APRÈS PHARSALE
La guerre civile interrompit les rapports que Cicéron avait entretenus avec César pendant la guerre des Gaules. Il hésifa longtemps à s'y engager, et c'est après de longues indécisions que les remords de sa conscience, la crainte de l'opinion, et surtout l'exemple de ses amis le décidèrent enfin à partir pour le camp de Pompée. ((. Comme le bœuf suit le troupeau, disait-il, je vais rerouver les honnêtes gens i ; » mais il n'y allait qu'à contre-cœur et sans espérance. Après Pharsale, il ne crut pas qu'il fût possible de continuer la lutte : il le dit ouvertement dans un conseil des chefs républicains qui fut tenu à Dyrrhachiura, et il s'empressa de retourner à Brindes pour se mettre à la disposition du vainjueur.
Que de regrets ne dut-il pas éprouver alors, si sa pensée se reporta à quelques années en arrière et s'il se ressouvint de son retour triomphant de l'exil ! Dans cette même ville, où on l'avait reçu avec tant de fêtes, il était contraint de débarquer furtivement, de cacher ses licteurs, d'éviter la foule et de ne sortir que de nuit. Il y passa onze mois, les plus tristes de sa vie, dans l'isolement et l'anxiété. Son cœur était déchiré de tous les côtés, et ses affaires domestiques ne lui causaient pas moins de chagrin que les événement? publics. Son
» Ad Att., VII, 7.
abijence avait achevé Je déranger sa fortune. Au moment où elle était le plus embarrassée, il avait eu l'imprudence de prêter ce qu'il avait d'argent à Pompée : le poignard du roi d'Egypte avait emporté à la fois la créance et le débiteur. Pendant qu'il essayait de se procurer quelques ressources en vendant ses meubles et sa vaisselle, il découvrit que sa femme s'entendait avec ses affranchis pour le dépouiller de ce qui lui restait; il apprit que son frère et son neveu, qui s'étaient rendus auprès de César, cherchaient à se justifier à ses dépens, et travaillaient à le perdre afin de se sauver; il revit Tullia, sa fille chérie, mais il la revit triste et malade, pleurant à la fois les infortunes de son père et les infidélités de son mari. A ces malheurs trop réels se joignent en même temps pour lui des malheurs imaginaires qui ne le font guère moins souffrir; il est tourmenté surtout par ses irrésolutions habituelles. A peine a t-il mis le pied en Italie qu'il se repent déjà d'y être venu. Suivant son usage, son imagination inquiète met toujours les choses au pire, et il est ingénieux à trouver dans tout ce qui lui arrive quelque raison d'être mécontent. Il se désole lorsque Antoine veut le forcer à quitter l'Italie; quand on lui permet d'y rester, il se désole encore, parce que celte exception qu'on fait en sa faveur peut nuire à sa réputation. Si César néglige de lui écrire, il prend l'alarme; s'il reçoit une lettre de lui, quelque bienveillante qu'elle soit, il en pèse si bien tous les termes qu'il finit par y découvrir quelque motif de s'effrayer; l'amnistie, même la plus large et la plus complète, ne le rassure pas tout à fait, a Quand on pardonne si facilement,' dit-il, c'est qu'on diffère sa vengeance 1. »
' Ad Att., XI, 20, je lis coynitionem au lieu de notionem qui ne me semble pas avoir de sens.
ClCliROBi. ^^
Enfin, après un séjour de près d'une année dans cette ville bruyante et empestée, il lui fut permis de quitter Brindes. Il revint dans ses belles maisons de campagne qu'il aimait tant et où il avait été si heureux ; il retrouva ses livres, il reprit ses études interrompues, il put goûter de nouveau ces biens précieux dont on jouit sans y songer quand on les possède, et qu'on ne commence à apprécier que lorsqu'on les a un moment perdus, la sécurité et le repos. Rien n'égala jamais pour lui le charme de ces premiers jours passés tranquillement à Tusculum après tant d'orages, et de ce retour aux calmes plaisirs de l'esprit, pour lesquels il sentait bien alors qu'il était véritablement fait. « Sachez, écrivait- il à son ami Varron, que depuis mon retour je me suis réconcilié avec mes vieux amis, je veux dire avec mes livres. A la vérité, si je les fuyais, ce n'est pas que je fusse irrité contre eux, mais je ne pouvais les voir sans quelque confusion. Il me semblait qu'en m'engageant dans des affaires si agitées, avec des alliés douteux, je n'avais pas suivi assez fidèleir.ent leurs préceptes. Ils me pardonnent, ils me rappellent à leur compagnie; ils me disent que vous avez été plus sage que moi de ne point les quitter. A présent que je suis rentré en grâce avec eux, j'espère bien qu'il me sera plus facile de supporter \es maux qui nous accablent et ceux dont noua sommes menacés i. »
Sa conduite était désormais toute tracée. Il devait ^u grand parti qu'il avait servi et défendu de se tenir en dehors du gouvernement nouveau. Il lui fallait chercher dans la philosophie et les lettres un emploi utile de son activité, et se créer une retraite honorable loin des affaires publiques, dont il ne pouvait plus s'occuper avec honpeur. Il l'avait bien compris lorsqu'il disait : « ( onser-
» Ad fam,, ix, 1.
CËSAR ET GICÉRON 275
vons au moins une demi-liberté en sachant nous cacher et nous taire i. » Se taire et se cacher, c'était bien le programme qui lui convenait le mieux, comme à tous ceux qui s'étaient soumis après Pharsale. On va voir comment il y fut fidèle.
Il est bien difficile de se déshabituer tout d'un coup delà politique. Le maniement des affaires et l'exercice du pouvoir, même quand ils ne contentent pas tout à fait une âme, la désenchantent du reste, et la vie paraît vide à C3lui qui ne les a plus pour la remplir. C'est ce qui arriva à Cicéron. Il était certainement très-sincère lorsqu'en quittant Hrindes il s'engageait « à se cacher tout entier dans les lettres; » mais il avait promis plus qu'il ne pouvait tenir. Il se fatigua vite du repos, et les plaisirs de l'étude finirent par lui sembler un peu trop calmes; il prêta l'oreille avec plus de curiosité aux bruits du dehors, et, afin de les mieux entendre, il quitta Tusculum pour revenir à Rome. Là, il reprit insensiblement ses anciennes habitudes; il retourna au sénat; sa maison s'ouvrit de nouveau à tous ceux qui aimaient les lettres et les cultivaient; il se remit à fréquenter les amis qu'il avait dans le parti de César, et par leur intermédiaire il renoua ses relations avec César luimême.
Ils se réconcilièrent facilement, malgré tous les motifs qu'ils avaient de s'en vouloir. Le goût des plaisirs de l'esprit qui les réunissait était plus fort chez eux que toutes les antipathies politiques. La première irritation passée, ils revinrent l'un vers l'autre avec cette aisance
^ Ad Att., XVI, 31.
que donnent l'usage et la pratique du monde, oubliant ou paraissant oublier tous les dissentiments qui les avaient séparés. Cependant ces relations étaient devenues pour Cicéron plus délirâtes que jamais. Ce n'était plus seulement un protecteur- qu'il retrouvait dans son ancien condisciple, c'était un maître. 11 n'y avait plus, comme autrefois, entre eux de traité ou d'accord qui créât des obligations réciproques; il y avait un vainqueur à qui les droits de la guerre permettaient tout et un vaincu qui tenait la vie de sa clémence, Ce qui ajoutait à la difficulté de la situation, c'est que plus le vainqueur avait le droit de se montrer exigeant, plus l'opinion publique commandait au vaincu d'être réservé On pouvait supposer, à l'époque de la guerre des Gaules, qui Cicéron défendait les projets de César par amitié ou pai conviction; mais depuis qu'en se prononçant avec tan d'éclat pendant la gueire civile il avait montré qu'il dé sapprouvail sa cause, iescomplaisances qu'il pouvaitavoir pour lui n'étaient plus que de basses (latteries et une manière honteuse de mériter son pardon. Déjà son brusque retour de Pharsale avait été fort blâmé. « On' ne me pardonne pas de vivre ^, » disait-il. On lui pardonnait moins encore ses relations familières avec les amis de César. Les honnêtes gens murmuraient de le voir visiter si assidûment la maison de Baihus, aller dhier chez le voluptueux Eutrapélus en oompagnie de Pansa ou d'Antoine et à côté de la comédienne Cythéris, prendre part aux fêtes somptueuses que donnait Dolabella avec l'argent des vaincus; de tous côtés, la malveillance avait les yeux ouverts sur ses faiblesses. Il lui fallait donc satisfaire à la fois tous les partis, ménager les vainqueurs et les vaincus dans l'intérêt de sa réputation ou de sa sûreté, vivre à côté du maître sans trop
* Ad fam., x ,
lui complaire, mais sans jamais le fâcher, et accommoder ensemble dans ces rapports périlleux ce qu'il devait à son honneur et ce qui était nécessaire à son repos. C'était une situation délicate, dont un homme ordinaire aurait eu peut-être quelque peine à se tirer, mais qui n'était pas au-dessus de la dextérité de Cicéron. Il avait pour en sortir à son avantage une qualité merveilleuse qui l'empêchait de paraître trop humble et trop bas, même quand il était contraint de flatter. Mme de Sévigné a dit quelque part : « L'esprit est une dignité. » Ce mot est vrai dans tous les sens; il n'y a rien qui aide davantage à traverser sans bassesse des temps dii'ficiles. Quand un homme conserve son esprit devant un maître absolu, quand il ose plaisanter et sourire au milieu du silence et de l'elTroi des autres, il témoigne par là que la grandeur de celui auquel il parle ne l'intimide pas, et qu'il se sent assez fort pour la soutenir. C'est encore une façon de le braver que de rester maître de soi en sa présence, et il me semble qu'un despote exigeant et ombrageux doit être presque aussi mécontent de ceux qui se permettent d'avoir de l'esprit devant lui que de ceux qu'il peut soupçonner d'avoir du cœur. Il y a donc audessous, mais à côté du courage de l'àme, qui inspire des résolutions énergiques, celui de l'esprit, qu'il ne faut pas dédaigner, car il est souvent le seul qui soit possible. Après la défaite des gens de cœur, les gens d'esprit ont leur tour, et ils rendent encore quelques services quand les autres n'ont plus le pouvoir de rien faire. Comme ils sont déliés et souples, qu'ils savent relever vivement la tête après que la nécessité les a forcés de la plier, ils se soutiennent avec quelque honneur dans la ruine de leur parti. Leur raillerie^ si discrète qu'elle soitj est une sorte de protesialion contre le silence imposé à tout le monde, et elle empêche au moins qu'après avoir perdu la liberté d'agir on ne perde encore
tout à lait celle de parler. L'espril n'est donc pas une chose aussi futile qu'on alTecte de le dire; il a sa grandeur aussi, et il peut se faire qu'après une grande catastrophe, quand tout est muet, abattu, découragé, il maintienne seul la dignité humaine en grand danger de périr.
Tel fut à peu près le rôle de Cicéron à cette époque, et il faut reconnaître que ce rôle ne manquait pas d'importance. Dans cette grande ville, soumise et muette, lui seul osait parler. Il avait commencé à le faire de bonne heure, et il était encore à Brindes, ignorant si on lui ferait grâce, qu'il effrayait déjà Atticus par la liberté de ses propos. L'impuniié le rendit naturellement plus audacieux, et après qu'il lut de retour à Rome il ne prit presque plus d'autre précaution que de rendre ses railleries le plus agréables et le plus spirituelles qu'il le pouvait. César aimait l'esprit, même quand il s'exerçait à ses dépens. Au lieu de se fâcher des bons mots de Cicéron, il en faisait une collection, et au plus fort delà guerre d'Espagne il donnait l'ordre à ses correspondants de les lui envoyer : Cicéron, qui le savait, parlait sans se gêner. Cette liberté, qui était alors si rare, attirait sur lui tous les yeux. Jamais il n'avait été plus entouré. Les amis de César le fréquentaient volontiers pour se donner, à l'exemple de leur chef, un air de libéralité et de tolérance. Comme il était, depuis la mort de Pompée et de Caton, le survivant le plus illustre du parti républicain, les partisans que conservait encore la république s'empressaient autour de lui. On venait donc le voir de tous les côtés, et tous les partis se rencontraient le matin dans son vestibule. « Je reçois en même temps, disaitil, la visite de beaucoup d'honnêtes gens qui sont tristes et celle de nos joyeux vainqueurs i. *
» Ad Att., IX, 20.
Cet empressement avait sans doute de quoi le flatter, et rien ne devait lui faire plus de plaisir que d'avoir repris son importance. Remarquons cependant qu'en redevenant un grand personnage dont on recherchait l'amitié, dont on fréquentait la maison, il manquait déjà à la première partie du programme qu'il s'était tracé ; la part qu'il prit, vers la même époque, au retour des exilés ne tarda pas à lui faire oublier l'autre. Il avait renoncé à se cacher pour répondre aux avances de César ; nous allons voir comment il renonça à se taire pour le remercier de sa clémence
On a bien raison d'admirer la clémence de César, et les éloges qu'on en fait sont mérités. Au milieu des guerres sans pitié de l'ancien monde, c'est la première fois qu'on voit luire un rayon d'humanité. Aucun doute n'était encore entré dans l'àme d'un vainqueur sur l'étendue de ses droits ; il les croyait sans limite et les exerçait sans scrupule . Qui songeait, avant César, à proclamer et à pratiquer le respect du vaincu? Il fut le premier qui annonça que sa vengeance ne survivrait pas à sa victoire et qu'il ne frapperait pas un ennemi désarmé. Ce qui ajoute à l'admiration que sa conduite inspire, c'est qu'il donna ce bel exemple de modération et de douceur dans une époque de violence, entre les proscriptions de Sylla et celles d'Octave ; c'est qu'il fit grâce à ses ennemis au moment même où ses ennemis massacraient ses soldats prisonniers et brûlaient vivants ses matelots avec leur§ navires. Cependant il ne faut rien exagérer, et l'histoire ne doit pas être un panégyrique. Sans prétendre diminuer la gloire de César, il est permis de se demander quel motif il avait de pardonner aux vaincus, il est juste de chercher de quelle fa^'on et dans quelles limites s'exerça sa clémence.
Curion, un de ses meilleurs amis, disait un jour à Cicéron, dans une conversation intime, que Cé^sar était cruel
280 CÉSAR ET CICIÎRON
par tempérament, et qu'il n'avait épargné ses ennemis que pour conserver l'affection du peuple ' ; mais le sceptique Gurion était fort disposé, comme Cœlius, à voir toujours les gens par leur mauvais côté : il a certainement calomnié son chef. La vérité est que César était clément à la fois par nature et par système, pro natiira et pro instituto'^ ; c'est le continuateur de ses Commentaires qui le dit, et celui là le connaissait bien. Or, si le cœur ne change pas, la politique peut changer avec les circonstances. Quand on est boa uniquement par nature, on l'est toujours ; mais lorsqu'à cet instinct naturel qui porte à la clémence se joint la réflexion qui calcule le bon effet qu'elle pr(Kluira et le profit qu'on en doit tirer, il peut arriver qu'on devienne moins clément dès qu'on a moins d'intérêt à l'être. Celui qui, par système, se faisait doux et humain pour attirer les gens à lui, se résignera, par système aussi, à être cruel, s'il éprouve le besoin de les inlitnider. C'est ce qui est arrivé à César, et quand on étudie sa vie de près, on trouve que sa clémence a souffert plus d'une éclipse. Je ne crois pas qu'il ait commis lucunes cruautés sans motif et pour le motif de les com- Tiettre, comme faisaient tant de ses contemporains; mais il ne se les refusait pas non plus lorsqu'il y trouvait quelque avantage Pendant qu'il était préteur en Espagne, il lui est arrivé de prendre d'assaut des villes qui demandaient h se rendre pour avoir un prétexte de les piller En Gaule, il n'a jamais hésité à elîrayer ses ennemis par des vengeances terribles ; nous le voyons faire trancher la tête à tout le sénat desVénètes, massacrer les Usipètes et les Tenctères, vendre à la fois comme esclaves les quarante mille habitants de Genabuin, couper le poing à tous ceux qui dans Uxellodunum avaient pris les armes contre lui. Et l'héroïque chef des Arvernes, ce Vercingétorix qui fut un
» Ad AU.,x, 4. — 2 iJelL afric, 88.
CÉSAR ET CICÉRON 28t
adversaire si digne de lui, ne l'a-t-il pas tenu cinq ans entiers en prison, pour donner ensuite froidement l'ordre de l'égorger le jour de son triomphe '^ Même à l'époque des guerres civiles, et quand il combattait ses concitoyens, il se fatigua de pardonner. Lorsqu'il vit que son système de clémence ne désarmait pas ses ennemis, il y renonça, et leur obstination, qui le surprit, finit par le rendre cruel. A mesure que la lutte se prolonge, elle prend des deux côtés des couleurs plus sombres. Entre les républicains exaspérés par leurs défaites et le vainqueur furieux de leur résistance, la guerre devient sans merci. Après Thapsus, César cU)nne l'exemple des supplices, et son armée, s'i aspirant de sa colère, égorge les vaincus sous ses yeux. Il avait déclaré, en parlant pour sa dernière expédition d'Espagne, que sa clémence était à bout, et que tous ceux qui ne poseraient pas les armes, seraient mis à mort. Aussi la bataille de Munda fut-elle terrible. Dion raconte que les deux armées s'attaquèrent avec une rage silencieuse, et qu'au lieu des chants guerriers qui retentissent d'ordinaire, on n'entendait par moments que ces mots : « Frappe et tue. » Le combat fini, le massacre commença. Le fils aîné de Pompée, qui était parvenu à s'enfuir, fut traqué dans les forêts pendant plusieurs jours, et tué sans miséricorde, comme les chefs vendéens dans nos guerres du Bocage.
Le plus beau moment de la clémence de César , c'est Pharsale. Il avait annoncé d'avance , lorsqu'il entra en Italie, qu'on ne verrait pas recommencer les proscriptions. « Je ne veux pas imiter Syila, disait-il dans une lettre célèbre, et qui fut sans doute fort répandue. Inaugurons une nouvelle façon de vaincre, et cherchons notre sûreté dans la clémence et la douceur i, » Il ne démentit pas d'abord ces belles paroles. Après la victoire , il
^AdAtl., IX, 7.
donna l'ordre à ses soldats d'épargner leurs concitoyens, et sur le champ de bataille même il tendit la main à Brutus et à beaucoup d'autres. On a tort de penser toutefois qu'il y ait eu àcemomentune amnistie générale i. Au contraire , un édit d'Antoine , qui gouvernait Rome en l'absence de César, défendit sévèrement à tous les pompéiens de revenir en Italie sans en avoir obtenu \i permission. Cicéron et Laîlius, qui n'étaient pas à craindre, furent seuls exceptés. Beaucoup d'aulrcs rentrèrent ensuite, mais on ne les rappela qu'individuellement et par des décrets spéciaux. C'était le moyen pour César de tirer un meilleur parti de sa clémence. D'ordinaire ces grâces qu'on accordait ainsi en détail n'étaient pas gratuites, et on les faisait presque toujours payer aux exilés d'une partie de leur fortune. Rarement aussi elles étaient complètes du premier coup ; on leur permettait de revenir en Sicile, puis en Italie , avant de leur ouvrir tout à fait les portes de Rome. Ces degrés habilement ménagés, en multipliant le nombre des faveurs accordées par César, ne laissaient pas s'assoupir l'admiration publique. Chaque fois le chœur des flatteurs recommençait ses louanges, et l'on ne cessait pas de célébrer la générosité du vainqueur.
Il y avait donc , après Pharsale , un certain nombre d'exilés en Grèce et dans l'Asie qui attendaient avec impatience qu'on leur donnât la permission de revenir chez eux, et qui ne l'obtinrent pas tous. Les lettres de Cicéron nous rendent le service de nous en faire connaître quelques uns Ce sont des gens de toute condition et de toute fortune, des négociants et des fermiers de l'impôt aussi bien que des grands seigneurs. A côté d'un Marcellus , d'un Torquatus . d'un Domitius, il y a des per-
1 L'amnistie générale, dont parle Suétone, n'eut lieu qu*î beaucoup plus tard.
son nages entièrement inconnus, comme Trebianus et Toranius, ce qui prouve que la vengeance de César ne s'arrêtait pas aux chefs du parti. On y rencontre aussi trois écrivains, et, ce qui est digne de remarque , c'est que ce sont peut-être les plus mal traités. L'un d'eux , T. Ampius, était un fougueux républicain qui ne montra pas dans l'exil autant de fermeté qu'on aurait cru II s'occupait à écrire une histoire des hommes illustres, et il paraît qu'il ne profitait pas as^ez pour son compte des beaux exemples qu'il y trouvait. Nous connaissons mieux les deux autres , qui ne se ressemblent guère : c'était l'Étrusque Caecina, un négociant bel esprit, et le savant Nigidius Figulus. Nigidius, qu'on mettait à côté de Varron pour l'étendue de ses connaissances, et qui était, comme lui , à la fois philosophe, grammairien, astronome, physicien , rhéteur et jurisconsulte , avait surtout frappé ses contemporains par la profondeur de ses recherches théologiques. Comme on le voyait s'occuper beaucoup des doclrinesdes Chaldéens et des Orphiques, il passait pour un grand magicien. On croyait qu'il prédisait l'avenir et on le soupçonnait de ressusciter les morts. Tant d'occupations d'un genre si différent ne l'empêchaient pas de s'intéresser aux affaires de son pays. On ne pensait pas alors qu'un savant fût dispensé d'être un citoyen. Il brigua et obtint des dignités publiques ; il fut préteur en des temps difficiles et se fit remarquer par son énergie. Quand César entra en Italie , Nigidius , fidèle à la maxime de son maître Pythagore, qui ordonne au sage de porter secours à la loi menacée, s'empressa de quitter ses livres , et il était au premier rang des combattants de Pharsale. Caecina avait paru d'abord aussi ferme que Nigidius , et il s'était fait remarquer comme lui par son ardeur républicaine. Non content de prendre les armes contre César, il l'avait encore insulté . dans un pamphlet, au commencement de la guerre : mais
il était aussi faible que violent , il ne put pas supporter l'exil. Cet homme léger et mondain avait besoin des plaisirs de Rome, et il se désolait d'en être privé. Pour obtenir sa grâce , il imagina d'écrire un nouvel ouvrage desliné à contredire l'ancien et à en effacer le mauvais effet. Il l'avait appelé ses Plaintes , et ce titre indique assez quel en était le caractère. Il y prodiguait sans mesure les éloges à César, et cependant il craignait toujours de n'en avoir pas dit assez. « Je frémis de tous mes membres, disait-il à Cicéron, quand je me demande s'il en sera content 1. » Tant d'humiliations et de bassesse finirent par toucher le vainqueur, et tandis qu'il laissait impitoyablement mourir en exil l'énergique Nigidius, qui ne savait pas flatter , il permettait à Cœcina de se rapprocher de l'Italie et de s'établir en Sicile,
Cicéron s'était fait le consolateur de tous ces exilés, et il employait son crédit à rendre leur condition meilleure. Il les servit tous avec le même dévouement, quoiqu'il y en eût parmi eux dont il avait à se plaindre ; mais il ne se souvenait plus de leurs torts dès qu'il les voyait malheureux. Il mettait une habileté touchante, en leur écrivant, à accommoder son langage à leur situation ou à leurs sentiments , se souciant peu d'être d'accord avec lui-même, pourvu qu'il pût les consoler et leur être utile. Après avoir dit à ceux qui se lamentaient d'être éloignés de Rome qu'ils avaient tort de vouloir y revenir, et qu'il vaut mieux entendre seulement parler des malheurs de la république que de les voir de ses yeux, il écrivait tout le contraire à ceux qui supportaient trop courageusement l'exil, et qui ne voulaient pas, au grand désespoir de leur famille, demander leur rappel. Quand il rencontrait un empressement trop servile à prévenir et à provoquer les bontés de César , il n'hésitait pas à le
» Ad fam., vu, 7.
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blâmer, et, avec des ménagements infinis, il rappelait au respect de lui-même le malheureux qui l'oubliait. S'il voyait au contraire qu'on fût disposé à commedre quelque héroïque imprudence et à tenter, sans profit pour personne, un coup d'éclat dangereux, il s'empressait de retenir cet élan de courage inutile et prêchait la prudence et la résignation. Pendant ce temps, il n'épargnait pas ses peines. Il allait trouver les amis du maître, ou, s'il en était besoin, il essayait de voir le maître luimême, quoiqu'il fût bien difficile d'aborder un homme sur lequel retombaient les afiaires du monde entier. Il priait , il promettait , il fatiguait de ses supplications et presque toujours il finissait par réussir, car César tenait à l'engager de plus en plus dans son parti par les faveurs qu'il lui accordait. Une fois la grâce obtenue , il voulait être le premier à l'annoncer à l'exilé, qui l'attendait impatiemment; il le félicilait avec effusion et joignait à ses compliments quelques leçons de modération et de silence (}u'il donnait volontiers aux autres, mais qu'il ne pratiquait pas toujours lui-même.
