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NÉE DE MALARTIC SON COUSIN

Général Baron AMBERT

Napoléon accourut et s'écria : « Bessières, voilà un beau boulet 1 il a fait pleurer ma garde. »

DUC D'ISTRTE

Parmi les maréchaux du premier empire, quelques-uns se sont fait connaître par des Mémoires publiés depuis la paix de 1815. Suchet, Soult, Bellune, Masséna, Gouvion- Saint-Cyr et d'autres encore occupent de grandes places dans notre littérature militaire. Moins heureux que les capitaines morts en pleine paix, ceux qui sont tombés sur les champs de bataille, tels que Montebello, Duroc, Bes-

io m; MARÉCHAL kessiéres

I, sont presque oubliés. Souvent même les historiens, que rien ne guide, ne rendent pas justice aux victimes de la guerre»

L'oubli qui depuis près d'un demi -siècle se fait autour des noms illustres rend dit'lu île la mission de l'écrivain. H faut étudier les correspondances du temps, revoir les plans de campagne, retrouver les récits des contemporains, et, ce qui est le plus nécessaire, contrôler des opinions toutes modernes, exprimées par des historiens qui font autorité.

Bessières a été le plus méconnu de tous les maréchaux, non pendant sa vie, mais depuis sa mort. L'Histoire du Consulat et de l'Empire n'a pas peu contribué à égarer l'opinion sur cet homme de bien. L'auteur ignorait-ils les mérites du duc d'Istrie?

Pour donner la mesure des services du maréchal Bessières, et pour faire connaître son noble caractère, nous aurons le regret de dire, preuves en main, que les jugements de M. Thiers sont empreints d'une regrettable légèreté.

Cette étude que nous publions sur le général Bessières est la première qui ait été écrite. Nous avons réuni , non sans peine , de nombreux documents inédits et puisés aux sources oflicielles.

Jean-Baptiste Bessières était né à Prayaeae (département du Lot) le 6 août 17t>8. Les dictionnaires biographiques répètent à l'envi que le père du maréchal exerçait la profession de perruquier.

Ce père était médecin. Il n'est personne au pays qui ne lu sache, et les vieillards se souviennent iin l'avoir vu.

dans leur enfance , donner ses soins aux pauvres gens. Le médecin se nommait Mathurin Bessières. Il avait épousé Antoinette Lemozy, d'une ancienne famille bourgeoise de la Guyenne. Mathurin Bessières avait huit enfants : deux fils et six filles. Celui qui devint maréchal était l'aîné de tous. Son frère, plus jeune de cinq ans, parvint au grade de général. Les sœurs du maréchal ont laissé de nombreuses familles, qui jouissent de l'estime universelle.

Celui qui devint duc d'Istrie, maréchal de France, colonel général de la cavalerie, président à vie du collège électoral de la Haute-Garonne, grand-aigle de la Légion d'honneur, commandeur de la Couronne de fer, grand'eroix des ordres du Christ de Portugal, de Saint-Henri de Saxe, de l'Aigle d'or de Wurtemberg, de Léopolcl d'Autriche, était donc le premier-né d'un médecin de campagne, honnête homme, considéré dans la province, et jouissant d'une fortune indépendante.

Jean - Baptiste Bessières fit de bonnes études au collège de Cahors. Placé sous la direction d'un vieux prêtre, ami de la famille, le jeune Bessières fut élevé religieusement. Même au plus fort de la révolution, même au milieu des camps, il n'oublia jamais ses premières leçons.

En 1792, chaque département fut appelé à fournir un certain nombre de jeunes gens pour la formation de la garde constitutionnelle du roi. Cette troupe devait remplacer les gardes du corps licenciés l'année précédente.

Les départements firent leurs choix dans les bonnes familles qui avaient encore le culte de la monarchie. Aussi la garde constitutionnelle fut-elle honorée de la haine des révolutionnaires, qui ordonnèrent le licenciement lorsque la captivité de Louis XVI fut décidée.

Bessières, désigné par le département du Lot pour faire partie de la garde constitutionnelle, partit à cheval de Cahors, en compagnie de deux compatriotes, Murât et Ambert : des trois, l'un devint roi, un autre maréchal. Les trois noms sont inscrits sur l'arc de triomphe de l'Étoile, monument de nos gloires militaires.

Accusée de royalisme, la garde constitutionnelle connut la persécution. Enfin un premier décret du 22 juillet 1792 prononça le licenciement. Les révolutionnaires ne voulaient pas qu'au 10 août le roi eût des défenseurs. Mais les sept jours qui s'écoulèrent entre le décret de licenciement et l'attaque des Tuileries ne permirent pas l'exécution complète du décret. Un certain nombre de gardes occupaient encore la caserne.

Lorsqu'ils apprirent que la vie du roi et de sa famille était menacée, ces braves gens se rendirent aux Tuileries. Bessières ne manqua pas à ce devoir. Aucun ordre ne leur était donné, puisqu'ils n'existaient plus. Aussi furent- ils considérés comme rebelles, ennemis du peuple souverain, et, plus tard, poursuivis comme tels.

Les gardes constitutionnels se réunirent dans la pièce qui précédait le salon où se trouvaient le roi, la reine, le Dauphin et sa jeune sœur, Madame Elisabeth, les ministres et quelques officiers généraux.

Devenu maréchal de France, Bessières répétait souvent que rien n'eût été plus facile que de repousser la populace. Mais il fallait une résolution virile.

Lorsque la famille royale abandonna le château pour se rendre au sein de l'Assemblée, Bœderer invita Bessières et ses compagnons à ne pas quitter les Tuileries, afin de protéger un grand nombre de dames qui s'étaient réunies près de la reine.

Nous ne rappellerons ni la prise du château , ni le massacre des Suisses, ni l'assassinat des serviteurs du roi. Mais ce que l'on ne saurait trop répéter, c'est le dévouement de quelques gens de cœur, parmi lesquels Bessières se distingua. Placés entre les assassins et les victimes , ils sauvèrent des femmes et des vieillards.

Au sortir du palais, les hommes de la garde constitutionnelle, menacés d'arrestation, durent se disperser; car, le licenciement ayant été décrété, nul d'entre eux ne pouvait prendre les armes.

Accusé d'avoir été amené aux Tuileries par Mandat , qui

fut égorgé le jour même, Bessières trouva un refuge chez le duc de la Rochefoucauld, et y resta caché pendant près de trois mois.

Enfin, le 1er novembre 1792, Bessières, s'étant rendu en province pour faire perdre ses traces , s'engagea comme simple cavalier dans le 22e régiment de chasseurs à cheval. Ses débuts dans la carrière militaire eurent une heureuse influence sur sa vie. Il avait, dans un corps d'élite, appris ce qu'est le devoir aux heures difficiles; il avait été frappé du côté sérieux et grave de ce métier des armes trop sou-ent méconnu.

lïi

A peine entré au 22e chasseurs, Bessières se trouva sur les champs de bataille et devint adjudant sous- officielle 1er décembre 1792. Sous -lieutenant le 16 février 1793, le jeune officier attira plus tard, à l'armée d'Italie en 1790, l'attention du général Bonaparte, qui fut frappé de son intelligence, de sa tenue réservée et de sa bravoure.

A la suite d'une affaire dans laquelle Bessières avait déployé de véritables talents en commandant l'escorte du général en chef, celui-ci le nomma capitaine sur le champ de bataille, et la fortune de Bessières fut assurée, car le général Bonaparte avait dit : « Je ne perdrai pas de vue cet officier, qui semble deviner la tactique. » Dès ce jour, le capitaine Bessières eut le commandement du piquet qui, devenant permanent, prit le nom de guides.

Voici à quelle occasion ce corps devint une sorte de garde du général. « Bonaparte, après le passage du Mincio, s'arrêta dans un château, sur la rive gauche. Un gros détachement ennemi, égaré, arrive en remontant le fleuve jusqu'au château. Bonaparte y était presque seul. La sen-

ii LE MARÉCHAL NESSIERES

tinelle en faction à la porte n'a que le temps de la pousser, et le général, au sein de la victoire, est réduit à s'évader par les derrières avec une seule botte. Le danger auquel venait d'échapper le général devint l'origine des guides , chargés de garder sa personne; ils ont été imités par les autres armées1. »

Après avoir rappelé cette aventure de guerre, M. Thiers ajoute : « Sa sûreté personnelle n'était qu'un objet secondaire aux yeux du général Bonaparte : il voyait l'avantage d'avoir sous sa main un corps dévoué et capable des actions les plus hardies. On le verra, en effet, décider de grandes choses en lançant vingt- cinq de ces braves gens. Il en donna le commandement à un officier de cavalerie intrépide et calme, fort connu depuis sous le nom de Bessières. » N'oublions pas ce premier jugement de M. Thiers, qui, dans la suite de son ouvrage, sera loin de reconnaître le calme de Bessières.

Devenus plus nombreux, les guides formèrent les chasseurs à cheval de la garde consulaire, puis de la garde impériale.

Le 4 septembre 1796, Bessières fut nommé chef d'escadron sur le champ de bataille de Roveredo ; il se fit tellement remarquer à Rivoli, le 21 novembre de la même année, que le général Bonaparte le désigna pour offrir au Directoire les drapeaux conquis sur les Autrichiens. Simple chef d'escadron , âgé de vingt-huit ans seulement, Bessières était porteur de cette lettre : « Citoyens directeurs, je vous envoie onze drapeaux; pris sur l'ennemi aux: batailles de Rivoli et de la favqnU. Le citoyen Bessières, commandant des guides, qui les porte, est un officier distingué par sa bravoure et par l'honneur qu'il a de commander une compagnie de braves gens,.. »

Bessières était alors un des beaux oliieiers de l'année française. Voici un profil tracé par une t'einuie du monde, la duchesse d'Aliranlès : % ... Sa figure était a-ivablc, son

1 Las-Canea, t. 11, p. 1U.

sourire avait de la finesse, mais surtout une extrême douceur... Sa taille était haute, élancée, élégante, surtout sous l'uniforme... Il avait les yeux à la Montmorency, ce qui donnait une grande douceur à son regard ; il ne voulut jamais quitter la poudre ni couper ses cheveux. »

Un officier qui servit plus tard sous les ordres de Bessières a laissé de lui un portrait plus complet : « Son attitude est froide, calme, digne, et presque fière ; mais au fond on ne saurait être plus bienveillant. Il observe beaucoup et parle peu, écrit rarement et veut tout voir par luimême; les jours de combat il est tout yeux et tout oreilles et ne descend pas de cheval ; il en fatigue trois ou quatre dans une journée. En marche et pendant les affaires, il se nourrit d'un morceau de pain frotté d'ail, comme on fait, dit-il, dans son pays; il n'a jamais d'argent et donne sans cesse aux soldats blessés. Sa délicatesse est extrême, et nous l'avons vu refuser des objets que lui offraient les municipalités, par exemple des tableaux et des armes. Tous ses bagages tiennent dans une petite voiture dont un major ne se contenterait pas. Quoique poli jusqu'à la douceur, il inspire cependant la crainte, car il est sévère. Il est superbe au feu, d'un sang-froid sans pareil; mais lorsque le moment est venu de se lancer sur l'ennemi, son visage s'anime et ses yeux jettent des éclairs; alors sa voix domine le bruit de la poudre, il se met en tête et entraîne ses cavaliers, qui l'admirent et l'aiment comme un père.

ce Toujours vêtu avec élégance, il se met en grande tenue pour les batailles. Ses cheveux, rejetés en arrière, laissent à découvert un front haut et large. Sa coiffure est celle de l'ancien régime, poudre blanche et queue à la brigadière. Il n'aime ni les propos grivois, ni les plaisanteries irréligieuses1. »

Nommé chef de brigade le 9 mars 4798, Bessières prit part à l'expédition d'Egypte, se distingua au siège de

* Dç Bourjolly, devenu général de division.

Saint-Jean- d'Acre et à la bataille d'Aboukir. Rentré en France avec le général Bonaparte, Bessières fut compris dans la nouvelle organisation de l'armée d'Italie. Il commandait la dernière charge de Marengo, qui décida de la victoire.

Général de brigade en 1800, Bessières eut le commandement en chef de la garde des consuls. Après les campagnes de 1800, 1801 et 1802, le grade de général de division lui fut accordé.

Quoiqu'il n'eût ce grade que depuis le 13 septembre 1802, Bessières obtint le bâton de maréchal de France à la première promotion, le 19 mai 1804. Le 14 juin de la même année, le maréchal devint grand officier de la Légion d'honneur et chef de la troisième cohorte, puis grand-aigle le 2 février 1807. Il avait trente-sept ans.

Le trentième bulletin de la grande armée relatif à la bataille d'Austerlitz renferme ce passage : « Napoléon ordonne au maréchal Bessières de se porter au secours de sa droite avec ses invincibles. Le succès ne fut pas douteux; dans un moment, la garde russe fut en déroute : colonels, artillerie, étendards, tout fut enlevé. Le régiment du grand-duc Constantin fut écrasé; lui-même ne dut son salut qu'à la vitesse de son cheval. »

Déjà le maréchal Bessières avait attiré les regards de l'armée en culbutant, sur la route d'Olmutz, six mille cavaliers russes qui formaient l'arrière -garde de Kutuzow et en lui enlevant vingt- sept pièces de canon.

Notre but, en traçant les principales lignes de cette belle figure, est moins de mettre en relief le génie d'un capitaine que de faire connaître un homme de bien trop longtemps oublié, trop souvent mal jugé. Nous passerons donc rapidement sur les campagnes de guerre. D'ailleurs l'occasion s'offrira d'elle-même de revenir sur les services militaires du duc d'Istrie, en examinant l'histoire écrite par M. Thiers.

Le maréchal Bessières prit une part importante aux victoires d'Iéna et de Friedland. A Eyiau il attaqua le flanc

de l'armée russe et força vingt mille hommes d'infanterie à abandonner leur artillerie.

Envoyé à l'armée d'Espagne, Bessières eut le commandement du corps d'armée qui occupait la province de Salamanque. Il remporta la victoire de Medina-del-Rio- Secco. Lorsque la nouvelle en parvint à l'empereur, il s'écria : « Bessières a mis mon frère Joseph sur le trône d'Espagne! »

Le 28 mai 1809, Bessières fut élevé à la dignité de duc d'Istrie.

Appelé à la grande armée d'Allemagne, le maréchal culbuta le corps d'armée du général autrichien Hohenzollern.

Le vingt-cinquième bulletin de la grande armée, qui est le récit de la bataille de Wagram, renferme cette belle citation : « Le maréchal Bessières eut son cheval emporté d'un coup de canon... Napoléon accourut près du maréchal et s'écria : « Bessières, voilà un beau boulet ! il a fait pleurer ce ma garde. »

Lorsque l'Autriche eut signé la paix, le duc d'Istrie remplaça Bernadotte dans le commandement de l'armée du Nord, destinée* à reprendre Flessingue aux Anglais. On sait avec quel courage et quelle sagesse Bessières accomplit sa mission.

Revenu en Espagne en 1811, il gouverna la Vieille- Castille et le royaume de Léon. L'année suivante, le maréchal marchait vers la Russie à la tête de la cavalerie de la garde; le 24 octobre 1812, il sauva l'empereur et tout son quartier général; le vingt- septième bulletin de la grande armée rappelle ce fait de guerre.

A l'ouverture de la campagne de Saxe , le maréchal reçut le commandement de toute la .cavalerie française.

Nous donnerons des détails sur la mort du duc d'Istrie ; mais il importe avant tout d'examiner la valeur des jugements de M. Thiers sur le maréchal.

1S LE MAUElUIAL BESSIÈRES

L'historien du consulat et de l'empire écrivait en 18.T>, au sujet de ces jugements : « Si j'éprouve une sorte de honte à la seule idée d'alléguer un fait inexact, je n'en éprouve pas moins à la seule idée d'une injustice envers les hommes...; lorsque des hommes ont versé leur sang pour un pays souvent bien ingrat, prononcer d'un trait de plume sur le mérite de leur sang ou de leurs veilles sans connaissance des choses , sans souci du vrai , est une sorte d'impiété... Après la mort de ces hommes, la justice, sinon pour celui qui l'attendit sans l'obtenir, au moins pour leurs enfants. » Ces lignes expriment de beaux sentiments, et doivent faire supposer que l'écrivain s'est égaré sans le vouloir.

Le premier jugement de M. Thiers sur Bessières est le vrai, il reconnaît en lui un officier intrépide et calme. Cette fois, l'historien avait consulté les Mémoires de Napoléon, qui disent : « Bessières et Murât étaient les premiers officiers de la cavalerie de l'armée , mais de qualités bien opposées : Murât était un officier d'avant -garde, aventureux et bouillant; Bessières était un officier de réserve plein de vigueur, mais prudent et circonspect. »

Après avoir cité Bessières parmi les officiers qui se sont distingués à Marengo et dans la journée d'Austerlitz , M. Thiers oublie jusqu'au nom de Bessières. Nous reconnaissons qu'un historien n'a pas les mêmes devoirs que le général d'armée écrivant un rapport. Celui-ci donne le récit complet, mettant successivement en scène les arteat s principaux du drame; celui-là peut, au contraire, laisser dans l'ombre d'importants personnages, si leur action n'a pas eu d'influence sur les grands événements; la clarté et

la marche régulière du récit exigent de tels sacrifices. D'ailleurs l'ensemble de l'œuvre historique aussi bien que le but à atteindre déterminent les proportions de chaque élément. Cependant M. Thiers est presque toujours prodigue de citations, il aime les anecdotes, trace volontiers les portraits, excelle à peindre les physionomies, et ne garde le silence qu'avec préméditation.

Heureusement pour la postérité il s'est trouvé des écrivains militaires qui connaissaient la guerre, et qui ont placé leurs œuvres spéciales à côté de l'œuvre politique de M. Thiers.

Rocquancourt1 donne les plus grands éloges aux manœuvres de Ressières pour séparer deux corps ennemis, opération délicate et difficile aux yeux des gens de guerre. M. Thiers, qui n'en dit mot, oublie même que Ressières était à la bataille d'Eylau. L'auteur du Cours d'histoire militaire écrit ceci2 : « Murât, à la tête des quatre divisions de la réserve, et derrière lui Ressières, avec les grenadiers, dragons et chasseurs à cheval de la garde, tournent la droite de Saint-Hilaire et débouchent rapidement...; la cavalerie russe est culbutée au premier choc ; alors l'ouragan atteint l'infanterie, fait taire le canon et par deux fois traverse deux lignes russes. »

Le rapport de cette magnifique charge se trouve aux archives de la guerre. M. Thiers a-t-il ignoré l'une des plus belles manœuvres exécutées pendant les guerres de l'empire?

Les Mémoires de Masséna3 viennent à l'appui de ce récit : « Les Russes commencèrent la journée par une effroyable canonnade sur Eylau et s'avancèrent en colonnes serrées pour l'enlever; mais les effets meurtriers de l'artillerie française sur les masses arrêtèrent leur élan. Reningsen, dont le dessein était d'emporter la ville avec la droite, en fut empêché par la vigueur d'Augereau, qui dégagea notre

1 Cours d'histoire militaire, p. 270.

gauche. Vainement les Russes reviennent à la charge; Mutât et Bessières, avec toute la cavalerie, culbutent leur centre, s'emparent de leur artillerie, surprennent et détruisent une forte colonne de cavalerie. »

M. Thiers a imaginé une bataille d'Eylau , il a refusé à Bessières sa place dans la bataille.

Après avoir reconnu Bessières pour un officier intrépide et calme, l'historien de l'empire se ravise et dit : « Le brave Bessières, officier de cavalerie formé à l'école de Murât, né comme lui en Gascogne, avait beaucoup de sa jactance, de sa promptitude et de sa bravoure. »

Bessières n'avait pas été formé à l'école de Murât, qui n'avait pas fait école lorsque Bessières devint maréchal. D'un autre côté, la jactance et la promptitude s'allient difficilement avec le calme.

Le jugement de Napoléon Ier sur un maréchal de France qui vivait près de lui peut contre - balancer celui de M. Thiers. Napoléon dit dans ses Mémoires1 : « Bessières, né en Languedoc, était d'une bravoure froide, calme au milieu du feu... ; propre surtout à commander une réserve ; on le verra dans toutes les grandes batailles rendre les plus grands services. Bessières était un officier de réserve plein de vigueur, mais prudent et circonspect. »

A propos du combat de Neumark, M. Thiers dit que « Bessières était à table pendant que son avant-garde, refoulée sur son centre, courait le danger d'être culbutée2 ».

Cette accusation se produit pour la première fois. Bessières était connu dans l'armée pour sa prudence presque minutieuse; il dormait à peine et mangeait à cheval lorsqu'il se trouvait près de l'ennemi.

Nous empruntons le récit du combat de Neumark à l'ouvrage fort estimé d'un écrivain militaire haut placé 3 :

' T. 1er, p. 241.

J Mémoires sur la guerre de 1809, en Allemagne, par le général Pelet, t. 11, p. 167.

« Le 24, à huit heures du matin, l'ennemi commence le combat et surprend les postes de la division bavaroise devant Neumark. Les têtes de ses colonnes se montrent alors; celle de droite, toujours plus avancée, attaque la gauche des Bavarois, se prolongeant de manière à les dépasser et à les entourer. Le maréchal Bessières fait porter la division entière de Wrede sur les hauteurs , en avant de Saint-Weit et du défilé de Neumark; les bataillons s'y rendent successivement au travers d'un pont fort étroit et sont engagés à mesure qu'ils se présentent. Le combat s'étend sur toute la ligne, une vive canonnade s'établit sur le centre ; les Bavarois résistent vaillamment et font même plier les Autrichiens ; des renforts étant arrivés à ceux-ci, les deuxième et troisième colonnes venant à se déployer, la division de Wrede commençait à souffrir.

« Le général Molitor, qui était arrivé de sa personne avant l'affaire, court chercher ses régiments; le 2e d'infanterie de ligne est placé dans un bois à gauche des Bavarois sur la rive droite de la Rott, le 37e en deçà et à droite pour arrêter les progrès que la troisième colonne fait de ce côté; le 2e régiment charge avec furie et culbute les Autrichiens; la division de Wrede est bientôt dégagée. Le maréchal Bessières juge convenable de faire reployer les troupes, trop inférieures en nombre. A midi , les Bavarois commencent la retraite ; de Wrede se retira sur Cricha ; son mouvement fut couvert par les troupes du général Molitor, qui manœuvrait avec un sang -froid et une régularité admirables. Ce brillant combat , qui dans d'autres guerres eût été regardé comme une grande affaire, se perdit au milieu des immenses triomphes de ces journées. »

L'historien militaire considère ce combat comme brillant; à ses yeux, Neumark est une grande affaire. L'historien politique n'y voit qu'une occasion de montrer au lecteur un maréchal de France abandonnant ses soldats pour se donner le plaisir de la table !

Tous les écrivains militaires, tels que le général Pelet, le

colonel Rocquancourt, le général Mathieu Dumas, s'accordent à reconnaître que dans cette campagne de 180!) iVssiôres fut admirable. Interrompant le récit de la bataille d'Essling, le général Pelet, entraîné par l'enthousiasme que lui inspire Bessières, s'écrie : « Comment Bessières lit-il de si grandes choses? Ce fut avec une seule division de cuirassiers, celle du général Espagne, qui y mourut glorieusement ainsi que trois de ses colonels; avec la cavalerie légère de Lasalle, si brillant et si terrible au milieu des combats, que la mort épargnait encore pour quelques instants... Bessières, Espagne, Lasalle! vous dont la vie, illustrée par tant d'actions éclatantes, fut terminée au milieu de tant de dévouement et de bravoure, la patrie vous décerne des statues. Elle les cherche vainement. L'histoire , plus équitable que vos contemporains , vous élèvera des monuments qu'on ne pourra faire disparaître l . »

Les critiques de M. Thiers sont de plus en plus sévères ; il présente la nomination du maréchal Bessières au commandement du nord de l'Espagne comme une mesure aggravant le fâcheux état de l'armée de Portugal.

Varrivée de Bessières est ainsi décrite : « Le maréchal Bessières se jeta dans les bras de Masséna, et celui-ci le reçut avec cordialité, car il le savait léger, mais brave et point faux. » Nous sommes loin de l'officier eu Jme des campagnes d'Italie.

Racontant une bataille, M. Thiers glisse cette phrase un peu perfide : « La cavalerie, comme l'artillerie de la garde,

1 Mémoires sur la guerre de 180'J, en Allemagne, par le géuéral Pelet, t. III, p. 308.

ne peut agir que sur un ordre du maréchal Bessières, qu'il faut aller chercher, on ne sait où, sur ce vaste champ de bataille. »

Un jour, il est à table ; le lendemain , il est on ne sait où. Nous verrons dans la suite que M. Thiers reproche à Bessières d'avoir été tué n'étant pas à sa place. Les hommes de guerre savaient, en ce temps-là, trouver Bessières à sa place; ils cherchaient au plus fort de la bataille.

ce Bessières, dit M. Thiers, était indéfinissable et se conduisait devant Masséna comme les ambitieux devant une fortune qui fléchit... »

Quelle ambition pouvait avoir Bessières? Que pouvait-il attendre de la défaveur de Masséna? N'était- il pas dans l'intérêt de Bessières que l'armée dont il faisait partie, et dans laquelle il exerçait un grand commandement, fût victorieuse? L'élévation ou l'abaissement de Masséna ne pouvait en rien influer sur la gloire ou sur la fortune du duc d'Istrie.

Mieux renseigné, M. Thiers aurait reconnu que Bessières avait momentanément été sacrifié à la vieille renommée de Masséna. Loin d'affaiblir un rival, le duc d'Istrie eut à défendre généreusement un collègue abandonné de la fortune.

L'empereur, un instant irrité par les rapports plus ou moins officiels , ne tarda pas à reconnaître la fausseté des accusations portées contre le duc d'Istrie.

Après l'affaire de Fuentes-de-Onoro , le maréchal Masséna, voulant calmer l'irritation de l'empereur, se laissa aller à un acte de faiblesse impardonnable. Il signa un rapport qui avait le caractère d'un acte d'accusation. Ce rapport indisposa Napoléon contre le duc d'Istrie; les deux maréchaux envoyèrent chacun un aide de camp à l'empereur : Baudus représentait Bessières, et Pelet, Masséna. Napoléon interrogea les deux envoyés, les ordres et les cartes sous les yeux. Alors Napoléon rendit pleine et entière justice à Bessières. Cherchant un moyen de lui prouver sa bienveillance, il nomma général de division un

frère du maréchal; mais celui-ci, par un sentiment de délicatesse digne de son nom , fit rapporter le décret de nomination.

Il faut supposer que M. Thiersaétéguidé parle rapport, peu avouable, signé Masséna; mais, ne poussant pas plus loin ses investigations, l'historien de l'empire a sans doute ignoré que l'empereur avait jugé les deux maréchaux.

Quoiqu'il n'eût que cinquante-deux ans, Masséna paraissait, en 4810, avoir atteint la vieillesse. Cet homme, qui avait mérité le titre d'enfant chéri de la victoire, semblait le jouet de son entourage. Sans décision, l'esprit troublé, il obéissait à toutes les influences, contremandant le lendemain ce qu'il avait ordonné la veille. Ces phénomènes ne sont pas rares dans les armées , où des natures vigoureuses pendant l'action se montrent faibles et pusillanimes aux conseils. Masséna souffrait déjà de la maladie dont il mourut; car son historien, le général Koch1, reconnaît que le prince d'Essling était atteint d'une maladie mortelle depuis plus de six ans.

Masséna, malgré son rapport contre Bessières, peut-être même à cause de ce rapport, fut frappé d'une disgrâce bien sévère pour un homme qui avait rendu de grands services.

En racontant la mort du maréchal Bessières, M. Thiers se montre cruel.

« Au moment où la division Souham se déployait, le maréchal Bessières, qui commandait ordinairement la cavalerie de la garde, et qui , par ce motif, n'aurait pas dû être là, mais qui avait voulu suivre Napoléon, se porta un peu à droite, afin de mieux observer le mouvement de l'ennemi. Tout à coup un boulet, lui fracassant le poignet avec lequel il tenait la bride de son cheval, l'atteignit en pleine poitrine et le renversa*. »

Le maréchal est tombé à sa place. Commandant de la

1 Notice sur la vie et les campagnes de Masséna, par le général Koch , p. 76.

» T. XV, p. 165.

LE MARÉCHAL BESSIÉRES 23

cavalerie de la garde, il faisait partie de l'état- major de l'empereur , et venait en cette qualité suivre la marche des troupes pour juger du moment où son action serait nécessaire. Le grand Frédéric, voulant faire l'éloge de son admirable général de cavalerie Seidlitz, dit : « Il avait toujours l'œil fixé sur la bataille, se tenant prêt à lancer ses escadrons, à soutenir une infanterie repoussée, à dépasser une infanterie victorieuse, à aider l'artillerie, à tout prévoir enfin pour assurer la victoire. Il était le plus exposé, mais le salut de l'armée le voulait ainsi. »

Après avoir raconté la fin du duc d'Istrie, M. Thiers prononce un nouveau jugement : « Bessières, commandant de la cavalerie de la garde , fait par Napoléon maréchal, duc d'Istrie, était un vaillant homme, vif comme les Gascons, ses compatriotes, et comme eux cherchant à se faire valoir; mais spirituel, sensé, ayant souvent le courage de dire à Napoléon des vérités utiles, non pas en forme de boutades passagères , mais avec assez de sérieux et de suite. »

Être né sur les bords du Lot, de la Dordogne ou de la Garonne est un grand tort aux yeux de M. Thiers. Il revient souvent à son reproche. Gela nous rappelle que, sous le règne de Louis XV, il y avait à la cour de France un célèbre médecin nommé Sylva, enfant du pays où devait naître plus tard Bessières et Murât. Un jour le roi, se moquant des Gascons, remarqua que Sylva les défendait avec chaleur. « Vous ne m'aviez pas dit, s'écria Louis XV, que vous étiez du pays. — Sire, répliqua le docteur, je n'aime pas à me vanter. »

On peut, en effet, se vanter d'être du pays de Montaigne et de Montesquieu.

Le duc de Baguse, très sévère pour ses compagnons d'armes, a dit : « Bessières était l'un de nos officiers d'Italie, et sa perte fut appréciée par l'armée. Homme d'esprit et da cœur, il donna toujours à l'empereur des avis utiles '. »

1 Mémoires, t. V, p. 14.

26 IK MAKKUIAL BESSIERES

Les erreurs historiques de M. Thiers ne concernent pas uniquement le maréchal Bessières. Pour rectifier les faits il faudrait écrire de nombreux volumes ; nous renfermant dans le cercle de la famille, nous rappellerons ce court récit : a II ne s'était pas écoulé un instant sans qu'on vînt annoncer à l'empereur que quelques-uns des principaux officiers de l'armée étaient frappés. C'étaient les généraux Blauzonne, Montbrun, Caulaincourt, Romeuf, Chastel, Bessières... tués '. »

Le général Bessières, frère du maréchal, qui, à la bataille de la Moskowa, commandait une brigade de cuirassiers, ne fut pas tué, ni Romeuf, ni Chastel.

Ayant fait mourir Bessières à la Moskowa, l'historien du consulat et de l'empire a dû nécessairement passer sous silence le nom de cet officier général dans une foule de circonstances postérieures où le général Bessières se distingua.

M. Thiers, qui aime à peindre les charges de cavalerie, à citer les noms des généraux qui les conduisent, à distribuer le blâme et l'éloge, à critiquer les conceptions stratégiques et même les mouvements tactiques, aurait pu trouver une heureuse occasion dans le récit de la bataille de Leipstck. Le général Pelet8 aurait éclairé l'écrivain politique; mais celui-ci n'aurait pu sérieusement citer les noms de Bessières et de Chanel, qu'il avait tués dans un volume précédent. On lit dans le remarquable travail du général Pelet : « ... Mais c'est à Bessières qu'on doit le principal honneur décatie brillante charge. Il tond comme la foudre avec les !)e, 10e, 12° cuiiassiers; il pénètre au loin jusqu'auprès des souverains... »

De telles erreurs sont regrettables lorsque celui qui les commet exerce une autorité d'autant plus grande, que le public demeure convaincu que M. Thiers est passé maître en (ait de questions militaires.

i t. \'iv, p. '.5.

2 Spectateur militaire, XI" volume, p. S'27. Récit <1es principales opdralwiLs de la campagne de 1813, par le général Pelât,

LE MAKLCHAL BESSIEIIES 27

Lorsque la mort du maréchal Bessières fut connue en Espagne, les villes et les villages des provinces du Nord, qui n'étaient pas occupées par nos troupes, firent célébrer des services funèbres en son honneur. Cet hommage rendu au général français, qui s'itait montré juste et humain , est peut-être le plus bel éloge du duc d'Istrie. Ses fonctions, pour ainsi dire spéciales, ne lui permirent pas souvent de prendre le commandement de grandes armées, et de déployer tous ses talents de capitaine; mais on ne surait lui reprocher une faute. La mort le surprit précisément à l'heure où l'empereur lui confiait ce commandement important qui allait mettre en relief sa valeur.

Quoi qu'il en soit, le duc d'Istrie porta très haut le bâton de maréchal de France. Il n'en est pas un seul, parmi ses glorieux compagnons, dont la vie militaire ait eu cette suite constante de belles actions sans mélange de revers ou de défaillances.

Ce qui distingue surtout le duc d'Istrie, c'est la beauté de son caractère. On peut dire de lui qu'il fut vertueux à une époque où la véritable vertu se voyait rarement. Nous devons ajouter que le maréchal se montra religieux en un temps d'indifférence. Il fut, dans ces grandes armées conquérantes, désintéressé comme un sage. On rendait justice à sa probité ombrageuse, à sa dignité chevaleresque, à sa franchise douce et persuasive.

Le duc d'Istrie ne ressemblait pas à ses compagnons, tant il y avait en lui du gentilhomme ; il en avait les traits, la physionomie, et jusqu'au langage courtois, poli, élevé, spirituel et parfois hautain avec ceux qui le froissaient. Très autoritaire, ami de la hiérarchie, nullement

28 LE MARÉCHAL BESSIÊRES

courtisan, il taisait respecter le pouvoir et ne souffrait jamais qu'il fût discuté. Tout était noble en lui, jusqu'au regard, jusqu'au sourire. Ce fils d'un médecin de campagne méritait d'être un ancêtre, et naturellement il en eût remontré à tous sur la façon de porter la couronne ducale et l'épée.

Jamais mauvaise pensée n'entra dans son âme, jamais son cœur ne faiblit, et jamais sa conscience ne fut souillée d'un mensonge.

Comment s'expliquer le silence qui s'est fait autour de cet homme de bien ?

L'époque de sa mort n'a pas peu contribué à l'oubli. Il faut mourir à propos pour éveiller les échos. L'heure des désastres arrivait à grands pas, et le jour vint bientôt où les ruines amoncelées ne laissèrent de place ni aux regrets ni aux souvenirs. D'un autre côté la modestie de Bessières, son désintéressement, sa discrétion avaient éloigné de lui les ambitions secondaires, qui forment les clientèles bruyantes. Placé au-dessus des intrigues, indifférent aux louanges intéressées, le duc d'Istrie, peu répandu dans le monde, cherchait l'obscurité.

En parlant de Bessières , Napoléon Ier a dit : « Il vécut comme Bayart et mourut comme Turenne *. »

Soulever le voile qui dérobe aux regards la belle figure de Bessières nous a semblé utile à l'heure présente. Les caractères énergiques sont rares; les vertus militaires s'affaiblissent au contact de la politique, et les capitulations de conscience attristent les honnêtes gens.

S'il eut la gloire d'être comparé à Bayart et à Turenne, le duc d'Istrie rappelait aussi le ministre d'Henri IV, le loyal duc de Sully, qui savait dire la vérité au roi. Les campagnes d'Espagne et de Bussie furent l'occasion d'entretiens intimes entre l'empereur et Bessières, qui voyait avec douleur de telles entreprises. Un jour, Napoléon mécontent s'écria : « Vous êtes donc fatigué de combats? —

1 Mémoires, t. II, i>. 315.

LE MARÉCHAL BESSIÊRES 29

Non, Sire, répondit Bessières, mais la France a besoin de repos, et Votre Majesté ne pourrait que grandir en s'occupant du bonheur de son peuple pendant une paix durable. »

D'une excessive bravoure sur les champs de bataille, Bessières était d'une humanité rare dans les armées. Lorsqu'il vint en Espagne et se fixa à Valladolid, le maréchal fit sortir de prison ceux que des mesures arbitraires y retenaient; il fit restituer aux familles tous les biens confisqués , et rendit aux églises l'argenterie et les tableaux enlevés aux couvents.

