‹ CinnaChapitre 111 sur 127 · LIV1E · texte numérisé non relu

LIV1E

C'en est trop, .Emilie, arrête, et considère Qu'il t'a trop bien payé les bienfaits de ton père '" : Sa mort, dont la mémoire allume ta fureur, Fut un crime d'Octave, et non de l'empereur

Tous ces crimes d'Etat qu'on fait pour la couronne,

1. Celte ûlle d'Auguste et de Scribonie, mariée en troisièmes noces à I (ils de Livie et de Tibérius Néron, fut punie d'ex:!, pour son ineonduite, dans la vingt-sixième année du régne de son père.

2. Parrici le. Sur retendue de ce mot, V. plus haut, p. 2i, n. 5.

;;. Y(ir. Mon père l'eut pareil de ceux qu'il vous a faits.

-', poignante pour Auguste; mais, il se lest attirée par

l'appel qu'il vient de faire à la reconnaissance d'Emilie ; en répondant

ainsi, elle use de son droit de fille, de fille de proscrit; ce qu'elle ajoule

issi bref, aussi contenu, que haut et ferme : peu de mois, point de

phrases; encore une fois, nulle bravade.

i. \ celte évocation filiale, c'est Livie qui se charge de répondre; elle a raison, car Auguste doit se sentir ass.:/. embarrasse pour le faire. Elle répond en avocat partial, c'est tout simple, niais d'une partialité bien subtile, ou par trop complaisante. A l'entendre, Auguste, par tous les soins qu'il a pris d'Emilie, sV«l largement acquitti eux qu'il a dus. des

son enfance, au pèred'É nilie ; singulière manière de présenter les choses: étrange façon de s'acquitter envers son bienfaiteur, que de commencer par puis de payer la dette contractée à son enfanl '

Le ciel nous en absout alors qu'il nous la donne * ,

Et, dans le sacré rang où sa faveur l'a mis2,

Lé passé devient juste et l'avenir permis.

Qui peut y parvenir ne peut être coupable ;

Quoi qu'il ait fait ou fasse, il est inviolable :

Nous lui devons nos biens, nos jours sont en sa main :

Et jamais on n'a droit sur ceux du souverain.

EMILIE

Aussi, dans le discours que vous venez d'entendre, Je parlais pour l'aigrir, et non pour me défendre3.

Punissez donc, Seigneur, ces criminels appas Qui de vos favoris font d'illustres ingrats ; Tranchez mes tristes jours pour assurer les vôtres. Si j'ai séduit Cinna, j'en séduirai bien d'autres4 ; Et je suis plus à craindre, et vous plus en danger, Si j'ai l'amour ensemble et le sang à venger5.

Que vous m'ayez séduit, et que je souffre encore

1. On ne saurait présenter, en quelques mots, plus radicalement que ne le fait ici dame Livie, la théorie de la légitimité des coups d'Etat réussis et de l'absolue inviolabilité des couronnes, même acquises pur les pires moyens. C'est du Hobbes tout pur, ou du Gabriel Naudé (Considérations politiques sur les coups d'État, 1639). Cette belle doctrine reparaît chez Corneille en maint endroit, il est vrai d'une façon tout impersonnelle, sur les lèvres de personnages naturellement portés et intéressés à professer de tels principes et à s'en prévaloir. Voyez, dans le conseil du roi Ptolomée, les discours de Photin et d'Achillas (Pompée, I, i) ; les représentations du courtisan don Arrias au comte de Gormas (Le Cid, II, i) ; les hommages d'Horace le jeune au roi Tulle (Horace, V, ni). Il est également vrai qu'au besoin, les maximes de liberté, de haine mortelle aux pouvoirs absolus, d'implacable guerre aux tyrans, les éclats ou les revendications du républicanisme romain, retentissent sur le même théâtre avec éloquence, et que l'auteur ne parait pas moins, derrière le personnage, s'y complaire. Voyez le rôle de Cinna avant sa palinodie, celui d'Emilie; les défis quePulchérie jette au front de l'usurpateur Phocas (Héraclius, I, i) ; les protestations de Sertorius contre la dictature de Sylla (Sertorius, III, i), etc. Au fond, Corneille, citoyen paisible, bon et loyal sujet, n'était l'homme d'aucun parti pris en politique, ni d'aucun système; mais par curiosité d'esprit, par instinct de, poète-orateur, et d'accord avec un goût régnant autour de lui (V. notre Etude, p. xlv.), il introduisait volontiers la tirade politique ou les politiques débats dans des scènes empruntées plus ou moins à l'histoire.

2. Où sa faveur l'a mis. A mis qui ? L'antécédent du pronom semble être, grammaticalement, le passé. Partie de phrase obscure.

3. Pour l'aigrir et non pour me défendre. Pour l'irriter, ou lui déplaire jusqu'au bout, et non pour me justifier. — Sur aigrir, V, p. 22, n. 5.

4. Si j'ai séduit Cinna, j'en séduirai... Ce n'est pas un mot de coquette. Si elle était épargnée, Emilie compterait autant ou plus sur la contagion de sa haine que sur l'effet de sa beauté pour susciter à Auguste de nouveaux ennemis, vengeurs de Cinna. Séduire est pris ici au sens le plus sérieux, au sens premier : tirer de la droite voie; en politique, détourner de l'obéissance, entrainer dans une intrigue, un complot (se-ducere, seorsum ducere). Cf. p. 73, n. 3.

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