Parmi ces exilés , il n'y avait pas de personnage pius important que l'ancien consul Marcellus; il n'y en avait pas non plus que César eût autant de raison de haïr. Par une sorte de bravade cruelle , Marcellus avait fait battre de verges un habitant de Côme , pour montrer quel cas il faisait des droits que César avait fait accorder à cette ville. Après Pharsale, il s'était retiré à Mitylène et ne songeait pas à en revenir, quand ses parents etCicéron se mirent en tCle d'obtenir sa grâce. Pendant qu'ils faisaient les premières démarches, ils rencontrèrent un obstacle sur lequel ils n'avaient point compté : ils pensaient qu'ils n'auraient à supplier que César, et il leur fallut commencer par fléchir Marcellus. C'était un homme énergique que le mauvais succès de sa cause n'avait pas abattu , un véritable ^ihilosophe, qui s'était
Tort bien accommodé de l'exil , un républicain obstiné, qui ne voulait pas retourner à Rome pour la voir es clave. Il fallut toute une longue négociation avant qu'il consentît à permettre qu'on implorât pour lui le vainqueur; encore ne le permit- il que de fort mauvaise grâce. Lorsqu'on lit les lettres que Cicéron lui écrit à celte occasion, on admire beaucoup son habileté , mais on a quelque peine à comprendre les motifs de son insistance. On se demande avec surprise pourquoi il prend au retour de Marcellus beaucoup plus d'intérêt que Marcellus n'en prenait lui même. Ils n'avaient jamais été très-liés ensemble; Cicéron ne se gênait pas pour le blâmer de son obstination, et l'on sait que ces caractères raides et entiers ne lui convenaient pas. Il faut donc qu'il ait eu pour souliaiter si vivement que Marcellus revînt à Rome quelque motif plus fort que l'afléction qu'il avait pour lui. Ce motif, qu'il ne dit pas et qu'on devine, c'est la peur que lui faisait l'opinion publique. Il savait bien qu'on lui reprochait de n'avoir pas assez fait pour sa cause, et lui-même s'accusait par moments de l'avoir abandonnée trop vite. Lorsque du milieu de Rome, où il passait si joyeusement son temps dans ces somptueux dîners que lui donnaient Hirlius et Dolabella , et où il allait, disail-il, pour égayer un peu sa servitude, il venait à songer à ces braves gens qui se faisaient tuer en Afrique et en Espagne, ou qui vivaient en exil dans quelque ville triste et ignorée de la Grèce , il s'en voulait de n'être pas avec eux , et la pensée de leurs souffrances troublait souvent ses plaisirs. Voilà pourquoi il travaillait avec tant d'ardeur à leur retour. 11 lui importait de diminuer le nombre de ceux dont les misères formaient un contraste fâcheux avec le bonheur dont il jouissait, ou qui, par leur fière attitude, paraissaient condamner sa soumission. Toutes les fois qu'un proscrit revenait à Rome, il semblait à Cicéron qu'il se délivrait lui-même
d'un remords et qu'il échappait aux reproches des malveillants. Aussi, quand il eut obtenu, contre son attente, la grâce de Marcellus , sa joie ne connut-elle pas de bornes. Elle alla jusqu'à lui faire oublier la résolution qu'il avait prise de se taire , et à laquelle il avait été fidèle pendant deux ans. Il prit la parole dans le sénat pour remercier César , et prononça le célèbre discours qui nous est resté i.
La réputation de ce discours a eu des fortunes trèsdiverses. On l'a longtemps jadmiré sans réserve, et au siècle dernier, le bon Rollin le regardait comme le modèle et le dernier terme de l'éloquence ; mais cet enthousiasme a beaucoup diminué depuis qu'on est devenu moins sensible à l'art de louer délicatement les princes, et qu'on fait plus de cas d'une parole franche et libre que des flatteries les plus ingénieuses. Il est certain qu'on souhaiterait parfois dans ce discours un peu plus de dignité. On est surtout choqué de la façon dont les souvenirs délicats de la guerre civile y sont rappelés. Il fallait n'en rien dire ou en parler plus fièrement. Devaiton par exemple dissimuler les motils que les républicains avaient de prendre les armes et réduire toute la lutte à un conflit d'ambition entre deux grands personnages ? Etait-ce bien le moment, après la délaite de Pompée, d'immoler Pompée à César, et d'affirmer avec celle assurance qu'il aurait moins bien usé de la victoire 'î Pour ne point juger trop sévèrement ces concessions que Cicéron se croit obligé de faire au parti victorieux, nous avons besoin de nous rappeler en quelles circonstances fut prononcé ce discours. C'était la première fois qu'il par-
1 II va sans dire que je crois à l'aulhenticilé de ce dis cours : elle a été contestée pour des raisons qui me semblent futiles. Je répondrai plus loin à celles qui sont tirées du caractère même du discours, en montrant cfu'il est moins baa et moins servile qu'on ne le prétend.
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lait en public depuis Pharsale. Dans ce sénat épuré par César et qu'il avait rempli de ses créatures, on n'avait pas encore entendu une voix libre. Les amis et les admirateurs du maître avaient seuls la parole, et quelque excès que nous trouvions dans les éloges que Cicéron lui donne, on peut être assuré que toutes ces natteriez durent semblei tièdes au prix de celles qu'on entendait tous les jours. Ajoutons que, comme personne n'avait encore osé faire l'essai de la tolérance de César, on n'en connaissait pas exactement les limites. Or, il est naturel que celui qui ne sait pas au juste où commence la témérité redoute toujours un peu d'être téméraire. Lorsqu'on ignore la mesure de la liberté permise, la crainte de la dépasser peut empéclicr quelquefois de l'atteindre. D'ailleurs cet orateur qui parlait pour un exilé était lui-même un des vaincus. Il connaissait toute l'étendue des droits que conférait alors la victoire, et il n'essaye pas de la dissimuler. « Nous avons été défaits, dit-il à César, vous pouviez légitimement nous faire tous mourir i. » Anjourd hui les choses sont bien changées. L'humanité a diminué ces droits impitoyables, et le vaincu, qui le sait, ne s'abandonne pas aussi facilement lui-même : du moment qu'il ne court plus les mêmes dangers, il lui est facile d'avoir plus de courage ; mais quand il se trouvait en présence d'un maître qui avait sur lui un pouvoir absolu, quand il savait qu'il ne tenait la liberté et la vie que d'un bienfait toujours révocable, sa parole ne pouvait plus avoir la même assurance, et il ne serait pas juste d'appeler timidité la réserve qu'imposait une situation si périlleuse. Il reste enfin une dernière manière plus simple et probablement plus vraie que les autres d'expliquer ces éloges un peu trop intempérants qu'on a repro-
» Pro Marc, 4,
CÉSAR ET GIGÉRON 289
chés à Cicéron , c'est de reconnaître qu'ils étaient sincères. Plus les droits du vainqueur étaient grands, plus il était beau d'y renoncer, et le mérite augmentait encore quand on y renonçait en faveur d'un homme qu'on avait des molifs légitimes de haïr. Aubsi l'émotion futelle très-grande parmi les sénateurs quand ils virent César pardonner à son ennemi personnel, et Cicéron la partagea. Ce qui prouve que toutes ces effusions de joie et de reconnaissance dont son discours est rempli ne sont pas seulement des mensonges oratoires, c'est qu'oii les retrouve dans une lettre qu'il adresse à Sulpicius et qui n'élait pas écrite pour le public. « Ce jour ma paru si beau, lui dit-il en lui racontant cette mémorable séance du sénat, que j'ai cru voir la république renaître 1. » C'est aller bien loin, et rien ne ressemble moins au réveil de la république que cet acte arbitraire d'un maître faisant grâce à des gens qui n'étaient coupables que d'avoir bien servi leur pays. Celle violente hyperbole n'en est pas moins la preuve de l'émotion profonde et sincère que causait alors à Cicéron la clémence de César. On sait combien cette vive nature était ouverte aux impressions du moment. Il se laisse ordinairement saisir avec tant de force par l'admiration ou la haine qu'il est rare qu'il garde la mesure en les exprimant. C'est de là que sont venus , dans le discours pour Marcellus, quelques éloges hyperboliques et quelques excès de compliments donl il est aisé de se rendre compte, quoiqu'on aimât mieux ne pas les y rencontrer.
Une fois ces réserves faites, il ne reste plus qu'à admirer. Le discours de Cicéron ne contient pas seulement des flatteries, comme on le prétend, et ceux qui le lisent avec soin et sans prévention y trouvent autre
' Ad fam., iv, 4.
chose. Après avoir remercié César de sa clémence, il se permet de lui dire quelques vérités et de lui donner quelques conseils. Cette seconde partie, qui se cache un peu aujourd'hui sous les splendeurs de l'autre, est bien plus curieuse, quoique moins éclatante, et elle a dû produire en son temps plus d'effet. Bien qu'il ail refait son ouvrage avant de le publier, comme c'était son habitude, il a dû y conserver le mouvement de l'improvisation. S'il n'a pas trouvé du premier coup ces belles périodes, les plus sonores et les plus pompeuses de la langue latine, il est probable au moins qu'il n'a pas changé grand'cbose à l'ordre des idées et à la suite du discours. On sent qu'il s'anime et s'écbaufîe peu à peu, et qu'à mesure qu'il avance il ose davantage. Le succès de sa belle parole, dont on était privé depuis si longtemps, les applaudissements de ses amis, l'admiration et la surprise des sénateurs nouveaux qui ne l'avaient pas encore entendu, cette sorte d'ivresse qu'on éprouve soimême à parler quand on s'aperçoit qu'on vous écoute, enfin le lieu même où il parle, ces murailles du sénat, auxquelles il fait allusion dans son discours, et qui gardaient le souvenir de tant de voix éloquentes et libres, tout lui redonne du cœur. Il oublie les précautions timides du début, et l'audace lui revient avec le succès. N'est-ce pas a.taquer indirectement le pouvoir absolu que de dire : « Je souffre de voir que le destin de la république, qui doit être immortelle, dépende tout entier de la vie d un homme qui doit mourir '? » El que penser de cette autre parole, plus vive encore, presque cruelle : « Vous avez beaucoup fait pour enlever l'admiration des hommes; vous n'avez pas fait assez pour mériter leurs éloges 29 » Que faut-il donc que César fasse pour que l'avenir puisse le louer autant qu'il
I Pro Marc, 7. — 2 Pro Marc, 8.
l'admirera? Il faut qu'il change ce qui existe : « La république ne peut pas rester comme elle est. » Il ne s'explique pas, mais on devine ce qu'il veut. C'est la liberté qu'il souhaite, non pas cette liberté entière dont on avait joui jusqu'à Pharsale, mais une liberté réglée et modérée, compatible avec un pouvoir fort et victorieux, la- seule que Rome pût alors supporter. Il est clair qu'en ce moment Cicéron ne croyait pas qu'il fût impossible d'arriver à une transaction entre César et la liberté. Un homme qui renonçait avec tant d'éclat à l'un des droits les moins contestés de la victoire ne pouvaitil pas être tenté de renoncer plus tard aux autres? Et quand on le voyait si clément et si généreux envers les particuliers , était-il défendu de croire qu'il pourrait bien faire un jour cette libéralité à sa pairie? Quelque faible que fût cette espérance, comme alors il n'y en avait pas d'autre, un honnête homme et un bon citoyen ne devaient pas la laisser perdre, et c'était leur devoir d'encourager César par tous les moyens à la réaliser. Ils n'étaient donc pas coupables de le louer avec effusion de ce qu'il avait fait pour le pousser à faire plus encore, et il me semble que les éloges dont l'accable Cicéron, quand on songe au dessein qu il avait en les lui donnant, perdent un peu cet air d'esclavage qu'on leur a reproché.
César écouta les compliments avec plaisir et les conseils sans colère II était trop heureux que Cicéron renonçât enfin à se taire pour songer à se fâcher de ce qu'il avait dit. Il lui importait que cet homme d'État sur lequel on avait les yeux rentrât de quelque façon dans la vie publique. Celte grande voix qui s'obstinait à rester muette semblait protester contre le gouvernement nouveau. En n'essayant même pas de le contredire, elle laissait croire qu'on n'avait pas la liberté de le faire et faisait paraître l'esclavage plus lourd. On était donc si
content d'entendre encore la parole de Cicéron qu'on le laissait parler comme il voulait. Il s'en aperçut vite, et il en profita. A partir de ce moment, quand il parle en public, on sent qu'il est plus à son aise. Son ton se raffermit, et il s'embarrasse moins de compliments et d'éloges. C est qu'avec le discours pour Marcellus il avait fait l'essai des libertés qu'il jjcuvait prendre. Le terrain une fois sondé, il était plus maître de ses pas et marchait avec assurance.
Telle fut la situation de Cicéron pendant la dictature de César; on voit bien qu'elle n était pas au&si humble qu'on l'a prétendu, et que, dans un temps de despotisme, il a su rendre quelques services à la liberté. Ces services ont été généralement méconnus; je n'ensuis pas surpris. Il en est un peu des hommes comme des œuvres d'art : quand on les voit à distance, on n'est frappé que des situations franches et des attitudes bien dessinées ; les détails et les nuances échappent. On comprend bien ceux qui se livrent entièrement au vainqueur, comme Curion ou Antoine, ou ceux qui lui résistent sans repos, comme Labiénus et Caton. Quant à ces esprits ingénieux et flexibles qui fuient toute extrémité, qui vivent adroitement entre la soumission et la révolte, qui tournent les difficullés plus qu'ils ne les forcent, qui ne se refusent pas à payer de quelques flatteries le droit de dire quelques vérités, on est toujours tenté de leur être sévère. Comme on ne peut pas bien démêler leur altitude dans ce lointain d'où on les regarde^ leurs moindres complaisances paraissent des lâchetés, et il semble qu'ils se prosternent quand ils ne font que saluer. Ce n'est qu'en se rapprochant d'eux, c'est-à-dire en étudiant les faits de plus près, qu'on arrive à leur rendre justice. Je crois que celle élude minutieuse n'est pas défavorable à Cicéron, et qu'il ne se trompait pas lorsqu'il disait plus tard, en parlant de cette époque de
sa vie, que son esclavage n'avait pas été sans quelque honneur; quievi cum aliqua dignitate i.
En rendant compte des rapports de Cicéron et de César après Pharsale, j'ai volontairement omis de parler de la lutte courtoise qu'ils se livrèrent à propos de Galon. C'est un incident si curieux qu'il m'a semblé mériter la peine d'èlre étudié à part, et, pour mieux comprendre les sentiments que chacun des deux apporta à celle lutte, peut-être n'est-il pas inutile de commencer par bien connaître le personnage qui fut l'objet du débat.
On se fait généralement une idée assez juste de Caton, et ceux qui l'attaquent comme ceux qui l'admirent sont à peu près d'acci>rd sur les traits principaux de son caractère. Ce n'était pas une de ces natures fuyantes et multiples, comme Cicéron, qu'il est si difficile de saisir. Au contraire, personne ne lut jamais plus absolu, plus uniforme que lui, et il n'y a pas de figure dans l'histoire dont les qualités et les défauts soient aussi nettement marqués. Le seul danger pour ceux qui l'éludient, c'est d'être tentés d'exagérer encore ce relief vigoureux. Avec un peu de bonne volonté, il est lacile de laire de cet opiniâtre un lêtu, de cet homme franc et sincère un rustre et un brutal, c'est-à-dire d'avoir la charge et non le portrait de Galon. Pour éviter de tomber dans cet excès, il convient, avant de parler de lui, de relire une petite lettre qu'il adressait à Cicéron, proconsul en Cilicie 2. Ce billet est tout ce qui nous reste de Caton, et j« serais surpris qu'il n'étonnât pas beaucoup ceux
. * Philipp.. 111,11. - * Ad fam., xv, 5.
294 CÉSAK ET CICÉRON
qui se sont fait, de lui une idée préconçue. Il n'y a là ni rudesse ni brulalilé, mais au contraire beaucoup de finesse el d'esprit. L'occasion était très-délicate : il s'agissait de refuser à Cicéron une faveur qu'il souhaitait beaucoup obtenir. Il avait eu sur ses vieux jours la velléité d'élre un victorieux, el il demandait au sénat (le voler des actions de grâces aux dieux pour le succès de la campagne qu'il venait de faire. En général, le sénat se montra complaisant à ce caprice, Galon presque seul résista ; mais il ne voulait pas non plus se brouiller avec Cicéron, et la lettre qu'il lui écrivit pour justifier son refus esl un chef-d'œuvre d'habilelé. Il lui prouve qu'en s'opposant à sa demande il entend mieux que lui les intérêts de sa gloire. S'il ne veut pas remercier les dieux des succès que Cicéron a obtenus, c'est qu'il croit que Cicéron ne les doit qu'à lui-même. Ne vaut il pas mieux qu'on en reporte sur lui tout l'honneur que si on l'attribuait au hasard ou à la protection du ciel? Voilà certainement une (açon fort aimable de refuser, et qui ne laissait pas même à Cicéron, tout mécontent qu'il était, le droit de se mettre en colère. Caton était donc un homme d'esprit à ses heures, quoique au premier abord on ail quelque peine à le supposer. Son caractère s'était assoupli dans l'étude assidue qu'il avait faite des lettres grecques; il vivait au milieu d'un monde élégant, et, sans le vouloir, il en avait pris quelque chose. C'est ce que nous fait soupçonner celle lettre spirituelle, el il faut nous souvenir d'elle et avoir soin d«3 la relire toutes les fois que nous serons tentés de nous le figurer comme un paysan malappris.
Il faut avouer cependant que d'ordinaire il était raide et obstiné, "dur pour lui-même et sévère aux autres. C'était la pente de son humeur; il y ajouta par sa volonté. La nature n'est pas seule coupable de ces caractères entiers el absolus qu'on rencontre, et une certaine
CÉSAR ET CIGÉRON 295
recherche d'originalité piquante, un peu de complaisance qu'on a pour soi-même font bien souvent qu'on aide la nature et qu'on l'accuse avec plus de vigueur. Caton était entraîné À ce défaut par le nom même qu'il portait. L'exemple de son illustre aïeul était toujours devant ses yeux, et son unique étude fut de lui ressembler sans tenir compte de la ditïérence des temps et des hommes. En imitant, on exagère. Il y a toujours un peu d'effort et d'excès dans les vertus qu'on essaye de reproduire. On ne prend que les endroits les plus saillants de son modèle, et l'on néglige les autres, qui les tempèrent. C'est ce qui arriva à Caton, et Cicéron le blâme justement de n'avoir imité que les côtés rudes et durs de son grand- père. « Si vous laissiez prendre, lui dit-il, à l'austérité de votre sagesse quelques teintes de ses mœurs gaies et faciles, vos qualités en seraient plus agréables i. » Il est certain quil y avait chez le vieux Caton une pointe de verve piquante, de gaieté rustique, de bonhomie railleuse que son petit-fds ne connaissait pas. Il ne prit de lui que la rudesse et l'obstination, qu'il poussa à l'extrême.
De tous les excès, le plus dangereux peut-être est l'excès du bien ; c'est au moins celui dont il est le plus difficile de se corriger, car le coupable s'applaudit luimême, et personne n'ose le reprendre. Ce tut le défaut de Caton en toute chose de ne pas connaître de mesure. A force de vouloir être ferme dans son opinion, il se rendait inflexible aux conseils de ses amis et aux leçons de l'expérience. La pratique de la vie, cette maîtresse impérieuse, pour parler comme Bossuel. n'avait pas de prise sur lui. Son énergie allait jusqu'à l'obstination, et son honnêteté avait quelquefois le tort d'être trop scrupuleuse. Ce furent ces délicatesses exagérées qui l'em-
* Pro Murœiia, 31.
péchèrent de réussir quand il brigua les fonctions publiques. Le peuple était fort exigeant pour ceux qui lui demandaient ses suffrages. Pendant tout le reste de l'année, il se laissait mener et malmener ; mais le jour des élections il savait qu'il était le maître, et se plaisait à le montrer. On ne parvenait pas à le gagner, si l'on ne flattait tous ses caprices. Cicéron s'est souvent moqué de ces malheureux et obligeants candidats (natio offîciosissima candidatorum) qui vont le matin frapper à toutes les portes, qui passent leur temps en visites et en compliments, qui se font un devoir d'accompagner tous les généraux quand ils rentrent dans Rome ou qu'ils en sortent, qui forment le cortège de tous les orateurs influents, et qui sont forcés d'avoir des égards et des respects infinis pouc tout le monde. Parmi les gens du peuple, desquels en définitive dépendait l'élection, les plus honnêtes voulaient être flattés, les autres exigeaient qu'on les achetât. Caton n'était pas homme à faire plus l'un que l'autre. Il ne voulait ni flatter ni mentir; encore moins consentait-il à payer. Quand on le pressait d'offrir ces repas et ces présents que depuis longtemps les candidats n'osaient plus refuser, il répondait brusquement : « Est-ce un trafic de plaisir que vous faites avec une jeunesse débauchée, ou le gouvernement du monde que vous demandez au peuple romain ? » Et il ne cessait de répéter cette maxime « qu'il ne faut solliciter que par son mérite i. » Dure parole 1 disait Cicéron, et qu'on n'était pas accoutumé à entendre dans un temps où toutes les dignités étaient à vendre. Elle déplut au peuple, qui profitait de cette vénalité, et Caton, qui s'obstinait à ne solliciter que par son mérite, fut presque toujours vaincu par ceux qui sollicitaient avec leur argent.
» Pro Mur., a5.
Les caraclères de ce genre , honnêtes et absolus, se rencontrent, à des degrés différents, dans la vie privée comme dans la vie publique. A ce litre, ils sont du domaine de la comédie aussi bien que de l'histoire Si je ne craignais de manquer à la gravité de personnage que j'étudie , je dirais que cette fière réponse que je viens de citer me fait involontairement songer à l'une des plus belles créations de noire théâtre. C'est un Galon aussi que Molière a voulu peindre dans le Misanthrope. A la vérité, il s'agit seulement de la fortune d'un particulier et non pas du gouvernement du monde , et il n'est plus question que d'un procès civil ; mais à ce propos le Galon de la comédie parle tout à fait comme l'autre. Il ne veut pas non plus se plier aux usages qu'il n'approuve pas. Même au risque de perdre son procès, il ne visitera pas ses juges, et quand on lui dit :
Et qui voulez-vous donc qui pour vous sollicite?
il répond aussi fièrement que Galon :
Qui je veux? La raison, naon bon droit, l'équité.
Quoi qu'on fasse, ces personnages inspirent toujours un grand respect. Le cœur manque lorsqu'on veut les blâmer, et cependant il faut avoir le courage de le faire. Ge n'est pas avec ces exagérations et ces partis pris de rigueur que la probité, l'honneur, la liberté, toutes les nobles causes enfin, veulent être défendues. Elles ont assez de désavantages par elles-mêmes dans la lutte qu'elles livrent à la corruption et à la licence, sans qu'on les fasse plus déplaisantes encore par une raideur et une sévérité inutiles. Exagérer les scrupules, c'est désarmer la vertu. G'est bien assez qu'elle soit forcée d'être grave ; pourquoi vouloir la rendre rebutante ? Sans rien sacrifier des principes, il est des points sur lesquels elle doit savoir céder aux hommes pour les dominer. Ge qui
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prouve que ces gens qui se piquent de ne céder jamais ont tort, c'est qu'ils ne sont pas aussi intraitables qu'ils le supposent, et que, malgré leur résistance, ils finissent toujours par faire quelques concessions. Cet austère, ce rigoureux Alcesle , il est du mcnide après tout , et du meilleur. Il vit à la cour, et on le reconnaît bien, je ne dis pas seulement à ses manières et à sa tournure, quoique je me figure Yhomme aux rubans verts mis avec goût et élégance, mais à ces atténuations qu'il emploie, à ces faux-fuyants de politesse qui sont des mensonges aussi , et qu'il ne souffrirait pas ciiez Philinte. Avant d'éclater contre le grand seigneur au sonnet, il prend des formules adroites où la vérité ne se laisse qu'entrevoir :
Est-ce qu'à mon sonnet vous trouvez à redire ? — Je ne dis pas cela.
Ce je ■ne dis pas cela , qu'il répète si souvent , qu'estce autre cliose, à le juger avec la rigueur du misanthrope , qu'une condescendance et une faiblesse coupables? Rousseau le reproche durement à Alceste, et je ne crois pas qu' Alceste, s'il reste fidèle à ses principes, trouve rien à répondre à Rousseau. Il .ne serait pas difficile non plus de montrer dans Caton des démentis de ce genre. Ce rigoureux ennemi de la brigue, qui d'abord ne voulait rien faire pour le succès de ses candidatures, il finit par solliciter : il allait sur le champ de Mars, comme tout le monde , serrer la main des citoyens et demander leurvoix. « Eh quoi! lui disait ironiquement Cicéron. que ces contradictions mettaient en bonne humeur, est-ce à vous de venir me demander mon suffrage? N'est-ce pas moi plutôt qui dois remercier un homme de votre mérite qui veut bien braver les fatigues et les périls pour moi i ? » 11 faisait plus, ce sévère en-
t Pro Mur. 3li.
nerni du mensonge : il avait un de ces esclaves, appelés nonioiclateurs, qui savaient le nom et la profession de tous les citoyens de Rome , el il s'en servait , comme les autres , pour taire croire aux pauvres électeurs qu'il les connaissait. « N'est-ce pas abuser et tromper le public? » disait Cicéron, et Cicéron n'avait pas tort. Ce qu'il y a de i)liis Irisle, c'est que ces concessions , qui compromettent la dii,mité et l'unité d'un caractère, ne servent de rien : on les fait généralement de mauvaise grâce et trop tard ; elles n'effacent pas le souvenir des rudesses passées et ne gagnent plus personne. Malgré ses sollicitations tardives et l'aide de son nomenclateur. Caton n'arriva point au consulat, et Cicéron le blâme sévèrement des maladresses ({ui le firent écliouer Il pouvait sans doute se passer d'être consul ; mais la république avait besoin qu'il le fût, et aux yeux de beaucoup de bons citoyens c'était prescpie l'abandonner et la trahir que de favoriser, par des raffinements de scrupules el des exagérations d'honnêteté, le triomphe des plus méchants.
