ^ Monsieur Nicole, ayez pitié de nous! » Tout se tourne en morale, quand elle vient de visiter La Rochefoucault; elle fait des leçons à propos de tout, elle voit partout quelque image de la vie et du cœur humain, jusque dans ce bouillon de vipère qu'on va servir à Mme de La ■Fayette souffrante. Celle vipère qu'on ouvre, qu'on écorche, et qui remue toujours, ne ressemble t-elle pas aux vieilles passions? «c Que ne leur fait-on pas? On leur dit des injures, des rudesses, des cruautés, des mépris, des querelles, des plaintes, des rages, et toujours elles remuent. On ne saurait en voir la fin. On croit que quand on leur arrache le cœur, c'en est fait, et qu'on n'en entendra plus parler. Pas du tout : elles sont toujours en vie; elles remuent toujours. » Celle facilité qu'elle a d'être émue, qui lui fait adopter si vite les sentiments des gens qu'elle fréquente, lui fait sentir aussi le contre-coup des grands événements auxquels

elle assiste. Le style de ses lettres s'élève quand elle les raconte, et, comme Gicéron, elle devient éloquente, sans y songer. Quelque admiration que me causent la grandeur des pensées et la vivacité des tours dans ce beau morceau de Gicéron sur Gésar que je citais tout à l'heure, je suis encore plus touché, je l'avoue, de la lettre de Mme de Sévigné sur la mort de Louvois, et je trouve plus de hardiesse et d'éclat dans ce dialogue terrible qu'elle établit entre le ministre qui demande grâce et Dieu qui refuse.

Ge sont là d'admirables qualités, mais elles amènent aussi quelques inconvénients avec elles. Les impressions si rapides sont quelquefois un peu légères. Quand on se laisse emporter par une imagination trop vive, on ne se donne pas le temps de réfléchir avant de parler, et l'on s'expose à changer souvent d'opinion. C'est ainsi que Mme de Sévigné s'est plus d'une fois contredite. Seulement comme elle n'est qu'une femme du monde, ses contradictions ont peu de gravité, et nous ne songeons pas à lui en faire un crime. Que nous importe en elïet qu'elle ait varié dans ses jugements sur Fléchier et sur Mascaron, qu'après avoir admiré sans réserve la Princesse de Clèves, quand elle la lit toute seule, elle s'empresse d'y trouver miîle défauts dès que son cousin Bussy la condamne'? Mais Gicéron est un homme politique, et il est tenu d'être plus grave. On exige surtout de lui qu'il ait de la suite dans ses opinions; or, c'est précisément ce que la vivacité de son imagination lui permet le moins. Il ne s'est jamais piqué d'être fidèle à lui-même. Quand il apprécie les événements ou les hommes, il lui arrive de passer sans scrupule en quelques jours d'un extrême à l'autre. Dans une lettre de delà fin d'octobre, Gaton est traité d'excellent ami {amicissimus), et on se déclare très-satisfait de la façon dont il s'est conduit. Au commencement de no-

vembre, on l'accuse d'avoir été honteusement malveillant dans la même affaire >. C'est que Cicéron ne juge »uère que par ses impressions, et dans une âme mobile comme la sienne, les impressions se succèdent vite, aussi vives, mais très-différentes.

Un autre danger, plus grand encore, de cette intempérance d imagination qui ne sait pas se gouverner, c'est qu'elle peut donner de ceux qui s'y livrent l'opinion la plus mauvaise et la plus fausse. Il n'y a de gens parfaits que dans les romans. Le bien et le mal sont tellement mêlés ensemble dans notre nature qu'on les rencontre rarement l'un sans l'autre. Les caractères les plus fermes ont leurs défaillances ; il entre dans les plus belles actions des motifs qui ne sont pas toujours très-honorables ; nos meilleures atïeclions ne sont pas entièrement exemptes d égoïsme ; des doutes, des soupçons injurieux troublent parfois les amitiés les plus solides ; il peut se faire qu'à certains moments des convoitises, des jalousies, dont on rougit le lendemain, traversent rapidement l'âme des plus honnêtes gens. Les prudents et les habiles renferment soigneusement en eux tous ces sentiments qui ne méritent pas de voir le jour; ceux comme Cicéron qu'emporte la vivacité de leurs impressions parlent, et ils ont grand tort. La parole ou la plume donne plus de force et de consistance à ces pensées fugitives. Ce n'étaient que des éclairs ; on les précise, on les accuse en les écrivant ; elles prennent une netteté, un relief, une importance qu elles n'avaient pas dans la réalité. Ces faiblesses d'un moment, ces soupçons ridicules qui naissent d'une blessure d'amour-propre, ces courtes violences qui se calment dès qu'on réfléchit, ces injustices qu'arrache le dépit, ces bouffées d'ambition que la raison s'empresse de désa-

» Ad Alt., vu. 1 et 2.

vouer, une fois qu'on les a confiées à un ami, ne pé rissent plus. Un jour, un commentateur curieux étudiera ces confidences trop sincères, et il s'en servira pour tracer de l'imprudent qui les a faites un portrait à effrayer la poslérilé. Il prouvera , par des citations exactes et irréfutables, qu'il était mauvais citoyen et méchant ami, qu'il n'aimait ni son pays ni sa famille, qu'il était jaloux des honnêtes gens et qu'il a trahi tous les partis. Il n'en est rien cependant, et un esprit sage ne se laisse pas abuser par l'artifice de ces citations perfides. Il sait bien qu'on, ne doit pas prendre à la lettre ces gens emportés ni croire trop à ce qu'ils disent. Il faut les défendre contre eux-mêmes, refuser de les écouter quand la passion les égare, et distinguer surtout leurs sentiments véritables et persistants de toutes ces exagérations qui ne durent pas. Voilà pourquoi tout le monde n'est pas propre à bien comprendre les lettres; I tout le monde ne sait pas les lire comme il faut. Je me ' défie de ces savants qui, sans aucune habitude des hommes, sans aucune expérience de la vie, prétendent \ juger Cicéron d'après sa correspondance. Le plus souvent ils le jugent mal. Ils cherchent l'expression de sa pensée dans ces politesses banales que la société exige et qui n'engagent pas plus ceux qui les font qu'elles ne trompent ceux qui les reçoivent. Ils traitent de lâches compromis ces concessions qu'il faut bien se faire quand on veut vivre ensemble. Ils voient des contradictions manifestes dans ces couleurs différentes qu'on donne à son opinion suivant les personnes auxquelles on parle. Ils triomphent de l'imprudence de certains aveux ou de la fatuité de certains éloges, parce qu ils ne saisissent pas la fine ironie qui les tempère. Pour bien apprécier toutes ces nuances, pour rendre aux choses leur importance véritable, pour être bon juge de la portée de ces phrases qui se disent avec un demi-sourire et ne signi-

fieiil pas toujours tout ce qu'elles semblent dire, il faut avoii' plus d'habitude de la vie qu'où n'en prend d'ordinaire dans une université d'Allemagne. S'il faut dire ce que je pense, dans cette appréciation délicate, je nie fierais peut-être encore plus à un homme du monde qu'à un savant.

Cicéron n'est pas le seul que cette correspondance nous fasse connaître. Elle est pleine de détails curieux sur tous ceux qui furent avec lui en relations d'atTaires ou d'amitié. Cotaient les plus illustres personnages de ce temps, ceux qui ont joué les premiers rôles dans la révolution qui mit fin à la république romaine. Personne ne mérite plus qu'eux d'être étudié. Il faut remarquer ici, qu'un défaut de Gicéron a grandement servi la postérité. S'il s'agissait de quelque autre, par exemple de Caton, que de gens dont les lettres manqueraient dans cette correspondance 1 Les vertueux seuls y tiendraient quelque place, et Dieu sait que le nombre n'en était pas alors bien considérable. Mais, par bonheur, Cicéron était beaucoup plus traitable et n'apportait paf^, dans le choix de ses amitiés, les scrupules rigoureux de Caton. Une sorte de bienveillance naturelle le rendait accessible aux gens de toute opinion ; sa vanité lui faisait chercher partout des hommages. Il avait un pied dans tous les parti.* ; c'est un grand défaut pour un politique, et les ma..ns de son temps le' lui ont amèrement reproché, mais un défaut dont nous profitons : delà vient que tous les partis sont représentés dans sa correspondance. Celte humeur complaisante l'a quelquefois rapproché des gens dont les opinions lui étaient le plus contraires. Il s'est trouvé à certains moments en relation étroite avec les plus mauvais citoyens, avec ceux qu'à une autre époque il a flétris de ses invectives. Il nous reste encore des lettres qu'il à reçues d'Antoine, de Dolabella, de Curion, et ces let-

très sont pleines de témoignages de respect et d'amitié. Si la correspondance remontait plus haut, il est probable que nous en aurions aussi de Catilina; et, franchement, je les regrette ; car, si l'on veut bien juger de l'étal d'une société comme du tempérament d'un homme, il ne suffit pas d'examiner les parties saines, il faut manier et sonder jusqu'au fond les parties impures et gâtées. Ainsi tous les hommes importants de celfe époque, quelque conduite qu'ils aient tenue, de quelque parti qu'ils soient, ont fréquenté Cicéron. Le souvenir de tous se retrouve dans sa correspondance. Quelquesunes de 'leurs lettres existent encore ; on a une grande partie de celles que Cicéron leur a écrites. Les détails intimes qu'il nous donne sur eux, ce qu'il nous dit de leurs opinions, de leurs habitudes, de leur caractère nous permet d'entrer familièrement dans leur vie. Grâce à lui, tous ces personnages que l'histoire nous dépeint confusément reprennent leur figure originale ; il semble les rapprocher de nous, il nous fait faire connaissance avec eux; et quand nous avons lu sa correspondance, nous pouvons dire que nous venons [de visiter toute la société romaine de son temps.

Le but qu'on se propose dans ce livre est d'étudier de près quelques-uns de ces personnages, ceux surtout qui ont été le plus mêlés aux grands événements politiques de cette époque. Mais avant de commencer cette étude, il est une ferme résolution au'il convient de prendre : c'est de n'y pas trop apporter les préoccupations de notre temps. Il est assez d'usage aujourd'hui d'aller demander à l'histoire du passé des armes pour les luttes du présent. Le succès est aux allusions piquantes, aux rapprochements ingénieux. Peut-être l'antiquité romaine n'est-elle tant à la mode que parce qu'elle fournit aux partis politiques un champ de bataille commode, et surtout moins dangereux, où sous des costumes anciens

combattent Tes passions du jour. Si l'on cite à fout propos les noms de César et de Pompée, de Galon et de Brulus, il ne faut pas que ces grands hommes soient trop fiers de cet honneur. La curiosité qu'ils excitent n'est pas tout à (ait désintéressée, et quand on parle d'eux, c'est presque toujours pour aiguiser une épigramme ou assaisonner une flatterie. Je veux me garder de ce travers. Ces illuslres morts me semblent mériter mieux que de servir d'instruments aux querelles qui nous divisent, el je respecte assez leur mémoire et leur repos pour ne pas les trahier dans l'arène de nos discussions journalières. Il ne faut jamais oublier que c'est outrager l'hisloire que de la mettre au service des intérêts changeants des partis, et qu'elle doit être, suivant la belle expression de Thucydide, une œuvre (aile pour réternilé.

Une (ois ces précautions prises, pénétrons, avec les lettres de Cicéron, dans la société romaine de cette grande époque, et commençons par étudier celui qui s'offre, de si bonne grâce, à nous en faire les honneurs.

DANS LA VIE PUBLIQUE El' DANS LA ME PRIYÉE

La vie publique de Cicéron est d'ordinaire sévèrement jugée par les hisloriens de nos jours. Il paye la peine de sa modération. Comme on n'éludie plus cette époque qu'avec des arrière-pensées politiques, un homme comme lui, qui a essayé de fuir toute extrémité, ne satisfait pleinement personne. Tous les partis s'entendent pour iallaquer", de tous les côtés on le raille ou ou l'insulte. Les partisans fanatiques de Brutus l'accusent d'être timide, les amis passionnés de César l'appellent un sot. C'est encore en Angleterre et chez nous qu'il est le moins malmené *. Les traditions classiques ont été là plus respectées qu'ailleurs; les savants persistent davantage dans leurs vieilles habitudes, dans leurs anciennes admirations, et au milieu de tant de' bouleversements la critique au moins est demeurée conservatrice. Peut-être aussi celte indulgence qu'on témoigne à Cicéron dans ces deux pays vient-elle de l'habitude qu'ils ont de la

1 Forsyth. Life of Cicero. London, Murray, 1864. — Merivalo, Hlst. of Ihe Roman under the emp.., t. I et II.

vie politique. Quand on a vécu dans la pratique des affaires, au milieu des manœuvres des partis, on est plus disposé à comprendre les sacrifices que peuvent exiger d'un homme d'État les nécessités du moment, l'intérêt de ses amis, le salut de sa cause. Au contraire en devient trop dur pour lui quand on ne juge sa conduite qu'avec ces théories inflexibles qu'on imagine dans la solitude, et qui n'ont pas subi l'épreuve de la vie. Voilà sans doute pourquoi les savants de l'Ail' magne lui font une si rude guerre. A l'exception de M. Abcken i, qui le traite humainement, les autres sont sans pitié. Drumann 2 surtout ne lui passe rien. Il a fouillé ses œuvres et sa vie avec la minutie et la sagacité d'un homme d'affaires qui cherche les éléments d'un procès. C'est dans cet esi)rit de malveillance consciencieuse qu'il a dépouillé toute sa correspondance. Il a courageusement résisté au charme de ces confidences intimes qui nous font admirer l'écrivain et aimer l'homme malgré ses faiblesses, et, en opposant l'un à l'autre des fragments détachés de ses lettres et de ses discours, il est parvenu à dresser un acte d'accusation en règle où rien n'est omis, et qui tient presque un volume. M. Mommsen * n'est guère plus doux, seulement il est moins long. Comme il voit les choses de haut, il ne se perd pas dans le détail. En deux de ces pages serrées et pleines de faits, comme il sait les écrire, il a trouvé moyen d'accumu'er plus d'outracres pour Cicéron que n'en contient tout le volume de Drumann. On y voit notamment que ce prclendo homme d'État n'était qu'un égoïste et un myope, et que ce grand écrivain ne se compose que d'un feuilletoniste et d'un avocat. Voilà bien la même plume qui vient d'appeler Calon un don Quichotte

»Abeken, Cicero in seinen Bricfcn. Haanover, 4835. — 2 Drumann, Geschichte Roms, etc., t. V et VL — » llommsen, Romhche Geschichte. t. IIL

et Pompée un caporal. Comme il est toujours préoccupé du présent dans ses études du passé, on dirait qu'il poursuit dans l'aristocratie romaine les hobereaux de la Prusse et qu'il salue d'avance dans César ce despote populaire dont la main ferme peut seule donner à l'AUem.'igne son unilé.

Qu'y a-t-il de vrai dans ces violences? Quelle confiance doit-on avoir dans ces hardiesses d'une critique révolutionnaire? Quel jugement faut-il porter sur la conduite politique deCicéron? L'étude des faits va nous l'apprendre.

Trois causes contribuent d'ordinaire à former les opinions politiques d'un homme, sa naissance, ses réflexions personnelles et son tempérament. Si je ne parlais pas seulement ici des convictions sincères, j'en ajouterais vok.nliers une quatrième, qui fait plus de conversions encore que les autres, l'intérêt, c'est-à-dire ce penchant qu'on éprouve, pres([ue malgré soi, à trouver que le parti le plus avantageux est aussi le plus juste, et à conformer ses sentiments aux positions qu'on occupe ou à celles qu'on souhaite. Cherchons à démêler quelle fut l'influence de ces causes sur les préférences politiques et la conduite de Cicéron.

Longtemps à Rome la naissance avait souverainement décidé des opinions. Dans une ville où les traditions étaient si respectées, on héritait des idées de ses pères comme de leurs biens ou de leur nom, et l'on mettait son honneur à continuer fidèlement leur politique; mais au temps de Cicéron ces coutumes commençaient à se perdre. Les familles les plus anciennes ne se faisaient plus scrupule de manquer à leurs engagements héréditaires. Dans le parti du sénat, on trouve' alors bien des

noms qui s'étaient illustrés à défendre les intérêts du peuple, et le démagogue le plus audacieux de cette époque s'appelait Glodius. En aucun temps, du reste, Cicéron n'aurait pu trouver une direction politique dans sa naissance. Il n'appartenait pas à une famille connue. Il était le premier de tous les siens qui s'occupât des affaires publiques, et le nom qu'il portait ne l'engageait d'avance dans aucun parti. Enfin il n'était pas né à Rome. Son père habitait un de ces petits municipes de la campagne dont les beaux esprits se moquaient volontiers, parce qu'on y parlait un latin douteux et qu'on y connaissait mal les belles manières, mais qui n'en faisaient pas moins la force et l'honneur de la république. Ce peuple grossier, mais vaillant et sobre, qui occupait les pauvres villes délaissées de la Campanie, du Lalium, de la Sabine, et chez qui les habitudes de la vie rustique avaient conservé quehpie reste des anciennes vertus ', était bien véritablement le peuple romain. Celui qui remplissait les rues ef les places de la grande ville, qui perdait son temps au théâtre , qui figurait dans les émeutes du forum et vendait sa voix au champ de Mars, n'était qu'un ramassis d'affranchis et d'étrangers, et l'on ne pouvait apprendre avec lui que le désordre, l'intrigue et la corruption. La vie était plus honnête et plus saine -dans les municipes. Les citoyens qui les habitaient restaient étrangers à la plupart des questions qui s'agitaient à Rome, cl le bruit des affaires publiques ne [larvenail guère jusqu'à eux. On les voyait quelquefois arriver au champ de Mars ou sur le forum, quand il s'agissait de voler pour quelqu'un de leurs compatriot-es ou de le défendre par leur présence devant les tribunaux; mais d'ordinaire ils ne se souciaient pas d'exercer leurs droits et restaient chez eux. Ils n'en étaieul pas moins

» ProRosc. A)aer., 16.

dévoués à leur pays, jaloux de leurs privilèges, même quand ils n'en faisaient rien, fiers du litre qu'ils portaient de citoyens romains, et fort attachés au gouvernement républicain qui le leur avait donné. La république cî^ait conservé pour eux son prestige parce qu'en vivant loin d'elle ils en voyaient moins les faiblesses, et qu'ils se souvenaient toujours de son ancienne gloire. C'est au milieu de ces populations rustiques, arriérées dans leurs idées comme dans leurs manières, que s'écoula l'enfance de Cicéron. Il apprit d'elles à ainier le passé plus qu à connaître le présent. Ce fut la première impression et le premier enseignement qu'il reçut des lieux comme des gens parmi lesquels il passa ses jeunes années. Il a parlé plus tard avec attendrissement de cette modeste maison que son aïeul avait ( onstruite près du Liris, et qui rappelait par sa simplicité austère celle '.lu vieux Curius '. Il me semble que ceux qui l'habitaient devaient se croire reportés à un siècle en arrière, et qu'en les faisant vivre avec les souvenirs du passé, elle leur donnait l'habitude et le goût des choses anciennes. Voilà sans doute ce que Cicéron doit à sa naissance, s'il lui doit qu.lque chose. Il a pu prendre dans sa famille le respect du passé, l'amour de son pays et une préférence instinctive pour le gouvernement républicain; mais il n'y trouva pas de tradition précise ni d'engagement positif avec aucun parti. Quand il entra dans la vie politique, il fut forcé de se décider seul, grande épreuve pour un caractère irrésolu ! et pour choisir entre tant d'opinions contraires il lui fallut de bonne heure étudier et réfléchir.

Cicéron avait consigné le résultat de ses réflexions et de ses études dans des écrits politiques dont le plus important, la République ^ ne nous est parvenu que

» De lr,j , a, t.

très-mulilé. Ce qui en reste nous montre qu'il est là, comme partout, disciple fervent des Grecs. C'est à Platon qu'il s'attache de préférence, et son admiration esl si vive pour lui qu'il voudrait souvent nous faire croire 1 qu'il se contente de le traduire. En général, Cicéron ne ! paraît pas se soucier beaucoup de la gloire d'être original. C'est à peu près la seule vanité qui lui manque. [1 y a même à ce propos, dans sa correspondance, un aveu singulier, dont on a fort abusé contre lui. Pour faire comprendre à son ami Atticus comment ses ouvrages lui coûtent si peu de peine, il lui dit : « Je ne fournis que les mots, dont je ne manque pas ^ ; )) mais Gicéron, contre son habitude, s'est ici calomnié. II n'es! oas traducteur aussi servile qu'il voudrait le faire croire, et dans ses ouvrages politiques notamment la dilTérence est grande entre Platon et lui. Leurs livres portent bien îe même titre, mais dès qu'on les a ouverts, on s'aperçoit qu'au fond ils ne se ressemblent pas. C'est le propre d'un philosophe spéculatif comme Platon de viser en toute chose à l'absolu. S'il veut faire une constitution, au lieu d'étudier d'abord les peuples qu'elle doit régir, il part d'un principe de la raison et le suit avec une rigueur inflexible jusque dans ses dernières conséquences. Il arrive ainsi à former un de ces systèmes politiques où tout se lient et s'enchaîne, et qui, par leur admirable unité, charment l'esprit du sage qui les étudie, comme la régularité d'un bel édifice séduit les yeux qui le regardent. Malheureusement ces sortes de ji^ouvernements, imaginés dans des réflexions solitaires ot fondus tout d'une pièce, sont d'une application difficile. Quand on veut les mettre en pratique, il survient de tous côtés des résistances auxquelles on ne s'atten- «iait pas. Les traditions des peuples, leur caractère,

i Ad Au., XII, 52.

leurs souvenirs, toutes les forces sociales, dont on n'a pas tenu compte, ne veulent pas se soumettre aux lois rigoureuses qu'on leur impose. On s'aperçoit alors qu'on ne les façonne pas comme on veut, et puisqu'elles refusent absolument de céder, il faut bien qu'on se résigne à modifier cette constitution qui semblait si belle quand on ne s'en servait pas. Mais ici encore l'embarras est grand. Il n'est pas facile de rien changer dans ces sortes de systèmes serrés et logiques où tout est si habilement lié que la moindre pièce qu'on dérange ébranle le reste. D'ailleurs les philosophes sont naturellement impérieux et absolus; ils n'aiment pas qu'on les contrarie. Pour éviter ces oppositions qui les impatientent, pour échapper autant que possible aux exigences de la réalité, ils imitent cet Athénien dont parle Aristophane, qui, désespérant de trouver ici-bas une république qui lui convînt, allait en chercher une à sa fantaisie jusque dans les nuages. Eux aussi construisent des cités en l'air, c'est-à-dire des républiques idéales gouvernées par des lois imaginaires. Ils rédigent des constitutions admirables, mais qui ont le tort de ne s'appliquer à aucun pays en particulier, parce qu'elles sont faites pour le genre humain tout entier.

Ce n'est pas ainsi qu'agit Cicéron. Il connaît le public auquel il s'adresse, il sait que cette race froide et sensée, la plus prompte à prendre les choses par leur côté pratique, serait peu satisfaite de toutes ces chimères. Aussi s'égare-t-il moins dans ces rêves de l'idéal et de l'absolu. Il n'a pas la prétention d'écrire des lois pour tout l'univers; il songe surtout à son pays et à son temps, et, quoiqu'il ait l'air de tracer le plan d'une république { parfaite, c'est-à dire qui ne peut pas exister, on voit* bien qu'il a les yeux sur une constitution qui existe réellement. Voici quelles sont à peu près ses théories politiques. Des trois formes de gouvernement qu'où

distingue d'ordinaire, aucune ne le contente tout à fait quand elle est isolée. Je n'ai pas besoin de parler du gouvernement absolu d'un seul, il est mort pour s'y être opposé 1. Les deux autres, le gouvernement de tous ou de quelques uns, c'est-à-dire l'aristocratie et la démocratie, ne lui semblent pas non plus sans défauts. 11 est difficile qu'on s'accommode tout à fait de l'arislocralie quand on n'a pas l'avantage d'être de grande maison. Celle de Uome, malgré les qualités qu'elle déploya dans la conquête et le gouvernement du monde, était comme les autres impertinente et exclusive. Les échecs qu'elle avait subis depuis un siècle, sa décadence visible et le sentiment qu'elle devait avoir de sa fin prochaine, loin de guérir son orgueil, le rendaient intraitable. Il semble que les préjugés devienne'nt plus obstinés et plus étroits quand ils n'ont plus que quelque temps à vivre. On sait comment nos émigrés, en présence de la révolution victorieuse, usaient leurs dernières forces à de vaines luttes de préséance. De même la noblesse romaine, au moment où le pouvoir lui échappait, sem-

1 On a remarqué que, dans sa R'ipublique , Cicéron parle avec beaucoup d'estime et même une sorte d'attendrissement de la royauté, ce qui ne laisse pas de surprendre chez un républicain comme lui; mais il entend par là une sorte de gouvernement patriarcal et primitif, et il exige tant de vertus du roi et de ses sujets, qu'on voit bien qu'il ne croit pas que cette royauté soit facile ou même possible. Il ne faut donc pas admettre, comme on l'a fait, que Cicéron voulait annoncp'.' et approuver par avance la révolution que César accomplit quelques années plus tard Au contraire, il indique en termes très-vifs ce qu'il pensera de César et de son gouvernement, quand il attaque ces tyrans, avides 'je domination, qui veulent gouverner seuls, au mépris des droits du peuple. « Le tyran peut être clément, ajoute-t-il; mais qu'importe d'avoir un maître indulgent ou un maître barbare? Avec l'un et l'autre, on n'en est pas moins esclave. » [De llcp., i, 33.)

blait prendre à lâche d'exagérer ses défauts et de décourager par ses dédains les honnêtes gens qui s'offraient à la défendre. Cicéron se sentait attiré vers elle par ce goût qu'il avait pour la distinction des manières et pour les plaisirs élégants; mais il ne pouvait pas se faire à ses insolences. Aussi, même en la servant, a-t-il toujours conservé contre elle des rancunes de bourgeois mécontent. Il savait bien qu'elle ne lui pardonnait pas sa naissance et qu'on l'appelait un parvenu Qiomo novus), en revanche, il ne tarissait pas de railleries contre ces gens heureux qui sont dispensés d'avoir du mérite, qui n'ont pas besoin de prendre de la peine, et à qui les premières dignités de la république viennent en dormant (quihus omnia populi romani bénéficia dormientibiis deferuntur i).

Mais si l'aristocratie lui plaisait peu, il aimait encore moins le gouvernement populaire. C'est le pire de tous, disait-il avant Corneille ^, et en le disant il suivait l'opinion de la plupart des philosophes grecs, ses maîtres. Presque tous ont manifesté une grande aversion pour la démocratie. Non -seulement la nature de leurs études poursuivies dans le silence et la solitude les éloignait de la foule, mais ils la tuyaient avec soin, de peur qu'elle ne leur communiquât ses erreurs et ses préjuges. Leur préoccupation constante était de se tenir en dehors et au-dessus d'elle. L'orgueil que cet isolement même nourrissait en eux les empêchait de voir un égal dans un homme du peuple, étranger à ces études dont ils étaient si fiers. Aussi répugnaient-ils à la souveraineté du nombre, /jui donne la même importance à un ignorant et à un sage. Cicéron dit positivement que l'égalité entendue de cette façon est la plus grande de toutes les inégalités, ipsa œquitas iniquissima est 3, Ce n'é-

» In Verr. act. sec, v, 70. — « De Bep., i, 26. — » De Rcp., 1,34.

tait pas le seul reproche, ni même le plus grand que les philosophes grecs et Cicéron avec eux faisaient à la démocratie. Ils trouvaient qu'elle est de sa nature agitée et tumultueuse, ennemie du recueillement, et qu'elle n'offre pas au savant et au sage ces beaux loisirs qui leur sont nécessaires pour les ouvrages qu'ils méditent. Quand Cicéron songeait au gouvernement populaire, il n'avait à l'esprit que luttes et combats. Il se rappelait les séditions plébéiennes et les scènes orageuses du forum. Il croyait entendre ces plaintes naenaçantes des débiteurs et des dépossédés qui pendant trois siècles troublèrent le repos des riches. Quel moyen, parmi ces tempêtes, de se livrer à des travaux qui réclament le calme et la paix? Les plaisirs de l'esprit sont à chaque instant interrompus dans ce régime de violence qui arrache sans cesse les honnêtes gens au silence de leur bibliothèque pour les jeter sur la voie publique. Cette vie tumultueuse et incertaine ne pouvait pas convenir à un ami aussi résolu de l'étude, et si la morgue des grands seigneurs le rejetait quelquefois vers le parti populaire, la haine de la violence et du bruit ne lui permettait pas d'y rester.

Quelle était doxic la forme de gouvernement qui lui semblait la meilleure 7 II le dit très-nettement dans sa République, celle qui les réunit toutes dans un juste équilibre. « Je veux, dit-il, qu'il y ait dans l'Etat un pouvoir suprême et royal, qu'une autre part soit réservée à l'autorité des premiers citoyens, et que certaines choses soient abandonnées au jugement et à la volonté du peuple i. » Or, ce gouvernement mixte et tempéré, qui contient les qualités des autres, n'est pas, selon lui, un système imaginaire, comme la réjmblique de Platon. Il existe et il fonctionne; c'est celui de son pays. Cette

• De Rcp., I, 45.

LA VIE PUBLIQUE DE CICÉRON 3o

opinion a élé fort attaquée. M. Mommsen la trouve aussi peu conforme à la philosophie qu'à l'histoire. Il est certain qu'à la prendre dans sa rigueur elle est plus palriolique que juste. C'est aller bien loin que de nous donner la constitution romaine pour un modèle irréprochable et de fermer les yeux sur ses défauts au moment où elle périssait par ses défauts mêmes. Cependan! il faut bien reconnaître qu avec toutes ses imperfections elle n'en était pas moins une des plus sages des temps anciens, qu'aucune peut-être n'avait fait encore autant d'efforts pour satisfaire aux deux grands besoins des sociétés, Tordre et la liberté. On ne peut pas nier non plus que son principal mérite ne consiste à essayer de réunir les diverses formes de gouvernement et à les concilier ensemble malgré leurs oppositions apparentes : Polybe l'avait aperçu avant Cicéron; et ce mérite, elle le tient de son origine même et de la façon dont elle s'est formée. Les constitutions de la Grèce avaient été presque toutes l'improvisation d'un homme; celle de Rome fut l'œuvre du temps. Cette pondération savante des pouvoirs qu'admirait tant Polybe n'avait pas été imaginée par une volonté prévoyante. Il ne s'était pas trouvé un législateur aux premiers temps de Rome qui réglât d'avance la part que chaque élément social devait avoir dans la combinaison générale; c'étaient ces éléments qui se l'étaient faite à eux-mêmes. Les séditions plébéiennes, les luttes acharnées du tribmiat contre les patriciens, qui épouvantaient Cicéron, avaient précisément contribué plus que tout le reste à achever cette constitution qu'il admire. Après un combat de près de deux siècles, quand ces Torces opposées s'aperçurent qu'elles ne pouvaient pas se détruire, elles se résignèrent à s'unir, et des etîorts qu'elles firent pour s'accommoder ensemble sortit un gouvernement imparfait sans doute, — peut-il y en avoir de parfait "i^ — mais qui n'en reste pas

moins le meilleur peut-être de l'ancien monde. Il est bien entendu que ce n'était pas à la constitution romaine telle qu'elle était de son temps que Cicéron donnait tous ces éloges. Son admiration remontait plus haut. Il reconnaissait qu'elle avait été profondément modifiée depuis les Gracques, mais il croyait qu'avant d'avoir subi ces altérations elle était irréprochable. C'est ainsi que les études et les réflexions de son âge mûr le ramenaient à ces premières impressions qu'il avait gardées de son enfance, et qu'elles fortifiaient en lui l'amour des anciens temps et le respect des anciens usages. A mesure qu'il avança dans la vie, tous ses mécomptes et tous ses malheurs le rejetèrent encore de ce côté. Plus le présent était triste et l'avenir menaçant, plus À] se retournait avec regret vers le passé. Si on lui avai( jemandé en quel temps il aurait voulu naître, je crois qu'il aurait choisi sans hésitai ion l'époque qui suivit les guerres puniques, c'est-à-dire le moment ou Rome, fière de sa victoire, assurée de l'avenir, redoutée du monde, entrevoit pour la première fois les beautés de la Grèce et commence à se laisser toucher par le charme des lettres et des arts. C'est le plus beau temps de Rome pour Cicéron, celui où il place de préférence la scène de ses dialogues. R aurait certainement aimé à vivre parmi ces grands hommes qu'il fait si bien oarler, auprès de Scipion, de Fabius et du vieux Galon, à côté de Lucilius et de Térence; et, dans ce groupe illustre le personnage dont la vie et le rôle devaient le plus le tenter, celui qu'il aurait voulu être, si l'on pouvait choisir son temps et se faire sa destinée, c'est le sage et savant Lselius i. Unir, comme lui, une grande situation

1 Dans celte curieuse lettre qu'il écrivit à Pompée après son consulat {ad fam., v, 7;, et où il semble lui proposer une sorte d'alliance, il lui attribue le rôle de Scipion ei prend pour lui celui de Laelius.

politique au culte des lettres, joindre à l'autorité souveraine de la parole quelques succès militaires que les plus grands preneurs des triomphes pacifiques ne dédaignent pas, arriver dans des temps calmes et réguliers aux premières dignités de la république, et après une vie honorable jouir longtemps d'une vieillesse respectée, voilà quel était l'idéal de Cicéron. Que de regrets et de tristesse n'éprouvait-il pas quand il retombait de ce beau rêve aux mécomptes de la réalité, et qu'au lieu de vivre au sein d'une république tranquille et dans la fa miliarité des Scipions, il lui fallait êlre le rival de Catilina, la victime de Clodius et le sujet de César!