Pendant l'incendie de Moscou, le palais occupé par le maréchal Bessières devint un lieu d'asile pour les habitants qui mouraient de faim. Un soir, au moment de se mettre à table, le duc d'Istrie vit sa demeure envahie par les pauvres, les vieillards infirmes et les petits enfants. Les femmes du peuple s'agenouillaient devant lui les larmes aux yeux. Le nombreux état-major du maréchal l'entourait, et quelques officiers cherchaient à éloigner tous ces malheureux; le duc d'Istrie se retourna vers cet état- major et dit simplement : « Messieurs, allons ailleurs chercher à dîner. » Puis, il ajouta bien bas, dans l'oreille de son aide de camp de confiance, M. de Baudus : « Faites asseoir à notre table ces pauvres gens ; qu'on leur donne toutes nos provisions et ne les quittez pas. »

Au passage de la Bérésina, Bessières vit une pauvre femme morte de froid et près d'elle sa petite fille âgée de dix ans, qui donnait à peine quelques signes de vie. Les officiers du maréchal recueillirent l'enfant, qui appartenait à une famille française établie à Moscou, et qui fuyait la colère des Busses. L'enfant fut adoptée par le duc d'Istrie ; mais la voiture du maréchal était entièrement occupée par de pauvres réfugiés. Les aides de camp de Bessières coururent toute la nuit afin de trouver le moyen de transporter l'enfant. Enfin le général Laborde, commandant une division de la jeune garde, offrit une place dans sa berline de campagne.

Le maréchal déclara qu'il se chargerait de l'éducation de la jeune fille et qu'il ne l'abandonnerait pas. Malheureusement la gangrène se déclara, et la petite fille ne put dépasser Wilna. Arrivé dans cette ville, le maréchal fit transporter l'enfant dans un couvent de religieuses, et remit une somme considérable pour les soins à donner. En prenant congé des religieuses et de sa jeune protégée, Bessières recommanda de lui donner des nouvelles de l'enfant, qu'il enverrait chercher après la guérison.

Jamais on ne connut le sort de cette enfant. Le maréchal allait écrire au couvent de Wilna lorsqu'il fut frappé d'un boulet de canon.

« Le duc d'Istrie a laissé une famille sans fortune, et accablée de dettes occasionnées par cet appareil de grandeur dans laquelle sa dignité l'obligeait à vivre. Sa veuve est un modèle accompli de toutes les vertus 1. »

Les rois de l'ancienne monarchie aimaient à fonder ou à continuer les dynastiss ; plus d'une illustre maison esl fière de la part que ie roi Henri, ou même Louis XIV. prirent aux alliances de la famille. Le premier consul d'abord, et plus tard l'empereur Napoléon, imita la royauté. Voulant créer une aristocratie nouvelle, il prenait un soin particulier à découvrir dans les rangs de l'ancienne noblesse des compagnes pour ses principaux lieutenants. Les projets formés par Napoléon furent souvent couronnés de succès.

Bessières était trop de ses amis pour que le premier consul n'eût pas le plaisir de le marier. Le passe di

1 Biographie d'Arnault, Jouy, Norvins, 20» vol.

LE MARÉCHAL BESSIÉRES 31

sières, pur de tout contact révolutionnaire, son esprit délicat, sa physionomie chevaleresque, sa haute faveur, rendaient facile ce que désirait le consul ; il proposa donc à Bessières, qui était général de brigade, de magnifiques alliances, où la richesse rehaussait le blason des croisades. Bessières répondit avec une parfaite bonhomie qu'il ne voulait qu'une modeste union dans son pays avec la fille d'un honnête homme.

Afin de couper court aux tentatives matrimoniales du général Bonaparte, Bessières partit pour Cahors, où il épousa une jeune personne du plus grand mérite. La future duchesse ne possédait ni richesses ni blason, mais elle avait le plus noble des cœurs, l'esprit le plus juste et l'âme la plus pure; elle était fille de M. Lapeyrière, ancien receveur des revenus du clergé dans le diocèse de Cahors. La famille Lapeyrière avait traversé la révolution, toujours fidèle â l'Église- père de six enfants, M. Lapeyrière, dans une modeste position de fortune, jouissait de la considération et de l'estime universelle pour le bien qu'il répandait autour de lui.

En 1801, le culte catholique n'était pas officiellement rétabli, et les prêtres ne bénissaient que bien rarement les mariages ; les familles avaient oublié le chemin de l'église, et celles qui exigeaient les cérémonies religieuses en faisaient un mystère. Le prêtre alors se rendait dans quelque chapelle cachée sous le toit d'une maison particulière.

Bessières et celle qu'il choisissait pour compagne voulurent la bénédiction d'un prêtre, et d'un prêtre non assermenté. Il en vint un, l'abbé Pélissié, curé de Pern, fidèle à ses serments. On se réunit dans le logis de M. Lapeyrière, où depuis longtemps une chapelle cachée réunissait la famille pour les prières. Bessières entra en uniforme de général, l'épée au côté. Les témoins étaient quatre officiers des armées de la république, vêtus du pittoresque habit bleu des armées d'alors. La population acceptait avec joie cette leçon de respect, donnée par un homme déjà célèbre.

Cela se passait le 26 octobre 4801. L'abbé Pélissié a laissé un récit touchant de cette cérémonie.

Nous devons reconnaître que le mariage béni par un prêtre catholique excita des colères; d'infâmes dénonciations parvinrent aux hommes d'État, fort nombreux encore, qui se soumettaient lâchement aux idées révolutionnaires. Bessières méprisa les dénonciateurs, et ne tint aucun compte des observations malveillantes. Le général Bonaparte, qui n'ignorait pas la conduite de Bessières, garda le plus profond silence, et fit même aux nouveaux époux un accueil très amical. La beauté, le tact parfait, la distinction, enfin le charme naturel et la modestie de Mme Bessières produisirent un grand effet sur la société qui sortait de ses ruines. Bientôt la jeune femme fut recherchée non seulement dans le monde nouveau, mais aussi parmi les patriciennes.

Mme Bessières entrait un jour dans le salon de Mme de Narbonne , où se trouvaient réunies un grand nombre de dames en deuil ; une vive émotion se produisit dans l'assemblée à la vue de Mrae Bessières. Celle-ci remarqua l'inquiétude occasionnée par sa venue; après quelques instants donnés aux politesses, la jeune femme allait se retirer, lorsque Mme de Narbonne, qui l'accompagnait, lui confia, dans le salon même, que ces dames étaient réunies pour assister à un service funèbre en l'honneur de Louis XVI. Une messe allait être dite secrètement dans la chapelle de l'hôtel par un prêtre qui avait refusé le serment à la constitution civile du clergé.

Après cette confidence, Mme de Narbonne pria la femme du général de la république de leur garder le secret, afin de ne compromettre personne auprès du chef de l'Étal. La future duchesse d'Istrie répondit le sourire aux lèvres : ce Pourriez-vous supposer que j'abuserais de votre confiance! Mais ne savons-nous pas que Dieu aime à bénir la mémoire des bons rois?» Ces paroles prononcées à haute voix produisirent une profonde émotion parmi ces femmes dévouées à la monarchie. Alors M1110 BessitTus, saisissant

Le maréchal Bessières pendant la retraite de Moscou.

les mains de la maîtresse de la maison, reprit à voix basse : « Accordez -moi une demi -heure pour aller prendre le grand deuil, et je reviens assister à cette messe et joindre mes prières aux vôtres pour le malheureux roi. »

Pendant l'office, le recueillement de MmeBessi ères toucha profondément ces femmes de l'ancienne société française, fidèles au culte du malheur.

Dès le lendemain, Fouché instruisit le premier consul de l'événement dont l'hôtel de Narbonne avait été le théâtre. Cette pieuse cérémonie fut présentée par le chef de la police comme une réunion factieuse, une démonstration royaliste, une sorte de conspiration. Fouché ajouta qu'il avait le regret de faire savoir au premier consul que Mrae Bessières, femme de son ami le général, chef de la garde des consuls, était mêlée à la conspiration.

Grande fut la colère du général Bonaparte. Il manda Bessières sur-le-champ, après que Fouché se fût prudemment retiré.

Lorsque le général Bessières entra dans le cabinet du premier consul, celui-ci s'avança les bras croisés sur la poitrine, le regard enflammé, les lèvres tremblantes : « Je ne m'attendais pas, s'écria-t-il, à être trahi par la femme de celui que j'ai comblé de bienfaits; allez, vous ne me tromperez pas longtemps... »

Bessières, qui ne savait rien de ce qui s'était passé à l'hôtel de Narbonne, demeurait immobile, silencieux, et cherchant vainement à comprendre. Aux reproches du premier consul succèdent les menaces. Bessières, troublé et même blessé, prie enfin le général Bonaparte de s'expliquer.

Une heure après, une scène non moins vive se passait dans l'appartement de Mme Bessières. La jeune femme, afin de ne pas inquiéter son mari, avait peut-être eu le tort de lui cacher sa visite à Mme de Narbonne. Les larmes aux yeux, elle reconnut ce tort, mais la messe pour le roi lui semblait un devoir sacré.

En femme soumise, Mme Bessières accepta tous les re-

proches de son mari ; cependant elle prit la résolution de ne plus se présenter au cercle qui, une fois par semaine, se réunissait dans les salons du premier consul.

Les femmes des généraux, jeunes et belles, composaient les brillantes soirées où chacun apprenait son rôle pour la prochaine cour des Tuileries.

L'absence de M,ne Bessières ne tarda pas à être remarquée. La général Bonaparte, qui savait l'apprécier pour ses brillâmes qualités, chargea Berthier de ramener « la charmante boudeuse », pour nous servir de l'expression du général Bonaparte. Mme Bessières, cédant aux prières de son mari, reparut aux réunions.

Ce que nous allons écrire causera peut-être quelque surprise ; mais le récit en a été fait par le maréchal Bessières lui-même à son ami intime M. de Bourran, qui habitait Villeneuve-sur-Lot. M. de Bourran était un homme antique, vénéré dans son pays, et qui jamais n'eût altéré la vérité. M. de Bourran confia ce récit à M. Corne de Miramont, avocat de Cahors, qui s'empressa d'écrire la scène pour en conserver le souvenir.

Bessières ramena donc sa femme dans les salons du premier consul. La réunion était nombreuse et fort brillante. Lorsque Mme Bessières entra dans le grand salon, près de son mari, une sorte de surprise se manifesta, car sa retraite n'était un mystère pour personne. Le silence se fit. Jamais Mme Bessières n'avait été plus belle et plus digne. Sa physionomie toute gracieuse était, ce soir- là, empreinte de gravité. Le premier consul se dirigea vers la future duchesse, et lui dit à haute voix : « Madame, je regrette de vous avoir fait adresser des reproches par votre mari. J'ai su depuis que le hasard seul vous avait fait assister à un service célébré pour Louis XVI. — Général , répondit la jeune femme de façon à être entendue de tous, général, Louis XVI ne méritait pas son sort, il fut la victime des fureurs d'un peuple égaré. J'ai voulu prier pour lui, et si j'étaiâ à votre place, je sais bien ce que je ferais. — Eh! que feriez-vous, Madame? — Je ne permettrais pas

LE MARECHAL BESSIERES 37

qu'en France on fût obligé de prier Dieu dans les maisons particulières. » Il y eut un moment de profond silence; le premier consul reprit : a Vous avez raison, Madame, et avant peu de temps j'exécuterai un projet que j'ai formé. »

Lorsque M. de Bourran eut raconté ce que nous venons d'écrire à M. Corne de Miramont, celui-ci crut devoir s'adresser à M. le colonel de Baudus, ancien aide de camp, compatriote et ami de Bessières. M. de Baudus répondit par lettre : ce Tout ce que vous a dit mon excellent ami de Bourran est tellement digne de la belle âme de l'admirable femme qui eut le courage de faire des démarches pour sauver le duc d'Enghien, que j'y crois comme si je l'avais entendu. »

Le premier consul éprouva de vives résistances lorsqu'il voulu rendre ses droits au culte catholique. L'ordre matériel régnait en France, mais les esprits restaient soumis aux préjugés révolutionnaires. Les déclamations philosophiques avaient cours dans le monde officiel. Le général Bonaparte pouvait constater chaque jour l'indifférence religieuse de ses généraux, des conseillers d'État et des hommes politiques. Il est vrai que les révolutionnaires accumulent encore plus de ruines dans le monde moral que dans le monde matériel.

Un historien a dit : « Le premier consul comprit qu'il ne parviendrait à créer rien de solide dans la société s'il ne s'appuyait sur la base même de l'ordre, sur la religion ; de toutes les mesures qu'il prit, celle qui souleva les plus horribles tempêtes fut le rétablissement du culte; elle fut

hautement désapprouvée, même par l'armée, élément de sa puissance. »

Vainement le premier consul cherchait à convaincre ceux qui l'entouraient, généraux et ministres. Son éloquence persuasive échoua complètement devant le conseil d'État, qui discutait la grande réparation due à l'Église.

Le général Bonaparte adopta l'un de ces moyens détournés qui frappent les esprits par la surprise. Il avait coutume de dire que l'imprévu était une force incomprise. Il usa donc de l'imprévu en cette circonstance.

Un grand dîner d'apparat fut ordonné. Les convives appartenaient à l'armée, au conseil d'État, à la haute magistrature et à l'administration supérieure. Les ministres étaient présents, aussi bien que les corps politiques. Le premier consul avait choisi les personnages les plus hostiles au rétablissement du culte catholique.

En présence de ces esprits forts , de ces natures froides , de ces hommes instruits, mais sans croyances, le premier consul plaça deux femmes jeunes et timides. Toutes deux avaient été élevées religieusement. Le consul était assis entre ces deux femmes, Joséphine leur faisait face. Pendant le repas, le premier consul demeura pensif et les convives furent silencieux. Quelques conversations particulières courtes et entendues d'eux seuls s'échangèrent entre voisins; mais une sorte de gravité régnait dans cette grande salle. Le repas allait se terminer, lorsque le général Bonaparte adressa brusquement cette question à la dame placée à sa droite : « Avez -vous été mariée par un prêtre constitutionnel? — Général, répondit la jeune femme, je ne m'en suis pas informée. » Se tournant alors vers Mme Bessières, assise à sa gauche : « Et vous, mon enfant, par qui avez- vous été mariée? — Général, dit-elle avec vivacité, j'ai été mariée par un prêtre non jureux. — Mais où donc? car les églises ne sont pas ouvertes. — Dans la chapelle de mon père; jamais ni mon père, ni ma mère, jamais aucun de nous, ni de nos amis, n'aurait voulu entendre la masse d'un prêtre jureux ! »

LE MARÉCHAL BESSIERES 39

Le colonel de Baudus, en rapportant cette scène que lui avait souvent racontée la duchesse d'Istrie, ajoute : « Le grand homme s'empare de cette réponse à la fois si ferme et si naïve, en fait un sublime commentaire, et portant ses terribles regards sur ses adversaires, finit par leur dire : « Madame appartient à l'une des familles les plus estimées, « les plus considérées du département où elle est née. Dans « ce qu'elle vient d'exprimer, vous avez entendu l'esprit des « provinces : on y veut la religion catholique; on y veut le « libre exercice du culte. D'ailleurs, je le répète, point d'État ce sans religion1. »

Un témoin de cette scène, qui prit une grande part à la discussion du Code civil et devint plus tard comte de l'empire, a laissé un récit plus complet que celui de M. de Baudus. Il montre le premier consul prononçant un véritable discours, qui semblait improvisé tant la raison s'unissait à la chaleur; la voix du général Bonaparte était éclatante, son regard brillait de mille feux. Par ses gestes vifs et majestueux en même temps, il dominait l'assemblée. Ce que M. de Baudus nomme un commentaire fut, pour le premier consul, l'occasion d'une profession de foi motivée. Il eut de terribles apostrophes; celle-ci, par exemple, adressée aux corps politiques : <c Vous représentez les intérêts de la nation, mais l'âme de la France est dans les foyers domestiques ; c'est là que bat son cœur; mettez donc la main sur ce cœur, et non sur le vôtre... »

Ce fut un grand spectacle que celui-là. Un soldat heureux, jeune encore, élevait la voix en faveur de la religion, en présence d'hommes d'État, philosophes et incrédules. Ce soldat prenait pour point d'appui la simple réponse d'une jeune femme à une question indifférente en apparence.

Le soir même, tous les habitants de Paris connurent

1 Études sur Napoléon, par le colonel de Baudus, ancien aide da camp du maréchal Beflsières, t. 1er, p. 57, 58.

cette scène, dont le récit se répandit dans les provinces et ranima les espérances.

En sortant de table, Mme Bessières, tremblante d'émotion, s'approcha de celle qui devait être l'impératrice Joséphine et lui exprima son embarras. Mmc Bonaparte dit à voix basse : « Vous avez très bien répondu, c'était tout ce que Bonaparte désirait. »

Une réaction contre l'impiété se fit à l'instant même; les moins habiles virent poindre le concordat.

Mme Bessières eut dès lors une sorte de célébrité. Parmi les nombreux récits de M. de Bourran, nous retenons celui-ci : « La femme du général Lefebvre vint un jour trouver Mme Bessières et lui dit : « Je viens vous prier de « m'aider à faire une bonne action. Des émigrés et des « prêtres non assermentés sont dans la plus affreuse mi- « sère, ils éprouvent toutes les souffrances, et je cherche g vainement à soulager leurs malheurs. L'égoïsme et la « peur ferment toutes les bourses. — Je vous seconderai, » « s'écria Mme Bessières.

« La jeune femme se mit à l'œuvre, allant de salon en salon, de foyer en foyer, quêtant pour ceux qui souffraient. Nul ne refusait afin de plaire à la compagne d'un favori du maître. La récolte fut belle, et Mme Bessières déposa une somme très forte dans les mains de la femme du général Lefebvre, en prononçant ce seul mot : <i Silence ! »

La jalousie règne duns les cours aussi bien que dans le monde petit ou grand. Les femmes, rivales en beauté ou en fortune, sont peut-être moins indulgentes que les hommes. Cependant Mm0 Bessières était respectée, honorée et même admirée. Voici un jugement d'une femme qui vivait près d'elle ' :

a Bessières avait quelque chose d'antique, » a dit M. de Norvins; il avait raison. Au milieu des grandeurs de l'empire, le duc d'Istrie fui toujours simple... C'était surtout

» Mémoires de la duchesse d'Abrantès, i. XVI, p. 161

dans la garde qu'il était adoré et qu'il fallait le voir; il était comme le père de chaque soldat. Jamais sa porte n'était fermée pour eux. « Je suis sorti de leurs rangs et je ne saurais l'oublier, » disait- il souvent.

« Quant aux qualités de son cœur, à sa belle âme, il existe de Bessières une foule de traits dont j'ai gardé note... Tous ces traits le placent dans un jour qui en font un homme dont la France doit être fière.

« ... Je veux le montrer bon , humain, charitable, probe jusqu'à laisser sa veuve dans le malheur.

« ... Mais est-il possible de ne point parler de cette femme, modèle parfait de toutes les vertus, de l'épouse et de la mère, de la fille et de la sœur? Lorsqu'elle se maria, elle semblait craindre de venir dans le cercle des jeunes femmes des généraux d'alors, si élégantes et si parisiennes... Cette charmante et douce jeune femme qui, avec sa figure de vierge de Raphaël , toute belle et modeste, n'osait lever les yeux qu'en rougissant et tremblant, c'était un ange possédant toutes les vertus... »

Les contemporains sont donc unanimes pour proclamer la beauté et la vertu de la femme, la bravoure et la probité du mari. Il y a peu d'années encore, nous entendions les vieillards, ancien soldats de l'armée d'Espagne, raconter ces deux traits du maréchal Bessières :

(c Le lendemain de la reddition de Madrid, le duc d'Istrie fit porter au trésor cent deux sacs renfermant plus de cinq cent mille francs, trouvés dans une caisse publique, et qu'il lui était facile de conserver.

a Arrivant un jour dans un village qu'une contribution venait de ruiner, il vit les habitants en larmes solliciter sa protection. Ne pouvant faire plus, le maréchal dit à son aide de camp : « Ouvrez ma caisse particulière et donnez « tout ce que j'ai à ces malheureux... — Mais, monsieur (c le maréchal... — Vous ne voyez donc pas leurs souf- <l frances? » s'écria Bessières.

A la fin de l'année 1811, le maréchal Bessières, duc d'Istrie, couvert de gloire, comblé d'honneurs, arrivait à Prayssac, son berceau; il voulait embrasser son vieux père, revoir sa modeste maison, et se retrouver encore une fois au milieu de ses amis, de ses compatriotes, de sa nombreuse famille. Il était parti simple cavalier et revenait maréchal de France. Il avait traversé l'Egypte, l'Italie, l'Allemagne et l'Espagne. Sa vie dévorante s'était écoulée dans le faste des palais ou sur la paille des bivouacs ; il connaissait les grands de la terre et vivait familièrement avec eux, mais il se souvenait du temps passé, et retrouvait avec bonheur la solitude et le silence du village; il pressait dans ses bras les bonnes gens de la campagne ; il parlait avec bonheur cet idiome énergique et naïf, poétique et riche qui est le patois des bords du Lot ; avant de le rappeler à lui, Dieu lui avait ménagé cette joie si pure pour un cœur tel que le sien.

La nouvelle de l'arrivée du maréchal Bessières se répand avec rapidité. On accourt de toutes parts, et bientôt Prayssac ne peut contenir la foule. Bessières, simplement vêtu , se mêle à cette foule. Ce ne sont que cris de bonheur et souvenirs d'enfance ; chacun se montre fier de son compatriote, et lui, le sourire aux lèvres, va de l'un à l'autre, rappelant le passé et promettant de revenir pour toujours lorsque la guerre sera finie.

Quelques jours après son arrivée, Bessières offre à tous un grand repas. Aucune salle n'étant assez vaste pour contenir les convives, une grange se pare de verdure et prend un air de fête; les tables sont dressées, rouvertes du linge blanc des ménagères. On vient de loin dos le

matin. Le notaire est entre le vigneron et le bouvier; le chirurgien, entre le laboureur et l'artisan : il n'y a plus ni bourgeois ni paysan , mais des compatriotes qui s'aiment et s'estiment, des voisins qui se prêtent un mutuel appui. Les prêtres de la contrée ont, pour une journée, quitté le presbytère ; de vieux soldats retraités ont abandonné leur chaumière ; ils viennent revêtus de leur uniforme usé par la guerre. La joie la plus pure anime tout le monde. L'envie aux traits hideux n'a pas encore envahi les campagnes, la politique n'a pas troublé les consciences, et l'on s'aime de bon cœur comme on savait aimer aux champs.

On a prié Bcssières de revêtir son uniforme pour faire honneur au pays. Le maréchal paraît donc en grand costume. Le frac brodé d'or disparait sous les épaulettes, les aiguillettes, les plaques et les rubans des décorations; une large ceinture étoilée de pierreries entoure sa taille ; les culottes collantes d'un rouge écarlate sont couvertes de broderies qui se prolongent vers les genoux. Des bottes galonnées d'or, aux glands étincelants, aux éperons brillants, complètent ce riche costume. Un sabre rapporté d'Egypte, riche comme les armes d'un sultan, attire surtout l'admiration : ce sabre vient directement de quelque cavalier d'Orient célébré par les légendes.

Tous les regards sont fixés sur le maréchal, qui avant de s'asseoir promène sur les convives un long regard presque humide de larmes, mais éclairé par un sourire.

A la droite du duc d'Istrie se trouve son vieux père, à gauche le curé de la paroisse. Celui-ci récite le Bénédicité.

En ce temps-là les discours politiques n'avaient pas encore envahi les salles de festin. On ne prononça donc pas de harangue, mais on trinqua. Le choc des verres dura d'autant plus longtemps que les vignes du pays sont aussi généreuses que les coteaux du Bordelais.

... Pendant de longues années, on a parlé de cette fête aux veillées de Luzech et lieux environnants, et lorsqu'on

apprit qu'un boulet de canon avait tué le bon maréchal, des larmes coulèrent de tous les yeux.

Les nouvelles générations s'arrêtent devant la statue qui s'élève sur la place; elles considèrent les traits mâles du maréchal, et chacun s'éloigne en disant : oc Voilà donc cet homme que nos pères aimaient tant! »

Peut-être n'avons-nous pas suffisamment insisté sur l'une des qualités du maréchal Bessières, qualité rare dans les cours et les états- majors : il savait dire la vérité. Nous pourrions citer quelques exemples de sa franchise. Plus d'une fois l'empereur s'irrita contre le maréchal, allant même jusqu'aux reproches d'ingratitude et aux menaces. Convaincu qu'il rendait service à la France et à Napoléon, Bessières ne se découragea pas. Il parlait avec calme, convenance et mesure, mais ne cachait rien, car il était l'interprète de la pensée publique. L'empereur ne tardait pas à lui rendre justice.

Napoléon portait à Bessières une vive affection et plaçait en lui sa confiance. Le 8 juillet -1805, revenant de Milan, où il s'était fait sacrer roi d'Italie, l'empereur traversait le mont Genis, appuyé sur le bras de Bessières; il marchait à pied. Parvenu au sommet de la montagne, Napoléon s'arrêta, et, embrassant d'un vaste regard les terres lointaines, il dit d'une voix lente : « Bessières, vous trouvez cela beau, empereur des Français et roi d'Italie! — Sire, répondit le maréchal, il faudrait être difficile pour penser autrement. — Eh bien ! reprit Napoléon, je ne me fais pas illusion; je ne suis que l'instrument de la Providence; aussi longtemps qu'elle aura besoin de moi, elle me con-

servera; quand je ne lui serai plus utile, elle me brisera comme un verre. i>

L'empereur pensait tout haut devant Bessières, qui était d'une discrétion éprouvée et d'une extrême prudence. Cependant il eut ses heures de disgrâce ; ce fut à l'époque du divorce. Fort dévoué à Joséphine, le maréchal refusa de croire que la compagne du général Bonaparte serait éloignée. Il parla trop librement peut-être, et Napoléon se montra mécontent. Cependant le duc d'Istrie ne cessa de se rendre à la Malmaison auprès de Joséphine, un peu abandonnée dans sa solitude.

L'empereur le sut et se montra généreux. Prenant la démarche du maréchal pour ce qu'elle était, Napoléon dit avec une sorte de bonhomie : « Bessières, je veux vous rendre votre visite, attendez -moi donc à Grignon. »

Le souvenir de cette visite mérite d'être conservé. Quelques jours après, l'empereur arriva au château dans la matinée, sans faire connaître la durée de son séjour. Il était accompagné du roi de Bavière, des reines de Naples et de Hollande, de la grande -duchesse de Bade et des dames d'honneur de ces princesses. Le prince de Neufchâtel, le grand maréchal Duroc, les maréchaux Moncey et Davout accompagnaient aussi l'empereur. Il y avait encore le général Lauriston, le prince et la princesse Borghèse, un écuyer, un chambellan, quelques officiers des chasses ; les duchesses de Bassano et de Cassano, Mme de Broc et MJle de Mackau *.

A peine descendu de voiture, l'empereur se mit à chasser clans le vaste parc, riche en gibier ; il tua bon nombre de faisans et de perdrix, mais en manqua plus encore, car il était peu habile au tir, ne se donnant pas le temps de viser, et jetant son coup de fusil. Un officier des chasses, qui suivait Napoléon pas à pas, ne manquait jamais de s'écrier chaque fois que l'empereur manquait une pièce : Cuisse pendante, aile cassée; fortement blessée. Fatigué d'entendre

1 Études sur Napoléon, par le colonel de Baudus, t. 1er, p. 31,

ces petites flatteries, Napoléon s'écria : « Aile cassée! eh bien, allez la chercher. »

Après la chasse, qui dura deux heures, l'empereur e retira dans son appartement et ne reparut que quelques instants avant le dîner.

Il se mit à table sans remarquer que lui, souverain, n'avait pas fait l'honneur à la duchesse d'Istrie de l'inviter à prendre place à la table impériale. Non seulement l'empereur, s'apercevant de sa distraction, ne fit rien pour la réparer, mais il se montra presque peu convenable envers la maréchale, qui le servait en silence.

Le repas fut promptement terminé, et l'empereur, se levant, s'écria : « Il faut jouer comme des enfants. Voyons, jouons au furet du bois joli. Connaissez-vous ça, roi de Bavière? » Aucune objection ne s'éleva; mais le jeu exigu une pièce de ruban. On demanda ce ruban à la châtelaine, qui malheureusement n'en possédait pas. On eut recours à toutes les princesses, qui appelèrent leurs dames d'honneur. Les femmes de chambre bouleversèrent les armoires. Par bonheur, la princesse Borghèse parvint à découvrir dans ses chiffons ce ruban tant désiré. L'empereur s'impatientait. Lorsque la duchesse d'Istrie parut, armée de ce long ruban, et toute tremblante à cause du retard, Napoléon lui lança ces paroles : « Depuis le temps que vous me faites attendre, vous auriez dû couper toutes vos robes. *> La maréchale répondit simplement : « Sire, je l'eusse fait que cela ne vous eût pas donné une pièce de ruban. »

Le furet du bois joli eut un grand succès. L'empereur se montra plein de grâce; il fut simple, d'un esprit pétillant et d'une galanterie vraiment royale. Lorsque le jeu fut terminé, le maréchal Bessières présenta ses aides de camp à Napoléon, qui, les interrogeant les uns après les autres avec bonté, s'informa de leurs services et de leurs familles. Quand parut le plus jeune d'entre eux, l'empereur, le regard fixe, s'écria : « Mais n'est-ce pas ce gaillard-là, Bessières, qui, sur la mule de Wels, vint nie faire un rapport inexact sur la direction que vous aviez fait

prendre à la cavalerie? — Non, Sire, répondit vivement le maréchal, l'officier dont Votre Majesté se rappelle une regrettable erreur n'est pas à Grignon. — Cependant, reprit Napoléon, je crois bien le reconnaître; ma mémoire ne me trompe pas... »

La mémoire de l'empereur était si prodigieusement fidèle, qu'il se souvenait des moindres détails, et reconnaissait les figures.

La présentation terminée, Napoléon dit à la duchesse d'Istrie : « Madame la maréchale, donnez-nous un bal. »

Il fallut danser, mais les cavaliers ne remplissaient pas toutes les conditions voulues. Ces hommes couverts de gloire étaient plus propres aux conseils et aux batailles qu'aux gracieuses élégances de ces entrechats. L'empereur souriait; tout à coup il s'écria : « Roi de Bavière, dansez. »

Le monarque obéit en silence ; malgré son obésité et ses cinquante-cinq ans passés, le roi s'avança lourdement avec sa danseuse, ce qui provoqua la gaieté de l'empereur. Se souvenait- il alors qu'Henri IV fit parcourir à grands pas ses allées de Monceaux par le duc de Mayenne, roi de la Ligue, qui pouvait à peine marcher? Et lorsque, en 1813, le roi de Bavière abandonnait les aigles de l'empire, avaitil conservé un fâcheux souvenir des contredanses de Grignon ?

L'empereur fut sans pitié et voulut voir danser toutes les personnes présentes. La vieille duchesse de Bassano, dame d'honneur de la reine de Naples, se défendit en vain; elle affirma que depuis un demi -siècle ses adieux à la danse étaient faits pour toujours. L'empereur fut inexorable et lui dit : « Madame la duchesse, je choisirai votre danseur. » Il revint à l'instant, conduisant par la main un personnage dont la tournure semblait peu propre aux exercices chorégraphiques. C'était le duc d'Auerstœdt, prince d'Ekmùlh, maréchal de France, grand homme de guerre, mais fort mauvais danseur.

L'empereur pria Mme la duchesse d'Istrie de lui faire l'honneur de l'accepter pour cavalier; prenant place au

milieu des danseurs, il se tourna vers l'orchestre improvisé, et dit, de sa plus belle voix de commandement : a Joue/, l'air de la Monaco! »

C'était sa musique favorite ; il fredonnait la Monaco lorsque l'Europe lui épargnait les soucis.

Le bal se termina par la ligure du Grand-père, qui faisait les délices de la jeunesse de 1810.

En se retirant, plus d'une danseuse d'âge mûr redoutait pour le jour suivant quelque fantaisie impériale, car nul ne savait si le séjour de Grignon se prolongerait.

Ces détails sembleront peut-être futiles au lecteur, qui les trouvera peu dignes de l'histoire. Mais nous aimons à voir Napoléon sans couronne et sans manteau souverain : il ne nous déplaît pas non plus de regarder les héros et les grandes dames tournoyer aux notes de la Monaco.

Nous regrettons que quelque chroniqueur antique n'ait pas transmis à la postérité les fantaisies de César au moment de franchir le Rubicon, ou les caprices d'Annibal dans les soirées de Capoue.

Ne prenons pas l'histoire trop au sérieux ; il serait douloureux de penser qu'elle médite inutilement pour le bonheur de l'humanité; consolons-nous, au contraire, en songeant qu'elle ne dédaigne pas l'air de la Monaco.

Le lendemain, pendant le déjeuner, l'empereur semblait transformé. Ses gaietés de la veille étaient remplacées par les pensées les plus sérieuses. Sa parole abondante brillait d'érudition. Lorsque le déjeuner fut terminé, il examina le château de l'extérieur. Ce château de Grignon, construit pour le financier Law, fournit à l'empereur l'occasion d'exposer le système du célèbre aventurier. Il fut naturellement conduit à parler de la régence. Sa pensée étincelante éclaira toutes les époques qui précédèrent la révolution française. Il semblait planer sur les événements passés; montrant la révolution préparée par la cour, parla noblesse et par les classes éclairées, il s'écria : « Et cette révolution, qui l'arrêtera? »

Un profond silence succéda à ce cri échappé de son cœur.

La seconde journée se passa comme la précédente. On chassa, mais le bal n'eut pas lieu. L'empereur se montra d'une extrême amabilité pour chaque personne; il cherchait à deviner les désirs, accordait grâces et faveurs et cherchait à plaire. Sa conversation pleine de charmes aborda cent sujets divers, passant des choses les plus frivoles aux questions les plus graves. Il semblait éviter de parler guerre , comme voulant se donner un véritable congé. Il récita, en les tronquant quelque peu, des vers de Corneille. Puis il dit : « Si Corneille vivait, je le ferais prince, entendez - vous , prince d'Ekmûlh; je mettrais sa plume à côté de votre épée. » Puis, passant à Racine, l'empereur dit en riant : « Racine a fait un plan de campagne pour Mithridate qui est beau comme récit, mais absurde comme opération militaire; les écrivains devraient éviter ces écueils ; que chacun fasse son métier; c'est comme si un maréchal tournait des vers ! »

La reine de Naples, Caroline, sœur de Napoléon, osa dire : « Mais César était orateur et même écrivain... — César, César, reprit Napoléon, était un très grand homme, ce qui ne l'a pas empêché d'ignorer une chose importante pour qui veut gouverner : c'est qu'il faut se débarrasser de ses adversaires avant qu'ils se débarrassent de vous. César aurait dû faire arrêter Rrutus, Cassius et ses complices. Rome et les provinces eussent applaudi. »

Le lendemain, lorsque le jour paraissait à peine, car on était en hiver, l'empereur donna l'ordre du départ pour huit heures. Les dames dormaient encore. Elles n'eurent que le temps de passer une robe.

50 LE MARÉCHAL BESSIERES

La mort du maréchal Bessières offre des particularités qui méritent d'attirer l'attention. Chacun de nous a cherché à sonder l'impénétrable mystère des pressentiments. L'homme est- il quelquefois averti de sa fin prochaine? Les uns le croient , le plus grand nombre nie. Cependant on cite des exemples à l'appui des pressentiments, et parmi ces exemples celui du maréchal Bessières est remarquable.