Encore comprend-on ces exagérations et ces excès chez un homme qui a l'intention de fuir rapproche des Jmmains , comme Alcesle ; mais ils ne sont plus pardonnables quand on veut vivre avec eux , el encore moins quand on aspire à les gouverner. Le gouvernement des hommes est quelque chose de délicat et de difficile qui demande qu'on ne commence pas par rebuler ceux qu'on se propose de conduire. On doit assurément avoir l'intention de les rendre meilleurs, mais il faut commencer par les prendre comme ils sont. C'est la première loi de la politique de ne vouloir que ce qui est possible. Caton méconnut souvent cette loi. Il ne savait pas se plier â ces ménagements sans lesquels on ne gouverne pas les peuples ; il n'avait pas assez de souplesse dans le caractère ni ce degré d'intrigue honnête qui fait
réussir dans les choses qn'on entreprend ; il manquait de ce liant qui rapproche les ambitions opposées, qui calme les jalousies rivales, qui groupe des gens divisés d'humeurs, d'opinions, d'intérêts, autour d'un homme. Il ne pouvait être qu'une protestation éclatante contre les mœurs de son temps ; il n'était pas un chef de parti. Osons le dire , malgré le respect. que nous éprouvons pour lui, son âme était obstinée , parce que son esprit était étroit. Il ne voyait pas d'abord les points sur lesquels on doit se relâcher et ceux qu'il faut défendre jusqu'à la fin. Disciple des stoïciens, qui disaient que toutes les fautes sont égales, c'est-à-dire, suivant la plaisanterie de Cicéron , qu'il y a aiilant de mal à tuer un poulet sans nécessité qu'à étrangler son père, il avait appliqué cette étrange et dure théorie à la politique. Enfermé dans la légalité stricte, il en défendait les moindres vétilles avec un acharnement fâcheux. Son admiration pour le passé ne savait pas choisir. Il imitait les anciens costumes comme il suivait les vieilles maximes, et il affectait de ne pas porter de tunique sous sa toge , parce que Camille n'en avait pas. Son manque d'étendue dans l'esprit, son zèle étroit et obstiné, furent plus d'une fois nuisibles à la république. Plutarque lui reproche d'avoir jeté Pompée dans les bras de César en lui refusant quelques satisfactions de vanité sans importance. Cicéron le blâme d'avoir mécontenté les chevaliers, qu'il avait eu tant de peine à rapprocher du sénat. Sans doute les chevaliers faisaient des demandes déraisonnables, mais il devait tout leur accorder plutôt que de les laisser apporter à César l'appui de leurs immenses richesses. C'est à cette occasion que Cicéron disait de lui : « Il se croit dans la république de Platon et non dans la boue de Romulus i, » et ce mot est resté comme celui qui
» Ad AU., II, 1.
CÉSAR ET CIGÉRON 301
caractérise le mieux cette politique maladroite qui, en exigeant trop des hommes, finit par n'en rien obtenir.
Le rôle naturel de Caton, c'était la résistance, fl ne s'entendait pas à discipliner et à conduire un parti ; il était admirable quand il s'agissait de tenir tête à un adversaire. Il employait pour le vaincre une tactique qui lui a souvent réussi : quand il voyait qu'on allait prendre une décision qui lui semblait funeste, et qu'il (allait à tout prix empêcher le peuple de voler, il prenait la parole et ne la quittait plus. Plutarque dil qu'il pouvait parler tout un jour sans se fatiguer. Les murmures, les cris, les menaces, rien ne lui faisait peur. Quelquefois un licteur l'arrachait de la tribune ; mais dès qu'il était libre, il y remontait. Un jour, le tribun Trébonius fut tellement impatienté de cette résistance qu'il le fil conduire en prison : Caton, sans se troubler, continua sa harangue en marchant, et la foule le suivi! pour l'entendre. 11 est à remarquai qu'il n'était pas véritablement impopulaire : le peuple, qui aime le courage, finissait par être dompté par ce sang-froid opiniâtre et cette invincible énergie. Il lui est arrivé de se déclarer quelquefois pour lui, contrairement à son intérêt et à ses préférences, et César, tout- puissant sur la populace, redoutait cependant les boutades de Caton.
Il n'en est pas moins vrai que, comme je l'ai déjà dit, Caton ne pouvait pas être un chef de parti, et ce qui est plus triste, c'est que le parti pour lequel il combattait n'avait pas de chef. C'était une réunion de gens d'esprit et de grands personnages, dont aucun n'avait les qualités nécessaires pour dominer les autres. Sans parler de Pompée qui n'était qu'un allié douteux dont on se méfiait, parmi les autres, Scipion rebutait tout le monde par sa hauteur et ses cruautés ; Appius Claudius n'était qu'un augure ci nvaincu qui croyait aux poulets sacrés ; Marcellus manquait de souplesse et d'aménité, et il re-
302 CÉSAR ET CTCÉRON
connaîl lui-même que presque personne ne l'aimait ; Servius Sulpicius avait toutes les faiblesses d'un jurisconsulte pointilleux ; enfin Cicéron et Caton péchaient par les excès opposés, et il aurait fallu les unir tous les deux ou les modifier l'un par l'autre pour avoir un politique complet. Il n'y avait donc que des individualités brillantes, et point de chef, dans le parti républicain avant Pharsale, et même on peut dire que, comme ces amoursprojires jaloux et ces vanités rivales s'étaient mal fondus ensemble, c'est à peine s'il y avait un parti.
La guerre civile, qui fut un écueil pour tant d'autres, qui mit à nu tant de petitesses et de lâchetés, fut au contraire ce qui révéla toute la bonté et toute la grandeur de Caton. Il se fit alors une sorte de crise dans son caractère De même que dans certaines maladies l'approche des derniers moments donne plus d'élévation et de lucidiléà l'esprit, de même ilsemblc qu'à la menace de cette grande catastrophe qui allait engloutir les institutions libres de ilouie, rame honnête de Caton se soit encore épurée, et queson intelligence ait puisé dans le sentiment des dangers publics une vue plus juste de la situation. Tandis que la peur rend les autres exagérés, il se corrige de ses exagérations ordinaires; en songeant aux périls que court la république, il devient tout d'un coup sage et modéré. Lui qui était toujours prêt à tenter des résistances inutiles, il conseille de céder à César, il veut qu'on lui accorde ce qu'il demande, il se résigne à toutes les concessions pour éviter la guerre civile. Quand elle éclate, il la subit avec tristesse, et il essaye par tous les moyens d'en diminuer les horreurs. Toutes les fois qu'on le consulte, il est du côté de la modération et de la douceur. Au milieu de ces jeunes gens, héros des sociétés polies de Rome, parmi ces beaux esprits lettrés et élégants, c'est le rude Caton qui défend la cause de rhumanilé. Il fait décider, malgré les emportements des
pompéiens fougueux, qu'aucune ville ne sera pillée, qu'aucun citoyen ne sera lue en dehors du champ de bataille. Il semble que l'approche des caiamités qu'il prévoit ait attendri ce cœur énergique. Le soir du combat de Dyrrhachium, tandis que tout le monde se réjouissait dans le camp de Pompée. Caton seul, en voyant les cadavres étendus de tant de Romains, Caton pleura : nobles larmes, dignes de celles que versa Scipion sur la ruine de Carthage, et dont l'antiquité a si souvent rappelé le souvenir ! Sous la tente, à Pharsale, il blâmait sévèrement ceux qui ne parlaient que de massacrer et de proscrire et qui se partageaient d'avance les maisons et les terres des vaincus. Il est vrai qu'après la défaite, lorsque la plupart de ces exagérés étaient aux genoux de César, Galon allait lui chercher partout des ennemis et ranimer la guerre civile aux extrémités du monde. Autant il voulait qu'on cédât avant la bataille, autant il était décidé à ne pas se soumettre quand il n'y avait plus d'espoir d'être libre. On connaît son héroïque résistance en Afrique, non-seulement contre César, mais contre les furieux du parti républicain, toujours prêts à commettre quelque excès. On sait comment après Thapsus, quand il vit que tout était per-du, il ne voulut pas accepter le pardon du vainqueur et se tua à Utique.
Celte mort eut un immense retentissement dans tout le monde romain. Elle fil rougir ceux qui commençaient à s'accoutumera l'esclavage; elle rendit une sorle d'élan aux républicains découragés et ranima l'opposition. De son vivant, Caton n'avait pas toujours rendu de bons services à son parti, il lui fut Irès-ulile après sa mort. La cause proscrite avait désormais son idéal et son martyr. Ce qui lui restait de partisans se réunit et s'abri'a sous ce grand nom. A Rome surtout, dans celle grande ville inquiète et remuante, où tant de gens courbaient la tête sans se résigner, sa glorification devint le thème
ordinaire des mécontents. « On se bailit autour du corps de Caton, dit M. Mommsen, comme à Troie on s'élait battu autour du cadavre de Patrocle. » Fabius Gallus, Brulus, G'céron, et beaucoup d'autres sans doute que nous ne connaissons pas, écrivirent son éloge. Cicéron commença le sien <àla demande de Brulus. Il fut d'abord rebuté par la difficulté du sujet : « c'est un ouvrage d'Archimède, disait-il ' ; » mais en avançant il prit goût à son travail, et il l'acheva avec une sorte d'enthousiasme. Ce livre n'est pas arrivé jusqu'à nous ; nous savons seulement que Cicéron y faisait une apologie complète et sans réserve de Çaton : « il l'élève jusqu'aux cieux 2^ » dit Tacite. Ils avaient été cependant plus d'une fois en désaccord, et il en parle sans beaucoup de ménagements dans plusieurs endroits de sa correspondance ; mais, comme il arrive, la mort raccommoda tout. D'ailleurs Cicéron, qui se reprochait de n'avoir pas assez fait pour son parti, était heureux de trouver une occasion de lui payer sa dette. Son livre, que recommandaient à la fois le nom de l'auteur et celui du héros, eut un si grand succès que César en fut inquiet et mécontent. Il se garda bien cependant de laisser voir sa mauvaise humeur ; au contraire, il s'empressa d'écrire une lettre flatteuse à Cicéron pour le féliciter du talent qu'il avait déployé dans son ouvrage. « En le Usant, lui disait-il, je sens que je deviens plus éloquent 3. » Au lieu d'employer aucune mesure de rigueur, comme on pouvait le craindre, il pensa que la plume seule, suivant l'expression de Tacile, devait ven' ger les attaques que la plume avait faites. Par son ordre, son lieutenant et son ami Hirtius adressa à Cicéron une longue lettre, qui fut publiée, et dans laquelle il discutait son livre. Plus tard, comme cette réponse ne lut pas
» Ad AU., XII , 4. — « Ann., I^^ 34. — » Ad AU., Xlil, 4Ô.
jugée «uffisaiite, César lui-même enlra dans la lice et. au milieu des soucis que lui causait la guerre d'Espagne, il composa VAnti-Caton.
On a justement loué cette modération de Gésar : elle n'est pas commune chez les gens qui possèdent une autorité sans limites, et les Romains disaient avec raison qu'il est rare qu'on se contente d'écrire quand on peut proscrire. Ce qui ajoute au mérite de sa conduite généreuse, c'est qu'il déleslait Caton II en parle toujours avec amertume dans ses Commentaires, et quoiqu'il ail coutume de rendre justice à ses ennemis, il ne manque pas une occasion de le décrier. N'a- t-il pas osé prétendre qu'en prenant les armes contre lui, Caton cédait à des rancunes personnelles et au désir de venger ses échecs électoraux ', quand il savait bien que personne ne s'est plus généreusement oublié lui-même pour ne songer qu'à son pays! C'est qu'il y avait entre eux plus que des dissentiments politiques, il y avait des antipathies de caractère. Les défauts de Caton devaient être particulièrement désagréables à César, et ses vertus étaient de celles que non-seulement César ne chercha pas à acquérir, mais qu'il ne pouvait pas comprendre. Comment aurait-il été sensible à ce respect étroit de la légalité, à cet asservissement aux vieilles coutumes, lui qui trouvait un plaisir piquant à se moquer des anciens usages? Comment un prodigue, qui avait pris l'habitude de répandre sans compter l'argent de l'État et le sien, pouvait- il rendre justice à ces scrupules rigoureux que Caton se faisait dans le maniement des deniers publics, aux soins qu'il apportait à ses affaires privées, à cette ambition, étrange pour ce temps, de n'avoir pas plus de dettes que de biens? C'étaient là, je le répète, des qualités que César ne pouvait ^jas comprendre. Il était donc
•Caîs,, Bell. ciw.,i, 4
sincère et convaincu quand il les attaquait. Homme d'esprit et de plaisir, indifférent aux principes, sceptique ôur les opinions, habitué à vivre au milieu d'un monde léger et poli, il était difficile que Gaton lui semblât autre chose qu'un fanatique et qu'un brutal. Gomme il n'y avait rien qu'il mît au dessus de la distinction des sentiments et de la politesse des manières, un vice élégant lui convenait mieux qu'une vertu sauvage. Gaton au contraire, quoiqu'il ne fût pas resté étranger à la culture des lettres et à l'esprit du monde, n'en était pas moins demeuré au fond un vieux Romain. Malgré leurs efforts, le monde et les lettres n'avaient pas pu déraciner tout à fait cette brusquerie ou, si l'on veut, cette brutalité de formes qu'il tenait de son tempérament et de sa race, et l'on en retrouve quelque chose jusque dans ses plus belles actions. Pour n'en citer qu'un exemple, Plutarque, dans l'admirable récit qu'il a fait de ses derniers moments, raconte que, comme un esclave refusait, par affection pour Gaton, de lui donner son épée, il lui asséna un furieux coup de poing dont sa main fut ensanglantée. Aux yeux d'un délicat comme César, ce coup de poing révélait une nature vulgaire, et je crains bien qu'il ne l'ait empêché de comprendre la beauté de cette mort. Le même contraste ou plutôt les mêmes antipathies se retrouvent dans toute leur conduite privée. Tandis que César avait pour maxime qu'il faut tout pardonner à ses amis, et qu'il poussait la complaisance jusqu'à fermer les yeux sur leurs trahisons, Gaton était trop difficile et trop regardant pour les siens. Il n'hésita point à se brouiller, à Chypre, avec Munatius, le compagnon de toute sa vie, en lui témoignant une méfiance blessante. Dans son ménage, il était sans doute un modèle d'honneur et de fldélité; cependant il ne sut pas toujours conserver pour sa femme le respect et les égards qu'elle méritait. On sait comment il la céda sans façon à Hortensius, qui la
iui demandait, pour la reprendre ensuite sans scrupule après la mort d'Hortensius. Que la conduite de César avec la sienne fui didérente, quoiqu'il eût à se plaindre d'elle! Un homme avait été surpris la nuit dans sa maison, les tribunaux instruisaient l'alTaire, il pouvait venger son outrage, il aima mieux l'oublier. Appelé comme témoin devant les juges il déclara qu'il ne savait rien, sauvant ainsi son rival pour conserver la réputation de sa femme. Il ne la répudia que plus tard, quand le bruit de l'avenlure se fut dissipé. C'était agir en homme du monde et qui sait vivre. Ici encore, entre Caton et lui, c'est le moins scrupuleux et au fond le moins honorable des deux, c'est le mari volage et libertin qui, par une certaine délicatesse naturelle, met l'avantage de son côté.
Ces contrastes do conduite, ces oppositions de caractère, me semblent expliquer mieux encore que tous les différends politiques la façon dont César traitait Caton dans son ouvrage. Les fragments qui en restent et le témoignage de Plutarque prouvent qu'il l'attaquait avec une extrême violence, et qu'il essayait de le rendre à la fois ridicule et odieux. Il eut beau faire, sa peine fut perdue. On continua, malgré lui, de lire et d'admirer le livre de Cicéron. Non-seulement la réputation de Caton survécut aux outrages de César, mais elle grandit encore sous l'empire. A l'époque de Néron, quand le despotisme était le plus lourd, Tiiraséa écrivit de nouveau son histoire, Sénèque le cile à chaque page de ses livres, et jusqu'à la fin il fut l'orgueil et le modèle des honnêtes gens qui, dans l'abaissement général des caractères, conservaient quelque sentiment d'honneur et de dignité. Ils étudiaient encore plus sa morl que sa vie, car on avait surtout besoin alors d'apprendre à mourir, el quand cette triste nécessité se présentait, c'était son exemple qu'on se ujcH-ail devant les yeux el son nom qu'on avait
à la bouche. C'est assurément une grande gloire que d'avoir soutenu et consolé tant de nobles cœurs dans ces cruelles épreuves, et je crois bien que Gaton n'en aurait pas souhaité d'autre.
La conséquence à tirer de la conduite de César après Pharsale et de ses rapports avec Cicéron, c'est qu'à ce moment il voulait se rapprocher du parti républicain. Il lui était difficile de faire autrement. Tant qu'il s'était agi de renverser la république, il avait accepté l'appui de tout le monde, et les plus méchants étaient venus à lui de préférence. « Quand un homme était perdu de dettes et manquait de tout, dit Cicéron, s'il était prouvé de plus qu'il lut un scélérat capable de tout oser, César en faisait son ami ^ ; » mais tous ces gens sans scrupules et sans principes, excellents pour renverser un pouvoir établi, ne valent rien pour établir un pouvoir nouveau. Il était impossible que le gouvernement de César inspirât quelque confiance tant qu'on ne verrait pas auprès du maître, et à côté de ces gens de coup de main qu'on avait appris à craindre, quelques personnages honorables qu'on eût l'habitude de respecter. Or, les personnages de ce genre se trouvaient surtout parmi les vaincus. Il faut ajouter que ce n'était pas la pensée de César qu'un parti seul profitât de sa victoire. Il avait une autre ambition que de travailler, comme Marins ou Sylla, au triomphe d'une faction : il voulait fonder un gouvernement nouveau, et il appelait des hommes d'opinion différente à l'aider dans son entreprise. On a prétendu qiu'i! avait cherché à réconcilier les partis, et on lui en a fait de
*PhiUpp., 11,32.
grands compliments. L'éloge n'est pas tout à fait juste ; il ne les réconciliait pas, il les annihilait. Dans le régime monarchique qu'il voulait établir ', les anciens partis de lia république n'avaient pas de place. îl s'était adroitement servi des discussions du peuple et du sénat pour les dominer tous les deux; le premier résultat de sa victoire fut de les mettre à l'écart Tun et l'autre, et l'on peut dire qu'après Pharsale, à l'exception de César luimême, il n'y avait plus que des vaincus C'est ce qui explique qu'une fois victorieux il se soit servi indifféremment (les partisans du sénat comme des démocrates. Celle égaillé qu'il mettait entre eux était naturelle, puisqu'ils étaient tous devenus également et sans distinction ses sujets. Il savait bien seulement qu'en acceptant les services d'anciens républicains il n'aurait pas des instruments toujours dociles, qu'il serait forcé de leur accorder une cert'aine indépendance d'action et de parole, de conserver, au moins pour les dehors , quelque apparence de république; mais cela même ne lui faisait pas trop de peine. Il n'avait pas pour la liberté ces répugnances invincibles des princes qui, étant nés sur un trône absolu, n'en connaissent le nom que pour la redouter et la maudire. Il avait vécu vingt-cinq ans avec elle, il en avait pris l'habitude, il en connaissait l'impor-
' Comme lœuvre de César a été interrompue par sa mort, il n'est pas facile de dire quels étaient ses projets. Les uns veulent qu'il n'ait souhaité qu'une sorte de dictature à vie; le plus grand nombre suppose qu'il pensait à établir définitivement un régime monarchique. La question est trop grave pour être abordée incidemment et vidée en quelques mots. Je dirai seulement que peut-être il ne pensait d'abord qu'à la dictature; mais à mesure qu'il devenait plus puissant, il semble que l'idée de fonder une monarchie prenait plus de consistance dans son esprit. Toutefois on peut inférer d'un passage de Plutarque {Bnit., 7) qu'il n'était pas encore fixé, quand il mourut, sur la question de l'hérédité.
310 CÉSAR ET CICËRON
tance. Aussi ne chercha-t-il pas à la détruire entièrement. Il ne fit pas taire, comme il le pouvait, les voix éloquentes qui regrettaient le passé; il n'imposa même pas silence à cette opposition taquine qui essayait de répondre par des railleries à ses victoires. Il laissa critiquer quelques actes de son administration et souiïrit qu'on lui donna des conseils. Ce grand esprit savait bien qu'on énerve un pays quand on rend les citoyens indifférents à leurs affaires et qu'on leur fait perdre le goût de s'en occuper. Il ne croyait pas que sur l'obéissance inerte et silencieuse on pût rien établir de solide, et dans le gouvernement qu'il fondait il tenait à conserver quelque vie publique. C'est Cicéron qui nous l'apprend dans un passage curieux de sa correspondance. <.( Nous jouissons ici d'un calme profond, écrit-il à l'un de ses amis; j'aimerais mieux pourtant un peu d'agitation honnête et salutaire; » et il ajoute : « Je vois que César est démon avis ^ »
Toutes ces raisons le déterminèrent à faire un pas de plus dans cette voie de générosité et de clémence où il était entré depuis Pharsale. Il avait pardonné à la plupart de ceux qui avaient porté les armes contre lui; il en appela plusieurs à partager son pouvoir. Au moment même où il rappelait la plupart des exilés, il nomma Cassius son lieutenant; il donna à Brutus le gouvernement de la Gaule cisalpine et à Sulpicius celui de la Grèce. Nous parlerons plus loin des deux premiers; il importe, pour mieux apprécier la politique de César, de faire rapidement connaître le troisième, et de chercher comment il s'était rendu digne des bienfaits du vainqueur et de quelle façon il en profita.
Servius Sulpicius appartenait à une famille importante de Rome, et c'était le jurisconsulte le plus célèbre de
» Ad fam ,xi\, 17.
son temps. Cicéron lui donne ce grand éloge qu'il fit entrer le premier la philosophie dans le droit, c'est- dire qu'il relia entre elles toutes ces règles minutieuses et toutes ces formules précises dont se composait cette science par des vues d'ensemble et des principes généraux 1, Aussi n'hésile-t- il pas à lemellre bien au-dessus de ses devanciers, et surtout de celte grande famille des Scœvola dans laquelle il semble que la jurisprudence romaine se fût jusque-là incarnée. Il y avait cependant entre eux et Sulpicius une différence qu'il importe de remarquer : les Scaevola ont donné à Rome des jurisconsultes, des augures, des pontifes, c'est-à-dire qu'ils ont excellé dans les ar • qui sont amis du calme et de la paix; mais c'étaient aussi des citoyens très- actifs, do^' politiques résolus, de vaillants soldats qui délendaieni courageusement leur pays contre les factieux et contre l'étranger. Ils se montrèrent, dans leur vie occupée, capables de toutes les affaires et à la hauteur de toutes les situations. Scaevola l'augure, quand Cicéron l'a connu, était encore, malgré son âge, un vieillard vigoureux, qui se levait au petit jour pour répondre à se? clienls de la campagne. 11 arrivait le premier à la curie, et il avait toujours sur lui quelque livre qu'il lisait pour ne pas rester désœuvré en attendant ses collègues; mais le jour où Saturninus menaça le repos public, ce savant qui aimait tant l'élude, ce vieillard infirme qui se soutetenait à peine et ne pouvait se servir que d'un bras, arma ce bras d'un javelot et marcha en tête du peuple à l'assaut du Capitole^, Scaivola le pontife n'était pas seulement un habile jurisconsulte, c'était aussi un administrateur intègre dont l'Asie n'oublia jamais le souvenir. Quand les publicains attaquèrent son questeur Ruiilius llufus, coupable d'avoir voulu les empêcher de rui )er iâ
» Brut., 51.-2 Pro Rabir., 7.
province, il le défendit avec une éloquence admirable cl une vigueur qu'aucune menace ne put ébranler. Il refusa de quitter Rome au moment des premières proscriptions, et d'abandonner ses clients et ses affaires, quoiqu'il sût le sort qui l'attendait. Blessé aux funérailles de Marins, il fut achevé quelques jours plus tard, près du temple de Vestai. Du reste, ces liommi s-là n'étaient pas une exception à Rome. Dans les beaux temps de la république, le citoyen complet devait êlre à la fois agriculteur, soldai, administrateur, financier, avocat et même jurisconsulte. Il n'y avait pas de spécialité alors, et d'un vieux Romain nous serions forcés de faire aujourd'hui quatre ou cinq personnages difTérenIs; mais à l'époque où nous sommes parvenus, ce faisceau d'aptitudes diverses qu'on exigeait d'un seul homme se brise : chacun se cantonne dans une science spéciale, et l'on commence à distinguer les hommes d'étude des hommes d'action. Etait-ce que les caractères perdaient de leur trempe énergique, ou faut-il croire seulement que depuis qu'on connaissait et qu'on pratiquait les chefs-d'œuvre de la Grèce, chaque science étant devenue plus compliquée, le fardeau de toutes réunies ne fût plus possible à porter? Quoi qu'il en soit, si Sulpicius était au-dessus des Scœvola comme jurisconsulte, il était loin d'avoir leur fermeté comme citoyen. Préteur ou consul, ce ne fut jamais qu'un homme d'étude et de cabinet. Dans les circonstances qui demandent de la résolution, toutes les fois qu'il faut se décider et agir, il est mal à son aise. On sent que cet esprit honnête et doux n'était pas fait pour être le premier magistral d'une république en révolution. La manie qu'il avait de jouer toujours son rôle de conciliateur et d'arbitre dans cette époque de violence finissait par prêter à rire. Çicéron lui-même, quoiqu'il fût
* Pro Rose, am., 12.
son ami, se moque un peu de lui, quand il nous montre ce grand pacificateur parlant avec son petit secrétaire, après avoir repassé toutes ses rubriques de juriste, pour s'entremettre entre les partis, au moment où les partis ne demandent qu'à se détruire.