Le 'tempérament de Cicéron eut, je crois, plus de part encore à ses prétérences politiques que sa naissance et ses réflexions. Il n'y a plus rien à apprendre à personne sur les faiblesses de son caractère ; on a pris plaisir à les mettre à nu, on les exagère même volontiers, et depuis Montaigne c'est un lieu commun chez nous que de s'en moquer. Je n'ai donc pas besoin de répéter ce qu'on a dit tant de fois, qu'il était timide, hésitant, irrésolu; je reconnais avec tout le monde que la nature l'avait fait homme de lettres bien plus qu'homme politique. Je crois seulement que cet aveu ne lui fait pas autant de tort qu'on pense, car il me semble que l'homme de lettres a souvent l'esprit plus complet, plus compréhensif, plus étendu que l'autre, et que c'est précisément celte étendue qui le gêne et le contrarie quand il met la main aux affaires. On se demande quelles sont les qualités qu'il faut avoir pour être un homme d'État; ne serait-il pas plus juste de chercher quelles sont celles dont il est bon de manquer, et n'esl-cepas quelquefois par des limites et des exclusions que la capacité politique se révèle? Une vue des choses trop line et trop pénétrante peut embarrasser un homme d'action, qui doit se décider vite, par la multitude des

raisons contraires qu'elle lui présente. Trop de vivacité d'imagination, en le promenant sur beaucoup de projets à la fois, l'empêche de se fixer sur aucun. L'obstination vient souvent de Télroitesse d'esprit, et c'est une des plus grandes vertus du politique. Une conscience trop exigeante, en le rendant trop difficile sur le choix de ses alliés, le priverait de secours puissants. Il faut qu'il se méfie de ces élans de générosité qui le portent à rendre justice même à ses ennemis : dans les luttes acharnées qui se livrent autour du pouvoir, on court le risque de se désarmer soi-même et de laisser prendre sur soi quelque avantage, si l'on a le malheur d'être juste et tolérant. Il n'y a pas jusqu'à celte rectitude naturelle de l'esprit, la première qualité d'un homme d'État, qui ne puisse devenir un danger pour lui. S'il est trop sensible aux excès et aux injustices de son parti, il le servira mollement. Pour que son dévouement soit à toute épreuve, il ne faut pas seulement qu'il les excuse, il doit être capable de ne pas les voir. Voilà quelques-unes des imperfections du cœur et de l'esprit par lesquelles il achète ses succès. S'il est vrai, comme je le crois, que dans le gouvernement d'un État l'homme politique réussisse souvent par ses défauts, et que ce soient ses qualités mômes qui fassent échouer l'homme de lettres, quand on dit qu'il n'est pas propre aux affaires, c'est presque un compliment qu'on lui fait.

On peut donc avouer, sans trop humilier Cicéron, que la vie publique ne lui convenait pas. Les raisons qui firent de lui un incomparable écrivain ne lui permettaient pas d'être un bon politique. Cette vivacité d'impressions, cette sensibilité délicate et irritable, source principale de son talent littéraire, ne le laissaient pas assez maître de sa volonté. Les choses avaient trop de prise sur lui, et il faut pouvoir se détacher d'elles pour les doininer. Son imagination mobile et féconde, en le

dissipant du tous les côtés à la fois, le rendait peu capable de desseins suivis. 11 ne savait pas assez s'abuser sur les hommes et s'étourdir sur les entreprises, aussi était-il sujet à des défaillances soudaines. Il s'est vanté souvent d'avoir prévu et prédit l'avenir. Ce n'était pas certainement en sa qualité d'augure, mais par une sorte de perspicacité lâcheuse qui lui montrait les conséquences des événements, et plutôt les mauvaises que les bonnes. Aux nones de décembre, quand il fit périr les complices de Calilina, il n'ignorait pas les vengeances auxquelles il s'exposait, et il prévoyait son exil : il eut donc ce jour-là, malgré les hésitations qu'on lui a reprochées, plus de courage qu'un autre qui, dans un moment d'exaltation, n'aurait pas vu le danger. Ce qui fut surtout pour lui une cause d'infériorité et de faiblesse, c'est qu'il était modéré, modéré par tempérament plus que par principes, c'est-à dire avec cette impatience nerveuse et irritée qui finit par employer la violence à défendre la moilération. 11 est rare qu'on évite tous les excès dans les luttes politiques. Ordinairement les partis sont in • justes dans leurs plaintes quand ils sont vaincus, cruels dans leurs représailles quand ils sont vainqueurs, et prêts à se permettre sans scrupule dès qu'ils le peuvent ce qu'ils blâmaient sévèrement chez leurs ennemis. S il est alors des gens dans le parti victorieux qui s'aperçoivent qu'on va trop loin, et qui osent le dire, il leur arrive inévitablement d'irriter contre eux tout le monde. On les accuse de timidité et d'inconstance, on dit qu'ils sont légers et changeants; mais ce reproche est-il bien niérilé? Cicéron s'est-il démenti lui-même lorsqu'après avoir défendu les malheureux que frappait l'aristocratie sous Sylla, il défendait, trente ans après, les victimes de la démocratie sous César? N'étail-il pas au contraire plus conséquent avec lui-même que ceux qui, après s'être plaints amèrement d'être exilés, exilèrent leurs

ennemis dès qu'ils en eurent le pouvoir? Seulement il faul avouer que, si ce vif sentiment de la justice honore un homme privé, il peut être dangereux pour un politique. Les partis n'aiment pas ces gens qui refusent de s'asF.ocier à leurs excès, et qui, au milieu de l'exagération générale, affichent la prétention de rester seuls dans la vraie mesure. Ce fut un malheur pour Cicéron de n'avoir pas de ces résolutions franches qui engagent pour toujours un homme dans son opinion, et de vouloir floller de lune à l'autre, parce qui voyait trop le bien et le mal de toutes. Il faut être bien sûr de soi pour essayer de se passer de tout le monde. Cet isolement suppose une décision et une énergie qui manquaient à Cicéron. S'il s'était attaché résolument à un parti, il y aurait trouvé des traditions et des principes fixes, des amis certains, une direction assurée, et il n'aurait eu qu'à se laisser conduire. Au contraire, en entreprenant de marcher seul, il risquait de se faire des ennemis de tous les autres et il n'avait pas devant lui de route tracée. Il suffit de parcourir les principaux événements de sa vie politique pour reconnaître que ce fut là l'origine d'une partie de ses malheurs et de ses fautes.

Ce que je viens de dire du caractère de Cicéron donne la raison de ses premières opinions politiques. C'est sous la domination de Sylla qu'il commença à paraître au forum. L'aristocratie était toute-puissante alors, et elle abusait étrangement de son pouvoir. Vaincue un moment par Marins, ses représailles avaient été terribles. Des massacres tumultueux et désordonnés n'avaient pas suffi à sacplère. Appliquant au meurtre même son génie froid etréguUer, elle avait imaginé les proscriptions, qui

n'étaient qu'une manière de réglementer l'assassinat. Après avoir pourvu ainsi à sa vengeance, elle s'était occupée à fortifier son autorité. Elle avait dépossédé de leurs biens les municipes les plus riches de l'Italie, exclu les chevaliers des tribunaux, diminué les attributions des comices populaires, dépouillé les tribuns du droit d'appel, c'est-à-dire qu'elle n'avait rien laissé debout à côté d'elle. Quand elle eut brisé toutes les résistances par la mort de ses ennemis et concentré tout le pouvoir en ses mains, elle déclara solennellement que la révolution était finie, qu'on allait revenir à un gouvernement légal, et « qu'on cesserait de tuer à partir des calendes de juin. » Mais malgré ces pompeuses déclarations les massacres continuèrent longtemps encore. Des assassins, protégés par les affranchis de Sylla, qui partageaient le profit avec eux, se répandaient le soir, dans les rues obscures et tortueuses de la vieille ville, jusqu'au pied du Palatin. Ils frappaient les gens riches qui rentraient chez eux, et, sous quelque prétexte, se faisaient adjuger leur fortune, sans que personne osât se plaindre. Tel était le régime sous lequel on vivait à Rome à l'époque où Ciccron plaida ses premières causes. Un modéré comme lui, à qui les excès répugnaient, devait avoir horreur de ces violences. Une tyrannie aristocratique ne pouvait pas plus lui convenir qu'une tyrannie populaire. En présence de tous ces abus d'autorité que se permettait la noblesse, il se sentit naturellement porté à tendre la main à la démocratie, et ce fut dans les rangs de ses défenseurs qu il fit ses premières armes.

Ses débuts furent pleins d'audace et d'éclat. Au milieu de cette terreur muette qu'entretenait le souvenir des proscriptions, il osa parler, et le silence universel donna plus de retentissement à sa parole. Son importance politique date de la défense de Roscius. Ce malheureux.

à qui on avait enlevé d'abord toute sa fortune et qu'on accusait ensuite d avoir assassiné son père, ne trouvait pas d'avocat. Cicéron se proposa pour le défendre. Il était jeune et inconnu, deux grands avantages quand on veut tenter de ces coups hardis, car l'obscurité diminue \e$ périls qu'ils font courir, et la jeunesse empêche de les apercevoir. Il n'eut pas de peine à démontrer l'innocence de son client qu'on accusait sans preuve; mais ce succès ne lui suffit pas. On savait que derrière l'accusation se cachait l'un des affranchis les plus puissants de Sylla, le riche et voluptueux Chrysogonus. Il se croyait sans doute protégé contres )es témérités de la défense par leffroi qu'inspirait son nom. Cicéron le traîna dans le débat. On retrouve dans son discours la trace de l'épouvante qui saisit les auditeurs quand ils entendirent prononcer ce nom redouté. Les accusateurs étaient interdits, la foule restait muette. Seul, le jeune orateur semble tranquille et maître de lui. Il sourit, il plaisante, il ose railler ces terribles gens que personne ne regardait en face, parce qu'on songeait toujours en les voyant aux deux mille têtes de chevaliers et de sénateurs qu'ils avaient fait couper. Il ne respecte même pas tout à (ait le maître lui-même. Ce surnom dlieuveux, que ses flatteurs lui avaient donné, devient ici l'occasion d'un jeu de mois. « Quel est l'homme assez heureux, dit-il, pour n'avoir pas quelque coquin dans son entourage i? » Ce coquin n'est autre c-ue le toutpuissant Chrysogojîus. Cicéron ne le ménage pas. Il dépeint son luxe et son arrogance de parvenu. Il le montre entassant dans sa maison du Palatin tous les objets précieux qu'il a enlevés à ses victimes, fatiguant le voisinage du bruit de ses chanteurs et de ses musiciens, « ou voltigeant sur le forum, les cheveux bien peignés et luisants

* Pro Rose. Amer., 8,

de parfums 1, » A ces plaisanteries se mêlent des accusations plus sérieuses. Le nom des proscriptions est quelquefois prononcé dans ce discours, le souvenir et l'impression qu'elles ont laissés se retrouvent partout. On sent que celui qui parle et qui les a vues en a l'âme encore tout occupée, et que l'horreur qu'il en a ressentie et dont il n'est pas le maître l'empêche de se taire, quelque péril qu'il y ait à parler. Celle émotion généreuse se fait jour à chaque moment, malgré la réserve qu'impose le voisinage des prescripteurs. Il ose dire^ en parlant de leurs victimes, qu'elles ont été atrocement égorgées, quoiqu'il fût d'usage de leur trouver toute sorte de crimes. Il voue à la haine et au mépris public les misérables qui se sont enrichis dans ces massacres, et par un jeu de mots qui fit fortune il les appelle « des coupeurs de lêle et de bourse 2. » Il demande enfin formellement qu'on mette un terme à ce régime dont rougit l'humanité; « sinon, ajoute -t-il, il vaudra mieux aller vivre parmi les bêtes féroces que de rester à Rome 3. »

C'est à quelques pas de l'homme qui avait ordonné les proscriptions, en face de ceux qui les avaient failes et qu en profilaient, que Cicéron parlait ainsi. Qu'on juge de l'efiel que devaienl produire ses paroles! Elles exprimaient les senlimenls secrets de tout le monde, elles soulageaient la conscience publique, forcée de se taire et humiliée de son silence. Aussi le paru démocratique éprouva-t-il depuis ce jour la plus vive sympathie pour cet éloquent jeune homme qui protestait avec tant de courage contre unrégimeodieux. C'est ce souvenirquijusqu'à son consulat lui conserva si fidèlement la faveur populaire. Toutes les fois qu'il souhaitait quelque magistrature, les citoyens accouraient en foule au champ de Mars

* Pro. Rose. Amer., 46. — ^ Pro Rose. Amer., 29. — ^ Pro Rose. A mer,, 52.

pour lui donner leurs suffrages. Aucun homme politique de ce temps, et il y en avait de bien plus grands que lui, n'est arrivé aussi facilement aux premières dignités. Caton a subi plus d'un échec. César et Pompée ont eu besoin de coalitions et de brigues pour être toujours heureux. Cicéron est presque le seul dont toutes les candidatures aient réussi du premier coup, et qui n'ait jamais été forcé de recourir aux moyens auxquels on demandait ordinairement le succès. Au milieu de ces marchés scandaleux qui livraient les honneurs aux plus riches, malgré ces traditions tenaces qui semblaient les réserver aux plus nobles, Cicéron, qui n'avait pas de naissance et qui avait peu de fortune, a toujours vaincu tous les autres. Il a été nommé questeur, édile; ii a obtenu la prélure urbaiue, qui était la plus honorable; il est arrivé au consulat la première fois qu'il l'a demandé, aussitôt que les lois lui permettaient d'y prétendre, sans qu'aucune de ces dignités ait rien coûté à son honneur ou à sa fortune.

Il importe de remarquer qu'au moment où il fut nommé préteur, il n" avait encore prononcé aucun discours politique. Jusqu'à l'âge de quarante ans, il ne fut que ce que nous appelons un avocat, et il n'éprouva pas le besoin d'être autre chose. L'éloquence judiciaire menait donc à tout; quelques succès brillants devant les tribunaux suffisaient pour pousser un homme dans les dignités publiques, et personne ne s'avisa de demander à Cicéron d'autre preuve de sa capacité pour les affaires au moment où on allait lui confier les premiers intérêts de son pays et l'investir du pouvoir souverain. Toutefois, si ce long séjour dans le barreau fut sans danger pour sa carrière politique, je ne crois pas qu'il ait été sans dommage pour son talent. Tous les reproches qu'on adresse, à tort sans doute, à l'avocat d'aujourd'hui étaient parfaitement mérités par l'avocat d'autrefois. C'est de

lui qu'on peut vraiment dire qu'il se chargeait indifféremment de toutes les causes, qu'il changeait d'opinion avec chaque procès, qu'il mettait son art et sa gloire à trouver d'excellentes raisons pour appuyer lous les sophismes. Jamais, dans les écoles antiques, le jeune homme qui s'exerçait à la parole n'entendait dire qu'il est nécessaire d'être convaincu et convenable de parler selon sa conscience. On lui apprenait qu'il y a différentes espèces de causes, celles qui sont honnéles et celles qui ne le sont pas {gênera caiisarum sunthonestum, turpe, etc.) i, sans avoir soin d'ajouter qu'il fallait éviter ces dernières. Au contraire , on lui donnait le goût de s'en charger de préférence, en exagérant le mérite qu'il y avait à y réussir. Après lui avoir appris comment on défend et on sauve un coupable, on n'hésitait pas à lui enseigner les moyens de déconsidérer un honnête homme. Telle était l'éducation que recevait l'élève des rhéteurs, et, une fois qu'il était sorti de leurs mains, il ne manquait pas une occasion d'appliquer leurs préceptes. Par exemple, il ne commettait pas la faute de garder quelque modération et quelque retenue dans ses attaques. En se condamnant à être juste, il se serait privé d'un élément de succès auprès de cette foule mobile et passionnée qui applaudissait aux portraits satiriques et aux invectives violentes. La vérité ne le préoccupait pas plus que la justice. C'était un précepte des écoles d'invenler, même dans les causes criminelles , des détails piquants et imaginaires qui réjouissaient l'auditoire [caiisam mendaciuncidis ad- %pergere 2). Cicéron cite avec de grands éloges quelquesuns de ces mensonges agréables qui ont peut être coûté l'honneur ou la vie à de pauvres gens qui avaient le malheur d'avoir des adversaires trop spirituels; et, comme

« AdHerenn., i, 3. — * De oral., n, 59.

il avait lui-même en ce genre l'imagination fertile, il ne se faisait pas faute d'avoir recours à ce moyen facile de réussir. Rien enfin n'était plus indifférent à l'avocat antique que d être en contradiction avec lui-même. On disait que l'orateur Antoine n'avait jamais voulu écrire aucun de ses plaidoyers, de peur qu'on ne s'avisât d'opposer à son opinion du jour celle de la veille. Cicéron n'avait pfis ces scrupules. Il a passé sa vie à se contredire, et ne s'en est jamais inquiété. Un jour qu'il disait trop ouvertement le contraire de ce qu'il avait autrefois soutenu, comme on le pressait d'expliquer ces brusques changements, il répondit sans s'émouvoir : « On se trompe si l'on croit trouver dans nos discours l'expression de nos opinions personnelles; ils sont le langage de la cause et des circonstances, et non celui de l'homme et de l'orateur i. » Yoilàau moins un aveu sincère; mais que ne perdent pas l'orateur et l'homme à changer ainsi de langage avec les circonstances! Ils apprennent à ne plus se soucier de mettre de l'ordre et de l'unité dans leur vie, à se passer de sincérité dans leurs opinions et de conviction dans leur parole, à faire pour le mensonge les mêmes dépenses de talent que pour la vérité, à ne considérer jamais que les besoins du moment et le succès de la cause présente. Yoilà les enseignements que le barreau de cette époque donnait à Cicéron. Il y séjourna trop longtemps, et quand il le quitta pour faire à quarante ans ses débuts dans l'éloquence politique, il ne put pas se délivrer des mauvaises habitudes qu'il y avait prises.

Est-ce à dire qu'on doive rayer Cicéron de la liste

des orateurs politiques? Si l'on donne ce nom à tout

homme dont la parole a quelque action sur les affaires

,de son pays, qui agit sur la foule pour l'entraîner ou sur

» Pro Cluent., W.

les honnêtes gens pour les convaincre, il me semble (liflicile de le refuser cà Cicéron. Il savait parler au peuple et s'en faire écouter. Il l'a quelquefois dominé dans ses emportements les plus furieux. Il lui a fait accepter ou même applaudir des opinions contraires à ses préférences. Il a paru l'arracher à son apathie et réveiller en lui, pour quelques moments, une apparence d'énergie et de patriotisme. Ce n'est pas sa faute si ses succès n'ont pas eu de lendemain, si après ces beaux triomphes d'éloquence la force brutale est restée maîtresse. Au moins a-t-il fait avec sa parole tout ce que la parole pouvait faire alors. Je reconnais cependant qu'il manque à son éloquence politique ce qui manquait à son caractère. Elle n'est nulle part assez résolue, assez décidée, assez pratique. Elle est trop préoccupée d'elle-même et pas assez des questions qu'elle traite. Elle ne les aborde pas franchement et par leurs grands côtés. Elle s'embarrasse de phrases pompeuses, au lieu de s'appliquer à parler cette langue précise et nette qui est celle des affaires. Quand on la regarde de près et qu'on entreprend de l'analyser, on trouve qu'elle se compose surtout de beaucoup de rhétorique et d'un peu de philosophie. C'est de la rhétorique que viennent tous ces arguments agréables et piquants, toutes ces finesses de discussion, et aussi toute cette ostentation de pathétique qu'on y rencontre. La philosophie a fourni ces grands lieux communs développés avec talent, mais qui ne tiennent pas toujours très-bien au sujei. Il y a Là trop d'artifice et de procédé. Un débat serré et simple conviendrait mieux à la di-cussion des affaires que ces subtilités et ces émotions; ces grandes tirades philosophiques seraient avantageusement remplacées par une exposition nette et sensée des principes politiques de l'orateur et lies idées générales qui règlent sa conduite. Maliieureu- «ment, comme je l'ai dit, Cicéron a conservé, en abor

(lant la tribune, les habitudes qu'il avait prises au barreau. C'est par des moyens d'avocat qu'il attaque celte loi agraire si honnête, si modérée, si sage, que le tribun Rullus avait proposée. Dans la quatrième Catilinaire, il avait à discuter cette question, une des plus graves qui puissent être posées devant une assemblée délibérante : jusqu'à quel point est-il permis de sortir de la légalité pour sauver son pays? Il ne l'a pas même abordée. On souffre de voir comme il recule devant elle, comme il la fuit et l'évite, pour développer de petites raisons et se perdre dans un pathétique vulgaire. Evidemment ce genre grave et sérieux d'éloquence n'était pas celui que préférait Cicéron et où il se sentait le plus à l'aise. Si l'on veut connaître les véritables aptitudes de son talent, qu'on lise, immédiatement après la quatrième Calilinaire, le discours pour Muraena qu'il prononça à la même époque. Il n^yenapas de pi us agréable dans la collection de ses plaidoyers, et l'on admire comment un homme qui était consul et qui avait alors de si grands embarras s'est trouvé l'esprit assez libre pour plaisanter avec tant d'aisance et d'à- propos. C'est qu'il est vraiment là dans son élément. Aussi, quoique consul ou consulaire, revenait il au t)arreau le plus souvent qu'il le pouvait. C'était, disait-il, pour obliger ses amis. Je crois qu'il voulait encore plus se plaire à lui-même, tant il paraît heureux, tant sa verve et son esprit s'épanouissent librement quand il a quelque affaire agréable et piquante à plaider. Non-seulement il ne manquait aucune occasion de paraître devant les juges, mais il enfermait autant que possible ses discours politiques dans le cadre des plaidoyers ordinaires. Par exemple, tout se tournait chez lui en questions personnelles. La discuF/sion des idées le laisse froid d'ordinaire. Pour qu'il retrouve tous ses avantages, il faut qu'il soil aux prises avec quelqu'un. Les plus beaux discours qu'il ait

prononcés au foruin ou dans le sénat sont des éloges oii des invectives. C'est If qu'il est sans rival, c'est là que suivant une de ses expressions , son éloquence s'exalte et triomphe; mais des invectives et des éloges, si beaux qu ils soient, ne sont pas tout à fait pour nous l'idéal de l'éloquence politique, et nous réclamons d'elle autre chose aujourd'hui. Tout ce qu'on peut dire pour justifier les discours de Cicéron, c'est qu'ils étaient parfaitement appropriés à son temps, et que leur caractère s'explique par celui des circonstances au milieu desquelles ils furent prononcés. La parole alors ne menait plus l'Etat, comme aux beaux temps de la république. D'autres influences l'avaient remplacée : c'était, dans les élections, l'argent et les brigues des candidats; dans les discussions de la place publique, le pouvoir occulte et terrible des sociétés populaires ; c'était surtout l'armée, qui, depuis Sylla, élève ou renverse tous les gouvernements. Au milieu de ces forces qui la dominent, l'éloquence se sent Hiipuissanle. Comment pourrait -elle conserver encore cet accent qui commande, ce ton impérieux et résolu de quelqu'un qui sait son pouvoir? A-t-elle besoin de faire appel à la raison et à la logique, d'essayer de s'imposer aux convictions par un débat serré et nerveux, quand elle sait que les questions qu'elle traite se décident ailleurs? M. Mommsen fait malignement remarquer que, dans la plupart de ses grands discours politiques, Cicéron plaide des causes déjà gagnées. Quand il publia les Verrines, les lois de Sylla sur la comiJùsilion des tribunaux venaient d'être abolies. Il savait bien que Catilina était décidé à quitter Rome lorsqu'il prononça la première Catilinaire, où il le conjurait si pathétiquement de sen aller. La seconde Philippiqne, qui semble si courageuse quand on la suppose prononcée en face d Antoine toutpuissant, ne fut rendue publique qu'au moment où Antoine s'enfuyait vers la Gaule cisalpine. A quoi donc ont

servi tous ces beaux discours? Ils n'ont pas servi à faire prendre de décisions, puisque ces décisions étaient déjà prises; mais ils les ont fait accepter de la foule, ils ont soulevé et passionné pour elles l'opinion publique, ce qui est bien quelque chose. Il faut s y résigner, on ne gouverne plus alors par la parole, l'éloquence ne peut plus espérer de diriger les événements; mais elle agit sur eux d'une façon indirecte, elle essaye de faire naître ces grands mouvements 4'opinion qui les préparent ou les achèvent : « elle ne provoque pas des votes et des actes, elle sollicite des émotions '. » Si cet effet moral est le seul but qu'elle se propose à ce moment, celle de Cicéron, par son abondance et sa pompe, par son éclat et son pathétique, était faite pour l'atteindre.

Il avait d'abord mis sa parole au service du parti populaire : on a vu que c'est dans les rangs de ce parti qu'il fit ses débuts politiques; mais quoiqu'il lait fidèlement servi pendant dix-sept ans, je suis porté à croire qu'il ne le servait pas toujours de bon cœur. C'étaient les excès du régime aristocratique qui l'avaient rejeté vers la démocratie , il dut trouver que la démocratie, surtout quand elle fut victorieuse, n'était pas beaucoup plus sage. Elle lui envoyait quelquefois de terribles clients à défendre. Il lui fallait faire l'apologie de brouillons et de séditieux qui troublaient sans cesse la paix publique. Il plaida même un jour ou fut sur le point

' J'emploie ici les expressions mêmes de M. Ilavet, qui a mis celte idée en tout son jour dans un des trop rares écrits qu'il a publiés sur Cicéroa. A co propos, qu'il nous soit permis de regretter que M. Berger et lui n'aient pas cru devoir donner au public les excellents cours qu'ils ont fait au Collège de France et à la Sorbonne, et dont Cicéron a été si souvent le sujet. S'ils avaient cédé aux vœux de leurs auditeurs et aux instances de tous les amis des lettres, la France n'aurait rien à envier à V Allemagne sur celle importanto queetioD.

deplaiderpourCatilina.il est probable que ces complaisances lui coûtaient et que les emportements de la démocratie lui donnèrent plus d'une fois la- tentation de se séparer d'elle. Malheureusement il ne savait où aller en la quittant, el si les plébéiens le blessaient par leurs violences, l'aristocratie avec sa morgue et ses préjugés ne l'attirail guère. Puisque, dans les partis qui existaient alors, il n'en trouvait aucun qui représentât exactement ses opinions et qui convînt tout à tait à son tempérament, il ne lui restait plus d'autre ressource que d'en former un exprès pour lui. C'est ce qu'il essaya de faire. Quand il sentit que l'éclat de sa parole, les fonctions qu'il avait remplies, la popularité qui l'entourait, faisaient de lui un personnage important, pour s'assurer du lendemain, pour prendre dans la république une situation à la fois plus solide et plus haute, pour s'affranchir des exigences de ses anciens protecteurs, pour n'être pas forcé de tendre la main à ses anciens adversaires, il chercha à créer un parti nouveau, formé des modérés de tous les autres, et dont il serait le chef. Mais il comprit bien qu'il ne pouvait pas tout à fait improviser ce parti et le faire naître de rien. Il fallait qu'il y eût comme un noyau autour duquel les nouvelles recrues qu'il espérait viendraient se ranger. Il crut l'avoir trouvé dans cette classe de citoyens dont il faisait partie par sa naissance et qu'on appelait les chevaliers.

Rome a toujours manqué de ce q\ie nous apj jlons aujourd'hui une classe moyenne et bourgeoise. A nf.esure que les petits cultivateurs des campagnes abandoni^èrent leurs champs pour venir habiter la ville, el « que ces mains qui travaillaient le froment et la vigne ne furent plus occupées qu'à applaudir au théâtre et au cirque i, » le vide devint de plus en plus grand entre l'opulente

' Varron, De re rusl., ii. 1.

aristocratie qui possédait presque toute la fortune publique et ce peuple indigent et affamé qui se recrutait sans cesse dans l'esclavage. Le seul intermédiaire qui existait entre eux était les chevaliers. Ce nom, à l'époque dont nous nous occupons, ne désignait pas seulement les citoyens auxquels l'Etat donnait un cheval (équités equopuhlico) et qui votaient à part dans les élections; on le donnait aussi à tous ceux qui possédaient le cens équestre, c'est-à-dire à ceux dont la fortune dépassait 400,000 sesterces (80,000 fr.). On pense bien que la noblesse maltraitait fort ces plébéiens obscurs que le hasard ou l'économie avait enrichis ; elle tenait ces parvenus à distance ; elle leur distribuait ses mépris aussi libéralement qu'aux pauvres gens de la plèbe; elle leur fermait avec obstination l'entrée des dignités publiques. Quand Cicéron fut nommé consul, il y avait trente ans qu'un homme nouveau, pas plus un chevalier qu'un plébéien, n'était arrivé au consulat. Éloignés de la vie politique par la jalousie des grands seigneurs, les chevaliersfurentforcés de tourner leuractivité ailleurs. Au lieu de perdre leur temps à tenter des candidatures malheureuses , ils s'occupèrent à foire fortune. Quand Rome eut conquis le monde, ce furent les chevaliers surtout qui profitèrent de ces conquêtes. Ils formaient une classe industrieuse et éclairée, ils étaient déjà à leur aise et pouvaient faire quelques avances de fonds, ils songèrent à exploiter à leur profit les pays vaincus. Pénétrant partout où se montraient les armes romaines, ils se firent négociants, banquiers, fermiers de l'impôt, et finirent par amasser d'immenses richesses. Comme Rome n'él'M plus alors au temps des Curius et des Cincinnatus, . et qu'on n'allait plus prendre les dictateurs à la charrue, la fortune leur donna de la considération et de l'importance. On commença dès lors à parler d'eux avec plus de respect. Les Gracques, qui voulaient s'en faire des

alliés dans la lutte qii'ils livraient à l'aristocratie, firent décider qu'on prendrait les juges dans leUrs rangs. Cicéron alla plus loin ; il tenta de faire d'eux le fond de ce grand parti modéré qu'il voulait créer. Il savait qu'il pouvait compter sur leur dévouement. 11 leur appartenait par la naissance; il avait fait rejaillir sur eux l'éclat qoi entourait son nom ; il n'avait jamais négligé de défendre leurs intérêts devant les tribunaux ou dans le sénat. Il comptait bien aussi qu'ils lui sauraient gré de vouloir augmenter leur importance et les appeler à un grand avenir politique.

Toutes ces combinaisons de Cicéron semblèrent d'abord très heureusement réussir; mais, à dire le vrai, le mérite de ce succès revient surtout aux circonstances. Celte grande coalition des modérés, dont il s'est applaudi comme de son plus bel ouvrage, se fit presque, d'elle-même sous l'empire de la peur. Une révolution sociale semblait imminente. La lie de tous les anciens partis , plébéiens misérables et grands seigneurs ruinés, vieux soldats de Marins et proscripleuis de Sylla , s'était réunie sous la conduite d'un chef audacieux et habile qui leur promettait une répartition nouvelle de la fortune publique. Cette • réunion décida ceux qu'ils menaçaient à s'unir aussi pour se défendre. La frayeur fut plus efficace que ne l'auraient été sans elle les plus beaux discours, et l'on peut dire en ce sons que Cicéron fut peut-être plus redevable de cette fusion, qu'il regardait comme le salai de sa politique, à Catilina qu'à lui-même. La communauté des intérêts amena donc, au moins pour un temps, la conciliation des opinions. Ce furent les plus riches et par suite les plus compromis, c'est-à dire les chevaliers, qui naturellement furent l'âme du parti nouveau. A côté d'eux se rangèrent les plébéiens honnêtes, qui ne voulaient pas qu'on allât au delà des réformes politiques, et ces grands

seigneurs que leurs plaisirs menacés arrachaient à leur apathie, qui auraient laissé périr la république sans la défendre, mais qui ne voulaient pas qu'on touchât à leurs murènes et à leurs viviers. Le parti nouveau ne chercha pas longtemps pour se donner un chef. Pompée était en Asie, César et Crassus favorisaient secrètement la conjuration. Après eux, il n'y avait pas de plus grand nom que celui de Cicéron. C'est ce qui explique ce grand courant d'opinion qui le nomma consul. Son élection fut presque un triomphe. Je ne dirai rien de son consulat, dont il a eu le tort de beaucoup trop parler lui-même. Ce n'est pas que je veuille rabaisser la victoire qu'il remporta sur Catilina et ses complices. Le danger était sérieux. Salluste, son ennemi, le déclare. Derrière le complot se tenaient cachés des ambitieux politiques prêts à profiler des événements. César savait bien que le règne de l'anarchie ne pouvait pas être long. Après quelques pillages et quelques massacres, Rome serait revenue de sa "surprise, et les honnêtes gens, retrouvant quelque énergie dans leur désespoir, auraient repris le dessus. Seulement il est probable qu'il se serait produit alors une de ces réactions qui suivent .i'ordinaire ces grandes épreuves. Le souvenir des maux dont ils étaient si malaisément sortis aurait disposé bien des gens à sacrifier la liberté qui les exposait à tant de périls, et César se tenait prêt à leur offrir le remède souverain du pouvoir absolu. En coupant le mal dans sa racine, en surprenant et en punissant la conjuration avant qu'elle eût éclaté, peut être Cicéron relarda-t-il de quinze ans l'avènement du régime monarchique à Rome. l\ n'a donc pas eu tort de vanter les services qu'il rendit alors à la liberté de son pays, et il faut reconnaître avec Sénèque que, s'il a loué son consulat sans mesure, il ne l'a pas loué sans motif i.

1 De brevit, vitœ, 5. Non sine causa, sedsine fine idudatu».

LA YIR PUBLIQUE DE CICÉRON 5i

Malheureusement il est rare que ces sortes de coalisons survivent beaucoup aux circonstances qui les ont /ait naître. Quand ces intérêts qu'un danger commun ivait réunis commencèrent à se rassurer, ils reprirent . entre eux leur ancienne guerre. Les plébéiens, qui n'avaient plus peur, sentirent renaître leur rancune contre la noblesse. Les nobles recommencèrent à jalouser la fortune des chevaliers. Quant aux chevaliers, ils n'avaient rien de ce qu'il faut pour devenir, comme Cicéron l'avait voulu, l'àme d'un parti politique. Ils étaient plus occupés de leurs affaires privées que de celles de la république. Ils n" avaient pas la force du nombre, comme les plébéiens^ et manquaient de ces grandes traditions de gouvernement qui conservèrent si longtemps l'autorité à la noblesse. Pour toute règle de conduite, ils avaient cet instinct ordinaire aux grandes fortunes qui leur fait préférer l'ordre à la liberté. Ils cherchaient avant tout un pouvoir fort qui sût les défendre, et César n'eut pas dans la suite de partisans plus dévoués qu'eux. Dans ce désarroi de son parti, Cicéron, qui ne pouvait pas rester seul, se demanda de quel côté il devait se ranger. L'effroi que Catilina lui avait causé, la présence de César et de Crassus dans les rangs de la démocratie l'empêchèrent d'y revenir, et il finit par s'attacher à la noblesse malgré ses répugnances. A partir de son consulat, iî se tourne résolument vers elle. On sait comment la démocratie se vengea de ce qu'elle regardait comme une trahison. Trois ans après, elle fit condamner son ancien chef, devenu son ennemi, à l'exil, et ne consentit à le rappeler que pour le jeter aux pieds de César et de Pompée, que leur union avait rendus les maîtres de Rome *.