Il faisait la guerre depuis longtemps et ne comptait plus ses batailles. Il voyait la mort de près chaque jour pendant une campagne, et jamais son regard ne s'était fixé sur elle. Loin de là, il avait coutume de dire à ses officiers, au milieu des balles et des boulets :

« Gare à vous, Messieurs 1 car, pour moi, il ne m'arrivera rien. »

L'aide de camp du maréchal, M. de Baudus, homme d'honneur par excellence, a rapporté les moindres circonstances de la dernière journée du duc d'Istrie.

Le quartier général impérial avait passé la nuit du 30 août 1813 à Wessenfels. Comme chef de la cavalerie, Bessières ne quittait pas l'état- major. Le lendemain il déjeunait en tête à tête avec Baudus, qui fut frappé de sa tristesse. Le regard sombre du maréchal, sa physionomie pensive, son refus de goûter aux mets, causèrent à Bajudus une impression douloureuse, car il aimait le duc d'Istrie comme un père.

« Je n'ai pas faim, disait Bessières.

— Mais, monsieur le maréchal, repartit l'aide de camp, nos vedettes et celles de l'ennemi sont en présence, et quelque affaire sérieuse est probable; nous ne pourrons rien prendre de la journée.

— Au fait, murmura Bessières, si un boulet de canon doit m'enlever ce matin , je ne veux pas qu'il me prenne à jeun. »

En se levant de table , le maréchal donna la clef de son portefeuille à Baudus, en lui demandant les lettres de sa femme qui y étaient renfermées. Après avoir considéré les lettres pendant quelques instants sans les ouvrir , le maréchal les jeta au feu. Jamais il n'avait détruit la correspondance de sa femme depuis le jour de son mariage; après chaque campagne, il rapportait à Paris, pour les réunir aux anciennes, les lettres nouvellement reçues.

En passant près de la table où le déjeuner se trouvait encore , M. de Baudus renversa des assiettes placées les unes sur les autres; il se fit un certain bruit qui attira l'attention du maréchal; il vit la terre jonchée de débris et murmura quelques paroles inintelligibles.

On a su depuis qu'avant de quitter Paris le maréchal avait dit à plusieurs de ses amis qu'il ne reviendrait pas de cette campagne.

Lorsque l'empereur monta à cheval, Bessières le suivit; Baudus, qui ne l'avait jamais vu aussi sombre, dit à un camarade :

« Si l'on se bat aujourd'hui, le maréchal sera tué. »

Le maréchal Ney enleva le village de Rippach, et l'ennemi se retira ; Bessières s'empressa de reconnaître le défilé dont nos troupes venaient de s'emparer, car la cavalerie devait traverser ce défilé , et le devoir strict du général en chef de cette cavalerie était de s'assurer par luimême des dispositions du terrain. Tout en étudiant ce défilé, il arriva sur la hauteur qui domine ce village lorsqu'on prend la route de Leipsick; dans le moment même, les Prussiens établissaient une batterie qui devait balayer la grande route; le maréchal s'arrêta une minute à peine pour regarder la batterie avec une petite longue -vue qu'il tenait de la main droite.

Le premier boulet lancé par la batterie prussienne emporta la tête d'un maréchal des logis des chevau- légers

52 LE MARÉCHAL BEBSIÈBBS

polonais de la garde, qui depuis plusieurs années faisait auprès du due d'Istrie le service d'ordonnance. Très affligé de cette perte, le maréchal s'éloigna pour examiner de plus près les mouvements de l'ennemi, puis il revint près du corps sanglant du sous- officier, accompagné du capitaine de Bourjolly, un de ses aides de camp, de son mameluk Mirza et d'une petite escorte de cavaliers. Le maréchal dit à Bourjolly : « Je veux qu'on enterre ce jeune homme; d'ailleurs, l'empereur serait mécontent s'il voyait un sousofficier de la garde tué là; car si ce point était repris, il serait fâcheux qu'à la vue de cet uniforme l'ennemi pût croire que la garde a donné. »

Au moment où le duc d'Istrie prononçait ce dernier mot, en remettant sa lorgnette dans sa poche, un boulet de la même batterie l'atteignit; la main gauche qui tenait les rênes fut fracassée, le corps traversé de part en part et le coude droit broyé. Pas un cri ne s'échappa des lèvres du maréchal.

De Baudus, son aide de camp, termine ainsi le récit de cette mort glorieuse : « Un acte de charité envers un de ses semblables et l'accomplissement de ses devoirs envers son prince et sa patrie, tels furent les sentiments qui occupèrent les derniers moments du maréchal, comme ils avaient noblement rempli son âme pendant sa vie. Nous considérerons toujours l'avertissement qu'il reçut de la Providence sur sa fin prochaine comme une récompense de tout le bien qu'il a fait, sous nos yeux, aux malheureuses victimes de la guerre; elle voulut sans doute lui accorder l'immense bienfait d'avoir le temps de se préparer à la mort par quelques pensées religieuses. »

Le boulet qui frappa le maréchal Bessières n'avait pas touché sa montre, qui s'arrêta subitement; elle n'a jamais été remontée.

Lorsque Mme la duchesse d'Istrie rendit à Pieu sa bol le âme, le 4 juin 1840, cette montre aux aiguilles immobiles reposait sous ses yeux près d'un crucifix.

L'empereur versa des larmes en apprenant la mort de

LE MARÉCHAL BESSIËRES 53

Bessières, son compagnon d'armes d'Egypte et d'Italie.

Il écrivit à la duchesse d'Istrie :

« Ma cousine, votre mari est mort au champ d'honneur! La perte que vous faites, vous et vos enfants, est grande sans doute, mais la mienne l'est davantage encore. Le duc d'Istrie est mort de la plus belle mort, et sans souffrir; il laisse une réputation sans tache : c'est le plus bel héritage qu'il ait pu léguer à ses enfants. Ma protection leur est acquise; ils héritent aussi de l'affection que je portais à leur père. Trouvez dans toutes ces considérations des motifs de consolation pour alléger vos peines, et ne doutez jamais de mes sentiments pour vous. »

Lorsqu'il eut signé cette lettre que lui présentait son secrétaire le baron Fain, l'empereur dit : « Vous connaissiez Bessières depuis longtemps? — Oui, Sire. Sa perte sera un deuil pour l'armée, qui le chérissait. — Il me faut une victoire pour compenser un tel malheur, reprit Napoléon. — C'était pour Votre Majesté un ami fidèle, un sujet dévoué, ajouta M. Fain. — Dites aussi, monsieur le baron, que c'était un honnête homme : ce mot comprend tous les éloges. »

Le maréchal Bessières avait un fils , le duc d'Istrie , mort sans enfants en 1856; mais l'illustre nom du maréchal s'est perpétué dans l'armée par ses neveux, fils du général.

Les paroles suivantes prononcées par l'empereur, en •parlant de Bessières, sont gravées sur le piédestal de la statue élevée au maréchal le 5 avril 1847 : « Il vécut comme Bayart et mourut comme Turenne. »

On peut appliquer à cet homme de bien une maxime de

la Rochefoucauld : « La marque d'un mérite extraordinaire est de voir que ceux qui l'envient le plus sont contraints de le louer. »

Seul, le célèbre historien du consulat et de l'empire, mal informé sans doute, s'est montré sévère ; il faut le regretter moins pour le héros que pour l'écrivain.

Nous sommes arrivé au terme de ce travail. Le lecteur connaît le maréchal Bessières, et s'étonne peut-être qu'aucune biographie d'un tel homme n'ait été publiée. Qu'on nous pardonne si avant de clore ce récit nous ajoutons une ou deux pages qui seront comme les draperies du portrait.

Lorsque l'impératrice Marie-Louise vint en France, il fut convenu que cette princesse ferait un séjour à Nancy, et qu'elle y serait reçue , au nom de Napoléon , par un personnage considérable. Plusieurs noms furent prononcés à cette occasion : un habile diplomate le disputait à un homme de cour. On faisait valoir l'importance du cérémonial; on disait que la nouvelle souveraine devait, au début, éprouver un sentiment favorable à la France. Napoléon semblait indécis, lorsqu'il trancha ainsi la difficulté : « Bessières ira recevoir l'impératrice : elle verra en même temps un homme de guerre, un gentilhomme, et l'honneur en personne. »

Après la paix de Tilsitt, l'empereur ménagea au maréchal Bessières un triomphe , comme en recevaient à Rome les généraux vainqueurs. Le 27 novembre 1807, dix mille hommes de la garde impériale, le duc d'Istrie en tête, s'avançaient par la route du nord vers la barrière de Paris. Un arc triomphal abritait les autorités de la capitale. La vieille garde s'arrêta et porta les armes. Une foule immense jetait des cris d'enthousiasme et de joie, répandant sur les rangs de la troupe des couronnes de laurier et des bouquets d'immortelles. Tout Paris était là, non le peuple égaré depuis, mais la nation glorieuse et hère.

Le préfet adressa au duc d'Istrie une harangue emphatique qui débute ainsi : « Monsieur le maréchal, généraux,

soldats, qui composez cette garde fidèle, dont les rangs impénétrables environnent le trône, vous tous, guerriers, l'honneur de la France et l'admiration de l'Europe, suspendez un moment votre marche... »

Le maréchal répondit en peu de mots, simples quoique énergiques; puis, au nom de la ville de Paris, le préfet suspendit des couronnes d'or aux drapeaux de la garde.

La musique fit alors entendre ïe Chant du retour, œuvre de Méhul et de M. Arnault (de l'Institut). La voix du peuple répéta cet hymne pendant le défilé. La garde se rendit aux Tuileries pour y former les faisceaux, les bataillons furent conduits aux Champs-Elysées, où la ville de Paris avait préparé un banquet de dix mille couverts. Le conseil municipal, en grande tenue, prit place au milieu des grenadiers.

Le lendemain, le théâtre de l'Opéra offrit une représentation aux soldats. La pièce choisie était le Triomphe de Trajan. Chaque fois que se prononçait le nom du vainqueur de l'Arménie, le public saluait le maréchal Bessières de mille cris. On voulut le couronner sur le théâtre, comme Villars après la victoire de Denain , et le maréchal de Saxe après Fontenoy. Mais Bessières, toujours modeste, refusa tout hommage personnel.

Deux jours après, le duc d'Istrie, à la tête de la garde, fut reçu par le Sénat. Le président, comte de Lacépède, prononça aussi un discours : « Monsieur le maréchal, invincible garde impériale, le Sénat vient au-devant da vous... »

Les fêtes et les banquets suivirent ces réceptions, qui causaient en Europe une profonde émotion. La popularité de Bessières était immense dans l'armée et dans Paris. A cette époque, nul en France ne pouvait rivaliser avec lui. Il personnifiait la vieille garde impériale.

Voici un dernier trait que nous aurions passé sous silence s'il n'importait qu'à la réputation de Bessières; mais il y a là une page historique utile à conserver.

56 LE MARÉCHAL BËS81ÈREB

Le maréchal a souvent raconté ce qui suit à sa famille, ainsi qu'à ses amis.

A peine arrivé à Smorgoni, pendant la retraite de Russie, le roi de Naples et le prince Eugène le pressèrent de se réunir à eux pour conseiller à l'empereur de retourner ù Paris, où sa présence était plus nécessaire qu'à l'armée. Ni le roi Joachim, beau-frère de Napoléon, ni Eugène, son fils adoptif, n'osaient entretenir l'empereur d'un sujet aussi grave et qui devait le contrarier profondément. Le duc d'istrie se dévoua. En présence du roi et du vice-roi, il aborda la question avec autant de respect que de franchise. Dès les premiers mots prononcés par le maréchal Bessières, Napoléon s'emporta jusqu'à dire : « II n'y a que mon plus mortel ennemi qui puisse me proposer de quitter l'armée dans la situation où elle se trouve. » Sa colère augmentant, l'empereur fit le mouvement de porter la main droite à la garde de son épée. « Quand vous m'auriez tué , dit froidement le duc d'istrie , il n'en serait pas moins vrai que vous n'avez plus d'armée, que vous ne pouvez plus rester ici, car nous ne pouvons plus vous garder. »

Murât et Eugène entraînèrent Bessières hors de la chambre. L'empereur demeura seul, les coudes sur la table et la tête dans les mains.

En sortant de cette longue et profonde méditation, il fit appeler le duc d'istrie, le reçut avec douceur et lui dit : a Puisque vous le voulez tous, il faut bien que je parte, i

Combien de fois n'avons-nous pas admiré, dans la salle des maréchaux, le magnifique tableau qui représentait le duc d'istrie en uniforme el appuyé sur son bâton de cornmandement! Ses traits, remarquablement beaux, expri-

maient surtout la bonté. L'œil était doux, et sur les lèvres on croyait deviner un sourire mélancolique. Quelque mâle que fût ce visage, le peintre n'avait pas cherché à mettre dans le regard un rayon de courage. Cette image, œuvre d'un grand artiste , peignait merveilleusement bien la nature particulière de Bessières; on pouvait, devant ce tableau, répéter les paroles de l'empereur : C'était un honnête homme.

L'image que nous admirons n'existe plus ; les gens de la Commune, après l'avoir déchirée, l'ont jetée daus les flammes.

Hadetzky prend la plume et va signer la lettre à Charles-Albert pour solliciter un armistice.

LE FELDMARÉCHAL RADETZKY

Voici une des belles figures de l'histoire. Héros de la guerre d'Italie dans les années 1848 et 1849, Radetzky méritait une étude particulière. Cependant aucune biographie n'a été publiée en langue française sur cet illustre capitaine; le monde militaire lui-même ne connaît que vaguement et très imparfaitement le général qui jeta un si grand éclat sur les armes autrichiennes.

L'oubli se fait vite au temps où nous vivons. D'autres

guerres ont troublé le inonde depuis les victoires de Radeteky, mais aucune n'a mis en relief un général ati i complet. Cet homme appartenait à la vieille école rière des Turenne et des Frédéric IL II ne donnait rien au hasard; son coup d'oeil était prompt et sûr, ses calculs tellement rapides qu'ils ressemblaient à l'inspiration. Toujours maître de lui, l'œil fixé sur son adversaire, il mesurait avec calme les chances diverses qui à la guerre se modifient souvent d'heure en heure; pour tout dire, Radetzky exerçait le commandement dans sa plénitude.

Ses victoires sont bien son œuvre. Il n'a pas, comme d'autres, demandé au courage du soldat ce que ne pouvait donner la science du général; on ne l'a point vu assister aux batailles en spectateur intéressé, laissant faire, prêtant l'oreille aux avis divers, et s'en remettant aux pensées de ses lieutenants; il ne considérait pas non plus la guerre comme un jeu de la fortune et du hasard et ne croyait nullement aux soudaines illuminations ou aux miracles de son étoile. Une longue expérience et de profondes études lui avaient enseigné que la victoire tient souvent à peu de chose et que le moindre oubli, la plus simple distraction chez le général, doivent tôt ou tard conduire aux défaites. Mais le feld-maréchal était loin de penser que peu d'années après sa mort la science militaire, plus qu'amoindrie, serait remplacée par une sorte de machine à détruire, parfaitement combinée, d'une puissance infinie, et qui tiendrait lieu de génie.

Radetzky a été général dans l'acception rigoureuse de l'expression , non pas seulement général de bureau , calculant le jeu des rouages d'un mécanisme, ni général exécutant servilement les consignes, aveugle instrument de l'ingénieur de la machine; il n'a pas cru davantage que la science de la guerre consistait à crier : En avant! et à se précipiter le premier dans les rangs ennemis; il voyait de plus haut. Depuis sa mort, des victoires ont élé remportées, victoires décisives et qui retentiront dans la postérité, mais aucune n'est marquée d\i sceau de la science.

Tantôt le hasard apparaît et souvent aussi la force prime le courage.

Malheureusement pour l'Autriche, le feld-maréchal avait plus de quatre-vingts ans en 1848. Le jour n'était pas loin où ce grand capitaine eût sauvé son pays, mais il n'était plus là.

Les documents français manquant complètement, nous avons dû, pour composer ce travail, avoir recours aux publications autrichiennes et italiennes; elles se contredisent, il est vrai, mais les rapports officiels méritent confiance. C'est en eux que nous chercherons la vérité. Nous la demanderons aussi à des notes intimes prises par les propres officiers de Radelzky.

Nous passerons rapidement sur les faits antérieurs à l'année 1848, car notre but est surtout de montrer un grand général aux prises avec la révolution.

Joseph -Wenceslas, comte de Radetzky de Radetz, était né à Trebnitz, en Bohème, le 5 novembre 1766. Il entra à l'âge de dix-huit ans, en qualité de cadet, dans un régiment de cuirassiers, et fit contre les Turcs les campagnes de 1788 et 1789. Il combattit en 1792 et 1795 dans les Pays-Bas et sur le Rhin, et devint aide de camp du général de Beaulieu. La campagne de 1799 lui valut les grades de lieutenant- colonel et de colonel. Le général Mêlas, qui l'avait distingué, le cboisit pour aide de camp. Il se lit remarquer à Hohenlinden à la tête d'un régiment de cuirassiers. De 1805 à 1809, Radetzky était en Italie, en qualité de major général. Sa réputation était déjà faite; on citait sa présence d'esprit^ son coup d'œii et son entrain.

62 LE FELD-MÀRÉCHAL ItADETZKY

Après le combat d'Anspern, il fut nommé feld- maréchal lieutenant.

C'est particulièrement à Wagram qu'il donna sa mesure en soutenant la retraite de l'armée.

Lorsque la paix fut signée, le feld- maréchal- lieutenant devint chef d'élat-major et employé à la réorganisation des troupes. Il fit avec un véritable éclat les campagnes de 1813 et de 1815 et reçut à Leipsick une grave blessure. Après la bataille de Waterloo, il exerça des commandements à Oldembourg, à Bude, à Olmutz, et parvint au grade de général de cavalerie.

En 1831, Radetzky fut envoyé en Italie pour y commander les forces autrichiennes en remplacement du général Frimont. La révolution parisienne de 1830 avait agité l'Europe; l'Autriche voulait avoir en Italie non seulement un bon général, mais un administrateur distingué et surtout un grand caractère. Une nouvelle carrière s'ouvrait donc devant Radetzky; il comprit l'importance de sa mission et la remplit avec une incontestable supériorité. Sa prodigieuse activité lui fit tout voir; il passait ses journées à cheval et ses nuits au travail. En 1836, il fut élevé à la dignité de feld - maréchal , dignité qui , en Autriche, correspond à ce qu'est en France le maréchal at.

Jusqu'en 1830 le plus grand ordre régnait partout. Les esprits étaient calmes en Italie , les relations douces et faciles. Nul ne songeait à ce qu'on a depuis nommé la patrie italienne. Mais en 1831 les sociétés secrètes prirent un sérieux développement , et Radetzky ne tarda pas à connaître leur but et leurs menées. Cependant il ne les redouta pas d'abord, à cause de l'antagonisme des divers États et de la jalousie séculaire des villes capitales.

La plus parfaite harmonie régnait alors entre les cabinets de Vienne et de Turin ; si bien que le roi de Sardaigne, Charles-Félix, se rendait secrètement à Milan pour se concerter avec le général autrichien sur les mesures à prendre. Des soulèvements éclatèrent à Ferrure, à Bologne, dans les

Légations, dans les Marches, à Modène et à Parme. Le Génois Mazzini dirigeait les insurrections.

Radetzky avait sous ses ordres cent vingt mille hommes, mais disséminés sur un grand nombre de points.

Peut-être le lecteur n'a-t-il vu jusqu'à présent dans le feld-maréchal qu'un rude soldat étranger à tout sentiment, la menace aux lèvres, implacable jusqu'à la cruauté. On l'a dit, on l'a répété, et des livres circulent en Italie qui peignent le feld-maréchal comme un barbare ignorant, toujours prêt au massacre.

Le comte Radetzky avait, au contraire, un esprit charmant, quoique un peu caustique. Sa gaieté nuancée de bonhomie était proverbiale dans les salons et dans l'armée. On citait de lui autant de fines saillies que de traits de bravoure. Dans l'âge le plus avancé, il se plaisait au milieu de la jeunesse. Mauvais courtisan , il avait par cela même un véritable culte pour la royauté. Il riait fort des charlatans en politique, et s'était habitué à prononcer le mot français libéral d'une telle façon que les plus réservés parmi les diplomates ne pouvaient, en l'entendant, conserver leur sérieux. Son éducation aristocratique et militaire lui avait inspiré le goût des pensées élevées et des nobles actions. Autoritaire par naissance et par métier, il s'indignait jusqu'à la colère au spectacle d'une révolte populaire. Autant il se montrait doux et facile dans la vie privée, indulgent dans l'exercice du commandement, autant aussi il était ferme devant le désordre. Fort instruit d'ailleurs , écrivain à ses heures , très humain , paternel pour les soldats, religieux sans bruit et sans éclat, et très digne sans orgueil et sans morgue. Nous citerons plus loin les titres de quelques ouvrages militaires publiés par Radetzky.

Charles -Albert venait de monter sur le trône et resserrait, s'il était possible, l'alliance entre l'Autriche et le Piémont. Le nouveau roi avait des caresses pour le feldmaréchal, dont il ne cessait de parler avec éloge. L'empereur d Autriche avait promis officiellement à Charles-Albert, par

Ci LE peLd-maréchal radetzry

l'entremise de Radelzky, qu'en cas de guerre entre la France révolutionnaire et l'Autriche conservatrice, une armée austro-sarde serait placée sous les ordres du roi de Sardaigne avec Ilaletzky pour lieutenant.

Le roi sollicita l'honneur d'être nommé colonel du régiment autrichien des hussards -Radetzky. Ce régiment prit le nom de hussards de Charles-Albert. De son côté le prince décora de tous ses ordres le général autrichien.

Le roi de Piémont était -il de bonne loi? Le lecteur résoudra cette question. Radetzky avait une confiance entière dans la parole royale, et redoutait d'autant moins une révolution italienne qu'il la considérait comme impossible lant que le Piémont ne la seconderait pas.

Le joug de l'Autriche était léger. La bonté proverbiale des Autrichiens les faisait aimer des gens de la campagne. Et la noblesse seule, vers la fin seulement, se montra hostile, quoique avec prudence. La bourgeoisie ne fut corrompue que par les sociétés secrètes et la presse française, si habile pour fausser le jugement des masses. La langue allemande n'était admise ni dans les écoles ni dans l'administration, et les Autrichiens eux-mêmes, employés de l'État, ne pouvaient faire usage que de l'idiome italien.

Le royaume lombard- vénitien avait à sa tête un vice-roi, revêtu d'un pouvoir limité et sans influence sur la justice et sur l'armée. Le royaume était divisé en deux gouverne ments, dont les capitales étaient Milan et Venise. Ces gouvernements se subdivisaient en provinces ou délégations , et celles-ci en districts. La bureaucratie jouissait de trop d'importance, mais la justice demeurait pleine, entière et souverainement indépendante de l'autorité militaire.

Trompé par le calme qui régnait à la surface, le gouvernement autrichien diminua peu à peu l'année confiée à i/ky. Au nom des économies, on cessa il»- réparer les placée fortes, et ce fut presque sans autorisation que !e feld- maréchal mit Vérone en état de défense. Malgré les ces, malgré les assurances amicales du foi de

LE FELU-MARÉCHAL RADETZKY Go

Piémont, Radeizky exerçait les troupes aux opérations de la guerre, marches, campements et travaux de campagne. Il faisait manœuvrer ensemble les différentes armes et les perfectionnait dans la tactique; le maréchal modifiait même les ordonnances peu pratiques de l'armée autrichienne. Souvent le blâme lui arriva de Vienne; souvent il dut lutter contre un pouvoir politique, faible et aveugle.

La correspondance du feld- maréchal nous montre le parti révolutionnaire italien divisé en deux camps. Mazzini voulait réunir toute l'Italie en une seule république, tandis que Gioberti cherchait à établir une sorte d'union fédéraliste présidée par le pape; mais nul ne songeait à un royaume d'Italie. Mazzini entretenait des ogents à Paris , à Londres, à Vienne, à Berlin, à Pesth et à Prague. Le feldmaréchal prévint son gouvernement, en 18-46, qu'un vaste réseau s'étendait sur toute l'Europe. Il ajouta que la chute de Louis-Philippe était décidée et que cette chute serait le signal de l'explosion universelle.

En 1847, une réunion des principaux conjurés européens eut lieu en Suisse dans le canton du Tessin. Radetzky la fit connaître à Vienne et prévint que la branche d'Orléans serait renversée du trône dans quelques mois; les hommes politiques se prirent à sourire, et les prédictions de Radetzky furent traitées de rêveries qu'il fallait pardonner aux vieillards.

Le feld -maréchal, dans une autre dépêche, accusait les autorités italiennes d'être complices des révolutionnaires; il en donnait la preuve. Pour son malheur, le gouvernement autrichien traversait une de ces crises de faiblesse et d'aveuglement qui précèdent les catastrophes.

Bientôt les officiers piémontais cessèrent de paraître à Milan, où le feld-maréchal avait coutume de les recevoir et de les admettre à sa table; il fallait une armée à la révolution, qui jeta les yeux sur Charles- Albert. Ce prince, absolu et ambitieux, se laissa gagner par des flatteries; on lui promit la Lombardie et Venise, mais non toute l'Italie.

A ce prix, l'Autriche fut trahie, et cette trahison se couvrit d'un masque patriotique. Il nous importe de constater que les révolutionnaires ne songeaient pas à constituer un grand royaume au profit de la maison de Savoie : il n'était alors question que de république.

Inquiété par les conspirations qui se tramaient à Milan et à Turin, le feld - maréchal demanda des renforts à Vienne; il voulut aussi faire approvisionner les places de guerre. Mais la bureaucratie, au service des hommes politiques , refusa de prendre en considération ces demandes de Radetzky. Seul parmi les ministres, le prince de Metternich reconnut les périls de la situation et prêta son appui au maréchal. Mais l'influence de M. de Metternich était elle-même profondément minée par ce qu'on nommait les idées nouvelles.

La révolution italienne commença d'une façon ridicule. La première journée fut la proscription des cigares; les patriotes déclarèrent la guerre aux fumeurs.

L'usage du tabac ne s'était introduit en Italie que fort lentement; mais peu à peu l'exemple des Allemands entraîna toutes les classes de la société, et de 1840 à 1847 les Italiens firent une énorme consommation de tabac. Cette plante est, en Autriche comme en France, l'objet d'un monopole. Les révolutionnaires voulurent commencer l'attaque par le côté financier, et s'en prirent aux fumeurs; le plus difficile fut de briser les pipes allemandes; mais les sociétés secrètes avaient condamné le tabac à partir de midi 1er janvier 1848.

Une minute après l'heure indiquée, des hommes apostéa un peu partout, dans les rues, sur les promenades, au\

carrefours, se précipitèrent sur les fumeurs, arrachant des lèvres le cigare brûlant, cassant les pipes et souvent aussi les dents des malheureux fumeurs. Des querelles sans nombre s'élevèrent de tous côtés , des officiers ainsi provoqués mirent l'épée à la main , tandis que des citadins peu patients usaient de leur force pour reconquérir leur tabac. Plusieurs fumeurs ne voulurent pas comprendre qu'on leur interdit l'usage du tabac au nom de la liberté, et qu'au nom de la fraternité on leur distribuât quelques coups de bâton.

Le désordre ne tarda pas à prendre un caractère sérieux. Le 3 janvier, des bandes de soldats italiens, au service de l'Autriche, marchaient dans les rues, un cigare à l'angle droit de la bouche , un autre à l'angle gauche ; d'au 1res fumeurs se réunissaient pour résister au caprice des clubs. Ceux-ci distribuèrent de l'argent, et l'on ne tarda pas à voir les infortunés fumeurs accablés sous une grêle de pierres. Les dames, ennemies du tabac, lançaient de leurs fenêtres des pots de fleurs sur les promeneurs qui osaient montrer un cigare. Bientôt sabres, poignards et couteaux se mirent de la partie, les cris aux armes! retentirent. L'artillerie attela ses pièces , la cavalerie monta à cheval, et l'infanterie formée en patrouilles balaya les rues et les places publiques. Le podestat réunit même les pompiers près de la galerie; le peuple lança des pierres et les dragons chargèrent ; il y eut des morts et des blessés.

La guerre était déclarée. Peu de jours après, les clubs interdirent la loterie , qui était un revenu pour l'Autriche.

Il fallut toute l'énergie de Radetzky pour résister aux clameurs, aux calomnies et aux menaces; il fut soutenu faiblement à Vienne et songea à se démettre de ses fonctions; mais en présence des événements il ne voulut pas refuser ses services à l'empereur.

Le 18 janvier 1848, le feld- maréchal publia un ordre du jour, destiné moins à la troupe qu'au public. Il déclarait

C3 LE FELD-MAUKCUAL IIADETZKY

que la ferme résolution de son souverain était de défendre sou royaume lombard-vénitien avec la plus grande vigueur. Malheureusement l'archiduc vice- roi perdit un temps précieux en délibérations, au lieu de proclamer l'état de siège. Si Radelzky eût eu en mains tous les pouvoirs, la révolte devenait impossible par l'arrestation des meneurs et des chefs; il n'y aurait eu que des soulèvements partiels.

Le feld-maréchal Radetzky atteignait sa quatre-vingtdeuxième année, lorsque commença une des plus terribles luttes dont l'histoire fasse mention. C'est un beau spectacle que celui de ce vieillard soutenant l'honneur de son pays et marchant fièrement contre la révolution.

Nul plus que nous ne sait honorer ce noble sentiment qui est l'amour de la patrie, sentiment plus qu'humain et que Dieu a mis dans nos cœurs. Nous comprenons donc que l'Italien ait voulu délivrer l'Italie; mais pourquoi ternir une belle cause par de honteux moyens? pourquoi tant de lâches complots? pourquoi ces mensonges, ces calomnies, ces trahisons, ces parjures? pourquoi ces crimes sans nom et cette férocité stupide le lendemain des plus basses servilités? Malgré la sympathie qui nous attirerait vers la cause italienne, nous ne pouvons qu'aimer et admirer ce vieillard adversaire de la révolution. Devant nous deux groupes immenses apparaissent : d'un côté sont des révolutionnaires, des conspirateurs cosmopolites, des ambitieux aux abois, des hommes qui s'abritent derrière les barricades et se cachent pour faire feu; de l'autre côté nous voyons le soldat qui obéit à la loi dont il est le représentant, et tombe la poitrine découverte, parce que son devoir est de mourir. Nous allons vers les soldats.

D'ailleurs nous ne voulons pas faire œuvre politique, mais raconter une lutte afin de mettre en relief une grande figure. Il importait cependant d'établir que la liberté moderne de l'Italie est sortie non d'un champ de bataille arrosé seulement de sang italien, mais d'obscurs réduits

où les conjurés formaient leurs complots.

Laissons parler les événements.

Le 8 lévrier 1848, des troubles eurent lieu à Pavie et à Padoue, villes universitaires.

Le cabinet de Turin affirmait plus que jamais son dévouement à l'Autriche, tout en rappelant sous les armes quatre classes de jeunes soldats. Le 22 février, Charles- Albert donnait à l'ambassadeur d'Autriche de nouvelles assurances d'amitié. Le lendemain 23, il publiait son manifeste et déclarait la guerre à l'Autriche; le 25, il partait pour l'armée avec ses fils; le 29, il franchissait le Tessin et violait le territoire de l'empereur.

Toute l'Italie allait attaquer Radetzky. Le général autrichien disposait de soixante et un mille quatre-vingt-six hommes d'infanterie, de cinq mille cent trente -six de cavalerie et de cinq mille appartenant aux corps spéciaux. Cette armée possédait vingt batteries seulement. Éparses dans tout le pays, casernées dans de grandes villes très hostiles, ces forces ne pouvaient être concentrées sans les plus grandes difficultés.

Elles se divisaient en corps d'armée : le premier avait son quartier général à Milan; le second, commandé par d'Aspre, occupait les provinces vénitiennes, avec son quartier général à Padoue. L'état des troupes laissait peu à désirer, mais les moyens de transport manquaient complètement.

Le tiers de l'armée se composait d'Italiens. Cette circonstance devenait grave en présence d'une lutte nationale, aussi se produibit-il des désertions nombreuses.

Radetzky n'apprit que le 17 les graves événements dont Vienne avait été le théâtre le 15 mars, et, chose singulière, il ne connut cette révolution que par l'indiscrétion joyeuse des sociétés secrètes. La nouvelle officielle lui parvint seulement quelques heures après.

L'archiduc vice- roi avait quitté Milan pour se rendre à Vienne le 17 mars. Le comte O'Donnell dirigeait l'administration civile en son absence. Dans la matinée du 18, O'Donnell écrivit au feld- maréchal pour le prier de ne

déployer aucune force militaire afin de ne pas exciter la foule. En recevant cette dépèche, Radetzky sourit de pitié et s'écria : « Ces messieurs sont incorrigibles. »

Peu d'instants après, il apprit qu'une députation se rendait au palais du gouvernement pour adresser des demandes au comte O'Donnell. Mais derrière les députés la populace suivait en proférant des menaces. Cette députation fut bientôt débordée, le palais envahi et le comte fait prisonnier; c'était le signal des barricades. Radetzky les fit attaquer avec le canon ; bientôt chaque maison devint une forteresse; des pavés, des poutres, des meubles tombaient des fenêtres sur les soldats. Des coups de fusil partaient des balcons , et les émeutiers venus de Paris commandaient en maîtres. Nous trouvons dans les Souvenirs du général autrichien Schonhals , souvenirs écrits en langue allemande à la fin de 1849, ces lignes qui sont un jugement : « Le vieux général ne perdit, dans cette confusion de meurtre et de trahison, ni le calme de son esprit, ni la douceur de son âme. Des centaines d'insurgés armés furent conduits prisonniers par les soldats; il rendit la liberté à ces gens, qui attendaient la mort en tremblant. Quelques soldats traînaient devant le feld- maréchal deux insurgés bien vêtus et armés jusqu'aux dents. Ils voulaient les tuer sous ses yeux. Radetzky fit un signe , et son adjudant général arracha les prisonniers des mains des soldats. L'un d'eux, tout jeune encore, s'écria en pleurant : « Mais ils ont tué mon frère sous mes yeux ! — Pourquoi ne les as-tu pas tués dans le combat? s'écria Radetzky; alors tu étais dans ton droit. Tu t'en es privé toi-même en conduisant ces hommes devant ton général. » Muet et les joues ruisselantes de larmes, le soldat s'éloigna. Les deux insurgés étaient sauvés. »

Le grondement du canon se mêlait au son des cloches , qui faisaient entendre le tocsin. Une immense clameur s'élevait au-dessus de la ville; on respirait l'odeur du sang et le parfum de la poudre. C'était une lutte à mort.

Le comte O'Donnell, prisonnier des insurgés, signa sous

leur dictée plusieurs décrets dont l'exécution eût affaibli la défense; Radetzky déchira tous ces ordres en déclarant que Milan se trouvait en état de siège, et que lui seul commandait.

La bataille dura cinq jours, pendant lesquels une forte pluie ne cessa de tomber. Les soldats couchaient dans les rues et sur les places publiques. Le feld- maréchal vécut comme la troupe, d'une soupe au riz et d'un morceau de bœuf; pendant six jours et six nuits il ne se déshabilla pas une seule fois; il dormait deux à trois heures assis dans un fauteuil , enveloppé dans son manteau, l'épée au côté.

Pour en finir on lui proposa de bombarder la ville. « Je ne veux pas détruire Milan , » répondit-il.