César avait toujours pensé que Sulpicius n'était pas d'un caractère à lui opposer une grande résistance, et il avait travaillé de bonne heure à se l'attacher. Il commença par se faire un allié dans sa maison, et un allié puissant. On disait beaucoup dans Rome que le bon Sulpicius se laissait mener par sa femme Postumia : Cicéron^ qui aime à redire les méchants bruits, nous le laisse plusieurs fois entendre. Or, Postumia n'avait pas la réputation d'être sans reproches, et Suétone place son nom dans la liste de celles qui furent aimées de César. Elle se trouve là en très-nombreuse compagnie; mais ce volage, qui passait si vite d'une maîtresse à l'autre, avait ce privilège singulier, que toutes les femmes qu'il délaissait n'en restaient pas moins ses amies dévouées. Elles lui pardonnaient ses infidélités, elles continuaient à s'associer à tous ses succès^ elles mettaient au service de sa politique ces prodigieuses ressources de finesse et d'obstination qu'une femme qui aime est seule capable de trouver. C'est sans doute Postumia qui décida Sulpicius à travailler pour César pendant tout le temps qu'il fut consul, et à s'opposer aux emportements de son collègue Marcellus, qui voulait qu'on nommât un autre gouverneur des Gaules. Cependant, malgré toutes ses faiblesses, Sulpicius n'en était pas moins un républicain sincère, et quand la guerre eût éclaté, il se déclara contre César et quitta 1 Italie. Après la défaite, il se soumit comme les autres, et il avait repris ses occupalions ordinaires quand César l'alla chercher dans sa retraite pour lui donner la Grèce à gouverner.
Il était certainement impossible de trouver un gouver-
314 CÉSAR ET CTCÉRON
nement qui lui convînt mieux. Le séjour d'Athènes, de tout temps agréable aux riches Romains, devait l'être plus encore en ce moment, où celle ville servait d'asile à tant d'illuslresexilés. En même temps que Sulpicius avait le plaisir d'entendre les rhéleurs et les philosophes les plus célèbres du monde, il pouvaitcauser de Rome et de la république avec de grands personnages comme Marcellus et Torquatus, et satisfaire ainsi tous ses goûts à la fois. Il n'y avait rien qui dût plaire davantage à ce savant et à ce lettré, dont le hasard avait fait un homme d'Etat, que l'exercice d'un pouvoir étendu, mais sans péril, mêlé aux jouissances les plus délicates de l'esprit, dans un des pays les plus beaux et les plus grands du monde Césarl'avaitdoncservi à souhait en l'envoyant par devoir dans celle ville où les Romains allaient ordinairement par "plaisir. Nous ne voyons pas cependant que Sulpicius ait été sensible à ces avantages. A peine arrivé en Grèce, il est mécontent d'y être venu, et il lui tarde d'en sortir. Evidemment ce n'était pas le pays qui lui déplaisait, il ne se serait pas trouvé mieux ailleurs ; mais il regrettait la république. Après l'avoir si timidement défendue, il ne pouvait se consoler desachute,elil se reprochaitdeservir celui quil'avail renversée. Ces sentiments éclatent dans une lettre qu'il écrit de Grèce à Cicéron, « La fortune, lui dit-fl, nous aenlevé les bit ns qui devaient nous être les plus précieux, nous vonsperdu 1 honneur, la dignité, la patrie... Au temps où nous vivons, ceux-là sont les plus heureux, qui sont morts 1. »
Quand un homme timide et modéré comme Sulpicius osait parler ainsi, que ne devaient pas dire et penser les autres ! On le devine lorsqu'on voit de quelle sorte Cicéron écrit à la plupart d'entre eux. Quoiqu il s'adresse à des fonctionnaires du gouvernement nouveau, il ne prend
* Ad fam., iv, 5.
pas la peine de dissimuler ses opinions ; il exprime librement ses regrets, parce qu'il sait bien qu'on les partage. Il parle à Servilius Isauricus, proconsul d'Asie, comme à un homme que le pouvoir absolu d'un seul ne satisfait pas etqui souhaite qu'on y mette quelques limites *. Il dit à Cornificius, gouverneur d'Afrique, que les affaires vont mal à Rome, et qu'il s'y passe bien des choses dont il serait blessé 2. « Je sais ce que vous pensez de la forlune des honnêtes gens et des malheurs de la république, » écrit-il à Furfanius, proconsul de Sicile, en lui recommandant un exilé 3 . Ces personnages pourtant avaient accepté de César des fonctions importantes : ils partageaient son pouvoir, ils passaient pour ses amis ; mais tous les bienfaits qu'ils avaient reçus de lui ne les avaient pas entièrement attachés à sa cause. Ils faisaient leurs réserves en le servant, et ne se livraient qu'à moitié. D'où pouvaient venir ces résistances que rencontrait le gouvernement nouveau parmi des gens qui avaient accepté d'abord d'en faire partie ? Elles tenaient à divers motifs qu'il est facile de signaler. Le premier, le plus important peut-être, c'est que ce gouvernement, même en les comblant d'honneurs, ne pouvait pas leur rendre ce que l'ancienne république leur aurait donné. Avec l'établissement de la monarchie, une révolution importante s'accomplit dans toutes les charges publiques ; les magis Irats devinrent des fonctionnaires. Autrefois les élus du suffrage populaire avaient le droit d'agir comme ils voulaient dans la sphère de leurs fonctions. Une initiative féconde animait à tous les degrés cette hiérarchie de dignités républicaines. Depuis l'édile jusqu'au consul, tous étaient souverains chez eux. Ils ne pouvaient plus l'être sous un gouvernement absolu. Au lieu d'administrer pour leur compte, ilsn'étaient plus,!pour ainsi dire, que des ca-
» A(i/am.,xm, 68. — 2 Ad fam.. xn, 18. — » 4d/'am., vi, 9.
naux par lesquels la volonté d'un seul homme circulait usqu'aux extrémités du monde. Assurément la sécurité publique gagna beaucoup à voir disparaître ces conflits de pouvoir qui la troublaient sans cesse, et ce fut un grand bienfait pour les provinces qu'on enlevât la toute-puissance à leurs avides gouverneurs. Néanmoins, si lesadministrés profitaient de ces réformes, il était naturel que les administrateurs en fussent très-mécontents. Du moment qu'ils n'étaient plus cbargés (pie d'appliquer les ordres d'un autre, 1 importance de leurs fonctions diminuait, et cette autorité souveraine, absolue, qu'ils sentaient toujours sur leur tète, finissait par peser aux plus résignés. Si les ambitieux se plaignaient de l'amoindrissement de leurs pouvoirs, les bonnêles gens ne s'accoutumaient pas aussi facilement qu'ils le croyaient à la perte de lu liberté. A mesure qu'on .s'éloignait davantage de Pharsale, leurs regrets devenaient plus vifs. Ils cojnmençaient à revenir de la surprise de la défaite, ils se remettaient peu à peu de l'épouvante qu'elle leur avait causée. Dans les premiers moments qui suivent ces grandes catastrophes où l'on a pensé périr, on se livre tout entier au plaisir de vivre, mais ce plaisir est un de ceux auxquels on s'habitue le plus vite, et il est si naturel de l'éprouver qu'on finit bientôt par ne plus le ressentir. Tous ces gens etTrayés qui le lendemain de Pharsale ne souhaitaient que le repos, quand on le leur eut donné, soubaitcrent autre chose. Tant (ju'on n'était pas certain de vivre, on ne s'inquiétail pas de savoir si on vivrait libre ; une fois la vie assurée, le désir de la liberté revint dans tous les cœurs, et ceux qui servaient César l'éprouvèrent comme les autres. César, on le sait, avait donné à ce désir quelques satisfactions, mais elles ne suffirent pas longtemps. Il est aussi difficile de s'arrêter sur la pente de la liberté que sur celle de l'arbitraire. Une faveur qu'on accorde en fait souhaiter une autre, et l'on songe moins à jouir de ce
CÉSAR ET GICÉRON 317
qu'on a obtenu qu'à regretter ce qui manque. C'est ainsi que Cicéron, qui avait accueilli avec des transports de joie la clémence de César et qui saluait le retour de Marcellus comme une sorte de restauration de la république, changea bientôt de sentiment et de langage. A mesure qu'on avance dans sa correspondance, il devient plus aigre et plus frondeur. Lui qui avait si sévèrement condamné ceux qui « après avoir désarmé leurs bras ne désarmaient pas leur cœur i, » il avait le cœur rempli des plus amers ressentiments. Il disait à tout propos que tout était perdu, qu'il rougissait d'être esclave, qu'il avait honte de vivre. Il attaquait de ses railleries impitoyables les mesures les plus utiles et les actes les plus justes. Il se moquait de la réforme du calendrier, et il affectait de paraître scandalisé de l'agrandissement de Rome. Il alla plus loin encore. Le jour où le sénat fit placer la statue de César à côté de celles des anciens rois , il ne put s'empêcher de faire une allusion cruelle à la façon dont le premier de ces rois avait péri. « Je suis bien aise, dit il, de voir César si près de Rbmulus2 ! » Et cependant il y avait un an à peine que, dans le discours pour Marcellus, il le conjurait, au nom de la patrie, de veiller sur ses jours, et qu'il lui disait avec effusion : « Votre sûreté fait la nôtre ! »
César n'avait donc autour de lui que des mécontents. Les républicains modérés, sur lesquels il comptait pour l'aider dans son œuvre, ne pouvaient pas se résigner à la perte de la république. Les exilés qu'il avait rappelés à Rome, plus humiliés que reconnaissants de sa clémence, n'abjuraient pas leurs ressentiments. Ses propres généraux, qu'il comblait de richesses et d'honneurs, sans pouvoir assouvir leur cupidité, accusaient son ingratitude ou même complotaient sa mort. Le
» Pro Marc, lu. — ^ Ad AU., xn, 45.
peuple enfin, dont il était l'idole, et qui lui avait si complaisamment accordé toutes ses demandes, le peuple lui-même commençait à s'éloigner de lui ; il n'accueillait plus ses victoires avec les mêmes applaudissements qu'autrefois, et il semblait avoir peur de l'avoir fait trop grand. Quand on porta sa statue à côté de celles des rois, la tbule, qui la vit passer, resta muette, et nous savons que la nouvelle de ce silence inaccoutumé, répandue par les courriers des rois et des peuples alliés dans tous les pays du monde, fit croire partout qu'une révolution élait proche i. Dans les provinces de l'Orient, où se cachaient les derniers soldats de Pompée, le feu des guerres civiles, plus assoupi qu'éteint, se ranimait à tout moment, et ces alertes perpétuelles sans amener de dangers sérieux, empêchaient la paix publique de s'affermir. A Rome, on lisait avec fureur les beaux ouvrages où Cicéron célébrait les gloires de la république; on s'arrachait les pamphlets anonymes, qui n'avaient jamais été plus violents ni plus nombreux. Comme il arrive à la veille des grandes crises, tout le monde était mécontent du présent, inquiet de l'avenir et préparé à l'imprévu. On sait de quelle façon tragique se dénoua f^Slte situation tendue. Le coup de poignard de Brutus n'était pas tout à fait, comme on l'a dit, un accident et un hasard; ce fut le malaise général des esprits qui amena et qui explique un si terrible dénoûment. Les conjurés n'étaient guère plus de soixante , mais ils avaient Rome entière pour complice 2, Toutes ces inquiétudes et ces rancunes, ces regrets amers du passé, ces désappointements d'ambition, ces convoitises trompées, ces haines ouvertes ou secrètes, ces passions
1 Pro Dejot.,i'-2. — ^ « Tous les honnêtes gens, dit Cicéron {Phil., Il, 12), autant qu'ils l'ont pu, ont lue César. Les moyens ont manqué aux uns, la résolution aux autres, l'occasion à plusieure ; la volonté n'a manqué à personne. »
CESAR ET CICJÎRON 319
mauvaises ou généreuses, dont les cœurs étaient pleins, armèrent leurs bras, et les ides de mars ne furent que l'explosion sanglante de tant de colères amassées.
Ainsi les événements trompèrent tous les projets de César. Il ne trouva pas sa sûreté dans sa clémence, comme il le pensait ; il échoua dans cette œuvre de conciliation qu'il avait tentée aux applaudissements du monde ; il ne parvint pas à désarmer les partis. Cette gloire était réservée à un homme qui n'avait ni l'étendue de son génie ni la générosité de son caractère, à l'habile et cruel Octave. Ce n'est pas la seule fois que l'histoire nous donne le triste spectacle de voir les personnages ordinaires réussir où les plus grands avaient échoué ; mais dans les entreprises de ce genre le succès dépend surtout des circonstances, et il faut reconnaître qu'elles favorisèrent singulièrement Auguste. Tacite nous apprend la cause principale de son heureuse fortune, lorsqu'il dit, en parlant de l'établissement de l'empire : « Il n'y avait presque plus personne alors qui eût vu la république •. » Au contraire, les gens sur lesquels César prétendait régner l'avaient tous connue. Beaucoup la maudissaient, quand elle troublait par ses agitations et ses orages le repos de leur vie ; presque tous la regrettèrent dès qu'ils l'eurent perdue. Il y a dans l'usage et l'exercice de la liberté, malgré les périls auxquels elle expose, un charme et un attrait souverains qui ne peuvent pas s'oublier lorsqu'on les a connus. C'est contre ce souvenir obstiné que vint se briser le génie de César. Mais après la bataille d'Aclium, les gens qui avaient assisté aux grandes scènes de la liberté et qui avaient vu la république n'existaient plus. Une guerre civile de vingt ans, la plus meurtrière de toutes celles qui ont jamais dépeuple le monde, les avait presque tous dé-
' Ann., i, 3,
vores. La gc^/ jration nouvelle ne remontait pas plus loin que César. Les premiers bruits qu'elle avait entendus étaient les acclamalions qui saluaient le vainqueur de Pharsa.e, de Thapsus et de Munda; le premier spectacle qui avait frappé ses yeux était celui des proscriptions. Elle avait grandi parmi les pillages et les massacres. Pendant vingt ans, elle avait tremblé tous les jours pour ses biens ou pour sa vie. Elle avait soif de sécurité ; elle était prête à tout sacrifier au repos. Rien ne l'attirait vers le passé, comme les contemporains de César. Au contraire, tous les souvenirs qu'elle en avait gardés ne faisaient que l'attacher davantage au régime sous lequel elle vivait, et quand par hasard' elle tournait les yeux en arrière, elle y trouvait beaucoup de sujeti d'épouvante sans aucun sujet de regret. C'est seulemeni à ces conditions que le pouvoir absolu devait être le tranquille héritier de 1.. république.
SES EELATIONS AVEC CICÏ:R0N
Sans les Ictlres de Cicéron, nous ne connaîlrions pas Hru'us. Comme on n'a jamais parlé de lui de sang- Iroid, et que les partis politiques se sont habitués à placer sous son nom leurs haines ou leurs espérances, les traits véritables de sa physionomie se sont effacés de bonne heure. Au milieu des débats passionnés que son nom seul soulève, tandis que les uns, comme Lucain, le mettent presque dans le ciel, et que les autres, comme *^ Dante, le placent résolument dans l'enfer, il n'a pas lardé à devenir une sorte de personnage légendaire. La lecture de Cicéron nous ramène à la réalité. Grâce à lui, cette figure saisissante, mais confuse, que l'admiration ou la terreur avait grandie outre mesure, se précise et prend des proportions humaines. Si elle perd de sa grandeur à être vue de si près, au moins y gagne-t-elle de devenir vraie et vivante.
•La liaison de Cicéron et de Brutus dura dix ans. Le recueil des lettres qu'ils s'écrivirent dans cet intervalle devait être volumineux, puisqu'un grammairien en cite le neuvième livre. Elles sont toutes perdues, à l'excep-
CÎCiRON. 21
322 BRUTU&
lion de vingt-cinq, qui ont été écrites après la mort de César i. Malgré la perte des autres, Brulus lient encore une si grande place dans les ouvrages qui nous restent de Cicéron, surtout dans sa correspondance, qu'on j trouve tous les éléments nécessaires pour le bien connaître. Je vais les réunir, et refaire non pas le récit de la vie entière de Brutus, ce qui m'obligerait à insister sur des événements trop connus, mais seulement l'histoire de ses relations avec Cicéron.
Atticus, l'ami de tout le monde, les rapprocha C'était vers l'an 700 , peu de temps après que Cicéron fut revenu de l'cxU, et au milieu des troubles que suscitait Clodius, un de ces agitateurs vulgaires comme Calilina, par lesquels César épuisait les forces de l'aristocratie romaine, pour en avoir un jour plus facilement raison. La situation que Cicéron cl Brulus occupaient alors dans la républi(jue était fort différente. Cicéron avait rempli les fonctions !es plus élevées, et y avait rendu d'illustres services. Son talent et sa probité en faisaient un auxiliaire précieux pour le parti aristocratique, auquel il s'était attaché; il n'était pas sans influence auprès du neuple, que charmait sa parole; les provinces l'aimaient
1 L'aiitlicnticité de, ces lettres a été souvent contestée depuis le siècle dernier. Tout récemment encore la question a été débattue en Allemagne avec beaucoup de vivacité, el un critique distingué, F. llermann de Gœttingue, a publié des mémoires très-remarquables, et auxquels il me semble difficile de répondre , pour établir qu'elles sont bien de Brulus et de Cicéron. J'ai résumé ses priicipaux arguments dans les Rcclierrhcs sur la meulière dont furent recueillie» les lettres de Cicéron ch. v.
pour l'avoir vu défendre plus d'une fois leurs intérêts contre d'avides gouverneurs, et tout récemment encore rilalie lui avait prouvé son affection en le portant en triomphe de Brindes à Rome. Brutus n'avait que Irenle et un ans; une grande partie de sa vie s'était passée loin de Rome, à Allicnes, où l'on savait qu'il s'était livré avec ardeur à l'élude de la philosophie grecque, à Chypre et en Orient, où il avait suivi Gaton. Il n'avait encore rempli aucune de ces fonctions qui donnaient une importance politique, et il lui fallait attendre plus de dix ans avant de songer au. consulat. Pourtant Brutus était déjà un personnage. Dans ses premières relations avec Cicéron, malgré la distance que mettaient entre eux l'âge et les dignités, c'est Cicéron qui fait les avances, qui ménage Brutus, et qui le prévient. On dirait que ce jeune homme eût fait naître de lui une singulière attente, et qu'on pressentît confusément qu'il était destiné à de grandes choses. Pendant que Cicéron était en Cilicie, Alticiis, le pressant de faire droit à quelques demandes de Brutus, lui disait : « Quand vous ne rapporteriez de cette province que son amitié, ce serait beaucoup '. » Et Cicéron écrivait de lui à la même époque : « Il est déjà le premier de la jeunesse, il sera bientôt, je l'espère, le premier de la cité 2. »
Tout en effet semblait promettre à Brutus un grand avenir. Descendant d'une des plus illustres maisons de Rome, neveu de Caton, beau-frère de Cassius et de Lépide, il venait d'épouser une des fdles d'AppiusCiaudius; une autre était déjà mariée au fds aîné de Pompée. Par ces alliances, ii lenait de tous côtés aux familles les plus influentes; mais son caractère et ses mœurs le distinguaient plus encore que sa naissance. Sa jeunesse avait été ausière .-il avait étudié la philosophie, non j»as
* Ad Atl., VI, 1. - '~Ad fam.. m. H,
en curieux, comme un des exercices les plus utiles de l'esprit, mais en sage qui veut s'appliquer les leçons qu'elle donne. Il était revenu d'Allicnes avec un grand renom de sagesse, que confirma sa vie honnête et réglée. L'admiralion qu'excitait sa vertu redoublait quand on venait à soiigBr dans quel milieu elle avait pris naissance, et à quels détestables exemples elle avait résisté. Sa mère Servilie avait été une des plus violentes passions de César, peut-être son premier amour. Elle eut toujours sur lui un grand empire, et en profita pour s'enrichir après Pharsale, 3n se faisant adjuger les biens des vaincus. Quand elle eut vieilli, et qu'elle sentit le puissant dictateur lui échapper, pour continuer à le dominer encore, elle. favorisa, dit-on, ses amours avec une de ses filles, la femme de Cassius. Celle qui avait épousé Lépide n'avait pas un meilleur renom, et Cicéron raconte à propos d'elle une plaisante histoire. Un jeune fat romain, C. Védius, traversant la Cilicie en grand équipage, avait jugé commode de laisser une partie de ses effets chez un de ses hôtes. Malheureusement cet hôte mourut; les scellés furent mis sur les bagages du voyageur comme sur le reste, et on y trouva tout d'abord les portraits de cinq grandes dames, parmi lesquels celui de la sœur de Brutus. « Il faut avouer, dit Cicéron, qui ne perdait pas l'occasion d'un bon mot, que le frère et le mari méritent bien leur nom. Le frère est bien sot (hrutus), qui ne s'aperçoit de rien, et le mari bien complaisant {lepidus), qui supporte tout sans se plair. dre 1. » Yoilà ce qu'était la famille de Brutus. Quant ses amis, il n'est pas besoin d'en parler. On sait corn ;nent vivait alors la jeunesse riche de Borne , et ce qu'étaient les Cifilius, les Curion et les Dolabella. Parmi tous ces excès, l'honnêteté rigide de Brutus, son aupli-
« Ad A«., vj, 1.
cation aux affaires, ce dédain des plaisirs, ce goût de l'étude qu'attestait sa physionomie pâle et sérieuse, ressortaient davantage par le contraste. Aussi tous les yeux étaient-ils fixés sur ce grave jeune homme, qui ressemolait si peu aux autres. En rabonlanl, on ne pouvait se défendre d'un sentiment qui semblait mal convenir à son âge : il inspirait le respect. Ceux même qui étaient ses aînés et ses supérieurs, Cicéron et César malgré leur gloire, Antoine, qui lui ressemblait si pe\i, ses adversaires, ses ennemis, ne pouvaient en sa présence échapper à cette impression. Ce qui est plus surprenant, c'est qu'elle lui a survécu. On l'a éprouvée devant sa mémoire comme devant sa personne; vivant et mort, il a commandé le respect. Les historiens officiels de l'empire, Dion, qui a tant maltraité Cicéron, Velléius, le flatteur de Tibère, ont tous respecté Brutus. Il semble que les rancunes politiques, le désir de flatter, les violences des partis, se soient sentis désarmés devant cette austère figure.
En le respectant, on 1 aimait. Ce sont des sentiments qui ne marchent pas toujours ensemble. Aristote défend qu'on emploie dans le drame des héros parfaits de tout point, de peur qu'ils n'intéressent pas le public. Il en est un peu dans la vie comme au théâtre; une sorte d'effroi instinctif nous éloigne des personnages irréprochables, et, comme c'est d'ordinaire par nos faiblesses communes que nous nous rapprochons, on ne se sent guère attiré vers ce qui n'a pas de faiblesses, et l'on se contente de respecter la perfection à distance. Cependant il n'en était pas ainsi pour Brutus, et Cicéron a pu dire de lui avec vérité dans un des ouvrages qu'il lui adresse : « Qui fut jamais plus respecté que vous et plus chéri 1? » C'est qu'en effet cet homme sans faiblesses,
» Orat., 10.