1 Voir, sur l'exil de Cicéron et la politique qu'il suivit après «on retour, l'étude sur César et Cicéron. !'• partie.

La crise polilique la plus grave que Cicéron ait traversée, après les grandes luttes de son consulat , est certainement celle qui se termina par la chute de le republique romaine à Pharsale. On sait qu'il ne s'engagea pas volontiers dans ce terrible débat, dont il prévoyait l'issue, et qu'il flotta près d'un an enire les deux partis avant de se décider. Il n'y a pas à être surpris qu'il ait hésité si longtemps. Il n'était plus jeune et obscur comme au temps où il plaida pour Roscius. Il avait une grande position et un nom illustre qu'il ne voulait pas compromettre, et il est bien permis de réfléchir quand on joue d'un coup sa fortune, sa gloire et peutêtre sa vie. D'ailleurs la question n'était pas aussi simple et le droit aussi évident qu'il le paraît d'abord. Lucain, dont les sympathies ne sont pas douteuses, disait pourtant qu'on ne peut pas savoir de quel côté était la justice, et cette obscurité ne semble pas s'être tout à fait dissipée, puisqn'après dix-huit siècles de discussions la postérité n'a pas réussi encore à se mettre d'accord. Ce qu'il y a de curieux, c'est que chez nous, au dix-septième siècle, en plein régime monarchique, les savants se prononçaient tous sans hésiter contre César. Des magistrats de cours souveraines, hommes timides et modérés par leurs fonctions et leurs caractères, qui approchaient du roi et ne lui ménageaient pas les flatteries, se permettaient d'être des pompéiens dans l'inlimité et même des pompéiens fougueux. « M. le premier président, dit Guy-Patin, est si fort du parti de Pompée qu'il me témoigna un jour de la joie de ce que j'en étais, lui ayant dit, dans son beau jardin de Bâville, que si j'eusse été, quand on tua Jules César, dans le

scneil, je lui aurais donné le vingt-quatrième coup de poignard. » Au contraire, c'est de nos jours, dans une époque toute démocratique, après la révolution française, qu'au nom même de la révolution et de la démocratie on a soutenu avec le plus d'avantage le parti de César, et qu'on a mis dans tout son jour le profit que l'humanité a tiré de sa victoire.

Je n'ai pas l'intention de rouvrir re dé'uat, il est trop fertile en discussions orageuses. Je n'en veux prendre ici que ce qui est indispensable pour faire connaître la vie politique de Cicéron. Il y a, je crois, deux façons très-difféVentes d'envisager la question : — la nôtre d'abord, c'est-à-dire celle des gens désintéressés dans ces querelles d'autrefois, qui les abordent en historiens ou en philosophes après que le temps les a refroidies, qui les jugent moins sur les causes que sur les résultats, et qui se demandent surtout le bien ou le mal qu'elles ont fait au monde; — ensuite celle des contemporains, qui les apprécient avec leurs passions et leurs préjugés, d'après les idées de leur temps, dans leurs rapports avec eux-mêmes, et sans en connaître les conséquences éloignées. C'est uniquement à ce dernier point de vue que je vais me placer, quoique l'autre me semble bien plus grand et bien plus fécond; mais comme mon seul dessein est de demander compte à Cicéron de ses actes politiques, et ([ii'on ne pouvait pas raisonnablement exiger de lui qu'il devinât l'avenir, je me bornerai à montrer comment la question se posa de son temps, quelles raisons on alléguait des deux côtés, et de «luelle façon il était naturel qu'un homme sage et qui aimait son pays appréciât ces raisons. Oublions donc Jes dixhuit siècles qui nous séparent de ces événements, supposons que nous sommes à Furmies où à Tusculum pendant ces longues journées d'anxiété et d'incertitude qu'y passa Cicéron, et que nous l'entendons discuter,

o8 LA VIE PUBLIQUE DE CICÉRON

cfvec Alticus ou Curion, les motifs que lui donnaient les deux parus pour l'attirer dans leurs rangs.

Ce qui fait bien voir que le jugement des contemporains sur les événements auxquels ils assistent n'est pas le même que celui de la postérité, c'est que les amis de César, quand ils voulaient gagner Cicéron , n'employaient pas l'argument qui nous semble le meilleur. Aujourd'hui la principale raison qu'on invoque pour justifier sa victoire, c'est qu'à tout prendre , si Rome y a perdu quelques-uns de ses privilèges, c'est au profit du reste de l'univers qu'elle en a été dépouillée. Qu'importe qu'on ait privé de leur liberté politique quelques milliers d'hommes qui n'en faisaient pas un très-bon usage, si on a du même coup arraché le monde presque entier au pillage, à l'asservissement et à la ruine'? Il est certain que les provinces et leurs habitants, si rudement traités par les proconsuls de la république, se sont bien trouvés du régime inauguré par César. Son armée était ouverte à tous lés étrangers; il avait avec lui des Germains, des Gaulois, des Espagnols. Ils l'aidèrent à vaincre, et naturellement ils profilèrent de sa victoire : ce fut, sans qu'il l'ait souhaité peut-être, une revanche des peuples vaincus. Ces peuples ne tenaient pas à recouvrer leur ancienne indépendance; ils en avaient perdu le goût avec leur défaite. Leur ambilion élail toute contraire : ils voulaient q^u'on leur permît de devenir Romains. Jusque-là pourtant celle aristocratie fière et avide aux mains de laquelle était le pouvoir, el qui entendait exploiter le genre humain au profit de ses plaisirs ou de sa grandeur, avait obstinément refusé de l'élever jusqu'à elle, sans doute pour conserver le droit de le traiter selon ses caprices. En renversant l'aristocratie. César abaissa la barrière qui fermait Rome au reste des nalions. L'empire a fait le monde entier romain; il a réconcilié, dit un poète, et confondu dans

un même nom tous les peuples de l'univers. Ce sont assurément là de grandes choses, et il ne nous convient pas de les oublier, nous qui sommes les fils de ces vaincus appelés par César à partager sa victoire. Mais qui songeait, au temps de Cicéron, qu'il en devait être ainsi? qui pouvait prévoir et indiquer ces conséquences lointaines? La question ne se présenta pas alors comme elle se pose pour nous, qui l'étudions à distance. César, dans les motifs qu'il donne de son entreprise, n'allègue nulle part l'intérêt des peuples vaincus. Le sénat n'a jamais prétendu être le représentant de la nationalité romaine menacée par une invasion des barbares , et l'on ne voit pas que les provinces se soient soulevées en faveur de celui qui venait les défendre : au contraire, elles se partagèrent d'une façon presque égale entre les deux rivaux. Si l'Occident combattait avec César, tout rOrient se rendit dans le camp de Pompée. C'est ce qui prouve que quand la lutte s'engagea, les conséquences n'en étaient pas connues, même de ceux qui devaient en profiter , et que leur intérêt aurait dû i*endre clairvoyants. D'ailleurs, quand Cicéron aurait soupçonné les bienfaits que le monde allait tirer du triomphe de César, pense-t-on que cette raison pouvait suffire à le décider? Il n'était pas de ces gens qui aiment l'humanité tout entière pour se dispenser de servir leur pays. Il se serait difficilement résigné à sacrifier sa liberté, sous prétexte que ce sacrifice profiterait aux Gaulois, aux Bretons et aux Sarmales. Sans doute l'intérêt du monde ne lui était pas indifférent, mais celui de Rome le touchait plus encore. Il était doux et humain de caractère, il avait écrit dans de "beaux ouvrages que toutes les nations ne sont qu'une même famille, il s'était fait chérir dans la province qu'il avait gouvernée ; cependant, quand César ouvrit aux étrangers qui l'accompagnaient la cité et même le sénat, il se

montra très-mécontent, et attaqua ces barbares de ses railleries les plus cruelles. C'est qu'il voyait bien que ces Espagnols et ces Gaulois qui se promenaient la tête haute sur le forum triomphaient de Rome. Sa fierté de Romain se révoltait à ce spectacle, et je ne vois pas de motif de l'en blâmer. S'il put deviner alors ou seulelemenl entrevoir l'émancipation générale des peuples vaincus qui se préparait, il comprit aussi que cette émancipation entraînerait la perte de l'existence indépendante, originale et distincte de son pays. l\ était naturel qu'un Romain ne voulût pas payer de ce prix même la prospérité du monde.

Cette raison écartée, il y en avait une autre, spécieuse sinon vraie, dont on se servait beaucoup pour entraîner les irrésolus. On leur disait que la république et la liberté n'étaient pas intéressées dans la guerre, que c'était simplement une lutte entre deux ambitieux qui se disputaient le pouvoir. Il y avait dans cette assertion une part de vérité capable de tromper les esprits légers. Il est certain que les questions personnelles tenaient une grande place dans ce débat. Les soldats de César se battaient uniquement pour lui, et Pompée traînait à sa suite beaucoup d'amis et de créatures que lui avaient faits trente ans de prospérité et de puissance. Cicéron lui-même nous fait plusieurs fois entendre que, c'est sa vieille amitié pour Pompée qui l'a conduit dans son camp. a. C'est à lui, à lui seul que je me sacrifie, » disait il quand il se préparait à quitter l'Italie '. Il ya des moments où il semble prendre plaisir à restreindre cette querelle dans laquelle il va s'engager, et où, en écrivant à ses amis, il leur répète ce que disaient les partisans de César : « C'est un conflit d'ambition, regnandi contentio est 2. jd Mais il faut bien prendre garde

» Ad Alt., IX, 1. ~ 2 Ad AU., x, 7.

ÏA VIE PUBLIQUE DE GICÉRON 61

quand on lit sa correspondance à cette époque, et la lire avec précaution. Jamais il n'a été plus irrésolu. Il change d'opinion chaque jour , il attaque et il défend tous les partis, en sorte qu'en réunissant avec adresse tous ces mots échappés à ces mécontentements et à ces incerlitudes,on peut trouver dans ses lettres de quoi faire le procès à tout le monde. Ce ne sont là que des boutades d'un esprit inquiet et effrayé dont il ne faut abuser ni contre les autres ni contre lui-même. Ici, par exemple, quand il prétend que la république n'a rien à faire dans le débat, il ne dit pas ce qu'il pense réellement. Ce n'est qu'un de ces prétextes qu'il imagine pour justifier ses hésitations aux yeux de ses amis et aux siens. Il est si rare d'être tout à fait sincère, je ne dis pas seulement avec les autres, mais avec soi! On est si ingénieux à se prouver qu'on a mille raisons pour faire ce qu'on fait sans raison, par intérêt ou par caprice! Mais quand Cicéron veut être franc, quand il n'a plus aucun motif de se tromper lui-même ou d'abuser les autres, il parle d'une autre façon. Alors la cause de Pompée devient bien réellement celle de la justice et du droit, celle des honnêtes gens et de la liberté. Sans doute Pompée avait rendu de bien mauvais services à la république avant d'être amené par les circonstances à la défendre. On ne pouvait pas se fier entièrement à lui, et l'on redoutait son ambition. Dans son camp, il affectait des airs de souverain, il avait des flatteurs et des liiinistres. « C'est un petit Sylla, dit Ciecron, qui rêve aussi à des proscriptions, sullaturit, jiroscripturit ^. » Le parti républicain aurait certainement pris un autre défenseur, s'il avait été libre de choisir ; mais au moment où César rassembla ses troupes, ce parti, qui n'avait ni soldats ni généraux, fut bien forcé d'accepter

^ Ad AU., IX, 10.

les secours de Pompée. Il les accepta comme ceux d'un allié dont on se défie et qu'on surveille, qui deviendra peut-être un ennemi après la victoire, mais dont on ne peut pas S8 passer pendant le combat. Au reste, quoique Pompée ne rassurât pas tout à fait la liberté, on savait bien qu'avec lui elle courait moins de dangers qu'avec César. Il était ambitieux sans doute, mais plus ambitieux d'honneurs que de pouvoir. Deux fois on l'avait vu arriver aux portes de Rome avec une armée. La démocratie l'appelait, il n'avait qu'à le vouloir pour se faire roi, et deux fois il avait licencié ses (roupes et déposé les faisceaux. On l'avait fait consul unique, c'est-àdire presque dictateur, et au bout de six mois il s'était volontairement donné un collègue. Ces précédents faisaient croire aux républicains sincères qu'après la victoire il se contenterait de tilres sonores et d'éloges pompeux, et que l'on payerait ses services, sans danger pour personne, avec de la pourpre et des lauriers. En tout cas, s'il avait réclamé autre chose, on peut être certain qu'on le lui aurait refusé et qu'il aurait trouvé des adversaires dans la plupart de ceux qui s'étaient faits ses alliés. Il y avait dans son camp bien des gens qui n'étaient pas ses amis et qu'on ne peut pas soupçonner d'avoir pris les armes pour lui conquérir un trône. Caton se méfiait de lui et l'avait toujours combattu. Brutus, dont il avait tué le père, le détestait. L'aristocratie ne lui pardonnait pas d'avoir relevé le pouvoir des tribuns et de s'être uni contre elle avec César. Est-il vraisemblable que tous ces grands personnages, exercés aux affaires, aient été les dupes de ce politique médiocre qui n'a jamais trompé personne, et que, sans le savoir, ils aient travaillé pour lui seul? ou faut-il admettre, ce qui est moins probable encore, qu'ils le savaient, et qu'ils abandonnaient volontairement leur pays, risquaient leur fortune et donnaient leur vio pour

servir les intérêt et l'ambilion d'un homme qu'ils n'aimaient pas? Assurément il s'agissait pour eux d'autre chose. Quand ils passaient la mer, quand ils se décidaient, malgré leurs répugnances, à commencer une guerre civile,- quand ils venaient se mettre sous les ordres d'un général auquel ils avaient tant de raisons d'en vouloir, ils ne pensaient pas intervenir seulement dans une querelle personnelle, mais venir au secours de la république et de la liberté menacées.

« Mais ici, ajoute-t-on, vous vous trompez encore. Ces noms de liberté et de république vous abusent. Ce n'était pas la liberté qu'on défendait dans le camp de Pompée, c'était l'oppression d'une caste sur un peuple. On voulait maintenir les privilèges d'une aristocratie pesante et injuste. On se battait pour lui conserver le droit d'opprimer la plèbe et d'écraser le monde. » A ce compte, les amis de la liberté doivent garder pour Césa^les sympathies qu'ils accordent généralement à Pompée, car il est le libéral et le démocrate, l'homme de la plèbe, le successeur des Gracques et de Marins. C'est bien en effet le rôle qu'il s'attribuait depuis le jour où, presque enfant, il avait tenu tète à Sylla. Préteur et consul, il avait paru servir avec dévouement la cause populaire, et au moment où il marchait sur Rome abandonnée par le Sénat, il disait encore : « Je viens délivrer le peuple romain d'une faction qui l'opprime i. -»

Qu'y a-t-il de vrai dans cette prétention qu'il affiche d'être le défenseur de la démocratie? Qu'en devait penser, je ne dis pss un patricien, qui naturellement en pensait beaucoup de mal, mais un ennemi de la noblesse, un homme nouveau comme Cicéron? Quelque colère qu'aient causée à Cicéron les dédains de f aristocratiC; quelque impatience qu'il ait ressentie à trouver

t rv bellû civ . I, 22.

6'i. LA VIE PUBLIQUE DE CICÉRON

toujours sur son chemin, dans ses candidatures, un de ces grands seigneurs à qui les honneurs venaient en dormant, je ne vois pas que sa mauvaise hameur l'ail jamais porté à prétendre que le peuple fût opprimé ', et je suppose que, lorsqu'on soutenait devant lui que César prenait les armes pour lui rendre la liberté, il demandait depuis quand il l'avait perdue, et quels privilèges nouveaux on voulait ajouter à ceux qu'il possédait déjà. Il rappelait alors que le peuple jouissait d'une organisation légale, qu'il avait des magistrats particuliers, auxquels il faisait appel des décisions des autres, magistrats inviolables et sacrés, que la loi armait du pouvoir énorme d'arrêter le gouvernement parleur intercession, et d'interrompre la vie politique; qu'il avait la liberté de la tribune et de la parole, le droit de suffrage, dont il trafiquait pour vivre, enfin le libre accès à toutes les magistratures, et il n'avait qu'à citer son exemple pour démontrer qu'il était possible à un homme sans aïeux et presque sans fortune de parvenir même au consulat. A la vérité, de pareils succès étaient rares. L'égalité inscrite dans la loi souffrait beaucoup dans l'application. Les fastes consulaires à cette époque ne contiennent guère que des noms illustres. Quelques grandes familles semblaient s'être établies dans les premières dignités de rÉtat : elles en gardaient les abords et n'en laissaient approcher personne; mais était-il besoin pour briser ces obstacles, que l'habileté de quelques ambitieux opposait au jeu régulier des institutions, de détruire ces institutions elles-mêmes? Le mal était-il si grand qu'on fût forcé d'avoir recours au remède radical du pouvoir sbsolu? Était-il défendu de croire qu'il serait plus sûre-

• H a même semblé dire plusieurs fois que la silualion des plébéiens dans la République était, à tout prendre, meiîleuro que celle des patriciens. {Pro Chient., 40. Pro domo sua, 14.)

ment guéri par la liberté que par le despotisme? N'avait-on pas vu, par des exemples récents, qu'un grand courant d'opinion populaire suffisait pour renverser toutes ces résistances aristocratiques? Les lois offraient au peuple le moyen de reconquérir son influence, s'il l'avait énergiquement voulu. Avec la liberté des suffrages et celle de la tribune, avec l'intercession des tribuns et la force invincible du nombre, il devait toujours finir par être le maître. S'il laissait à d'autres le pouvoir, c'était sa faute, et il méritait l'abaissement où le tenait la noblesse, puisqu'il ne faisait pas d'efforts pour en sortir. Cicéron avait peu d'estime pour le peuple de son temps; il b croyait de sa nature indifférent et apathique. « Il ne demande rien , disait-il, il ne souhaite rien i ; » et toutes les fois qu'il le voyait s'agiter sur la place publique, il soupçonnait que c'étaient les largesses de quelques ambitieux qui faisaient ce miracle. Il n'était donc pas porté à croire qu'il fallût lui accorder des droits nouveaux quand il le voyait si peu ou si mal user de ses droits anciens. Aussi ne regardait-il pas comme sérieux le prétexte invoqué par César pour prendre les armes. Jamais il ne consentit à voir en lui le successeur des Gracques venant émanciper la plèbe opprimée ; jamais la guerre qui se préparait ne lui parut être le renouvellement des anciennes luttes, dont l'histoire romaine est pleine, entre le peuple et l'aristocratie. En effet, une réunion de grands seigneurs ruinés, les Dolabella, les Antoine, les Gurion, marchant sous la conduite de celui qui se glorifiait d'être le fils des dieux et dos rois, méritait peu le nom de parti populaire, et il s'agissait d'autre chose que de défendre les privilèges de la naissance dans un camp où s'étaient rendus tant de chevaliers et de plébéiens, et qui comptait parmi ses

â Pro Sext., 49,

cicfnoK. a

chefs Varroii, Cicéron et Galon, c'est-à-dire deux pelits bourgeois d'Arpinuin et de Réate, et le descendant du paysan de Tusculum.

Du reste, César ne semble pas s'être beaucoup préoccupé lui-même de ce rôle de champion de la démocratie. Quand on lit avec soin ses mémoires, on ne voit pas qu'il y parle beaucoup des intérêts du peuple. La phrase que j'ai citée tout à l'heure est à peu près la seule où il en soit question. Il est plus franc dans tout le reste. Au début de la guerre civile, quand il expose les raisons qu'il a de la commencer, il se plaint qu'on lui refuse le consulat, qu'on lui enlève sa province, qu'on l'arrache à son armée; il ne dit pas un mot du peuple, de ses droits méconnus, de sa liberté qu'on opprime. C'était pourtant le moment d'en parler pour justifier une entreprise que tant de gens, et les plus honnêtes, condamnaient. Dans les dernières conditions qu'il pesait au sénat avant de marcher sur Rome, que réclamait-il'? Toujours son consulat, son armée, sa province; il défendait ses intérêts personnels, il stipulait pour lui; jamais il ne lui vint dans la pensée de demander aucune garantie pour ce peuple dont il se disait le défenseur. Autour de lui, dans son camp, on ne pensait pas plus au peuple qu'il ne s'en occupait lui-même. Ses meilleurs amis, ses plus braves généraux, n'avaient pas la prétention d'être des réformateurs ni des démocrates. Ils ne croyaient pas en le suivant qu'ils allaient rendre la liberlé à leurs concitoyens; ils voulaieul venger leur chef outragé et lui conquérir la puissance. « Nous sommes les soldats de César, » disaient-ils avec Curion i. Ils n'avaient pas d'autre titre, ils ne connaissaient pas ()'autre nom. Quand on venait parler à ces vieux centurions qui avaient vu la Gernumie et la Bretagne, qui avaient pris

' De bcUo cir., ii, 32.

Alésia et Gergovie, d'abandoimei' César et de passer du côté des lois et de la république, ils ne répondaient pas qu'ils défendaient le peuple et ses droits. « Nous, disaient-ils , nous quitterions notre général , qui nous a donné tous nos grades, nous prendrions les armes contre une armée dans laquelle nous servons et nous sommes victorieux depuis trente-six ans! Nous ne le ferons jamais ' . » Ces gens-là n'étaient plus citoyens, mais soldats. Après trente -six ans de victoires, ils avaient perdu les traditions et le goût de la vie civile; les droits du peuple leur étaient devenus indifférents, et la gloire remplaçait pour eux la liberté. Cicéron et ses amis pensaient que cet entourage n'est pas celui d'un chef populaire qui vient rendre la liberté à ses concitoyens, mais celui d'un ambitieux qui vient établir par les armes un pouvoir absolu, et ils ne se trompaient pas. Ce qui le prouve plus que tout le reste, c'est la conduite que tint César après la guerre. De quelle façon a-t-il usé de sa victoire *? comment en a-t-il fait profiler le peuple dont il prétendait défendre les intérêts? Je ne parle pas de ce qu'il a pu faire pour son bien-être et ses plaisirs, des fêtes somptueuses, des repas publics qu'il lui a donnés, du blé et de l'huile qu'il a si généreusement distribués aux plus pauvres, des 400 sesterces (80 francs) ([u'il a payés à chaque citoyen le jour de sou triomphe : si ces aumônes suffisaient aux plébéiens de ce temps, s'ils consentaient à sacrifier leur liberté à ce prix, je pardonne à Cicéron de n'avoir pas fait d'eux plus d'estime et de ne s'être pas rangé de leur côté ; mais s'ils réclamaient autre chose, s'ils voulaient une indépendance plus complète, plus de part aux affaires de leur pays, de nouveaux droits politiques, ils ne les ont pas obtenus, et la victoire de César, malgré ses promesses, ne les a

' De helloafnc.y 45-

rendus ni plus influents ni plus libres. César a humilié l'aristocratie, mais il ne l'a humiliée qu'à son profit. Il a enlevé le pouvoir exécutif des mains du sénat, mais pour le mettre dans les siennes. Il a établi l'égalité entre tous les ordres, mais c'était une égalité de servitude, et tout le monde a été confondu désormais dans la même obéissance. Je sais bien qu'après qu'il eut fait taire la tribune, privé le peuple du droit de suffrage et réuni dans sa main tous les pouvoirs publics, le sénat qu'il avait nommé, à bout de flatteries, lui décerna solennellement le nom de libérateur et vota l'érection d'un temple à la liberté. Si c'est contre cette liberté qu'on accuse Cicéron et ses amis d'avoir pris les armes, je ne crois pas que ce soit la peine de les défendre de ce reproche. Rendons aux choses leur vrai nom. C'est pour lui, et non pas pour le peuple, que César travaillait, et Cicéron, en le combattant, pensait défendre la république et non les privilèges de l'aristocratie. Mais cette république méritait-elle d'être défendue? Y avait-il quelque espoir delà conserver? N'était-il pas manifeste que sa ruine était inévitable? C'est la dernière objection qu'on fait à ceux qui suivirent le parti de Pompée. J'avoue qu'il n'est pas facile d'y répondre. Le mal dont Rome souffrait et qui se trahissait par ces désordres et ces violences dont les lettres de Cicéron nous font un si triste tableau, n'était pas de ceux qu'on peut conjurer avec quelques sages réformes. Il était ancien et profond. Il s'aggravait tous les jours sans qu'aucune loi pût le prévenir ni l'arrêter. Pouvait-on espérer le guérir avec ces changements timides que proposaient les plus hardis? A quoi servait de diminuer, comme on le voulait, les privilèges de l'aristocratie et d'augmenter les droits des plébéiens? Les sources mêmes de la vie publique étaient gravement altérées. Le mal venait de la façon dont se recrutaient les citoyens.

Pendant longtemps, Rome avait tiré sa force du peuple des campagnes. C'était des tribus rustiques, les plus honorées de toutes, qu'étaient sortis ces vaillants soldats qui avaient conquis l'Italie et vaincu Carlhage; mais ce peuple agriculteur et guerrier qui avait si bien détendu la république n'avait pas su se défendre lui-même contre l'envahissement de la grande propriété. Resserré peu à peu par ces immenses domaines où la culture est plus facile, le pauvre paysan avait longtemps combattu contre la misère et les usuriers ; puis, découragé de la lutte, il avait fini par vendre son champ à son riche voisin, qui le convoitait pour s'arrondir. W avait essayé alors de se faire fermier, métayer, mercenaire, sur ce domaine où il avait été si longtemps le maître; mais là il avait rencontré la concurrence de l'esclave, travailleur plus sobre, qui ne discute pas son prix, qui ne fait pas ses conditions, qu'on peut traiter comme on veut '. C'est ainsi que chassé deux fois de son champ, comme propriélaire et comme fermier, sans travail et sans ressource, il avait été forcé d'émigrer à la ville. A Rome, cependant, la vie n'était pas pour lui plus facile. Qu'y pouvait-il faire? Il y avait peu d'industrie, et généralement elle n'était pas aux mains des hommes libres. Dans les pays où fleurit l'esclavage, le travail est déconsidéré; l'homme libre regarde comme son privilège et son honneur de mourir de faim sans rien faire. D'ailleurs chaque grand seigneur avait des gens de tous les métiers parmi ses esclaves, et comme c'était trop de tant d'ouvriers pour lui seul, il les louait à ceux qui n'en avaient pas ou leur faisait tenir boutique, dans un coin de sa maison, à son profit. Là encore, la concurrence de l'esclavage avait tué le travail libre. Heureusement à cette époque, Marins avait

' Voyez l'Histoire de l'esclavage dans l'antiquité de M. Wallon, t. II. ch. IX.

70 Là Vie publique de cicéron

ouvert les rangs de l'armée aux plus pauvres citoyen? {capite coisi). Ces malheureux, ne trouvant pas d'autre ressource, s'étaient faits soldats. Faute de mieux, ils avaient achevé la conquête du monde, soumis l'Afrique, la Gaule et l'Orient, visité la Bretagne et la Germanie, et la plupart d'entre eux, les plus braves et les meilleurs, étaient restés dans ces lointaines expéditions. Pendant ce temps, les vides que faisaient dans la cité tous ceux qui parlaient et ne revenaient pas fie remplissaient mal. Depuis que Rome était puissante, il y venait des gens de toutes les parties du monde, et l'on pense bien que ce n'étaient pas les plus honnêtes. A plusieurs reprises elle essaya de se défendre contre ces invasions d'étrangers, mais elle avait beau faire des lois sévères pour les éloigner, ils revenaient toujours se cacher dans celte immense ville sans police, et une fois qu'ils y étaient établis, les plus riches avec de l'argent, les autres avec des complaisances ou des ruses, finissaient par obtenir le titre de citoyens. Ceux qui l'avaient plus naturellement encore et sans avoir besoin de le demander, c'étaient les affranchis. Sans doute la loi ne leur accordait pas du premier coup tous les droits politiques; mais après une ou deux générations, toutes ces réserves disparaissaient, et le petit-fils de celui qui avait tourné la meule et qu'on avait venau sur le marché des esclaves votait les lois et nommait les consuls comme un Romain de vieille race. C'est de ce mélange d'affranchis et d'étrangers que se lormait alors ce qu'on appelait encore par habitude le peuple romam, peuple misérable, qui vivait des libéralités des particuliers ou des aumônes de l'Élat, qui n'avait plus ni souvenirs, ni traditions, ni esprit politique, ni caractère national, ni même moralité, car il ne connaissait pas ce qui fait l'honneur et la dignité de la vie dans les conditions les plus basses, le travail. Avec un peuple pareil, la république n'était plus possible. C'est

de tous les gouvernements celui qui demande le plus d'honnêteté el de sens politique dans ceux qui en jouissent. Plus il conlère de privilèges, plus il réclame de dévouement et d'intelligence. Des gens qui n'usaient pas de leurs droits ou ne s'en servaient que pour les vendre n'étaient pas dignes de les conserve^. Le pouvoir absolu qu'ils ont appelé de leurs vœux, qu'ils ont accueilli de leurs applaudissements, était fait pour eux, et l'on comprend que l'historien qui étudie de loin les événements du passé, quand il voit disparaître la liberté à Rome, se console de sa chute en disant qu'elle était méritée et inévitable, cl qu'il pardonne ou même qu il applaudisse à l'homme qui, en la renversant, ne fut qu'un instrument de la nécessité ou^le la justice.

Mais les gens qui vivaient alors, qui étaient attachés -au gouvernement républicain par tradition et par souvenir, qui se rappelaient les grandes choses qu'il avait faites, qui lui devaient leurs dignités, leur position et leur renommée, pouvaient- ils penser comme nous et prendre aussi facilement leur parti de sa chute ? D'abord ce gouvernement existait. On était familiarisé avec ses défauts depuis si longtemps qu'on vivait avec eux. On en souffrait moins par l'habitude qu'on avait de les supporter. Au contraire on ne savait pas ce que serait ce pouvoir nouveau qui voulait remplacer la république. La royauté inspirait une répugnance instinctive aux Romains, surtout depuis qu'ils avaient conquis l'Orient. Ils avaient trouvé là, sous ce nom, le plus odieux des régimes, l'asservissement le plus complet au milieu de la civilisation la plus raffinée, tous les plaisirs du luxe et des arts, le plus bel épanouissement de l'intelligence avec la tyrannie la plus lourde et la plus basse, des princes accoutumés à se jouer de la fortune, de l'honneur, de la vie des hommes, sortes d'enfants gâtés cruels comme on n'en rencontre plus que dans les déserts de l'Afrique.

7? LA VIE PUBLIQUE DE ClCÉRON

Ce tableau n'était pas fait pour les séduire, et quelques inconvénients qu'eût la république, ils se demandaient s'il valait la peine de les échanger contre ceux que pouvait avoir la royauté. De plus, il était naturel que la chute de la république ne leur parût pas aussi prochaine et aussi sûre qu'à nous. Il en est des États comme des hommes, auxquels, après leur mort, on trouve mille raisons de mourir que personne ne soupçonnait de leur vivant. Quand les rouages de ce vieux gouvernement fonctionnaient encore, on ne pouvait pas voir combien la machine était délabrée. Cicéron a quelquefois des moments de profond désespoir où il annonce à ses amis que tout est perdu; mais ces moments ne durent pas, et il reprend vite courage. Il lui semble qu'une main ferme, qu'une parole éloquente, que l'accord des bons citoyens peuvent tout réparer et que la liberté guérira facilement les abus et les fautes de la liberté. Jamais il n'aperçoit toute la gravité du danger. Dans les plus mauvais jours, sa pensée ne va pas au delà des intrigants et des ambitieux qui troublent le repos public ; c'est toujours Catilina, César ou Clodius qu'il accuse, et il pense que tout sera sauvé, si Ion réussit à les vaincre. Il se trompait. Catilina et Clodius n'étaient que les symptômes d'un mal plus profond, qu'on ne pouvait pas guérir; mais faut-il le blâmer d'avoir nourri cette espérance, toute chimérique qu'elle était? Est-il coupable d'avoir pensé qu'il y avait d'autres moyens de sauver la république que de sacrifier la liberté? Un honnête homme et un bon citoyen ne doivent pas accepter du premier coup ces extrémités. On a beau leur dire que les arrêts du destin condamnent à périr le gouvernement qu'ils préfèrent et qu'ils ont promis de défendre, ils font bien de ne le croire tout à fait perdu que lorsqu'il est à terre. Qu'on les appelle, si l'on veut, aveugles ou dupes, il est honorable pour eux de n'être pas trop perspicaces, et il

y a des erreurs et des illusions qui valent mieux qu'une résignation trop facile. La liberté réelle n'existait plus à Rome, je le crois : il n'en restait que l'ombre; mais l'ombre est quelque chose encore. On ne peut en vouloir à ceux qui s'y attachent et qui font des efforts désespérés pour ne pas la laisser périr, car cette ombre, cette apparence les console de la liberté perdue et leur donne quelque espoir de la reconquérir. C'est ce que pensaient les honnêtes gens comme Ciccron, qui, après avoir mûrement réfléchi, sans entraînement, sans passion et même sans espérance, allèrent retrouver Pompée ; c'est ce que Lucain fait dire à Galon dans ces vers admirables qui me semblent exprimer les sentiments de tous ceux qui, sans se dissimuler le triste état de la république, s'obstinèr.nt jusqu'à la fin à la défendre : « Comme un père, qui vient de perdre son enfant, se plaît à conduire ses funérailles, allume de ses mains le bûcher funèbre, ne le quitte qu'à regret et le plus tard qu'il peut, ainsi, Rome, je ne t'abandonnerai pas avant ue t' avoir tenue morte dans mes bras. Je suivrai jusqu'au bout ton nom seul, ô liberté, même quand tu ne seras plus qu'une ombre vaine ^ ! »

Pharsale ne fut pas la fin de la carrière politique de Cicéron, comme il semblait le croire. Les événements devaient le ramener encore une fois au pouvoir et le replacer à la tète de la république. Sa vie retirée, son silence pendant les premiers temps de la dictature de César, loin de nuire à sa réputation, l'avaient au contraire

»Luc., Phars., u, 300 •

Non ante rcvellar Exanimem quam le complectar, Roma, tuumqae NocncD, libertas, et inanem proscquar umbrara

augmentée. Les hommes d'Élat ne perdent pas autant qu'ils le pensent à rester quelque temps en dehors des affaires. La retraite, dignement supportée, les grandit. Il suffit qu'ils ne soient plus au pouvoir pour qu'on se trouve quelque penchant à les regretter. On a moins de raisons d'être sévère pour eux quand on ne convoite pas leur place, et, comme on ne souffre plus de leurs défauts, on en perd facilement le souvenir pour ne plus songer qu'à leurs qualités. C'est ce qui arriva à Cicéron. Sa disgrâce désarma tous les ennemis que lui avait faits sa puissance, et jamais sa popularité ne fut plus grande qu'à ce moment où il se tenait volontairement loin des yeux du public. Dans la suite, quand il crut devoir se rapprocher davantage de César, il se conduisit avec tant d'adresse, il accommoda si habilement ensemble la soumission et l'indépendance, il sut si bien conserver, jusque dans ses éloges et ses flatteries, un air d'opposition, que l'opinion publique ne cessa pas de lui être favorable. D'ailleurs les plus illustres défenseurs de la cause vaincue, Pompée, Calon, Scipion, Bibulus, étaient morts. De tous ceux qui avaient occupé avec honneur de grandes fonctions sous l'ancien gouvernement, il ne restait guère plus que lui; aussi s'habitua-t-on à le regarder comme le dernier représentant de la république On sait qu'aux ides de mars Brulus et ses amis, après avoir frappé César, appelèrent Cicéron en agitant leurs épées sanglantes. Ils semblaient ainsi le reconnaître pour le chef de leur parti et lui faire honneur du sang qu'ils venaient de verser.