Au milieu de cette tourmente, le maréchal conçut le projet d'évacuer le plat pays et de concentrer sur la capitale les troupes disséminées dans la Lombardie. En conséquence, il envoya l'ordre à toutes les garnisons de se diriger sur Milan à marches forcées. Mais les routes étaient interceptées, les ponts détruits, et l'ordre de marcher ne parvint qu'à Bergame. La garnison de cette ville dut s'ouvrir le chemin à coups de fusil. Radetzky comprit alors qu'il était isolé, et que l'insurrection s'étendait partout. Le combat, qui durait depuis cinq jours, ne lui laissait ni vivres ni munitions. Ses troupes, épuisées de fatigue, ne pouvaient longtemps continuer la lutte ; les nouvelles n'arrivaient plus , et le nombre des blessés augmentait d'heure en heure. Le maréchal prit le parti de sortir de Milan. Cette opération, entourée de difficultés, se fit pendant la nuit du 23 mars avec le plus grand ordre. Le maFéchal abandonna la place à la tête de quinze mille hommes et de cinquante pièces de canon. Après avoir franchi la porte, il se retourna vers la ville et dit : « Je reviendrai , j'en fais le serment. »

Non loin de Milan se trouve la petite ville de Melegnano, que devaient traverser les colonnes autrichiennes. Les révolutionnaires de l'endroit arrêtèrent les officiers d'avant-

72 T.E FELD-MAHKCIIAL UADETZKY

garde, les insultèrent et les firent prisonniers. Puis ces bous bourgeois firent sommer le feld-jnaréchal de mettre bas les armes et de se rendre à discrétion. La sommation fut faite par des officiers de la garde nationale avec l'emphase habituelle aux révolutionnaires. Le maréchal fit congédier les hérauts en leur promettant une prompte réponse. Il fit alors avancer quelques pièces de douze et des batteries de fusées, puis il ouvrit le feu. La ville fut bientôt en flammes; alors quelques compagnies s'élancèrent, et le pillage commença. C'est la seule leçon un peu rude donnée par lladetzky. Mais il fallait frapper fort au début, afin de n'avoir pas à combattre d'heure en heure.

Ce combat si prolongé dans les rues de Milan n'avait fait perdre aux Autrichiens que cinq officiers et cent soixanteseize soldats tués, plus deux cent trente blessés et cent cinquante prisonniers; pertes relativement faibles. Cinq jours de luttes dans les rues de Paris sont autrement meurtriers.

Le 25, le maréchal entra à Lodi. Il apprit avec une profonde douleur les événements et la perte de Venise. Il gagna le Mincio en passant par Crema, dont il emmena la garnison, ainsi que celle de Brescia. Une lettre interceptée lui fit savoir à Manerbio que Mantoue tenait encore, mais courait de grands dangers. Il prit alors une résolution héroïque. Son armée, malgré sa faiblesse, détacha sept bataillons et trois batteries à Mantoue. C'est ainsi que cette place fut sauvée.

Il n'entre pas dans notre sujet de rappeler les événements qui se passèrent en Italie. Quelques chets de l'armée autrichienne furent très fermes; d'autres, au contraire, se montrèrent faibles. Parmi les premiers , il faut citer le général comte Gorczkowsky , gouverneur de Mantoue, et parmi les seconds le feld- maréchal -lieutenant comte Zichy, commandant la place de Venise.

Nous avons dit que le second corps d'armée, sous les ordres du général d'Aspre, occupait les provinces vénitiennes et avait Padoue pour quartier général. D'Aspre,

homme de grande capacité, jugea la situation et conduisit son corps d'armée à Radetzky. Celui-ci mit toutes les places en état de siège et déclara l'état de guerre. Il forma des approvisionnements, fit confectionner des munitions, réorganisa son armée, resserra les liens de la discipline et prit toutes les mesures pour la terrible lutte qu'il prévoyait.

Il ne faudrait pas croire que chez ce vieillard les forces physiques fussent toujours en rapport avec l'énergie morale. « Nous nous souvenons, écrit un officier de son état-major, d'avoir vu souvent le feld-maréchal chanceler et s'appuyer sur une table ou sur une chaise. Avec quel sentiment pénible vit-il souvent entrer l'intendant général, quand celui-ci lui annonçait n'avoir pu assurer que pour un jour encore l'entretien de l'armée ! Le fardeau qui pesait sur cet héroïque vieillard, et les inquiétudes qui le dévoraient, ne purent jamais ébranler la fermeté de son âme. »

Radetzky faisait des efforts surhumains pour entretenir le moral de son armée. Nous lisons dans le journal d'un officier autrichien : « Les quelques heures de liberté que ses travaux lui laissaient, il les passait au milieu de ses troupes, causant avec les soldats, leur tenant de gais propos et promettant la victoire. Le soir, il allait souvent se promener dans les lieux publics entouré des officiers de son état-major. Campé sur un vert gazon, il se réjouissait de la gaieté de la jeunesse et écoutait chanter avec un véritable plaisir. »

L'armée piémontaise qui marchait contre le feld-maréchal se composait de soixante mille hommes d'infanterie et de quatre mille huit cents cavaliers. Le rappel des réserves pouvait porter l'infanterie à cent mille hommes. Cependant, lorsqu'il se mit en marche vers le Tessin, Charles -Albert n'avait que quarante-cinq mille hommes, qui , au milieu d'avril , formèrent une armée de soixante mille combattants, avec cent bouches à feu. L'artillerie possédait un calibre supérieur à celui des Autrichiens. La

Cinq épéss. 4

cavalerie était excellente, et toute l'armée bien équipée. Cette armée se divisait en deux corps, chacun de deux divisions.

Lorsqu'il était prince de Carignan, Charles -Albert avait l'ait, en 1823, la campagne d'Espagne comme volontaire, dans les rangs de l'armée française. Nos soldats, qui aiment à rire, lui avaient décerné le titre de premier grenadier de France. Le prince prit au sérieux cet héritage de la Tour d'Auvergne, d'autant mieux que l'empereur d'Autriche l'avait décoré de l'ordre de Marie -Thérèse pour ses exploits au Trocadéro. Dès lors Charles -Albert se crut un grand capitaine ; il avait le courage de sa noble maison , mais nul n'osa lui rappeler le mot de Voltaire sur Charles XII : ce II ne fut pas Alexandre, mais il aurait été l'un de ses bons soldats. »

Le roi de Piémont était d'une taille au-dessus de la moyenne ; sa tenue raide et fière indiquait des habitudes militaires, quoique sa physionomie, froide jusqu'à l'immobilité, n'exprimât aucune passion. Superstitieux, très brave, sans jugement, il dépassait toujours le but, et ses qualités côtoyaient tellement ses défauts, qu'il était difficile de distinguer les uns des autres. D'ailleurs sans coup d'œil à la guerre, sans résolution et sans caractère. Malgré sa jactance, Charles- Albert n'avait pas confiance en luimême; les applaudissements, les flatteries de l'Italie, les appels intéressés de la révolution troublèrent l'esprit du malheureux prince, et il en vint à cet aveuglement dont Dieu frappe les rois lorsqu'il veut les perdre.

Naples lui envoya un corps auxiliaire de quinze mille hommes commandés par Pepe ; dix-sept mille Romains lui amenèrent huit bouches à feu ; sept mille Toscans arrivèrent de leur côté. Les troupes auxiliaires de Parme et de Modène se montèrent à quatre mille hommes ; il faut aussi compter les corps francs de Livourne, les étudiants de Pise et les légions des croisés, bandes indisciplinées, bruyantes et lâches.

Ainsi Uadetzky, avec quarante-cinq mille soldats, allait

être attaqué par cent mille hommes, au milieu d'un pays en insurrection.

Le roi de Piémont commit la faute de s'arrêter sur le Mincio, ce qui permit au maréchal de se fortifier.

Une rencontre d'avant -postes eut lieu à Goïto. Nous n'aurions point parlé de cette affaire sans importance, si les italiens ne l'avaient transformée en bataille décisive ; ils publièrent ce bulletin odieux et ridicule : « L'armée autrichienne a cessé d'exister. Quarante mille prisonniers se sont humiliés devant la grande épée de l'Italie. Radetzky, avec les deux jambes fracassées, a été traîné à la queue de son cheval aux applaudissements de l'armée. Vérone s'est rendue ; on s'est emparé de tous les drapeaux , des canons et de tous les bagages de l'ennemi. Le nombre des morts est incalculable..., etc. »

Or, à cette affaire de Goïto, les Autrichiens avaient perdu trois officiers et dix-sept soldats. Les officiers se nommaient le capitaine Knezich et les frères Hofer, petits -fils de l'illustre André Hofer.

Ce fut après la journée de Goïto que le feld- maréchal publia un ordre du jour dans lequel il défendait de fusiller les prisonniers, même les déserteurs de l'armée autrichienne. Radetzky recommandait la plus grande humanité.

L'un des chefs de l'armée piémontaise, le lieutenant général Bava, qui commandait le premier corps d'armée, a publié un récit de cette campagne, où s,a personnalité brille aux dépens des autres. Après une tentative sur Mantoue, il ne craint pas de faire cet aveu : « A cette occasion, nous pûmes remarquer que la population était froide, qu'elle avait peu ou point d'enthousiasme pour la cause de l'Italie, qu'elle penchait peut-être même du côté des Allemands, qui l'avaient toujours favorisée autant que possible. Cette conviction, aussi douloureuse qu'inattendue, quoiqu'elle ne pût pas diminuer le moins du monde notre ardeur pour la sainte guerre de l'indépendance nationale, nous rendit cependant attentifs aux

obstacles que pouvait rencontrer notre élan vers une victoire décisive. »

Radetzky avait voulu, suivant son expression, tâter le pouls à son adversaire et ne risquer de grandes affaires qu'avec une connaissance parfaite de sa tactique. Le passage du Mincio n'avait pas été disputé. Charles -Albert crut de bonne foi qu'il inspirait la crainte. Des combats en apparence heureux pour lui, les renforts qui lui arrivaient, tandis que l'adversaire ne recevait aucun secours, tout se réunit pour tromper le roi de Piémont ; il apprenait avec joie que la révolution triomphait à Vienne et que l'empereur quittait sa capitale pour se retirer en Tyrol. La confiance des Piémontais était donc entière, ils résolurent d'attaquer Vérone.

Le 6 mai 1848, à six heures du matin, l'armée piémontaise était sous les armes, présentant au feld- maréchal autrichien quarante à cinquante mille hommes et soixantesix pièces de canon.

La bataille, qui prit le nom de Santa -Lucia, dura tout le jour, acharnée de part et d'autre. L'impétuosité des Piémontais vint se briser contre la bravoure opiniâtre et la fermeté des Autrichiens. Ceux-ci perdirent cinq cents hommes. Après la victoire, Radetzky fit soigner les blessés de l'ennemi avec autant de soin que les siens; il les visita clans les ambulances et leur adressa des consolations. Les révolutionnaires de Vérone avaient promis à Charles- Albert de se soulever pendant la bataille, mais Radetzky les avait tenus en respect.

Le souverain qui règne aujourd'hui en Autriche conquit vaillamment ses éperons sur le champ de bataille de Santa- Lucia.

Le bruit courut alors que la France allait intervenir en faveur de l'Italie. Prévenu par le général Wohlgerauth, le maréchal lui écrivit : « Une pareille décision de la part du gouvernement français serait le signal d'une guerre européenne, el la France, dans l'état où elle s<- trouve, ne peut pas la désirer. Il me parait aussi qu'il n'est pas dans

l'intérêt de la France de faire du Piémont un État puissant. Il faudrait que le gouvernement français oubliât la propre histoire de la nation pour suivre une politique aussi insensée. »

Le général Nugent, qui commandait la réserve, était arrivé à Bellune le 7 mai. Radetzky lui donna l'ordre de le rejoindre, ce qui souffrit de grandes difficultés. Cette réserve augmenta l'armée du feld- maréchal de dix -neuf mille hommes. Il allait être en mesure de prendre l'offensive. Il adopta un plan très habile, mais très audacieux, qui consistait en un mouvement de flanc par Mantoue afin d'arriver sur les derrières de l'ennemi. Le secret fut recommandé aux généraux et parfaitement gardé.

Radetzky était à cheval le 27 mai, à neuf heures du soir, et s'arrêtait à Tombetta. Un léger portemanteau, attaché à la selle de son cheval, renfermait tout le bagage du vieux général. Un petit sac de cuir, lié aux fontes, contenait un morceau de bœuf froid et du pain de troupe. Son domestique dut laver le lendemain la seule chemise de rechange qu'emportait le général en chef. Les princes n'étaient pas plus richement pourvus.

L'armée se mit en route à dix heures du soir. La marche se faisait sans bruit. Enveloppé dans son manteau, Radetzky se tenait en tête du deuxième corps. Près de lui, un homme jeune et beau charmait le vieillard par sa gaieté spirituelle et sa vaillante humeur. Ce jeune officier est assis aujourd'hui sur le trône d'Autriche. Ce fut une de ces belles nuits de printemps, encore plus chères aux soldats qu'aux poètes. La joie régnait dans toute l'armée. On arriva sur les glacis de Mantoue dans la nuit du 29, sans que l'ennemi connût cette marche autrement que par de confuses conversations. Quatre mille hommes seulement gardaient Vérone.

A peine arrivé à Mantoue, Radetzky fit enlever la forte ligne de Curtatone. Cette opération donna lieu à une rude affaire, perdue par les Italiens. L'armée autrichienne poursuivit son mouvement le 30 et livra la bataille de Goïto.

Le roi do Piémont et le prince royal de Savoie y furent blessés. Les Autrichiens luttaient avec douze mille hommes contre vingt mille, et chacun prétendit à la victoire. Mais les Autrichiens couchèrent sur le champ de bataille et y demeurèrent trois jours.

Peschiera capitula faute de vivres, ce qui fut pour Radetzky un très grand et légitime chagrin.

Tout à coup le feld- maréchal arrêta l'opération commencée et se dirigea rapidement sur la Vénétie, ce qui le mettait en communication avec la capitale de l'empire, dévorée par la révolution. Les opérations de Radetzky en Vénétie sont au nombre des plus belles et des plus savantes dont l'histoire militaire fasse mention.

Après avoir renforcé la garnison de Vérone, le maréchal marcha sur Vicence, défendue par dix -huit mille hommes. L'attaque eut lieu le 10 juin. L'Autriche peut se montrer fière de cette journée. La victoire fut complète. Le soir, après être resté à cheval au milieu du feu, Radetzky était tellement accablé de fatigue qu'il fallut l'emporter sur un lit. La capitulation acceptée par le feld- maréchal prouva son extrême modération.

L'effet produit par cette victoire fut immense. Padoue se rendit, Trévise fit sa soumission, et l'armée autrichienne eut des vivres en abondance.

Profitant de l'éloignement de l'armée autrichienne, Charles- Albert s'emparait de Rivoli avec un trop grand déploiement de forces.

L'armée de Radetzky était réduite à quarante mille hommes, le général renonça à l'offensive. Une des grandes difficultés contre lesquelles il luttait, était le système de corruption employé par le Piémont. 11 encourageait partout la trahison et entretenait dans les villes occupées par les Autrichiens de secrètes correspondances avec les révolutionnaires. Radetzky, entouré d'ennemis, ne pouvait avoir confiance que dans ses propres officiers. Le dévouement de son armée restail entier et augmentait menu» de jour en jour. Le généra] Gorczkowky, gouverneur de

Mantoue, étant Polonais, Charles -Albert lui fit offrir, par l'entremise deBorromeo, un demi-million s'il voulait livrer la place ou l'un des principaux ouvrages. Le brave et loyal officier ne répondit que par le mépris , tout en prévenant le feld- maréchal.

Pendant cette suspension d'hostilités, Radetzky reçut d'Inspruck l'ordre de proposer un armistice à Charles- Albert, afin, lui disait-on, de faciliter les négociations de Londres, si peu flatteuses pour l'Autriche. Vainqueur jusqu'alors , espérant vaincre encore et rendre à son souverain le royaume qui lui appartenait en vertu des traités, le feld-maréchal fut profondément indigné de cet ordre. Il éprouva tour à tour des sentiments de colère et de pitié, une sorte de révolte s'empara de lui. Longtemps il parcourut sa chambre, agité, le regard fiévreux, laissant échapper des lambeaux de phrases ; il parlait de son devoir militaire, de sa fidélité à l'empereur, de ses vieux services, de son amour pour la patrie, de l'honneur de l'Autriche, de la gloire de ses armes; enfin, il s'assit près d'une table, et, le front soutenu par ses mains, il médita longtemps. Ses officiers, émus jusqu'aux larmes, n'osaient interrompre ses pensées. Il prend enfin la plume, et va signer la lettre à Charles-Albert pour solliciter un armistice. Mais ce rôle de vaincu le révolte, il jette la plume loin de lui , se lève et s'écrie d'une voix retentissante : « Non , jamais ! »

Alors le vieux capitaine écrit à son souverain ; il puise ses pensées dans un cœur de soldat; ses phrases sont courtes, énergiques, fières. Il démontre les dangers d'une telle faiblesse, promet la victoire et fait serment de l'obtenir éclatante et glorieuse pour la patrie. Puis 11 ajoute que, si la parole est impuissante, son épée sera déposée aux pieds de l'empereur , parce qu'un vieillard tel que lui ne sait pas s'humilier.

La lettre écrite de sa main, Radetzky envoie chercher le général Félix Schwarzenberg, qui souffrait encore d'une blessure reçue à Goito, le prie de porter cette dépêche à

l'empereur et de combattre ce dangereux projet d'armistice. Le prince réussit.

Redoutant de nouvelles intrigues du Piémont et de nouvelles faiblesses du gouvernement autrichien, Radetzky voulut donner à son pays de grandes victoires pour effacer les hontes de la révolution.

Le 12 juillet, son armée était de cinquante mille hommes. Ces forces parurent suffisantes pour reprendre l'offensive, et le maréchal fixa le 23 juillet pour l'ouverture des opérations. Ses plus intimes confidents ignoraient eux-mêmes le plan qu'il avait adopté.

Les habitants de Vérone furent consignés aux portes, et l'armée se prépara au départ pour une heure après minuit. Elle devait partir en silence et surprendre les Piémontais par tous les points à la fois. Un orage terrible suspendit le mouvement, qui ne put commencer qu'à quatre heures du matin.

Les fortes positions depuis Rivoli jusqu'au Mincio furent promptement enlevées aux Piémontais. Le second corps italien était battu et démoralisé, tandis que le premier corps , disséminé dans les marais de Mantoue , ne pouvait se concentrer que lentement et difficilement. Radetzky occupait les hauteurs de Custozza avec toutes ses forces.

Cette opération de guerre est admirable et prouve la puissance du commandement sur les succès d'une armée.

Le 25 juillet, les soldats des deux armées en présence se réveillèrent pleins d'ardeur. Un soleil d'Italie, brillant et pur, éclairait les campagnes. Vers dix heures, la chaleur atteignait trente degrés, et beaucoup de soldats tombèrent foudroyés. Néanmoins la bataille de Custozza dura toute la journée. Autrichiens et Italiens rivalisèrent de bravoure. Les princes de la maison de Savoie se montrèrent dignes de leur race. Mais la défaite de Charles- Albert fut complète. Le lendemain, la retraite de son armée dégénéra en fuite précipitée.

Nous voyons dans le récit d'un officier piémontais qu'après les derniers efforts de son année, le roi, épuisé par la

Radetzky embrasse du regard la ville de Milan tout entière.

fièvre, la fatigue et le chagrin, s'était couché sur la paille, au milieu de ses soldats. Il réunit autour de lui un conseil de guerre. L'avis unanime fut de proposer à Radetzky une suspension d'armes. Les négociateurs italiens porteurs de la proposition échouèrent dans leur mission. Le feldmaréchal exigea la ligne de l'Adda, la retraite de la flotte , la levée du blocus de Trieste, l'évacuation de Venise, de Peschiera, de Rocca-d'Anfo, de Pizzighettone , de Modène et de Parme, enfin la mise en liberté de tous les officiers et employés de l'Autriche tombés aux mains des Piémontais. A son tour, Charles -Albert rejeta ces propositions, mais fit attendre sa réponse jusqu'au 28. Pendant vingtquatre heures l'ennemi avait opéré une retraite fort rapide et se trouvait loin du vainqueur.

Radetzky se crut joué. Sa franchise se révolta contre les finesses italiennes. Donnant l'ordre de prendre immédiatement les armes , il monta à cheval et partit au galop , accompagné seulement de quelques officiers et d'un peloton de cavalerie. Vainement cherchait- on à l'arrêter, il voulait poursuivre. Avant que l'armée pût l'accompagner, il arriva à Gazzoldo. Les derniers cavaliers italiens en sortaient. S'ils eussent su qu'à portée de fusil le général en chef de l'armée autrichienne les talonnait, ils auraient pu facilement le faire prisonnier. Le général Schonhals, vieux compagnon d'armes de Radetzky, s'adressant au cheval du feld- maréchal, s'écria : « Va sans crainte, tu portes César et sa fortune. » La poursuite se fit avec vigueur. On prit un char sur lequel se trouvaient seize drapeaux que les Italiens n'exposaient pas sur les champs de bataille. Ces seize drapeaux entrèrent à Vienne pendant l'obscurité de la nuit, et furent mis en lieu de sûreté. Le gouvernement craignait que les révolutionnaires allemands n'eussent la fantaisie de les renvoyer à leurs complices d'Italie.

Un membre de la Diète réunie dans la capitale de l'Autriche proposa de voter une adresse à l'armée et à son chef le feld-maréchal Radetzky, afin d'exprimer la reconnaissance du pays. Cette proposition fut repoussée.

Le 29 et le 30 juillet, la poursuite continuait. Le colonel comte de Crenneville, aide de camp de l'empereur, rejoignit en courrier le quartier général de Radetzky , qui était à Gicognolo. Nous sommes heureux d'écrire ce nom de Crenneville, porté par un homme de cœur et d'esprit, vaillant capitaine, ami de la France.

Le comte de Crenneville venait remettre au feld-maréchal la grand'croix de l'ordre de Marie -Thérèse; l'empereur l'avait ôtée de sa poitrine pour la placer sur celle de son vieux général. Le souverain était plus juste et meilleur patriote que les députés de la Diète.

« Nous nous rappelons encore ce moment avec émotion, dit un compagnon d'armes de Radetzky. Des larmes de joie coulaient sur les joues du vieillard ; nous l'avions souvent entendu désigner cette distinction comme l'objet suprême de son ambition, il l'avait obtenue. Ce fut un jour de grand contentement pour nous, car nous nous sentions tous honorés dans la personne de notre général. »

Ce qu'il y eut de remarquable dans cette retraite précipitée des forces italiennes, fut moins l'abattement subit de l'armée de Charles -Albert que le sauve- qui-peut du parti révolutionnaire. Les chefs se cachaient, les subalternes jetaient leurs armes, les gardes nationaux disparaissaient, et les cris insolents du triomphe d'un jour se changeaient en défaillances et en prières lamentables. Radetzky souriait de pitié à ce spectacle de lâcheté humaine. Il trouvait quelques consolations en voyant les habitants de la campagne venir au-devant de ses troupes, des rameaux verts à la main, en criant : Vengono i nostri. Ce cri volait de chaumière en chaumière.

Le 31 juillet, Crémone était évacuée. Le 1er août, le maréchal vit défder toute son armée qui franchissait l'Adda. Il fut acclamé avec enthousiasme. Ce ne fut pas sans une vive surprise qu'il apprit alors que le roi de Piémont, à la tête de la plus grande partie de ses troupes, se dirigeait sur Lodi. Les plus simples notions stratégiques auraient dû le conduire vers Plaisance et Pavie. Mais,

cédant à une inspiration romanesque, Charles- Albert voulut sans doute défendre Milan , berceau de la révolution. Toujours illusionné, le roi comptait sur les cinquante mille gardes nationaux de la ville.

Les Autrichiens suivirent Charles -Albert sur les routes de Milan. Pendant cette marche, l'ambassadeur d'Angleterre à la cour de Turin , sir Abercromby , se présenta au quartier général de Radetzky. Ce diplomate, chargé d'une importante mission, fut admis auprès du feld- maréchal, qu'il trouva dans une métairie. Sir Abercromby fut reçu avec une distinction pleine d'affabilité. Mais, lorsqu'il voulut exposer les raisons qui le conduisaient auprès du général de l'armée autrichienne, Radetzky fit appeler celui qu'il nommait en riant le diplomate, et qui n'était autre que le prince Félix Schwarzemberg , et lui dit : « Je n'entends rien à la diplomatie, je ne veux pas avoir affaire avec les ambassadeurs, dirigez cette négociation. » Aussi ferme qu'éclairé, le prince soutint les intérêts de son armée, et rien ne transpira qui pût donner lieu à des indiscrétions.

Il était d'usage d'admettre à la table de l'état- major général tous les personnages, officiers ou gens du monde, qui venaient au quartier général. Le nombre des convives n'était jamais prévu et variait de quatre-vingts à cent vingt par repas. C'est assez dire que la table était frugale. Le feld-maréchal se contentait de la nourriture des simples soldats. Mais ses convives, un peu mieux traités, avaient une soupe au riz et du bœuf. Un autre mets national figurait sur la table : c'était le plat de pâtes que les Autrichiens nomment knodel, et les autres Allemands klosse. Dans les grands jours, un rôti de veau complétait le festin. Le feld-maréchal convia le diplomate anglais à ce repas de campagne. Sir Abercromby savait trop bien que sa carrière était hérissée de sacrifices pour reculer devant un mauvais dîner. S'armant de courage , il attaqua vigoureusement le bœuf, qui résistait à ses efforts. L'officier placé à la droite de sir Abercromby lui dit : « Nous sommes habitués à manger le riz dur et le bœuf tendre; aujour-

d'hui c'est le contraire, maître Jean aura été troublé par la présence de Votre Excellence. » Maître Jean, le chef de cuisine du maréchal , était connu de toute l'armée. Le soldat se permettait de chansonner cet officier de bouche, ce qui amusait le feld- maréchal. Le diplomate anglais fit bonne contenance , et soutint avec un stoïcisme digne de son pays les regards indiscrets de ceux qui s'empressaient de lui offrir de nouvelles tranches de bœuf.

Ce fut la seule vengeance de Radetzky envers celui qui, au nom de la politique européenne, avait tenté d'arrêter son armée victorieuse.

Dans la nuit du 2 au 3 août, les Italiens évacuèrent Lodi, où le maréchal établit son quartier général. Il apprit que Charles- Albert se dirigeait toujours sur Milan , et qu'une députation de cette ville lui avait donné l'assurance que la garde nationale ferait une défense héroïque.

Le 4 août, dès que le jour parut, l'armée autrichienne marcha sur Milan. On sait que la ville est masquée par les cultures et qu'on ne peut voir les maisons qu'à une distance fort rapprochée. A cheval, en tête de ses colonnes, Radetzky aperçut d'abord le sommet de la cathédrale avec sa madone éclairée par le soleil. Le vieillard fit quelques pas encore et embrassa du regard la ville entière. Il s'arrêta, profondément ému, et son front se rembrunit. Le souvenir des trahisons traversa son esprit. Il revit les douloureuses journées de mars, où la révolution triomphante avait insulté les femmes et les enfants de l'Autriche, où la couronne des Habsbourg avait reçu les cruelles atteintes de la populace, où le soldat, traqué comme une bête fauve, était tombé sous d'invisibles mains. Il promena un long regard sur les murs abandonnés par ses braves.

Comme au mois de mars, le tocsin sonnait à toutes les églises. Mais, cette fois, nul ne venait à l'appel suprême. Éperdus, troublés par la peur, les Milanais se sauvaient sur les routes du Piémont et de la Suisse. La vile multitude restait seule, prête au pillage, commandée par les émeutiers parisiens, venus à Milan en passant par Vienne.

Un coup de canon retentit , et Radetzky se dirigea rapidement vers la Porta Romana. Bientôt le combat devint acharné. Les Piémontais font une vigoureuse résistance. Le roi s'expose aux plus grands dangers , comme s'il cherchait la mort. La nuit avec une forte pluie mettent fin à la lutte. Mais les Piémontais se sont retirés sur les points principaux de la ville, qui est entourée par l'armée autrichienne.

Une nuit sombre succéda à cette terrible journée. Vers deux heures du matin , les reflets de nombreux incendies éclairèrent tous les horizons. A la lueur de ces flammes, le roi d'Italie, le cœur saignant, visitait les remparts où dormaient ses soldats, épuisés de fatigue et souffrant de la faim.

Charles-Albert commit l'imprudence de ne pas rester au milieu de son armée. Il s'établit au centre de la ville dans le palais du comte Greppi, renvoya son escorte et se confia au poste de la garde nationale. En descendant de cheval , le roi de Piémont convoqua un conseil de guerre, auquel prirent part des citoyens députés par la ville. La capitulation fut votée à l'unanimité. D'après cette convention projetée, l'armée de Charles -Albert devait, en deux jours, évacuer Milan et toute la Lombardie.

Cette nouvelle ne tarda pas à être connue du public, car personne ne dormait à Milan pendant cette cruelle nuit. Les rues devinrent bruyantes, les attroupements prirent bientôt une attitude menaçante. Les Piémontais furent insultés, et le cri: Tradimento! s'éleva de tous côtés. Comme toujours, les bons citoyens se cachèrent dans leurs logis, tandis que la populace, entrainée par des chefs invisibles, se précipitait vers le palais habité par le malheureux roi de Piémont. Les équipages royaux , qui se préparaient au départ, furent renversés et pillés. Des barricades s'élevèrent rapidement autour du palais. Heureusement quelques fidèles serviteurs eurent la présence d'esprit de fermer les portes et de les consolider au moyen de fortes poutres. Mais déjà, sous prétexte de députations, quelques

groupes avaient franchi le seuil et demandaient grossièrement à parler au roi.

Une formidable explosion se fit entendre tout à coup; c'était le bâtiment du génie, rempli de cartouches, qui sautait, projetant sur le sol des morts et des blessés. Le tumulte augmentait de minute en minute, et toujours le cri : Tradimento! tradimento! sortait avec colère de toutes les poitrines. Les hommes qui avaient pu s'introduire dans le palais obligent Charles -Albert à paraître à un balcon et à parler au peuple. L'infortuné monarque obéit à ces misérables. Il se montre à la lueur des torches, il salue, il parle; mais sa voix est couverte par les imprécations, les menaces, les insultes de la populace. On le somme de combattre. Il fait signe qu'il veut répondre. Profitant d'un demi -silence, le roi s'écrie : « Vous voulez que je reste ; eh bien ! je resterai, mais à condition que vous vous battrez ! »

Cet appel royal n'est pas même écouté. Les portes du palais sont battues en brèche ; le peuple veut s'emparer de la personne de Charles- Albert. Les plus grands malheurs sont à redouter. Aussi une députation des habitants de la ville, ayant l'archevêque en tête, court- elle auprès de Radetzky, pour lui demander aide et protection. La ville, disent- ils, va être pillée et le roi de Piémont assassiné.

Cependant les officiers enfermés avec Charles -Albert voulaient sortir pour appeler les soldats au secours de leur souverain. Alphonse de la Marmora et Tonelli trouvent enfin une échelle oubliée dans une cour, ils franchissent les murs et courent vers la troupe. Pendant ce temps, les Piémontais, ignorant ce qui se passait, mais surpris du tumulte, dirigent leurs canons contre la ville pour éviter toute surprise. Milan va être bombardée par les Italiens et par les Autrichiens. L'anxiété est à son comble.

Le duc de Gênes, fils de Charles-Albert, en proie à d'horribles pressentiments, quitte sa troupe et vole près de son auguste père. Comment parvint- il clans le palais".' C'est un miracle de l'amour filial. Le duc de Gênes se précipite dans

les bras du roi, et vole au balcon. Il harangue le peuple et offre de rester en otage. Mille cris de colère et des gestes outrageants l'obligent à rentrer dans l'appartement. Des coups de fusil partent alors , et les balles vont frapper le plafond sous lequel un roi et son fils attendent la mort avec courage.

Des clairons se font entendre. Ce sont deux compagnies d'infanterie qui arrivent au pas de charge, conduites par la Marmora et Tonelli. A la vue des baïonnettes, la populace prend la fuite. Les soldats entrent dans le palais Greppi, après avoir enlevé un baril de poudre qui allait faire sauter la porte principale.

Le roi de Piémont était pâle , mais résolu. Il avait vu de près la révolution et les révolutionnaires , et sa conscience était troublée. Il sortit à pied et se rendit au milieu de ses soldats. Les officiers l'entouraient, lorsqu'il s'écria: « Partons. » L'ordre du départ courut de régiment en régiment, et l'armée piémontaise se mit en marche, laissant aux Milanais le soin de se défendre.

Lorsque Radetzky connut le danger qu'avait couru le roi, il fit prendre les armes, non pour attaquer les Piémontais dans leur retraite précipitée, mais pour leur rendre les honneurs militaires. Ce fut un beau spectacle que celui de ce vieillard saluant un roi fugitif, son ennemi.

A peine l'armée piémontaise eut- elle franchi le Tessin que la désertion se mit dans ses rangs. Le soldat était mécontent des Italiens, qui payaient par des insultes ses efforts et le sang versé.

Qui pouvait empêcher Radetzky de marcher sur Turin , musique en tête, et de planter ses aigles au sommet des édifices? Qui pouvait l'empêcher de dicter à Charles- Albert une paix honteuse pour le Piémont? Mais Radetzky n'aurait jamais admis que la force primât le droit ; il avait le respect des peuples et des rois.

L'histoire n'offre pas un exemple plus éclatant de sagesse et de modération. Toujours calme, humain, compatissant, le feld-maréchal accorda au podestat la même capitulation

que celle qu'il avait conclue avec le roi. Le G mai, il fit son entrée à Milan ; les portes ne devaient être franchies qu'à midi; mais le podestat le supplia, vers six heures du matin, d'occuper la ville immédiatement, parce que les révolutionnaires allaient livrer Milan au pillage. Le maréchal lit occuper les portes à l'instant même. A dix heures, l'armée autrichienne, son général en tête, défila dans les rues encombrées de citoyens, dont les uns se réjouissaient, dont les autres, sombres et silencieux, se promettaient la vengeance. Grave et pensif, le maréchal avait des regards de pitié pour cette foule, si facile à égarer, si prompte à oublier, et qui n'a de respect que pour la force.

Mais les officiers autrichiens s'aperçurent que ce n'était plus le Milan d'autrefois; la populace s'était augmentée des révolutionnaires de tous les pays, mercenaires à la solde de qui les paye. Cette plèbe avait apporté les germes du communisme et de l'impiété dans une société jusqu'alors religieuse et honnête, les classes élevées s'étaient condamnées à l'émigration.

A la prière du roi de Piémont, Radetzky signa le 9 un armistice de six semaines, qui devait préluder à des négociations de paix. D'après cet armistice, la ligne de démarcation entre les deux armées était la frontière même des États respectifs; les forteresses de Peschiera, Roccad'Anfo et Soppo, ainsi que la ville de Brescia, devaient être remises aux Autrichiens. Les États de Modène, de Parme et la ville de Plaisance étaient également évacués par les Piémontais. Cette convention s'étendait à la ville de Venise et à la terre ferme vénitienne, les forces de terre et de mer sardes quittaient la place et les forts pour rentrer dans les États du roi de Piémont.

Il était impossible d'être plus gracieux, plus bienveillant que ne le fut le général autrichien , sa bonne foi était complète. Charles -Albert, au contraire, agissait avec perfidie et ne cherchait qu'à gagner du temps aiin de réorganiser son armée, et surtout d'obtenir une intervention française, qu'il sollicita très instamment.

Après avoir remis l'épée au fourreau, Radetzky s'occupa d'améliorer son armée et de rétablir l'ordre matériel et moral dans le pays dévoré par l'anarchie.

Pendant ce temps , l'Autriche avait accepté la médiation de la France et de l'Angleterre. Les conférences se tenaient à Bruxelles. L'Autriche ne réclamait que l'intégrité de ses États, tandis que le Piémont demandait un agrandissement ; il avait jeté les yeux sur Parme et sur Plaisance. Les négociations se passèrent en pourparlers ; cela entrait dans les vues du Piémont, qui comptait sur quelque bouleversement à Vienne ou dans la Hongrie.

Charles -Albert était tellement décidé à recommencer la guerre, qu'il fit offrir le commandement de son armée à plusieurs généraux français, dont il nous serait facile de citer les noms. Tous eurent le bon esprit de refuser. Enfin le roi mit à la tète de ses troupes le Polonais Ghrzanowsky, officier distingué , bon organisateur et fort brave. Ce choix d'un étranger était peu flatteur pour les généraux piémontais, parmi lesquels se trouvaient des hommes de mérite, dignes de la confiance de leur souverain.

L'hiver se passa des deux côtés en préparatifs de guerre. Vainement les ambassadeurs de France et d'Angleterre tentèrent-ils de calmer l'irritation qui régnait à Turin. L'armée piémontaise avait été augmentée de seize régiments, ce qui portait l'effectif à cent quarante mille hommes, dont cinq mille chevaux et cent cinquante -deux bouches à feu. Charles-Albert espérait que pour une bataille il disposerait de cent mille combattants. Ce calcul était à peu près juste, puisque à la journée de Novare les Piémontais mirent en ligne quatre-vingt-quatre mille hommes.