3?6 ÔKOTUS
était faible pour ceux qu'il aimait. Sa mère cl ses sœurs avaient sur lui beaucoup d'influence et lui uni fail commeltre plus d'une faute. Il avait beaucoup d'amis, doni Cicéron lui reprochait de trop écouter les conseils : c'élaienl d'honnêtes gens qui n'entendaient rien aux aiïai res; mais Brulus leur était si tendrement allaclié qu'il ne savait pas se défendre d'eux. Sa dernière douleur è Philippes fut d'apprendre la mort de Flavius, son préfel des ouvriers, et celle de Labéon , son lieutenant; il s'oublia lui-même pour pleurer sur eux. Sa dernière parole avant de mourir fut de se féliciter de ce qu'aucun de ses amis ne l'avait trahi : celle fidélité, qui était si rare alors, a consolé ses derniers moments. Ses légions aussi, quoiqu'elles fussent composées en partie d'anciens soldats de César, et qu'il les tînt sévèrement, punissant les pillards'et les maraudeurs, ses légions l'aimaient, et lui restèrent fidèles. Enfin le peuple de Rome luimême, qui en général était ennemi de la cause qu'il défendait, lui a témoigné plus d'une fois sa sympathie. Quand Octave fit proclamer ennemis publics les assassins de César, en entendant prononcer le nom de Brulus à la tribune, tout le monde baissa tristement la tête, et dû milieu de ce sénat épouvanté, qui pressentait les proscriptions, une voix libre osa déclarer que jamais elle ne condamnerait Brulus.
Cicéron subit le charme comme les autres, mais ce ne lut pas sans résister. Son amitié avec Brulus a été pleine de troubles et d'orages, et, malgré la communauté de leurs opinions, il s'est élevé plus d'une fois entre eux des discussions violentes. Leurs dissentiments s'expliquent par la diversité de leurs caractères. Jamais deux amis ne se ressemblèrent moins. Il n'y avait pas d'homme qui semblât plus iail pour la société que Cicéron; il y apportait toutes les quaUtés qui sont nécessaires pour y réussir, une grande flexibilité d'opinion,
beaucoup de tolérance pour les autres, assez de iacilité pour lui même, le talent de manœuvrer avec aisance entre tons les partis, et une certaine indulgence naturelle qui lui faisait tout comprendre et presque tout accepter. Quoiqu'il ait lait de bien mauvais vers, il avait un tempérament de poète, une étr^inge mobilité d'impressions, une sensibilité irritable, un esprit souple, étendu, rapide, qui concevait pfomplemenl, mais abandonnait vile ses idées, et d'un bond passait d'un extrême à l'autre. 11 n'a'pas pris une seule résolution grave dont il ne se soit repenti le lendemain. Toutes les fois qu'il embrassait un parti, il n'était vif et décidé qu'au début, et allait toujours en s'altiédissant. Brulus au contraire n'avait pas un esprit rapide; d'ordinaire il liésitait au début d'une entreprise et ne se décidait pas du premier coup. Sérieux et lent, il s'avançait en toutes choses par degrés; mais une fois qu'il était résolu, il s'enfermait dans son idée sans que rien pût l'en distraire : il s'isolait et se concentrait en elle, il s'animait, il s'enflammait pour elle par la réflexion, et finissait par n'écouter plus que cette logique inflexible qui le poussait à la réaliser. 11 était de ces esprits dont Saint-Simon dit qu'ils ont une suite enragée. Son obstination faisait sa force, et César l'avait bien compris quand il disait de lui : a Tout ce qu'il veut, il le veut bien i. »
1 Ad AU-, XIV, 1. — On a pu voir au musée Campana une statue très-curieuse de Brutns. L'artiste qui l'a faite n'a point cherché à idéaliser son modèle , et il semble n'avoir aspiré qu'à une réalité vulgaire; mais on y reconnaît bien Brutus. A ce front bas , à ces os de la face accusés avec tant de lourdeur, on devine un esprit étroit et une âme entêtée. La figure a un air fiévreux et malade ; elle est à la fois jeune et vieille, comme il arrive à ceux qui n'ont pas eu de jeunesse. On y sent surtout une tristesse étrange, celle d'un homme accablé sous le poids d'une destinée grande et fatale. Dans le beau buste de Brutus conservé
Deux amis qui se ressemblaient si peu devaient naturellement se heurter dans toutes les occasions. Leurs premiers différends furent lilléraires. C'était l'habitude alors au barreau de partager une cause importante entre plusieurs orateurs ; chacun prenait la partie qui convenait le mieux à son talent. Cicéron, contraint de paraître souvent devant les juges , y venait avec ses amis et ses disciples , et leur distribuait une part de sa tâche, afin de pouvoir y suffire. Souvent il se contentait de garder pour lui la péroraison , où son éloquence abondante et passionnée se mettait à l'aise, et leur abandonnait le reste. C'est ainsi qu'au début de leur amitié Brulus plaida à ses côtés etsou'ssa direction. Cependant Brutus n'était pas de son école : admirateur fanatique de Démostbène, dont il avait fait placer la statue parmi celles de ses aïeux, nourri de l'étude des Attiques, il cherchait à reproduire leur sobriété élégante et leur fermeté nerveuse. Tacite dit que ses efforts n'étaient pas toujours heureux : à force de fuir les ornements et le pathétique, il était terne et froid; en recherchant trop la précision et la force, il devenait sec et tendu. C'étaient des défauts antipathiques à Cicéron, qui, voyant d'ailleurs dans cette éloquence, qui fil école , une critique de la sienne, essaya par tous les moyens de convertir Brutus ; mais il n'y réussit pas, et sur ce point ils ne parvinrent
au musée du Gapitole, la figure est plus pleine et plus belle. La douceur et la tristesse sont restées ; l'air maladif a disparu. Les traits y ressemblent tout à fait à ceux qu'on trouve sur la fameuse médaille qui fut frappée pendant les dernières années de brutus, et qui porte à son revers un bonnet phrygien entre deux poignards , avec celte légende menaçante : Idus martiœ. Michel-Ange avait commencé un buste de Brutus dont on peut voir l'admirable ébauche aux Offices de Florence. Ce n'était pas une étude de fantaisie, et l'on voit qu'il s'était servi des portraits antiques en les idéalisant.
jamais à s'entendre. Après la mort de César , et quand il s'agissait de bien autre chose que de débals littéraires, ' Brutus envoya à son ami le discours qu'il venait de prononcer au Capilole, et le pria de le corriger. Cicéron se garda bien d'en rien faire : il connaissait trop par expérience l'amour-propre des écrivains pour courir le risque de blesser Brutus en essayant de mieux faire que lui. Le discours du reste lui semblait fort beau, et il écrivait à A'.licus qu'on ne pouvait rien voir de plus élégant ni de mieux écrit. « Pourtant, ajoutait-il, si j'avais eu à le faire, j'y aurais mis plus de passion i. » Assurément Brutus ne manquait pas de passion , mais c'était comme un feu secret et contenu qui ne se communiquait qu'aux plus proches, et il répugnait à employer ces grands mouveraenls et ce pathétique enflammé sans lesquels on n'entraîne pas la foule
Il n'était donc pas pour Cicéron un disciple fidèle, on peut ajouter qu'il n'était pas non plus un ami commode. 11 manquait de souplesse dans ses rapports, et son ton était toujours rude et brusque. Au commencement de leurs relations , Cicéron , accoutumé à être ménagé des plus grands personnages, trouvait les lettres de ce jeune homme aigres et hautaines, et il en était blessé. Ce n'était pas le seul reproche qu'il eût à lui faire. Oa connaît la vanité irritable, soupçonneuse , exigeante du grand consulaire ; on sait à quel point il aimait la louange : il se l'accordait libéralement à lui-même, il l'attendait des autres , et s'ils tardaient à la lui donner , il n'avait pas honte de la réclamer. Ses amis étaient généralement complaisants pour cette naïve faiblesse, et n'attendaient pas pour le louer d'y être invités par lui. Brutus seul résistait ; il se piquait de franchise et disait sans ménagement ce qu'il avait sur le cœur. Aussi Cicéron s'est-il
» Ad AU., XV, 1, B.
plaint souvent qu'il lui marchandât les éiôges; un jour même il se fâcha sérieusement contre lui. Il s'agissait du grand consulat et de la délibération à la suite delàquelle Lenlulus et les complices de Catilina furent exécutés. Celait l'action la plus ferme de la vie de Cicéron, et il avait le droit d'en èlre fier, puisqu'il l'avait payée de l'exil. Brutus, dans le récit qu'il faisait de cette journée, diminuait au profil de Caton, son oncle, la part que Cicéion y avait prise. Il le louait seulement d'avoir puni la conjuration sans dire qu'il l'avait découverte , et se contentait de l'appeler un excellent consul. « Le maigre éloge! disait Cicéron en colère "/on le croirait d'un ennemi'. » Mais ce n'étaient là que de petits différends d'amour-propre qui pouvaient facilement se guérir; voici un. dissentiment plus grave et qui mérite qu'on s'y arrête, car il donne fort à penser sur la société romaine de cette époque.
En 702, c'est-à-dire peu de temps après qu'eut commencé sa liaison avec Brutus , Cicéron partit comme proconsul pour la Cilicie. Il n'avait pas recherché cette fonction , car il savait quelles difficultés il allait y Irouvcr. Il parlait décidé à accomplir son devoir, et il ne pouvait l'accomplir sans se mettre à la fois sur les bras les patriciens, ses protecteurs, et les chevaliers, ses protégés et ses clients. En effet, patriciens et chevaliers, d'ordinaire ennemis , s'entendaient avec nue rare concorde pour piller les provinces. Les chevaliers, iermiers de l'impôt public, n'avaient qu'une pensée : ils voulaient faire fortune en cinq ans, durée ordinaire de leur bail. Aussi réclamaient-ils sans pitié l'impôt du dixième sur les productions du sol , l'impôt du vingtième sur les marchandises, dans les ports le droit d'entrée , le droit de pâlurai^e .dans l'intérie"*" des terres , enfin tous les
« Ad Ait., XII. 21.
DRUTUS 331
tributs que Rome avail imposés aux peuples soumis. Leur avidilé ne reppeclait rien ; Tile-Live a ^lil sur eux ce mot terrible : « Parloul où pénètre un publicain, il n'y a plus de justice ni de liberté pour personne i. » Il était bien difficile aux malheureuses villes d'assouvir ces financiers intraitables ; presque partout les caisses municipales, mal administrées par des magistrats inhabiles ou pillées par des magistrats malhonnêtes, étaient vides. Cependant il fallait trouver de l'argent à tout prix. Or, à qui pouvait-on en demander , sinon aux banquiers de Rome, devenus depuis un siècle les banquiers du monde entier? C'est donc à eux qu'on s'adressait. Quelques-uns étaient assez riches pour tirer de leur fortune particulière de quoi prêter aux villes ou aux souverains étrangers, comme ce Rabirius Postumus, pour lequel Cicéron a plaidé, et qui fournil au roi d'Egypte l'argent nécessaire pour reconquérir son royaume. D'autres , pour moins s'exposer, formaient des associations financières dans lesquelles les plus illustres Romains apportaient leurs fonds. C'est ainsi que Pompée était intéressé pour une somme importante dans une de" ces sociétés en commandite qu'avait fondée Cluvius de Pouzzoles. Tous ces prêteurs , que ce fussent des particuliers ou des compagnies , des chevaliers ou des patriciens , étaient très-peu scrupuleux et n'avançaient leur argent qu'à des taux énormes , généralement à 4 ou 5 pour 100 par mois. La difficulté pour eux consistait à se faire payer. Gomme il n'y a que les gens tout à fait ruinés qui acceptent ces dures conditions, l'argent qu'on prête à de si gros intérêts est toujours compromis. Quand l'échéance arrivait, la pauvre ville était moins en état de payer que jamais : elle faisait mille chicanes , parlait de se plaindre au sénat et commençait Dar invoquer le proconsul.
* Liv. xLv, 18.
Malheureusement pour elle, le proconsul était le plus souvent un complice de ses ennemis qui prenait sa part dans leurs bénéfices. Les créanciers , qui s'étaient assuré son concours en le payant bien, n'avaient alors qu'à envoyer dans la province quelque affranchi ou quelque homme d'aiïaires qui les représentait; le proconsul mettant la puissance publique au service des intérêts particuliers , donnait à ce mandataire un litre de lieutenant , quelques soldats , des pleins pouvoirs , et si Ion n'arrivait pas vile à quelque arrangement satisfaisant, la ville insolvable subissait les horreurs d'un siège en pleine paix et d'un pillage officiel. Le proconsul qui refusait de se prêter à ces abus et qui prétendait , suivant l'expression de Cicéron, empêcher les provinces de mourir , soulevait naturellement les colores de tous ceux qui vivaient de la mort des provinces. Les chevaliers, les grands seigneurs, qui n'étaient plus rembour- -sés, devenaient ses ennemis mortels. Il lui restait, à la vérité, la reconnaissance des provinces, mais c'était bien peu de chose. On avait remarqué que, dans ces pays de l'Orient. « façonnés par une longue servitude à une dégoûtante flatterie 1, » les gouverneurs qui recevaient le plus d'hommages et auxquels on élevait le plus de statues étaient précisément ceux qui avaient le plus volé, parce qu'on les redoutait davanlage. Le prédécesseur^ de Cicéron avait tout à fait ruiné la Cilicie : aussi songeait-on à lui bàlir un temple. Voilà quelquet-unes des difficultés auxquelles s'exposait un gouverneur honnête, quand il s'en rencontrait. Cicéron s'en lira avec honneur : il y a eu rarement dans la république romaine de province aussi bien administrée que la sienne ; mais il n'en rapporta que quelque reconnaissance, peu d'argent, beaucoup d'ennemis, et il faillit s'y brouiller avec Brutus.
i Cic. ad Quint . 1. 1,
Rrutus, qui le croirait? avait la main dans ces trafics. [1 avait prêté de l'argent à Ariobarzane, roi d'Arménie , un de ces petits princes que Rome laissait vi\Te par charité, et à la ville de Salamine, dans l'île de Chypre. Au moment du départ de Cicéron , Atlicus, qui luimême, comme on sait , ne dédaignait pas ces sortes de profits, lui recommanda trcs-vivemenl ces deux affaires; mais Brutus avait mal placé ses fonds , et il ne fut pas possible à Cicéron de le taire rembourser. Ariobarzane avait beaucoup de créanciers et n'en payait aucun. & Je ne connais rien , disait Cicéron , de plus pauvre que ce roi , de plus misérable que ce royaume i. » On n'en pu! rien tirer. Quant à l'aiïaire de Salamine , elle fut tout d'abord plus grave. Crulus n'avait pas osé avouer dans le principe qu'il y fût directement intéressé, tant l'usure était énorme et les précédents scandaleux. Un certain Scaptius , ami de Brutus , avait prêté aux habitants de Salamine une forte somme à A pour iOO par mois. Comme ils ne pouvaient pas la rendre , il avait, selon l'usage , obtenu d'Appius , le prédécesseur de Cicéron, une compagnie de cavalerie , avec laquelle il avait tenu le sénat de Salamine si étroitement assiégé que cinq sénateurs étaient morts de faim. En apprenant cette conduite, Cicéron fut révolté et se hâta de rappeler ces soldats dont on avait fait un si mauvais usage. Il ne croyait encore nuire qu'à un protégé de Brutus ; mais à mesure que l'affaire prenait une plus mauvaise tournure, Brutus se découvrait davantage, afin que Cicéron mît plus de complaisance à l'arranger. Quand il vit qu'il n'y avait plus d'espoir d'être payé qu'avec de grandes réductions, il se lâcha tout à fait et se décida à faire connaître que Scaptius n'était qu'un prête- nom et qu'il était lui-même le véritable créancier des Salaminiens.
« Ad Ait., VI, 1.
L'élonneme);' qu'éprouva Cicéron , quand il l'apprit, sera partagé par tout le monde , tant l'action de Brutus semble en désaccord avec toute sa conduite. Certes son désintéressement et sa probité ne peuvent pas être mis en doute. Quelques années auparavant, Galon venait de leur rendre un éclatant hommage , lorsque , ne sachant à qui se fier, tant les hommes d'honneur étaient rares, même autour de lui, il l'avait chargé de recueillir et de porter à Rome le trésor du roi de Chypre. Soyons donc assurés que , si Brutus s'est conduit comme il l'a fait avec les Salaminiens , c'est qu'il a cru pouvoir le faire. Il a suivi l'exemple des autres , il a cédé à un préjugé qui était général autour de lui. Pour les Romains de cette époque, les provinces étaient encore des pays conquis, il y avait trop peu de temps qu'on les avait soumises pour que le souvenir de leur défaite se fût effacé. On supposait qu'elles ne l'avaient pas oublié, ce qui entraînait à se méfier d'elles ; en tout cas, on s'en souvenait, et l'on se croyait toujours armé contre elles de ce terrible droit de la guerre contre lequel personne n'a réclamé dans l'antiquité. Les biens du vaincu appartenant tous au vainqueur, loin de s'accuser de leur prendre ce qu'on leur enlevait, on croyait leur donner ce qu'on ne prenait pas, et peut-être au fond du cœur s'eslimait-on généreux de leur laisser quelque chose. Les provinces étaient donc regardées comme les domaines et les propriétés du peuple romain {prœdia , agri fructxiarii popiili Romani) , et on les traitait en conséquence. Quand on consentait à les ménager, ce n'était pas par pitié ou par affectioji pour elles, mais par prudence, et pour imiter les bons propriétaires qui se gardent bien d'épuiser leur champ en lui demandant trop à la fois. C'est là le sens des lois qui furent faites sous la république pour proléger lesprovinces ; l'humanité y avait moins de uarl que l'intcrêl bien entendu , qui , en s'im-
posant quelque relenue dans le présent , ménage l'avenir. Évidemment Brulus acceptait pleinement celte façon d'envisager les droits du vainqueur et la condition des vaincus. Nous touchons là à une des plus grandes faiblesses de cette âme honnête, mais étroite. Nourrie dans les opinions égoïstes de l'aristocralie romaine, elle n'avait pas assez d'étendue ni d'élévation pour en découvrir l'iniquité , elle y cédait sans résistance jusqu'au jour où sa douceur et son humanité naturelles reprenaient le dessus sur les souvenirs de son éducation et les traditions de son parti. La façon dont il s'est conduit dans les provinces qu'il a gouvernées montre que sa vie neXut qu'un combat entre Ihonnéteté de sa nature et ces préjugés impérieux. Après avoir ruiné les Salaminiens par ses usures, il go\iverna la Gaule cisalpine avec un désintéressement qui lui fil honneur, et tandis qu'il s'était fait détester dans l'île de Chypre , on conserva à Milan , jusque sous Auguste, le souvenir de son administration bienfaisante. Le même contraste se retrouve dans sa dernière campagne ; il pleura de douleur en voyant les habitants de Xante s'obstiner à détruire leur ville, et la veille de Philippes il promit à ses soldats le pillage de Tliessalonique et de Lacédémone. C'est la seule faute grave que Plularque trouve à reprendre dans toute sa vie ; elle était le réveil d'un préjugé obstiné auquel il ne put jamais se soustraire malgré la droiture de son âme, et qui prouve l'empire qu'exerça sur lui jusqu'à la lin celte socirlc dans laquelle la naissance lavait placé.
Cependant ce préjugé n était pas alors subi par tout le monde. Cicéron, qui, étant un homme nouveau, pouvait plus facilement se défendre de la tyrannie des traditions, avait toujours témoigné plus d'humanité pour les provinces et blâmé les profits scandaleux qu'on en tirait. Dans sa lettre à son frère, il proclamait haute-
ment ce principe *, tout à fait nouveau, qu'il ne (allait pas les gouverner dans l'intérêt exclusif du peuple romain, mais aussi dans leur intérêt à elles, et de façon à leur donner le plus de bonheur et de bien-être qu'on pouvait. C'est ce qu'il essayait de faire en Cilicie : aussi fut-il très blessé de la conduite de Brulus. Il refusa nettement de s'y associer, quoique Atticus, dont la conscience était plus commode, l'en priât avec chaleur. « Je suis fâché, lui répondit-il, de ne pouvoir plaire à Brulus, et plus encore de le trouver si différent de l'idée que je me faisais de lui 2. » — « S'il me condamne, disait-il ailleurs, je ne veu.x pas avoir de pareils amis. Au moins suis-je assuré que s,on oncle Caton ne me condamnera pas 2. »
Ces paroles étaient anières, et leur amitié aurait sans doute beaucoup souffert de ces discussions, si les graves événements qui survinrent alors ne les avaient de nouveau rapprochés. Cicéron était à peine de retour en Italie que la guerre civile, prévue depuis longtemps, éclata. Les dissentiments particuliers devaient s'effacer devaient ce grand conflit. D'ailleurs Cicéron et Brutus se trouvaient réunis alors par une communauté de sentiments singulière. Tous deux s'étaient rendus au camp de Pompée, mais tous deux l'avaient fait sans entraînement ni passion, comme un sacrifice qu'exigeait le devoir. Brutus aimait César, qui lui témoignait dans toutes les occasions une affection paternelle, et de plus il délestait Pompée. Outre que celte vanité solennelle n'était pas faite pour lui plaire, il ne lui pardonnait pas la mort de son père, tué pendant les guerres civiles de Sylla. Cependant il uublia, dans ce danger public, ses préférences et ses haines, et se rendit en Thessalie, où se trouvaient déjà les consuls et le sénat. Dans le camp de
» Ad Quint, v ♦ — ^ Ad AU., vi, 1 — ^ Ad AU., v, 21.
Pompée, nous savons qu'il se fit remarquer par son zèle i ; pourtant il s'y passait bien des choses qui devaient le blesser, et sans doute il trouvait que trop de rancunes, trop d'ambitions personnelles s'y mêlaient à la cause de la liberté , qu'il voulait seule défendre. C'est ce qui déplaisait aussi à son ami Cicéron -et à Cassius, son beau-frère, et ces deux derniers, indignés du langage de tous ces furieux qui entouraient Pompée, résolurent de ne pas poursuivre la guerre à outrance, ainsi que les autres le voulaient. « Je me souviens encore, écrivait plus tard Cicéron à Cassius, de ces entretiens familiers dans lesquels, après de longues délibérations, nous prîmes le parti d'attacher au succès d'une seule bataille, sinon la justice de la cause, au moins notre décision 2 » On ne sait si Bru lus assistait à ces entretiens de ses deux amis; ce qui est certain, c'est qu'ils se conduisirent tous les trois de la môme façon. Cicéroîi, le lendemain de Pharsale, refusa le commandement des restes de l'armée républicaine; Cassius s'empressa de livrer à César la flotte qu'il commandait ; quant à Brutus, il til son devoir en homme de cœur pendant le combat ; mais, la bataille finie, il jugea qu'il avait assez fait et vint s'offrir au vainqueur, qui l'accueillit avec joie, le prit à part, le fil parler, el parvint à en tirer quelques lumières sur la retraite de Pompée Après cet entretien, Brutus était tout gagné ; non-seulement il n'alla pas rejoindre les républicains qui combattaient en Afrique, mais il suivit César dans la conquête de l'Egypte e^ ^e l'Asie.
< Ail Atl., XI, 4. — 2 Ad fam., XV, 15-
Brulus avait Irente-sept ans à la bataille de Pharsale, C'était, pour les Romains, Tâge de l'activité politique. D'ordinaire on venait alors d'être questeur ou édile ; on entrevoyait devant soi la préture et le consulat, el l'on se faisait, en luttant vaillamment sur le forum ou dans la curie, des titres pour y arriver. Ce qu'imaginait de plus beau tout jeune homme à son entrée dans les affaires, c'était d'obtenir ces grands honneurs à l'âge où le permettaient les lois, la préture à quarante ans, le consulat à quarante-trois, et il n'y avait rien de plus honorable que dé pouvoir dire : « J'ai été préteur ou consul dès que j'ai eu le droit de l'êlre {meo anno). » Si par bonheur, pendant qu'on l'était, le sort favorisait de quelque guerre importante qui donnât l'occasion de tuer cinq mille ennemis, on obtenait le triomphe, et il ne restait plus rien à souhaiter.
Il n'est pas douteux que Brulus n'eût conçu cette espérance comme les autres, et il est certain que sa naissance et ses talents lui auraient permis de la réaliser; Pharsale renversa tous ces projets. Les honneurs ne lui étaient pas interdits, car il était l'ami de celui qui les distribuait ; mais ces honneurs n'étaient plus que de vains titres depuis qu'un homme avait pris pour lui tout le réel du pouvoir. Cet homme prétendait bien être le seul maître et il n'admettait personne â partager avec lui l'autorité. « Il n'écoule pas môme les siens, disait Cicéron, et ne prend conseil que de lui ^ » Pour les autres, la vie politique n'existait plus. Il arriva donc
1 Ad fam.,i\\ 'J.
même à ceux qu'eccupail le gouvernement nouveau de se sentir désœuvrés, surtout après les violentes agitations des années précédenles. Le dieu, suivant l'expression de Virgile, taisait des loisirs à tout le monde. Brulus employa ces loisirs à revenir aux éludes de sa jeunesse qu'il avait plutôt interrompues que délaissées. Y revenir, c'était se rapprocher plus étroitement encore de Cicéron.