Ce sont donc les circonstances plus encore que sa volonté qui lui ont fait jouer un si grand rôle dans les événements qui suivirent la mort de César. Je raconterai plus tard i comment il fut amené à livrer contre Antoine

' Dans l'élude sur Orutus.

cette lutte où il devait périr. Je montrerai que ce n'est pas de lui-même et volontairement qu'il la commença. Il avait quitté Rome et ne voulait pas y revenir. Il pensait que le temps des résistances légales était passé, qu'il fallait opposer aux vétérans d'Antoine de bons soldats plutôt que de bonnes raisons, et il n'avait pas tort. Convaincu que son rôle était fini et que celui des gens de guerre allait commencer, il partait pour la Grèce quand un coup de vent le rejeta sur la côte de Rhégium. De là il se rendit au port de Vélie, où il trouva Brulus, qui se préparait aussi à quitter l'Italie, et ce fut lui qui, toujours scrupuleux, toujours ennemi de la violence, lui demanda de faire encore quelques efforts pour ranimer le peuple, et de tenter une dernière fois la lutte sur le terrain de la loi. Cicéron céda aux prières de son ami, et quoiqu'il n'espérât guère réussir, il s'empressa de retourner à Rome pour y livrer ce dernier combat. C'était la seconde fois « qu'il venait, comme Amphiaraus, se jeter vivant dans le gouffre. »

Brutus lui rendit ce jour-là un grand service. L'entreprise désespérée dans laquelle il l'engagea presque malgré lui ne pouvait pas être utile à la république, mais elle profita à la gloire de Cicéron. Ce moment fut le plus beau peut être de sa vie politique. D'abord nous avons le plaisir et presque la surprise de le trouver ferme et décidé. Il semble s'être délivré de toutes ces hésitations qui embarrassaient ordinairement sa conduite. C'est qu'aussi il n'était guère possible d'hésiter alors. Jamais la question ne sélait aussi nettement posée. A chaque évolution nouvelle des événements, les partis se dessinaient davantage. Une première fois l'ambition de César, qui n'était ignorée de personne, en ralliant autour de l'aristocratie romaine tous ceux qui voulaient, comme elle, conserver les anciennes institutions, avait élargi les cadres de ce vieux parti et mo-

difié son programme. En s'augmentant d'éléments nouveaux, il changea de nom comme de caractère ; il devint le parti de l'ordre, le parti des honnêtes gens, optimales. C'est ainsi que Cicéron aime à le désigner. Celle dénomination était encore un peu vague ; elle se précise après Pharsale. Comme en ce moment il n'y a plus de doute sur les intentions du vainqueur, comme on le voit substituer ouvertement son autorité à celle du sénat et du peuple, le parti qui lui résiste prend le nom qui lui convient et que personne ne peut plus lui refuser ; il devient le parti républicain. La lutte s'établit donc franchement entre la république et le despotisme. Et pour que le doute soit encore moins possible, le despotisme, après la mort de César, se montre aux Romains suus sa forme la moins déguisée et pour ainsi dire la plus brutale. C'est un soldat sans génie politique, sans distinction de manières, sans élévation d'âme, à la fois grossier, débauché et cruel, qui réclame par la force l'héritage du grand dictateur. Il ne prend pas la peine de cacher ses desseins, et Cicéron ni personne ne peut plus s'y tromper. Ce dut être un grand soulagement pour celte âme d'ordinaire si indécise et si incertaine de voir si clairement la vérité, de ne plus sentir d'ombres entre son esprit et elle, d'avoir une confiance si complète dans la justice de sa cause, et, après tant de doutes et d'obscurités, de combattre enfin au grand jour. Aussi, comme on sent qu'il a le cœur à l'aise ! comme il est plus libre et plus vif! quelle ardeur dans ce vieillard, et quelle passion de combat! Aucun des jeunes gens qui lenlourent ne montre autant de décision que lui, et lui-même est plus jeune assurément qu'à l'époque où il combattait Catilina ou Clodius. Nonseulement il entame résolument la lutte, mais, ce qui est plus rare chez lui, il la poursuit jusqu'au bout sans faiblir. Par un contraste étrange, l'entreprise la plus

périlleuse qu'il ait jamais tentée, et qui devait lui coûter la vie, est précisément celle où il a le mieux résisté à ses découragements et à ses défaillances ordinaires.

Dès son retour à Rome, encore tout animé de celte ardeur qu'il avait puisée à Vélie dans les entretiens de Brutus, il se rendit au sénat, et il osa y parler. La première Philippiqiie, si on la rapproche des autres, paraît timide et pâle ; quel courage cependant n'a-t-il pas fallu pour la prononcer dans celte ville indifférente, devant ces sénateurs effrayés, à quelques pas d'Anloine furieux, menaçant, et qui, par ses émissaires, écoulait tous les propos qu'on tenait contre lui ! Cicéron finissait donc comme il avait commencé. Deux fois, à trentecinq ans d'intervalle, il protestait seul, au milieu du silence général, contre un pouvoir redouté, qui ne souffrait pas de résistance. Le courage est contagieux comme la peur. Celui que Cicéron montra dans son discours en fit trouver aux autres. Celte parole libre surprit d'abord, puis rendit honteux ceux qui se taisaient. Cicéron profila de ces premiers élans, bien timides encore, pour rassembler quelques personnes autour de lui et trouver des défenseurs à la république presque oubliée. C'était là le difficile. De républicains, il n'en restait guère, et les plus résolus allaient rejoindre Brutus en Grèce. Tout ce qu'on pouvait faire, c'était de s'adresser aux modérés de tous les parlis, à tous ceux que blessaient les emporlenienls d'Antoine. Cicéron les adjura d'oublier leurs anciennes inimitiés et de se réunir. « Maintenant, leur disait-il, il n'y a plus qu'un seul vaisseau pour tous les honnêtes gens i. » On reconnaît là sa politique ordinaire. C'est encore une coalition qu'il essaye de former comme à l'époque de son consulat. Ce rôle est décidément celui pour lequel il a le plus de goût et qui lui

* Ad fam., XII, 25.

78 LA VIE PUBLIQUE Diî CICÉRON

convient le mieux. Par la souplesse de sou caractère el de ses principes, il était plus propre que personne à concilier les opinions, et l'habilutie qu'il avait prise de côtoyer tous les parlis faisait qu'il n'élait étranger à aucun, et qu'il avait partout des amis. Aussi son entreprise parut-elle d'abord assez bien réussir. Plusieurs des généraux de César l'écoulaienl volontiers, ceux surtout qui trouvaient qu'en somme ils perdaient moins à rester citoyens d'un État libre qu'à devenir sujets d'Antoine, el les ambitieux subalternes, comme Ilirtius el Pansa, qui, après la mort du maître, ne se sentaient pas assez forts pour convoiter la première place et ne voulaient pas cependant se contenter de la seconde. Malheureusement ce n'était encore qu'une réunion de chefs sans soldats, et jamais on n'avait eu plus besoin de soldats qu'en ce moment. Antoine était à Brindes, où il attendait des légions qu'il avait fait venir de la Macédoine. Furieux de la résistance inattendue qu'il avait rencontrée, il annonçait qu'il s'en vengerait par le pillage et le meurtre. On le savait homme à le faire. Chacun croyait voir déjà sa maison saccagée, son champ partagé, sa famille proscrite. La terreur était partout. On tremblait, on se cachait, on fuyait. Les plus intrépides cherchaient de tous les côtés quelqu'un qu'on pût appeler à la défense de la république. Il n'y avait d'aide à espérer que de Deciuius Brutus, qui occupait la Gaule cisalpine avec quelcjucs légions, on de Sextus Pompée, qui réorganisait ses troupes en Sicile; mais c'étaient des secours douteux, lointains, et la ruine était sûre et prochaine. Au milieu de cet effroi général, le neveu de César, le jeune Octave, que la jalousie d'Antoine et la défiance des républicains avaient jusquie-là tenu à l'écart, et qui attendait avec impatience l'occasion de se faire connaître, pensa qu'elle était venue. Il parcourut les environs do Rome, appelant aux armes les vétérans

de sou oncle qui y étaient établis. Son nom, ses largesses, les promesses dont il était prodigue, lui amenèrent vile des soldats. A Cakitia, à Casilinum, en quelques jours il en trouva trois mille. Alors il s'adressa au? chefs du sénat, leur offrit l'appui de ses vétérans^ leui demandant pour tout salaire de l'avouer dans les efforts qu'il allait faire pour les sauver. Dans une telle détresse, il n'y avait pas moyen de refuser ce secours sans lequel on périssait, et Cicéron lui-même, qui avait témoigné d'abord quelques défiances, se laissa séduire à la lin par ce jeune homme qui le consultait, le flattait et l'appelait son père. Quand on fut sauvé grâce à lui, quand on vit Antoine, abandonné de plusieurs de ses légions, forcé de quitter Rome, où Octave le tenait en échec, la reconnaissance du sénat fut aussi prodigue que sa frayeur avait été grande. On combla le libérateur de dignités et de compliments. Cicéron l'éleva dans ses éloges bien au-dessus de son oncle ; il 1 appela un divin jeune homme suscité par le ciel pour la défense de la patrie : il se fit le garant de son patriotisme et de sa fidélité ; imprudentes paroles que Brutus lui reprocha bien durement, et que l'événement ne devait pa« tarder à démentir !

On connaît trop les faits qui suivirent pour que j'aie besoin de les raconter. Jamais Cicérun n'a joué un plus grand rôle politique qu'à ce momenl; jamais il n'a mieux mérité ce nom d'homme d'État que ses ennemis lui refusent. Pendant six mois, il fut l'âme du parli républicain, qui se recomposait à sa voix. « C'est moi, disait-il avec orgueil, qui ai donné le signal de ce réveil i, » et il avait raison de le dire. Sa parole sembla rendre quelque patriotisme et quelque énergie à ce peuple indifférent. Il lui fit applaudir encore une fois

^Philipp.yXlV,!,

ces grands mots de patrie et de liberté que le forum allait bientôt ne plus entendre. De Rome, l'ardeur gagna les municipes voisins, et de proche en proche toute l'Italie fut remuée. Ce n'est pourtant pas assez pour lui, et il va chercher plus loin encore des ennemis à Antoine et des défenseurs à la république. Il écrit aux pro consuls des provinces et aux généraux des armées. D'un bout du monde à l'autre, il gronde les tièdes, il flatte les ambitieux, il félicite les énergiques. C'est lui qui pousse Brutus, toujours hésitant, à s'emparer de la Grèce. Il applaudit au coup de main hardi de Cassius qui le rend maître de l'Asie, il excite Cornificius à chasser d'Afrique les soldats d'Antoine; il donne du cœur à Decimus Brutus pour résister dans Modène. Les adhésions qu'il sollicite avec tant de passion lui arrivent de tous côtés. Même ceux qui sont des ennemis et des traîtres n'osent pas lui refuser ouverlement leurs concours. Lépide et Plancus font des protestations emphatiques de fidélité. Pollion lui écrit d'un ton solennel « qu'il jure d'être l'ennemi de tous les tyrans i. » De toutes parts on demandr son amité, on sollicite son appui, on se met sous sa protection. Ses Philippiques qu'heureusement il n'a pas le temps de refaire, se répandent dans le monde entier à peu près comme il les prononce, et gardant, avec les vivacités du premier jet, la trace des interruptions et des applaudissements du peuple. Ces improvisations passionnées vont porter partout l'émotion de ces grandes scènes populaires. On les lit dans les rovinces, on les dévore dans les armées, et des pays les plus lointains arrive à Cicéron le témoignage de l'admiration qu'elles inspirent! « Votre toge est encore plus heureuse que nos armes, » lui dit un général victorieux, et il ajoute : « Chez vous le consulaire a

iAd fam., X, 3t.

vaincu le consul i. » — « Mes soldats sont à vous, » lui écrit un autre *. On lui rapporte la gloire de tout ce qui arrive d'heureux à la république. C'est lui qu'on félicite et qu'on remercie de tous les succès qu'elle obtient. Le soir où l'on sut à Rome la victoire de Modène, le peuple entier vint le prendre à sa maison, le conduisit en triomphe au Capilole, et voulut entendre de sa bouche le récit de la bataille. « Ce jour, écrit il à Brutus, m'a payé de toutes mes peines 3. »

Ce fut le dernier triomphe de la république et de Cicéron. Le succès est quelquefois plus fatal aux coalitions que les revers. Quand l'ennemi commun, dont la haine les réunissait, est vaincu, les dissentiments particuliers paraissent. Octave voulait affaiblir Antoine pour en obtenir ce qu'il désirait; il ne voulait pas le détruire. Lorsqu'il le vit fuyant vers les Alpes ,' il lui tendit la main, et tous les deux marchèrent ensemble sur Rome. Dès lors il ne restait plus à Cicéron « qu'à imiter les braves gladiateurs, et à chercher comme eux à bien mourir ^. »

Sa mort fut courageuse, quoi qu'ait prétendu Pollion, qui, l'ayant trahi, avait intérêt à le calomnier. J'aim? mieux croire au témoignage de Tile-Live, qui n'était pas de ses amis et qui vivait à la cour d'Auguste : « De tous ses malheurs, dit- il, la mort est le seul qu'il supporta comme un homme ^. » C'est bien quelque chose, il faut l'avouer. 11 pouvait se sauver, et un moment il l'essaya. D voulut ptXtir pour la Grèce, où il aurait retrouvé Brutus; mais après quelques jours de navigation, contrarié par le vent, souffrant de la mer, tourmenté surtout de regrets et de tristesses, découragé de vivre, il se fit descendre à Caïète, et revint dans sa

* Ad fam., xii, 13. — ^ Ad fam., xn, 12. — 3 j^d Brut., 3. - * Philipp., m, 14. — s Apud Senec, Suas, 6.

maison de Formies pour y mourir. Il a souvent remercié le coup de vent qui le ramena à Vélie la première fois qu'il voulait fuir en Grèce. C'est ce qui lui a donné l'occasion de prononcer ses Philippiques. Celui qui le rejeta dans Caïète n'a pas moins servi sa renommée. Sa mort me semble racheter les faiblesses de sa vie. C'est beaucoup pour un homme comme lui, qui ne se piquait pas d'être un Caton, d'avoir été si ferme à ce terrible moment; plus il était timide de caractère, plus je suis touché de le trouver si résolu pour mourir. Aussi, lorsqu'on étudiant son histoire je suis tenté de lui reprocher ses irrésolutions et ses défaillances, je songe à sa fin, je le vois, comme Plutarque l'a si bien dépeint, « la barbe et les cheveux sales, le visage fatigué, prenant son menton avec la main gauche, par un geste qui lui était wdinaire, et regardant fixement ses meurtriers 1, » et je n'ose plus être sévère. Malgré ses défauts, c'était un honnête homme, « qui aimait bien son pays, » comme le disait Auguste lui-même un jour de franchise et de remords. S'il fut quelqueiois trop hésitant et trop faible, il a toujours fini par défendre ce qu'il regardait comme la cause de la justice et du droit, et quand elle a été vaincue pour jamais, il lui a rendu le dernier service qu'elle pût réclamer de ses défenseurs, il l'a honorée par sa mort.

l'iut.. Cic, 48.

it

Ceux qui ont lu la correspondance de Cicéron avec Alticus, et qui savent quelle place les questions d'argent tiennent dans ces confidences intimes, ne seront pas surpris que je commence l'étude de sa vie privée en cherchant à me rendre compte de l'état de sa fortune. La richesse était une des plus grandes préoccupations des gens d'alors, comme de ceux d'aujourd'hui, et c'est par là peut-être que ces deux époques, qu'on a pris tant de fois plaisir à comparer, se ressemblent le plus.

Il faudrait avoir conservé les registres d'Eros, l'intendant de Cicéron, pour pouvoir dresser d'une manière exacte le budget de son ménage. Tout ce que nous savons avec certitude à ce sujet, c'est que son père ne lui avait laissé qu'une fortune très -médiocre, et qu'il l'augmenta beaucoup, sans pouvoir dire précisément à quelle somme elle s'élevait. Ses ennemis avaient coutume de l'exagérer, pour faire naître quelques soupçons sur la façon dont il l'avait acquise, et il est probable en effet que, si nous en savions le chiffre, il nou^ paraîtrait considérable ; mais il faut bien se garder de l'apprécier avec les idées de notre temps. La richesse n'est pas quelque chose d'absolu ; on est riche ou l'on est pauvre suivant

le milieu dans lequel on vit, et il est possible que ce qui serait de l'opulence quelque part soit à peine de .''aisance ailleurs. Or, on sail qu'à Rome la fortune était loin d'être aussi également répartie que chez nous. Quarante ans avant le consulat de Cicéron, le tribun Philippe disait que, dans celte immense ville , il n'y avait pas deu.K mille personnes qui eussent un patrimoine 1; mais aussi celles-là possédaient toute la fortune publique. Crassus prétendait que, pour se dire riche, il fallait qu'on pût nourrir une armée de ses revenus, et nous savons qu'il était en état de le faire sans se gêner. Milon trouvait moyen de s'endetter en quelques années de plus de 10 millions de sesterces (14 millions de francs). César, encore simple particulier, dépensait d'un seul coup 120 millions de sesterces (24 millions de francs) pour faire cadeau d'un nouveau forum au peuple romain. Ces profusions insensées supposent des fortunes énormes. A côté d'elles, on comprend que celle de Cicéron, qui suffisait à peine à l'achat d'une maison sur le Palatin, et qu'épuisaient presque les embellissements de sa villa de Tusculum, quelque considérable qu'elle nous semble aujourd'hui, (levait alors paraître assez ordinaire.

De quelle façon l'avait-il gagnée? Il n'est pas sans intérêt de le savoir pour répondre aux méchants bruits que ses ennemis faisaient courir. Il dit quelque part que les moyens par lesquels on faisait honnêtement fortune à Home étaient le commerce, les entreprises de travaux publics et la ferme des impôts 2- mais ces

1 De of/ic, II, 21 : Les choses n'élaient pas changées au temps où Cicéron fut consiiL Nous voyons que son frère, dans la lettre qu'il lui adresse alors, dit qu'il y a dans Rome peu de chevaliers, imuci equilcs , c'est-à-dire peu de gens possédant plus de 80,000 francs.

2 Parad., 6. Qui honeste rem quœrunt mercaturis faciendie, operis dandis, publicis sumendis etc.

moyens, fort commodes pour les gens pressés de s'enrichir, ne pouvaient être pratiqués que de ceux qui n'avaient pas d'ambition politique •. ils éloignaient des honneurs publics, et par conséquent ils ne convenaient pas à un homme qui aspirait à gouverner son pays. On ne voit pas non plus qu'il ait fait comme Pompée, qui engageait ses fonds dans une société de banque importante, et qui prenait part à ses bénéfices; au moins ne reste-t-il aucune trace, dans ses lettres, d'entreprises de cette nature. Il ne pouvait pas songer davantage à tirer parti pour sa fortune des beaux ouvrages qu'il composait. Ce n'était pas l'habitude alors que l'auteur les vendît à un libraire, ou plutôt l'industrie des libraires, comme nous l'entendons aujourd'hui, existait à peine. Ordinairement ceux qui voulaient lire ou posséder un livre l'empruntaient à l'auteur ou à ses amis, et le faisaient copier parleurs esclaves. Quand ils avaient plus de copistes qu'il ne leur en fallait pour leur usage, ils les faisaient travailler pour le public et vendaient les exemplaires dont ils n'avaient pas besoin; mais l'auteur n'avait rien à voir aux profits qu'ils en tiraient. Enfin ce n'étaient pas les fonctions publiques qui pouvaient enrichir Cicéron; oi sait qu'elles étaient moins un moyen de fortune qu'une occasion de dépenses et de ruine, soit par le prix dont il fallait quelquefois les payer, soit par les jeux et les fêtes qu'on exigeait de ceux qui les avaient obtenues. Seule l'administration des provinces donnait d'immenses bénélices. C'est sur ces bénéfices que les grands ambitieux comptaient d'ordinaire pour réparer les dommages que le luxe de leur vie privée cl les profusions de leur vie publique avaient faits à leur fortune. Or, Cicéron s'en priva lui-même en cédant à son collègue Antoine la province que, selon l'usage, il devait gouverner après son consulat. xV la vérité on soupçonne qu'il fit alors avec lui quelque

marché d'après lequel il se réservait une part des beaux profits qu'il lui abandonnait. Si ce marché exista, ce qui est douteux, il est certain qu'il ne fut pas tenu. Antoine pilla sa province, mais il la pilla pour lui seul, etCicôron n'en tira jamais rien. Douze ans plus tard, sans l'avoir souhaité, il fut nommé proconsul de Cilicie. Nous savons qï'il n'y resta qu'un an, et que, sans commettre aucun acte illégal et en faisant le bonheur de ses administrés, il trouva moyen d'en rapporter 2,200 000 sesterces (4'40,000 francs), ce qui nous donne une idée de ce qu'on pouvait gagner dans les provinces quand on ne se faisait pas scrupule de les piller. Du reste, cet argent ne profita pas à Cicéron : il eu prêta une partie à Pompée, qui ne la lui rendit pas, et il est probable que la guerre civile lui fit perdre le reste, puisqu'il se trouvait tout à fait sans ressources quand elle fut terminée.

C'est donc ailleurs qu'il faut chercher l'origine de sa fortune. S'il avait vécu de nos jours, nous ne serions pas en peine pour savoir d'où elle lui est venue. Elle serait suffisamment expliquée par son beau talent d'avocat. Avec une éloquence comme la sienne, il ne manquerait pas aujourd'hui de s'enrichir vite au barreau ; mais il y avait alors une loi qui interdisait aux orateurs d'accepter aucun salaire, aucun présent de ceux pour lesquels ils avaient plaidé (iex Cincia,dedonis et miinerihus). Quoiqu'elle fût 1 œuvre d'un tribun, qui l'avaii faite, dit Tite-live, dans linlérêl du peuple ^ c'était au fond une loi aristocratique. En ne permettant pas à l'avocat de tirer un profit légitime de son talent , elle écartait du barreau ceux qui n'avaient rien, et réservait l'exercice de cette profession aux riches comme un privilège, ou plutôt elle empêchait que ce ne fût vérita-

» Hist., XX3UV, 4.

LA VIE PRIVÊU: Dli CIGÉRON 87

olement une profession. Je crois seulement que cette loi fut toujours très-imparfaitement observée. Comme elle n'avait pas pu tout prévoir, il ne lui était guère possible d'empêcber la reconnaissance des clients de trouver quelque forme ingénieuse qui échappât à sa sévérité. S'ils étaient bien déterminés à payer de quelque manière les services qu'on leur avait rendus, il me semble difficile que la loi pût toujours les en empêcher. Au temps de Cicéron, on ne se faisait pas faute de la violer ouvertement. Verres disait à ses amis qu'il avait fait trois parts de l'argent qu'il rapportait de Sicile ; la plu? considérable était pour corrompre ses juges, l'autre pour payer ses avocats, et il se contentait de la troisième 1. Cicéron, qui à cette occasion se moquait de l'avocat de Verres, Horlensius, et du sphynx qu'il avait reçu en à-compte, se gardait bien de l'imiter. Son frère afiirme qu'au moment où il briguait le consulat, il n'avait jamais rien exigé de personne 2 . Cependant , quelques scrupules qu'on lui suppose, il est bien difficile d'admettre qu'il n'ait jamais profité de la bonne volonté de ses clients. Sans doute il refusa les présents que les Siciliens voulaient lui faire quand il les eut vengés de Verres : peut-être n'eût-il pas été prudent de les accepter après une cause si éclatante, qui avait attiré sur lui tous les regards, et lui avait fait de puissants ennemis; mais quelques années après je vois qu'il se laisse tenter par le cadeau que lui fait son ami Papirius Pœtus, pour lequel il vient de plaider 3. C'étaient de beaux livres grecs et latins, et Cicéron n'aimait rien tant que les livres.^ Je vois aussi que lorsqu'il avait besoin d argent, ce qui lui arrivait bien quelquefois, il s'adressait de préférence aux gens riches qu'il avait dé-

1 In Verrem, act. pnm.,ii. — * Depe'it. cons., 5 et 9. — ' Ad Ait., I, 20.

fendus. Celaient pour lui des créanciers moins rigoureux el plus palienls que les autres, et il était naturel qu'il profitât de leur crédit après les avoir aidés de sa parole. Il nous dit lui-même qu'il acheta la maison de Crassus avec l'argent de ses amis. Parmi eux, P. Sylla, pour lequel il venait de plaider, lui prêta à lui seul 2 millions de sesterces (400,000 IVancs). Attaqué pour ce fait dans le sénat, il s'en tira avec une plaisanterie, ce qui prouve que la loi Cincia n'était plus Irès-respectée , et que ceux qui la violaient n'avaient pas i^rand'peur d'être poursuivis K II est donc bien possible que ces grands seigneurs dont il avait sauvé l'honneur ou la fortune, que ces villes ou ces provinces qu'il avait protégées contre des gouverneurs avides, que ces princes étrangers dont il défendait les intérêts dans le sénat, surtout que ces riches compagnies de puhlicains par lesquelles passait tout l'argent que l'univers envoyait à Rome, et qu'il servait avec tant de dévouement de son crédit ou de sa parole , aient souvent cherché et quelquefois trouvé l'occasion de lui témoigner leur reconnaissance. Cette générosité nous paraît aujourd'hui si naturelle que nous aurions quelque peine à défendre Cicéron de ne l'avoir pas toujours repoussée ; mais soyons sûrs que, s'il a cru quelquefois pouvoir l'accepter, il l'a toujours fait avec plus de modération et de retenue que la plupart de ses contemporains.

Nous connaissons une des formes les plus ordinaires et, à ce qu'il semble, les plus légales par lesquelles cette générosité s'exprimait. Il était d'usage à Rome qu'on payât après sa mort et par son testament toutes les dettes de reconnaissance et d'affection qu'on avait contractées pendant sa vie. C'était un moyen qui s'offrait au client de se libérer envers l'avocat qui l'avait défendu,

» A. GelL, XII, 12,

et il ne paraît pas que la loi Cijicia y mjj; aucun obstacle. Nous n'avons rien de semblable chez nous, A celle époque, un père de famille qui avait des hcriliers naturels pouvait distraire la somme qu'il voulait de sa fortune et donner à ses parents, à ses amis, à tous ceux qui lui avaient été utiles ou agréables, une bonne part de son héritage. Cet usage était devenu uu abus. Li mode et la vanité s'en étaient mêlées. On voulait paraître avoir beaucoup d'amis en inscrivant beaucoup de monde sur son testament, et naturellement on inscrivait de préférence les plus illustres. Quelquefois on y réunissait des gens qui ne se rencontraient guère ensemble que là, et qui devaient être surpris de s'y trouver. Cluvius, un riche banquier de Pouzzoles, laissa son bien à Cicéron et à César après Pharsale ^ L'architecte Cyrus plaça en même temps parmi ses héritiers Clodius et Cicéron, c'est-à-dire les deux personnes qui se détestaient le plus cordialement à Rome 2. Cet architecte regardait sans doute comme une gloire d'avoir des amis dans tous les camps. Il arrivait même qu'on écrivait sur son testament des personnes qu'on n'avait jamais vues. Lucullus augmenta son immense fortune par les legs que lui firent des inconiuis pendant qu'il gouvernail l'Asie. AUicus recueillit un bon nombre d'héritages de gens dont il n'avait jamais entendu parler, et qui ne connaissaient de lui que sa réputation. A plus forte raison un grand orateur comme Cicéron, qui avait tant d'obligés, et dont tous les Romains élaienl fiers, devait-il être souvent l'objet de ces libéralités posthumes. On voit dans ses lettres qu'il l'ut l'héritier de beaucoup de personnes qui ne semblent pas tenir une grande place dans sa vie. En général, les sommes qu'on lui lègue ne sont pas ti'èsimportantes. Une des plus fortes est celle dont il hérita

, » Ad AU., XIII, 45 et seq. — 2 Pro Mil., 18.

90 LA VIE PRIVÉE DE CfCÉRON

de son ancien maîlre, le stoïcien Diodote, qu'il avait gardé chez lui jusqu'à sa mort '. Pour reconnaître celte longue affection, Diodote lui laissa toutes ses économies de philosophe et de professeur. Elles s'élevaient à 100,000 sesterces (20,000 francs). La réunion de tous ces petits legs ne laissa pas de former une somme importante. Cicéron lui-même l'évalue à plus de 20 millions de sesterces ( 4 millions de francs 2). Il ne me semble donc pas douteux que ces héritages, avec les présents qu'il a pu recevoir de la reconnaissance de ses clients, n'aient été les sources principales de sa fortune.

Cette fortune se composait de biens de diverses sortes. Il possédait d'abord des maisons à Rome. Outre celle qu'il habitait sur le Palatin, et celle qu'il tenait de son père aux Carènes, il en avait d'autres dans l'Argilèle et sur l'Aventin qui lui rapportaient 80,000 sesterces (16,000 fr.) de revenu '^. Il possédait de nombreuses villas dans Tltalie. Nous lui en connaissons huit trèsimporlantes'i, sans compter ces petites maisons {diversoria) que les grands seigneurs achetaient sur les principales routes pour avoir où sepeposcr quand ils allaient d'un domaine à l'autre. Il avait aussi des sommes d'argent dont on voit dans sa correspondance qu'il disposait de diverses manières. Nous ne pouvons guère évaluer avec exactitude cette partie de sa fortune; mais d'après les habitudes des riches Romains de ce temps on peut affirmer qu'elle n'était pas moins considérable que ses

1 Ad An., Il, 20. — 2 P/iilipp., ii, 16. — ^ Ad Att., xvi, 1. — 4 Sa villa de Tusculum noiamment lui avait coûté trèscher. Ce qui prouve qu'elle devait avoir une très-grande valeur, c'est qu'à son retour de l'exil le sénat lui alloua 500,000 sesterces (100,000 fr.) pour réparer les dommages qu'elle avait soufferts pendant son absence, et qu'il trouva qu'on était loin de lui avoir donné assez.

maisons ou ses terres. Un jour qu'il presse Alticus de lui acheter des jardins dont il a envie, il lui dit d'un air de négligence qu'il peut bien avoir 600,000 sesterces (120,000 fr.) chez lui '. Nous touchons là peut-être à une des plus curieuses différences qui séparent cet état social du nôtre. Il n'y a guère aujourd'hui que les banquiers de profession chez qui aient lieu des maniements de fonds aussi considérables. Notre aristocratie a toujours affecté de dédaigner les questions de finance. Celle de Rome au contraire les connaissait bien et s'en préoccupait beaucoup. Ces grandes fortunes étaient mises au service de l'ambition politique. On n'hésilait pas à en hasarder une partie pour se faire des créatures. La bourse d'un candidat aux honneurs publics était ouverte à tous ceux qui pouvaient le servir. Il donnait aux plus» pauvres , il prêtait aux autres, et cherchait à nouer avec eux des liens d'intérêt qui les asservissaient à sa cause. Le succès appartenait d'ordinaire à ceux qui avaient su obliger le plus de monde. Cicéron, quoique moins riche que la plupart d'entre eux, les imitait. Dans les lettres qu'il écrit à Atlicus, il est presque partout question de billets et d'échéances, et l'on y voit que son argent circule de tous les côtés. Il est en relations suivies d'affaires, et, comme on dirait aujourd'hui, en compte courant avec les plus grands personnages. Tantôt il prête et tantôt il emprunte à César. On trouve, parmi ses nombreux débiteurs, des gens de toute condition et de toute fortune depuis Pompée jusqu'à Hermogène, qui a bien l'air d'être un simple affranchi. Malheureusement, tout compte fait, ses créanciers sont bien plus nombreux encore. Malgré l'exemple et les conseils d'Atticus, il s'entendait mal à gouverner sa fortune. Il avait sans cesse des caprices coûteux. Il lui fallait à tout prix des statues et des la-

» i4d^l/t.,xii, S5.

bleaux pour orner ses i^aleries et leur donner l'air des gymnases de la Grèce. Il se ruinait dans ses maisons de campagne pour les embellir. Généreux à contre-temps, on le voit prêter aux autres au moment où il est contraint d'emprunter pour lui même. C'est toujours lorsqu'il est le plus endetté qu'il a le plus envie d'acheter quelque villa nouvelle. Il n'hésite pas alors à s'adresser à tous les banquiers de Rome; il va trouver Considius, Axius, Yectenus, Vestorius; il essayerait même d'attendrir Csecilius, l'oncle de son ami Alticus, s'il ne le savait intraitable. Du reste, il supporte gaiement sa détresse. Le sage Alticus a beau lui dire qu'il est honteux d'avoir des dettes; comme il partage cette honte avec bien des gens, elle lui semble légère, et il est le premier à en plaisanter. Il raconte un jour à un de ses amis qu'il est tellement endetté qu'il entrerail volontiers dans quelque conjuration, si l'on voulait l'y recevoir, mais que depuis qu'il a puni celle de Catilina, il n'inspire plus de confiance aux autres i; et quand arrive le 1«'' du mois, jour des échéances, il se contente de s'enfermer à Tusculum et laisse Éros ou Tiron disputer avec les créanciers.

