CINÉ MYSTIQUE
Je veux, intransigeant, l'être.
Sans histoire, sans hygiène, sans pédagogie, raconte, cinéma -merveille, l'homme miette par miette. Uniquement ça, et tout le reste tu t'en fiches. Ailleurs l'imbroglio, la phrase pirouette, ici le pur plaisir de voir la vie agile. Feuilletez l'homme. Ce marin dont le col si bleu trop tendre s'échancre de hâle, saute sur le marchepied d'un tram bureaucrate.
Quatre secondes de poésie musculaire.
L'élan. Le saut. Un pied adhère. L'autre de surcroît signe en l'air une courbe.
Aussitôt je cherche les cordages acrobates et le profil méditatif des paquebots sans sexe déterminé. Ça dure à peine, mais c'est ce qui importe et suffit.
Dans la houle d'une vraie foule je ramasse les pépites du sourire. Tout est inespéré. Ailleurs une moue sensible comme le cheveu hygromètre, et la bouche se
déroule pour un cri muet. Mille jambes et mille bras s'entrelacent, se brouillent, se débrouillent, se chevauchent, se lient, se fondent et se multiplient. Pas un millimètre carré de cet écran qui soit en repos. Et ces gens qui vulgairement courent au spectacle de quelque pauvre diable chamarré de décorations, détiennent et dégagent une cadence prodigieuse. Tout mousse, trépide, crépite, déborde, bourgeonne, mue, pèle, s'élance. C'est le poème.
Il n'y aura plus d'acteurs, mais des hommes scrupuleusement vivants. Le geste peut être beau, mais le bourgeon de pensée, d'où il s'échappe importe davantage. Le cinéma sournoisement radio graphe vous pèle jusqu'au noyau, jusqu'à votre sincère idée qu'il étale. Jouer n'est pas vivre. Il faut être. A l'écran tout le monde est nu, d'une nudité nouvelle. Les intentions se lisent et pour la première fois, évangile ! les intentions suffisent dans cet art de la bonne volonté. Art
spirite. La pensée s'enregistre et si bien qu'elle supplante le reste et compte seule. Comme une machine inactive, l'acteur au repos peut paraîrte lourd, maladroit et morne. Ou malingre, ou enfantin, ou petit, ou ridé. L'étincelle du sentiment crépite entre deux épidermes : tout change. Un retour d'adolescence flambe comme un retour de flamme.
L'enfant mûrit comme un prodige. Une femme s'étire à la taille immense de l'amour. La beauté est une beauté de caractère, c'est-à-dire d'énergie. Il n'y a plus de conventions parce qu'elles y sont toutes, spontanément. Mais aucune grimace n'arrive ici à remplacer une sensibilité absente.
L'habitude prépare les gestes pour l'écran. Elle les charge de pensée, les rend exacts, sobres et sincères. Un effort truqué est ridicule, mais l'ouvrier qui vraiment s'applique et trime à boulonner son joint, émeut autant, mais peut-être pas davantage que la banalité demi-mon-
daine de ton sourire professionnel, petite actrice. Conviction, désir, utilité. Un but connu équilibre le développement. Beauté labile, chaque seconde l'efface et de nouveau l'esquisse. C o r p o r a non agunt nisifixata,et cela aussi est approximatif.
La fatigue est photogénique. Parce qu'elle est, déjà en elle-même, tragique, pimentée et perverse, d'expérience et donc de sympathie universelles. Chacun la juge en connaisseur. Il n'y a pas d'amateurs. De fatigue, nous sommes tous érudits et professionnels, esthètes neurasthéniques.
Parce qu'elle fait réapparaître sous l'homme arable un sous-sol animal. L'animal est photogénique, homme ou bête. Simple, pur, brute, l'homme en particulier perd alors sa maladresse cérébrale. Redevenu organisme et organique, jongleur, acrobate, jockey ou bête de luxe comme l'axolotl des aquariums, chaque mouvement, des mains entre les bouteilles volantes, ou thoracique pour inspirer, m'attache
mieux qu'une idylle. Ce n'est pas qu'à ce moment il n'y pense pas. Il ne pense pas à autre chose. Actualité catégorique comme dans ce contraire de la distraction également photogénique.
Habitude, fatigue, animalité, distraction, sont diversement le témoignage d'une pensée exclusive.
Il attache une valeur tout importante à ce qui représente extérieurement les actes de l'intelligence. Il est mauvais peintre, mauvais sculpteur, mauvais romancier. Il se pourrait qu'il ne soit pas un. art, mais autre chose, mais mieux.
Ceci le distingue qu'à travers les corps il enregistre la pensée. Il l'amplifie et même parfois la crée où elle n'était pas. Un visage n'est jamais photogénique, mais son émotion quelquefois. Encore une fois, jouer n'est pas vivre. Il faut penser, se donner, s'adonner, croire,
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désirer ; sans prétention, ni retenue ; ni spéculations, ni métaphysique ; mais, acteurs, sincérité, soumission, bonne volonté, volonté.
Une idée simple, niaise, ridicule, si elle parvient dans un acteur élu à le remplacer, à vivre au lieu de lui et par lui, le drame tout entier et pour toujours est noué. Le reste est accessoire. La sottise du scénario sera sublime. Le fait divers sera immuable, et les gros plans universels, nourrissants, mystérieux, nourrissants, mystérieux, classiques : l'amour ou la douleur ou le désir faits hommes. Transparent comme un aquarium, l'acteur est parfait s'il se supprime pour laisser voir l'incarnation.
Le ciné nomme, mais visuellement, les choses, et, spectateur, je ne doute pas une seconde qu'elles existent. Tout ce drame et tant d'amour ne sont que lumière et ombre. Un carré de drap blanc, seule matière, suffit à répercuter si
violemment toute la substance photogénique. Je vois ce qui n'est pas, et je le vois, cet irréel, spécifiquement. Des acteurs qui croyaient vivre, se manifestent ici plus que morts, moins que nuls, négatifs, et d'autres ou des objets inertes soudain sentent, méditent, se transforment, menacent et vivent une vie d'insecte accélérée, vingt métamorphoses à la fois. D'où sortant, la foule qui s'y est instruite autrement que vous, fauteurs de films antialcooliques, ne croyez, conserve le souvenir d'une terre nouvelle, d'une réalité seconde, muette, lumineuse, rapide et labile. Bien mieux qu'une idée, c'est un sentiment que le ciné apporte au monde.
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Pendant les films, le vieux monsieur répète à sa femme : Que c'est bête, cette histoire, ma bonne amie. Eh oui, vieux monsieur, toutes les histoires sont bêtes à l'écran. Croyez-moi, c'est ce qui y est admirable. Il reste le sentiment. Mais les sentiments ne vous intéressent plus.