Ce n'est pas qu'il l'eût oublié; pendant qu'il suivait César en Asie, il avait appris que son ami, retiré à Brindes, y soufïrait à la fois des menaces des césariens, qui ne lui pardonnaient pas d'être parti pour Pharsale, et des rancunes des pompéiens, qui lui reprochaient d'en être trop vite revenu. Entre toutes ces colères, Cicéron, qui, comme on sait, n'avait pas beaucoup d'énergie était fort abaltu. Brutus lui écrivit pour le ralTermir. « Vous avez fait des actions, lui disait-il, qui paileront de vous malgré votre silence, qui vivront après votre mort, et qui, par le salut de 1 État, si l'État est sauvé, par sa perle, s'il ne l'est pas, déposeront à jamais en laveur de votre conduite politique i. » Cicéron dit qu'en lisant cette lettre il lui sembla sortir d'une longue maladie et rouvrir les yeux à la lumière. Quand Brutus lut de retour à Rome, leurs relations se multiplièrent. En se connaissant mieux, ils s'apprécièrent davantage. Cicéron, dont l'imagination était si vive, le cœur si jeune malgré ses soixante ans. s'éprit tout à fait de Brulus. Ce commerce assidu avec un esprit si curieux, une âme si droite, ranima et rajeunit son talent. Dans les beaux ouvrages qu'il publie alors et qui se succèdent coup sur coup, son ami tient toujours une grande place. On voit que son cœur est plein de lui, il en parle le plus qu'il peut, il ne se lasse pas de le louer, il veut avant tout lui
» Cic. Bt-ut., %.
340 BBUTUS
plaiie ; on dirail qu'il ne se soucie plus que des éloges el de l'amilié de Brutus.
C'est surtout l'étude de la philosophie qui les réunit. Tous deux l'aimaient et la cultivaient depuis leur jeunesse, tous deux semblèrent l'aimer davantage et la cultiver avec plus d'ardeur quand le gouvernement d'un seul les eut éloignés des affaires publiques. Cicéron, qui ne pouvait se faire au repos, tourna toute son activité vers elle, a La Grèce vieillit, disait-il à ses amis et à ses élèves, allons lui arracher sa gloire philosophique i ; » el il se mil le premier à l'œuvre. Il làtonna d'abord quelque temps et ne trouva pas du premier coup la philosophie qui convenait à ses compatriotes. Un moment il avait été tenté de les diriger vers ces questions de métaphysique subtile qui répugnaient au bon sens pratique des Romains. Il avait traduit le Ti»?ée, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus obscur dans la philosophie de Platon; mais il s'aperçut vite qu'il se trompait, el il s'empressa de quitter cette route où il aurait marché tout seul. Dans les Tuscidanes, il revint aux questions de morale appliquée cl n'en sortit plus. Les caractères divers des passions, la nature propre de la vertu, la hiérarchie des devoirs, tous ces problèmes qu'un honnête homme se pose pendant sa vie, surtout celui devant lequel il recule souvent, mais qui revient toujours avec une obstination terrible, et trouble à certains moments les âmes les plus matérielles et les plus terrestres, l'avenir après la mort, voilà ce qu'il étudie sans tour de force dialectique, sans préjugé d'école, sans parti pris de système, et avec moins de souci d'inventer des idées nouvelles que de prendre un peu partout des principes pratiques et sensés. Tel est le caractère de la philosophie romaine, dont il faut bien se garder de médire, car son rôle a été grand dans
> Tiisn., u, 2.
le monde, et c'est par elle que la sagesse des Grecs, rendue plus solide à la fois et plus transparente, est arrivée jusqu'aux peuples de 1 Occident. Celle piiilusophie dale de Pharsale, comme l'empire, et elle doit beaucoup à la victoire de César, qui, en supprimant la vie politique, força les esprits curieux à chercher d'autres aliments à leur activité; Accueillie d'ahord avec enthousiasme par toutes les âmes souffrantes et désœuvrées, elle devint de plus en plus populaire à mesure que l'autorité des empereurs se faisait plus lourde. A celte domination absolue que le pouvoir exerçait sur les actions extérieures, on était heureux d'opposer la pleine possession de soi que donne la philosophie; s'étudier, s'enfermer en soi-même, c'était échapper par un côté à la tyrannie du maîlre, el, en cherchant à se bien connaître, on semblait agrandir le terrain où sa puissance n'avait pas d'accès. Les empereurs le comprirent bien; ils furent les mortels ennemis d'une science qui se permettait de limiter leur autorité. Avec l'histoire, qui rappelait des souvenirs fâcheux, elle leur fut bientôt suspecte; c'étaient, dit Tacite, deux noms déplaisants aux princes, ingrata principihus nomina.
Je n'ai pas à faire voir pourquoi tous les ouvrages de philosophie composés à la fin de la république ou sous l'empire ont une importance beaucoup plus grande que les livres que nous écrivons aujourd'hui sur les mêmes sujets : on l'a trop bien dit déjà pour que j'aie à y revenir '. Il est certain qu'en ce temps où la religion se bornait au culte, où ses livres ne contenaient que des recueils de formules et le détail minutieux des pratiques, el où elle ne se piquait dapprendre à ses adeptes que la science de sacrifier selon les rites, la philosophie seule
^ Voyez sur cette question l'ouvrage si intéressant da M Marllia, les Moralistes sout rEnivirc romain.
pouvait donner à toutes les âmes honnêtes et troublées, flottant sans direction et avides d'en trouver une, l'enseignement dont elles avaient besoin. Il faut donc ne pas oublier, quand on lit un livre de morale de cette époque, qu'il n'était pas seulement écrit pour les lettrés oisifs que charment les beaux discours, mais pour ceux que Lucrèce représente cherchant au hasard le chemin de la vie: il faut se dire qu'on a pratiqué ces préceptes, que ces théories sont devenues des règles de conduite, et que, pour ainsi parler, toute cette morale a vécu. Qu'on prenne par exemple la première Tusculane : Cicéron veut y prouver que la mort n'est pas un mal . Quel lieu commun en apparence, et qu'il nous est difficile de ne pas regarder tous ces beaux développements comme un exercice oratoire et une amplification d'école! Il n'en est rien cependant, et la génération pour Inquelle ils étaient écrits y trouvait autre chose. Elle les lisait à la veille des proscriptions pour retremper ses forces, et sortait de celte lecture plus ferme, plus résolue, mieux préparée à soutenir les grands malheurs qu'on prévoyait. Atticus lui-même, l'égoïste Atticus, si éloigné de risquer sa vie pour personne, y prenait une énergie inconnue. « Vous me dites, lui écrit Cicéron, que mes Tusculanes vous donnent du cœur: tant mieux. Il n'y a pas de ressource plus prompte et plus sûre contre les événements que celle que j'indique '. » Celte ressource, c'était la mort. Aussi que de gens en ont profité I Jamais on n'a vu un plus incroyable mépris de la vie, jamais la mort n'a moins fait de peur. Depuis Caton, le suicide devient une contagion, une frénésie. Les vaincus, Juba, Pétréius, Scipion, ne connaissent pas d'autre manière de se sauver du vainqueur. Latérensis se lue de regret, quand il voit son ami Lépide trahir la ré-
^ Ad Ait.,x\,2.
publique; Scapula, qui ne peul plus résister dans Cordoue, iait construire un bûcher et se brûle vivanl; lorsque Décimus Brutus, fugitif, hésite à choisir ce remède héroïque, Blasius, son ami, se tue devant lui, pour lui donner l'exemple. A Philippes, c'est un véritable délire. Ceux mêmes qui pouvaient se sauver ne cherchent pas à survivre à leur défaite. Quinlilius Varus se revêt des ornements de sa dignité et se fait tuer par un esclave; Labéon creuse lui-même sa fosse et se tue sur le bord; le jeune Gaton, de peur d'être épargné, jette son casque et crie son nom; Cassius est impatient et se tue trop tôt; Brutus clôt la liste par un suicide étonnant de calme et de dignité. Quel étrange et effrayant commentaire des Tiisculanes, et comme cette vérité générale, ainsi pratiquée par tant de gens de cœur, cesse d'être un lieu commun 1
C'est avec le même esprit qu'il faut étudier les trop courts fragments qui restent des ouvrages philosophiques de Brutus. Toutes les pensées générales qu'on y trouve ne paraîtront plus insignifiantes et vagues quand on songera que celui qui les a formulées a prétendu aussi les mettre en pratique dans sa vie. Le plus célèbre de tous ces écrits de Brutus, le traité de la Vertu, était adressé à Cicéron et digne de tous les deux. C'était un bel ouvrage qui plaisait surtout parce qu'on sentait que l'écrivain était bien convaincu de tout ce qu'il disait i. II nous en reste un passage important conservé par Sénèque. Dans ce passage, Brutus raconte qu'il vient de voir à Milylène M. Marcellus, celui auquel César pardonna plus tard à la prière de Cicéron. Il l'a trouvé tout occupé d'études sérieuses, oubliant sans peine Bome et ses plaisirs, et goûtant dans ce silence et ce repos un bonheur qu'il n'avait jamais connu. « Quand il fallut le
»Quiui.,x,l.
quiUer, dit-il, et que je vis que je m'en allais saiis lui, il me sembla que c'élait moi qui parlais pour l'exil^ ei non pas Marcellus qui y restait '. » De cet exemple il conclut qu'il ne faut pas se plaindre d'être exilé, puisqu'on peut emporter avec soi toule sa vertu. La morale du livre était que pour vivre heureux on n'a besoin que de soi. C'est encore un lieu commun, si l'on veut; mais, en essayant de conformer sa vie entière à cette maxime, Brutus en avait fait une vérité vivante. Ce n'était pas une thèse de philosophie qu'il développait, mais une règle de coniluile qu'il proposait aux autres et qu'il avait prise pour lui. Il s'était accoutumé de bonne heure à se renlermer en lui-même et à y placer ses plaisirs et ses peines. De là vint cette liberté d'esprit qu il gardait dans les aflaires les plus graves, ce dédain des choses extérieures que tous les contemporains ont remarqué, et la facilité qu'il avait à s'en détacher. La veille de Pharsale, tandis que tout le monde était inquiet et soucieux, il lisait tranquillement Polybe et prenait des notes e,n attendant le moment du combat. Après les ides de mars, au milieu des émotions et des frayeurs de ses amis, lui seul conservait une sérénité éternelle qui impatientait un peu Cicéron. Chassé de Rome, menacé par les vétérans de César, il se consolait de tout en disant : « D n'y a rien de mieux que de s'enfermer dans le souvenir de ses bonnes actions et de ne pas s'occuper des événements ni des hommes 2. y, Cette facilité à s'abstraire des choses extérieures et à vivre en soi-même est certainement une qualité précieuse pour un homme de réflexion et d'étude : c'est l'idéal que se propose un philosophe; mais n'est-elle pas un danger, une faute chez un homme d'action et un politique? Convient-il de se détacher de l'opinion des autres quand le succès des
* Sen., Coiis. ad IIclu., 9. — * Epist. Brut., i , 10.
choses qu'on entreprend dépend deropinioii? Sous prétexte d'écouler sa conscience el de la suivre résolument, doit-on ne tenir aucun compte des circonstances et s'engager au hasard dans des aventures sans résultat? Enfin, en voulant se tenir en dehors de la foule, et se préserver absolument de ses passions, ne risque-t-on pas de perdre le lien qui attache à elle el de devenir incapable de la conduire? Appien, dans le récit qu'il fait de la dernière campagne de l'armée républicaine, raconte que Brulus était toujours maître de lui, et qu'il se tenait presque en dehors des graves affaires qui se débattaient. Il aimait à causer el à lire; il visitait en curieux les lieux qu'on traversait cl faisait parler les gens du pays : c'était un philosophe au milieu des camps. Cassius au contraire, uniquement occupé de la guerre, ne se laissant jamais détourner ailleurs, et pour ainsi dire tendu tout entier' vers ce but, ressemblait à un gladiateur qui combat ^ Je soupçonne que Brulus devait un peu dédaigner cette fiévreuse activité toute renfermée dans des soins vulgaires, el que ce rôle de gladiateur le faisait sourire. Il avait tort : c'est an gladiateur qu'appartient le succès dans les choses humaines, et l'on n'y réussit qu'en y mettant son âme tout entière. Quant à ces spéculatifs renfermés en eux même-, qui veulent se tenir en ('ehors et au dessus des passions du jour, ils étonnent la foule cl ne l'entraînent pas; ils peuvent être des sages, ils font de mauvais chefs de parti.
Du reste, il est bien possible que Brulus, livré à luimême, n'aurait pas eu la pensée de devenir un chef de parti. Il n'était pas hostile au pouvoir nouveau, el César n'avait négligé aucune occasion de se l'attacher en lui accordant la grâce des pompéiens les plus compromis. De retour à Rome, il lui confia le gouvernement d'une
' App., De bell. civ., iv, 133.
des plus belles provinces de l'empire, la Gaule cisalpine. Vers le même temps, on apprit la défaite de l'armée républicaine à Thapsus et la mort de Caton. Brulus en Cut sans doule fort attristé. Il écrivit lui-même et fit composer par Cicéron l'éloge de son oncle ; mais on sait par Plularque qu'il le blâmait de s'être touslrail à la clémence de César. Quand Marcellus, qui venait d'obtenir son pardon, fut assassiné près d'Athènes, quelques personnes affectèrent de croire et de dire que César pouvait bien être complice de ce crime. Brutus s'empressa d'écrire, avec une chaleur qui surprit Cicéron, pour le disculper. Il était donc alors tout à fait sous le charme de César. Ajoutons qu'il avait pris dans le camp de Pompée l'horreur des guerres civiles. Elles lui avaient enlevé quelques-uns de ses amis les plus chers, par exemple Torqualus et Triarius, deux jeunes gens de grand avenir dont il regretta amèrement la perte. En songeant aux désordres qu'elles avaient causés, aux victimes qu'elles avaient faites, il disait sans doule avec le philosophe Favonius, son ami : « Il vaut encore mieux souiïrir un pouvoir arbitraire que de ranimer des guerres impies '. » Gomment donc s'est-il laissé entraîner à les recommencer '? Par quelle conspiration savante ses amis sont-ils parvenus à vaincre ses répugnances, à l'armer contre un homme qu'il aimait, à l'engager dans une entreprise qui devait bouleverser le monde? C'est ce qui mérite d'être raconté, et les lettres de Cicéron permettent de l'entrevoir.
> Plut., Brut ,t?- ,
Depuis Pliarsalo, les mécontents ne manquaient pas. Celte grande aristocratie, qui avait si longtemps gouverné le monde, ne pouvait pas se tenir pour battue après une seule défaite. Il était d'autant plus naturel qu'elle voulût tenter un dernier effort qu'elle sentait bien que la première fois elle n'avait pas combattu dans de bonnes conditions, et qu'en liant sa cause à celle de Pompée, elle s'était placée sur un mauvais terrain. Pompée n'inspirait guère plus de confiance à la liberté que César. On savait qu'il avait du goût pour les pouvoirs extraordinaires, et qu'il aimait à concentrer dans ses mains toute l'autorité publique. Au commencement de la guerre civile, il avait repoussé avec tant debauleut les propositions les'plus justes et mis tant d'ardeur à précipiter la crise, qu'il semblait plutôt vouloir se débarrasser d'un rival qui le gênait que venir au secours de la république menacée. Cicéron, son ami, nous dit que lorsqu'on voyait dans son camp l'insolence de son entourage et son obstination à ne vouloir prendre l'avis de personne, on soupçonnait que celui qui avant la bataille accueillait si mal les conseils serait un maître après la victoire. Voilà pourquoi tant d'honnêtes gens, et Cicéron le premier, avaient hésité si longtemps à se déclarer pour lui ; voilà surtout pourquoi des hommes intrépides, comme Brutus, s'étaient tant pressés de poser les armes après la première défaite. Il faut ajouter que, si l'on n'était pas parfaitement rassuré sur les intentions de Pompée, il était possible aussi de se méprendre sur les projets de César. 11 voulait le pouvoir, personne ne l'ignorait ; mais quelle sorte de pouvoir ? Était-ce seule-
ment une de ces dictalures temporaires, nécessaires dans les Etals libres après une époque d'anarchie, qui suspendent la liberté, mais ne raiiéanlissenl pas? S'agissaitil de recommencer Marins et Sylla, auxquels laré[iublique avait survécu ? A la rigueur, on pouvait le croire, et rien n'empêche de supposer que plusieurs des officiers de César, ceux surtout qui, détrompés plus lard, conspirèrent contre lui, ne l'aient alors pensé.
Mais après Pharsale il n'y avait plus moyen de conserver cette illusion. Ce n'était pas une autorité d'exception que César demandait, c'était un gouvernement nouveau qu'il prétendait fonder. Ne lui avait-on pas entendu dire que lu république était un mot vide de sens et que Sylla n'était {ju'un sot d'avoir abdiqué la dictature ? Ses mesures pour régler à son profit l'exercice du suffrage populaire, la désignation qu'il avait faite d'avance des consuls et des préleurs pour plusieurs années de suite, le trésor public et l'administration des revenus de l'État livrés à ses affranchis et à ses esclaves, toutes les dignités réunies sur sa tête, la censure sous le nom de préfecture des moeurs, la dictature perpétuelle qui ne l'empêche pas de se faire nommer consul tous les ans, tout enfin dans ses lois et dans sa conduite indiquait une sorte de prise de possession définitive du pouvoir. Loin de prendre aucun de ces ménagements qu'employa plus tard Auguste pour dissimuler l'étendue de son autorité, il semblait l'étaler avec complaisance, et sans se Soucier des ennemis que sa franchise pouvait lui faire. Au contraire, par une sorte de sceplicisn^e ironique et d'impertinence hardie qui sentait son grand seigneur, il aimait à choquer les partisan? fanatiques des anciens usages. Il souriait de voir pontifes et augures effarés quand il osait nier les dieux en plein sénat, et c'était son amusement de déconcerter ces vieillards formalistes, gardiens superstitieux des anciennes pratiques. De plus, comme il était homme de
plaisir avant tout, il n'ainiail pas seulement le pouvoir pour l'exercer, mais pour en jouir ; il ne se contentait pas du solide de l'aulorilé souveraine, il en voulait aussi les dehors, l'éclat qui l'enloure, les hommages qu'elle exige, la pompe qui la relève, et même le nom qui la désigne. Ce litre de roi qu'il souhaitait avec ardeur, il n'ignorait pas à quel point il effrayait les Romains : mais sa hardiesse se faisait un plaisir de braver de vieux préjugés, en même temps que sa franchise trouvait sans doute plus loyal de donner au pouvoir qu'il exerçait son noiiî véritable. Cette conduite de César eut pour résultat de dissiper toutes les obscurités. Grâce à elle, il n'y avait plus d'illusion ni de malentendu possibles. La question se trouvait posée, non pas entre deux ambitions rivales, comme au temps de Pharsale, mais entre deux gouvernements contraires. Les opinions, comme il arrive, se précisèrent l'une par l'autre, et la prétention, qu'avouait hautement t^ésar, de fonder une monarchie amena la création d'un grand parti républicain.
Comment, dans ce parti, les plus hardis, les plus violents eurent-ils l'idée de s'unir et de s'organiser ? De quelle manière arriva-t-on, de" confidence en confidence, à former un complot contre la vie du dictateur ? C'est ce , qu'il est impossible de bien savoir. 11 semble seulement que la première idée du complot ait été conçue à la fois dans deux camps tout à fait opposés, parmi les vaincus de Pharsale, et, ce qui est plus surprenant, parmi les généraux mêmes de César. Ces deux conspirations étaient probablement distinctes à l'origine, et chacune agissait pour son compte : tandis que Cassius avait songé à tuer César sur les bords du Cydnus, Trébonius avait été sur le point de l'assassiner à Narhonne. Elles finirent plus tard, on ne sait comment, par se rejoindre.
Tout parti commence par se chercher un chef. Si l'on
avait voulu conlinuer les traditions de la guerre précédente, ce chef était tout trouve : il restait un fils de Pompée, Sexlus, échappé par miracle de Pharsale et de Munda, et qui avait survécu à tous les siens. Vaincu, mais non découragé, il errait dans les montagnes ou le long des rivages, lour à tour partisan habile, pirate audacieux, et les pompéiens obstinés se réunissaient autour de lui, mais on ne voulait plus être pompéien. On souhaitait avoir pour chef quelqu'un qui ne fût pas seulement un nom, mais un principe, qui représentât la république et la liberié sans arrière-pensée personnelle. Il fallait que, par sa vie, ses mœurs, son caractère, il fût en opposition complète avec le gouvernement qu'on allait attaquer. On le voulait honnête parce que le pouvoir était corrompu, désintéressé pour prolesler contre ces convoitises insatiables qui entouraient César, déjà illustre, afin que les éléments divers dont se composait le parti fléchissent sous lui, /eune pourtant, car on avait besoin d'un coup de main. Or, il n'y avait qu'un seul homme qui réunît toutes ces qualités : c'était Brutus. Aussi tout le monde avait- il les yeux sur lui. La voix publique le désignait comme le chef du parti républicain alors môme fiu'il était encore l'ami de César. Quand les premiers conjurés allaient de tous côtés cherchant des complices, on leur faisait toujours la même réponse : « i\ous en serons, si Brutus nous conduit. » César luimême, malgré sa confiance et son amitié, semblait quehiuefois pressentir d'où lui viendrait le danger. Un jour qu'on lui faisait peur du mécontentement et des menaces d'Antoine et de Dolabella : « Non, répondit-il, ce ne sont pas ces débauchés qui sont à craindre; ce sont les maigres et les pâles. » Il voulait surtout désigner Brutus.
A celle pression de l'opinion publique, qui disposait de Brutus, et l'engageait sans son aveu, il fallait bien
ajouter des excitations plus précises pour le décider; elles lui vinrent de tous les côtés. Je n'ai pas besoin de rappeler ces billets qu'il trouvait sur son tribunal, ces inscriptions qu'on plaçait au bas de la statue de son aïeul ', et toutes ces manœuvres bai)iles que Plutarque a si bien racontées. Mais personne n'a mieux servi les desseins de ceux qui voulaient faire de Brulus un conspirateur que Cicéron, qui pourtant ne les connaissait pas. Ses lettres nous montrent dans quelle disposition d'esprit il était alors. Le dépit, la colère, le regret de la liberté perdue y éclatent avec une singulière vivacité. «: J'ai bonté d'être esclave 2, » écrit-il un jour à Cassius sans se douter qu'à ce moment même Cassius cherchait dans l'ombre les moyens de ne plus l'être. Il était impossible que ces sentiments ne se fissent pas jour dans les livres qu'il publiait alors. Nous les y retrouvons aujourd'hui que nous les lisons de sang-froid ; à plus forte raison les devait-on voir quand ces livres étaient commentés par la haine et lus avec des yeux que la passion rendait pénétrants. Que d'épigrammes y étaient saisies qui nous échappent! Que de mots piquants et amers, inaperçus aujourd hui, étaient alors applaudis au passage et répétés malignement dans ces entretiens où l'on déchirait le maître et ses amis! C'était là ce que Cicéron appelle spirituellement « les morsures de la liberté, qui ne déchire jamais mieux que lorsqu'on l'a quelque temps muselée ^. » Avec un peu de complaisance, on trouvait
^ Ceux qui employaient ces manœuvres savaient bien qu'ils prenaient Brutus par son endroit le plus sensible. Sa descendance de celui qui chassa les rois était Irès-contestée. Plus on la regardait comme douteuse, plus il tenait à l'établir. Lui dire : « Non, tu n'es pas Brutus, » c'était le mettre en demeure ou en tentation de prouver son origine par ses actions.
* AU fam., XV, 18. — » De Of/ic, 11, 7.
302 DRUTUS
partout des allusions. Si l'auteur parlait avec tant d'admiration de l'antique éloquence, c'est qu'il voulait faire honte de ce forum désert et de ce sénat muet ; les souvenirs du régime ancien n'étaient rappelés que pour attaquer le nouveau, et l'éloge des morts devenait h satire des vivants. Ciréron comprenait bien toute la portée de ses livres quand il en disait plus tard : « Ils furent pour moi comme un sénat, comme une tribune d'où je pouvais parler K » Rien n'a [)lus servi à irriter l'opinion publique, à jeter dans les âmes le regret du passé et le dégoût du présent, à préparer enfin les événements qui allaient suivre.
Brutus, en lisant les écrits de Cicéron, devait cire plus ému qu'aucun autre ; c'est à lui qu'ils étaient dédiés, c'est pour lui qu'ils étaient faits. Quoique destinés à agir sur le public entier, ils contenaient des parties qui s'adressaient plus directement à lui. Cicéron ne cherchait pas seulement à réveiller ses sentiments patriotiques, il lui rappelait les souveiiirs et les espérances de sa jeunesse. Avec une habileté perfide, il intéressait même sa vanité à la restauration de l'ancien gouvernement en montrant quelle place il aurait pu s'y faire. (c Brutus, lui disait- il, je sens ma douleur se ranimer en jetant les yeux sur vous et en pensant que, lorsque votre jeunesse s'élançait avec impétuosité vers la gloire, vous avez été arrêté tout à coup par la malheureuse destinée de la république. Voilà le sujet de ma douleur, voilà la cause de mes soucis et de ceux d'Atticus, qui partage mon estime et mon affection pour vous. Vous êtes l'objet de tout notre intérêt, nous désirons que vous recueilliez les fruits de votre vertu ; nous faisons des vœux pour que l'état de la république vous permette un jour de faire revivre et d'augmenter encore la gloire des
* De Divin, ii. 2.
deux inuslres maisons que vous représenlez. Vous deviez êlre le maître au forum, y régner sans rival ; aussi sommes-nous doublement affligés que la république soit perdue pour vous, et vous pour la république K )) De semblables regrets exprimés de celte façon, et dans lesquels l'intérêt privé se mêlait à l'intérêt public^ étaient bien faits pour troubler Brutus. Antoine n'avait pas tout à fait tort quand il accusait Cicéron d'avoir été complice de la mort de César. S'il n'a pas frappé lui-même, il a armé les bras qui frappèrent, et les conjurés n'étaient que justes lorsqu'au sortir du sénat, après les ides de mars, ils appelaient Cicéron en agitant leurs épées sanglantes.