L'armée autrichienne s'élevait au chiffre de cent vingt à cent trente mille hommes. Mais, pour les opérations de guerre, Radetzky ne pouvait compter que sur soixantedix mille avec deux cents canons.

Les deux armées étaient donc aussi nombreuses l'une que l'autre ; mais les Autrichiens possédaient un moral très supérieur, et leur instruction tactique leur donnait un véritable avantage sur le champ de bataille.

Le 16 mars 1849, à deux heures de l'après-midi, un officier supérieur du génie piémontais descendait de cheval devant la demeure du feld- maréchal. Celui-ci avait établi son quartier général dans une petite villa. L'officier piémontais exprima le désir d'être conduit immédiatement auprès du général en chef de l'armée autrichienne ; il était chargé d'une dépêche de la plus haute importance. En apercevant cet envoyé , Radetzky s'écria : ce Je devine ce que vous m'apportez, et je vous en remercie. » Puis, rompant le cachet, il lut rapidement le contenu de la lettre, signa le reçu et dit à l'envoyé : oc Vous allez diner avec nous. » Celui-ci refusa discrètement, et le maréchal le reconduisait, lorsque, en traversant le salon de service, il dit à haute voix à son état- major : a Messieurs, on nous a dénoncé l'armistice. »

Malgré le respect dû au général en chef, malgré la réserve que commandait la présence de l'étranger, un cri de joie partit de toutes les poitrines ; les officiers s'embrassèrent, et l'un d'eux, s'élançant sur son cheval, courut vers la place d'armes où la garnison manœuvrait. La nouvelle se répandit avec la rapidité de la foudre. Les troupes, heureuses et fières, furent ramenées dans les quartiers. Alors tous les soldats, spontanément, mirent un rameau vert à leurs coiffures, signe de victoire dans l'armée autrichienne. Le soir, toutes les musiques, précédant des groupes de militaires , se réunirent devant l'hôtel où demeurait Radetzky, des milliers de voix saluèrenl l'empereur et le feld- maréchal. Ce fut un véritable délire.

Le vieux capitaine, les yeux mouillés de Larmes, descen-

dit au milieu des soldats, fut entouré, acclamé, et, pour ainsi dire, couvert de caresses. Un caporal, s'approchant respectueusement, une branche de laurier à la main, demanda au maréchal, au nom de toute l'armée, l'autorisation de placer le feuillage à son chapeau. Le vieillard se prêta volontiers à ce désir, et, le sourire aux lèvres, il serra cordialement la main du caporal , en disant : « Pour toute l'armée! » puis, d'une voix ferme, il s'écria : «Allons, enfants, encore un bon coup de collier; ce ne sera pas long, je vous le promets. »

Rentré dans ses appartements, le maréchal dit à ses officiers : « Le roi de Piémont va recevoir une leçon dont il se souviendra jusqu'à sa mort. »

Au lieu d'être signée par le général en chef de l'armée piémontaise, la dénonciation de l'armistice portait les signatures des ministres constitutionnels. C'était, d'après la législation militaire, un acte nul et absurde. Le feld-maréchal aurait pu le considérer comme non avenu, car celui qui a le droit de conclure un armistice a seul le droit de le dénoncer. Charles-Albert ne pouvait ignorer cette législation, et ce fut de sa part un acte de faiblesse que de souffrir l'usurpation d'un pouvoir politique sur les droits du souverain ou du général en chef d'une armée. Ce qu'il y a de plus odieux, c'est que Charles -Albert fut pris au dépourvu ; ses ministres n'attendirent pas la fin des préparatifs, ils voulurent surprendre Radetzky et furent surpris. Chrzanowsky lui-même, le chef de l'armée piémontaise, ne connut la dénonciation de l'armistice que six heures après les Autrichiens.

Le trait le plus remarquable du caractère de Radetzky était la hardiesse et la promptitude d'action ; il jugeait rapidement une situation et prenait son parti sans balancer , seul, sans écouter les objections des timides. Les Piémontais pensaient que le feld-maréchal allait se retirer prudemment sur l'Adda et même sur le Mincio. Mais l'intrépide vieillard se décida pour l'offensive et voulut terrifier l'ennemi par un coup de foudre.

Les forces de Charles- Albert étaient concentrées autour de Novare dans un rayon convenable. Iladetzky ne lit part de son plan à personne.

Le 18 mars, deux jours après la dénonciation de l'armistice, le feld- maréchal quitta Milan de bonne heure et prit la direction de Lodi. Mais, à peine sorti de la ville, il lit tête de colonne à droite, et arriva dans l'après-midi à San- Angelo. Une forte chaîne d'avant-postes sur le Tessin masquait ce mouvement, qui échappa aux Piémontais. Le soir les musiques des régiments vinrent jouer sous les fenêtres de l'antique château où logeait le maréchal. Peu à peu les soldats se mirent à danser, les officiers se mêlèrent à ces rondes joyeuses, et l'on vit de graves généraux faire, pour un instant, trêve à leur grandeur; ce fut une fête militaire joyeuse, vive et charmante dans son abandon. Radetzky parut aux fenêtres du château, et, riant de bon cœur, salua cette joie, qui pour un général avait son importance. Bientôt quelques sous -officiers, précédant un groupe de grenadiers , sollicitèrent l'honneur de parler au général en chef. Toujours accessible, Radetzky leur fit signe d'avancer. « Nous venons, dit un vieux sergent, prier Votre Excellence de permettre aux grenadiers de monter en tête du premier assaut, ou de former la colonne d'attaque la plus labourée par la mitraille. — Je le permets aux grenadiers, » répondit simplement le maréchal.

Peut-être pour le lecteur pacifique ces choses sont- elles sans importance ; mais , aux yeux du militaire, il y a là de grands sentiments. Ces sentiments , qui depuis des siècles animaient les gens de guerre, disparaissent de jour en jour. Il faut le regretter, car la science elle-même et le nombre non plus ne remplaceront jamais le cœur. 11 restait dans les armées comme un souffle, presque éteint, mais vivant encore, de l'ancienne chevalerie. Le simple fantassin avait son heure de prouesses; le mol honneur faisait tressaillir, et l'on mourait fièrement pour défendre son drapeau.

Ce sou file sacré a-t-il disparu pour toujours? Tout le monde étant soldat, personne ne se croit-il assez naïf pour mourir comme Bayart ou comme Desaix, quelques paroles sur les lèvres et dans l'âme de grandes pensées? Radetzky sera-t-il le dernier général qui aura, comme récompense, accordé aux grenadiers l'honneur de mourir sur la brèche ?

Dans la matinée du 20 mars, le feld-maréchal arrivait à Pavie, où il avait réuni soixante bataillons, quarante escadrons et cent quatre-vingt-deux pièces d'artillerie. On se mit en marche sans perdre une heure. D'après l'armistice , les hostilités ne pouvaient commencer que ce jour-là, à midi. Une heure auparavant, l'armée était sous les armes, la tête de colonne à quelques pas de la frontière ; debout sur le balcon de l'auberge nommée la Lombardia, Radetzky suivait du regard la formation de ses troupes. Ayant été aperçu , le vieillard fut acclamé par les soldats , qui brandissaient leurs armes en regardant leur général. Il fit un signe pour commander le silence, et de la main montra la grande horloge. L'aiguille marquait midi moins un quart. Tous les yeux suivirent la marche de cette aiguille qui allait donner le signal de la guerre. Les cœurs battaient et les rangs émus attendaient en silence. Enfin le premier coup de midi sonna, puis le second. Lorsque le douzième eut retenti, une immense clameur remplit l'air. Ce fut comme une étincelle électrique, ce En avant, à Turin!» cria le maréchal , et toute l'armée répéta : ce A Turin ! à Turin ! »

Un roulement de tambours imposa silence, et l'armée autrichienne franchit la frontière.

Cependant les Piémontais ignoraient complètement les dispositions de Radetzky, qu'ils croyaient en retraite. Ils commirent la faute de diviser leurs forces en présence d'un ennemi solidement concentré. Le 21 mars, le feldmaréchal poursuivit sa marche à la recherche des Piémontais.

Le roi Charles-Albert passa la nuit suivante en plein air,

9G LE FELDMARECIIAL RADETZKY

au centre de la brigade de Savoie, enveloppé d'une couverture de laine, la tête appuyée sur un sac de soldat. Auprès de lui, quelques officiers silencieux et pensifs veillaient pour protéger son repos. Étendu à terre, dit un témoin, le roi semblait plus grand que debout. Cet officier ajoute que des mouvements convulsifs agitaient le visage du roi ; son bras droit était sans cesse en mouvement. Des rêves pénibles semblaient torturer ce prince infortuné.

Nous ne raconterons pas la victoire de Mortara, dont l'honneur revient à Benedeck, heureux en ce temps-là, et si malheureux depuis, lorsque l'ombre de Radetzky ne protégeait plus les armes de l'Autriche.

Les critiques militaires français ont reproché au feldmaréchal de ne pas avoir poursuivi les Piémontais après la victoire de Mortara. Quelle que fût son ardeur , le maréchal ne tentait une rude besogne qu'après avoir fait manger les soldats. On dînait parfois à neuf heures du matin, mais on dînait. Le vieux général avait pour maxime que le cœur et l'estomac sont très voisins, et bons voisins qu'il ne faut pas brouiller.

Le 22 mars, à onze heures du matin, lorsque les troupes eurent pris leur repas, l'armée autrichienne marcha sur Novare.

Ghrzanowsky comprit que la stratégie était épuisée et qu'il ne pouvait trouver son salut que dans la tactique. Il prit le parti de livrer une bataille décisive.

Toutes les forces piémontaises étaient concentrées à Novare le 23 mars. Cette armée, qui allait décider du sort de l'Italie, comptait cinquante -quatre mille hommes, avec cent vingt- deux bouches à feu. La position choisie par le général en chef de l'armée de Charles -Albert était bonne, mais trop resserrée. Cette position avait aussi le défaut stratégique de faire tomber le prolongement de son front dans sa ligne de retraite.

Les deux armées comptaient le même nombre de combattants. La bataille commença le 2:>, à neuf heures du matin, et dura tout le jour. Les Piémontais déployèrent un

grand courage. Vers le soir, Radetzky, à cheval derrière la Bicocca, jugea qu'une attaque vigoureuse était nécessaire. Se rappelant la promesse faite aux grenadiers devant le château San-Angelo, il fit former cinq bataillons de grenadiers en colonne d'attaque pour enfoncer le centre de l'ennemi.

Le roi de Piémont ne donnait pas d'ordres, mais se tenait constamment au plus fort du danger. Le duc de Gênes eut trois chevaux tués sous lui. Tout à coup Charles -Albert .s'avance, le désespoir dans l'âme. Le général Jacques Durando veut arrêter son souverain : « Laissez -moi, général, s'écrie Charles-Albert, c'est le dernier jour de ma vie! Laissez -moi mourir! »

Il y avait un an, jour pour jour, que le roi de Piémont avait déclaré la guerre à l'Autriche. Le châtiment venait à son heure.

Lorsque l'obscurité se fit, on proposa au feld- maréchal de donner l'assaut à Novare, encombrée de fuyards, de blessés, de bagages, et qui ne pouvait opposer la moindre résistance. Le massacre eût été horrible. Toujours humain, lladetzky refusa en disant : « Assez de sang, assez de sang! »

C'en était fait, l'armée piémontaise n'existait plus.

Pendant la nuit, le ministre Cadorna et le général Cassato se présentèrent à Radetzky pour proposer un armistice et la cessation immédiate des hostilités. Le maréchal repoussa cette dernière proposition , mais permit aux négociateurs de revenir le lendemain pour traiter.

Lorsque la nuit fut tombée, le roi de Piémont fit appeler les princes de sa famille, les principaux chefs de l'armée et le ministre Cadorna. Charles -Albert parut au milieu d'eux, pâle et défait. D'une voix sourde, mais ferme, il prononça ces paroles :

<t Messieurs, je me suis sacrifié pour la cause italienne ; pour elle, j'ai exposé ma vie, celle de mes enfants, mon trône. J'ai été malheureux dans mon entreprise. Je sens que ma personne est le seul obstacle à une paix qui , dès à

Cinq épées. . b

présent, devient une impérieuse nécessité. D'ailleurs, je ne pourrais pas me résigner à la signer. N'ayant pas trouvé dans la bataille la mort que j'y ai cherchée, je veux faire un dernier sacrifice à mon pays; j'abdique la couronne en laveur de mon fils le duc de Savoie. »

Le roi se tut. Après un instant de silence, il embrassa tous les assistants, qui fondaient en larmes. Du seuil de la chambre, il fit un dernier signe d'adieu à ses fils et à ses généraux. Rentré chez lui, Charles- Albert écrivit une lettre à la reine. Quelques instants après, enveloppé d'un manteau, il disparaissait dans l'obscurité.

Pendant cette nuit qui suivit la grande bataille, le général autrichien comte Thurn avait établi son quartier général dans une maison de paysan, au milieu des champs. Le roulement d'une voiture se fit entendre et la voiture s'arrêta. Un homme en descendit et entra dans la cuisine de la ferme, où Thurn était assis avec ses aides de camp. La tenue de l'étranger était noble, son attitude aisée, franche et fière. Le général autrichien fit quelques pas audevant du voyageur, qui lui dit : « Je me nomme le comte de Barge ; je suis colonel de cavalerie au service du Piémont, et j'ai remis ma démission après la bataille, pour me retirer d*ns des terres que je possède à Nice. Vous avez complètement gagné la bataille; Charles -Albert a abdiqué et l'on a déjà entamé des négociations avec Radelzky. »

Le comte Thurn offrit une tasse de café à l'étranger , qui accepta de bonne grâce. Alors une conversation s'engagea sur les événements de la guerre et sur les incidents de la veille. Le voyageur parla d'une façon remarquable, très franchement et en miliiaire fort instruit, sans préjugés, sans haine et sans récriminations. Thurn signa son passeport et le voyageur remonta dans la voiture, sur laquelle se trouvait un seul domestique. Un sous-officier à cheval escortait cette voiture. Ces deux hommes avaient gaulé le silence.

Le lendemain seulement le comte Thurn apprit que l'é-

tranger était Charles-Albert; on sait que ce prince mourut peu de temps après, dans la profonde retraite qu'il avait été chercher en Portugal. Le seul serviteur fidèle qui l'avait suivi lui ferma les yeux.

Quelques heures après la bataille de Novare, le général d'Aspre avertit Radetzky que les prisonniers piémontais ne cessaient de répéter qu'une révolution allait éclater à Turin et que la République serait proclamée. « Si la république sort de cette défaite, dit le feld- maréchal, je marche sur Turin pour relever le trône de la maison de Savoie. »

Le nouveau roi, Victor- Emmanuel, se rendit lui-même auprès de Radetzky ; un armistice fut conclu d'abord et la paix ne tarda pas à être signée.

Cet armistice ne fut-il pas une faute? Le général de l'armée autrichienne ne devait -il point marcher sur Turin et ne signer la paix que dans la capitale du Piémont? Luimême avait donné Turin pour mot d'ordre. Mais ce vieillard était, le lendemain de ses victoires, tellement modéré que ses ennemis en ont souvent abusé. S'il avait occupé Turin, Radetzky aurait peut-être frappé au cœur la révolution. Le 25 mars, sir Abercromby, au nom de l'Angleterre, vint prier le feld -maréchal de ménager les habitants de Turin ; le syndic de la ville courut au-devant du maréchal pour invoquer sa générosité en faveur de la capitale. Le vieillard répondit avec bonté : « Mais je ne veux pas prendre la ville. »

Le 28 mars, il rentra dans Milan en triomphateur; la campagne avait duré six jours ; cependant l'armée de Charles- Albert était brave, instruite, disciplinée.

Nommé gouverneur général et commandant militaire du royaume lombard- vénitien, le feld- maréchal Radetzky s'occupa du rétablissement de l'ordre et parvint à calmer, sinon à détruire, l'esprit révolutionnaire. Il réduisit Rrescia et Venise, fixa le siège du gouvernement général à Vérone, et plaça ses lieutenants à Venise et Milan.

Trop de personnes ignorent qu'en 1850 le vieux mare-

chai empêcha la guerre d'éclater entre la Prusse et l'Autriche; il écrivit à cette occasion une lettre fort remarquable, où ce projet de guerre est traité de fratricide.

Un mouvement révolutionnaire s'étant produit à Milan, le 6 février 1853, le feld- maréchal, malgré ses quatre-vingtsept ans, retourna dans cette ville, et fit tout rentrer dans l'ordre.

Enfin le 28 février 1857, après soixante-treize ans de service, le feld - maréchal Radetzky exprima le désir de se retirer; il avait plus de quatre-vingt-dix ans et voulait se recueillir avant de rendre son âme à Dieu.

Il mourut à Milan , le 5 janvier 1858.

Radetzky avait épousé, en 1798, la comtesse Françoise Strassoldo-Grafenberg, qui vécut jusqu'en 1854, et dont il eut cinq fils et trois filles; le seul survivant de cette nombreuse famille est le comte Théodore Radetzky de Radetz, chambellan et général en retraite.

Les ennemis du feld -maréchal ne sauraient lui refuser le titre de grand général. Cependant la critique n'a pas épargné ses opérations militaires ; les campagnes de 1848- 1849 touchaient de trop près à la politique pour laisser au jugement des écrivains l'indépendance désirable. Mais l'injustice a été excessive : on n'a pas craint de présenter Radetzky comme un homme cruel et ignorant. On lui a reproché ce passage d'une lettre : « Trente heures de carnage à Milan pour avoir trente ans de repos. » Le mot carnage ne se trouve point dans la phrase écrite par Radetzky ; sa pensée est claire : achetons trente ans de repos par trente heures de combat acharné.

LE FELD-MARÉCHAL RADETZKY iOl

Cela réveille en nous un souvenir ; après les terribles journées de juin 1848, nous venions rendre compte au général Cavaignac des événements qui se rattachaient à notre commandement ; il était dans la salle des Pas-Perdus à l'Assemblée constituante, entouré d'une trentaine de représentants. Le marquis de la Rochejaquelein exprimait une douloureuse surprise en voyant l'énorme chiffre des morts. Cavaignac, sans la moindre émotion , prononça ces paroles, que le groupe entendit, et dont je pris note sur une carte : « Ce n'est pas trop cher, ces gaillards vont nous laisser tranquilles pendant quinze ou vingt ans. »

Le général Cavaignac n'était cependant pas un homme cruel, il ne massacrait jamais. Cependant il savait que le salut de la société exigeait impérieusement des sacrifices.

Radetzky ne connaissait que son devoir : il le remplissait consciencieusement toujours, et souvent avec énergie; il ne se laissait pas détourner de sa ligne par de sentimentales considérations; il savait que dans la vie militaire il est des heures terribles, fatales, où la pitié devient un crime; il n'ignorait pas que le chef qui veut, un jour et mal à propos, épargner quelques gouttes de sang, en fait verser des torrents le lendemain.

Oui , il est des heures , dans notre existence de soldats , où nous ne sommes que les exécuteurs aveugles des arrêts de la Providence. «. Trente heures de carnage à Milan, pour avoir trente ans de repos, » ne serait donc pas un blasphème sur les lèvres d'un vieux capitaine aux prises avec la révolution implacable.

On a dit aussi que Radetzky n'était qu'un soudard ignorant; le feld-maréchal , au contraire, se distinguait comme écrivain militaire ; il a publié divers ouvrages qui ont fixé l'attention, nous citerons parmi ces travaux : Du but des camps de manœuvres pendant la paix (1816); Considérations sur les forteresses (1827); Examen militaire de la situation de l'Autriche (1828), etc., etc.

Son langage élevé charmait par une originalité singu-

102 LE FBLD-MARÔCHAL RADETZKY

lière , et sa gaieté pleine d'humour rappelait bien plus le Gaulois que le Germain.

Radetxky combattait moins l'Italie que la révolution ; mais le jour vint où il fut impossible de distinguer l'une de l'autre.

Les années ont succédé aux années, et l'œuvre de Radetzky a disparu. La postérité seule pourra dire si l'Italie n'eût pas été plus heureuse et plus digne de l'estime du monde en demeurant ce qu'elle était. Puisse la France surtout ne jamais regretter l'œuvre de Radetzky!

Suivant une expression de Montaigne, Radetzky avait l'esprit prime- sautier, c'est-à-dire qu'il apercevait de plein saut, d'une façon vive et prompte, ce qu'il y avait en chaque chose. Doué d'une heureuse mémoire, ayant beaucoup vu, il racontait avec un charme infini, et citait fort à propos une foule d'anecdotes qui avaient quelques rapports avec les événements contemporains. L'un de ses amis exprimant sa surprise de voir l'indifférence ou l'aveuglement des souverains en présence de la révolution qui s'avançait de toutes parts, le maréchal lui dit : « René, roi de Sicile, peignait une perdrix lorsqu'on vint lui annoncer qu'il avait perdu le royaume de Naples. Le roi ne s'interrompit point et continua la peinture de sa perdrix. » Et Radetzky ajoutait en riant : « Encore si la perdrix eût été bien peinte; mais elle l'était fort mal. »

Sans être sceptique, le feld-maréchal n'était point dupe des grandes démonstrations populaires. Après son entrée à Milan, un général lui faisait observer que les acclamations de la foule étalent bien une douce récompense, cl que l'on devait ('lie lier d'exciter un tel enthousiasme. Le

vieux capitaine répondit : « Lorsque Cromwell fit son entrée à Londres, entrée triomphale comme la mienne, un magistrat lui montrait avec bonheur l'affluence du peuple qui accourait de toutes parts pour le contempler : « Il y en aurait davantage, répondit Cromwell, si l'on me menait pendre. »

Voilà l'homme dont nous avons voulu montrer la figure. On peut ne pas l'aimer, on peut même le maudire, mais il serait difficile de ne pas l'estimer.

Le soir de la bataille de Caldiero.

Éclairé par une foi vive et profonde, un moraliste a exprimé cette pensée : « La tempête révolutionnaire a plus renversé d'arbres de notre antique forêt qu'elle n'en a déraciné. » M. de Bonald disait vrai.

Plus les révolutions se sont précipitées les unes sur les autres dans notre infortuné pays, plus aussi les observateurs ont été convaincus qu'en renversant les arbres de la forêt la tempête n'a pu arracher les racines.

Sans nul doute, notre terre est profondément labourée, les débris jonchent le sol, les feuilles sont emportées dans le tourbillon, mais les racines restent vivantes et leur sève ne se tarit pas. Invisibles presque toujours et presque partout, elles reposent dans ces champs de notre vieille France où les ancêtres ont laissé l'empreinte de leurs pas. Les racines de l'arbre antique sont toujours là, et pour germer de nouveau, pour s'épanouir, pour grandir et pour donner aux hommes une ombre protectrice, il ne faut à ces racines que la rosée du matin, le soleil des beaux jours et le calme des soirées.

Dieu seul peut nous rendre ces choses, lorsqu'il jugera l'épreuve assez longue et assez douloureuse.

Ces réflexions, qui ne sont pas exemptes d'amertume, nous viennent en lisant les pages écrites par un gentilhomme qui fut vaillant capitaine et homme de bien.

Lui aussi appartenait à l'antique forêt. Renversé comme tant d'autres, il se releva par un effort suprême, mais il eut l'existence tourmentée de nos modernes générations.

On a fait grand bruit d'un mot qui n'est qu'un lambeau de la défroque révolutionnaire : l'avènement des nouvelle* couches sociales. Ceux qui menacent ainsi la société ont-ils jamais arrêté leurs regards sur les anciennes couches sociales? Ont-ils vu la nationalité française naître et grandir à l'ombre de la croix du clergé et de l'épée de la noblesse? Ont-ils mesuré l'œuvre immense des ordres religieux, qui conservaient le dépôt sacré des sciences et des arts, ouvraient des écoles publiques, soignaient les malades, prêchaient la morale et luttaient contre la barbarie? Ont-ils pesé le sang répandu par la noblesse depuis Tolbiac jusqu'à Fontenoy pour créer le beau royaume de France et préserver notre sol des atteintes de l'ennemi ?

Il faut la misérable ignorance des temps modernes pour méconnaître à ce point le passé et croire que de la fouit agitée par l'envie sortiront des Sully, des Colbert, de-s Turenne et des Coudé 1

Rien ne s'improvise ici -bas. Le cèdre a été arbrisseau, et le fleuve, avant de marquer la limite des empires , coulait sans bruit, presque invisible sous l'herbe de la prairie. L'homme ne saurait se soustraire à cette loi divine qui gouverne le monde et qui veut que tout marche avec une prudente sagesse.

Celui dont nous voulons rappeler l'existence appartenait, comme nous l'avons dit, aux anciennes couches sociales. Le jour où. ces couches furent brisées, il prit vaillamment place aux rangs des défenseurs de la patrie. Fidèle à la tradition de sa race , il fut soldat.

C'était le temps qui faisait dire à Chateaubriand : « L'honneur français s'est réfugié sous les drapeaux. » On se jetait dans les camps pour échapper à la politique; les camps étaient un terrain neutre où vivaient , en bons camarades , les enfants de la France, sortis les uns des chaumières, les autres des châteaux.

La veille encore, les généraux, trahis par la fortune, portaient leur tète sur l'échafaud ; mais, familiers avec la mort, ils l'attendaient du tribunal révolutionnaire avec autant d'indifférence que sur les champs de bataille. Nul d'entre eux ne songeait à immoler le devoir militaire à son ambition personnelle , nul ne désertait le camp pour la tribune politique, et, malgré la révolution, l'honneur militaire restait intact. Les Hoche, les Kiéber, les Desaix, les Marceau étaient tous morts sous les armes, au milieu des soldats. Pas un seul, quelles que fussent son origine et ses croyances, n'avait été infidèle aux idées chevaleresques des vieux capitaines de l'ancienne monarchie. Acceptant ce mystérieux héritage, ils le transmettaient tout entier à leurs successeurs.

Lorsque M. de Gonneville prit rang sous les drapeaux, il n'en était pas ainsi ; il eut des souffrances à supporter, mais pas de hontes à subir.

Un grand nombre d'enfants de l'ancienne aristocratie entraient alors au service comme simples soldats. La liste ei; serait longue et glorieuse; il suffit, pour la retrouver,

de chercher les noms des volontaires de la dernière » guerre ; par les fils on connaîtra les pères.

M. de Gonneville a laissé des Souvenirs militaires. Ces souvenirs n'ont pas été écrits au point de vue de l'art ou de la science; le colonel se borne à raconter simplement les événements de sa vie guerrière, laissant de côté tout ce qui ne se rattache pas à l'armée.

Ces Souvenirs pénètrent dans l'intimité de la vie militaire, en embrassant les menus détails, aussi bien que les choses importantes, et sont remplis d'enseignements. Ils sont aussi une véritable page d'histoire, page grave, qui met en lumière des faits dont les ouvrages scientifiques n'ont pas eu conscience.

L'homme nous préoccupe plus que les événements, et le caractère personnel, la physionomie particulière, attirent nos regards plus encore que les batailles. Notre but est de tracer un portrait d'après nature , et non de raconter des campagnes.

Nous avons eu l'honneur de connaître d'une façon intime celui dont nous allons parler, et il nous sera facile de mettre en lumière une belle figure.

Au moral, comme au physique, ses traits étaient profondément ciselés. La main de Dieu y avait creusé des reliefs de bronze où les rayons caressants se confondaient avec la froide dignité. L'observateur était frappé de ce mélange harmonieux de bonté paternelle et de Hère réserve qui donnait la mesure de sa taille, c'est-à-dire sa grandeur !

La Bruyère a dit qu'il y avait deux grandeurs : la fausse et la vraie, a La véritable grandeur est libre, douce, familière, populaire ; elle se laisse toucher et manier : elle ne perd rien à être vue de près ; plus on la connaît, plus on l'admire; elle se courbe par bonté vers ses inférieurs, et revient sans efforts dans son naturel; elle s'abandonne quelquefois et néglige ses avantages, toujours sûre de pouvoir les reprendre et de les faire valoir; elle rit, joue tA badine, mais avec dignité ; on l'approche tout ensemble

avec liberté et avec retenue ; son caractère noble et facile inspire le respect et la conliance... »

Telle était la grandeur de M. de Gonneville, et il savait rester grand sans faire sentir aux autres qu'ils étaient petits.

Ses Souvenirs ne remontent qu'à son entrée au service, et il garde le silence sur les vingt premières années de sa vie; elles méritent cependant de n'être pas oubliées, et ce nous est un devoir de les rappeler.

La maison le Harivel de Gonneville, d'origine danoise, appartient à la plus ancienne noblesse de Normandie. Le nom patronymique, le Harivel, s'écrivait le Harwell. Un guerrier de cette vieille race accompagna Guillaume le Conquérant en Angleterre, et devint le chef de la maison ducale de Northumberland, qui porte encore les mêmes armes que les le Harivel de Gonneville.

Le père du colonel était lieutenant du roi à Caen, et se trouva mêlé à l'un des épisodes les plus sanglants de la révolution. Le jeune et brillant comte de Belzunce était son ami. Ce nom, illustré par la piété, le dévouement et la charité , ne préserva pas le comte des aveugles colères de la populace.

Quand une foule en délire le poursuivait, Belzunce chercha un refuge chez le gouverneur, et, au risque de périr avec lui, M. de Gonneville le reçut dans sa maison, qui bientôt fut assiégée et prise d'assaut. Malgré une résistance désespérée, Belzunce fut arraché de son asile, traîné par les rues et massacré sur la place Saint -Pierre.

Aymar- Olivier le Harivel de Gonneville, né en 1783, avait alors six ans, et peu s'en fallut que son père et lui ne partageassent le sort du comte de Belzunce. Quatre-vingts ans après cette scène de carnage, le colonel la racontait en frémissant d'indignation ; il se rappelait les moindres détails de cette nuit affreuse pendant laquelle sa mère avait emporté son plus jeune fils à travers la foule qui demandait encore du sang !

Tandis que cette mère désolée fuyait avec ses deux

enfants, la populace déchirait le corps du comte de Belzunce. Une femme arrachait le cœur, le présentait à la foule à la pointe d'un couteau, le plaçait sur un réchaud rempli de charbon, puis le dévorait avec la rage du tigre.

Mmc de Gonneville et ses enfants n'avaient pu s'échapper que par le soupirail d'une cave ; l'obscurité de la nuit les protégea, et leur marche ne fut troublée que par les cris des misérables qui menaçaient de mort le gouverneur. Aymar de Gonneville, tenant la robe de sa mère, qui portait son frère, la suivait à pas précipités.

A quelque temps de là, en présence des forfaits sans cesse renouvelés, l'ancien gouverneur de Caen émigra et devint lieutenant-colonel dans l'armée de Condé. Ses biens furent vendus, et sa femme dut chercher un refuge dans la cabane d'un pécheur, près de Rouen, sur les bords de la Seine.

Cette femme, d'un rang élevé, qui avait connu les honneurs et l'opulence, vivait obscurément et pauvrement; nous devons ajouter : saintement.

Celui dont nous voulons rappeler la vie atteignait sa neuvième innée. Chaque jour il se rendait à Rouen dans une p- tite barque qu'il conduisait seul, et il rapportait les choses indispensables à sa mère et à son frère.

La cabane qui servait d'asile à Mm0 de Gonneville ne pouvait attirer les regards; aussi les chefs de l'armée royale de Normandie vena eut parfois, pendant la nuit, se concerter sous ce toit presque invisible. Le général de Bruslart cherchait souvent des émissaires pour se mettre en rapport avec le général de Frotié. Mais, plusieurs de ses envoyés ayant été pris et mis à mort, il lui devint bientôt impossible de s'en procurer.

Mra0 de Gonneville avait appris à ses enfants le rpspecl dû aux secrets des royalistes. On parlait librement devant eux, et leurs regards prouvaient déjà qu'ils comprenaient tout.

Aymar de Gonneville avait onze ans, lorsqu'un soir, à la veillée, le général de liruslarl exprima ses regrets de

LE COLONEL DE GONNEV1LLE Hl

ne pouvoir faire parvenir d'importantes dépèches dans le département de l'Orne.

« Je les porterai, » dit l'enfant.

Le général le caressa d'un long regard, mais refusa.

La mère prit alors son fils par la main , et, le conduisant vers Bruslart, prononça d'une voix émue ces simples paroles :

« Prenez-le ; je vous le donne pour le service du roi ! »

A l'instant même on le déguise , et l'on cache ses dépêches sous des vêtements de paysan ; sa mère le presse sur son cœur, le bénit ; la porte s'ouvre et il disparaît dans l'obscurité de la nuit.

Ce premier voyage dura quinze jours ; l'enfant le fit tout entier à pied, et rapporta la réponse du général de Frotté.

Durant l'espace de deux années, il remplit ainsi d'importantes missions, allant de Rouen à Caen, de Caen à Alençon, et ne revenant jamais sans avoir accompli son périlleux devoir. Souvent il passait la nuit dans les bois ou dans les champs, dormant à l'abri d'un arbre ou d'une haie. Malgré sa jeunesse, il avait parfois attiré l'attention, éveillé des soupçons ; cela le rendait prudent, et il ne se laissait aller au sommeil qu'après avoir caché ses dépèches sous les pierres. Il eût donné sa vie plutôt que de les livrer.

Il grandit ainsi à travers les périls. La pauvreté, les douleurs, les fatigues, les dangers étaient les seuls spectacles de son âme ! Il voyait tomber les têtes des amis de sa mère; il la voyait trembler et prier pour lui ! Il la soutenait et l'encourageait lorsqu'elle pleurait son époux absent, dont elle n'eut pas de nouvelles pendant plusieurs années. Avant d'être homme, il était à la fois soldat et chef de famille.

La Terreur eut enfin son terme, et M. de Gonneville rentra en France vers 1804.

Nous verrons celui dont nous traçons le portrait simple cavalier en 1804, et nous le suivrons sur les champs de bataille, sans crainte de nous y égarer.

112 LE COLONEL DL OON'NF.VILLE

Avant d'ouvrir le manuscrit de M. de Gonneville, avant de nous associer à la fortune de ce jeune soldat, arrêtonsnous auprès du vieillard de quatre-vingt-dix ans. Il est mort à Nancy, et, dès les premiers jours de la guerre, le vétéran entend la marche de l'ennemi. Ce qui retentit dans son âme , Dieu seul le sait !

Mais lorsque la paix fut signée, de volumineux cahiers, écrits d'une main sûre, nous parvinrent un jour. Le vieillard avait donné ses dernières heures au métier; il avait écrit pour nous d'intéressantes notes sur la guerre ; l'une surtout, qui concernait l'armée de Metz, portait le cachet d'une incontestable supériorité. Le vieux capitaine parlait avec une religieuse piété de son pays ; il gémissait de ses erreurs et terminait par ces mots de Shakespeare : « La France est le soldat de Dieu ; » il ajoutait : « Dieu n'abandonnera pas son soldat ! »

Il ne faut pas être surpris de l'importance que nous attachons à ces Souvenirs particuliers. C'est là qu'est l'histoire vraie. Ceux qui ont pris part à un grand événement quelconque, et qui en lisent plus tard le récit dans les œuvres longuement étudiées par les graves historiens , ne peuvent s'empêcher de sourire. Les souvenirs particuliers, au contraire, nous font voir l'envers de la tapisserie, et nous retrouvons l'humanité avec ses faiblesses d'un jour et ses grandeurs d'une heure.