Ces embarras et ces misères, dont sa correspondance est pleine, nous font songer presque malgré nous à certains passages de ses œuvres philosophiques qui paraissent assez surprenants, lorsqu'on les compare à la façon dont il vivait, et qu'on pourrait fiicilement tourner contre lui. Esl-ce bien cet insouciant et ce prodigue, toujours prêt à dépenser sans compter, qui s'écriait un jour avec un accent de conviction dont nous sommes émus : « Dieux immortels, quand donc les hommes comprendront-ils quels trésors on trouve dans l'économie 2 ! ;) Comment cet ardent amateur d'objets d'art,

» Ad fam., v, 6. — * Parad., 6.

cet ami passionné de la magnificence et du luxe, a-t-il osé traiter de fous les gens qui aiment trop.les statues et les tableaux, ou qui se construisent des maisons magnifiques? Le voilà condamné par lui-même, et je n'ai pas envie de l'absoudre tout à fait; mais au moment de porter sur lui un jugement sévère, rappelons-nous en quel temps il vivait, et songeons à ses conlemporams. Je ne veux pas le comparer aux plus méchants, son triomphe serait trop facile; mais entre ceux qu'on regarde comme les plus honnêtes il tient encore une des meilleures places. Il ne doit pas sa fortune à l'usure, comme Brulus et ses amis, il ne l'a point augmentée par celte avarice sordide qu'on reprochait à Galon; il n'a pas pillé les provinces, comme Appius on Cassius; il n'a pas consenti, comme Horlensius, à prendre sa part de ces pillages. Il faut donc bien reconnaître que, malgré les reproches qu'on peut lui faire, il était dans ces questions d'argent plus délicat et plus désintéressé que les autres. En somme, ses désordres n'ont fait de lorl qu'à lui même i, et s'il avait trop le goût des prodigalités ruineuses, au moins n'a-l-il pas eu recours, pour y suffire, à des profils scandaleux. Ces scrupules l'honorent d'aulanl plus qu'ils étaient alors plus rares, et que peu de gens ont traversé sans quelque souillure la société cupide et corrompue parmi laquelle il vivait.

' Il n'est pas probable que Cicéron ait fait tort à ses créanciers comme Milon, qui ne leur donna que 4 p. ItX). Au moment de quitter Rome, après la mort de César, Cicéron écrivait à Alticus que Targent qu'on lui devait suffirait à payer les dettes qu'il avait faites; mais, comme en ce moment l'argent était rare et comme les débiteurs se faisaient prier, il lui donnait l'ordre de vendre ses biens, s'il en était besoin, et il ajoutait : « Ne consultez là-dessus que ma repu» lation, » lAd Att., xvi, 2.)

Il ne mérite pas moins d'éloges pour avoir été honnête et rangé dans sa vie de famille. C'étaient encore là des vertus dont ses contemporains ne lui doiir^aient pas l'exemple.

Il est probable que sa jeunesse fut sévère i. Il voulait résolument devenir un grand orateur , et on n'y arrivait pas sans peine. Nous savons par lui combien était dur alors l'apprentissage de l'éloquence. « Pour y réussir, nous dit-il, il faut renoncer à tous les plaisirs, fuir tous les amusements, dire adieu aux distractions, aux jeux, aux festins, et presque au commerce de ses amis 2. » C'est de ce prix qu'il paya ses succès. L'ambition dont il était dévoré le préserva des autres passions, et lui suffit. L'étude occupa et remplit sa jeunesse. Une fois ces premières années passées, le péril était moindre ; l'habitude du travail qu'il avait prise et les grandes affaires dont il fut chargé pouvaient suffire à le préserver de tout entraînement dangereux. Les écrivains qui ne rainient pas ont vainement essayé de trouver dans sa vie la trace de quelqu'un de ces désordres qui étaient si communs autour de lui. Les plus mal intentionnés, comme Dion 3, le plaisantent au sujet d'une femme d'esprit, nommée Caerellia, qu'il appelle quelque part son intime amie ^. Elle l'était en exTet, et il paraît bien qu'elle ne manquait pas d'influence sur lui. On avait conservé et publié sa correspondance avec elle. Cette correspondance était, à ce qu'on dit, d'un ton assez libre, et semblait d'abord donner raison aux malins ; mais il faut remarquer que

1 Ad fam., ix, 26 : Me 7iihil istorum ne juvenem quidnm movit unquam. — 2 Pro Cœlio, 19. — » Dio Cass., XLVi, 18. — * Ad fam., XIII, 72.

Caerellia était beaucoup plus âgée que lui, que, loin d'être une cause de trouble dans son ménage, on ne la voit y intervenir que pour le racommoder avec sa femme i, enfin que leur liaison semble avoir pris naissance dans une affection commune pour la philosophie 2 ; c'est une origine calme et qui ne fait pas prévoir de suites bien fâcheuses. Caerellia était une personne instruite, dont la conversation devait plaire beaucoup à Cicéron. Son âge, son éducation, qui n'était pas celle des femmes ordinaires, le mettaient à l'aise avec elle, et, comme il avait naturellement la répartie vive, qu'une fois excité par la verve de l'entretien il ne savait pas toujours gouverner et retenir son esprit, et que d'ailleurs, par patriotisme comme par goût, il ne mettait rien au-dessus de cette gaieté libre et hardie dont Piaule lui semblait le modèle, il a pu se faire qu'il lui ait écrit sans se gêner de ces plaisanteries « plus salées que celles des Attiques et vraiment romaines ^. » Plus tard, quand cette urbanité rustique et républicaine ne fut plus à la mode, quand, sous l'influence d'une cour qui se formait, la politesse se raffina et les manières devinrent plus cérémonieuses, la liberté de ces propos choqua sans doute quelques délicats et put donner lieu à de méchants bruits. Quant à nous, de toutes les parties aujourd'hui perdues de la correspondance de Cicéron, les lettres qu'il avait écrites à Caerellia sont peut-être celles que nous regrettons le plus. Elles nous auraient mieux fait connaître que tout le reste les relations de la société et la vie du monde à ce moment.

On pense qu'il avait près de trente ans quand il se maria. C'était vers la fin de la domination de Sylla, à l'époque de ses premiers succès oratoires. Sa femme

1 Ad AU., XIV, 19. - 2 Ad Att., xm, 21. — ^ Ad fam., IX, 15 : Non attici, sed salsiores quam ilU Atticorum, romani Jetcres atque urbani sales.

Térentia appartenait à une famille distinguée et riche. Elle lui apportait en dot, selon Plutarque », 120,000 drachmes [111,000 francs), et nous voyons que de plus elle possédait des maisons à Rome et une forêt près de Tusculum 2. C'était un mariage avantageux pour un jeune homme qui débutait dans la vie politique avec plus de talent que de fortune. La correspondance de Cicéron ne donne pas une très -bonne idée de Térentia. Nous nous la figurons comme une femme de ménage économe et rangée, mais aigre et désagréable. La vie était difficile avec elle. Elle s'entendait peu avec son beau-frère Qiiinlus et encore moins avec Pomponia, sa belle-sœur, qui, du reste, ne s'entendait avec personne. Elle avait sur son mari cette influence que prend toujours une femme volontaire et obstinée sur un esprit irrésolu et indiiférent. Cicéron la laissa longtemps maîtresse absolue dans son ménage; il était bien aise de se décharger sur quelqu'un de ces occupations qui 'ne lui convenaient pas. Elle ne fut pas sans avoir quelque action sur sa vie politique. Elle lui conseilla des mesures énergiques à l'époque du grand consulat, et plus tard elle le brouilla avec Cludius en haine de Clodia, qu'elle soupçonnait de vouloir lui plaire. Comme tous les profits lui étaient bons, elle parvint à l'engager dans quelques affaires de finance qu'Atlicus lui-mcme, qui n'était pourtant pas scrupuleux, ne trouvait pas Irès-honnêtcs; mais là s'arrêtait son pouvoir. Il semble qu'elle demeura étrangère et peut être indifférente à la gloire littéraire de son mari. Dans aucun des beaux ouvrages de Cicéron, où le nom de sa fille, de son frère et de son fils reviennent si fréquemment , il n'est question de sa femme. Térentia n'eut point d'influence sur son esprit. Il ne lui conila jamais sa pensée intime sur les choses

1 mut., Cic, s. — ^ Ad Ali., H, 4.

les plus sérieuses de la vie ; il ne l'associa point à ses conviclions et à ses croyances. Nous en avons dans sa correspondance une preuve curieuse. Térenlia était dévote, et dévole à l'excès. Elle consultait les devins, elle croyait aux prodiges. Cicéron ne se donna pas la peine de la guérir de ce travers. Il semble même quelque part faire un singulier partage d'attributions entre elle et lui ; il la montre servant respectueusement les dieux, tandis que lui s'occupe à cultiver les hommes i. Nonseulement il ne gênait pas sa dévotion, mais il avait pour elle des complaisances qui nous surprennent. Voici ce qu'il lui écrivait au moment où il allait partir pour le camp de Pompée : « Je suis enfin délivré de ce malaise et de ces souffrances que j'éprouvais et qui voHS causaient beaucoup de chagrin. Le lendemain de mon départ, j'en ai reconnu la cause. J'ai rejeté, pendant la nuit, de la bile toute pure, et je me suis senti soulagé, comme si quelque dieu m'avait servi de médecin. C'est évidemment Apollon et Esculape. Je vous prie de leur en rendre grâces avec votre piété et votre zèle ordinaires 2. » Ce langage est étrange dans la bouche de ce sceptique qui a écrit le traité sur la Nature des dieux; mais Cicéron était sans doute de ces gens comme Varron et beaucoup d'autres qui, tout en faisant eux-mêmes peu d'usage des pratiques religieuses, trouvaient quelles ne sont pas mauvaises pour le peuple et pour les femmes.

Il nous reste tout un livre de lettres de Cicéron à Térentia ; ce livre contient l'histoire de son ménage. Ce qui frappe, dès qu'on l'ouvre, c'est qu'à mesure qu'on avance, les lettres se raccourcissent ; les dernières ne sont plus que de très-courts billets. Et non-seulement

1 Ad fam., xiv, 4 : Neque Bu, quos tu castissitne coluisCt, neque homines, quibus ego sempcr servivi, etc. —r * Ad fam., XIV, 7.

CICKRON. 7

la longueur des lettres diminue, mais le ton n'en est plus le même, et les marques de tendresse y deviennent de plus en plus rares. On en peut tout d'abord conclure que cette affection ne fut pas de celles que le temps augmente : l'habitude de vivre ensemble, qui entre pour une si grande part dans les liaisons, affaiblit celle-là. A.U lieu de se fortifier, elle s'usa en durant. Les premières lettres sont d'une passion incroyable. Il y avait pourtant près de vingt ans que Cicéron était marié ; mais il était alors bien malheureux, et il semble que le malheur rende les gens plus tendres, et que les familles éprouvent le besoin de se rapprocher davantage quand de grands coups les frappent. Cicéron venait d'être condamné à l'exil. Il s'éloignait bien tristement de Rome, où il savait qu'on brûlait sa maison, qu'on poursuivait ses amis, qu'on outrageait sa famille. Térentia s'était très-énergiquement conduite ; elle avait souffert pour son mari, et souffert avec courage. En apprenant la façon dont on l'avait traitée, Cicéron lui écrivait avec désespoir : « Que je suis malheureux ! Et faut-il qu'une femme si vertueuse, si honnête, si douce, si dévouée, soit ainsi tourmentée à cause de moi ! i » t( Persuadezvous, lui disait-il ailleurs, que je n'ai rien de plus cher que vous. En ce moment, je crois vous voir, et je ne puis retenir mes pleurs 2 j » Il ajoutait avec plus d'effusion encore ! « 0 ma vie, je voudrais vous revoir et mourir dans vos bras ^ ! » La correspondance s'arrête ensuite pendant six ans. Elle reprend à l'époque où Cicéron quitta Rome pour aller gouverner la Cilicie, mais le ton en est fort changé. Dans la seule lettre qui nous reste de ce moment, les tendresses sont remplacées pai les affaires. Il y est question d'un héritage qui était sur

1 Ad fam., xiv , \. — ^ Ad fam., xiv, 3. — ^ Ad fam.^ XIV. 4.

venu furt à propos pour la Ibrlune de Cicéron et des moyens d'en tirer le meilleur parti possible. A la vérité il appelle encore Térenlia sa femme très-chérie et trèssouhailée, stiavissima atque optatissima, mais ces mots n'ont plus l'air que de formules de politesse. Cependant Il témoigne un grand désir de la revoir, et il lui demande de venir l'attendre le plus loin qu'elle le pourra i. Elle alla jusqu'à Brindes , et, par un hasard favorable, elle entrait dans la ville au moment même où son mari arrivait au port; ils se réunirent et s'embrassèrent sur le forum. C'était un moment heureux pour Cicéron. I» revenait avec le titre à'imjjerator et l'espoir du triomphe ; il retrouvait sa famille unie et joyeuse. Malheureusement la guerre civile était près d'éclater. Les partis avaient achevé de rompre pendant son absence ; ils allaient en venir aux mains, et le lendemain de son arrivée, Cicéron était contraint de faire un choix entre eux et de se déclarer.

Celte guerre ne nuisit pas seulement à sa situation politique, elle fut fatale à son bonheur privé. Quand la correspondance reprend, après Pbarsale, elle devient d'une extrême sécheresse. Cicéron retourne en Italie et débarque encore à Brindes, non plus triomphant et heureux, mais vaincu et désespéré. Cette fois il ne souhaite plus de revoir sa femme, quoiqu'il n'ait jamais eu plus besoin d'être consolé. Il l'éloigné de lui, et sans y mettre beaucoup de façons. « Je ne vois pas, si vous venez, lui dit-il, k quoi vdus pouvez m'être utile 2. » Ce qui rendait cette réponse plus cruelle, c'est qu'au même moment, il faisait venir sa fdie, et se consolait dans son entretioft Quant à sa femme., elle n'obtient plus de lui que de billets de quelques lignes, et il a le courage de lui avouer qu'il ne les fait pas plus longs parce qu'il n'a rien à lui

* Ad fam., xiv , 5. — ^ Ad fam., xiv, 12.

dire '. En même temps il la renvoie, pour savoir les décisions qu'il a prises, à Lepta, à Trebatius, à Alticus, à Sicca. C'est montrer assez clairement qu'elle n'a plus sa confiance. La seule marque d'intérêt qu'il lui donne encore, c'est de lui demander de temps en temps de soigner sa santé, recommandation assez superflue, puisqu'elle vécut plus de cent ans ! La dernière lettre qu'il lui adressa est tout à fait celle qu'on écrirait à un intendant pour lui intimer un ordre. « Je compte être à Tusculum le 7 ou le 8 du mois, lui dit- 11 ; ayez soin de tout préparer. J'aurai peut-être avec moi plusieurs personnes, et vraisemblablement nous y serons quelque temps. Que le bain soit prêt et qu'il ne manque rien des choses qui sont nécessaires à la vie et à la santé 2. » A quelques mois de là, une séparation que ce ton fait prévoir eut lieu entre les deux époux. Cicéron répudia Térentia après plus de trente ans de mariage, et quand ils avaient des enfants et des petits-enfants.

Quels furent les motifs qui le poussèrent à cette fâcheuse extrémité ? Il est probable que nous ne les savons pas tous. L'humeur désagréable de Térentia a dû amener souvent dans le ménage de ces petites querelles qui, en revenant sans cesse, finissent par user les affections les plus solides. Vers l'époque où Cicéron fut rappelé de l'exil, quelques mois à peine après qu'il avait écrit ces lettres passionnées dont j'ai parlé, il disait à Atticus :« J'ai quelques chagrins domestiques que je ne puis pas vous écrire. » Et il ajoutait, pour être compris : « Ma fille et mon frère m'aiment toujours s. » Il faut croire qu'il avait bien lieu de se plaindre de sa femme pour l'omettre ainsi de la liste des personnes dont il se croyait aimé. On soupçonne aussi que Térentia a pu être jalouse de

1 Ad fam., xiv, 17. — ^ Ad fam., xiv, 20. - ^ ^a ka. IV, 1.

raffection que Cicéron témoignait à sa fille. Cette affec* tion avait des excès et des préférences qui pouvaient la blesser, et elle n'était pas femme à en souffrir sans se plaindre. Il est à croire que ces discussions ont préparé et amené de loin le divorce, mais elles ne le décidèrent pas. Le motif en fut plus prosaïque et plus vulgaire. Cicéron le justifie par les gaspillages et les détournements de sa femme, et il l'accuse plusieurs fois de l'avoir ruiné à son profil. Un des caractères les plus curieux de cette époque, c'est que les femmes y paraissent aussi occupées d'afltùres, aussi avides de spéculations que les hommes. L'argent est leur premier souci. Elles font valoir leurs biens, elles placent leurs fonds, elles prêtent et elles empruntent. Nous en trouvons une parmi les créanciers de Cicéron, et deux parmi ses débiteurs. Seulement, comme elles ne pouvaient pas toujours paraître ellesmêmes dans ces entreprises de finance, elles avaient recours à quelque affranchi complaisant ou à quelque homme d'alîaires suspect qui surveillait leurs intérêts et profitait de leurs bénéfices. Dans son discours pour Csecina, Cicéron, rencontrant sur son chemin un personnage de cette espèce, dont c'était le métier de s'attacher à la fortune des femmes et souvent de faire la sienne à leurs dépens, le dépeint en ces termes : « Il n'y a pas d'homme que l'on trouve davantage dans la vie ordinaire. Il est le flatteur des dames, l'avocat des veuves, un chicaneur de profession, amoureux de querelles, grand coureur de procès, ignorant et sot parmi les hommes, habile et savant jurisconsulte avec les femmes, adroit à séduire par les apparences d'un faux zèle et d'une amitié hypocrite, empressé à rendre des services quelquefois utiles, rarement fidèles i. » C'était un guide merveilleux à l'usage des femmes tourmentées du désir

* Pro Cœcin., 5.

de faire fortune; aussi Térentia en avait-elle un auprès d'elle, son affranchi Philotinius, homme d'affaires habile, mais peu scrupuleux, à qui ce métier avait réussi, puisqu'il était riche et qu'il avait lui-même des esclaves et des affranchis. Dans les premiers temps, Cicéron se servait souvent de lui, sans doute à la prière de Térentia. C'est lui qui lui fit acheter à bas prix une partie des biens de Milon, quand Milon lut exilé L'affaire était bonne, mais peu délicate, et Cicéron, qui le sentait bien, n'en parle qu'en rougissant. A son départ pour la Cilicie, il laissa à Philotimus l'administration d'une partie de sa fortune, mais il ne tarda pas à s'en repentir. Philotimus, en intendant de grande maison, s'occupa moins des intérêts de son. maître que des siens. Il garda pour lui les profils qu'il avait faits sur les biens de Milon, et au retour de Cicéron il lui présenta un mémoire par lequel il était son créancier d'une somme importante. « C'est un merveilleux voleur • ! » disait Cicéron furieux. A ce moment, ses soupçons n'allaient pas plus loin que Philotimus ; lorsqu'il revint de Pharsale, il s'aperçut bien que Térentia était sa complice. « J'ai trouvé les affaires de ma maison, disait-il à un ami, dans un état aussi mauvais que celles de la république 2. » La détresse dans laquelle il se voyait à Brindes le rendit méfiant. Il regarda ses comptes de plus près, ce qui ne lui était pas ordinaire, et il ne lui fut pas difficile de reconnaître que Térentia l'avait souvent trompé. En une seule fois, elle avait retenu 00,000 sesterces (12,000 francs) sur la dot de sa fille '^. C'était un beau bénéfice; mais elle ne négligeait pas non plus les petits profits. Son mari la surprit un jour détournant 2,000 sesterces (400 francs/ sur une sonune qu'il lui demandait ^. Cette rapacité

1 Ad Atl., vu, 1 et 3. — 2 Ad fam., iv, 14. — 3 Ad AU., XI, 2. — 4 Ad Au., XI, 24.

LA VIE PRIVÉE DE CICÉRON i03

acheva d'irriter Cicéron, que d'autres motifs sans doute avaient aigri et blessé depuis longtemps. Il se résigna au divorce, mais il ne s'y résigna pas sans douleur. On ne brise pas impunément des liens que l'habitude, à défaut de l'affection, aurait dû resserrer. Il semble qu'au moment de se séparer, après tant de jours heureux passés ensemble, tant de maux supportés en commun, il doit toujours y avoir quelque souvenir qui se réveille et qui réclame. Ce qui ajoute à la tristesse de ces pénibles moments, c'est que lorsqu'on voudrait se recueillir et s'isoler dans sa douleur, les gens d'affaires arrivent; il faut défendre ses intérêts, compter et discuter avec eux. Ces débats, qui n'avaient jamais convenu à Cicéron, le faisaient alors souffrir plus qu'à l'ordinaire. Il disait à l'obligeant Atticus, en le priant de s'en charger pour lui : « Ce sont des blessures trop fraîches; je n'y saurais toucher sans les faire saigner*, j Et comme Térentia chicanait toujours, il voulut qu'on mit fin à la discussion en lui accordant tout ce qu'elle demandait. « J'aime mieux, écrivait-il, avoir à me plaindre d'elle que si je devais être mécontent de moi-même 2. »

On comprend que les malins ne manquèrent pas de se divertir à propos de ce divorce. C'étaient après tout de justes représailles, et Cicéron s'était trop souvent moqué des autres pour exiger qu'on l'épargnât lui-même. Malheureusement il leur donna peu de temps après une occasion nouvelle de s'égayer à ses dépens. Malgré ses .soixante-trois ans il songea à se remarier, et il alla choisir une très -jeune fille, Publilia, que son père en mourant avait confiée à sa tutelle. Un mariage de tuteur avec sa pupille est un vrai mariage de comédie, et il est assez ordinaire que le tuteur s'en trouve mal. Comment se fail-il que Cicéron, avec son expérience -le la vie e!

t Ad AU., XII, 12. — ^ Ad AU., Xll, 21.

104 LA VIE PRIVÉli DE CICÉRON

du monde, se soit laissé entraîner à celle imprudence t Térenlia, qui avait à se venger; répétait partout qu'il s'était épris pour cette jeune fdle d'un amour extravagant; mais Tiron, son secrétaire, prétend qu'il ne l'avait épousée que pour payer ses dettes avec sa fortune, et je •)ense qu'il faut croire Tiron, quoique ce ne soit pas l'habitude que, dans ces sortes de mariages, le plus âgé soit aussi le plus pauvre. Comme on pouvait le prévoir, le trouble ne tarda pas à se mettre dans le ménage. Publilia, qui se trouvait plus jeune que sa belle-fill^, ne s'entendit pas avec elle, et il paraît qu'elle ne sut pas cacher sa joie quand elle mourut. C'était un crime impardonnable pour Cicéron; il ne voulut plus la revoir. Ce qui est étrange, c'est que cette jeune femme, loin d'accepter avec plaisir la liberté qu'on voulait lui rendre, fit de grands efforts pour rentrer dans la maison de ce vieillard qui la répudiait * ; mais il fut inflexible. Cette fois il avait assez du mariage, et l'on raconte que, comme son ami Hirlius venait lui offrir la main de sa sœur, il la refusa, sous prétexte qu'il est malaisé de '^'occuper à la fois d'une femme et de la philosophie. La réponse était sage, mais il aurait bien dû s'en aviser un peu plus tôt.

Cicéron eut deux enfants de Térenlia. Sa fille TuUra était l'aînée. Il l'avait élevée à sa façon, l'initiant à ses études et lui communiquant le goût des choses de l'esprit qu'il aimait tant lui-même, et dont il semble que sa femme ne se souciait pas. « Je retrouve en elle, disaitil, mes traits^ ma parole, mon âme 2; » aussi l' aimait-il

* Ad Ail., xu, 32. — - Ad Quint., i, 3»

♦endrement. Elle était bien jeune encore que déjà son père ne pouvait s'empêcher, dans un de ses plaidoyers, de faire une allusion à ralîection qu'il avait pour elle i. celle affection, la plus profonde assurément qu'il ait éprouvée, a fait le tourment de sa vie. Il est impossible d'imaginer une destinée plus triste que celle de cette jeune femme. Mariée à treize ans à Pison , puis à Crassipès, et séparée d'eux par la mort et le divorce, elle se remaria pour la troisième fois pendant que son père était absent et gouvernail la Cilicie. Les prétendants étaient nombreux, même parmi les jeunes gens d'illustre maison, et ce n'était pas seulement, comme on pourrait le croire, la gloire du beau-père qui les attirait. Il nous dit qu'im supposait qu'il reviendrait très-riche de son gouvernement. En épousant sa fille, ces jeunes gens pensaient faire un mariage avantageux qui leur permettrait de payer leurs dettes 2. Parmi eux se trouvaient le fils du consul Sulpicius et Tibérius Néro, qui fut le père de Tibère et de Drusus. Cicéron penchait pour ce dernier, qui était allé chercher son aveu jusqu'en Cilicie, quand sa femme et sa fille, à qui il avait laissé en partant le droit de choisir, se décidèrent sans lui pour Cornélius Dolabella. C'était un jeune homme de grande famille, un ami de Curion, de Caelius et d'Antoine, qui avait jusque-là vécu comme eux, c'est-à-dire en hasardant sa réputation et en dépensant sa fortune, du reste homme d'espril et personnage à la mode. Ce mari n'était guère du goût d'Atticus; mais Térentia, à ce qu'il semble, s'était laissé gagner par son grand nom, et peut-être Tullia n'élaitelle pas restée insensible à ses belles manières. Les débuts de ce mariage semblèrent heureux. Dolabella charmait sa belle -mère et sa femme par son obligeance et sa bonté. Cicéron lui-même, qui avait clé d'abord

' In Verr. ad. scet-, i, 4i. — ^ Ad Ait., vu. 4.

surpris de la façon rapide dont on avait mené l'aflaire, trouvait que son gendre avait beaucoup d'esprit et de politesse. « Pour le reste, ajoutait-il, il faut s'y résigner 1. » Il voulait parler des habitudes légères et dissipées auxquelles Dolabella, malgré son mariage, ne renonçait pas. Il avait promis de se ranger, mais il tenait peu sa promesse, et quelque bonne volonté qu'eût Cicéron de fermer les yeux sur ses désordres, il finit par lui rendre la résignation bien difficile. Il continuait à vivre comme la jeunesse d'alors, faisant du bruit, la nuit, dans les rues, sous les fenêtres des femmes à la mode, et sas débauches semblaient scandaleuses dans une ville habituée au scandale. Il s'attacha à une femme du monde, célèbre par ses aventures galantes, Cœcilia Mélella, l'épouse du consulaire Lentulus Spbinther. C'est la même qui ruina plus tard le fils du grand acteur tragique ^sopus, ce fou qui, ne sachant qu'inventer pour arriver plus vile à sa perte, eut la singulière vanité, dans un dîner qu'il donnait à sa maîtresse', de faire dissoudre une perle d'un million de sesterces (200 000 francs) et de l'avaler 2. Avec une personne comme Métella, Dolabella eut bientôt achevé de dévorer sa fortune. Il dissipa ensuite celle de sa femme, et non content de la trahir et de la ruiner, il la menaçait de la renvoyer quand elle osait se plaindre. Il semble queTuUia l'aimait beaucoup et qu'elle résista longtemps à ceux qui lui conseillaient le divorce : Cicéron accuse quelque part ce qu'il appelle la folie de sa fille 3; mais il lui fallut enfin se décider après de nouveaux outrages, et quitter la maison de son mari pour retourner chez son père. Elle était enceinte. Une couche qui survint dans ces circonstances pénibles l'emporta à Tusculum à l'âge de trente et un ans. Cicéron fut inconsolable de sa mort, et le chagrin de

1 Ad AH., VII, 3. - 2 Horace, SaL, 11, 3, 239.— » Ad AU., XI. 25.

l'avoir perdue a été certainemenl la plus grande douleur de sa vie. Comme on connaissait son aiïection pour sa fille, il lui arriva de tous côtés de ces lettres qui ne consolent ordinairement que ceux qui n'ont pas besoin d'être consolés. Les philosophes, dont il était l'honneur, essayèrent par leurs exhortations de lui faire supporter plus courageusement celte perte. César lui écrivit d'Espagne, où il achevait de vaincre les fils de Pompée. Les plus grands personnages de tous les partis, Brutus, Lucceius, Dolabella lui-même, s'associèrent à sa douleur; mais aucune de ces lettres ne dut le toucher plus vivement que celle qu'il reçut d'un de ses vieux amis, de Sulpicius, le grand jurisconsulte, qui gouvernait alors la Grèce. Nous l'avons heureusement conservée. Elle est tout à fait digne du grand esprit qui l'écrivait et de celui à qui elle était adressée. On en a souvent cité le passage suivant : « 11 faut que je vous dise une réflexion qui m'a consolé; peut-être parviendra-t-elle à diminuer votre affliction. A mon retour d'Asie, comme je faisais voile d'Egine vers Mégare, je me mis à regarder le pays qui m'entourait. Mégare était devant moi, Égine derrière, le Pirée sur la droite, à gauche Corinlhe. C'étaient autrefois des villes très-florissantes, ce ne sont plus que des ruines éparses sur le sol. A cette vue je me suis dit à moi-même ; Comment osons-nous, chétifs mortels que nous sommes, nous plaindre à la mort d'un des nôtres, nous dont la nature a fait la vie si courte, quand nous voyons d'un seul coup d'œil les cadavres gisants de tant de grandes cités H » La pensée est grande et nouvelle. Cette leçon tirée des ruines, cette manière d'interpréter la nature au profit des idées morales, cettç mélancolie sérieuse mêlée à la contemplation d'un beau paysage, ce sont là des sentiments que l'antiquité païenne a peu

» Âd fam., IV. 5.

connus. Ce passage semble vraiment animé d'un souffle chrétien. On dirait qu'il a été écrit par un homme à qui les livres saints étaient familiers et « qui déjà s'était assis, avec le prophète, sur les ruines des villes désolées. » Cela est si vrai que saint Ambroise, voulant écrire une lettre de consolation, a imité celle-ci, et qu'elle s'est trouvée tout naturellement chrétienne. La réponse de Cicéron n'est guère moins belle. On y trouve la pein ture la plus touchante de sa tristesse et de son isolement. Après avoir décrit la douleur qu'il a ressentie à la chute de la république, il ajoute : « Ma fdle au moins me restait. J'avais où me retirer et me reposer. Le charme de son entretien me faisait oublier tous mes soucis et tous mes chagrins; mais l'affreuse blessure que j'ai reçue en la perdant a rouvert dans mon cœur toutes celles que jy croyais fermées. Autrefois je me réfugiais dans ma famille pour oublier les malheurs de l'État, mais aujourd'hui l'Etat a-t-il quelque remède à m'offrir pour me faire oublier les malheurs de ma famille? Je sais obligé de fuir à la fois ma maison et le forum, car ma maison ne me console plus des peines que me cause la république, et la république ne peut pas remplir le vide que je trouve dans ma maison '. »

Cette triste destinée de Tuilia et la douleur que sa mort causa à son père nous attirent vers elle. En la voyant tant regrettée, nous souhaiterions la mieux connaître. Malheureusement il ne reste plus une seule lettre d'elle dans la correspondance de Cicéron; quand il lui prodigue des compliments sur son esprit, nous sommes réduits à le croire sur parole, et les compliments d'un père sont toujours un peu suspects. D'après ce qu'on en sait, on n'a pas trop de peine à admettre que ce fut une femme distinguée, lectissima femina, c'est

1 Ad fam., iv, 6.

l'éloge que lui accordait Antoine, qui n'aimait pas sa famille i. On voudrait pourtant savoir comment elle avait supporté l'éducation que son père lui avait donnée. Cette éducation nous tient malgré nous en défiance, et nous ne pouvons nous empêcher de craindre que Tullia n'en ait un peu souffert. La façon même dont son père l'a pleurée nuit pour nous à. son souvenir. Peut-être ne lui a-t-il pas rendu service en composant à sa mort ce traité de la Consolation qui était rempli de son éloge. Une jeune femme si malheureuse méritait une élégie; un traité philosophique semble lourd à sa mémoire. N'est-il pas possible que son père l'ait un peu gâtée en voulant la rendre trop savante? C'était assez rhabitude à ce moment. Hortensius avait fait de sa fille un orateur, et l'on prétend qu'elle plaida un jour une cause importante mieux qu'un bon avocat. Je soupçonne que Cicéron avait voulu faire de la sienne un philosophe, et je crains qu'il n'y ait trop bien réussi. La philosophie présente bien des dangers pour une femme, et Mme de Sévigné n'eut pas beaucoup à se louer d'avoir mis sa fille au régime de Descartes. Cette figure pédante et sèche n'est pas propre à nous faire aimer les femmes philosophes.

La philosophie réussit moins bien encore au fils de Cicéron, Marcus, qu'à sa fille. Son père se trompa complètement sur ses goûts et ses aptitudes, ce qui n'est pas très-extraordinaire, car la tendresse paternelle est souvent plus vive qu'éclairée. Marcus n'avait en lui que les instincts d'un soldat, Cicéron voulut en faire un philosophe et un orateur; il y perdit sa peine. Ces instincts, un moment comprimés, reparaissaient toujours avec plus de violence. A dix-huit ans, Marcus vivai* comme tous les jeunes gens de cette époque, et l'on

" * Ad AU., X, 8.

étail forcé de lui faire des représenlalions sur ses dépenses. Il s'ennuyait des leçons de son maître Dionysius et de la rhétorique que son père essayait de lui apprendre. Il voulait partir pour faire la guerre d'Espagne avec César. Au lieu de l'écouler, Cicéron l'envoya à Athènes pour y achever son éducation. On lui fit une maison comme au fils d'un grand seigneur. On lui donna des affranchis et des esclaves, afin qu'il pût paraître avec autant d'éclat que les jeunes Bibulus, Acidinus et Messala, qui étudiaient avec lui. On lui attribua pour sa dépense annuelle à peu près 400,000 sesterces (20,000 francs), ce qui semble une pension raisonnable pour un étudiant en philosophie; mais Marcus était parti de mauvaise grâce, et le séjour d'Athènes n'eut pas pour lui les résultats que se promettait Cicéron. Loin des yeux de son père, il se livra à ses goûts sans retenue. Au lieu de suivre les cours des rhéteurs et des philosophes, il s'occupa de bons dîners et de fêtes bruyantes. Sa vie fut d'autant plus dissipée qu'à ce qu'il paraît il était encouragé dans ses désordres par son maître luimême, le rhéteur Gorgias. Ce rhéteur était un Grec accompli, c'est-à-dire un homme prêt à tout faire pour sa fortune. En étudiant son élève, il vit qu'il gagnerait plus à flatter ses vices qu'à cultiver ses qualités, et il flatta ses vices. A cette école, Marcus, au lieu de s'attacher à Platon et à Aristote, comme son père le lui avait recommandé, prit le goût du falerne et du vin de Chio, et ce goût lui resta. La seule renommée dont il se montra (ier dans la suite fut d'être le plus grand buveur de son temps-, il rechercha et il obtint la gloire de vaincre "le triumvir Antoine, qui jouissait en ce genre d'une grande réputation et qui en était très-fier. C'était sa manière de venger son père, qu'Antoine avait fait tuer. Plus tard Auguste, qui voulait payer au fils la dette qu'il avait contractée envers le père, en fit un

consul, mais il ne parvint pas à l'arracher à ses habitudes de débauches, car le seul exploit qu'on cite de lui, c'est d'avoir jeté son verre à la tête d' Agrippa un jour qu'il était ivfê i.