A ces excitations qui venaient du dehors s'en joignirent d'autres, plus puissantes encore, que Brutus trouvait dans sa maison. Sa mère s'était toujours servi de l'empire qu'elle avait sur lui pour le rapprocher de César ; mais justement à cette heure critique l'empire de Servilie fut amoindri par le mariage de Brutus avec sa cousine Porcia. Fille de Caton, veuve de Bibulus, Porcia apportait dans sa nouvelle maison toutes les passions de son père et de son premier inari, et surtout la haine de César, qui avait causé tous ses malheurs. A peine y étaitelle entrée que des dissentiments éclatèrent entre elle et sa belle-mère. Cicéron, qui nous les apprend, n'en dit pas le Kotif ; mais il n'est pas téméraire de supposer que ces deux femmes se disputaient l'aûection de Brutus, et qu'elles voulaient le dominer pour l'entraîner dans ùcs directions dilTérentes. L'influence de Servilie perdit sans doute quelque chose dans ces discussions domesriques, et sa voix , combattue par les conseils d'une épouse nouvelle et chérie, n'eut plus la même autorité quand elle parlait pour César.
' Urul. bl.
<-n.tiioK 23
3o/< BROTUS
Ainsi tout se réunissait pour entraîner Brutus. Qu'on se figure cet homme laible et timoré attaque de tant de côtés à la tois, par les excitations de l'opinion publique, par les souvenirs du passé , par les traditions de sa famille et le nom même qu'il portait, par ces reproches secrets placés sous sa main, semés sous ses pas, qui venaient à chaque moment Irapper ses yeux inattentifs, murmurer à son oreille distraite , retrouvant ensuite chez lui les mêmes souvenirs et les mêmes reproches sous la forme de douleurs légitimes et de regrets touchants. Ne devait-il pas finir par céder à cet assaut de tous les jours ? Cependant il est probable qu'il a résisté avant de se rendre, il a livré Je violents combats pendant ces nuits sans sommeil dont parle Plutarque ; mais comme ces luttes intérieures ne pouvaient pas avoir de confidents, elles n'ont pas laissé de trace chez les historiens. Tout ce qu'on peut faire, si l'on lient à les connaître, c'est d'essayer d'en retrouver comme un souvenir loinlairi dans les lettres que Brutus écrivit plus tard, et que nous avons conservées. On y voit par exemple qu'il revient à deux reprises sur cette même pensée : « Nos ancêtres cro aient que nous ne devons pas souffrir un tyran, fùt-il notre père *... Avoir plus d'autorité que les lois et le sénat, c'est un droit que je n'accorderais pas à mon père lui-même 2. » N'est-ce pas la réponse qu'il se faisait toutes les fois qu'il se sentait troublé par le souvenir de l'alTection paternelle de César, lorsqu'il songeait que cet homme contre lequel il allait s'armer l'appelait son enfant ? Quant aux faveurs qu'il en avait reçues ou o^u'il pouvait en attendre, elles auraient pu en désarmer un autre, mais lui s'aff'ermissait et se raidissait contre elles. « Tl n'y a pas, disait-il, d'esclavage assez avantageux pour me faire quitter le
t Epist. Brut., l, 17. - « Epiai. Br::l., l, IG.
dessein d'être libre *. » C'est par là qu'il se défendait contre les amis du dictateur, peul-êire contre sa mère, quand elle lui munirait, pour l'éblouir, que, s'il voulait souiïrir la royaulé de César, il pouvait espérer de la partager. Ce n'est pas lui qui aurait jamais consenti à payer de sa liberté le droit de domiuer sur les autres; le marché lui aurait paru désavantageux. « Il vaut mieux, a-t-il écrit quelque part, ne commauder à personne que d'être resclavc de quelcju'un. On peut vivre sans commander, et il n'y a pas de raison de vivre quand on est esclave 2. »
Au milieu de toutes ces anxiétés qu'on ne pouvait pas connaître, il se passa un fait qui surprit beaucoup le public, et que les lettres do Cicéron racontent sans l'expliquer. Quand on apprit que César, vainqueur des fils de Pompée, revenait à Rome, Brutus mit à se porter à sa rencontre un empressement que tout le monde remarqua et que beaucoup de gens blâmèrent. Quel était donc son desseùn ? Quelques mots de Cicéron, auxquels on n'a pas fait assez d'attention, permettent de le deviner. Au moment de prendre une résolulion suprême, Brutus voulait tenter sur l'esprit de César un dernier effort et essayer une dernière fois de le rapprocher de la république. Il affecta de louer devant lui les gens du parti vaincu, surtout Cicéron, dans l'espérance qu'ils pourraient être rappelés aux alîaires César écouta ces éloges avec bienveillance, accueillit bien Brutus, et ne le découragea pas trop. Celui-ci, trop facilement confiant, s'empressa de retourner à Rome et d'annoncer à tout le monde que César revenait aux honnêtes gens. Il alla jusqu'à conseiller à Cicéron d'adresser au dictateur une lettre politique qui conthit de bons conseils et quelques avances ; mais Cicéron ne partageait pas les espé-
i Epist. Brut., i, 17. — 2 Quint., ix, 3.
rances de son ami, el après quelques hésitations il refusa d'écrire. Du reste, les illusions de Brutus ne furent pas longues. Antoine l'avait devancé auprès de César. Antoine, qui par ses folies venait de troubler la tranquillité de Rome, avait beaucoup à se faire pardonner; mais il savait bien le moyen d'y parvenir. Pendant que Brutus essayait de rapprocher César des républicains el croyait y avoir réussi, Antoine, pour fléchir son maître, flattait ses désirs les plus chers, et sans doute faisait luire à ses yeux cette couronne tant convoitée. La scène des lupercales fit voir clairement qu'Antoine i'avait emporté, et il ne fut plus possible à Brutus de douter des intentions de César. A la vérité, le plan d'Antoine ne réussit pas celle fois : les cris de la foule, l'opposition de deux tribuns, forcèrent César à refuser le diadème qu'on lui oftrait; mais on savait bien que cet échec ne l'avait pas découragé. L'occasion n'était que remise el allait se représenter. A propos de la guerre contre les Parihes, m devait apporter au sénat un vieil oracle sibyllin qui lisait que les Parthes ne seraient vaincus que par un roi, el demander ce titre pour César. Or, il y avait dans le sénat trop d'étrangers el trop de lâches pour que la réponse lût douteuse. C'est le moment que choisit Cassius pour révéler à Biulus la conjuration qui se tramait el l'en faire le chef.
Cassius, dont le nom devient, à partir de ce moment inséparable de celui de Brutus, formait avec lui un contraste complet. Il avait gagné une grande réputation militaire en sauvant les débris de l'armée de Crassus et en chassant les Parthes de la Syrie ; mais en môme temps on l'accusait d'être ami du plaisir, épicurien de doctrine et de conduite, avide de pouvoir, et peu scrupuleux sur les moyens de l'acquérir Comme presque tous les proconsuls, il avait pillé la province qu'il gouvernait ; on disait que la Syrie ne s'était guère bien trouvée d'avoir été
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gauvéc par lui, et qu'e'le aurait presque autant aimé passer par les mains des Parlhes. Cassius était amer dans ses railleries, inégal, emporté, quelquefois cruel i, et l'on comprend qu'un assassinat ne lui ait pas répugné ; mais d'où lui vint la pensée de tuer César? Plutarque dit que c'est du dépit de n'avoir pas obtenu la préture urbaine que ia faveur du dictateur avait accordée à Brulus, cl rien n'empêche en effet de croire que des ressentiments personnels aient aigri cette âme violente. Pourtant, si Cassius n'avait eu que cet outrage à venger, il n'est pas probable qu'il se fût entendu avec celui qui en avait été le complice et qui en avait profilé. Il avait bien d'autres motifs de haïr César. Aristocrate de nais sance et de passion, il portait dans son cœur toutes les haines de l'aristocratie vaincue; il lui fallait une sanglante revanche de la défaite des siens, et le pardon de César n'avait pas éteint celte colère que soulevait en lui le ^nectacle de sa caste opprimée. Ainsi, tandis queBrutus cherctiait à être l'homme d'un principe, Cassius était ouvertement l'homme d'un parti. Il paraît qu'il eut de bonne heure la pensée de venger Pharsale par un assassinat. Du moins Cicéron dit que, quelques mois à peine après qu'il eut obtenu son pardon, il attendait César sur une des rives du Cydnus pour I3 tuer, et que César ne fut sauvé que par le hasard qui le fit aborder sur l'autre rive. A Rome, malgré les faveurs dont il "tait l'objet, il reprit son dessein. C'est lui qui noua la conjuration, alla trouver les mécontents, les réunit dans des conférences secrètes, et comme il vit que tous demandaient d'avoir Brutus pour chef, c'est lui aussi qui se chargea de lui parler.
1 II faut cependant remarquer qu'il y a plusieurs lettres de Cassius dans la correspondance de Cicéron et que quelques-unes sont spirituelles et fort gaies. On y trouve mênne des calembours. {Ad fam., xv, 19.)
Ils étaient encore brouillés à la suite de leur rivalité pour lu préture urbaine. Cassius mit de côté tous ses ressentiments et alla trouver son beau -frère. « Il le prit par la main, raconte Appien, cl lui dit : Que ferons-nous si les flatteurs de César proposent de le faire roi ? Brutus répondit qu'il comptait ne pas aller au sénat. — Mais quoi? reprit Cassius. Si nous y sommes appelés en notre qualité de préleurs, que faud'a-t-il donc faire? — Je défendrai la république, dit l'aulre, jusqu'à la mort. — Ne veux-tu donc [)as, répondit Cassius en l'embrassanl, prendre quelques-uns des sénateurs pour complices de tes desseins? Penses tu que ce sont des misérables et des mercenaires ou les premiers citoyens de Rome qui placent sur ton tribunal les inscriptions que lu y trouves? On attend des autres préteurs des jeux, des courses ou des chasses ; ce qu'on réclame de toi, c'esl que Ui rendes à Rome sa liberté, comme l'ont fait les ancêtres'. » Ces paroles achevèrent d'entraîner une âme que tant de sollicitations secrètes ou publiques avaient depuis longtemps ébranlée. Hésitante encore, mais déjà presque gagnée, elle n'attendait plus pour se renelre que de se trouver en présence d'une résolution bien arrêtée.
La conjuration avait enfin son chef. Il n'y avait plus de raison d'hésiler ni d'allendre. Pour éviter les indiscrétions ou les faiblesses, il fallait se hâter d'agir. C'est peu de temps après la fête des lupercales, célébrée le 15 de février, que Cassius avait tout révélé à Brutus, et moins d'un mois après, le 15 de mars, César était frappé dans la curie de Pompée.
' De Bell, ciu., u, tl3. — Plutarque racoiUe la même chose et presque dans les mêmes termes.
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Brutus fut bien réellement le chef de la conjuration, quoiqu'il n'en ait pas eu la première pensée. Cassius, qui l'avait formée, aurait pu seul lui disputer le droit de ia diriger. Peut-être en eut il un moment l'intention. Nous voyons qu'il proposa d'abord un plan de conduite où se retrouve toute la violence de son caractère. Il voulait qu'on tuât avec César ses principaux amis, et surtout Antoine. Brutus s'y refusa, et les autres conjurés furent de son opinion. Cassius lui-même finit par se rendre, car il faut remarquer que, quoique impérieux et hautain, il subissait, lui aussi, l'ascendant de Brutus. Il essaya plusieurs fois de s'y soustraire ; mais, apn s beaucoup d'emportements et de menaces, i}se sentait vaincu par la froide raison de son ami : c'est donc Brutus qui a vraiment conduit toute l'entreprise.
On le voit bien, et dans la manière dont elle fut conçue et exécutée on retrouve tout à fait son caractère et son tour d'esprit. Nous ne sommes pas ici devant une conjuration ordinaire ; nous n'avons pas aflaire à des conspirateurs de métier, à des gens de violence et de coups de main. Ce ne sont pas non plus des ambitieux vulgaires qui convoitent la fortune ou les honneurs d'un autre, ni même des furieux que des haines politiques égarent jusqu'à la frénésie. Ces sentiments sans doute se trouvaient dans le cœur de beaucoup de conjurés, les historiens le disent; mais Brutus les a forcés à se cacher. Il a tenu à accomplir son action avec [une sorte de dignité tranquille. C'est au système seul qu'il en veuf ; quant à Thomme, il semble qu'aucune haine ne l'animo contre lui. Après l'avoir frappé, il ne l'outrage pas ; il
permet, malgré beaucoup de réclamations, qu'on lui Tasse des funérailles et qu'on lise son testament au peuple. Ce qui le préoccupe avant tout, c'est de ne point paraître travailler pour lui ni pour les siens, et d'éviter tout soupçon d'ambition personnelle ou d'intérêt de parti. Telle fut cette conspiration, à laquelle prirent part des gens de caractère très-divers, mais qui est tout empreinte de l'esprit même de Brutus. Son influence n'esf pas moins sensible sur les événements qui la suivirent Il n'agissait point au basard, quoique Cicéron l'en ait accusé et que tout le monde le répète; il s'était fait d'avance une règle de conduite pour l'avenir, il avait un plan bien arrêté. Malbeureuscmenf il se trouva que ce plan, conçu dans des réflexions solitaires, loin du commerce et de la connaissance des bommes, ne pouvait pas être appliqué. C'était l'œuvi'e d'un logicien qui raisonne, qui prétend se conduire au milieu d'une révolution comme en des temps réguliers et veut introduire le respect étroit de la légalité jusque dans une œuvre de violence. Il reconnut qu'il s'était trompé, et il lui fallut renoncer successivement à tous ses scrupules; mais, comme il n'avait pas la souplesse du politique qui sait se plier aux nécessités, il céda trop tard, de mauvaise grâce, el en se retournant toujours avec regret vers ces beaux projets qu'il était forcé d'abandonner. C'est de là que vinrent ses hésitations et ses incobérences. On a dit qu'il avait écboué pour n'avoir pas eu d'avance un plan précis; je crois au contraire qu'il n'a pas réussi pour avoir voulu être trop fidèle, malgré les leçons que lui donnaient les événements, au plan cbimérique qu'il avait conçu. Il suffira d'un récit rapide des faits pour montrer que ce fut là ce qui causa sa perte avec celle de son parti, et rendit inutile le sang versé'.
Après la mort de César, les conjurés sortirent du sénat en agitant leurs épées et en appelant le peuple. Le
oenple les écoula avec surprise, sans trop de colère, mais sans aucune sympathie. Se voyant seuls, ils montèrent au Capitule, où Ton pouvait se défendre, et s'y enfermèrent sous la garde de quelques gladiateurs. Ils n'y furent rejoints que par ces amis douteux que trouvent toujours les partis quand ils paraissent réussir. Si l'on avait eu peu d'empressement à les suivre, on avait encore moins d'envie do les attaquer. Les partisans de César étaient épouvantés. Antoine avait jeté ses vêtements de consul et s'était caché. Dolabella affectait de senibler joyeux et laissait entendre qu'il était aussi des conjurés. Beaucoup quittaient Rome à la hâte et fuyaient dans les campagnes. Pourtant, lorsqu'on vit que tout restait dans l'ordre et que les conjurés se contentaient de faire des harangues au Capitole, le cœur revint aux plus effrayés. L'épouvante qu'avait causée cette action liardie fit place à la surprise d'une si étrange inaction. Le lendemain, Antoine avait rcprfs ses vêtements consulaires, rassemblé ses amis, retrouvé son audace, et il falkiit compter avec lui.
a Ils ont agi, disait Cicéron, avec un courage d'homme et une prudence d'enfant; animo virili , consilio puerili 1. » Il est certain qu'ils semblaient n'avoir rien préparé, rien prévu. Le soir des ides de mars, ils attendaient les événements sans avoir rien fait pour les diriger. Était-ce, comme on l'a dit, imprévoyance et légèreté? Non, c'était système et parti pris. Brutus ne s'était associé avec les autres que pour délivrer la république de l'homme qui entravait le jeu régulier des institutions. Lui mort, le peuple reprenait ses droits et redevenait libre d'en user. On aurait paru travailler pour soi en gardant, même un jour, cette autorité qu'on arrachait à César. Or, préparer d'avance des décrets ou
» Ad A(t., XV, 4.
des lois, s'entendre pour régler l'avenir, aviser aux moyens de donner aux affaires la direclion qu'on voulait, n'était-ce pas en quelque sorte prendre pour soi le rôle de la république entière? Et qu'avait fait de plus César? Ainsi, sous peine de paraître l'imiter et n'avoir agi que par une rivalité d'ambition, les conjurés devaient abdiquer une fois le grand coup frappé. Voilà comment je pense qu'il faut s'expliquer leur conduite. C'est par une étrange préoccupation de désintéressement et de léga lité qu'ils restèrent volontairement désarmés. Ils mirent une sorte de gloire à ne s^entendre que pour tuer César. Cet acte accompli , ils devaient rendre au peuple la direclion de ses affaires et le choix de son gouvernement, le laissant libre de témoigner sa reconnaissance à ceux qui l'avaient délivré, ou, s'il le voulait, de les payer par l'oubli.
C'est là que commençait l'illusion : ils crurent qu'entre le peuple et la liberté il n'y avait que César , et qu'une fois que César n'existerait plus, la liberlé allait tout naturellement renaître; mais le jour où ils appelèrent les citoyens à reprendre leurs droits, personne ne répondit, et personne ne pouvait répondre, car il n'y avait plus de citoyens. « Depuis bien longtemps, dit Appien à cette occasion, le peuple romain n'était plus qu'un mélange de toutes les nations. Les affranchis étaient confondus avec les citoyens, l'esclave n'avait plus rien qui le distinguât de son maîlre. Enfin les distributions de blé qu'on faisait à Rome y attiraient les mendiants, les paresseux, les scélérats de toute l'Italie K » Celle population cosmopolite sans passé, sans traditions, n'était plus le peuple romain. Le mal était ancien , et les esprits clairvoyants auraient dû depuis longtemps le découvrir. Cicéron semble s'en douter quelquefois,
♦ De Bell, civ., ii. 120.
surtout quand il voit avec (luellc facilité on trafique des voles dans les élections. Néanmoins, loiU marchait encore avec une apparente régularité, et les choses allaient du hranle qu'elles avaient reçu. Dans une situation pareille, et quand un Elat ne va plus que par l'habitude d'aller, tout est perdu, si ce mouvement s'arrête un seul jour. Or, avec César les vieux rouages cessèrent de jouer. L'interruption ne fut pas longue, mais la machine était si délabrée qu'en s'arrêtant elle croula de toutes parts. Ainsi les conjurés ne pouvaient pas même refaire ce \m existait avant la guerre civile, et celle dernière oii-i're de république, si imparfaite qu'elle fût, était perdue pour toujours.
Voilà pourquoi ils ne furent entendus ni suivis par personne. A la vue de cette populace indifférente, dans ce Capitole où on les laissait seuls , le cœur dut manquer à plus d'un Cicéron surtout était désolé de voir qu'on ne faisait rien que de beaux discours. Il voulait qu'on agît, qu'on profilât du moment, qu'on mourût s'il le fallait : « La mort ne serait-elle pas belle dans un si grand jour? » Ce vieillard, ordinairement indécis, avait alors plus de résolution que tous ces jeunes gens qui venaient de faire un coup si hardi. Et pourtant que proposait-il après tout? a 11 fallait, disait-il, exciter encore le peuple. » On vient de voir si le peuple pouvait répondre. « On devait convoquer le sénat , profiter de ses frayeurs pour lui arracher des décrets favorables i. » Assurément le sénat aurait voté ce qu'on aurait voulu; mais les décrets rendus, comment les faire exécuter? Tous ces projets étaient insuffisants, et il n'était guère possible d'en proposer d'utiles à des gens décidés à ne pas sortir de la loi. La seule chance qui pouvait rester, c'était de s'emparer hardiment du pouvoir, de le garder
^Ad Ml., XIV, 10, cl XV, 11.
par la violence et l'illégalilé , en ne reculant pas même devant la proscription, d'opposer à celle lyrannie populaire qu'on venait de détruire une diclalure aristocratique, en un mot de recommencer Sylla. C'est peut-être ce qu'aurait fait Gassius; mais Brulus avait horreur de la violence. La tyrannie, do quelque côlé qu'elle vînt, lui semblait un crime; il eût mieux aimé périr avec la république que de la sauver par ces moyens.
Les quelques jours qui suivirent se passèrent dans d'étranges allernalives. 11 y eul comme une sorte d'interrègne où les partis se mesurèrent avec des chances diverses. Le peuple, qui n'avait pas suivi les conjurés, ne soutenait guère plu^ leurs ennemis Comme on ne savait sur quoi s'appuyer, des deux côtés on escarmouchail au hasard. De là des contradiclions et des surprises. Un jour on proclamait l'amnistie , et Brulus allait dîner chez Lépide; le lendemain on mettait le feu aux maisons des conjurés. Après avoir aboli la dictature, on ratifiait les actes du dictateur. Les amis de César lui élevaient une colonne et un autel sur le forum; un ami de César les taisait abatlre. C'est au milieu de celte situation embarrassée , quand les deux partis flottaient indécis et tâtonnants , sans rien oser de hardi, quand chacun cherchait autour de soi où était la force, que parurent ceux qui désormais allaient être les maîtres.
Depuis longtemps, il s'opérait à Rome une révolution secrète qu'on n'apercevait guère parce que les progrès en étaient lenls et continus , mais qui, lorsqu'elle fut complète , changea la forme de l'État. Tant qu'on n'avait combattu qu'aux portes de la ville et en Italie, les campagnes étaient courtes. Les citoyens n'avaient pas le temps de perdre dans les camps les traditions de la vie civile ; il n'y avait encore ni soldats de métier , ni généraux de profession. Mais à mesure que les guerres
étaient plus lointaines et plus longues, ceux qui les faisaient s'accoutumaient à vivre loin de Rome. Ils perdaient si longtemps de vue le lorum qu'ils en oubliaient les passions et les habitudes. En même temps , comme le droit de cité s'était étendu, la légion s'ouvrait à des gens de tous les pays. Ce mélange acheva d'aiïaiblir les liens qui rattachaient le soldat à la cité ; il prit l'habitude de s'isoler d'elle, d'avoir ses intérêts séparés, de regarder le camp comme sa patrie. Après la grande guerre des Gaules , qui avait duré dix ans, les vétérans de César ne se rappelaient plus qu'ils étaient citoyens, et dans leurs souvenirs ils ne remontaient pas au delà d'Arioviste et de Vercingétorix. Quand il avait fallu les récompenser, César, qui n'était pas ingrat, leur avait distribué les plus belles terres d'Italie; et celte distribution s'était faite dans des conditions nouvelles. Jusqu'à celte époque, les soldats, après la guerre, rentraient dans la masse du peuple : quand on les envoyait dans quelque colonie , ils y allaient perdus et comme absorbés parmi les autres citoyens; mais alors ils passèrent sans transition de leur camp dans les domaines qu'on leur avait donnés , et par là l'esprit militaire se conserva chez eux. Comme ils n'étaient pas très éloignés les uns des autres et qu'ils pouvaient se voir , ils ne perdirent pas tout à fait le goût de la vie d'aventure. « Ils comparaient, dit Appicn , les travaux pénibles de l'agriculture avec les hasards brillants el fructueux des combats ^ » Ils formaient donc au sein de l'Italie toute une population de soldats prêtant l'oreille aux bruits de guerre et prêts à accourir au premier appel.
Précisément il y en avait alors beaucoup à Rome que César y avait appelés en attendant qu'il leur désignât des terres. D'autres étaient tout près, dans la Campanie,
occupés à s'établir, et dégoûtés peut-êire de ces premières fatigues de leur installation. Plusieurs d'entre eux revinrent à Rome au bruit des événements , le reste attendait pour se décider qu'on les payât cher et se mettait aux enchères. Or, les acheteurs ne mamiuaient pas. L'héritage du grand dictateur tentait toutes les convoitises. Grâce à ces soldais prêts à vendre leurs services, chacun des compétiteurs avait ses partisans et ses chances. Antoine les dominait tous de l'cclat de son autorité consulaire et des souvenirs de l'amitié de César; mais auprès de lui se soutenaient le débauché Dolabella, qui avait donné des espérances à tous les partis, et le jeune Octave, qui arrivait de l'Épire pour recueillir la succession de son oncle. Il n'y avait pas jusqu'à cet incapable Lépide qui n'eût mis plusieurs légions dans ses intérêts et ne fit quelque figure parmi ces ambitieux. Et tous , e.ilourcs de soldats qu'ils avaient achetés, maîtres de provinces importantes, s'observaient avec méfiance en attendant de se combattre.