La vérité du portrait de Tiberius Gracchus, par l'abbé de Saint-Réal nous semble fort douteuse, quoiqu'il se trouve au Livre de l'Esprit; mais nous croyons aux récits familiers de Bussy-Rabutin, qui était témoin des faits qu'il raconte. 11 a vu de la bonne place, c'est-à-dire du par

terre; il a eu son rôle, et mesuré du regard les grands gestes et les grandes poses. Ainsi, lorsqu'il écrit à Mme de Sévigné, le 26 juin 1672 : « Croyez-moi, ma chère cousine, la plupart des choses ne sont grandes ou petites qu'autant que notre esprit les fait ainsi; le passage du Rhin, à la nage, est une belle action, mais elle n'est pas si téméraire que vous pensez : deux mille chevaux passent pour en aller attaquer quatre ou cinq cents; les deux mille sont soutenus d'une grande armée où le roi est en personne, et les quatre ou cinq cents sont des troupes épouvantées par la manière brusque et vigoureuse dont a commencé la campagne... »

Une autre fois, devant Valenciennes , en juillet 1674, Bussy écrit encore à Mme de Sévigné : « Vous avez pu déjà savoir la mort de trois capitaines aux gardes, la blessure du chevalier de Créqui à la tête, du marquis de Sillery à la mâchoire, du marquis de Lauresse au bras, et de Maloudin à la jambe... Le matin du 8, il sortit trois escadrons de la ville sur les Lorrains, et comme tout le monde y courait, un cavalier des nôtres se détacha, et tira de quatre pas un coup de mousqueton à la Feuillade, et puis lui demanda : « Qui vive? » La Feuillade répondit : « Vive la Feuillade ! » Si vous me demandez pourquoi ce cavalier lui en voulait, je n'en sais point d'autre raison, si ce n'est qu'il fallait que ce jour- là la Feuillade ressemblât à un Espagnol... »

Certes, l'histoire en grand costume n'est pas aussi vraie ni plus instructive que cette histoire en déshabillé. Celleci nous apprend que les capitaines aux gardes savaient parfaitement mourir, et que les chevaliers et marquis faisaient bon marché de leur tête , de leurs bras et de leurs jambes.

Puis, sans l'histoire intime, saurions-nous tous ces mots

heureux, toutes ces actions brillantes qui n'ont pour

théâtre qu'un feu de bivouac ou le carrefour d'un chemin

de traverse?

Les Souvenirs militaires de M. de Gonneville seraient,

114 LE COLONEL DE (iONNEVILLE

dans tous les cas, protégés par des lettres du comte de Bussy, l'un des quarante de l'Académie française.

La Fontaine devint poète cl fabuliste api es avoir entendu un capitaine de dragons lire une ode de Malherbe. Gonneville se lit soldat parce qu'un professeur de belles- lettres lut devant lui un chant de la Jérusalem délivrée. Il prit le livre, le dévora passionnément, et, depuis l'âge de douze ans jusqu'à sa vingtième année, il vécut avec ïancrède et le vieux Raymond, comte de Toulouse. Ses yeux se mouillaient de larmes, son cœur semblait bondir dans sa poitrine, et le livre s'échappait de ses mains lorsqu'il assistait, en pensée, à ces grandes scènes où l'héroïsme prend un caractère presque divin. Il ne rêvait que lances et boucliers! Plus tard, hélas! les lointaines batteries de canon, les obus et la mitraille le ramenèrent à la réalité.

Les révolutions ont la conséquence cruelle de troubler l'enfance et la jeunesse, d'interrompre les éludes, d'arrêter le développement des facultés et d'affaiblir les générations futures en les privant d'instruction. Le mal fait à l'instruction peut être réparé dans une certaine mesure par les efforts individuels ; mais le manque d'éducation est irréparable, parce que l'instruction agit sur bs esprits et l'éducation sur les âmes ; les esprits négligés reprennent parfois leur éclat, tandis que les âmes abandonnées sommeillent pour toujours.

Au commencement de ce siècle, et surtout à la fin du dernier, la jeunesse fut généralement privée d'instruction et d'éducation ; mais Aymar de Gonneville, élevé par une mère vaillante et chrétienne, échappa à ce double péril ; il reçut de grands enseignements et lut de bons livres. Puis , de 1800 à 1804, son père put présider à son entrée dans la vie, et achever l'œuvre commencée dans la cabane du pêcheur par la lecture et l'adversité.

Il vivait alors à Gaen au milieu d'une jeunesse oisive et dissipée. Cette existence ne convenait ni à son esprit ardent, ni à son ferme et loyal caractère. Ce n'est pas qu'il eût les enthousiasmes aveugles qui parfois entraînent ver-

les armées ; moins Gaulois que Saxon , chez lui le calme et la raison ne furent jamais étouffés par ces délires qui troublent les natures méridionales et les poussent dans les voies les plus contraires.

Sa famille, profondément dévouée à l'ancienne monarchie, ne le vit pas sans déplaisir entrer dans l'année. Cependant on était en 1804; la constitution de l'an VIII avait été promulguée, et, quoique le gouvernement eût encore le nom de république, l'ordre et la justice régnaient en France autant que le permettaient les sanglants souvenirs de la révolution. Marengo, Hohenlinden, la paix de Lunéville avaient consolé des cœurs jusqu'alors ulcérés. L'Italie et la Suisse demandaient protection à la France ; le Piémont devenait l'une de nos provinces; enfin l'Espagne et l'Angleterre signaient la paix d'Amiens. Bien plus et bien mieux, le chef de l'État donnait le Concordat et rendait à Dieu ses églises. Les proscriptions cessaient et les émigrés retrouvaient la patrie.

Au mois de septembre 1804, à l'âge de vingt et un ans, Aymar de Gonneville s'engagea comme soldat au 20e régiment de chasseurs à cheval, en garnison à Saint- Brieuc.

La compagnie dans laquelle il fut incorporé comptait dans ses rangs les vieux cavaliers de la république, véritables soudards, fort riches en bravoure, mais non moins riches en coupables actions. Ce fut une rude épreuve pour ce jeune homme de famille, que la première soirée de la chambrée, qu'éclairait une seule chandelle plantée dans une pomme de terre , en guise de bougeoir. Son camarade de lit, le brigadier Hennesson, brave et honnête paysan, lui accorda aide et protection ; mais il n'empêcha pas ses oreilles d'être frappées de la conversation des camarades , et ne préserva pas son cœur des révoltes secrètes. Ces cavaliers , dont un certain nombre avaient gagné sur les champs de bataille des armes d'honneur, se vantaient rarement de leurs exploits ; mais ils aimaient à rappeler leurs méfaits, pillages et incendies. C'est là un des mystères du cœur humain que notre vie militaire nous a sou-

vent fait observer. Le soldat croit exercer une mission destructive, et devine ce mot d'un chevalier du xv° siècle : « Si Dieu le Père se faisait gendarme, il deviendrait pillard. »

Cinq mois après son entrée au service, Gonneville fut fait brigadier, et, quelques semaines plus tard, sous-officier. Le colonel d'Avenay, son parent, qui commandait en Italie le 6e régiment de cuirassiers, profita d'une revue de l'empereur, — car l'empire était fait, — pour demander à Napoléon une sous-lieutenance pour Gonneville. Elle lui fut accordée, et le jeune officier partit pour Lodi. Le colonel d'Avenay avait été, sous le règne de Louis XVI, colonel de Royal -Normandie; il avait à peine quarante ans, et devint pour Aymar de Gonneville un père, un guide et un ami.

« Lorsque j'arrivai au 6e de cuirassiers, dit M. de Gonneville dans ses Souvenirs militaires, le corps des sousofficiers était infiniment supérieur à celui des officiers. Ceux-ci, fort braves gens du reste, n'avaient aucune éducation, et pas la moindre idée des convenances ni des usages. » Nous nous bornons, dans cette page, à constater cette opinion. Ailleurs, et plus tard, nous aurons d'autres jugements à recueillir, et nous ferons peut-être ressortir des vérités trop méconnues.

On ne combattait pas alors, et le nouveau sous -lieutenant put se liver à l'étude du métier.

La première bataille rangée à laquelle il assista, sans y prendre part, mais en spectateur bien placé pour tout voir, fut l'attaque du pont de Vérone, le 28 octobre 1805. Ce qu'il vit ce jour- là était vraiment digne de la Jérusalem délivrée. Le pont avait été rompu dans son milieu ; quelques arches tenaient aux deux rives opposées, mais un vide de six pieds se trouvait béant au-dessus du gouffre où bouillonnaient les eaux de l'Adige, fleuve extrêmement profond en cet endroit. Du côté opposé aux Français , les Autrichiens avaient crénelé les murs et faisaient un feu uourri. Vainement avait-on tenté de placer des madriers

sur la brèche du pont : les balles et les boulets de l'ennemi empêchaient tout travail, et le nombre des morts devenait considérable.

Des voltigeurs demandèrent à s'emparer de la rive opposée et à chasser l'ennemi sans le secours du génie, et même sans commandement : leur prière ne fut point repoussée. Le soir, au moment où l'obscurité commençait à se faire, où la vue portait à peine d'une rive sur l'autre, les voltigeurs, armés, légèrement vêtus, et sans sacs, se réunirent à l'extrémité du pont et se trouvèrent cachés parla courbe de la maçonnerie. Tout à coup, à un signal donné, ils s'élancèrent à la course, franchirent l'espace vide, tombèrent comme la foudre sur les Autrichiens , et se jetèrent dans les maisons sans tirer un coup de fusil. D'autres voltigeurs suivaient, et bientôt le poste fut enlevé. Deux soldats seulement ne prirent pas un élan assez vigoureux, roulèrent dans le fleuve et furent engloutis.

Peu d'instants après, on apportait des madriers, le pont était réparé, et une colonne de notre armée s'avançait tambours en tête. Les cuirassiers, témoins de ce jeu tout français, battaient des mains et riaient de bon cœur.

Le jeune officier de cavalerie fut content de ce début, qui lui montrait la guerre dans ses habits de fête, souriante, spirituelle, aimable, quoique un peu folle. Le charme dura peu.

Deux jours après, six mille hommes des nôtres restaient sur le champ de bataille de Caldiero. C'était la première affaire sérieuse de Gonneville, et cependant il n'eut pas à combattre. Il foula les morts sous les pieds de son cheval ; il vit les roues de l'artillerie broyer les poitrines de ceux qui étaient tombés, il entendit les cris de désespoir des blessés ; des voix mourantes lui demandèrent un verre d'eai i ; des mains suppliantes se tendirent de son côté ; des regards , qui étaient les derniers, se fixèrent sur lui; l'acre parfum du sang le saisit à la gorge, et tous ces hommes nus, morts ou mourants, avec les cheveux hérissés, les plaies de la blessure, portèrent dans son âme un trouble extrême.

C'est là le baptême du feu! A ce baplême les poètes n'ont pas épargné les draperies ornées de fleurs ; les artistes ont eu pour lui les tableaux aux séduisantes couleurs, des groupes de marbre et de bronze aux poses Hères et superb'S, des chants aux notes enivrantes. Pour ce baptême, toutes les cloches ont retenti, l'air a été troublé, et des nuages de parfums ont tourbillonné dans l'espace.

Que Dieu nous garde cependant de maudire ce baptême! C'est par lui que les nations conservent leur indépendance. Mais fasse le Dieu des armées que ce baptême n'apparaisse plus comme un jour de fête, mais bien comme l'heure des solennelles épreuves, des grands devoirs et des sublimes sacrifices !

Tant de sang répandu à la bataille de Caldiero le fut en pure perte. La marche de la grande armée sur Vienne obligeait les Autrichiens, plus forts de trente mille hommes que les Français, à se replier par une retraite faite en bon ordre; mais Masséna, qui certes l'avait prévu, voulait aussi sa victoire, et il se la donna le cœur léger. Ainsi vont les choses humaines dans la guerre aussi bien que dans la paix. Ceux qui tiennent les cartes jouent leur partie, et gagnent ou perdent sans songer aux payants. Combien d'entreprises ont été ainsi conçues, combien de batailles ainsi livrées, sans utilité pour le pays, mais pour conquérir ou conserver une vaine réputation ! Turenne était tout autre, et se montrait avare du sang de ses soldats. Les nations doivent regretter ces temps où trente mille combattants décidaient du sort des empires.

Gonneville était à la journée de Tagliamento ; puis, au cœur de l'hiver, il traversa les Alpes, et, après mille aventures, marcha sur la Prusse et fit son entrée à Berlin. Il quitta cette ville au mois de janvier 1807, pour aller vers la Vistule. Il venait de franchir ce fleuve, et se trouvait à l'extrême avant-garde non loin de l'ennemi. L'officier supérieur qui commandait les escadrons les plus avancés du 0e de cuirassiers, dont le lieutenant de C.onncville faisait partie, ne se gardait nullement et négligeait

les précautions les plus élémentaires. Ainsi cet officier supérieur envoya Gonneville chercher de l'avoine dans cinq villages qui lui furent désignés, et il partit avec vingttrois cuirassiers qui n'avaient pas même de cartouches pour leurs pistolets. Gonneville était sans inquiétude, puisque son chef ci oyait l'ennemi à onze lieues. D'ailleurs, les instructions qui lui furent données ne laissaient aucun doute sur sa mission, qui n'avait aucun caraclère tactique.

Cependant il plaça des vedettes, ce qui ne l'empêcha pas d'être surpris par les Prussiens. Les hussards noirs parurent d'abord, puis un escadron de dragons. Gonneville aurait pu fuir du côté opposé avec sa petite troupe ; mais il préféra combattre en désespéré. « J'adressai un mot à mes cuirassiers, leur fis mettre le sabre à la main, et chargeai immédiatement. »

Le terrain était loin de permettre à vingt- quatre cavaliers d'en renverser cent cinquante. Cependant l'élan des cuirassiers français fut tel que les hussards, criblés de coups de sabre, se débandèrent. Des dragons qui occupaient le pont étaient tellement serrés les uns contre les autres qu'ils formaient, pour aLisi dire, un retranchement d'hommes et de chevaux. Les cuirassiers firent brèche à ce retranchement, mais la colonne prussienne était profonde : il devint impossible de gagner la gauche. Ce fut donc une horrible mêlée. Séparés les uns des autres, les cuirassiers combattaient chacun pour son compte, et nul d'entre eux ne se rendit. Bien monté, et cavalier aussi habile qu'intrépide, le lieutenant de Gonneville, qui cependant n'avait pas sa cuirasse, eut le bonheur de se trouver à l'extrémité du pont. Là, un coup de pistolet l'atteignit au côté droit. Il n'en poursuivit pas moins sa course. Son cheval s'abattit, se releva, et fit des efforts inouïs pour sauver son maître. Sept ou huit dragons, un officier en tête, se mirent à la poursuite de Gonneville, et, pour la dernière fois, son cheval s'abattit. L'officier prussien lui lança un coup de sabre, et, quoique à terre et entouré d'ennemis, Gonneville riposta. Alors les dragons

prussiens se mirent en devoir de l'achever. Leur chef et un maréchal des logis le protégèrent en le couvrant de leur corps. La lame de son sabre était cassée à un pied de la poignée, et le sang tombait goutte à goutte de ce tronçon.

Voilà donc le jeune lieutenant, prisonnier de guerre. Son premier soin est de s'informer du sort de ses cuirassiers, puis il donne un profond regret au cheval compagnon fidèle de sa vie.

Vingt cavaliers, tous blessés, étaient aussi prisonniers. Ils furent conduits d'abord à Culmsee, petite ville polonaise. Les dragons prussiens qui avaient surpris et battu nos prisonniers étaient commandés par le baron de Werther, le comte de Moltke, le baron de Trenck et un autre officier. Dans le combat, Gonneville avait sabré la ligure du comte de Moltke, qui le fit prisonnier, mais aussi le protégea contre ses propres dragons. Ce fut M. de Moltke qui fit le premier pansement à la blessure de Gonneville et opéra l'extraction de la balle.

Laissons les captifs poursuivre leur route en traîneau. Rappelons qu'interrogé sur la force et la position de la division à laquelle il appartenait, Gonneville répondit patun refus, comme l'avait fait, en semblable circonstance, le comte de Ségur.

Le seul maréchal des logis du 6° de cuirassiers qui partageait le sort de Gonneville avait la tête fendue d'un coup de sabre, la main gauche hachée, et le bras droit traversé de deux coups de pointe. Il faut lire dans les Souvenirs militaires du colonel de Gonneville le récit de ce voyage sur la terre étrangère. Quoique blessé, il prodigue ses soins à son maréchal des logis; il ne le quitte plus, et devient une vraie sœur de charité.

Un jour, le bruit du canon frappa leurs oreilles et leur tit éprouver un profond chagrin. Leurs camarades se battaient, et ils n'y étaient pas. C'était Eylau, froid et brumeux. A Kœnigsberg, le convoi des prisonniers dont Gonneville faisait partie rencontra un autre convoi bien plus nombreux, et qui arrivait d'Eylau. Alors le peuple

Sept ou huit dragons prussiens se mirent à la poursuite de Gonneville, et , pour la dernière fois , son cheval s'abattit.

en furie voulut massacrer les Français, que l'escorte eut grand'peine à protéger. Ce peuple excitait les soldats russes à égorger les blessés, et la scène devenait grave. Le traîneau dans lequel se trouvait Gonneville gagne une rue déserte ; une porte s'ouvre discrètement , et il est déposé dans une chambre. Là, seul, il cherche à deviner ce mystère. Des bruits lointains , des clameurs confuses , arrivent jusqu'à lui, mais il est sans nourriture et sans soins. La nuit vient et le silence règne enfin dans la ville.

Le grincement des serrures se fait entendre , les portes s'ouvrent, et un homme apparaît, éclairé par une lampe. Gonneville lève la tête et reconnaît le comte de Moltke, celui-là même auquel il avait remis le tronçon de son sabre.

En présence des émotions populaires, M. de Moltke, craignant pour la vie de son prisonnier, avait voulu le sauver.

Enfin les captifs furent enfermés au fort de Pillau. Pendant que chacun raconte son histoire aux camarades, arrêtons-nous pour chercher quelque enseignement dans les faits mêmes qui se passent sous nos yeux. Oublions pour un instant les misères, et considérons ces aventures de guerre au point de vue philosophique.

Après avoir lu quelques pages des Souvenirs militaires de M. de Gonneville, pages qui peignent avec franchise les incidents de sa captivité, on est frappé de surprise, et l'on cherche vainement à se tenir en garde contre l'admiration.

Ces officiers prussiens, et le comte de Moltke en particulier, ont de nobles caractères; ils se montrent brave* sur le champ de bataille et humains après la victoire. Il y a en eux ce sentiment chevaleresque qu'exprimait à Fontenoy le comte d'Auteroche, lorsqu'il criait à l'ennemi : « Messieurs les Anglais, tirez les premiers! » Cependant nous venions chez eux porter la ruine; nous abaissions leur pays , et d'une tombe glorieuse nous enlevions l'épée du grand Frédéric.

12i LE COLONEL DE (lONNEVILLE

Ah! sans doute ils se vengeaient à la bataille, et peutêtre, dans le fond de leur âme, y avait -il des colères implacables. Mais ces colères n'étaient point aveugles : témoin ces officiers qui comblaient d'égards Gonneville prisonnier, et lui vouèrent une amitié qui ne cessa jamais d'être fidèle.

Y a-t-il là un mystère du cœur humain? non, certes. Y a-t-il un phénomène de la civilisation ? pas davantage. C'est dans l'institution des armées permanentes qu'il faut chercher le mystère.

Revêtues d'une mission sanglante, il est vrai, mais revêtues en même temps d'un caractère sacré, les armées permanentes sont la représentation du pays sur la frontière et sur les champs de bataille. La nation éprouve quelques souffrances, mais la vie nationale suit son cours pendant la guerre, et le peuple continue ses travaux. L'industrie, le commerce, les sciences et les arts ne sont pas arrêtés dans leur marche, et la querelle se décide par les soldats seulement. Ceux-ci combattent vaillamment, sans haine et sans crainte, en s'accordant une estime réciproque. Le jour vient où l'une des deux armées a supporté de tels échecs, subi de telles pertes, que la sagesse commande un temps d'arrêt, et la paix se signe.

Saint Augustin a dit que le soldat est porteur d'un caractère royal. Saint Grégoire de Nazianze va plus loin lorsqu'il écrit : « Si l'ordre sacerdotal est le plus saint de tous les ordres, l'ordre militaire est le plus excellent de tous. » Sans doute, nos grenadiers et nos cuirassiers connaissent peu leurs ancêtres, soldats de l'Écriture et qui se nommaient Josué, David, ou Judas Machabée. Nos officiers eux-mêmes ont oublié le concile de Nicée, où, devant l'empereur Constantin, se discuta la doctrine de Platon. Ils ne se souviennent plus des paroles d'un vieillard, prêtre chrétien de la haute Thébaïde, et qui dit à l'empereur : « Notre sainte religion est celle des soldats ! Elle eut des centurions et des soldats pour premiers confesseurs, el elle sera éternelle par les soldats. Nous sommes tous sol-

dats , pauvres , et prêts à mourir pour les autres qui sont nos frères. »

« Nous sommes tous soldats, pauvres, et prêts à mourir pour les autres qui sont nos frères ! » Depuis le ive siècle cette parole a retenti dans les armées. De vagues échos la répètent encore. Les croisades et la chevalerie ont mis en honneur le sacrifice et le dévouement ; il n'est pas jusqu'à ce mot tracé par notre plume, ce mot honneur, qui ne soit sorti de nos armées. Chacun le comprend et nul ne pourrait le définir.

La révolution française a profondément modifié ces choses. La guerre s'est faite aux peuples , et non plus aux armées seulement. On proclamait que le peuple de France ne combattait que les rois, et, le lendemain de la victoire, on disposait du sort des peuples. Les bornes qui marquaient les frontières étaient capricieusement déplacées , et l'antique mission du soldat devenait le métier d'un jour.

Une abominable confusion fut la conséquence de cette levée de boucliers. Les camps étaient remplis de foules tumultueuses avides de conquêtes, et trop oublieuses des véritables intérêts de la patrie.

L'Europe entière devint un vaste champ de bataille où le même homme allait d'Italie en Allemagne, d'Allemagne en Espagne, d'Espagne en Russie. Cet homme ne voyait plus devant lui, derrière lui, autour de lui, que bataillons carrés, charges de cavalerie, batteries d'artillerie, villes prises d'assaut, villages incendiés et moissons foulées aux pieds des chevaux. A tous les horizons, des trônes s'écroulaient, et les dynasties errantes donnaient aux peuples le douloureux spectacle de la grandeur déchue. Au milieu de ce délire, certains hommes, en nombre considérable, il faut le constater, conservaient les antiques traditions militaires. De ce nombre étaient les officiers prussiens qui couvrirent leur prisonnier d'une généreuse protection.

Ce qu'ils firent pour le lieutenant de cavalerie, officier comme eux, gentilhomme comme eux, brave comme eux,

ils ne l'eussent point fait sans doute pour un avide fournisseur ou pour un administrateur de l'ordre civil, envoyé de Fiance pour organiser les provinces conquises. Ces officiers prussiens obéissaient instinctivement peut-être aux antiques croyances chevaleresques. Gonneville ne leur inspirait aucune haine, et son titre de Français était, pour ainsi dire, couvert par celui de soldat. Vainqueurs et vaincus avaient fait chacun leur devoir, et leur sang, en se confondant sur le champ de bataille, avait rapproché leurs cœurs.

Ensera-t-il ainsi désormais? En a-t-il été ainsi pendant la dernière guerre? Les armées, en se développant outre mesure, en appelant dans leur sein, non plus des milliers, mais des millions d'hommes, perdront infailliblement l'esprit militaire. Lorsque tout le monde aura pris le titre de soldat, personne ne sera réellement soldat. A l'esprit militaire, qui avait son caractère d'austérité, succédera l'esprit guerrier, aventureux, avide de récompenses, et qui surexcite l'ambition de tous. 11 n'y aura plus de guerres d'armées à armées, mais bien de peuple à peuple. On verra des cruautés inouïes; on verra ces stupides sacrifices humains qui se nomment la défense locale, on verra l'élément civil se mêler à l'élément militaire, non pour obéir, mais pour désorganiser.

Un échange de prisonniers rendit la liberté au lieutenant de Gonneville. Il l'apprit par une lettre du comte de Mollke, qui lui envoyait, à titre de prêt, une somme suffisante pour son voyage. Il partit donc pour rejoindre l'armée française. Ce fut encore M. le comte de MollUe qui le remit aux avant-posles après une nuit passée sur la même botte de paille.

LE COLONEL DE GONNEVILLE i27

Le visage du comte portait une balafre, souvenir de sa première rencontre avecGonneville. Celui-ci rougit comme une jeune fille, lorsque le général français Dupont ayant demandé au gentilhomme prussien d'où lui venait cette récente cicatrice, il lui montra en souriant son prisonnier. Prenons ici congé du comte de Moltke; aussi bien M. de Gonneville ne le reverra plus. Ils s'embrassèrent fraternellement, et chacun alla chercher l'ombre de son drapeau.

Le comte de Moltke, qui appartenait à une illustre maison de Danemark, devint général dans l'armée prussienne.

Bernadotte, alors prince de Ponte- Corvo, et depuis roi de Suède, commandait le corps d'armée dans lequel Gonneville allait servir. Le prince reçut donc le lieutenant, lui offrit sa bourse, des effets et tout ce qui pouvait le remettre en équipage; mais Gonneville refusa discrètement. « Je n'ai jamais vu personne, dit- il dans ses Souvenirs militaires, qui eût l'air aussi grand seigneur que Bernadotte. »

Nous avons souvent, dans ce récit, donné à Gonneville le titre de lieutenant; mais il n'avait encore que le grade de sous- lieutenant. Un mois après son retour, et comme récompense, il obtint un avancement mérité, mais très remarqué, puisqu'il était l'avant -dernier des sous-lieutenants.

Le colonel d'Avenay, son ami, le reçut à bras ouverts, et l'on reprit la vie de campagne. Un événement important pour un soldat de ce temps vint fixer l'attention du nouveau lieutenant. Une revue de l'empereur fut annoncée. Gonneville n'avait jamais vu Napoléon; mais, autour de lui, ce nom retentissait sans cesse. Les revues de l'empereur n'étaient point de vaines parades couronnées par des distributions du rubans et d'épaulettes. L'empereur en fait de guerre n'avait pas son pareil, et le moindre détail lui était aussi familier que les grandes opérations stratégiques. Il connaissait l'histoire de chaque corps, sa situa-

tion et son esprit particulier. Il donnait au personnel une minutieuse attention, appelant par leur nom presque tous les officiers et un grand nombre d'anciens soldats. S'il était satisfait, il récompensait avec un gracieux sourire et de bonnes et flatteuses paroles; mais si, au contraire, la revue lui faisait découvrir des fautes ou des négligences, il s'animait, élevant la voix, écrasant d'un regard les coupables quels qu'ils fussent. Tout tremblait, et les maréchaux eux-mêmes, ducs et princes, le roi Murât, lui aussi, baissaient le front et se taisaient. Une revue de l'empereur était donc un grand honneur, mais une terrible épreuve. Des carrières brillantes y naissaient, tandis que d'éternelles disgrâces enterraient pour toujours des ambitions et des réputations.

Le jour de la revue, Gonneville, à cheval devant son peloton, sentait son cœur battre sous sa cuirasse. Tout à coup, à l'horizon, des cavaliers parurent, couverts d'uniformes éclatants; ils se précipitèrent au galop vers les cuirassiers. A leur tête, et fort en avant, un homme se détachait, guidant avec une adresse merveilleuse un superbe cheval arabe. Cet homme, à la figure martiale, était couvert d'une tunique brodée d'or ; sur sa tête, des plumes d'autruche, que soutenait la toque de velours rouge, se balançaient fièrement; des bottes de cavalier couvraient le bas de ses jambes, serrées dans une culotte blanche. Au côté gauche de sa poitrine un glaive antique était suspendu, supporté par des cordons de soie, à la façon des guerriers de l'Orient; la poignée de ce glaive étincelait de pierres précieuses. Le cheval, presque entièrement caché sous une peau de tigre, faisait entendre de joyeux hennissements, et ses yeux rouges, voilés par la crinière flottante, lançaieut des éclairs. Gonneville, le regard fixe, considérait ce tableau et croyait voir l'empereur. Derrière lui des cuirassiers prononcèrent doucement le nom de Murât. En sa qualité de commandant de la réserve de cavalerie, le grand-duc de Berg allait présenter à Napoléon la division de cuirassiers. Il passa au galop devant

le front, puis revint au pas reprendre sa place. A peine y était-il que de nouveaux cavaliers parurent vis-à-vis la ligne de bataille. Le groupe était aussi précédé d'un homme seul, la tète inclinée sur la poitrine, le corps affaissé et dans une attitude peu martiale. Un chapeau à trois cornes, à ganse noire, déformé, presque usé, couvrait sa tête en s'inclinant sur le front. Une capote grise ouverte sur la poitrine laissait entrevoir les épaulettes de colonel, l'uniforme vert des chasseurs de la garde et la plaque de la Légion d'honneur. Des bottes à l'écuyère emprisonnaient ses jambes couvertes d'une peau de daim. Tout ce costume, d'une sévère simplicité, contrastait singulièrement avec l'éclat éblouissant qui l'environnait; son cheval, aussi beau que celui du grand-duc de Berg, parfaitement dressé et harnaché, n'avait point Jes allures ambitieuses du coursier de Murât; mais il soutenait, dans tous les terrains, le petit galop, si favorable à la méditation et aux observations.

En avant, de l'empereur caracolaient les mameluks sur leurs chevaux d'Egypte, couverts d'or; les aides de camp venaient ensuite. A cent pas en arrière, l'escadron de service suivait. Les cavaliers, presque tous décorés de la Légion d'honneur, redressaient fièrement la tête en passant devant les troupes. Anciens soldats des Pyramides et de Marengo, ils connaissaient tous les champs de bataille et devinaient, au moindre geste, les pensées de l'empereur. Dès qu'il parut, l'air retentit du son des trompettes, les musiques se firent entendre; mais la troupe conserva un religieux silence, et l'immobilité était si grande que nul n'osait même tourner la tête. En ce temps-là, la cavalerie ne présentait pas le sabre comme honneur collectif, et rien n'était plus digne, plus fier, plus majestueux que ce silence et cette immobilité.

L'empereur passa au pas devant le front des régiments, marchant lentement et jugeant l'ensemble. II ordonna ensuite de rompre en colonne par division, puis il fit former les compagnies, et mit pied à terre. Les cuirassiers

se placèrent à la tête de leurs chevaux, tenant les rênes dans la main,. Les régiments étaient de quatre escadrons, formant, huit compagnies. Les officiers se plaçaient sur ligne à la droite de leur compagnie, par rang de grade et d'ancienneté. En arrivant à chaque régiment, l'empereur adressait des questions au colonel , et malheur a celui qui ne répondait pas exactement ou se laissait troubler ! L'empereur faisait aussi des questions aux capitaines; après avoir écouté, il distribuait des éloges ou des reproches. Ces officiers, qui bravaient tous les jours les canons ennemis, qui méprisaient la mort, dont ils se jouaient, tremblaient devant l'empereur; quelques-uns en perdaient la mémoire, sentaient leur voix étoull'ée et leurs lèvres paralysées.

Arrivé à la compagnie dont Gonneville était le lieutenant, l'empereur s'arrêta devant lui, l'enveloppa d'un long et profond regard, et demanda au colonel pourquoi le harnachement du cheval de cet officier n'était pas conforme au règlement. Le colonel répondit que le lieutenant rentrait de captivité et n'avait pas encore... « Comment! s'écria l'empereur d'une voix animée par la colère, mais votre division n'a pas vu l'ennemi ! »

Il n'admettait pas qu'on devint prisonnier; le cavalier surtout lui semblait imprenable. Le colonel et le général E.-pagne expliquèrent à l'empereur comment avait été capturé le jeune lieutenant. Ils firent son éloge et exprimèrent leur estime pour son courage. L'empereur écouta; son regard devint doux, presque caressant, et, avant de s'éloigner, il lit à Gonneville un salut bienveillant.

Le défilé eut lieu aux cris de Vive l'empereur ! contrairement aux règlements et aux coutumes respectés jusqu'alors; le souffle des cours commençait à passer sur les camps.

Satisfait du 6° de cuirassiers, l'empereur dit. à voix haute au colonel d'Avenay : « Colonel, à la première a flaire, un boulet ou les éloiles de général! » Ce brave colonel devait trouver l'un et l'autre.

LE COLONEL DE GONNEVILLE 13i

L'émotion que ressentit Gonneville à la vue de l'empereur, l'effet produit sur lui par cette voix si puissante, n'alla pas cependant jusqu'à troubler sa raison. Admirateur du génie militaire de Napoléon, loyalement dévoué à son service, il éprouvait néanmoins de vagues sentiments qui prenaient leur source dans ses impressions d'enfance. Aux yeux de la jeunesse royaliste, Napoléon avait bien vaincu la révolution, mais il semblait en avoir accepté l'héritage, en considérant le titre de roi comme un grade militaire qu'il donnait à ses lieutenants et à sa famille.

Les historiens du premier empire ont peu insisté sur un fait extrêmement remarquable et parfaitement vrai : c'est que les idées républicaines s'étaient conservées dans l'armée plus qu'ailleurs. Non pas que l'armée de l'empire fût républicaine, mais elle était jalouse d'une sorte d'égalité, et la nouvelle cour devenait l'objet des plaisanteries les plus osées et des critiques les plus violentes. Il y avait donc dans l'armée de ce temps les ardenis et les tièdes. Les premiers ne se faisaient pas faute de brûler l'encens autour du maître, tandis que les seconds se tenaient à l'écart, silencieux et réservés. Pour ces derniers, l'empereur déployait parfois les séductions de son sourire ; car, au lieu de les frapper, il voulait les ramener à lui. Sur les champs de bataille, tous faisaient également leur devoir. A l'heure des disgrâces, la fidélité fut la même, et la calomnie seule a pu dire que l'empire trouva la trahison dans les rangs de ceux qui avaient été ou devinrent royalistes.

Officier de l'ancienne monarchie, Napoléon comprenait à merveille que chez les uns les souvenirs fussent plus persistants que chez les autres. Il ne partageait pas contre l'ancienne noblesse les préjugés de quelques-uns de ses généraux. L'empereur mettait même souvent une sorte de coquetterie à supporter gaiement les froideurs du monde militaire. Il savait que la critique des hommes armés n'est périlleuse que sur le terrain politique. D'ailleurs, le rude capitaine faisait la part de l'humanité, et comprenait que

des compagnons attachés à sa fortune et n'ayant ni trêve ni repos devaient éprouver à la longue quelque lassitude ; aussi disait- il un jour au maréchal Soult : « Ils grognent, mais ils marchent ! »

Après la revue de l'empereur, Gonneville assiste à la bataille de Heilsberg et se dirige vers Tilsitt. Le colonel d'Avenay est nommé général après une série de combats qui trouvent leur place dans les Souvenirs militaires du colonel de Gonneville.

On est surpris, en les lisant, qu'un homme puisse échapper à tant de périls. Rester de longues heures à cheval, au milieu des boulets, des balles et des sabres, courir soi-même au-devant de la mort, la braver, puis sortir sain et sauf de cette fournaise, semble chose impossible, et cela s'est vu cependant pour Gonneville, qui le raconte simplement, comme chose toute naturelle. Il nous montre Murât ordonnant une charge de la division de cuirassiers dans une circonstance désastreuse, ce qui prouve une fois de plus avec quelle prodigalité se répandait le sang des soldats.

Le mouvement était contraire aux règles et au bon sens; l'empereur en exprime son mécontentement au futur roi de Naples, qui, sans mot dire, accepte le reproche. De tout le 6e de cuirassiers il ne reste debout que cinq officiers. Le régiment fut cité à l'ordre de l'armée, et le lieutenant de Gonneville reçut la décoration de la Légion d'honneur. C'était la bataille de Heilsberg, qui précéda de quatre jours la victoire de Friedland. En faisant le récit de cette dernière journée, M. Thiers y fait iigurer la première division de grosse cavalerie, commandée par le général de Nansouty, et il ajoute que cette division était affaiblie par les pertes considérables qu'elle avait faites à la bataille de Heilsberg. Or la division de Nansouty n'assistait pas à la bataille. Il ne resta donc, du 6° de cuirassiers, que deux petits escadrons, l'un commandé par le sous- lieutenant Marulaz, l'autre par le lieutenant de Gonneville. Le jour cl If lendemain de cette éclatante rencontre, Gonnewlle,

comme ses compagnons de gloire, ne vécut que d'herbes et de racines crues arrachées aux fossés du chemin.