On comprend quelle douleur dut ressentir Cicéron quand il apprit les premiers désordres de son fils. Je suppose qu'il hésita longtemps à y ajouter foi, car il aimait à s'abuser sur ses enfants. Aussi, lorsque Marcus, sermonné par toute la famille, eut congédié Gorgias et promis d'être plus sage, son père qui ne demandait pas mieux que d'être trompé, s'empressa-t-il de le croire. On ne le voit plus occupé, à partir de ce moment, qu'à supplier Atticus de ne laisser manquer son fils de rien, et à étudier les lettres qu'il reçoit de lui pour essayer d'y découvrir quelques progrès. Il nous reste justement une de ces lettres de Marcus du temps où il semblait revenir à de meilleures habitudes. Elle est adressée à Tiron et pleine de protestations et de repentir. Il se déclara si humilié, si tourmenté de toutes ses erreurs, « que non-seulement son âme les déleste, mais que ses oreilles n'en peuvent plus entendre parler. » Pour achever de le convaincre de sa sincérité, il lui fait le tableau de sa vie; il est impossible d'en voir une mieux occupée. Il passe les jours et presque les nuits avec le philosophe Cratippe, qui le traite comme un fils. Il le garde à dîner pour s'en priver le moins possible. Il est si ravi des doctes entretiens de Bruttius qu'il a voulu l'avoir tout près de lui, et qu'il lui paye le couvert et le vivre. Il déclame en latin, il déclame en grec avec les plus savants rhéteurs. Il ne fréquente plus que des hommes instruits; il ne voit que de doctes vieillards, le sage Épicrate, le vénérable Léonidas, tout l'aréopage onfin, et ce récit édifiant se termine par ces mots :

, ' Plin., Hist. nat., xiv, 22.

« Surtout ayez grand soin de vous bien porter pour que nous puissions ensemble causer science et philosopbie 1. » La lettre est fort agréable, mais en la lisant il vient à l'esprit quelques défiances. Ces protestations sont tellement exagérées qu'on soupçonne que Marcus avait quelque intérêt secret à les faire, surtout quand on se souvient que Tiron possédait la confiance de son maître, et qu'il disposait de toutes ses libéralités. Qui sait si ces regrets et ces promesses bruyantes n'on' pas précédé et excusé quelque appel de fonds?

Il faut dire à la décharge de Marcus qu'après avoir attristé son père par ses désordres, il a au moins consolé ses derniers moments. Quand Brutus traversa Athènes, appelant aux armes les jeunes Romains qui s'y trouvaient , Marcus sentit se ranimer en lui ses instincts de soldat. Il se souvint qu'à dix-sept ans il avait commandé avec succès un corps de cavalerie à Pharsale, et il répondit un des premiers à l'appel de Brutus. Il fut un de ses lieutenants les plus habiles, les plus dévoués, les plus courageux, et mérita souvent ses éloges. « Je suis si content, écrivait Brutus à Cicéron , de la valeur , de l'activité et de l'énergie de Marcus , qu'il me semble se rappeler toujours de quel père il a l'honneur d'être fils 2. » On comprend combien Cicéron devait être heureux de ce témoignage. C'est dans la joie que lui causait ce réveil de son fils qu'il écrivit et lui dédia son traité des Devoirs, qui est peut-être son plus bel ouvrage, et qui fut son dernier adieu à sa famille et à sa patrie.

» Ad fam., xvi, 21 — 2 Brut, ad Cic, II, 3.

Cette étude sur la vie intérieure de Cicéron n'est pas complète encore, et il reste quelques détails à y ajouter. On sait que la famille romaine ne se composait pas seulement des personnes libres unies par la parenté, mais qu'elle comprenait aussi les esclaves. Le serviteur et le maître avaient alors entre eux des rapports plus étroits qu'aujourd'hui, et leur vie se mêlait davantage. xVussi, pour achever de connaître Cicéron dans sa famille, convient-il de dire quelques mots de ses relations avec ses esclaves.

En théorie, il n'avait pas sur l'esclavage des opinions différentes de celles de son temps. Comme Arislote, il en acceptait l'institution et la trouvait légitime. Tout en proclamant qu'on a des devoirs à remplir envers ses esclaves, il n'hésitait pas à admettre qu'il faut les contenir par la cruauté, lorsqu'on n'a pas d'autre moyen d'en être les maîtres i; mais dans la pratique il les traitait avec beaucoup de douceur. Il s'attachait à eux jusqu'à les pleurer, quand il avait le malheur de les perdre. Ce n'était probablement pas l'usage, car nous voyons qu'il en demandait presque pardon à son ami Atlicus. « J'ai l'âme toute troublée, lui écrivait-il; j'ai perdu un jeune homme nommé Sosithée, qui me servait de lecteur, et "'en suis plus affligé qu'on ne devrait l'être, ce semble, ié la mort d'un esclave 2. » Je n'en vois qu'un, dans toute sa correspondance, contre lequel il ait l'air d'être très-irrilé : c'est un certain Dionysius, qu'il lait chercher jusqu'au fond de l'Iilyrie et qu'il veut ravoir à tout prix 3; mais Dionysius lui avait volé des livres, et c'était

» De offic, II, 7. — - Ad Ail., i, 12. — ■' Ad fam., xm, 77.

CJCÉROW. 8

un crime que Cicéron ne pardonnait pas. Ses esclaves aussi l'aimaient beaucoup. Il se loue de la fidélité qu'ils lui ont témoignée dans ses malheurs, et nous savons qu'au dernier moment ils voulaient se faire tuer pour lui, s'il ne les en avait empêchés.

Parmi eux, il en est un que nous connaissons mieux que les autres et qui a eu plus de part à son aifection : c'est Tiron. Le nom qu'il porte est latin, ce qui fait soupçonner qu'il était un de ces esclaves nés dans la maison du maître {vernœ), qu'on regardait encore plus que les autres comme de la famille, parce qu'ils ne l'avaient jamais quittée. Cicéron s'attacha de bonne heure à lui et le fil instruire avec soin. Peut-être prit-il la peine d'achever lui-même son éducation. Il s'appelle quelque part son professeur, el il aime à le chicaner sur sa façon d'écrire. Il avait pour lui une très-vive affection, et finit par ne plus pouvoir s'en passer. Son rôle était grand dans la maison de Cicéron, et ses attributions très-variées. Il y représentait l'ordre et l'économie, qui n'étaient pas des qualités ordinaires à son maître. C'était ('homme de confiance par les mains duquel passaient toutes les affaires de finance. Il se chargeait le 1" du mois de gronder les débiteurs en relard ou de faire prendre patience aux créanciers trop pressés; il révisait les comptes de l'inlendanl Éros, qui n'étaient pas toujours en règle; il allait voir les banquiers obligeants dont le crédit souleuait Cicéron dans les moments difficiles. Toutes les fois qu'il y avait quelque commission délicate à faire, on s'adressait à lui, comme par exemple quand il s'agissait de réclamer quelque argent de Dolabella sans trop le désobliger. Le soin qu'il donnait auï affaires les plus importantes ne l'empêchait pas d'êtrj employé aussi aux plus petites." On l'envoie surveiller 'es jardins, exciter les ouvriers, visiter les bâtisses : la salle à manger même est dans ses allribulions, et je

LA VIE PRIVÉE DE CfCÉRON 115

vois qu'on le charge de faire les invitations d'un dîner, ce qui n'est pas toujours sans difficultés, car il ne faut réunir ensemble que des convives qui se conviennent, « et Tertia ne veut pas venir, si Publius est invité i. » Mais c'est surtout comme secrétaire qu'il rendait à Cicé ron les plus grands services. Il écrivait presque aussi vile que la parole, et lui seul pouvait lire l'écriture de son maître que les copistes ordinaires ne déchiffraient pas. C'était plus qu'un secrétaire pour lui, c'était un confident et même un collaborateur. AuUi-Gelle prétend qu'il l'a aidé dans la composition de ses ouvrages 2, et la correspondance ne dément pas celte opinion. Un jour que Tiron était resté malade dans quelque maison de campagne, Cicéron lui écrivait que Pompée, qui était alors en visile chez lui, lui avait demandé de lui lire quelque chose, et qu'il lui avait répondu que tout était muet dans sa maison quand Tiron n'y était pas. « Ma littérature, ajoutait-il, ou plutôt la nôtre, languit de voire absence. Revenez au plus vite ranimer- nos muses 3. y> En ce moment, Tiron était encore esclave. Ce n'est qu'assez lard, vers l'an 700, qu'il fut affranchi. Tout le monde, dans l'entourage de Cicéron, applaudit à cette juste récompense de tant de fidèles services. Quintus, qui était alors en Gaule, écrivit tout exprès à son frère pour le remercier de lui avoir fait un nouvel ami. Dans la suite, Tiron acheta un petit champ, sans doute avec les libéralités de son maître, et Marcus, dans la lettre qu'il lui écrit d'Athènes, le raille agréablement des goûts nouveaux que cette acquisition va développer en lui. « Vous voilà donc propriétaire, lui dit-il; il vous faut quilter les élégances de la ville et devenir tout à fait paysan romain. Que plaisir j'ai à vous contempler

« Ad fam., xvi. 22. - 2 A. Gell-, vu, S. — ^ Ad fam., ivi, 10.

d'ici SOUS votre nouvel aspect! Il me semble que je vous vois acheter des instruments rustiques, causer avec le fermier, ou garder au dessert, dans un pan de voire robe, des semences pour votre jardin i ! » Mais, propriétaire et affranchi, Tiron n'était pas moins au service de son maître que lorsqu'il était son esclave.

Sa santé était mauvaise, et on ne la ménageait guère. Tout le monde l'aimait, mais, sous ce prétexte, tout le monde aussi le faisait travailler. On s'entendait pour abuser de sa complaisance, qu'on savait inépuisable. Quintus, Atticus, Marcus, exigeaient qu'il leur donnât sans cesse des nouvelles de Rome et de Gicéron. A chaque surcroît d'occupation qui survenait à son maître, Tiron en prenait si bien sa part qu'il finissait par tomber malade. Il se fatigua tant pendant le gouvernement de Cilicie que Gicéron fut contraint à son retour de le laisser à Patras. G'étail bien à regret qu'il se séparait de lui, et, pour lui témoigner la douleur qu'il avait de le quitter, il lui écrivait jusqu'à trois fois dans le même jour. Les soins qu'en toute occasion Gicéron prenait de cette santé délicate et précieuse étaient infinis : il se faisait médecin pour le guérir. Un jour qu'il l'avait laissé mal disposé à Tusculuni, il lui écrivait : i( Occupez-vous donc de votre santé, que vous avez négligée jusqu'ici pour me servir. Vous savez ce qu'elle demande : une bonne digestion, point de fatigue, un exercice modéré, de l'aurnseuient, et le ventre libre. Revenez joli garçon; je vous en aimerai mieux, vous et Tusculum 2. ». Quand le mal était plus grave, les recommandations étaient plus longues. Toute la famille se réunissait puar écrire, et Gicéron, qui tenait la plume, lui disait, au nom de sa femme et de ses enfants : « Si vous n(>u^ aimez tous, et moi particulièrement, qui vous ai éle\ é,

» Ad favi., XVI, 21. — '^ Ad favi., .kvi,

VOUS ne songerez qu'à vous rétablir.... Je vous demande en grâce de ne pas regarder à la dépense. J'ai écrit à Curius de vous donner tout ce que vous demanderiez, de traiter généreusement le médecin pour le rendre plus soigneux. Vous m'avez rendu des services innombrables chez moi, au forum, à Rome, dans ma province, dans mes affaires publiques et privées, dans mes études et pour mes lettres; mais vous y mettrez le comble, si, comme je l'espère, je vous revois en bonne santé *. » Tiron paya cette affection par un dévouement qui ne se fatigua jamais. Avec sa santé chancelante, il vécut plus de cent ans, et l'on peut dire que toute cette longue vie fut employée au service de son maître. Son zèle ne se ralentit pas lorsqu'il l'eut perdu, et il s'occupa de lui jusqu'à son dernier moment. Il écrivit son histofre, il publia ses ouvrages inédits ; pour ne laisser rien perdre, il recueillit jusqu'à ses moindres notes et à ses bons mots, dont il avait fait, dit-on, une collection un peu trop longue, car son admiration ne choisissait pas. Enfin il donna de ses discours d'excellentes éditions qui étaient encore consultées du temps d'Aulu-Gelle 2. C'étaient assurément les services dont Cicéron, qui tenait tant à sa gloire littéraire, aurait su le plus de gré à son fidèle affranchi

Il y a une réflexion qu'on ne peut s'empêcher de faire quand on étudie les rapports de Tiron avec son maître, c'est que l'esclavage antique, vu de ce côté et dans la maison d'un homme comme Cicéron, paraît moins rebutant. Évidemment il s'était fort adouci à cette époque, et les lettres sont pour beaucoup dans ce progrès. Elles avaient répandu parmi ceux qui les aimaient une vertu nouvelle, dont le nom revient souvent dans les ouvrages philosophiques de Cicéron, l'humanité, c'est-à-dire cette

-t Adfam., xvi, 3 et 4. — « A. Gell., xiii, 20.

118 Lk VIE PRIVÉE DE CICÉRON

culture de l'esprit qui rend les âmes plus douces. C'est par son influence que l'esclavage, sans être attaqué dans son principe, fut profondément modifié dans ses conséquences. Ce changement se fil sans bruit. On ne chercha pas à heurter de front les préjugés dominants : jusqu'à Sénèque, on n'insista pas pour établir les droits de l'esclave à être compté parmi les hommes, et on continua à l'exclure des grandes théories qu'on faisait sur la fraternité humaine; mais en réalité personne ne profita plus que lui de l'adoucissement des mœurs. On vient de voir comment Cicéron traitait les siens, et il n'était pas une exception. Allicus se conduisait comme lui, et cette humanité était devenue une sorte de point d'honneur dont on se piquait dans ce monde de gens polis et lettrés. Quelques années plus tard, Pline le jeune, qui en était aussi, parle avec une tristesse qui nous touche des maladies et de la mort de ses esclaves. « Je n'ignore pas, dit-il, que beaucoup d'autres ne regardent ces sortes de malheurs que comme une simple perte de bien, et qu'en pensant ainsi ils se croient de grands hommes et des hommes sages. Pour moi, je ne sais s'ils sont aussi grands et aussi sages qu'ils se l'imaginent, mais je sais bien qu'ils ne sont pas des hommes *. » Ces sentiments étaient ceux de toute la société distinguée de cette époque. L'esclavage avait donc beaucoup perdu de ses rigueurs vers la fin de la république romaine et dans les premiers temps de l'empire. Ce progrès qu'on rapporte ordinairement au chris lianisme, était plus ancien que lui, et il faut bien en accorder la gloire à la philosophie et aux lettres.

En dehors des affranchis et des esclaves, qui faisaient partie de la famille d'un riche Romain, d'autres personnes s'y rattachaient encore, quoique d'une façon

«riin., Epist., viii, lô.

moins étroite . c'étaient les clients. Sans doute l'antique institution de la clientèle avait beaucoup perdu de son caractère grave et sacré. Le temps n'était plus où Caton disait que les clients doivent passer dans la maison avant les parents et les proches, et que le titre de patron vient immédiatement après celui de père. Ces liens s'étaient fort relâchés ^, et les obligations qu'ils imposaient étaient devenues bien moins sévères. La seule à peu près qu'on respectât encore était la nécessité pour les clients de venir saluer leur patron de grand matia. Quinlus, dans la lettre si curieuse qu'il adresse à som frère à propos de sa candidature au consulat, les divise en trois classes : d'abord ceux qui se contentent de la visite du malin; ce sont en général des amis lièdes ou des observateurs curieux qui viennent savoir des nouvelles, ou qui même visitent quelquefois tous les candidats pour se donner le plaisir de voir sur leurs figures où ils en sont de leurs espérances; — puis ceux qui accompagnent leur patron au forum et lui font cortège, pendant qu'il fait deux ou trois tours dans la basilique, afin que tout le monde s'aperçoive que c'est un homme d'importance qui arrive; — enfin ceux qui ne le quittent pas pendant tout le temps qu'il est hors de chez lui, et qui le ramènent à sa maison, comme ils sont allés l'y prendre. Ceux-là sont les fidèles et les dévoués, qui ne marchandent pas le temps qu'ils vous donnent, et dont le zèle à toute épreuve fait obtenir à un candidat les dignités qu'il souhaite 2.

Quand on avait le bonheur d'appartenir à une grande maison, on possédait par héritage une clientèle toute formée. Un Claudius ou un Cornélius, avant même de s'être donné la peine d'obliger personne, était sûr de

1 Cependant Virgile, toujours fidèle aux anciennes traditiens, place dans le Tarlare le patron qui a trompé son client & côté du fils qui a frappé son père. — * De petit, cons., 9.

trouver toujours le matin son vestibule rempli de gens que la reconnaissance attachait à sa famille, et il faisait sensation au forum par le nombre de ceux qui l'accompagnaient le jour où il venait y plaider sa preniière cause. Cicéron n'eut pas cet avantage; mais, quoiqu'il ne dût ses clients qu'à lui-même, ils n'en étaient pas moins très-nombreux. Dans ce temps de luttes passionnées, où les citoyens les plus calmes étaient tous les jours exposés aux accusations les plus déraisonnables, beaucoup de gens étaient forcés de recourir à son talent pour les défendre. Il le faisait volontiers car il n'avait pas d'autre moyen pour se faire une clientèle que de rendre service à beaucoup de monde. C'est peut-être ce qui lui fit accepter tant de mauvaises causes. Comme il était arrivé presque seul au forum, sans ce cortège d'obligés qui donnait la considération publique, il lui avait fallu ne pas se montrer trop difficile pour le former et pour l'accroître. Quelque répugnance que son esprit honnête éprouvât à se charger d'un procès douteux, sa vanité ne résistait pas au plaisir d'ajouter une personne de plus à la foule de ceux qui l'accompagnaient. Dans cette foule, il y avait, au dire de son frère, des citoyens de tout âge, de toute condition et de toute fortune. D'importants personnages s'y mêlaient sans doute à ces petites gens dont se composaient d'ordinaire ces sortes de cortèges. En parlant d'un tribun du peuple, Memmius Gemellus, celui qui fut le protecteur de Lucrèce, il l'appelle son client 1.

Ce n'est pas seulement à Rome qu'il avait des clients et des. obligés; on voit par sa correspondance que sa protection s'étendait beaucoup plus loin, et qu'on lui écrivait de tous les côtés pour lui demander quelques services. Les Romains étaient alors répandus dans le

» Ad fam., xiii, 19.

monde entier; après l'avoir conquis, ils s'occupaient à l'exploiter. A la suite des légions, et presque sur leurs pas, une foule d'hommes habiles et entreprenants s'était abattue sur les provinces qu'on venait de soumettre pour y chercher fortune; ils savaient accommoder leur industrie aux ressources et aux besoins de chaque pays. En Sicile et en Gaule, ils cultivaient de vastes domaines et spéculaient sur les vins et sur les blés; en Asie, où se trouvaient tant de villes opulentes et obérées, ils se faisaient banquiers , c'est-à-dire ils leur fournissaient par leurs usures un moyen prompt et sûr de se ruiner. En général, ils songeaient à rentrer à Rome dès que leur fortune serait faite, et pour y revenir plus tôt ils cherchaient à s'enrichir plus vile. Comme ils étaient campés et non vraiment établis dans les pays vaincus, qu'ils s'y trouvaient sans affection et sans racines, ils les traitaient sans miséricorde et s'y faisaient détester. On les poursuivait souvent devant les tribunaux, et ils avaient grand besoin d'être bien défendus. Aussi cherchaient-ils à se procurer l'appui des meilleurs avocats, surtout celui de Cicéron, le plus grand orateur de son temps. Ce n'était pas trop de son talent et de son crédit pour les tirer des méchantes affaires où ils s'engageaient.

Si l'on voulait bien connaître l'un de ces grands négociants de Rome, qui, par leur caractère et leur destinée, ressemblaient quelquefois aux spéculateurs d'aujourd'hui,il faudrait lire le discours que Cicéron prononçapour défendre Rabirjus Postumus. Il y raconte toute l'histoire de son client. Cette histoire est piquante, et il n'est pas sans intérêt do la résumer pour savoir ce qu'étaient ces gens d'affaires de Rome qui avaient si souvent recours à son obligeante parole. Rabirius, fils d'un publicam riche et habile, était né avec l'esprit d'entreprise. Il ne s'était pas borné à un seul genre de commerce, car il était de

ceux dont Cicéron dit qu'ils connaissaient tous les chemins par où l'argent peut arriver, omnes vias pecuniœ norunt K II faisait toutes sortes d'affaires et avec un égal bonheur; il entreprenait beaucoup lui-même e' s'associait souvent aux entreprises des autres. Il prenait à ferme les impôts publics; il prêtait aux particuliers, aux provinces et aux rois. Généreux autant que riche, il faisait profiter ses amis de sa fortune. Il créait des emplois pour eux, les intéressait dans ses affaires et leur donnait une part de ses bénélices. Aussi sa popularité était-elle très-grande à Rome; mais, comme il arrive, sa prospérité le perdit. Il avait prêté beaucoup d'argent au roi d'Egypte, Ptolémée Auiète, qui probablement lui payait de bons intérêts. Ce roi s'élant fait chasser par ses sujets, Rabirius fut entraîné à lui faire des avances nouvelles pour rattraper son argent compromis. Il engagea sa fortune et même celle de ses amis pour fournir à ses dépenses; il défraya les magnificences du cortège royal quand Ptolémée vint à Rome demander l'appjii du sénat, et, ce qui dut lui coûter plus cher encore, il lui dortna les moyens de gagner les sénateurs les plus influents. L'affaire de Ptolémée paraissait sûre. Comme on espérait beaucoup de la reconnaissance du roi, les personnages les plus importants se disputaient l'honneur ou plutôt le profil de le rétablir. Lenlulus, alors proconsul de Cilicie, prétendait qu'on ne pouvait pas le lui refuser ; mais en même temps Pompée, qui recevait le jeune prince dans sa maison d'Albe, le réclamait pour lui. Ces rivalités firent tout manquer. Les intérêts opposés se contrarièrent, et, pour ne pas faire de jaloux en laissan» quelqu'un profiter de cette heureuse occasion, le sénat ne voulut l'accorder à personne. On dit qu'alors Rabirius, qui connaissait bien les Romains, donna au roi le

Ad Qui7it., I, i.

conseil hardi de s'adresser à l'un de ces aventuriers dont Rome était pleine, et qui ne reculaient devant rien pour de l'argent. L'ancien tribun Gabinius gouvernait la Syrie. On lui promit 10,000 talents (55 millions), s'il voulait désobéir ouvertement au décret du sénat. La somme était forte. Gabinius accepta le marché, et ses troupes ramenèrent Ptolémée dans Alexandrie.

Dès que Rabirius le sut rétabli, il s'empressa de venir le retrouver. Pour être plus sûr de rentrer dans ses fonds, il consentit à se faire son intendant général {diœceles), ou, comme on dirait aujourd'hui, "son ministre des finances. Il prit le manteau grec, au grand scandale des Romains sévères, et revêtit les insignes de sa charge. Il ne l'avait acceptée que dans la pensée qu'il ne serait jamais mieux payé que s'il se payait de ses mains. C'est ce qu'il essaya de faire, et il paraît qu'en levant l'argent promis à Gabinius il prenait aussi discrètement de quoi se rembourser lui-même; mais les peuples qu'on ruinait se plaignirent, et le roi, à qui Rabirius était insupportable depuis qu'il n'avait plus besoin de lui, et qui était sans doute enchanté de trouver un moyen commode pour se débarrasser d'un créancier, le fit jeter en prison, et menaça même sa vie. Rabirius se sauva d'Egypte dès qu'il le put, heureux de n'y laisser que sa fortune. Il ne lui restait plus qu'une ressource. En même temps qu'il administrait les finances du roi, il avait acheté pour son compte des marcliandises égyptiennes, du papier, du lin, du verre, et il en avait chargé plusieurs vaisseaux qui débarquèrent avec un certain éclat à Pouzzoles. Le bruit en vint jusqu'à Rome, et, comme on était habitué aux aventures heureuses de Rabirius, la renommée prit plaisir à exagérer le nombre des vaisseaux et la valeur du chargement. On disait même tout bas que parmi ces navires il y eu avait un plus petit qu'un ne montrait pas, sans doute parce qu il

était plein d'or et d'objets précieux. Malheureusement pour Rabirius il n'y avait rien de vrai dans tous ces récits. Le petit navire n'existait que dans 1 imagination des nouvellistes, et les marchandises que portaient les autres s étant mal vendues, il fut tout à fait ruiné. Sa catastrophe fit sensation à Rome, et Ton s'en occupa Joute une saison. Les amis qu'il avait si généreusement obligés l'abandonnèrent ; l'opinion publique 5 qui lui avait été jusque-là si favorable, se déchaîna contre lui. Les plus indulgents l'appelaient un sot, les plus emportés l'accusaient de feindre la misère et de soustraire à ses créanciers une partie de sa fortune. Il est certain cependant qu'il n'avait plus rien et qu'il ne vivait que des libéralités de César, un de ceux en petit nombre qui lui restèrent fidèles dans son malheur. Cicéron non plus ne l'oublia pas; Il se souvint qu'à l'époque de son exil Rabirius avait mis sa fortune à sa disposition et payé des hommes pour l'accompagner. Aussi s'empressa-t-il de plaider pour lui quand on voulut l'envelopper dans le procès de Gabinius, et il parvint au moins à lui conserver l'honneur et la liberté.

Il manque un trait à celte peinture. Cicéron nous dit, dans son discours, que Rabirius était médiocrement savant. Il avait tant fait de choses en sa vie qu'il n'avait pas eu le temps de songer à s'instruire; mais ce n'était pas l'ordinaire : on sait que beaucoup de ses collègues, malgré leurs occupations peu littéraires, n'en étaient pas moins des gens spirituels et lettrés. Cicéron, en recommandant à Sulpicius un négociant de Thespies, lui disait : « Il a du goût pour nos études 1. » Il regardait Curius de Patras comme un de ceux qui avaient le mieux conservé le tour de l'ancienne plaisanterie romaine. « Ilàlez-vous de revenir à Rome, lui écrivait-il, de peur que

» Ad fam., xiii, 22.

la graine de l'urbanité ne se perde i. » C'étaient des gens d'esprit aussi, des hommes du meilleur monde que ces chevaliers qui se réunissaient en compagnies puissantes et prenaient à ferme les impôts publics. Cicéron, qui était sorti de leurs rangs, avait des relations presque avec tous; mais il semble qu'il était particulièrement lié avec la compagnie qui avait la ferme des pâturages de l'Asie, et il dit qu'elle s'élait mise sous sa protection. Celte protection s'étendait aussi sur des gens qui n'étaient pas Romains de naissance. Les étrangers, on le comprend, regardaient comme un grand honneur et une grande sûreté pour eux d'être en rapport de quelque manière avec un personnage illustre de Rome. Ils ne pouvaient pas élre ses clients, ils souhaitaient de devenir ses hôtes. En un temp^ où il y avait si peu d'hôtelleries convenables dans les pays qu'on traversait, il fallait bien, quand on voulait voyager, se pourvoir d'amis complaisants qui consentissent à vous recevoir. En Italie, les gens riches achetaient de pelites maisons où ils passaient la nuit sur toutes les routes qu'ils avaient coutume de parcourir ; mais aiHeurs on voyageait d'un hôte à l'autre. C'était souvent une lourde charge que d'héberger ainsi un riclie Romain. Il avait toujours avec lui un grand étiuipage. Cicéron nous dit qu'il avait rencontré dans le fond de l'Asie P. Yedius « avec deux chaiiots, une voilure, une litière, des chevaux, de nombreux esclaves, et de plus un singe sur un petit char et une quantité d'ânes sauvages 2. » Yedius n'était qu'un Romain assez obscur. Qu'on juge de la suite que traînaient après eux un proconsul, un préteur, quand ils allaient prendre possession de leur province! Cependant, quoique leur passage épuisât la maison qui les recevait, on briguait cet honneur ruineux, parce qu'on

! Adfam., vu, 31.— * Ad AU., Vl, 1.

I2(i LA VIE PRIVÉE DE CICÉRON

trouvait mille avantages à s'assurer leur appui. Gicéron avait des hôtes dans toutes les grandes villes de la Grèce et de l'Asie, et c'étaient presque toujours les premiers citoyens. Des rois eux-mêmes, comme Dejotarus et Ariobarzane, s'honoraient de ce titre. Des villes importantes, Volaterrœ, Atella, Sparte, Paphos réclamaient à chaque instant sa protection et la payaient par de.«honneurs publics. Il comptait des provinces entières, presque des nations, dans sa clientèle, et depuis l'affaire de Verres, par exemple, il était le défenseur et le patron de la Sicile. Get usage survécut à la république, et au temps de Tacite les orateurs en renom avaient encore parmi leurs clients des provinces et des royaumes. G'était la seule grandeur qui restât à l'éloquence.

Il me semble que ces détails achèvent de nous faire connaître ce qu'était la vie d'un personnage important de cette époque . Tant qu'on se contente d'étudier les quelques personnes qui composent ce qu'on appelle aujourd'hui sa famille, et qu'on ne le voit qu'entre sa femme et ses enfants, son existence ressemble assez à la nôtre. Les sentiments qui sont le fond de la nature humaine n'ont pas changé, et ils amènent toujours à peu près les mêmes conséquences. Les soucis qui troublaient le foyer de Gicéron, ses joies et ses malheurs ne nous sont pas inconnus; mais dès qu'on sort de ce cercle borné , quand on replace le Romain parmi la foule de ses serviteurs et de ses familie\6, les différences entre cette société et la nôtre se montrent. Aujourd'hui la vie est devenue plus unie et plus simple. Nous n'avons plus ces richesses immenses, ni ces vastes relations, ni cette multitude de gens attachés à notre fortune. Ce que nous appelons un grand train de maison aurait à peine suffi à l'un de ces commis de traitants qui allaient recueillir l'impôt public dans quelque ville de province. Un grand seigneur ou mî^me un riche chevalier romnin ne se con-

tenfailpoint de si peu. Quand on songe à ces nations d'esclaves qu'ils entassaient dans leurs maisons et dans leurs terres, à ces affranchis qui formaient une sorte de cour autour d'eux, à cette multitude de clients qui encombraient les rues de Rome par lesquelles ils passaient, à ces hôles qu'ils avaient dans le monde entier, à ces villes et à ces royaumes qui imploraient leur protection, on s'explique mieux l'auloriié de leur parole, la fierté de leur attitude, l'ampleur de leur éloquence, la gravité de leur maintien, le sentiment de leur importance personnelle qu'ils metlaienl dans toutes leurs actions et tous leurs discours. C'est en celasurtoutque la lecture des lettres de Cicéron nous rend un grand service. En nous donnant quelque idée de ces grandes existences que nous ne connaissons plus, elles nous font mieux comprendre la société de ce temps.

ATTIGUS

De tous les correspondants de Cicéron, aucun n'enlretint avec lui un commerce plus long et plus régulier qu'Allicus. Leurs relations durèrent, sans interruption et sans nuage, jusqu'à leur mort. A la moindre absence ils s'écrivaient, et, quand c'était possible, plus d'une fois par jour. Ces lettres tantôt courtes, pour échanger un souvenir rapide, tantôt longues et raisonnées, quand les événements étaient plus graves, folâtres ou sérieuses, selon les circonstances, qu'on écrivait en toute hâte, où l'on se trouvait, ces lettres contenaient toute la vie des deux amis. Cicéron les a heureusement caractérisées quand il a dit : « C'était une conversation entre nous deux. » Malheureusement nous n'entendons plus aujourd'hui qu'un des deux interlocuteurs, et la conversalion est devenue un monologue. En publiant les lettres de son ami, Atticus se garda bien d'y joindre les siennes. Sans doute il ne voulait pas qu'on pût lire trop à découvert dans ses sentiments, et sa prudence cherchait à dérober au public la connaissance de ses opinions secrètes et l'accès de sa vie intime ; mais il a eu beau vouloir se cacher, la volumineuse correspondance que Cicéron entretint avec lui'suffit pour le faire connaître, et il est facile d'y prendre une 'idée exacte du personnage à qui elle

est adressée. Ce personnage est assurément l'un des plus curieux d'une époque imporlanle , et il mérite qu'on se donne la peine de l'étudier avec quelque soin.

Atlicus avait vingt ans quand commença la guerre de Marins et de Sylla. Il en vit de près les débuts et faillit en éire victime; le tribun Sulpicius, l'un des principaux chefs du parti populaire, qui était son parent, fut tué, par l'ordre de Sylla, avec ses partisans et ses amis, et comme Atlicus le fréquentait beaucoup, il courut alors quelques risques. Ce premier danger décida de toute sa vie. Comme il était, malgré son âge, un esprit feime ej prudent, il ne se laissa pas abattre : il réflécliil et raisonna. S'il avait eu jusque-là quelques velléités d'ambition politique et la pensée de rechercher les honneurs, il y renonça sans peine en voyant de quel prix il fallait quelquefois les payer. Il comprit qu'une république où l'on s'arrachait ainsi le pouvoir par la force était perdue, et qu'en périssant elle risquait d'entraîner avec elle ceux qui l'auraient servie. Il résolut donc de se tenir loin des affaires, et toute sa politique consista désormais à se faire une situation sûre, en 'dehors des partis, à l'abri des dangers.