Que faisait cependant Brutus*? L'occasion des ides de mars une fois manquée, il pouvait encore profiter de ces querelles des césariens pour se jeter sur eux et les écraser. Les gens résolus de son parti lui conseillaient de l'essayer et d'appeler aux armes toute cette jeunesse qui, en Italie et dans les provinces, avait applaudi à la mort do César; mais Brutus délestait la guerre civile et ne pouvait se décider à en donner de nouveau le signal. Comme il s'était imaginé que le peuple s'empresserait d'accepter la liberté qu'on lui rendait, il avait cru que la reslauralion de la république se ferait sans violence. Une illusion le menait à l'autre, et ce coup de poignard qui commença une guerre effroyable de douze années lui semblait devoir assurer pour jamais la tranquillité publique. C'est dans cette persuasion qu'au sortir de la
curie de Pompée, où il venait de tuer César, il parcouruf les rues de Rome en criant : « La paix ! la paix ! » Et (.e mol fut désormais sa devise. Quand ses amis, apprenanf les dangers qu'il courait, étaient venus des municipes voisins pour le défendre, il les avait renvoyés. Il aimait mieux se tenir renfermé dans sa maison que de donner aucun prétexte de commencer les violences. Forcé de quitter Rome, il resta caché quelque temps encori dans les jardins du voisinage , inquiété par les soldaîs , ne sortant que de nuit , mais attendant toujours ce ;^rand mouvement populaire qu'il s'obstinait à espérei. Personne ne remua. Il s'éloigna encore davantage et ylla se réfugier dans ses villas de Lanuvium et d'Antium De là il entendait les bruits de guerre dont retentissait 1 ilalie, et il voyait tous les partis se préparer à combattre. Seul il ré.sistait toujours. Il a passé six mois entiers à roouler devant cette nécessité terrible qui devenait tous le? jours plus inévitable. Il ne pouvait se résoudre à l'accepier et prenait l'avis de tout le monde. Cicéron raconte m-.me, ':::.ns ses lettres i,une sorte de conseil qui se tint à Antium pour savoir ce qu'il convenait de faire. Servilie y assistait avec Porcia , Brutus avec Cassius , cl on y avail appelé quelques-uns des amis les plus fidèles, parmi lesquels Favonius et Cicéron. Servilie, plus soucieuse de la sûreté que de l'honneur de son fds , voulait qu'il s'éloignât. Elle avait obtenu d'Antoine , qui était resté son ami , pour son fils et son gendre, une légation, c'est-à-dire une commission pour aller chercher du blé en Sicile. C'était un prétexte spécieux et sûr pour quitter l'Italie ; mais partir avec une permission signée d'Antoine, accepter un exil comme un bienfait, quelle honte ! Cassius ne voulait pas y consentir , il parlait avec emportement, il s'indignait>il menaçait, « on aurait dit
*Aa Ait., XV, Il
qu'il ne respirait que la guerre. » Brulus au contraire, calme, resigne, interrogeai! ses amis, décidé à les satisfaire, même en risquant sa vie. Souhaitait-on qu'il retournât à Rome? Il était prêt à s'y rendre. A cette proposition, tout le monde se récriait. Rome était pleine de périls pour les conjurés, et l'on ne voulait pas exposer sans profi! les dernières espérances de la liberté. Alort que faire? On ne s'entendait guère que pour regretter amèrement la conduite qu'on avait tenue. Cassius déplorait qu'on n'eût pas tué Antoine , comme il l'avait demandé, et Cicéron n'avait garde de le contredire. Malheureusement ces récriminations ne servaient de rien; il ne s'agissait pas de se plaindre du passé, le moment était venu de régler l'avenir, et l'on ne savait à quoi se résoudre.
Après cette conférence , Crutus ne se décida pas encore tout de suite. Il persista à rester tant qu'il le put dans sa villa de Lanuvium, lisant et discutant, sous ses beaux portiques , avec les philosophes grecs , sa société ordinaire. Cependant il fallut partir. L'Italie devenait de moins en moins sûre, les vétérans infestaient les routes et pillaient les maisons de campagne. Brutus alla rejoindre à Vélie quelques vaisseaux qui l'attendaient pour le conduire en Grèce. Il appelait son départ un exil, et, par une dernière illusion , il espérait que ce ne serait pas le signal de la guerre. Comme Antoine l'accusait de la préparer , il lui répondit , au nom de Cassius et au sien , par une lettre admirable dont voici la fin : « Ne vous nattez pas de nous etlrayer, la crainte est au-dessous de notre caractère. Si d'autres motifs étaient capables de nous donner quelque penchant pour la guerre civile , votre lettre n'est pas faite pour nous l'ôter , car les menaces ne peuvent rien sur des cœurs libres; mai" vous savez bien que nous détestons la guerre , que rien ne pourra nous ï entraîner , et vous prenez sans doute
nn air menaçant pour faire croire que nos résolutions sont l'effet de nos craintes Yoici nos sentiments : nous souhaitons do vous voir vivre avec distinction dans un Élut libre ; nous ne voulons pas être vos ennemis, mai? nous faisons plus de cas de la liberté que de votre amitié. Nous prions donc les dieux de vous inspirer des conseils salutaires à la république et à vous-même. Sinon, nous désirons que les vôtres vous nuisent le moins possible, et que Rome soit libre et glorieuse M »
A Vélie, Brutus fut rejoint par Cicéron, qui, lui aussi, songeait à partir. Découragé par l'inaction de ses amis, effrayé par les menaces de ses ennemis , i! avait déjà essayé de fuir en Grèce ; mais le vent l'avait rejeté sur les côtes de l'Italie. Quand il apprit que Brutus allait s'éloigner, il voulut le voir encore, et, s'il était possible, partir avec lui. Cicéron a souvent parlé avec un accent déchirant des émotions de cette dernière entrevue. « Je l'ai vu , racontait-il plus lard au peuple', je l'ai vu s'éloigner de l'Italie pour n'y point causer une guerre civile. 0 spectacle de douleur, je ne dis pas seulement pour les hommes, mais pour les flots et les rivages ! Le sauveur de la patrie était forcé de la fuir , ses destructeurs y restaient tout-puissants^. » La dernière pensée de Brutus en ce triste moment lut encore pour la paix publique. Malgré tant de mécomptes , il comptait toujours sur le peuple de Rome ; il pensait qu'on n'avait pas assez fait pour réveiller son ardeur; il ne pouvait se résigner à croire qu'il n'y eût plus de cijoyens. Il partait avec le regret de n'avoir pas essayé une dernière lutte sur le terrain de la lui. Sans doute il ne lui était pas possible à lui de retourner à Rome, de reparaître au sénat ; mais Cicéron était moins compromis , sa gloire foi'çait le respect ; on aimait à écouter sa parole. Ne
* Ad fam., XI, 3. — « FhiUpp., x, 4.
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pouvail-il pas tenter ce dernier combat ? Brutus l'avait toujours pensé ; en ce moment, il osa le dire. Il montra à Cicéron un grand devoir à accomplir, un grand rôle ' jouer; ses conseils , ses reproches, ses prières, le déterminèrent à renoncer à son voyage et à revenir à Rome. Il lui semblait entendre, comme il le disait plus tard, la voix de la pairie qui le rappelait ^ 1 El ils se séparèrent pour ne plus se retrouver.
Cependant Brutus avait beau résister, la pente inévitable des événements contre laquelle il lutlail depuis six mois l'entraînait à la guerre civile. En quillanl l'Ilalie, il était venu à Alliènes, où il passait son temjss à écouter l'académicien Théomneste et le péripalclicicn Cralippc. Plutarque voit dans cette conduite une habile dissimulation. « En secret , dit-il, il préparait ia. guerre. » Les lettres de Cicéron prouvent au contraire que c'est la guerre qui l'alla chercher. La Thessalie et la Macédoine étaient pleines d'anciens soldais de Pompée qui y étaient restés depuis Pharsale; les îles de la mer Egée, les villes de la Grèce , qui élaienl regardées comme des sortes de lieux d'asile pour les exilés, contenaient beaucoup de mécontents qui n'avaient pas voulu plier sous César, et depuis les ides de mars elles étaient le refuge de tous ceux qui fuyaient la domination d'Antoine. Enfin Athènes était peuplée de jeunes gens des plus grandes maisons de Rome, républicains par leur naissance et par leur âge, qui venaient y achever leur éducation. Tous n'attendaient que Brutus pour prendre les armes A son arrivée il se fit do tous les côtés un grand et irrésistible mouvement auquel il fut contraint de céder lui-même. Apuleius et Vatinius lui amenèrent les troupes qu'ils conmiandaient. Les anciens soldats de la Macédoine se réunirent sous les ordres de Q. Ilortensius ; il en vint
^ Ad fam.,x, 1.
tant d'Italie que le consul Pansa finit par se plaindre et menaça d'arrêter au passage les recrues de Brulus Les étudiants d'Athènes, et parmi eux le fds de Cicéronel le jeune Horace, quitlcrenl leurs études et s'enrôlèrent sous lui. En quelques mois, Brulus était maître de toute la Grèce, et il avait huit légions.
En ce moment le parti républicain semblait se réveiller partout à la fois. Cicéron avait réussi à Rome plus qu'il ne l'espérait, et trouvé à Antoine des ennemis qui l'avaient battu devant Modène. Brulus venait de former une armée importante en Grèce. Gassius parcourait l'Asie recrutant des légions sur son passage, et tout l'Orient se déclarait pour lui. L'espérance revenait aux plus timides et il semblait qu'on pouvait tout attendre pour la république du concours de tant de généreux défenseurs. C'est pourtant à ce moment môme, où il importait tant d'être uni, qu'éclata entre Cicéron elBrutus le dissentiment le plus grave qui les ait jamais divisés. Quelque déplaisir qu'il nous cause, il faut le raconter, car il achève de les bien faire connaître tous les deux.
Cicéron se plaignit le premier. Cet homme d'ordinaire si faible, si hésitant, était devenu singulièrement énergique depuis la mort de César. La sagesse, la clémence, la modération, belles qualités qu'il aimait beaucoup et pratiquait volontiers, ne lui semblaient plus convenir aux circonstances où l'on se trouvait. Ce grand prôneur des victoires pacifiques prôcliail la guerre à tout le aiouae; cet ami rigoureux de la légalité demandait à toutle monde d'en sortir, a N'ultendez pas les décrets du sénat ', » disait-il à l'un. — «; Soyez votre sénat à vous même'^, » écrivait-il à l'autre. Pour arriver à ses fins, tous les moyens lui semblaient bons, même les plus Violents ; toutes les alliances lui plaisaient, même celle des gens qu'il n'es-
' Ad /"«m., XI, j — * Ad farn., x, 16.
(imaitpas. Brulusau contraire, tout en se décidant à prendre les armes, élail resté scrupuleux et limoré, et il continuait à ne pas aimer la violence. Quoique son nom soit surtout resté célèbre par un assassinat, le sang lui répugnait. Contrairement à ces lois inhumaines, acceptées de tout le monde, et qui livraient sans réserve le vaincu à la discrétion du vainqueur, il épargnait ses ennemis quand ils étaient en son pouvoir. Il venait d'en donner un exemple en laissant la vie au frère d'Antoine après l'avoir vaincu. Bien que ce fût un méchant homme, et que pour toute reconnaissance il eût lente de corrompre les soldats qui le gardaient, Brulus avait persisté à le traiter avec douceur. Il semble que ce ne soit pas un grand crime ; cependant on en fut très-irrité à Rome. Les menaces furieuses d'Antoine aux(}uelles on venait d'échapper avec tant de peine, le souvenir des Irayeurs qu'on avait eues et des alternatives terribles qu'on traversait depuis six mois avaient exaspéré les plus calmes. Il n'y a rien de violent comme les colères des gens modérés, quand on les pousse à bout. A tout prix, ils voulaient en linir, elle plus vite possible. lisse rappelaient avec quelle répugnance et quelle lenteur Brulus avait commencé la guerre. En le voyant si facile, si clément, ils craignaient de le voir retomber dans ses hésitations et différer encore le moment de la vengeance et de la sécurité Cicéron se chargea de faire connaître à Brulus leur mécontentement. Dans sa lettre que nous avons encore, il énumérait avec beaucoup de vivacité les fautes ([u'on avait commises depuis la mort de César ; il rappelait toutes ces faiblesses, toutes ces hésitations qui avaient découragé les gens résolus, et, ce qui devait surtout blesser Brutus, le ridicule qu'on avait eu de vouloir étal)ltr la paix publique par des harangues. (( Ignorez-vous donc, lui disait-il, de quoi il s'agit en ce moment ? Une troupe de scélérats et de misérables menace jusqu'aux temples des dieux, cl ce qui
est en question dans celle guerre, c'est notre vie ou no Ire mon. Qui épargnons-nous? que laisons nous? Estil sage de ménager des hommes quij s'ils sont vainqueurs, effaceront jusqu'à la trace de notre existence i ? »
Ces reproches émurent Brutus, et c'est en récriminant qu'il Y répondit. Lui aussi était mécontent du sénal et de Cicéron . Quelque admiration qu'il éprouvât pour l'éloquence des Philippiques, bien des choses devaient le blesser en les lisant. Le ton général de ces discours, ces amcres personnalités, ces inveclivesardentes ne pouvaient plaire à celui qui, en frappant César, avait voulu paraître sans passion, et plutôt l'ennemi d'un principe que d'un homme. Or, s'ily adansles Philippiques un grand amour de la liberlé, il y a aussi une haine violente contre un homme. On sent bien que cet ennemi de la patrie est en même temps un adversaire intime et personnel. Il a tenté d'asservir Rome, mais il s'est aussi paruiis de railler dans un discours fort plaisant tous les ridicules du vieu.\ consulaire. Le jour où Cicéron a lu celle invective, îon irritable vanité s'est émue ; « il a pris le mors aux dents 2, » selon l'expression d'un contemporain. La haine généreuse qu'il ressent conireun ennemi public s'est enllammée de rancunes paniculières; une lutte à outrance a commencé, poursuivie avec une ardeur toujours nouvelle h travers quatorze harangues. « Je veux, avait-il dit, l'accabler de mes invectives et le livrer flétri au.v outrages éternels de la postérité 3 ; » et il a tenu parole. Cette persistance passionnée, ce ton d'emportement et de violence devait blesser Brutus. Ce qui ne lui déplaisait pas moins que les colères de Cicéron, c'étaient ses complaisances. Il lui en voulait des éloges hyperboliques qu'il accordait à des gens qui ne les méritaient guère, à ces généraux ({ui avaien l servi toutes les causes, à ces hommes d'Élat compromis sous
1 Ad Brut., n, 7. — 2 Ad faux., xi, 23. — s Philipp., xm, 19.
tous les régimes, à ces ambitieux, à ces intrigants do toute sorte que Cicéron avait réunis avec tant de peine pour en former ce qu'il appelait le parti des lionnêtes gens ; il souffrait surtout de le voir prodiguer des honneurs au jeune Octave, et mettre à ses pieds la république; et quand il l'enteiulait appeler « un divin jeune homme envoyé par les dieux pour la défense de la patrie, » il avait peine à se contenir.
Lequel des deux avait raison? Drutus assurément, si l'on songe au dénoûment. Il est certain qu'Octave ne pouvait être qu'un ambitieux et qu'un traître. Le nom qu'il portail était pour lui une inévitable tentation; lui livrer la république, c'était la perdre. Brutus avait raison de croire qu'Octave était plus à redouter qu'Antoine, et sa haine ne le trompait pas quand il prévoyait dans ce divin jcMAS homme tant vanté par Cicéron le maître futur de l'empire, Ihérilier et le successeur de celui qu'il avait tué. Était-ce bien pourtant Cicéron qu'il fallait accuser, ou seulement les circonstances? Lorsqu'il accepta les secours d'Octave, était-il libre de les refuser? La république alors n'avait pas un seul soldat à opposer à ceux d'Antoine; il fallait prendre ceux d'Octave ou périr. A[)rcs qu'il eut sauvé la république, on aurait eu mau.aisc grâce à lui marchander les remercîments et les honneurs. D'ailleurs ses vétérans les demandaient pour lui d'une façon qui ne souffrait pas de refus, et souvent même les lui accordaient par avance. Le sénat sanctionnait tout au plus vite, de peur qu'on ne se passât de son aveu, a Les circonstances, dit quelque part Cicéron, lui ont donné le commandement; nous n'avons ajouté que les faisceaux *. » Ainsi, avant de blâmer les complaisances de Cicéron ou d'accuser sa faiblesse, il fallait songer au\ difliculLos de sa posiiioa.
' Philipp., xj, S.
Il essayait de rétablir la république avec le secours de gens qui lavaient coinballue et qui ne l'aimaient pas. Quel fonds pouvait- il faire sur un Ilirlius, auteur d'une loi sévère contre les pompéiens, sur un Plancus et un Pollion, anciens lieutenants de César, sur un Lépide et un Octave, qui voulaient le remplacer? Et pourlant il n'avait pas d'autre appui qu'eux. A ce grand ambitieux qui, le lendemain même des ides de mars, s'était voulu faire le maître, il ne pouvait opposer qu'une coalition d'ambitieux secondaires ou plus dissimulés. Au milieu de toutes ces convoitises ouvertes ou cachées , rien n'était plus difficile que de se diriger. Il fallait les brider les unes par les autres, les flatter pour les conduire, et les contenter à demi pour les contenir. De là ces honneurs prodigués ou promis, ce luxe d'éloges et de titres décernés, ces exagérations de reconnaissance officielle. C'était une nécessité imposée par les circonstances; au lieu de faire un crime à Cicéron de l'avoir subie, il fallait en conclure qu'essayer une dernière lutte légale, revenir à Rome pour y réveiller l'ardeur populaire, se fier encore sur la force des souvenirs et la puissance souveraine de la parole, c'était s'exposer à des dangers inutiles et à des mécomptes certains. Cicéron le savait bien. Il a pu quelquefois sans doute, au milieu de l'ardeur du combat, se laisser enivrer par les triomphes de son éloquence, comme ce jour où il écrivait naïvement à Cassius : a. Si l'on pouvait parler plus souvent, il ne serait pas trop difficile de rétablir la république et la liberté ^ » Mais cette illusion ne durait guère. L'ivresse dissipée, il ne lardait pas à reconnaître l'impuissance de la parole, et disait le premier qu'il ne fallait mettre son espérance que dans l'armée républicaine. Il n'a jamais varié dans cette opinion. « Vous me
> Ad fam., Xli. 2.
dites, écrivait-il à Atticiis, que j'ai tort de croire que la république dépende eulièrcmenl de Brulus; il r'esl rien de plus vrai. Si elle peut être sauvée, elle ne le Stra que par lui et les siens i. » C'est sans illusions, sans espérance que Cicéron avait tenté cette dernière entreprise, et uniquement pour obéir aux désirs de Brutus, toujours obstiné dans son an)Our des résistances légales et des luttes pacifiques. Il appartenait donc à Brulus moins qu'à personne de lui reprocher d'y avoir succombé. Cicéron avait raison de rappeler souvent cette entrevue de Vélie où son ami le décida malgré ses répugnances à retourner à Rome. Ce souvenir était sa défense; il devait interdire à Brutus toute parole amère contre celui qu'il avait lui-même jeté dans une aventure sans issue. Cicéron dut ressentir profondément ces reproches. Pourtant son amitié pour Brutus n'en l'ut pas altérée. C'est encore sur lui qu'il a les yeux, c'est lui qu'il appelle, quand tout lui semble perdu en Italie. Rien n'est plus touchant que ce dernier cri d'alarme. « î^ous sommes les jouets, mon cher Brulus, de la licence des soldats et de l'insolence du chef. Chacun veut avoir dans la république autant de pouvoir qu'il a de forces. On ne connaît plus ni raison, ni mesure, ni loi, ni devoir; on n'a plus souci de l'opinion [>ublique ni du jugement de la postérité. Accourez donc et donnez enfin à la république cette liberté que vous lui avez conquise par votre courage , mais dont nous ne pouvons pas encore jouir. Tout le monde va se presser autour de vous; la liberté n'a plus d'asile que sous vos tentes. ^Voilà notre situation en ce moment; puisse-t-elle devenir meilleure! S'il en arrive autrement, je ne pleurerai que la république; elle devait cire immortelle. Pour moi, il me reste si peu de temps à vivre 2 1 »
' Ad AIL, XIV, 20. — 2 Ad Brut., i, 10.
Peu de mois après, Lépide, Antoine et Octave, triumvirs pour reconstituer la république, comme ils s'appelaient, se réunirent près de Bologne. Ils se connaissaient trop pour ne pas se savoir capables de tout : aussi avaient-ils pris les uns contre les autres de minutieuses précautions. L'entrevue eut lieu dans une île, et ils y arrivèrent avec un nombre égal de troupes qui ne devaient pas les perdre de vue. Pour plus de sûreté encore, et de peur qu'il n'y eût quelque poignard caché, ils en vinrent à se louiller l'un l'autre. Après s'être ainsi rassurés, ils discutèrent longtemps. Il ne fut guère questifjn des moyens de reconstituer la république : ce qui les occupa le plus avec le partage du pouvoir, ce fut la vengeance, et l'on dressa avec soin la liste de ceux qu'on allait tuer, Dion Cassius fait remarquer que, comme ils se délestaient profondément, l'on élail sûr, si l'on était Irès-lié avec l'un d'entre eux, d'être le mortel ennemi des deux autres, en sorte que chacun demandait précisément la tête des m-eilleurs amis de ses nouveaux alliés. Mais cette difficulté ne les arrêta pas : ils avaient la reconnaissance bien moins exigeante que la haine, et en payant de quelques amis, même de quelques parents, la mort d'un ennemi, ils trouvaient encore le marché bon. Grâce à ces complaisances mutuelles, on s'accorda vite, et la liste fut dressée. Cicéron n'y était pas oublié, comme on pense bien : Antoine l'avait réclamé avec passion, et il n'est pas probable, quoi que disent les écrivains de l'empire, qu'Octave l'ait beaucoup défendu; il lui aurait rappelé une reconnaissance pénible et le souvenir d'un parjure trop éclatant.
Avec la mort de Cicéron nous sommes arrivés au terme de ce travail, puisque nous ne nous étions proposé que d'étudier les rapports de Cicéron et de Brutus. Si l'on voulait le pousser plus loin et connaître aussi la fm de Brutus, il suffirait de lire l'admirable récil de
Plutarque. Je craindrais de le gàlcr en l'abrégeant. Nous y voyons qu'en apprenant que Ciccron venait de périr, Brulus ressentit une vive douleur. C'était plus qu'un ami qu'il regrettait : il avait perdu avec lui une espérance qui lui était clière et à laquelle il n'avait pas voulu renoncer. Cette fois pourtant il lui fallait bien reconnaître qu'il n'y avait plus de citoyens à Rome ei désespérer tout û ''n»'. qc ce lâche peuple qui laissait ainsi périr ses défenseurs. « F'ils sont esclaves, dil-il tristement, c'est leur faute plus que celle de leurs tyrans. y> Aucun aveu n'a dû lui coûter davantage. Depuis qu'il avait tué César, sa vie n'était plus qu'une série de mécomptes, et les événements semblaient se jouer de tous les plans qu'il avait formés. Ses scrupules de légalité lui avaient fait perdre l'occasion de sauver la république; son horreur pour la guerre civile n'avait servi qu'à la lui faire commencer trop tard. Ce n'était pas assez qu'il se fût trouvé forcé malgré lui de violer la loi et de combattre ses concitoyens, il se voyait encore contraint d'avouer, à son grand regret, qu'en espérant trop des hommes il s'était trompé. Il avait bonne opinion d'eux quand il les éiuaiaii de loin, avec ses chers philosophes. Combien ses opinions changèrent quanrf il en vint à les manier et à s'en servir, quand il lui k'.lut être témoin de l'afTaiblissemenl des caractères , surprendre les convoitises secrètes, les haines insensées, les lâches frayeurs de ceux qu'il regardait comme les plus honnêtes et les plus braves ! Sa blessure fut si profonde, qu'en apprenant les dernières faiblesses de Cicéron, il eu vint à douter môme de la philosophie, sa science préférée, qui avait fait le charme de sa vie. < Que lui sert, disait-il, d'avoir écrit avec tant d'éloquence pour la liberté de sa pairie, sur l'honneur, sur la mort, sur l'exil, sur la pauvreté? En vérité, je commence à n'avoir plus de confiance dans ces études dont
Cicéron s'est tant occupe i. » En lisant cette amère parole, en songe à celle qu'il prononça avant de mourir; l'une fait comprendre l'aulre, et elles sont toutes les deux le symptôme du même mal intérieur qui s'étend à mesure que la pratique des affaires le désenchante de plus en plus des hommes et de la vie. Il doutait de la philosophie en voyant la faiblesse de ceux qui l'avaient le plus étudiée; quand il vit que le parti des proscripteurs triomphait, il douta de la vertu. C'est bien ainsi que devait finir cet homme d'étude devenu, malgré ses répugnances, un homme d'action et jeté par les événe» ments hors de sa nature. •
Episi. Bmt., 1, 17.