Un philosophe ne laisserait pas échapper ces brins d'herbe sans les comparer aux faisceaux de lauriers qui les ombrageaient; mais ce rapprochement nous touche peu, tant il est dans la vie des gens de guerre. Pendant le repas, plus que frugal, l'empereur vint à passer. Son visage était sombre, et tout annonçait le mécontentement. Les blessés, les mourants se soulevaient pour l'acclamer, et les soldats, dans une sorte de délire, oubliant les fatigues, les privations et les morts, saluaient avec enthousiasme leur capitaine songeur et distrait.

Lui regrettait sa belle cavalerie, tombée dans la bataille; il aurait voulu la conserver pour Friedland. Murât n'avait pas eu cette prévoyance.

Le général d'Avenay ayant obtenu que Gonneville lui fût attaché en qualité d'aide de camp, tous deux partirent pour Kœnigsberg, où était le quartier général impérial. « Nous trouvâmes sur notre route, dans plusieurs endroits, des blessés russes installés par groupes, au milieu des champs. Ils étaient là depuis plus d'un mois, sans pansements et sans autres moyens de subsistance que ce que la charité de quelques paysans pouvait leur fournir irrégulièrement. »

Le général et l'aide de camp se rendent à leur nouveau poste. La brigade est cantonnée près de Soldaw, sur la rive gauche de la Passarge, et le château du baron de Collas est désigné au général d'Avenay pour son logement. Le baron vit dans son manoir avec sa femme , un fils et deux filles. La présence des Français, loin d'affliger le baron et la baronne, faisait naître au château une gaieté peu ordinaire.

Pour répondre à tant de politesses , le général d'Avenay donne un bal. A peine les invitations sont elles lancées, que Mlle Sophie de Collas vient confier à M. d'Avtnay un embarras sérieux à la veille d'un bal : elle n'avait point de toilette digne de la circonstance. Le général offrit galam-

iU LE COLONEL DE GONNEVILLE

ment la robe, et l'aide de camp des souliers do satin blanc brodés de perles.

Il fallut cependant dire adieu au baron et repasser la Vistule pour aller en Silésie. « Lorsque nous quittâmes nos cantonnements, dit le colonel de Gonneville, les paysans témoignaient à nos soldats de véritables regrets, et un grand nombre les accompagnèrent au loin. » Cela prouve que le Français sait se faire aimer et regretter même sur la terre étrangère. Nous le savions, mais il nous est doux de le rappeler.

Le séjour de Gonneville dans le château de Rolmstack, en Silésie, est l'un des épisodes intéressants de sa vie. Il forma là de nobles relations que ni le temps ni la guerre ne purent affaiblir.

Au loin, de l'autre côté des Pyrénées, Madrid se révoltait, et l'armée française voyait la journée de Baylen. La division de cuirassiers reçut l'ordre de se rendre de Silésie en Espagne. L'empereur était à Mayence, et lorsqu'il vit les cuirassiers traverser la Saxe pour marcher sur Bayonne, il voulut les passer en revue. Cette revue eut lieu en avant de Cassel. Napoléon nomma Gonneville capilaine en présence de tous les princes de la Confédération, qui lui faisaient escorte. A quelque temps de là, les régiments marchant toujours, l'empereur, qui revenait d'Erfurth, les rencontra près de Bordeaux. Sans descendre de voiture, Napoléon fut salué par le général d'Avenay. On changeait les chevaux de la berline, et quelques personnes s'approchaient. Un homme s'avança, vêtu de l'uniforme des colonels de la république. Il demanda à Napoléon l'honneur de partager les gloires eî les fatigues de son armée. Cet officier avait répondu non au vote de l'empire, et avait été, pour ce vote, renvoyé de l'armée. « Et si je vous emploie, lui dit Napoléon, serez- vous encore mauvaise tête? » Le pauvre colonel se troubla et répondit : « Sire, je ferai tout pour servir le plus agréablement possible. » L'empereur ne demanda bas d'autre profession de foi à ce républicain converti. Accompagnant ses paroles d'un gracieux sourire.

il promit et le colonel obtint un régiment. Trois ans après, cet olficier avait troqué l'austère uniforme de colonel de la république contre l'habit brodé d'or de général de division de l'empire. Il est mort comte et sénateur, après avoir tout fait pour servir agréablement.

En ceci, qui faut -il blâmer? Est-ce l'empereur, qui n'aimait pas les mauvaises tètes? Est-ce le colonel, inconstant à ses premières amours? Est-ce l'urne électorale, dont les caprices sont joyeux lorsqu'ils ne sont pas affligeants ?

Gonneville est en Espagne. Il traverse l'Èbre et se trouve au pied de la Somo- Sierra, hérissée de canons par les défenseurs du pays. L'empereur est en avant de ses troupes, exposé au feu de l'ennemi, et donnant froidement ses ordres. Voulant connaître la position exacte des Espagnols, Napoléon ordonne au colonel de Pire, aide de camp du prince de Neufchâtel, d'aller reconnaître cette position. Après être parli au galop, M. de Pire revient à la même ullure déclarer, d'un ton animé, qu'il est impossible de tenter une charge. « Le mot impossible, et la manière dont il avait été prononcé, mirent l'empereur dans une telle colère qu'il lança à M. de Pire un coup de cravache que celui-ci n'évita que par un brusque mouvement de retraite. »

Ainsi parle le colonel de Gonneville, témoin de la scène. Rien de semblable n'avait été dit jusqu'à ce jour par les historiens de l'empire. Ceux mêmes qui se contentaient de rappeler la vie intime de l'empereur ne le représentaient pas au^si dédaigneux de l'honneur de l'épaulette. Ou avait parle, et l'on parle encore, du jeune roi Louis XIV

entrant au parlement en habit de chasse, en bottes et le fouet a la main. Louis, du moins, se contenta de placer son fouet sur la table sans en menacer la robe du magistrat.

Le colonel de Pire est sans doute ce vieillard admiré de tout Paris aux sanglants combats de 1848. Nous le voyions alors en avant des rangs de la garde nationale avec son fusil garni d'argent et ses épaulettes de laine. Il donnait à tous l'exemple de la bravoure froide et calme, et marchait aux barricades le bon mot à la bouche, et l'œil pétillant de gaieté. Marquis de l'ancienne monarchie et comte de l'empire, il rappelait Arques et Ivry, Austerlitz et Iéna. Ces noms se confondaient certainement dans sa pensée. Son fils, le fougueux marquis de Pire, à la fine repartie, n'a-t-il pas laissé dans le monde parlementaire trace de son passage? Si le père et le fils avaient vécu au temps de Louis XIV, il ne nous semble pas impossible qu'ils eussent été à la suite du roi lorsqu'il entra au parlement dans sa tenue de chasse.

Quoi qu'il en soit de ces histoires de fouets et de cravaches, le colonel de Pire avait raison dédire à l'empereur que la charge était impossible. Elle se fit cependant. En relevant les morts, on trouva M. de Ségur, qui avait accompagné la charge en amateur, et qui était tombé percé de cinq balles.

Après avoir franchi la montagne de Guadarrama, à la suite de l'armée anglaise, qui battait en retraite, la brigade d'Avenay marchait en avant, près de la division d'infanterie Lapisse. Le terrain était tellement glissant, et le verglas si dangereux pour les chevaux, que l'empereur luimême marchait à pied en tête de la colonne. A quelques pas de lui venaient les premières fractions de la division d'infanterie. Entre l'empereur et les soldats se trouvait Gonneville, qui voyait et entendait parfaitement. Son loyal caraitère doit écarter toute supposition de malveillance ou d'erreur.

Le colonel raconte que les soldats de la division Lapisse

exprimaient hautement leurs sentiments hostiles; ils se plaignaient hautement et faisaient entendre des menaces : « Ils s'excitaient mutuellement à lui tirer un coup de fusil, et s'accusaient de lâcheté de ne pas le faire. L'empereur entendait tout cela aussi bien que nous, et n'en tenait aucun compte. »

Arrivé au terme de la marche, qui est la limite des deux Castilles, Napoléon fit appeler le général Lapisse, et, lui indiquant des villages au pied de la montagne, il lui ordonna d'y aller bivouaquer avec sa division.

Le lendemain, lorsque l'armée se mit en route, l'empereur passa devant une division d'infanterie qui l'acclama avec enthousiasme. Les soldats exprimaient par des cris mille fois répétés leur amour et leur admiration. Napoléon, calme comme la veille, semblait ne pas entendre. Gonneville s'approcha et reconnut la division Lapisse, à laquelle l'empereur avait donné pour gîte d'étape de riches villages, riches surtout en vins d'Espagne.

Philosophe pratique, Napoléon avait métamorphosé cette division par le régime alimentaire.

Chose singulière, les soldats d'Annibal, en traversant les Alpes, les légionnaires de César, dans les montagnes de l'Auvergne, exprimaient envers leurs généraux les mômes sentiments que la division Lapisse. Ce qui n'est pas moins singulier, ces trois hommes, Annibal, César, Napoléon, dédaignaient les murmures et les plaintes. A l'heure marquée par la nécessité, ils reprenaient sur les cœurs tout leur empire et devenaient des maîtres absolus. 11 ne faut pas demander l'explication de ce phénomène à la discipline militaire, elle est plus haut; mais nous ne l'y chercherons pas cette fois.

Nous sommes en 1809. La vie guerrière de Gonneville est entrecoupée de missions aussi délicates que périlleuses. Puis, le général d'Avenay ayant été mis à la tête de trois provinces, son aide de camp est initié à la grande administration ou politique. Les assassinats, les supplices, les atrocités sont des spectacles de tous les jours. Le fana-

Usine espagnol ne lui cause ni surprise ni crainte. Il voit en Espagne ce qui ne l'avait pas frappé Bn Italie et en Allemagne, des généraux s'enrichir par de honteuses contributions. Au milieu de ce désordre, son général reste toujours pur.

En Espagne, la guerre se faisait mal, les troupes se gardaient à peine, et le service n'était plus un devoir sacré.

Un jour, le général d'Avenay reçut l'ordre de se rendre en Italie, et Gonneville traversa le mont Cenis. A peine arrivé à la tête de sa nouvelle brigade, d'Avenay est mortellement blessé dans un combat; il meurt quelques jours après dans les bras de son aide de camp.

Il faut lire clans les Souvenirs militaires du colonel de Gonneville le récit de l'admirable conduite des grenadiers du 62e, désignés pour emporter le général. Ces braves gens refusèrent de prendre la moindre nourriture pour courir au combat, et partager les périls de leurs camarades. A cette occasion, le colonel exprime cette pensée si vraie : « J'ai trop vécu avec nos soldats pour ne pas connaître leurs défauts , et ils en ont de grands ; mais ils ont aussi à un haut degré des sentiments d'honneur innés en eux, simples et sublimes. »

Le général d'Avenay, qui fut tué le 9 mai 1809, mourut en accomplissant un devoir exigé par l'incapacité de son chef. Le désespoir de son aide de camp est impossible à décrire.

Exécuteur testamentaire du général, Gonneville, en prenant connaissance des dernières volontés de son ami, vit avec émotion que celui-ci, pour reconnaître son dévouement, lui léguait l'usufruit d'une terre située en Weslplialie, que Napoléon lui avait donnée comme dotation. Gonneville ne jouit jamais de cette générosité.

Après une audience de l'empereur, le capitaine fut replacé au 6e de cuirassiers. A quelque temps de là, il reçut l'ordre de se rendre en Espagne au 13e régiment du cuirassiers. Ce régiment était connu de toute l'armée, qui lui

avait donné le nom de l'intrépide. Il méritait ce titre, car à Lérida quatre escadrons avaient chargé et mis en déroute quinze mille Espagnols commandés par 0 Donnel. Les quatre escadrons, forts de quatre cent cinquante hommes, firent six mille prisonniers, dont plus de cinq cents officiers, et s'emparèrent de l'artillerie. Sans le 13e de cuirassiers, le maréchal Suchet aurait été surpris et peut-être enlevé.

Entre deux batailles, les Français jouaient la comédie, et même la tragédie. On improvisait un théâtre, on se distribuait les rôles, et le public applaudissait. C'est ainsi qu'à Daroca Gonneville eut sa part de succès dans la Mort de César.

Comme il fallait éviter les surprises, les postes étaient doublés avant le lever de la toile, et pendant les entr'aetes le confident faisait sa ronde, et le jeune premier visitait les sentinelles du rempart.

Nous reconnaissons trop tard sans doute qu'entraîné par la lecture des Souvenirs militaires du colonel de Gonneville, nous déflorons des pages qui doivent encore rester à l'abri des regards. Aussi bien n'avions-nous interrogé ces souvenirs qu'afin d'y chercher les couleurs nécessaires pour peindre le portrait. La palette en est couverte, et nous devons ne plus songer qu'à la peinture. Nous passerons donc rapidement sur les sièges de Tarragone, de Sagonte, et sur le bombardement de Valence.

A la fin du mois d'octobre 1811, le général espagnol Black s'avança, à la tête de trente mille hommes, pour attaquer l'armée du maréchal Suchet. La rencontre eut lieu, terrible, et devant amener fatalement notre défaite. Ce jour-là, le capitaine de Gonneville, sans ordre et comme inspiré, sauva l'armée française. Malgré la réserve de son récit, malgré sa modestie, la page qu'il a écrite sur cette affaire donne la mesure de sa taille.

Proposé pour chef d'escadron et pour officier de la Légion d'honneur, il n'obtint aucune récompense.

Vers la fin d'août 1812, il fut envoyé en France pour y

taire une remonte de chevaux. Bientôt après le ministre le fit passer avec son grade au 1er régiment de cuirassiers, dont il ne restait que des débris. Il rejoignit le dépôt à Metz en février 1813. De Metz, il partit pour Hambourg.

Qui ne connaît le siège de Hambourg, soutenu par Davout? Le récit que Gonneville fait de ce siège est tellement émouvant que le lecteur croit assister à ces luttes continuelles.

Nous trouvons dans l'une des pages ces lignes qui jettent une vive lumière sur ses sentiments religieux; il vient d'échapper à un grand danger, et il dit : « J'adressai mentalement, avec ferveur, mes remerciements à Dieu , dont la protection me parut évidente. » Souvent, dans ses Souvenirs militaires, il exprime avec simplicité sa confiance eu Dieu ; mais en aucune circonstance le digne soldat ne fait de profession de foi. Il croit, et cela lui suffit.

Les Français assiégés dans la place de Hambourg ignoraient ce qui se passait hors du cercle occupé par l'ennemi, et cet ordre du jour parut sans qu'aucun officier y fût préparé. Il était signé Davout.

ce L'empereur Napoléon a abdiqué pour lui et pour son fils. La maison de Bourbon remonte sur le trône de ses ancêtres. Demain le drapeau tricolore sera remplacé, partout où il est arboré, par le drapeau blanc aux anciennes armes de France, et salué par cent vingt et un coups de canon. A partir d'aujourd'hui la place de Hambourg sera (li'fendue au nom de Sa Majesté Louis XVIII. »

« L'ordre fut exécuté en silence et avec des sentiments bien divers, » dit le colonel de Gonneville.

Avant de prendre place sous le drapeau tricolore, Gonneville avait entouré le drapeau blanc de ses respects. Le respect n'était pas affaibli. Autour de ce drapeau, longtemps proscrit, Gonneville croyait revoir tous les siens, glorieux martyrs de la révolution. Il salua donc le drapeau de ses pères, mais silencieusement, car le drapeau qui tombait renfermait dans ses plis des douleurs et des grandeurs. Lui, soldat de l'empire et fils des croisés, n'avait vu

le drapeau tricolore qu'à travers la fumée des batailles. Il éprouvait donc une vive émotion, difficile à exprimer, mais qui étreignait son cœur. Il se sentait heureux de revoir le vieil étendard de Fontenoy, et en même temps il caressait d'un long regard ces couleurs qui avaient abrité sa tente en Italie, en Allemagne et en Espagne !

Pour tout dire, nous devons reconnaître que l'aspect du drapeau blanc, avec ses fleurs de lis, réveilla ses sentiments royalistes et son amour pour la maison de Bourbon. Cependant il reconnaît lui-même qu'admirateur du génie de l'empereur, il fut touché de sa chute, et sentit naître en lui une sorte de vague sympathie pour l'exilé.

Le maréchal Davout avait enfin nommé Gonneville chef d'escadron; mais, le maréchal n'étant pas en faveur, le ministre refusa d'abord de reconnaître l'avancement tardif du capitaine.

Le nouveau roi ne se dissimulait aucune des difficultés dont son gouvernement allait être entouré. On prête à Louis XVIII un mot qui, s'il n'a pas été dit, a dû être dans sa pensée : « Débarrassez -moi de mes amis, je me charge de mes ennemis. » Les amis étaient nombreux, et tous n'accouraient pas avec désintéressement. Beaucoup avaient souffert et rapportaient de la terre étrangère des âmes ulcérées; quelques-uns même avaient aux lèvres des paroles irritées. La plupart sollicitaient des emplois pour retrouver des positions perdues depuis longtemps et soutenirun rang imposé par le nom. Des vieillards et des enfants étaient en concurrence, mais ni les uns ni les autres ne se préoccupaient des sévères devoirs d'une charge publique et des connaissances qu'exige un emploi, petit ou grand.

Loin de nous la pensée de jeter un blâme trop sévère sur les sentiments qui animaient des serviteurs malheureux et fidèles. Ils avaient été à la peine, il leur semblait naturel d'être au triomphe; mais l'infortuné monarque, placé entre mille écueils, savait bien que le plus périlleux n'était pas la mémoire de l'empire.

Un de nos malheurs est de voir périodiquement les pro-

scrits de la veille devenir les prescripteurs du lendemain. Depuis 1815, nous avons assisté à ce spectacle lamentable, qui a jonché le sol de débris, et semé dans tous les rangs de la société des haines implacables et des rancunes aveugles. A la suite de ces haines et de ces rancunes sont venus les préjugés, qui ont porté le trouble dans les esprits et le doute dans les âmes.

Le roi, qui, avec son esprit juste et prompt, prévoyait les ravages préparés par ses amis, aurait voulu les éviter ; mais les ennemis vinrent se mêler aux amis, et la confusion fut extrême. L'armée surtout eut à souffrir dans sa composition, ses cadres, sa discipline, son instruction et son esprit. On improvisait des généraux, des colonels, des capitaines et des lieutenants.

L'âge déterminait le grade ; le roi gémissait, mais le torrent l'avait débordé. Il lui arriva plus d'une fois de sourire en voyant des épées vierges se balancer aux flancs de septuagénaires qui n'avaient rien oublié ni rien appris. Il est juste de dire que depuis 1818, où parut la loi de Gouvion-Saint-Cyr, jusqu'en 1830, où se fit la révolution de Juillet, l'armée fut soumise à la légalité la plus stricte, et celui qui écrit ces lignes n'a pas oublié que S. A. R. le Dauphin se montrait bienveillant à la moindre réclamation , et qu'il cherchait à empêcher le mal.

Son grade de chef d'escadron ayant été reconnu, Gonneville fut nommé chef d'état-major en Corse, fonction réservée en temps ordinaire à un colonel. Le chevalier de Bruslart, gouverneur de la Corse, avait demandé le commandant de Gonneville, qui lui avait servi d'émissaire dans son enfance, et qui, seul du nombreux état-major, était au fait du service militaire.

Les Souvenirs du colonel de Gonneville font connaître la singulière composition de l'élat-major. Le chevalier de Bruslart, élevé au grade de maréchal de camp, avait, il est vrai, commandé autrefois l'armée royale de Normandie après l'exécution du comte de Frotté; mais, chef de partisans plutôt que général d'armée, il ignorait les règlements

militaires et la conduite des troupes. Aussi le ministre de la guerre Dupont annonça-t-ilà Gonneville sa prochaine promotion au grade de colonel.

La description du personnel de l'état- major dont il était le chef est l'un des passages les plus instructifs des Souvenirs du colonel de Gonneville. Étrangers à l'armée, sans esprit militaire, ces braves gens ne rendaient aucun service, et leur attitude ne contribuait pas à rallier autour du roi les troupes et les fonctionnaires civils.

Par son travail incessant, sa constante bienveillance, son dévouement et son expérience, le chef d'état- major parvint, non sans peine, à imprimer au service une complète régularité, tout en réveillant dans l'île des sympathies pour les Bourbons. Le récit de ce séjour en Corse est une véritable page d'histoire pleine d'intérêt, et qu'il faut opposer aux pages publiées par M. Thiers dans l'intérêt d'une cause et sans tenir compte de la vérité.

A la vue du nouveau gouverneur, le peuple cria : Viva la giustizia! Gonneville comprit que la monarchie française devait faire mieux et plus que les anciens dominateurs génois. Il se promit d'être juste et n'y manqua jamais. Cependant Napoléon, débarquant de l'île d'Elbe, apparut un jour sur les côtes de Provence. On a dit que l'aigle avait volé de clocher en clocher. Il eût été possible d'arrêter son essor. L'aveuglement des uns et la trahison des autres ne le permirent pas. Si le gouvernement du roi avait retiré toutes les troupes entre Cannes et Paris; si, autour de Napoléon, on eût fait le vide, sa marche, d'abord incertaine, fût devenue d'une extrême difficulté. Privé des soldats qui rayonnèrent autour de lui, entraînant les populations, Napoléon aurait trouvé dans son isolement une perte à peu près certaine.

Les Bourbons, qui au début n'avaient pas compris l'armée, qui parfois la blessaient par des choix imprudents, se laissèrent tromper à l'heure décisive. Leurs arnis aveuglés ignoraient quelle puissance exerce sur les soldats la gloire d'un conquérant.

Ce retour de l'île d'Elbe, ce règne de trois mois, cet exil de la nouvelle monarchie furent de grands malheurs pour la France, dont les plaies commençaient à se cicatriser. Le règne si court de Napoléon n'ajouta rien à sa gloire. Son système politique fut affaibli, car l'acte additionnel ne fut, à tout prendre, qu'une concession au système de Benjamin Constant. Or il y a des mots qui sont incompatibles , tels que : empire libéral ou république modérée. Le nouvel exil des Bourbons dut affaiblir leur confiance et leur présenter hommes et choses sous un aspect plus sombre.

Le chef d'état -major fit en Corse les plus grands efforts pour maintenir l'autorité royale. Il risqua là sa vie comme il l'avait risquée tant de fois ailleurs; mais les troupes, entraînées par les officiers, prirent, sans ordre, la cocarde tricolore.

Il fallut s'embarquer pour retourner en France. A Marseille, Gonneville fut témoin d'un acte dont aucun historien n'a fait mention. « Dans la journée, il arriva quelques grenadiers, de ceux que Napoléon avait amenés de l'île d'Elbe, et qui, démoralisés par l'accueil plus que froid de la population, avaient abandonné la partie et déserté. »

Comment ! les grenadiers de la vieille garde désertent ! les plus fidèles, ceux qui avaient accepté l'exil, abandonnent leur souverain ! On ne saurait le mettre en doute, puisque l'auteur des Souvenirs militaires le dit après l'avoir vu.

A Marseille, Gonneville trouva le maréchal Masséna, qui exerçait un grand commandement. Montrant son chapeau orné de la cocarde blanche, le maréchal déclara que cette cocarde y était clouée pour toujours. Trois jours après, il ordonnait aux troupes de reprendre la cocarde tricolore, et le premier donnait l'exemple.

Ainsi voilà le vainqueur de Bivoli, de Zurich et d'Essling, le grand soldat surnommé l'enfant chéri de la victoire, qui manque de courage devant l'accomplissement d'un simple devoir. Laissons de côté la politique, oublions les sympathies personnelles, plaçons-nous loyalement et

le regard ferme en face du serment, et jugeons le duc de Rivoli, prince d'Essling, maréchal de France et sénateur. L'action qu'il a eu la faiblesse de commettre mérite un nom que nous ne voulons pas écrire.

Nous sommes accoutumés, pour notre malheur, à ne considérer comme lâchetés que les faiblesses produites par une lame d'épée, une balle de plomb ou la bouche d'un canon. En un mot, le lâche, à nos yeux, est celui qui craint la mort. Dès lors le brave est celui qui ne la redoute pas.

Ces croyances ont produit un grand mal en égarant les esprits. Le vrai courage consiste simplement dans l'accomplissement du devoir quel qu'il soit. Il y a courage dans la fidélité , courage dans la parole , courage dans l'écrit , courage dans le silence.

Les courages de la cité sont humbles en apparence, aucun éclat ne les environne, ils passent souvent inaperçus, et ils n'en sont pas moins grands aux yeux de Dieu.

Notre société ne se redressera de toute sa hauteur qu'au jour où l'énergie civile sera honorée à l'égal du courage militaire. Il semble que celui-ci tient lieu de tout, tandis que nous le voyons trop souvent uni aux défaillances les plus coupables. D'ailleurs, il n'y a qu'un courage.

Si nous semblons insister sur ce sujet délicat, c'est qu'il se rapporte intimement au colonel de Gonneville, qui eut toujours un caractère indépendant et ferme. Son séjour en Corse et son départ de l'île en sont un beau témoignage.

Il se tint à l'écart pendant les Cent jours. Ce ne fut pas sans une amère douleur qu'il vit ses camarades combattre, mais il avait prêté serment de fidélité au roi , et il tint son serment.

Une sorte de disgrâce sembla frapper M. de Gonneville après la seconde restauration. Au lieu d'obtenir un avancement mérité, il fut replacé en qualité de chef d'escadron aux cuirassiers de Condé, 6e régiment. Cette position, très inférieure à celle qu'il avait occupée en Corse, fut acceptée sans murmure. Peut-être ne faut- il attribuer l'oubli de si bons services qu'à l'attitude digne et silencieuse de M. de Gonneville. Il eût rougi de se mêler à la foule des solliciteurs. Il ne demanda rien, et rien ne lui fut donné.

En 4823, les cuirassiers de Condé firent la campagne d'Espagne. Les Souvenirs de M. de Gonneville donnent de précieux détails sur cette expédition, où, de leurs balcons, les dames espagnoles saluaient notre armée en jetant des fleurs aux cris de : Viva la Fronda!

De retour en France, le commandant de Gonneville passa, avec son grade, aux cuirassiers de la garde royale, corps d'élite s'il en fut. Cette mutation lui donnait le grade de lieutenant-colonel.

Le service qu'il fut appelé à faire le rapprochait de la famille royale, qui lui accorda estime et affection. De son côté, en voyant chaque jour les princes et princesses de la maison de Bourbon, en assistant, pour ainsi dire, à leur vie, il sentit redoubler son dévouement. Il se tenait respectueusement à l'écart, mais son admiration n'en était que plus vive.

Que cette expression ne fasse naître aucun sourire, nous disons admiration parce qu'il nous semble que ce mot est fait pour peindre les sentiments qu'inspirait Mmfl la Dauphine, fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette.

Cependant il faut convenir que le peuple de France réserve son admiration pour la force. La popularité des

deux empereurs tient surtout à ce qu'ils ont fait, l'un le 18 brumaire, l'autre le 2 décembre. Les parlementaires préfèrent autre chose. Chez le peuple, la nature physique l'emporte , et il ne voit qu'avec les yeux du corps et ne sait respecter que les bras robustes. Il a du goût pour les hardiesses; la grande politique, dans son opinion, est de franchir le Rubicon.

La souveraineté ne lui apparaît qu'à cheval. Le manteau royal n'est pour lui que l'uniforme militaire. Son chef doit être botté, éperonné, et la main prête à saisir l'épée.

Les Bourbons ne se montrèrent pas en cet équipage. L'esprit de Louis XVIII, le chevaleresque de Charles X, passèrent incompris; les douleurs de la duchesse d'Angoulême semblèrent un reproche muet. Tout, jusqu'à leur piété, fit contraste avec ce personnage sot et lâche qu'on nomme le grand public et qui domine le petit public , comme Goliath dominait David. Mais si la foule admire en tremblant ceux qui passent le Rubicon, elle ne les perd pas de vue, et s'ils ont un jour, une heure, une seule minute de distraction, cette foule passe de l'admiration à la stupide vengeance, et renverse dans la poussière ses idoles de la veille.

Que David se tienne toujours ferme en présence de Goliath , et qu'il ait en main sa fronde prête à fendre l'air.

Le colonel de Gonneville fut frappé du malentendu qui existait entre les princes et les hommes politiques; mais il espéra qu'à l'heure décisive l'épée d'Henri IV sortirait du fourreau.

La révolution de 1830 s'accomplit. Le colonel de Gonneville, qui était en remonte à Saint -Maixent, fit les plus grands efforts pour maintenir le drapeau blanc. Repoussé par tous, il dut se soumettre.

Il prit d'abord le parti d'abandonner le service; les instances du maréchal Soult le retinrent. Il fut promu au grade de colonel du 4e régiment de hussards ; des intrigues lui firent donner d'autres destinations.

Le dégoût s'était emparé de son âme. L'indiscipline qui

liS LE COLONEL FIE GONNEVILLE

régnait dans les corps, l'intrigue qui marchait triomphante, des regrets toujours vivants, sa dignité blessée, tout se réunit pour lui faire adopter une résolution extrême. Il demanda sa retraite et se retira dans sa famille en 1833, à peine âgé de cinquante ans.

Ce ne fut que beaucoup plus tard qu'il écrivit ses Souvenirs ■militaires, car il a vécu encore près de quarante ans après avoir quitté le service.

Nous voudrions le visiter dans sa retraite, et soulever un coin du voile qui dérobait sa vie.

Mais, avant de quitter ces Souvenirs, soumettons au lecteur les principales réflexions qu'éveillent en nous les pages écrites par un vieillard animé des impressions de sa jeunesse et de son âge mûr.

D'abord nous avons sous les yeux un homme dans l'acception rigoureuse du mot. Cet homme, pour être grand, n'a pas besoin que la fortune l'ait élevé.

Dans les positions les plus modestes, il impose par la loyauté et la fermeté de son caractère. Placé dans un milieu où règne trop souvent la violence , il sait être calme et modéré; ceux qui l'entourent sont bons juges en fait de bravoure, tous le proclament l'un des plus braves. Tandis que ses compagnons se laissent aller au jeu et au sommeil, il travaille sans cesse et se recueille. A l'occasion, il n'en est pas moins le meilleur et le plus franc des compagnons. Chacun l'aime et l'estime, chacun l'écoute. Autour de lui la mort frappo à coups redoublés, et d'un œil serein il semble dire : « Mon Dieu! je suis prêt à mourir. »

Il est toujours prêt, en effet, car sa vie est pure et sa conscience est à l'abri de tout reproche.

Cet homme traverse l'Europe, s'arrête sur les champs de bataille, se trouve face à face avec les plus grands de la terre; il assiste aux spectacles tragiques, aux chutes épouvantables, aux événements étranges, imprévus; il joue sa vie et verse son sang, puis il sort de cette fournaise aussi bon , aussi simple que si sa vie s'était écoulée paisiblement dans le hameau, à l'ombre du clocher.

Il faut que la main de Dieu ait créé avec amour de tels hommes. Ils ont eu la force en partage, sans avoir la violence; autour d'eux, les fortunes se sont écroulées, les renommées se sont évanouies, les serments se sont envolés, et ils sont restés debout, parce que Dieu les soutenait. Le monde n'admire pas assez la bonté des vieillards. Il faut que leilr âme renferme des trésors, pour que tout ne soit pas dissipé lorsque apparaissent les cheveux blancs. Que la jeunesse inexpérimentée soit généreuse , ardente au bien, toujours prête aux. nobles sacrifices, on le conçoit; mais conserver le feu sacré après les déceptions, les injustices, les ingratitudes, garder sous les cicatrices de la vie les battements du cœur, les élans de l'âme, les vivacités de l'esprit, c'est là le don de Dieu.

Il a mis dans quelques hommes une flamme qui ne s'éteint qu'avec la vie. Ces hommes choisis ne sont jamais déchirés par les ronces du chemin; ils poursuivent leur route sans s'émouvoir du désordre qui les entoure; ils conservent leur sagesse au milieu des folies de la multitude, et, planant au-dessus des passions de la foule, ils restent toujours bons.

Tel fut le colonel de Gonneville, que nous ne nommions jamais que notre vénéré maître!

Ces réflexions naissent en foule dans notre esprit à la lecture des Souvenirs militaires.

Ce livre ne nous fait pas connaître seulement l'un des soldats de cette époque ; il nous fait voir toute l'armée impériale. Alors on ne peut s'empêcher de comparer entre elles les armées des deux empires. Celle de Napoléon Ier avait un suprême avantage : son chef était le plus habile du temps. Il fut au nombre des sept grands capitaines qu'ait vus le inonde : Alexandre, César, Annibal, Gustave- Adolphe, Turenne, Frédéric II et lui. Les autres sont des victorieux, d'illustres généraux; mais ceux-là seuls ont le génie de la guerre.

L'armée du premier empire accomplissait la volonté du maître. Toujours ferme, cette volonté ne se laissait pas

dominer. Napoléon Ier exerçait l'autorité dans toute sa plénitude, et son attitude superbe imposait à tous le respect. Grand stratégiste, moins bon tacticien, babile administrateur, oi'ganisateur du premier ordre, il planait en quelque sorte sur son empire. Devant lui tout s'inclinait; car depuis le 18 brumaire il avait brisé les résistances. Cependant ses forces n'y pouvaient suffire; il ne tarda pas à oublier les règles d'une prudente conduite. Dans la guerre aussi bien qu'ailleurs, il donna au hasard une part trop grande. Wagram ne valait pas Austerlitz , et les batailles qui suivirent n'étaient trop souvent que des hardiesses qu'eût réprouvées Turenne.

Mais il croyait à son étoile. Le fatalisme oriental le dominait, et, de la hauteur qu'il avait atteinte, son œii ne mesurait plus les obstacles. Semblable à Alexandre, fils de Philippe, il voulait dépasser les bornes du monde, et, comme Alexandre , il se brisa.

Il avait créé de sa main une incomparable armée. Ses maréchaux étaient des hommes de guerre éminents, infiniment supérieurs à ceux du second empire. Quoique la législation sur l'avancement n'existât pas encore, Napoléon, par sa seule volonté, choisissait avec justice ses principaux lieutenants. La faveur pouvait élever quelques courtisans aux postes administratifs , aux honneurs du sénat ou du palais; mais il respectait le commandement des troupes. Il comprenait le péril de l'incapacité à la tête des soldats. Le second empire fut loin de partager ces scrupules, et c'est ce qui causa sa perte.

En effet, le sort de la guerre de 1870 dépendait d'une première victoire. Si, au début, un succès avait couronné nos efforts, l'Autriche et l'Italie se prononçaient et plaçaient leurs drapeaux à côté des nôtres. Ce ne furent ni le manque de soldats ni l'absence de matériel qui paralysèrent notre armée : il nous manqua un grand capitaine. Ce n'était pas un Annibal ou un Gustave -Adolphe qu'il nous fallait, mais seulement l'un des maréchaux du premier empire, Davout ou Soult, Masséna ou Suchet.

Nous ne craignons pas de l'affirmer, le second empire est tombé faute d'un capitaine de force à remporter une première victoire.

Telle est la principale infériorité de l'armée du second empire sur celle du premier , qui était d'ailleurs mieux disciplinée et animée d'un esprit militaire plus ferme et plus vrai.

Quant à l'instruction spéciale , elle se montrait moins forte dans la seconde armée que dans la première. La moindre bataille du commencement de ce siècle est plus savante que l'Aima, Magenta et Solférino.

Une seule chose est restée la même, parce qu'elle est le patrimoine de la France : nous voulons parler de la bravoure. Nos soldats sont braves comme ils l'étaient à Ivry, à Fontenoy, à Marengo et à la Bérésina. Ils sont toujours intelligents et intrépides; mais, seuls, les soldats ne sauraient remporter des victoires. Le second empire eut le malheur de le croire, et le malheur plus grand encore de le laisser dire.

Nous sommes convaincu que si Napoléon Ier avait été tué à Austerlitz, la France n'aurait pas battu toutes les armées de l'Europe et conquis tant de royaumes; mais nous avons aussi la certitude que si Napoléon Ier s'était trouvé à la tête de l'armée française en 1870, les Prussiens ne l'auraient pas conduite captive dans les forteresses de l'Allemagne.