On demandait un jour à Sieycs : «. Qu'avez-vous fait pendant la Terreur? — Ce que j'ai l'ait ! répondit-il, j'ai vécu. » C'était beaucoup. Atticus a fait bien plus encore. Il a vécu, non pas seulement pendant une terreur de quelques mois, mais pendant une terreur de plusieurs années. Comme pour metlre à l'épreuve sa prudence et son habileté, il a été placé dans l'époque la plus troublée de l'histoire. Il a assisté à trois guerres civiles, il a vu Rome envahie quatre fois par des maîtres différents

ATTTCUS 131

et les massacres recommencer à chaque victoire nouvelle. Il a vécu, non pas humble , ignoré, se faisant oublier dans quelque ville lointaine, mais à Rome et en pleine lumière. Tout contribuait à attirer les yeux sur lui; il était riche, ce qui était un motif suffisant d'être proscrit; il avait une grande réputation d'homme d'espril; il fréquenldil volontiers les puissants, et, par ses liaisons au moins, il était regardé comme un personnage. Cependant il sut échapper à tous les dangers que lui créaient sa position et sa fortune, et même il trouva moyen de grandir à chacune de ces révolutions qui semblaient devoir le perdre. Chaque changement de régime qui précipitait ses amis du pouvoir le laissait plus riche et mieux assis, si bien qu'au dernier il se trouva tout naturellement placé presque à côté du nouveau maître. Par quelle merveille d'habileté, par quel prodige de savantes combinaisons parvint-il à vivre honoré, riche et puissant dans un temps où il était si difficile seulement de vivre? C'était un problème plein de difficultés; voici comment il le résolut.

En présence des premiers massacres dont il avait été témoin, Allicus s'était décidé cà vivre désormais loin des affaires et des partis; mais cela n'est pas aussi facile qu'on serait tenté de le croire, et la plus ferme volonté ne suffit pas toujours pour y réussir. On a beau déclarer qu'on veut rester neutre, le monde s'obstine à vous classer d'après le nom que vous portez, les traditions de votre famille, vos liaisons personnelles et les premières manifestations de vos préférences. Atticus comprit que, pour échapper à cette sorte d'enrôlement forcé et pour dérouler tout à fait l'opinion publique, il fallait quitter Rome et la quitter pour longtemps. Il espérait, par cet exil volontaire, reprendre la pleine possession de luimême et rompre les liens qui, malgré lui, l'attachaient encore au passé. Mais, s'il voulait se dérober aux yeux

de ses concitoyens, il prétendait n'être pas oublié de tout le monde. Il comptait revenir; il ne voulait pas revenir comme un étranger qu'on ne connaît plus, et perdre tout le bénéfice de ses premières amitiés. Aussi ne choisit-il pas pour son séjour quelque propriété lointaine, dans une province ignorée, ou quelqu'une de ces villes inconnues sur lesquelles les yeux du peuple romain ne s'arrêtaient jamais. Il se retira à Athènes, c'est-à dire dans la seule ville qui eût conservé un grand renom et qui se soutînt encore dans l'admiration des peuples en face de Rome. Là, par quelques libéralités bien placées, il s'attira d'abord l'affection de tout le monde. Il distribua du blé aux citoyens, il prêta de l'argent sans intérêt à cette ville de beaux esprits dont les finances étaient toujours embarrassées II fit plus, il flatta les Athéniens par un endroit qui leur était plus sensible. Le premier de tous les Romains, il osa ouvertement déclarer le goût qu'il avait pour les lettres et les arts de la Grèce. Jusque-là c'était la mode, chez ses compatriotes, d'estimer et de cultiver les muses grecques en secret et de s'en moquer en public. Cicéron lui-même, qui bravait en tant d'occasions ce sot préjugé, n'osait pas paraître savoir trop couramment le nom d'un grand sculpteur; mais Cicéron était un homme d'Etat à qui il convenait de montrer, au moins par moments, ce mépris superbe des autres peuples qui constituait en partie ce qu'on appelait la gravité romaine. Il fallait bien flatter cette faiblesse nationale, si l'on voulait plaire au peuple. Âtticus, qui ne comptait rien lui demander, était plus libre; aussi se moqua-t-iV ouvertement des usages. Dès son arrivée, il se mit à parler et à écrire en grec, à fréquenter sans se cacher les ateliers des sculpteurs et des peintres, à acheter des statues et des tableaux, et à composer des ouvrages sur les beaux-arls Les Athéniens étaient aussi charmés que surpris de voir un de

leurs vainqueurs partager leur goût le plus cher et protester ainsi contre l'injuste dédain des autres. Leur reconnaissance, qui, comme l'on sait, était toujours trèsbruyante^ accabla Atlicus de flatteries de toute sorte. Ou multiplia les décrets en son honneur; on lui offrit toutes les dignités de la cité; on voulut même lui élever des statues. Atlicus s'empressa de tout refuser; mais l'effet était produit, et le bruit de tant de popularité ne manquait pas d'arriver à Rome, apporté par ces jeunes gens de grande famille qui venaient terminer leur éducation en Grèce. De cette façon, le nom d'Atticus ne perdait rien à son absence; les gens de goût s'entretenaient de cet amateur éclairé des arts qui s'était fait remarquer même à Athènes, et pendant ce temps le grand nombre, en ne le voyant plus, perdait l'habitude de le ranger dans un parti politique.

C'était un pas de fait. Il en restait un plus important à faire. Alticus avait vu de bonne heure que la première condition pour être indépendant, c'est d'être riche. Cette vérité générale était encore plus évidente à cette époque que jamais. Que de gens dont la conduite pendant les guerres civiles ne peut s'expliquer que par l'état de leur fortune! Pour servir César qu'il n'aimait pas, Curion n'avait qu'un seul motif, l'exigence de ses créanciers; et Cicéron lui-même place parmi les raisons principales qui l'empêchent de se rendre au camp de Pompée, où l'appellent toutes ses sympathies, l'argent que César lui avait prêté, et qu'il ne pouvait pas lui rendre. Pour échapper aux embarras de celte sorte et conquérir sa pleine liberté, Atlicus résolut d'être riche, et il le devint. 11 importe, je crois, de donner ici quelques détails pour faire voir comment on s'enrichissait à Rome. Son père lui avait laissé une fortune assez modique , 2 millions de sesterces (400,000 francs). Lorsqu'il quitta Rome, il vendit presque tous les biens

de sa famille, pour ne rien laisser derrièî-e lui qui prtt tenter les proscripteurs, et acheta des terres en Épire, dans ce pays des grands troupeaux, où la terre rapportait tant. Il est probable qu'il ne les paya pas cher. Milhridate venait de ravager la Grèce, et comme il n'y restait plus d'argent, tout s'y vendait à vil prix. Entre des mains habiles, ce domaine prospéra vite : tous les ans, de nouvelles terres étaient achetées sur l'épargne du revenu, et Atticus finit par être un des grands propriétaires du pays. Mais est-il vraisemblable que sa fortune lui vint uniquement de la bonne administration de ses champs? Il aurait bien voulu le faire croire, pour se lonner ainsi quelque ressemblance avec Galon et les vieux Romains. Malheureusement pour lui, son ànn Cicéron le trahit. En lisant cette correspondance indiscrète, on ne tarde pas à reconnaître qu'Atlicus avait beaucoup d'autres moyens pour s'enrichir que la vente de ses blés et de ses troupeaux. Gel habile agriculteur était en même temps un adroit négociant qui a fait heureusement tous les commerces. Il excellait à tirer profit non-seulement des folies des autres, ce qui est l'ordinaire, mais même de ses plaisirs, et son talent consistait à s'enrichir où d'autres se ruinent. On sait par exemple qu'il aimait beaucoup les beaux livres : c'était alors, comme aujourd'hui, une manie fort coûteuse; il sut en faire une source de beaux bénéfices. Il avait réuni chez lui un grand nombre de copistes habiles qu'il formait lui-même; après les avoir fait travailler pour lui, et quand sa passion était satisfaite, il les faisait travailler pour les autres, et vendait très-cher au public les livres qu'ils copiaient. C'est ainsi qu'il fut un véritable éditeur pour Gicéron, et comme les ouvrages de son ami se vendaient beaucoup, il arriva que cette amitié, qui était pleine d'agréments pour son cœur, ne fut pas inutile à sa for-

liine 1. A la rigueur, ce commerce pouvait s'avouer, el il n'élail pas défendu à un ami des lellres de se faire libraire; mais Atticus s'est mêlé aussi *de beaucoup d'autres opérations qui auraient dû lui répugner davan tage. Comme il voyait le succès qu'obtenaient partout les combats de gladiateurs, et qu'il n'y avait plus de fête sans quelqu'une de ces grandes tueries, il songea à élever des gladiateurs dans ses domaines. Il les faisait instruire soigneusement dans l'art de mourir avec grâce, et les louait très cher aux villes qui voulaient se divertir '. Il faut avouer que ce n'est pas un métier qui convienne à un savant et à un sage; mais on y gagnait beaucoup, et la sagesse d' Atticus était accommodante dès qu'il y avait un honnête profit à faire. De plus, il était banquier à l'occasion el prêtait à gros intérêts, comme faisaient sans scrupule les plus grands seigneurs de Rome. Seulement il y mettait un peu plus de ménagements que les autres, et prenait soin de paraître le moins possible dans les affaires qu'il traitait; il avait sans doute dans l'Italie et dans la Grèce des agents fort adroits qui faisaient valoir ses fonds. Ses relations s'étendaient dans le monde entier; on lui connaît des débiteurs en Macédoine, en Epire, à Éphèse, à Délos, un peu partout. 11 prêtait aux particuliers; il prêtait aussi aux villes, mais tout à fait en secret, car cette industrie était alors aussi peu estimée qu'elle était lucrative, et les gens qui s'y livraient ne passaient pas pour être honnêtes ni scrupuleux. Aussi Atticus, qui tenait autant à sa réputation quà sa fortune, ne voulait il laisser savoir à personne qu'il ne négligeait pas ces sortes de profits. Il le cachait soigneusement même à son ami Cicéron, et nous l'ignorerions aujourd'hui , s'il n'avait point éprouvé

1 C'est ce que j'ai essayé d'établir avec plus de détails dans un mémoire publié par la Revxie archéologique et intitulé : Atticus, éditeur de Cicéron. — -Ad Att., iv, 4et8.

quelques contre- temps dans ce commerce aventureux. Quoiqu'on y fît d'ordinaire de grands bénéfices, on pouvait courir aussi quelques dangers. Après avoir subi pendant deux siècles la domination romaine, toutes les villes alliées et municipales, surtout celles de l'Asie, étaient complètement ruinées. Elles avaient toutes moins de revenus que de dettes, et les proconsuls, unis aux fermiers de l'impôt, achevaient si bien de leur enlever leurs dernières 'ressources, qu'il ne restait plus rien à prendre aux créanciers, quand ils ne se pressaient pas. C'est ce qui arriva une fois à Allicus malgré son activité. On voit que Cicéron le plaisante, dans une de ses lettres, sur le siège qu'il est allé mettre devant Sicyone i : ce siège était évidemment celui de quelques débiteurs récalcitrants; Atlicus n'a jamais fait d'autres campagnes. Du reste, celle là lui réussit mal. Pendant qu'il allait ainsi en guerre contre celle malheureuse ville endettée, le sénat en prit pitié, et la protégea par un décret contre ses créanciers trop exigeants, en sorte qu'Alt'Cus, qui était parti d'Epire en conquérant, enseignes déployées, fut réduit, dit Cicéron, quand il fut arrivé sous les murailles, à arracher aux Sicyoniens quelques pauvres petits écus (nummulorum aliquid) à force de prières et de caresses 2. Il faut croire cependant qu'Atlicus était ordinairement plus heureux dans le placement de ses fonds, et sa prudence bien connue nous assure qu'il savait choisir des débiteurs plus solvables. Ce qui est certain, c'est que tous ces métiers qu'il faisait n'auraient pas tardé à le rendre très-riche; mais il n'eut même pa? besoin de se donner tant de peine, et pendant qu'il travaillait si adroitement à faire sa fortune, elle lui arriva toute faite d'un autre côté. Il avait un oncle, Q. Caecilins, qui passait pour le plus terrible usurier de

«/îd A«., 1.13.— MrfA«., 1,19.

Rome, où il y en avait tant, et qui ne consentait à prêter à ses parents les plus proches, comme une insigne faveur, qu'à 1 pour iOO par mois. C'était un homme dur, intraitable, et qui s'était rendu tellement odieux à lout le monde qu'on ne put empêcher le peuple d'outrager son cadavre le jour de ses funérailles. Atticus était le seul qui eût trouvé le moyen de vivre bien avec lui. Caecilius l'adopta par son testament et lui laissa la plus grande partie de son héritage, 10 millions de sesterces, un peu plus de 2 millions de francs. Désormais sa fortune était faite, il était indépendant de tout le monde et maître de se conduire à son gré.

Mais n'était-il pas à craindre que, quand il serait de retour à Rome, celte résolution qu'il prenait de fuir tous les engagements n'eût un mauvais air? Pour se tenir en dehors des partis, il ne pouvait pas décemment prétexter l'indifférence ou la frayeur; il lui fallait un motif plus honnête et qu'on pût afficher : une école de philosophie le lui fournit. Les épicuriens, sacrifiant tout à la commodité de la vie, disaient qu'il était bon de fuir les emplois publics pour éviter les tracas qu'ils attirent. « Ne pas s'occuper de politique » était leur maxime favorite. Atticus fit profession d'être épicurien : dès lors son abstention avait un prétexte plausible, la fidélité aux opinions de sa secte, et si on le blâmait, le blâme retombait sur toute l'école, ce qui rend toujours la part de chacun plus légère. En réalité, Atticus était-il un épicurien véritable et complet? C'est une question que les savants discutent, et que le caractère du personnage permet facilement de résoudre. Ce serait le mal connaître que de supposer qu'en quoi que ce soit il s'attachât scrupuleusement à une école et s'engageât â en être un disciple fidèle. Il les avait toutes étudiées pour le plaisir que cette étude causait à son esprit curieux, mais il prétendait bien ne pas s'asservir à leurs systèmes. Il

avait trouvé dans la morale épicurienne un principe qui lui convenait, et il s'en élail emparé pour justifier sa conduiUî politique. Quant à Epicure lui-même et à sa doctrine, il s'en souciait fort peu, et il était prêt à l'abandonner au premier prétexte. C'est ce que montre très-agréablement Cicéron dans un passage du Traité des Lois. Il s'est représeiilé dans cet ouvrage causant avec Allicus, aux bords du Fibrène, sous les ombrages enchantés d'Arpinum. Comme il veut faire remonter jusqu'aux dieux l'origine des lois, il lui faut établir d'abord que les dieux s'occupent des hommes, ce que niaient les épicuriens II s'adresse alors à son ami, et lui dit : « M'accordez-vous, Pomponius, que la puissance dos dieux immortels, leur raison, leur sagesse, ou, si vous aimez mieux, leur providence, régit l'univers? Si vous ne l'admettez pas, il faudra commencer par le démontrer. — Allons, répond Alticus, je l'accorde, si vous le voulez, car grâce à ces oiseaux qui chantent et au murmure de ces ruisseaux, je n'ai pas peur ([u'aucun de mes condisciples m'entende *. » Voilà un philosophe fort accommodant, et l'école ne tirera pas grand profit d'un adepte qui l'abandonne dès qu'il est sûr qu'on ne le saura pas. On retrouve bien là le caractère d'Alticus. Embrasser résolument une opinion, c'est s'engager à la défendre, c'est s'exposer à combattre peur elle. Or, les querelles philosophiques, bien qu'elles ne soient pas sanglantes , ne sont pas moins acharnées que les autres ; c'est de la guerre encore, et Atticus, dn toutes choses, veut la paix, au moins pour lui. Il est piquant d'examiner le rôle que Cicéron lui donne dans les dialogues philosophiques où i l'inlro-

1 De Lerj.. i, 7. Il est encore fidèle à ce rôle d'amateur philosophique, quand il dit plus loin (i, 21) qu'Antiochustui a fait faire quelques pas dans l'Académie, deduxit in Acadeiniam poyaucuUs passibus. 11 ne s'engageait jamais davantage.

duit. En général il ne discute pas, il pruvoque à discuter. Curieux el insatiable, il demande, il interroge toujours; il excite à répondre, il soulève les objections, il anime les combattants, et pendant ce temps il jouit tranquillement du combat, sans y entrer jamais. On verra tout à l'heure que c'était justement là son rôle en politique.

Atticus demeura vingt-trois ans loin de Rome, ne la visitant qu'à des intervalles irès-LMoignés et n'y restant d'ordinaire que peu de temps. Quand il pensa que, par sa longue absence, il s'était tout à fait dégagé des liens qui l'attachaient aux partis politiques , quand il eut conquis l'indépendance avec la Ibrlune, quand il se fut assuré contre tous les reproches qu'on pouvait faire à sa conduite en prêtant à sa prudence l'apparence d'une conviction philosophique, il songea à retourner définitivement à Rome et à y reprendre sa vie interrompue. Il choisit pour revenir un moment où tout était calme, et, comme pour achever de rompre avec son passé, il revint avec un surnom nouveau, sous lequel on prit désormais l'habitude de le désigner. Ce nom d'AtticiiSy qu'il rapportait d'Athènes, semblait indiquer hautement qu'il ne voulait plus vivre que dans l'étude des lettres et les jouissances des arts.

A partir de ce moment, il partagea son temps entre le séjour de Rome et celui de ses maisons de campagne. Il acheva de liquider sans bruit ses alï'aiies de banque, dont quelques-unes étaient encore en souffrance, et s'arrangea pour dérober au public les sources de sa richesse. Il ne conserva guère plus que ses terres d'Épire et ses maisons de Rome, qui lui rapportaient beaucoup et dont il pouvait avouer les profits. Sa fortune s'accroissait toujours, grâce à la façon dont il l'administrait. Il n'avait d'ailleurs aucun des défauts qui pouvaient la compromettre-: il n'aimait pas à acheter ou à bâtir, il ne possédait point de ces splendides villas aux portes

de Rome ou aux bords de la mer, dont l'entretien ruinait Cicéron. Il prêtait encore quelquefois de l'argent, mais, à ce qui semble, plutôt pour obliger que pour s'enrichir. Il avait soin du reste de choisir des personnes sûres, et il se montrait sans pitié le jour de l'échéance. C'était par intérêt pour elles , disait-il , qu'il agissait ainsi, car, en tolérant leur négligence, on les encourage à se ruiner. Quant à ceux avec lesquels son argent eût couru quelques risques, même ses plus proches parents, il ne se gênait pas pour les éconduire. Cicéron, en lui racontant un jour que leur neveu commun, le jeune Quintus, est venu le trouver et qu'il a essayé de l'émouvoir par le tableau de sa misère, ajoute : a J'ai pris alors quelque chose de votre éloquence ; je n'ai rien répondu. » Le moyen était bon, et Atlicus a dû l'employer plus d'une lois à 1 égard de son beau-frère et de son neveu, qui étaient toujours sans argent. Pour lui, il avait su se faire à peu de frais une grande existence. Il vivait dans sa maison du Quirinal, qui était plus spacieuse et plus commode à l'intérieur que belle d'apparence, et qu'il réparait le moins possible, parmi les objets d'art qu'il avait choisis en Grèce et les esclaves lettrés qu'il avait pris soin de former lui-même et que tout le monde lui enviait. Il réunissait souvent les gens d'esprit de Rome dans des repas où l'on faisait surtout, à ce qu'il semble, grande chère d'ériidition. Sa munificence ne lui coûtait guère, s'il est vrai, comme le prétend Cornélius Népos, qui avait vu ses comptes, qu'il ne dépensait que 3,000 as (150 francs) par mois pour sa table 1. Cicéron, toujours indiscret, raconte qu'on y servait des légumes fort ordinaires sur des plats trèsprécieux 2 ; mais qu'importe ? tout le monde s'estimait

1 T. Pomp. Ait., 13. Tous les détails qui précèdent sont tirés de cette vie d' Atlicus par Cornélius Népos. — ^ j^d Att., VI, 1.

heureux de faire partie de ces réunions d'élite dans lesquelles on entendait causer Atticus et lire les plus beaux ouvrages de Cicéron avant qu'ils fussent publiés, et 1 on peut dire que tout ce qu'il y a eu de plus distingué dans ce siècle, qui fut si grand, a tenu à honneur de fréquenter cette maison du Quirinal.

De tous les bonheurs d'Atticus, celui qu'on est le plus tenté d'envier, c'est l'heureuse fortune qu'il a eue de s'attacher tant d'amis. 11 y prit beaucoup de peine. Dès son arrivée à Rome, on le voit occupé à se mettre bien avec tout le monde et se servir de tous les moyens pour plaire aux gens de tous les partis. Sa naissance, sa fortune, la façon dont il l'avait acquise, le rapprochechaient des chevaliers : ces riches fermiers de l'impôt public étaient ses amis naturels, et il eut bientôt parmi eux un grand crédit ; mais il n'était pas moins lié avec les patriciens, si dédaigneux d'ordinaire pour tout ce qui n'était pas de leur caste. Il avait pris, pour se les concilier, la route la plus sûre, qui était de flatter leur vanité. Il profita de ses connaissances historiques pour leur fabriquer des généalogies complaisantes dans lesquelles il se faisait le complice de beaucoup de mensonges, et appuyait de sa science leurs plus chimériques prétentions. Cet exemple nous montre déjà comme il connaissait bien le monde, et le parti qu'il en tirait quand il voulait gagner l'amitié de quelqu'un. Rien qu'à voir la nature des services qu'il rendait à chaque personne, on devine quel profond observateur ce devait être, et le talent qu'il avait pour saisir le faible des gens et en profiler. Il avait proposé à Galon de s'occuper de ses affaires à Rome pendant son absence, et

Caton s'était empressé d'accepter : un intendant de ce mérite n'était pas à dédaigner pour un homme qui tenait tant à sa fortune. Il avait séduit le vaniteux Pompée en s'occupant à choisir en Grèce de belles statues pour orner le théâtre qu'il faisait bâtir i. Gomme il savait bien que Gésar n'était pas accessible au même genre de flatteries, et qu'il fallait, pour se l'attirer, des services plus réels, il lui prêtait de l'argent 2. C'était naturellement aux chefs de parti qu'il s'attachait de préférence ; mais il ne négligeait pas non plus les autres quand ils pouvaient les servir. Il cultivait soigneusement Balbus et Théophane, les confidents de Gésar et de Pompée; il allait même visiter quelquefois Glodius et sa sœur Clodia, ainsi que d'autres gens de réputation suspecte. N'ayant ni scrupules farouches comme Galon, ni répugnances violentes comme Gicéron, il s'accommodait de tout le monde ; sa complaisance se prêtait â tout ; il convenait à tous les âges comme à tous les caractères. Cornélius Népos fait remarquer avec admiration qu'étant très-jeune il charma le vieux Sylla, et qu'étant trèsâgé il sut plaire au jeune Brutus. Entre tous ces amis si diflérents d'humeur, de condition, d'opinions et d'âge, Atticus formait un lien commun. Il allait perpétuellement de l'un à l'autre, comme une sorte d'ambassadeur pacifique, cherchant à les rapprocher et à les unir, car c'était sa coutume, dit Gicéron, de former des amitiés '^. Il dissipait les soupçons et les préjugés qui les empêchaient de se connaître ; il leur inspirait le désir de se voir et de se lier, et si plus tard quelque dilTérend s'élevait entre eux, il se faisait leur intermédiaire et amenait des explications qui renouaient tout. Son chef-d'œuvre en ce genre est d'être parvenu à réconcilier Hortensius et

' Ad AU., IV, Ç — 2 Ad Att., vi, 1. - ^ Ad Alt., vu, 8: $oles conglutinarc amicitias.

Cicéron, et à les faire bien vivre ensemble malgré l'ardente jalousie qui les séparait. Que de peine ne dut-il pas avoir pour calmer ces deux vanités irritables, toujours prêtes à s'emporter, et que le sort semblait prendre plaisir à exciter encore davantage en les opposant sans cesse l'une à l'autre.

Toutes ces liaisons d'Atticus n'étaient certainement pas de véritables amitiés. Il y a beaucoup de ces personnages qu il n'a fréquentés que pour le profit qu'en pouvait tirer sa sûreté ou sa fortune ; mais il y en a d'autres aussi, et en grand nombre, qui furent vraiment ses amis Pour nous en tenir aux plus grands, Cicéron n a aimé personne autant que lui, Brutus lui a témoigné jusqu'à la fin une confiance sans réserve, et la veille de Pliilippesil lui écrivail encore ses dernières confidences. Il reste trop de preuves éclatantes de ces deux illustres amitiés pour qu'on puisse les révoquer en doute et il faut reconnaître qu'il a su inspirer une vive affection à deux des plus nobles âmes de ce temps. On en est d'abord très- surpris. Sa réserve prudente, ce parti pris hautement avoué de se soustraire à tous les engagements pour écbapper à tous les dangers devaient, à ce qu'il semble, éloigner de lui des gens de cœur qui sacrifiaient leur fortune et leur vie à leurs opinions. Par quel mérite a-l-il su pourtant se les attacher? Comment un homme si occupé de lui, si soigneux de ses intérêts, a-t-il pu jouir aussi pleinement des agréments de l'amitié, qui semblent exiger d'abord le dévouement et l'oubli de soimême'? Comimenl est-il parvenu à faire mentir les moralistes qui prétendent que l'égoïsme est la mort des alTeclions véritables *?

C'est encore un problème parmi tant d'autres dont la

' C'est le mol de Tacite : pessinium veri affectus veiwnum tua cuique uHLitas.

vie d'Auicus esl pleine, el celui-là est le plus difficile à résoudre. Vu à distance, même à travers les éloges de Cicéron, Allicus ne semble pas attrayant, et ce n'est pas lui qu'on serait tenté de choisir pour son ami. Il est pourtant certain que ceux qui ont vécu auprès de lui ne l'ont pas jugé comme nous. On l'aimait, el on se sentait tout d'abord porté à l'aimer. Cette bienveillance générale qu'il inspira, cette obstination de tout le monde à ne pas voir ou à pardonner ses défauts, ces vives amitiés qu'il a fait naître sont des témoignages auxquels il est impossible de résister, quelque surprise qu'ils nous causent. Il y avait donc dans ce personnage autre chose que ce qui nous semble y être, et il faut qu'il ait possédé une sorte d'attrait inexplicable pour nous, qui tenait uniquement à lui et qui a disparu avec lui. Voilà pourquoi il ne nous est plus possible de comprendre d'une façon complète cette séduction étrange qu'il exerçait à première vue sur tous ses contemporains. On peut cependant s'en faire quelque idée, et les écrivains qui l'ont connu, Cicéron surtout, laissent entrevoir quelques-unes de ces qualités brillantes ou solides par lesquelles il gagnait ceux qui l'approchaient. Je vais les énumérer d'après leur témoignage, et si elles ne semblent pas encore suffisantes pour justifier tout à fait le nombre et la viv; cité de ses amitiés, il faudra y joindre par la pensée ce charme tout personnel, qu'il esl impossible aujourd'hui de définir ou de retrouver, parce qu'il s'est évanoui tout entier avec lui.

Il avait d'abord beaucoup d'esprit, tout le monde en ÉSt d'accord, et un genre d'esprit particulièrement propre à être goûté de la société qu'il fréquentait. Ce n'était pas seulement un de ces hommes agréables el légers qui charment un moment, dans une réunion de passage, mais qui n'ont pas de ressources et de provisions pour une liaison plus longue. Il avait beaucoup

ATTICUS l'i5

d'étude et de solide savoir; non pas qu'il fût un savant véritable, ce titre n'est pas une grande recommandation dans les relations du monde ; Cicéron trouvait que les gens comme Yarron, qui sont des puits de science, ne sont pas toujours amusants, et il raconte que quand il venait le voir à Tusculum, il ne déchirait pas son manl3au pour le retenir '. Mais sans être véritablement un «avant, Atticus, dans ses études^ avait louché à tout, aux aeaux arts, à la poésie, à la grammaire, à la philosophie et à l'histoire. Il possédait sur tous ces sujets des idées justes, quelquefois originales ; il pouvait sans trop de dé savantage discuter avec les érudits, et il avait toujours ta apprendre à ceux qui ne l'étaient pas quelque détail curieux qu'ils ignoraient. Pascal l'eût appelé un honnête homme; c'était en toute chose un amateur intelligent et éclairé. Or, pour plusieurs raisons la science qu'acquierl un amateur est de celles qui sont le plus de mise dans le monde. D'abord, comme il n'étudie pas par principes, il s'intéresse surtout aux curiosités; il connaît de préférence les détails piquants et nouveaux, et c'est précisément ce que les gens du monde tiennent à connaître. De plus, la multiplicité même des éludes qui le tentenl l'empêche d'en pousser aucune jus(ju'au bout; son caprice l'emporte toujours ailleurs avant qu'il ait achevé de rien approfondir. Il en résulte qu'il sait beaucoup de choses, et toujours dans les limites où il plaît aux gens du monde de les savoir. Enfin le propre de l'amateur est de faire tout avec passion, même ce qu'il ne fait qu'un moment. Comme c'est un goût tout personnel qui le porte à ses études et qu'il ne les continue qu'autan! qu'elles l'intéressent, sa parole est plus vive quand il les expose, son ton plus libre et plus original, par conséquent plus agréable que celui des gens d'école, qui ira-

.» Ad Alt., XIII, 'Si.

vaillent par métier. Telle est l'idée qu'il faut se faire de la science d'Allicus. Elle était trop étendue pour que l'enlretien avec lui devînt jamais monotone; elle n'était pas assez profonde pour qu'il courût le risque d'être ennuyeux; elle était vivante enfin, car lorsqu'on fait les choses avec passion, il est naturel qu'on en parle avec intérêt. Voilà ce qui donnait tant d'attrait à sa conversation; et c'est par là qu'il a charmé les esprits les plus difficiles, et les moins prévenus. Il était liicn jeune encore quand le vieux Sylla, qui n'avait pas de raisons pour l'aimer, le rencontra à Athènes. Il prit tant de plaisir à l'entendre lire des vers grecs et latins et causer de littérature, qu'il ne le quittait pas, et voulait à toute force le ramener avec lui à Rome. Longtemps après, Auguste éprouva le même charme; il ne se lassait pas d'entendre causer Atticus, et quand il ne pouvait pas l'aller trouver, il lui écrivait tous les jours rien que pour recevoir ses réponses, et continuer ainsi de quelque façon ces longs entretiens dont il était ravi. On peut donc se figurer que la première fois qu'on rencontrait cet homme spirituel on se sentait rapproché de lui par les agréments de sa conversation. A mesure qu'on le connaissait davantage, on découvrait d'autres qualités plus solides qui retenaient ceux que son esprit avait attirés. C'était d'abord une grande sûreté de commerce. Quoiqu'il fût lié avec des gens d'opinions trèsdifférentes et qu'il eût par eux le secret de tous les partis, on ne lui a jamais reproché de l'avoir trahi pour personne. On ne voit pas non plus qu'il ait fourni à aucun de ses amis de prétexte sérieux pour s'éloigner de lui, et qu'aucune de ses relations se soit brisée autrement que par la mort. Ce commerce si sûi" était en même temps très-facile. Personne n'a jamais été plus indulgent et plus commode. Il se gardait bien de fatiguer par ses exigences ou de rebuter par ses brusqueries.

On n'avait pas à craindre clans son amitié ces orages qui troublèrent si souvent celle de Cicéron et de Brutus. C'était plutôt une de ces intimités calmes et sans secousses qui s'affermissent tous les jours par leur durée régulière. Voilà surtout ce qui devait charmer ces hommes politiques, étourdis et latigués par cette activité brujante où s'épuisait leur vie. Au sortir de ce tourbillon des affaires, ils étaient heureux de trouver, à quelques pas du forum, cette maison paisible du Quirinal où les querelles du dehors ne parvenaient pas, et d'aller causer un moment avec cet homme d'esprit d'une humeur si égale, qui les accueillait toujours avec le même sourire etdansl'affection duquel on se reposait si tranquillement. Mais rien assurément n'a dû lui concilier autant d'amis que son obligeance. Elle était inépuisable, et l'on ne pouvait pas prétendre qu'elle fût intéressée, puisque, contrairement à l'usage, il donnait beaucoup et n'exigeait rien. C'est encore là une des raisons pour lesquelles ses amitiés furent si solides, car ce sont toujours ces sortes d'échanges qu'on se croit en droit de réclamer, ces comparaisons qu'on fait malgré soi entre les bons offices qu'on rend et ceux qu'on a reçus, qui fmissent par troubler les affections les plus fermes. Allicus, qui le savait bien, s'était arrangé de façon à n'avoir besoin de personne. Il était riche, il n'avait jamais de procès, il ne sollicitait pas les dignités, en sorte qu'un ami déterminé à reconnaître les services qu'il en avait reçus, n'en pouvait guère trouver l'occasion i. On demeurait son obligé, et la dette allait toujours en s'agrandissant, car il ne se lassait jamais d'être utile. Nous

' Il faut pourtant remarquer que la dernière lettre que nous ayons de Cicéron à Atlicus (xvi, IG), contient la preuve de démarches Irès-actives que Cicéron avait faites pour sauver une partie de la fortune d'Atticus compromise après la mort de Cé-ar.

avons un moyen facile d'apprécier l'étendue de cette obligeance, de la voir de près, et pour ainsi dire à l'œuvre : c'est de rappeler rapidement les services de loul genre qu'il a rendus à Cicéron pendant leur longue in (imité. Cicéron avait grand besoin d'un ami comme Alticus. Il était de ces hommes d'esprit qui n'entendent rien à calculer ; quand on lui présenlail ses livres de comptes, il eût volontiers répondu, comme son élève Pline le Jeune qu'il était habitué aune autre littérature : aliis sutn chartis, aliis litteris initiatus. Atticus se fii son homme d'affaires ; on sait le talent qu'il avait pour ce métier. Il affermait les biens de Cicéron très-cher, sauvait le plus qu'il pouvait sur les revenus, et payai! les dettes les plus pressées. Quand il en découvrait de nouvelles, il osait gronder son ami, qui s'empressait de lui répondre très humblement qu'il serait plus rangé à l'avenir Atlicus, qui n'y croyait guère, se mettait alors eu campagne pour combler ce déficit. Il allait trouver l'opulent Balbus ou les autres grands baïKjuiers de Rome avec lesquels il était en relations d'aflaires. Si le malheur dès temps rendait le crédit difficile, il n'hésitait pas. et puisait dans sa propre bourse. Ceux qui le connaissent ne trouveront pas cette générosité sans mérite. Quand Cicéron voulait acheter quelque terre , Atticus commençait par se fâcher ; mais si son ami ne se rendait pas, il allait vile la visiter et en discuter le prix S'agissait-il d'y bàlir quelque élégante villa , Atticus prêtait son architecte, corrigeait les plans et surveillait l'ouvrage. La maison bâtie, il fallait l'orner. Atticus faisait venir des statues de la Grèce. Il excellait à les bien choisir, et Cicéron ne tarit pas d'éloges sur les Hermathènes en marbre penlélique qu'il lui a procurés. Dans une villa de Cicéron, la bibliothèque, on le comprend, n'était pas oubliée ; c'est encore de chez Atticus qui veiiaieul les livres. 11 en faisait commerce et réservait

les plus beaux pour son ami. Les livres achetés, il fallait les mettre en place; aussitôt Allicus expédiait son bibliothécaire Tyran iiion avec ses ouvriers, qui peignaient les rayons, collaient les feuilles de papyrus détachées, mettaient des étiquettes sur les rouleaux . et disposaient tout dans un si bel ordre queCicéron, enchanté, écrivait : « Depuis que Tyrannion a arrangé mes livres, on dirait que ma maison a pris une âme i. »

Mais Allicus ne s'en tenait pas à ces services pour ainsi dire tout extérieurs; il pénétrait dans la maison, il en connaissait les secrets. Cicéron n'avait rien de caché pour lui, et lui confiait sans réserve tous ses chagrins domestiques. Il lui racontait les violences de son frère et les folies de son neveu ; il le consultait sur les ennuis que lui causaient sa femme et son fils. Quand TuUia est en âge d'être pourvue, c'est Alticus qui lui cherche un mari. Celui qu'il proposait était le lîls d'un chevalier riche étrange, ce Revenez, disail-il sagement à Cicéron, revenez à votre ancien troupeau. « Malheureusement on ne voulut pas l'écouter. On préféra au riche financier un grand seigneur ruiné qui dévora la dot de Tullia et la força de le quitter. Quand Tullia est morte, peut-être de chagrin, Allicus va visiter chez la nourrice le petit enfant qu'elle a laissé et prend soin que rien ne lui manque. Au même moment Cicéron lui donnait beaucoup d'occupations avec ses deux divorces. Après qu'il eut renvoyé sa première femme, Térenlia, c'est Allicus qu'il chargeait de la faire tester en sa faveur. C'est encore à lui qu'il donnait la commission désagréable d'éconduire la seconde, Publilia, Tjuand elle prétendait rentrer de force au domicile de son mari, qui ne voulai* plus d'elle.

