‹ Cinq ans à Panama et le canal interocéanique de M. de Lesseps [microforme]Chapitre 68 sur 80 · ET ES · texte numérisé non relu

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l'autorisation d'émettre des obligations à lots. Dans une lettre qu'il adresse, le 15 novembre 1887, à M. Rouvier, alors ministre des finances, M. de Lesseps assurait qu'en augmentant de 300 millions la dette de la compagnie, #l pourrait achever le Canal.

Cette demande donna lieu à la Chambre à une très vive discussion. Une mission avait été envoyée par le gouvernement à Panama, et son chef, M, Rousseau, avait été chargé de présenter un rapport.

M. Sadi Carnot, alors ministre, déclara que, pour sa part, il ne monterait pas à la tribune pour défendre un projet de loi qui donnerait à l'affaire une garantie qu'elle ne doit pas avoir.

Ce n'est que le 8 juin 1888 que l'autorisation, demandée en septembre 1887 fut accordée à M. de Lesseps. Pendant ce délai, il avait été reconnu que 309 millions seraient insuffisants pour mener l'entreprise à terme, et la société fut autorisée à émettre pour 600 millions de titres remboursables avec lots.

La loi du 8 juin i888 prescrivait que les titres ne pourraient jouir d’un intérêt au-dessous de 3 0/0 du capital nominal ; que la somme entière annuelle attribuée sous forme de lots ne pourrait excéder À 0/0 au capital ; et, enfin, que le remboursement de l'emprunt et le paiement des lots seraient assurés par un dépôt de rentes francaises ou de titres garantis par l'État. A cet eflet, la société fut autorisée à augmenter ledit

emprubt de 420 millions pour constituer ce fonds de garantie.

M. de Lesseps demanda alors, en une seule fois, cette somme énorme de 720 millions. L'émission échoua. Une campagne entreprise dans les départements n'eut pas plus de succès. Le pelit capitaliste en avait assez, Cinq mois après l'émission des obligations à lots, la compagnie de Panama déposait son bilan.

Le capital francais a été engagé à la légère, sans Ç B4s (o) ; étude sérieuse,

On a commencé la construction du Canal à l'aveugle, on l'a continué à la bonne franquette, et main-

tenant on s'en remet à la grâce de Dieu.

Après avoir gaspillé un milliard trois cents millions en travaux inutiles — puisqu'on abandonne le Canal à niveau — M, de Lesseps vient dire au gouvernement :

« Autorisez-moi à emprunter 720 millions en obligations à lots et, alors, pour la somme de deux : liards et vingt millions reçue en tout par mi? con pagnie, je m'engage à vous donner, non plus un canal à niveau profond de neuf mètres, comme j'en proa ‘ un depuis huit ans au monde entier, mais un cant ?» rovisoire a écluses, n'ayant que quatre mètres et ta de nrofondeur! »

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Avec ce sang-froid qui le caractérise, et au prix duquel une température hyperboréenne paraitrait le milieu de l'été, M. de Lesseps à aflirmé à ses concitoyens et à ses concitoyennes — car il y a plus de trente mille femmes actionnaires — que pendant le fonctionnement des écluses du canal provisoire, il continuerait à creuser son canal à niveau tout au long de celui-là. Voit-on dans la même tranchée, à mi-côte, à 40 ou 50 mètres de hauteur, un canal à écluses plein d'eau où transiteraient des navires, pendant qu'à pic, au-dessous, on creuserait dans la même tranchée le canal définitif ?

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Un mot au sujet du contrat de M. Eiffel, qui, on se le rappelle, vota contre le canal à rveau. Ce contrat est, à coup sûr, un des documents les plus étonnants qu'une société ait consentis à un entrepreneur. Toutes les clauses sont en faveur de celui-ci, M. Eiffel exige une caution énorme ; il l'obtient : on a déposé jusqu'à cinq millions à son crédit chez deux banquiers de Paris, avant de commencer un centimètre de travail. Il exige et obtient qu'on paye intégralement six mois d'avance à son état-major, avant de partir pour Panama.

M. Eiffel — qui tient ses promesses, lui —à une confiance limitée, il faut croire, dans la parole de M. de Lesseps.

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Le Canal, alors même qu'on arriverait à le terminer, ne profitera qu'aux Américains, pour lesquels il abrégera de beaucoup la distance du littoral de l’Atlantique à celui du Pacifique, au grand détriment du commerce de leurs concurrents européens. L'Europe, en effet, ne se servira de cette voie de commu..ication que pour ses relations avec la côte occidentale de l'Amérique, jusqu'au Chili, tout au plus, ce qui est peu de chose auprès des rapports qu'elle entretient avec le reste du monde.

L'intérêt des États-Unis, de tout le Nouveau-Monde, est évident; celui de l'Angleterre est moindre, quoique réel aussi ; celui de la France est, pour ainsi dire, nul. Et cependant, un milliard trois cent cinquante millions de l'épargne française ont été engloutis dans une œuvre qui ne doit servir qu'à ses concurrents. Ni le patriotisme, ni l'intérêt du pays, ni même l'intérêt des actionnaires, ne commandent un pareil sacrifice, ni ne justifient une semblable entreprise.

Les Américains, qui ont choisi la route du Nicaragua, ne souffriront jamais sur le sol du Nouveau- Monde l'usurpation d'une influence dirigeante de la part des pays d'Europe. La doctrine Monroe est toujours à l'ordre du jour aux États-Unis, et rien ne sauait l'empécher. En 1880, le président Hayes déclarait que le contrôle du canal de Panama ne saurait, en aucun cas, passer entre les mains d'une nation ou

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d'une combinaison européenne. Cet avertissement, qui résulte du principe mûôme de la doctrine, a été formulé à maintes reprises différentes, et implique l'ingérence des États-Unis dans les affaires des pays du continent américain. Lorsque Barrios, président de Guatémala, attaqua tout récemment encore le Nicaragua, les Américains du nord prirent fait et cause contre lui, brisèrent ses efforts et l'anéantirent. En janvier 1884, lors de l'insurrection des Panamaniens, qui voyons-nous paraitre sur la scène pour mettre un terme au pillage et à l'incendie sur l'isthme ? Les euirassés et l'infanterie de marine des États-Unis.

Pour qui donc travaille M. de Lesseps depuis huit ans ?

Serait-ce, comme on dit vulgairement, pour le roi de Prusse ?

En tout cas, la perte de la bataille de l'isthme équivaut pour la France à un Sedan économique.

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