Voilà. sans doute de grands ser\uos; il en rendait

^ÂdÂti., IV. 8.

d'autres plus délicats, plus appréciés encore. C'est à lui que Cicéron confiait ce qu'il avait de plus cher au monde, sa gloire littéraire. Il lui communiquait ses ouvrages dès qu'il les avait écrits, il les corrigeait d'après ses conseils, il attendait sa décision pour les publier. Aussi le trailait-il comme un ami devant lequel on se met à l'aise et l'on se découvre tout entier. Quoiqu'il tînt beaucoup à ce qu'on prît au sérieux son éloquence, quand il était sûr de n'être entendu que d'Atticus, il ne se faisait aucun scrupule de plaisanter de lui-même et de ses ouvrages. Il l'introduisait sans façon dans tous les secrets du mélier, et lui montrait la recette de ses effets les plus applaudis. « Cette fois, lui disait-il gaiement, j'ai employé toute la boîte à essences d'Isocrate et lous les coffrets de ses disciples i. » Il n'y a rien de plus curieux que la manière dont il lui raconte un jour un de ses plus grands succès de tribune. Il s'agissait de célébrer le grand consulat, sujet dans lequel, comme on sait, il était inépuisable. Ce jour-là, il avait une raison de parler avec plus d'éclat que de coutume : Pompée était présent ; or, Pompée avait la faiblesse d'être jaloux de la gloire de Cicéron. L'occasion était bonne de le faire enrager; Cicéron se garda bien de la négliger : « Quand mon tour fut venu de parler, écrit-il à Alticus, bon Dieu! comme je nie donnai carrière! Quel plaisir je pris cà me combler d'éloges en présence de Pompée, qui ne m'avait pas entendu vanter mon consulat! Si jamais j'appelai à mon aide périodes, enlhymèmes , métaphores et toutes les autres figures de la rhétorique, ce fut bien alors. Je ne parlais plus, je criais, car il s'agissait de mes lieux communs ordinaires, la sagesse du sénat, la bonne volonté des chevaliers, l'union de toute l'Italie, les restes de la conjuration étouffés, l'abondatce et la

i Ad Au., 11,1.

paix rétablies, etc. Vous savez la musique que je fais quand je traite ces sujets. Elle fut si belle ce jour-là que je n'ai pas besoin de vous en dire davantage; vous devez l'avoir entendue d'Athènes '. » Il n'est pas possible de se moquer de soi plus gaiement. Atticus payait ces con- Idences par la peine qu'il se donnait pour les succès ies œuvres de son ami. Comme il les avait vues naître, et qu'il s'était occupé d'elles avant qu'elles fussent connues du public, il se regardait presque comme leur père. C'est lui qui se chargeait de les lancer dans le monde et de les faire réussir. Cicéron dit qu'il s'y en- !endait à merveille, et cela ne nous surprend pas. Le moyen qu'il employait le plus souvent pour en donner une bonne opinion, était d'en faire lire les plus beaux endroits par ses meilleurs lecteurs aux gens d'esprit qu'il réunissait à sa table. Cicéron, qui connaissait la frugalité ordinaire de ses repas, le prie de s'en départir un peu pour ces circons'ances : « Ayez soin, lui écrit-il, de bien traiter vos convives, car, s'ils avaient quelque humeur contre vous, c'est sur moi qu ils la déchargeraient 2. »

Il était naturel que Cicéron lui sût un gré inflni de tous ces services ; mais ce serait le mal juger que de supposer qu'il ne s'était attaché à lui que pour les profils qu'il en tirait. Il l'aimait véritablement, et toutes ses lettres sont pleines des témoignages de la plus sincère affection. Il n'était heureux qu'avec lui; il ne se lassait jamais de le fréquenter; à peine l'avait-il quitté qu'il souhaitait ardemment le revoir. « Que je meure, lui écrivait-il, SI non-seulement ma maison de Tusculum, où je me trouve si bien, mais les îles Fortunées pourraient me plaire sans vous 3 ! » Quelque plaisir qu'il éprouvât à être fêté, applaudi, caressé, à avoir autour de lui des

» Ad Au., 1, 14. — 2 Ad AU., XVI. 3. — 3 Ad AU., xil, 3-

complaisants et des adiiiiraleiirs, du milieu de celte Coule et de ce bruit, il se retournait toujours avec regret vers son ami absent. « Avec tout ce monde, lui disait il, je me trouve beaucoup plus seul que si je n'avais que vous 1. » Tûul ce monde en tfïet se compose d'amis politiques qui chans^ent avec les événements, qu'une communauté d'intérêt vous donne et qu'une rivalité d'ambition vous enlève; avec eux, Cicéron est forcé d'être réservé et discret, ce qui est un sup-plice pour une nature aussi ouverte. Au contraire, il peut tout dire à Atticus, et se confier à lui sans contrainte. Aussi s'empresse-t-il de réclamer sa présence au moindre ennui qui lui survient. « Je vous désire, lui écrit-il, j'ai besoin de vous, je vous attends. J'ai mille choses qui m'inquiètent, qui me chagrinent, et dont une seule promenade avec vous me soulagera ^. » On n'en finirait pas, si l'on voulait réunir tous ces mots charmants dont la correspondance est remplie, et par lesquels le cœur s'exprime. Ils ne laissent aucun doute sur les sentiments de Cicéron : ils prouvent qu'il ne regardait pas seulement Atticus comme un de ces amis solides et sérieux sur l'nppui desquels on peut compter, mais aussi, ce qui est plus surprenant, comme une âme délicate et tendre : «Vous prenez votre part, lui dit-il, de toutes les aflliclions des autres 3. »

Voilà qui nous éloigne beaucoup de l'idée que nous nous faisons ordinairement de lui, et pourtant il n'est guère possible de résister à des témoignages si formels. Comment pourrions nous prétendre qu'il n'avait pour ses amis qu'une affection douteuse, quand nous voyons tous ses amis s'en contenter? Avons-nous le droit d'être plus exigeants qu'eux, et ne serait-ce pas faire injure à des gens comme Brutus et Cicéron, que de supposer

"Ad Ail., rai, 51.— 2 AdAlL, i, 18. -3 Ad Att , xii. 14,

qu'ils ont si longlemps été dupes, et qu'ils ne s'en sont jamais aperçus? D'un autre côté, comment expliquer que la postérité, qui ne juge que d'après les documents que lui ont fournis les amis d'Atticus, lire de ces documents mêmes une opinion tout à fait contraire à celle qu'ils avaient de lui? Evidemment c'est que la postérité et les contemporains ne se mettent pas pour juger les gens au même point de vue. Nous avons vu qu'Alticus, qui avait pris peur règle de ne pas se mêler des affaires publiques, ne se croyait pas tenu de partager les dangers que ses amis pouvaient courir pour s'en être occupés. Il leur en laissait !oul à fait et les honneurs et les périls. Tendre, obligeant, dévoué pour eux pendant tout le cours ordinaire de la vie, quand survenait une grande crise politique qui les compromettait, il se mettait à l'écart, et les laissait s'exposer seuls. Or, lorsqu'on regarde les faits à distance et qu'on est séparé d'eux, comme nous le sommes, par plusieurs siècles, on n'aperçoit plus guère que les événements les plus importants, et surlout les révolutions politiques, c'est-à-dire précisément les circonstances dans lesquelles s'éclipsait l'amitié d'Atticus. De là le jugement sévère que nous portons sur elle. Mais les contemporains apprécient les choses autrement. Ces grandes crises ne sont après tout que des exceptions rares et passagères; sans doute ils en sont très- frappés, mais ils le sont bien plus encore de ces mille petits incidents que la postérité n'aperçoit plus, el dont la succession compose la vie de tous les jours. C'est sur ces bons offices qui se reproduisent à chaque moment, qui s'emparent d'eux par leur multiplicité même, qu'ils jugent l'amitié d'un homme, beaucoup plus que sur un service signalé qui leur serait rendu dans quelqu'une de ces grandes et rares occasions. Voilà pourquoi ils avaient d'Atticus une opinion si différente de la nôtre. . Ce qui reste hors de doute, el comme l'un des traita

caractéristiques de ce personnage, c'est le besoin qu'il avait de se faire beaucoup d'amis, et la peine qu'il prenait pour les attirer et les retenir. On peut refuser d'ad • mettre, si l'on veut, que ce besoin fût chez lui l'effet d'une nature généreuse et sympathique, qu'il vhit de ce que Cicéron appelle admirablement « l'élan de rame qui veut aimer ; » mais, en supposant même qu'il ne songeât qu'à occuper et qu'à remplir sa vie, il faut reconnaître que ce n'est pas la marque d'une nature vulgaire que de la remplir de cette façon. Cet épicurien raffiné, ce maître dans l'art de bien vivre savait « que la vie n'est plus la vie, si l'on ne peut se reposer dans l'affection d'un ami '. » 11 avait renoncé aux émotions des luttes politiques, aux triomphes de la parole, aux joies de l'ambition satisfaite; mais en revanche il prétendait jouir de tous les charmes de la vie intérieure. Plus il s'était renfermé et retranché en elle, plus il était difficile et délicat sur les plaisirs qu'elle peut donner; comme il ne s'était laissé que ceux-là, il voulait les goûter pleinement, les savourer, en vivre. Il lui fallait des amis et parmi eux les plus grands esprits, les plus nobles âmes de son temps. Son activité, qu'il n'employait pas ailleurs, il la mettait toute à se procurer les douceurs de la société que Bossuet appelle le plus grand bien de la vie humaine. Ce bien, l'heureux Atlicus en a joui au delà même de ses désirs, et l'amilié l'a largement payé de tout le mal qu'il s'était donné pour elle. Elle était son unique passion; il a pu complètement la satisfaire, et après avoir embelli sa vie, c'est encore l'amitié qui a illustré son nom.

• Cui polcsl esse vita vitaîis , ut ait Ennius , qui non in amicimutuabenevolentia conquiescat? {Cicéron, deAmicit., 6.)

La vie privée est donc favorable à AUicus. Il est moins heureux quand on étudie la conduite qu'il tint dans les affaires publiques. Sur ce point, les reproches ne lui ont pas été épargnés, et il n'est pas facile de le défendre.

Nous ne lui serions pourtant pas très-défavorables, si nous jugions sa canduite tout à fait avec les idées de nos jours. L'opinion est devenue beaucoup moins sévère aujourd'hui pour ceux qui font ouvertement profession de vivre loin de la politique. Il y a tant de gens qui aspirent à gouverner leur pays, et il est devenu si difficile de faire un choix parmi cette foule, qu'on est tenté de savoir quelque gré à ceux qui n'ont pas cette ambition. Loin de les blâmer, on les appelle des modérés et des sages; c'est une exception qu'on encourage pour débarrasser un peu celte roule encombrée. A Rome, on pensait tout autrement, et il n'est pas difficile de trouver les raisons de celle différence. Là, ce qu'on pourrail appeler le corps politique était en réalité fort restreint. En dehors des esclaves, qui ne comptaient pas, du peuple, qui se contentait de donner ou plutôt de vendre sa voix dans les élections, et dont c'était le plus grand privilège d'être amusé aux Irais des candidats et nourris aux dépens du trésor public, il restait quelques familles d'ancienne race ou d'illustration plus récente qui se partageaient tous les emplois. Cette aristocratie de naissance et de fortune n'était pas très-nombreuse, et c'est à peine si elle suffisait à fournir ce qu'il fallait de magistrats de toute sorte pour gouverner le monde. On tenait donc à ce que personne ne fît défaut, et vivre dans la retraite était regardé comme une désertion Les choses ne se passent plus de même dans notre dé-

mocratie. Comme toules les fonctions sont ouvertes à tout le monde, et que, grâce à la diflusion des lumières, il peut naître dans tous les rangs des hommes dignes de les occuper, il n'est guère à craindre que l'absence de quelques esprits tranquilles, amis de la paix et du repos, fasse un vide sensible et regrettable dans ces rangs pressés qui se précipitent de tous les côtés à l'assaut du pouvoir. D'ailleurs, nous pensons aujourd'hui qu'en dehors de la vie publique il y a mille manières de servir son pays. Les Romains de grande naissance n'en connaissaient pas d'autre ; ils ne considéraient le commerce que comme un moyen assez pen honorable ^ qu'un particulier emploie pour faire sa fortune, et ne voyaient pas ce que l'Etat peut y gagner; la littérature ne leur semblait qu'un passe temps agréable mais futile, et ils n'en comprenaient point l'importance sociale. Il s'ensuit que chez eux un homme d'un certain rang ne pouvait trouver qu'une seule façon honnête d'employer son activité et d'être utile à son pays, c'était de remplir des fonctions politiques 2. Faire autre chose était pour eux ne rien faire; ils donnaient le nom d'oisifs aux savants les plus laborieux, et il ne leur venait pas dans l'esprit qu'en dehors du service de l'Etat, il y eût rien qui valût la peine d'occuperle temps d'un citoyen. C'est ainsi que pensaient tous les vieux Romains, et ils auraient éprouvé une surprise étrange s'ils avaient vu quelqu'un s'arroger, comme le fil Atticus, le droit de ne point servir son pays dans la limite de ses forces et de ses talents. Assurément Caton, qui ne se reposa jamais, qui à quatre vingt-dix ans quittait bravement sa villa de Tusculum pour venir accuser Servius

T. Liv., XXI, G3 : Quœstus omnibus patrihus indecorus visiia, — '- C'est ce que dit Scipion, dans la République (i, 22 . Quum mihi sil unwn opus hoc a parent ibus majoribusque meia relictum, prccuratio nique administyntin rpi puhlirœ, etc.

Galba, le bourreau des Lusitaniens, aurait trouvé que rester dans sa maison du Quirinal ou dans sa terre de l'Epire, au milieu de ses livres et de ses statues, tandis que le sort de Rome se décidait sur le forum ou à Pharsale, c'était commettre le même crime que de demeurer sous sa tenle un jour de bataille.

Cette abstention systématique d'Atticus n'était donc pas une idée romaine; il la tenait des Grecs. Dans ces petites républiques ingouvernables de la Grèce où l'on ne connaissait pas le repos, et qui passaient sans trêve et sans motif de la tyrannie la plus dure à la licence la plus effrénée, on comprend que les hommes tranquilles et studieux aient fini par se lasser de toutes ces agitations stériles. Aussi cessèrent-ils de souhaiter des dignités qu'on n'obtenait qu'en flattant une multitude capricieuse, et qu'on ne gardait qu'à, la condition de lui obéir. D'ailleurs ce pouvoir si difficilement acquis, si rarement conservé, q el prix pouvait-il avoir quand il fallait le partager avec les plus obscurs démagogues, et valait-il bien la peine de se donner tant de mal pour devenir le successeur ou le collègue de Cléon? En même temps que la lassitude el le dégoût écartaient les honnêtes gens de ces luttes mesquines, la philosophie, tous les jours plus étudiée, communiquait à ses disciples une sorte d'orgueil qui les amenait au même résultat. Des hommes qui passaient leur temps à s'occuper de Dieu et du monde, et qui essayaient de saisir les lois qui régissent l'univers, ne daignaient pas descendre de ces hauteurs k gouverner des États de quelques lieues carrées. Aussi était-ce une question discutée ordinairement dans les écoles que de savoir s'il fallait ou non s'occuper des choses publiques, si le sage doit rechercher les honneurs, el laquelle vaut mieux de la vie contemplative ou de la vie d'action. Quelques philosophes donnaient timidement la préféreace à Li vie active, le plus grand

nombre soutenait l'opinion contraire, et, à la faveur de

ces discussions, bien des gens s'étaient crus autorisés à se faire une sorte d'oisiveté élégante, dans de voluptueuses retraites, embellies par les lettres et les arts, où ils vivaient heureux tandis que la Grèce périssait.

Atticus suivit leur exemple. Important à Rome cette habitude de la Grèce, il annonça hautement la résolution qu'il avait prise de ne point se mêler aux discussions politiques. Il commença par se tenir habilement à l'écart pendant toutes ces querelles qui ne cessèrent d'agiter Rome depuis le consulat de Cicéron jusqu'aux guerres civiles. Au momen'. même où ces luttes étaient les plus vives, il fréquentait tous les partis, il avait des amis de tous les côlés^ et trouvait dans ces amitiés éparses un nouveau prétexte pour rester neutre. Quand César passa le Rubicon, Atticus avait plus de soixante ans, âge où cessait pour les R'Mnains l'obligation du service militaire. C'était une raisc.i de plus pour se tenir tranquille; il ne manqua pas de s'en servir. « J'ai pris ma retraite i, » répondait-il à ceux qui voulaient l'enrôler. Il tint la même conduite, et avec le même succès, après la mort de César; mais alors il trompa davantage l'opinion publique. On le savait si bien l'ami de Brulus, qu'on pensait que cette fois il n'hésiterait pas à se déclarer. Cicéron lui-même, qui devait le connaître, y comptait; mais Atticus ne se démentit pas, et il prolita d'une occasion importante pour faire savoir au public qu'il ne voulait pas qu'on l'engageât malgré lui. Pendant que Brutus levait une armée en Grèce, quelques chevaliers, ses amis, avaient eu l'idée de faire une souscription parmi les plus riches de Rome pour lui donner les moyens de nourrir ses soldats. On s'adressa d'abord à Atticus dont on voulait melire le nom en tête de la

* Ccrn. Nep , Attic, 7. Usus es œhdis vacatioiie.

liste. Atticus refusa net de souscrire. Il répondit que sa fortune était à la disposition de Brutus, s'il en avait besoin et la lui demandait comme à un ami; mais il déclara en même temps qu'il ne s'associerait pas à une manifestation politique , et son refus fit manquer la souscription. A la même époque, fidèle à son usage de caresser toutes les opinions, il accueillit bien Fulvie, la femme d'Antoine, ainsi que Volumnius, son préfet des ouvriers, et, sûr d'avoir partout des amis, il attendit sans trop de crainte le résultat de la lutte.

Ce qu'il y a de plus étrange, c'est que cet homme si obstiné à rester neutre n'était pourtant pas un indifférent. Son biographe lui donne cet éloge, qu'il a toujours été du meilleur parti ', et cela est vrai; seulement il s'imposait la loi de ne pas servir son parti : il se contentait de faire des vœux pour lui. Mais ces vœux, il les faisait les plus ardents du monde. Il avait, le croira- 1oa? des passions politiques qui, dans l'intimité, osaient s'exprimer avec une vivacité incroyable. Il détestait tellement César qu'il allait jusqu'à blâmer Brutus d'avoir permis qu'on l'enterrât 2. H eût voulu sans doute, comme le demandaient les plus furieux, qu'on jetât son corps dans le Tibre. Ainsi il ne s'interdisait pas d'avoir des préférences, et de les témoigner à ses amis les plus secrets. C'est lorsqu'il fallait agir que commençait sa réserve. Jamais il ne consentit à entrer dans la lutte; mais, s'il n'en partageait pas les dangers, il en ressentait au moins toutes les émotions. On sourit de le voir s'animer et s'échauffer, comme s'il était un combattant véritable : il prend sa part de tous les succès et de tous les revers, il félicite les énergiques, il adjure les tièdes, et même il gronde les défaillants, et se permet de donner des avis et des réprimandes à ceux qui lui semblent

' Nep., Attic.,6. - 2 Ad AU., xiv, 10.

l60 ATTICUS

agir trop mo.iement, lui qui n'aiçissait pas du tout. II (ail bon enlendre les reproches qu'il adresse à Cicéron, quand il le voit hésiter à aller rejoindre Pompée : il prend le Ion le plus pathétique, il lui rappelle ses aciions et ses paroles, il le conjure au^nom de sa gloire, il lui cite ses propres écrits pour le décider i. Cet excès d'audace où il se laisse ainsi entraîner pour les autres a produit quelquefois des incidents assez comiques. Au moment où Pompée venait de s'enfermer dans Brindes, Allicus , ému de la plus vive douleur, voulait qu'on tenlâl quelque chose pour le sauver, et il allait jusqu'à demander à Cicéron de faire, avant de partir, quelque action d'éclat. « Il ne faut qu'un drapeau, lui disait-il, tout le monde viendra s'y ranger 2. » Le bon Cicéron se sentait tout excité par ces vives exhortations de son ami, et il y avait des moments où il était tenté d'avoir de l'audace et où il ne demandait qu'une occasion pour frapper un grand coup. L'occasion s'olTrit, et voici comment il raconte qu'il en profita. « Comme j'arrivais à ma maison de Pompéi. Ninnius, votre ami, vint me dire que les centurions de trois cohortes qui s'y trouvaient demandaient à me voir le lendemain, qu'ils voulaient me livrer la place. Savez-vous ce que je fis? Je partis avant le jour, afin de ne pas les voir. En effet, qu'est-ce que trois cohortes? Et quand il y en aurait eu davantage, qu'est-ce que j'en aurais fait ■^? » C'était parler en homme sage, et qui se connaît bien. Quant à Alticus, on se demande s'il était bien sincère dans l'ardeur qu'il .témoignait pour sa cause, quand on le voit refuser obstinément de la servir. Ces grandes passions qui s'enferment si prudemment dans le cœur et ne se manifestent jamais au dehors sont à bon droit suspectes. Peut être voulait-il seulement animer un peu ce rôle de spectateur

Ad Att., vm, 2. — ^ Ad AU., x, 15. - ^ Ad Au., x, 10

ATTICUS 16t

qu'il s'était réservé, en prenant pari jusqu'à un certain point aux émotions de la lutte. Le sage d'Épicure reste sur ses hauteurs sereines, d'où il jouit tranquillement de la vue des naufrages et du spectacle des mêlées humaines; mais il en jouit de trop loin, et l'agrément qu'il éprouve est diminué par la distance. Atticus est plus habile et entend mieux son plaisir : il descend au milieu de la mêlée même, il la voit de près et s'y associe, toujours sûr de s'en retirer à temps.

La seule difficulté qu'il éprouvait, c'est de faire accepter sa neutralité à tout le monde. Celte difficulté était d'autant plus grande pour lui que sa conduite blessait surtout ceux dont il tenait le plus à conserver l'estime. Le parti républicain, qu'il préférait, et dans lequel il comptait le plus d'amis, devait être beaucoup moins porté à la lui pardonner que celui de César. On a fait dans l'antiquité même, et plus encore de nos jours, un grand éloge de ce mot que prononça César au début de la guerre civile : « Qui n'est pas contre moi est pour moi, » et l'on a fort blâmé le mot tout contraire de Pompée : « Qui n'est pas pour moi est contre moi. » Cependant, à bien regarder les choses, cet éloge et ce blâme paraissent également peu raisonnables. Chacun des deux rivaux, quand il s'exprime ainsi, est dans son rôle, et leurs paroles étaient dictées par leurs situations. César, de quelque façon qu'on le juge, venait renverser l'ordre établi, et il devait savoir beaucoup de gré à ceux qui le laissaient faire. Que pouvait-il raisonnablement leur demander de plus? En réalité, ceux qui ne l'empêchaient pas le servaient. Mais l'ordre légal. Tordre établi se croit en droit d'appeler tout le monde à le défendre et de regarder comme des ennemis tous ceux qui ne répondent pas à son appel, car c'est un principe généralement reconnu que celui qui ne porte pas secours à la loi ouvertement attaquée devant lui se fait le complice de ceux

CICgROM. Il

162 ATTTCIÎS

que la violent. Il était donc naturel que César, en arrivant à Rome, accueillît bien Alticus et tous ceux qui n'étaient pas allés à Pharsale, comme il l'était aussi qu'on fût Irès-irrité contre eux.au camp de Pompée. Atticus ne s'émut pas beaucoup de cette colère : il laissa dire cette jeunesse légère et emportée, qui ne se consolait pas d'avoir quitté Rome, et qui menaçait de s'en venger sur ceux qui y étaient restés. Que lui faisaient ces menaces? Il était sûr d'avoir cimservé l'estime des deux hommes les plus importants et les plus respectés du parti, et il pouvait opposer leur témoignage à tous les emportements des autres. Cicéron et Brulus, malgré l'ardeur de 'eurs convictions, ne lui en ont jamais voulu de sa ( onduite, et ils ont paru approuver qu'il ne se mêlât pis des affaires publiques. « Je connais riionnêtelé et la noblesse de vos sentiments, lui disait Cicéron un jour qu'Atticus avait cru devoir se défendre; il n'y a entre nous qu'une différence, c'est que nous avons réglé notre vie autrement. Je ne sais quelle ambition n)'a fait souhaiter les honneurs, tandis que des motifs qui ne sont nullement blâmables vous ont fait prendre le parti d'une honnête oisiveté K »D'un autre côté, Brutus lui écrivait vers la fin de sa vie : « Je me garde bien de vous blâmer, Atticus ; votre âge, votre caractère, votre famille, tout vous fait aimer le repos 2. »

Cette complaisance de la part de Brutus et de Cicéron est d'autant plus surprenante qu'ils n'ignoraient pas le mal qu'un exemple pareil pouvait faire à la cause qu'ils défendaient. Ce n'est pas seulement par l'audace de ses ennemis que la république périssait, c'était aussi par l'apathie de ses partisans. Le triste spectacle qu'elle of-

' Ad Ait., 1, 17. Voyez aussi de Offic, i,2l, et surtouti, 26. Ce dernier passage contient évidemment une allusion à AUicus. — 2 Epist. Brut., i, 17

ATTIClîS 163

frait depuis cinquante ans, la vente publique des dignités, les violences scandaleuses qui avaient lieu sur le forum chaque fois qu'on discutait une loi nouvelle, les balailles qui à chaque élection ensanglanlaien( le champ de Mars, ces armées de gladiateurs dont il fallait s'entourer pour se défendre, tous ces désordres honteux, toutes ces basses intrigues dans lesquelles les dernières forces de Rome achevaient de s'user avaient complètement découragé les honnêtes gens. Ils s'éloignaient de la vie publique ; ils n'avaient plus de goût pour le pouvoir depuis qu'on «tait forcé de le disputer aux gens de violence et de coup de main. Il fallait avoir l'intrépidité de Caton pour retourner au forum quand on y avait été reçu à coups de pierres, et qu'on en était sorti la toge déchirée et la tête en sang. Ainsi plus les audacieux entreprenaient, plus les timides laissaient faire, et dès l'époque du premier triumvirat et du consulat de Bibiilus il l'ut évident que l'apathie des honnêtes gens livrerait la république aux grands ambitieux qui la convoitaient. Cicéron le voyait bien, et dans ses lettres il ne tarissait pas d'amères railleries contre ces riches indolents, amoureux de leurs viviers, et qui se consolaient de la ruine qu'on prévoyait en pensant qu'ils sauveraient au moins leurs murènes. Dans l'introduction de sa République, il attaque avec une admirable énergie ceux qui, découragés eux-mêmes, essayent de décourager les autres, qui soutiennent qu'on a le droit de ne pas servir son pays et de se faire une fortune en dehors de la sienne. « N'écoutons pas, dit-il en finissant, ce signal de la retraite qui retentit à nos oreilles et voudrait rappeler en arrière ceux qui se sont déjà avancés dans la carrière '. » Brutus connaissait, lui aussi, ce mal dont se mourait la république, et il s'est plaint plus d'une

« De Rep., i, 2.

fois de la faiblesse et du découragement des Romains, « Groyez-moi, écrivait-il, nous craignons trop l'exil, la mort, la pauvreté *. ))Et celui à qui il écrit ces belles paroles, c'est Atticus, et il ne songe pas cà lui en faire l'application! Quel charme étrange possédait donc cet homme, quel empire exerçait son amitié, pour que ces deux grands citoyens se soient ainsi démentis en sa faveur, et qu'ils lui aient si hautement pardonné ce qu'ils condamnaient chez les autres?

Plus on y songe, et moins on imagine les raisons qu'il pouvait leur donner pour justifier sa conduite. S'il avait été un de ces savants qui, enfermés dans leurs recherches d'histoire ou de philosophie, n'habitent jamais que le passé ou l'avenir, el ne sont véritablement pas les contemporains des gens avec lesquels ils vivent, on aurait compris à la rigueur qu'il ne participât pas à leurs luttes, puisqu'il se tenait en dehors de leurs passions ; mais on sait qu'au contraire il avait le goût le plus vif pour toutes les petites agitations et les intrigues obscures de la politique de son temps. Il tenait à les connaître, il excellait à les démêler ; c'était une des pourritures ordinaires qu'il donnait à son esprit curieux, et Cicéron s'adressait à lui de préférence quand il voulait les savoir. Il n'était pas davantage une de ces âmes douces et timides, faites pour la réflexion et la solitude, et qui ne se trouvent pas en elles-mêmes le ressort qui est nécessaire pour la vie active. Cet homme d'affaires, à l'esprit net et positif, eût fait au contraire un excellent homme d'Élat. Pour être utile à son pays, il n'aurait eu besoin que d'employer à son service un peu de cette activité, de celte intelligence qu'il avait mises à s'enrichir, et Cicéron avait raison de lui trouver le tempérament politique. Enfin il ne s'était pas même laissé la

» Eiiist. Brut., i, 17.

ATTIGUS 1 65

triste ressource de prétendre qu'il ne pienail aucun parti parce que tous les partis lui étaient indifférents, et que, n'ayant pas d'opinion formée, il ne savait de quel côté se ranger. Dans ses lettres, adressées à Cicéron et à Bru lus, il avait dit cent fois le contraire; il les avail cent fois charmés par l'ardeur de son zèle républicain. Pourtant il resta tranquille quand arriva l'occasion de servir ce gouvernement auquel il se disait si attaché. Au lieu de faire un seul effort pour retarder sa chute, il ne s'occupa qu'à nêlre pas écrasé sous ses débris. Mais s'il n'a pas essayé de le défendre, lui a-l-il au moins rendu ce dernier hommage de paraître le regretter? A-t-il témoigné de quelque façon que, quoiqu'il n'eût pas paru dans le combat, il prenait sa part de la défaite ? A-t-il su se faire, en vieillissant sous u)i pouvoir qu'il était forcé de subir, une de ces retraites'dignes et tristes qui forcent le vainqueur même au respect? Non, et c'est assurément ce qui nous répugne le plus dans sa vie ; il a mis un empressement fâcheux à s'accommoder au régime nouveau. Le lendemain du jour où il avait été proscrit lui-même, on le voit devenir l'ami des prescripteurs. Il prodigue pour eux toutes les séductions de son esprit , il fréquente assidûment leurs maisons, il est de toutes leurs fêtes. Quelque habitué qu'on soit aie voir bien accueillir tous les gouvernements qui triomphent, on ne peut se faire à l'idée que l'ami de Brutus et le confident de Cicéron soit devenu si vite le familier d'Antoine et d'Octave. Les plus disposés à l'indulgence trouveront certainement que ces illustres amitiés lui créaient des devoirs qu'il n'a pas remplis, et que c'était trahir la mémoire de ces hommes qui l'avaient honoré de leur affection que de leur donne précisément leurs bourreaux pour successeurs.

Si nous ne sommes pas disposés à nous montrer pour lui aussi complaisants que Cicéron et que Brutus, à plus

forte raison ne partagerons-nous pas l'enthousiasme naïf qu'il inspire à Cornélius Népos. Cet indulgent biographe n'est frappé, dans toute la vie de son héros, que de l'heureuse chance qu'il a eu d'éviter de si grands dangers. Il n'en revient pas quand il le voit, depuis Sylla jusqu'à Auguste, se soustraire à tant de guerres civiles, survivre à tant de proscriptions, et se conserver si adroitement où tant d'autres périssaient. « Si l'on comble d'éloges, dit-il, le pilote qui sauve son vaisseau des rochers et de la tempête, ne doit-on pas tenir aussi pour admirable la prudence d'un homme qui, au milieu de ces violents orages politiques, parvient à se sauver '? » L'admiration est de trop ici. Nous gardons la nôtre pour ces gens de cœur qui mirent leurs actions d'accord avec leurs principes, et qui surent mourir pour défendre leurs opinions. Leur mauvais succès ne leur nuit pas dans notre estime, et, quoi qu'en dise l'ami d'Atticus, il y a des navigations heureuses dont on retire moins d'honneur que de certains naufrages. Le seul éloge qu'il mérite complètement, c'est celui que son biographe lui donne avec tant de complaisance, d'avoir été le plus habile homme de ce temps; mais on sait bien qu'il y a d'autres éloges qfui valent mieux que celui-là.

» A nie, 10.

Giîaïus

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