Pour une aussi grande différence , il faut une cause. Napoléon Ier dit dans ses Mémoires que la guerre ne s'apprend pas dans les marches et les batailles , mais par l'étude constante de la méthode des grands capitaines. Il veut que l'officier ambitieux de parvenir pâlisse sur les livres et les cartes de géographie; il veut le travail opiniâtre, les veilles, en un mot, l'étude. Il honore la science à l'égal du courage. Il ne croit pas aux inspirations, qu'il nomme de rapides souvenirs. Le prince de Neufchâtel lui ayant dit un jour, en parlant d'un brave général : « Il sent la poudre. — J'aimerais mieux, dit l'empereur, qu'il sentît

l'huile de la lampe. » Le second empire repoussa ces idées : le travail y fut dédaigné; loin d'être un titre à l'avancement, la science dans l'armée semblait une sorte de faiblesse, bonne tout au plus pour quelques membres de l'Institut.

Cependant Napoléon 1er avait dit aux élèves de l'École militaire : a Travaillez sans cesse; chaque heure perdue est une chance de malheur pour l'avenir! »

L'avancement était plus lent sous le premier empire que sous le second, et l'ambition ne se développa, fougueuse, aveugle, insensée, que depuis la révolution de 1830. L'ambition militaire ne fut, à tout prendre, que le résultat des aspirations de la société; le bourgeois de la ville spéculait à outrance pour s'enrichir; l'officier de l'armée intriguait à outrance pour obtenir de l'avancement. Tous deux voulaient jouir, et jouir promptement. Le sentiment du devoir s'effaça; on ne sut plus ce qu'est le désintéressement, l'abnégation, la sainte résignation de la discipline. Le servilisme envahit les âmes, tout fut perdu.

Pendant les années qui s'écoulèrent de 1857 à 18G3, nous voyions chaque jour, sur les promenades de Nancy, un vieillard et un enfant.

La marche ferme du premier, son attitude quelque peu lière , sa moustache blanche , son costume sévère , le regard, qui exprimait l'autorité, mais aussi la bonté, tout faisait deviner un vieux capitaine. La raideur militaire se trouvait corrigée tout naturellement par les mouvements et les poses, qui décelaient l'homme du monde, et surtout le gentilhomme.

L'enfant était une gracieuse petite fille, qui gazouillait et voltigeait autour de son aïeul. Si parfois elle s'échappait et s'éloignait rapidement, en faisant retentir l'air de ses cris frais et joyeux, le vieillard l'enveloppait d'un lonx regard plein de caresses , et précipitait le pas pour la poursuivre , courbant le corps et avançant les mains. L'enfant fuyait plus loin en sautillant de plaisir. Enfin, entraînée par le bonheur, elle se précipitait haletante dans les bras de l'aïeul. Alors commençaient entre eux d'intimes entretiens : l'enfant interrogeait, et le vieillard répondait dans ce langage bon et naïf que Dieu a mis aux lèvres de^ pères.

Chaque jour la promenade se renouvelait; chaque jour, nous voyions passer ce beau vieillard et sa petite-fille, qui vivaient l'un près de l'autre comme de vrais amis, s'aimant de toutes leurs forces et se comprenant.

Le vieillard était le colonel de Gonneville.

Ce détail intime méritait- il d'être rappelé? Oui, sans doute, puisque nous dessinons un portrait; et que ce simple récit est comme la dentelle que les peintres d'autrefois mariaient au fer de la cuirasse. Et puis, n'aime-t-on pas à savoir que le feu des batailles n'endurcit pas les nobles cœurs , et que le plus intrépide soldat conserve quelques larmes pour la douleur, quelques sourires pour la joie? « C'est la marque d'une belle âme que d'aimer l'enfance, » a dit un ancien.

Le colonel aimait aussi les livres, ce qui est un autre bon signe; mais il savait choisir et choisissait. Homme de la meilleure compagnie, quand il se sentait dans son monde il devenait un séduisant causeur. D'une extrême finesse, il saisissait merveilleusement les rapports et les différences. Son indulgence extrême le faisait glisser aVec bonté sur les ridicules et les prétentions qui s'agitent un peu partout.

Nous avons retenu un mot de M. de Gonneville. Il nous disait : « L'esprit sert à tout et ne suffit à rien. » La Bruyère et Vauvenargues ne désavoueraient pas cette pensée, juste toujours, mais surtout au temps où nous

vivons. Le véritable esprit nous fait-il oublier l'esprit de parti, et ces esprits divers, étroits, mesquins, égoïstes, qui prouvent que l'esprit ne suffît pas pour guider l'homme dans les sentiers de la vie?

Le foyer domestique était la meilleure part du colonel. Dans ses dernières années, il s'y capitonnait en quelque sorte, entre la femme qui fut pendant près de cinquante ans la compagne inséparable de sa vie, sa fille et sa petitefille. Nous avons dit quels sentiments chrétiens l'animaient; nous avons parlé de sa bravoure, et nous avons cherché à peindre sa bonté. Cependant ce portrait est inachevé; il y a dans la physionomie des nuances presque invisibles que l'œil devine , mais que la parole ne saurait exprimer : la physionomie est le reflet d'une lumière dont le foyer est resté caché.

Jamais l'existence de cet homme ne fut inutile. Dès son enfance, il était le soutien de sa mère et l'agent dévoué et téméraire du parti auquel il appartenait par droit de naissance. Trente années de sa longue carrière furent entièrement consacrées à son pays, et quand il se retira dans cette province de Normandie qu'il aimait tant, il était encore dans la force de l'âge. Sa haute intelligence fut alors, comme toujours, employée à faire le bien. Il habitait avec son frère, à quelques lieues de Caen, un domaine héréditaire; bientôt il devint la providence de toute la contrée.

Comment exprimer par des mots les œuvres du cœur? Visites aux malades et aux blessés, qu'il soignait lui-même; consolation aux affligés , conseils paternels aux égarés , aumônes à la misère, charité à tous : charité de bonnes paroles et charité de bons exemples.

Mais cette vie chrétienne ne l'absorbait pas. La plus charmante hospitalité et la plus franche gaieté régnaient sous son toit, où, là aussi, il trouvait une occupation active.

En 1872, il a vu venir la mort, et n'a pas détourné la tête : le soldat alors a fait place au chrétien.

Le mal qui devait l'emporter s'est déclaré le jour même de l'entrée des Allemands à Nancy, où il passa les dernières années de sa vie. Le déchirement de son âme fut d'autant plus grand qu'il avait des affections intimes dans les rangs de l'étranger. Il n'éprouvait pas le sentiment aveugle de la haine brutale contre les vainqueurs ; il savait ce qu'est la guerre, et se souvenait de ses victoires et de sa captivité. Il n'avait pas oublié la cruelle mission du soldat, et pesait froidement et sagement les terribles devoirs de l'homme armé de l'épée pour l'honneur de sa patrie. Mais, quelque justes et généreux que fussent ses sentiments, il n'en ressentit pas moins une mortelle douleur de voir la France vaincue.

L'étranger lui-même comprit cette douleur, et le prince royal de Prusse, l'honorant de sa visite, lui rappela qu'en 1808 les Français régnaient en vainqueurs dans son pays.

Le vieux soldat, descendant des compagnons de saint Louis et des illustres capitaines de Louis XIV, le parfait gentilhomme , vétéran du premier empire , héritier de toutes nos gloires passées, lui qui avait toujours porté la tête haute, la sentait fléchir, non seulement devant les Allemands , mais aussi devant la révolution.

Dieu lui avait réservé cette épreuve dernière. Elle le conduisit à la mort. Lorsqu'il la vit s'approcher, et que le prêtre lui eut donné la bénédiction divine, le vieillard bénit à son tour la famille et les serviteurs, comme un chevalier des anciens temps. « Là-haut, dit-il, je prierai Dieu qu'il permette à mon âme de venir planer autour de vous. »

Puis, après de longs silences, sa voix se fit entendre de nouveau : il parlait guerre, invasion, patrie.

Ses dernières pensées furent pour la France et pour Dieu. Telle avait été, il y a trois siècles et demi, la mort de Bayart, le chevalier sans peur et sans reproche.

Lorsque nous avons eu l'honneur de connaître celui dont nous traçons le portrait, il avait atteint l'âge de soixantequinze ans. Sa vaillante vieillesse rappelait ces fleuves ma-

jestueux qui, avant de se précipiter dans l'Océan , semblent grandit1, et dont les eaux sont aussi pures et aussi limpides qu'à la source.

Par une belle soirée d'automne, je m'entretenais avec lui sous les arbres de la promenade aimée du roi Stanislas , duc de Lorraine. Nos esprits flottaient à l'aventure, allant de l'histoire à la philosophie, de la philosophie aux arts, des arts aux choses étranges de la vie humaine. Je lui demandai ce qu'était la Fortune, déesse païenne, qu'invoquent les chrétiens. Il me regarda, comme pour deviner mon arrière -pensée.

& Je suis surpris, lui dis -je, que vous n'ayez pas atteint le sommet. La Fortune serait-elle donc aveugle? »

Un imperceptible sourire effleura ses lèvres, mais il garda le silence.

Je repris :

a II faut , mon vénérable maître , vous rappeler une histoire du xve siècle. Un chevalier, dont j'ai oublié le nom, s'était distingué, sous Charles VIII, à la bataille de Fornoue. Louis XII l'envoya en Italie , et son sang coula sur le pont de Uarigliano. Ce chevalier fut de nouveau blessé à Agnadel et se couvrit de gloire à Brescia, sous les yeux de Bayart. Il revint en Italie au temps de François Ier, et combattit Prosper Colonna. A Marignan , le chevalier défendit son roi, tomba aux mains de l'ennemi et fut conduit en captivité. Plus tard, il rentra sous le toit de ses pères, le corps meurtri de cicatrices, et ne rapportant qu'une lance brisée et un casque sillonné d'entailles.

a Le chevalier ne fit pas entendre une plainte ; mais au-dessous de son écu ses compagnons d'armes tracèrent ces mots :

Plus d'hmneur que <l'ho)menrs!

ci Le vieux gentilhomme de Marignan ne vous a-t-il pas légué son exemple et sa devise? Mais que sfifâ! quatre

mots pour récompenser une longue existence d'homme de bien ? »

Au même instant, le dernier rayon du soleil éclaira le visage du colonel , une auréole sembla illuminer sa tête blanche, et ses yeux brillèrent. Alors, se redressant de toute sa taille, il leva la main droite et me montra le ciel.

Dagobert mourut sur une botte de paille , enveloppé de son manteau de guerre.

Sainte-Beuve était un jour dans son cabinet de travail et promenait un regard distrait sur les livres nouveaux amoncelés autour de lui. Sa main allait des uns aux autres, et les yeux du critique ne s'arrêtaient ni sur la prose ni sur les vers. Fatigué des discours académiques, dégoûté des querelles littéraires, il cherchait instinctivement une œuvre originale, quelque récit où l'action eût

160 DAUOHEIIT ET DlKÎOMMIEll

plus Iirgg part, que la parole. S:\iiito- lïeuve voulait pour quelques heures échapper à la rhétorique. Il venait de repousser romans et comédies, lorsque deux volumes attirèrent son attention. Ils avaient pour titre : GarHptttftlêi 4& lit rcvolutu))} française dans les ri/réitci'x-Orientales (17(JL>- 1795), par Fervel, chef de hataillon du génie.

Le critique prêta d'abord une médiocre attention. Peu à peu le charme des combats l'entraîna, il lut toutes les pages et sentit parfois l'émotion le gagner. Lui, le critique dont la plume avait blessé, lui qui avait distribué la gloire, lui dont les jugements faisaient trembler, il se sentit petit devant les soldats illettrés qui mouraient pour leur pays. Alors Sainte-Beuve écrivit d'une main rapide :

« Oh! quand on sort de cette lecture, et qu'une larrtie involontaire due à toute émotion sublime mouille la paupière, que nos guerres de plume et nos zizanies littéraires nous semblent à bon droit petites, misérables! qu'on les voudrait ennoblir ou plutôt effacer! Vivre et mourir comme ces hommes du devoir et de la patrie, cela ne vaudrait- il pas mieux que de se livrer, comme de nouveaux Byzantins, à des luttes académiques acharnées, à des douzièmes et treizièmes tours de scrutin sans résultat , qui obligent, à la nuit tombante, les deux armées à dormir en quelque sorte épuisées sur le champ de bataille? Un glorieux champ de bataille, en effet!... »

Cette émotion de Sainte-Beuve lui fait envisager le livre sur la guerre dans les Pyrénées comme un poème. 11 y choisit un héros, qui est le général Dagobert. Le critique s'attache donc à Dagobert, dont il grandit un peu la mesure. « Ce Dagobert, grâce à la chanson, avait moins à faire qu'un autre pour paraître un bon sans-culotte. »

Il serait injuste de chercher à amoindrir le piédestal de Dagobert; mais la vérité historique exige que la première et la plus belle place soit rendue à Dugommier.

En ce temps -là il cdurait sur tous les esprits un souille et une flamme : les uns étaient simplement touchés, les autres se sentaient dévorés. Le critique hltéraire n'a peut-

être pas mesuré le degré d'inflammation. C'était pour lui chose si nouvelle que le spectacle du cœur humain aux prises avec les passions réelles et fortes! Habitué aux menus propos du monde, aux petits faits de la polémique journalière, aux mesquines ambitions de la tribune, aux puériles vanités de la vie littéraire, Sainte-Beuve ne comprenait qu'imparfaitement l'existence virile des capitaines qui mouraient obscurément dans la neige des bivouacs.

La surprise de Sainte-Beuve n'a pas été médiocre lorsqu'il a fait connaissance avec les généraux qui commandaient aux Pyrénées. Il a rencontré d'abord Un vieux gentilhomme, M. de la Houillière, officier de l'ancienne monarchie, qui ne demandait qu'à mourir sur le, champ de bataille. Mais les représentants du peuple, qui arrivaient de Paris, destituèrent la Houillière à cause de son grand âge. Le vieillard, se croyant déshonoré, se brûla la cervelle.

Il eut pour successeur un autre gentilhomme, M. de Fiers. Celui-là était jeune, et se trouvait général en chef à l'âge de trente-six ans. Il est vrai qu'il avait servi sous Dumouriez. Quelques jours après sa nomination, de Fiers fut dénoncé, jugé et guillotiné. Barbantane le remplaça, mais disparut bientôt.

Un brave gentilhomme lui succède. Il se nomme Dagobert de Fontenille , il a fait la guerre de Sept ans et compte de longs services. Sa tête est couverte de cheveux blancs, ce qui lui fait donner le nom de vieux Dagobert.

On ne saurait trouver un soldat plus intrépide, plus actif, plus intelligent que Dagobert. Mais il est loin de posséder le génie d'un général en chef. Il le sait et se contente d'un commandement particulier en Cerdagne.

Dagobert est plein de verve. Il écrit au ministre de la guerre : « Les généraux sont malades ou absents, les canons me font faux bond, mais ça ira. »

Cette prose parfumée de poudre à canon a dû froisser le goût délicat de Sainte-Beuve; il ne serait pourtant pas impossible que, fatigué des sucreries académiques, le cri-

tique eût trouvé quelque saveur à cette phrase pimentée.

Dagobert était railleur, et son esprit ironique ne ménageait même pas les représentants du peuple. Fabre, qui joignait à la sottise une vanité sans pareille, disait au conseil de guerre : a J'accorderai un armistice aux Espagnols s'ils nous rendent Bellegarde. — A votre place, reprit Dagobert, je leur demanderais Barcelone. »

Tourmenté par les représentants, Dagobert écrivit deux lettres au ministre pour demander son changement. Dans la première lettre, il donnait pour raison qu'il voulait se tirer des griffes de ses ennemis. Dans la seconde, il exprimait le vœu de servir dans une armée où il n'y aurait ni Fabre ni Gaston.

Ces deux représentants ne cessaient de l'importuner de leurs ridicules plans de campagne.

Le plus grand service de Dagobert est d'avoir attaqué de front, en présence de la Convention, les pouvoirs militaires accordés aux représentants du peuple chargés de surveiller les généraux. Le vieux Dagobert fit ce que tant d'autres n'osaient faire; il donna un grand exemple de courage civil, qui ne fut pas suivi en 1870.

Ce courage le sauva de l'échafaud. Les membres de la Convention, surpris de son audace, troublés par sa parole vive et spirituelle, n'osèrent le condamner à mort.

Ce fut à son retour à Perpignan que Dagobert trouva Dugommier nommé général en chef.

Us sortaient tous deux de l'ancienne armée royale, avaient le même cœur et le même patriotisme. Mais Dugommier avait la tête d'un général d'armée.

Sainte-Beuve parle à peine de Dugommier ; il lui consacre quelques lignes seulement , puisqu'il a choisi Dagobert pour son héros, et que le héros l'attire.

Ce n'est pas sans raison, il faut le reconnaître. Nous aimons les héros aux blancs cheveux, qui n'ont d'amours que pour la patrie, qui conservent leur esprit comme le vieil arbre son feuillage, dont les armes restent jeunes et sonores et qui meurent tout d'une pièce.

Mais pourquoi Sainte-Beuve veut-il rajeunir Dagobert en lui donnant cinquante- sept ans? Il en avait soixantequinze.

Louis- Auguste Dagobert était né à Saint-Lô, département de la Manche, en 1718; sa famille appartenant à la noblesse, il entra presque enfant au régiment de Tournaisis, en qualité d'officier, sous le nom de Fontenille.

Il parcourut tous les grades, se distingua aux batailles de Minden et de Clostercamp , et se trouvait maréchal de camp et chevalier de Saint-Louis en 1760.

Retiré du service lorsque les guerres de la révolution commencèrent , il rentra dans l'armée et servit d'abord en Italie, sous Biron. Excellent chef d'avant -garde, Dagobert accomplit des prodiges à la tête d'un faible corps de huit cents hommes.

Lorsqu'il fut choisi pour commander l'armée des Pyrénées-Orientales, il répondit par un refus motivé sur son grand âge et son peu de mérite.

Il fut réveillé un matin par la voix d'un colporteur de journaux, qui criait sous ses fenêtres : « Arrestation du général Dagobert; décret qui le traduit devant le tribunal révolutionnaire. »

Sans se faire connaître, il achète le journal, le lit avec émotion, et n'y trouve pas un mot de ce qu'il venait d'entendre.

Le représentant lui dit que c'était une ruse pour lui rappeler l'ordre de se rendre aux Pyrénées. Il partit le lendemain.

Après avoir reconquis la Cerdagne française, le vieillard demanda au comité de salut public la permission d'aller mourir sous son toit. Il parle dans sa lettre de sa faiblesse, de ses douleurs physiques, et de soixante ans de services. Il ajoute qu'il sent la mort venir, qu'il la sait prochaine.

On lui dit de rester.

Il continua ses courses, ses combats, remporta des victoires et attendit son heure.

Un jour, il se fit placer sur son cheval et se mit à la tète d'une colonne d'attaque. On marchait dans des montagnes escarpées et couvertes de neige. La fatigue était extrême, et les soldats épuisés suivaient avec peine leur vieux général. La nuit suivante, Dagobert ne se coucha pas et traça un plan d'attaque. Le matin, le froid le saisit; c'était le 29 germinal en II.

Dagobert mourut sur une botte de paille, enveloppé dans son manteau de guerre.

Les officiers payèrent ses funérailles, parce que le général n'avait pas laissé la somme nécessaire pour l'achat d'un cercueil.

Ces choses étaient-elles ignorées de Sainte-Beuve? 11 faut le croire , car le héros qu'il présente au lecteur est habillé de neuf, et le cadre doré nous semble trop riche pour cette figure antique.

Après avoir rendu à Dagobert les hommages qui lui sont dus , il nous reste un devoir à remplir : il nous faut parler de Dugommier.

Jean-François Coquille-Dugommier était né en 1736, à ta Basse-Terre, île de la Guadeloupe.

Entré au service à l'âge de treize ans, il servit avec distinction et se retira avec la croix de Saint -Louis dans l'île de la Martinique, voisine de la Guadeloupe.

A la tète d'une riche habitation, chef d'une belle famille, Dugommier partageait sa vie entre l'agriculture et l'étude. Contrairement aux habitudes des colons, l'ancien officier s'occupait de littérature et d'histoire.

Il a écrit depuis : « Avant la révolution , tous thés jours étaient sereins; je n'avais point d ennemis. »

PAGOBERT ET DUGOMMIER 165

Les colonies éprouvèrent le contre-coup de la révolution. Dugommier fut nommé député à l'assemblée coloniale de la Martinique, assemblée réunie pour s'occuper de la réforme des abus.

« Le vœu de mon cœur, dit Dugommier dans un mémoire , était de favoriser l'intérêt de la colonie sans nuire à celui de la métropole, de briser les chaînes du citoyen sans donner de commotion à celles de l'esclave. »

Ce rêve généreux fut de courte durée. La révolution, sous le soleil des Antilles , ne pouvait qu'exalter les têtes jusqu'à la folie. La proclamation des droits de l'homme fit cesser le travail, et le pillage s'organisa au nom de l'égalité.

Les ennemis de Dugommier armèrent les nègres contre le riche colon ; il dut songer à sa défense, et réunit autour de lui quelques amis, dont le nombre augmenta peu à peu.

Dans un des premiers combats, sa petite troupe fut entourée par un parti considérable de mulâtres ennemis, aveugles et féroces. Six blancs de la troupe de Dugommier subirent d'affreuses mutilations; dix autres, tombés morts, furent hachés en morceaux. Un des chefs mulâtres fit lier vingt -six prisonniers qui furent massacrés. Les cachots regorgeaient de blancs, et la plus atroce barbarie régnait partout. Dans les rangs des révoltés, à leur tête, on remarquait des hommes de race blanche, qui, par vengeance, par ambition ou par crainte , dirigeaient les actes révolutionnaires.

Dugommier parvint à réunir quatre mille hommes. Il aurait pu égaler le nombre de ses ennemis en armant les esclaves , mais il n'en eut jamais la coupable pensée. Dugommier a écrit en style emphatique: g 0 vous, qui avez approuvé l'armement des esclaves contre leurs maîtres, je vous dénonce comme le fléau des Antilles! Une foule de noirs fugitifs vient de passer à Saint-Domingue; doutez-vous qu'ils ne soient à la tête des bataillons qui ruinent les campagnes, qui en exterminent les

166 DAGOBEÏIT ET DUGOMMIER

riches habitants? Ils ont appris à la Martinique à se servir de la torche et du fer; ils ont appris, avec impunité, à massacrer les blancs. Votre aveuglement, la fureur du pouvoir vous ont fait relâcher le lien politique, si nécessaire à vous-mêmes, pour resserrer les chaînes que vous nous préparez. »

Le commandant, au nom du roi, bombarda le Port- Royal et réduisit la ville et la garnison à la plus cruelle famine. Pour lever contre Saint-Pierre, retraite de Dugommier, une armée nombreuse, on promit aux nègres le pillage des biens et le massacre des habitants. Le commandant de la troupe opposée à Dugommier était un nègre esclave, nommé Fayance, échappé au dernier supplice. Dugommier résista pendant sept mois, malgré la famine et les maladies. Ses compagnons, décimés, défendirent la liberté et la civilisation jusqu'à la dernière extrémité.

Lorsqu'en 1791 Louis XVI envoya à la Martinique un nouveau gouverneur et des commissaires, Dugommier déposa les armes et se retira sur son habitation ravagée. Sa vie fut menacée. Quelques jours après sa tête fut mise à prix. Il dut abandonner son foyer. Suivi d'un fidèle serviteur, il se réfugia dans les parties désertes de l'île, se cachant le jour dans les bois et les ravins, cherchant la nuit quelque nourriture , des fruits et des racines. Son sommeil était troublé parles serpents, etsouventles nègres qui le poursuivaient passaient à quelques pas des buissons qui le cachaient.

Enfin, un bateau de pêcheur le conduisit, avec ses deux enfants, ù, bord d'un navire qui se dirigeait vers l'Europe.

Ce fugitif avait sauvé la colonie, conservé à la France l'île de la Martinique, que M. Matheus, gouverneur delà Grenade pour l'Angleterre , espérait occuper.

En arrivant en France, Dugommier trouva la révolution triomphante. Courbée sous le joug de quelques tyrans, la Convention supportait son esclavage en défendant le sol de la patrie.

Dugommier demanda du service; il était ami de la liberté, ami plein d'enthousiasme.

Dans sa retraite , Dugommier lisait les œuvres de J.-J. Rousseau, les livres des encyclopédistes, les pages de Voltaire. Ces lectures faites dans la solitude exaltaient une imagination ardente.

S'il se fût lancé dans le monde politique, l'enthousiasme eût été périlleux; mais il entra dans l'armée, où l'exercice du commandement lui donna l'expérience des hommes et des choses. Sa nature loyale et franche reprit le dessus, il revint aux idées simples, et, sans cesser d'être patriote, il renonça aux déclamations.

Dugommier croyait, en 1791, à la puissance et aux vertus des assemblées politiques. Un homme de lettres, M. Moussard, dont les œuvres et le nom sont oubliés, écrivit ceci, et mit quelques germes de doute dans l'esprit de Dugommier : « Cette Convention , foyer de quelques vertus , réceptacle de tous les vices, de toutes les passions, de tous les crimes, quelquefois humaine, généreuse et magnanime , presque toujours cruelle , implacable, intolérante et persécutrice ; cet étrange composé, le délirant sénat , semble n'avoir existé que pour attester qu'une assemblée qui fait les lois et réunit tous les pouvoirs devient le plus atroce, le plus épouvantable fléau qui puisse jamais affliger l'espèce humaine. »

Si Dugommier avait lu Voltaire avec attention, une page pouvait lui faire connaître l'opinion du philosophe sur les assemblées délibérantes. Cette page est dans l'histoire de Charles XII. Une diète avait été convoquée à Varsovie par le roi Auguste, tandis que le roi de Suède menaçait la Pologne. « Un jour, dit Voltaire , les intérêts du roi Auguste dominaient dans la diète ; le lendemain , ils y étaient proscrits. Tout le monde criait pour la liberté et la justice ; mais on ne savait point ce que c'était que d'être libre et juste. Le temps se perdait à cabaler en secret et à haranguer en public. La diète ne savait ni ce qu'elle voulait , ni ce qu'elle devait faire. Les grandes compagnies n'ont

presque jamais pris de bons conseils dans les troubles civils, parce que les factieux y sont hardis et que les gens de bien y so)U timides pour l'ordinaire. »

Les services de Dugommier furent acceptés ; il partit pour l'Italie avec le grade de général de brigade, en 1792. Nommé bientôt général de division pour ses éminents services et ses remarquables succès, il eut le commandement de l'armée destinée à reprendre Toulon.

Ce siège de Toulon a pris après de grandes proportions historiques. L'empereur Napoléon Ier consacre plusieurs pages de ses commentaires à décrire les moindres détails du siège. Il semble se complaire à rappeler ses débuts. Tout en rendant hommage aux grandes qualités militaires de Dugommier, Napoléon fixe des regards complaisants sur le rôle de l'artillerie. M. Thiers, quoique sobre de détails personnels , donne à son récit une forme presque poétique : « Dans le conseil de guerre, dit-il, se trouvait un jeune officier, qui commandait l'artillerie en l'absence du chef de cette arme. Il se nommait Bonaparte , et était originaire de Corse... »

Sans nul doute la prise de Toulon fait le plus grand honneur au précoce génie, à la science incontestable du jeune officier d'artillerie. Mais pourquoi ravir au général en chef Dugommier sa part de gloire et de mérite ?

L'artillerie seule ne prend pas une place de guerre ; il faut le concours des troupes , il faut les dispositions d'attaque, il faut enfin cet ensemble de mesures qui donnent la supériorité sur l'adversaire.

Ces choses étaient l'œuvre du général Dugommier, et il est juste de ne pas amoindrir un homme digne d'estime et de respect.

Bonaparte et Dugommier au siège de Toulon.

Napoléon n'a rien à gagner aux flatteries adressées à sa jeunesse. Son génie ne se discute ni ne se compare. Mais, à vingt- quatre ans, il ne pouvait avoir autant d'expérience des troupes qu'un vieux général rompu à la guerre.

Dugommier jugea son chef de bataillon d'artillerie ; il vit du premier coup d'œil la supériorité de Napoléon Bonaparte, écouta ses avis, se montra pour lui plein de confiance , l'encouragea , le soutint , contempla ses forces , et ne fut pas sans influence sur l'avenir de celui qui devait porter la couronne. Lui-même nomma Bonaparte lieutenant-colonel, et le proposa pour le grade de général.

Il faut donc ne pas être injuste envers Dugommier, et reconnaître qu'il a pris Toulon. Sans le jeune chef de bataillon d'artillerie, peut-être la ville ne serait-elle pas tombée aux mains de Dugommier ; mais on peut affirmer que sans Dugommier Napoléon Bonaparte n'aurait point eu sa grande page dans le siège. Sans cette page il n'eût point obtenu le grade de général en février 1794, et l'Italie , le grand théâtre de Napoléon , pouvait lui échapper.

Avant d'être commandées par Dugommier, les troupes qui assiégeaient Toulon avaient été sous les ordres de Cartaux, peintre improvisé général. Puis étaient venus Brunet, Lapoype, et enfin le médecin Doppet, aussi lâche qu'incapable. Tous ces hommes restaient sourds aux conseils de Bonaparte. Dugommier seul l'écouta, parce qu'il le comprenait.

Les commentaires de Napoléon donnent un récit fort exact de la prise de Toulon. M. Thiers reproduit en quelque sorte ce récit, qui désormais remplace les fabuleuses histoires imaginées en 1793. On sait que Toulon fut pris parce que le jeune Bonaparte eut l'idée de s'emparer du promontoire du Caire.

L'idée était tellement naturelle, tellement simple, qu'il semble impossible qu'elle n'ait pas frappé l'esprit de tout officier intelligent. Mais il faut reconnaître que si les armées républicaines renfermaient dans leur sein des gêné-

raux du premier ordre, elles avaient le malheur d'obéir souvent à des hommes d'une incapacité et d'une ignorance incomparables.

Dugommier adopta le plan de Napoléon Bonaparte, que les autres généraux avaient repoussé.

Lorsqu'à Sainte-Hélène l'empereur dictait à ses compagnons d'exil ses immortels commentaires, il s'arrêta longtemps sur ce lointain souvenir avec une complaisance bien naturelle. Il existe deux dictées de Napoléon, l'une au général Montholon, l'autre au général Gourgaud. Les appréciations sont les mêmes, quoique les détails varient. Mais, dans les deux textes, on retrouve toujours les sentiments d'estime, nous dirions volontiers de respect, que lui inspiraient les capacités et les vertus de Dugommier.

Pendant le siège de Toulon , le commandant Bonaparte rencontra deux hommes qui attirèrent son attention. L'un était sergent au bataillon de la Côte -d'Or et se nommait Junot; l'autre, Duroc, plus tard lieutenant du train d'artillerie , devint aide de camp du général Bonaparte. Celui-ci fat grand maréchal du palais, duc de Frioul, et celui-là, duc d'Abrantès et général en chef.

Dugommier avait écrit au comité de salut public en recommandant Bonaparte : « Récompensez et avancez ce jeune homme ; car si on était ingrat envers lui, il s'avancerait tout seul. »

On ne saurait en douter, si Dugommier eût vécu quelques années de plus , il aurait fait partie de la première promotion des maréchaux de France. Junot et Duroc sont là pour le prouver. D'ailleurs, la prise de Toulon était une victoire signalée, qui eut en Europe le plus grand retentissement. Le général Dugommier était d'une taille élevée ; ses traits majestueux et doux, ses cheveux blanchis avant L'âge, inspiraient le respect et la confiance. Les soldats le vénéraient et lui obéissaient en silence.

Lorsque Toulon fut pris et que les défenseurs de la ville. Anglais, Espagnols, Napolitains et Piémontais, eurent gagné le large, les vainqueurs se portèrent aux plus grands

excès. Les cinq proconsuls se montrèrent impitoyables. Dugommier se rendit auprès d'eux et plaida vainement la cause des habitants qui restaient , faisant observer que les vrais coupables avaient pris la fuite avec l'étranger.

Le représentant du peuple Fréron imposa silence au vieux général en lui disant : ce Ton partage est de combattre et non de juger. »

Fréron ordonna donc, sous peine de mort, aux habitants de Toulon de se rendre au Champ -de -Mars. Huit mille personnes obéirent. Cette multitude épouvanta Fréron luimême, qui fit choisir les plus coupables par une sorte de jury improvisé.

Des canons chargés à mitraille tirèrent sur ces malheureux. « Que ceux qui ne sont pas morts se relèvent, crie Fréron, la nation leur pardonne. » Quelques blessés se redressent, et une nouvelle décharge les foudroie.

A la mitraille succède l'échafaud. Un vieillard paralytique est porté à la guillotine dans une chaise à bras ; une jeune femme a la tête tranchée vingt-quatre heures après son accouchement.

Vingt mille Français périrent à Toulon. En l'an II, Dugommier fut nommé général de l'armée des Pyrénées- Orientales.

Le Roussillon était envahi. Bellegarde, Collioure et toutes les places fortes appartenaient aux Espagnols. Campés dans les plaines du Canigou, ils menaçaient Perpignan.

Nos troupes, dispersées dans les villes, ne présentaient pas une masse assez puissante pour résister. En arrivant, Dugommier trouva l'armée dans le plus grand désordre. Il consacra les premiers jours à réorganiser l'administration, à rétablir la discipline, à bien déterminer les lignes de démarcation entre les deux armées. Il forma bientôt des camps retranchés, exerça les troupes aux manœuvres, et se montra partout, réveillant l'esprit de l'armée.

Le 21 floréal an II, Dugommier entre en campagne active , franchit le Tech , enlève la redoute de Montesquiou , et rejette les Espagnols dans les gorges de la Catalogne.

174 DÀGOBERT ET DUGOMMIER

11 fallut manœuvrer au milieu des rochers, sur des pentes rapides, soutenir des fatigues inouïes, et marcher nuit et jour.

Dugommier était au poste le plus périlleux, calme et souriant. Dans le camp retranché du général espagnol, les Français prirent un immense butin et deux cents pièces de canon.

Le général Dugommier conduisit son armée sur la crête des montagnes, et parvint à entourer d'un vaste cercle les forêts et les redoutes des Espagnols. Nos soldats, sans tentes, sans abri, presque sans vêtements, souffraient cruellement. Dugommier vivait dans une cabane de berger et couchait sur la bruyère. Le jour, les soldats taillaient des chemins dans le rocher; des abîmes étaient. comblés par des pierres, des canons traînés à force de bras au sommet des montagnes.

Pendant une nuit sombre et pluvieuse , des postes français sont surpris, les soldats égorgés, et Dugommier luimême entouré. Quelques grenadiers le défendent en désespérés, mais il tombe couvert de blessures. Un régiment de chasseurs délivre le général, qui est arraché mourant des mains des Espagnols.

Lorsque le comité de salut public rendit le décret de guerre à mort, Dugommier réunit les officiers et leur déclara publiquement que tout en publiant le décret dans l'armée, il n'en fallait pas moins faire des prisonniers.

Bellegarde tomba au pouvoir des Français, et l'armée entière se développa dans les premières plaines de la Catalogne.

Le 25 brumaire an III , nos troupes s'avançaient à travers le feu ennemi. Debout sur la montagne noire, Dugommier guidait les mouvements ; près de lui un officier tenait une carte ouverte et une lunette d'approche. Autour de lui les projectiles sifflaient, mais il ne les remarquait même pas.

Tout à coup un éclat d'obus frappe le général Dugommier, son sang jaillit et couvre les habits de ceux qui l'entourent. On le soulève; il était mort.

Malheureusement les soldats apprennent que leur général n'est plus. Ils s'arrêtent, et la lutte reste suspendue.

Les historiens ont dit que Dugommier avait prononcé ces paroles : « Cachez ma mort aux soldats jusqu'après la victoire. »

Ce sont des mots à effet, inventés pour donner du relief à tels ou tels événements. Dugommier n'eut pas le temps de dire ce mot, qui n'aurait rien ajouté à sa gloire.

Lorsqu'il fut tué, Dugommier avait soixante ans. Sa place était marquée parmi les meilleurs généraux de la république. Non seulement il avait chassé les Espagnols du sol français, mais il portait la guerre dans leurs provinces.

Sa prudence était extrême, il ne donnait rien au hasard et calculait toutes les chances.

On le comparait à Fabius. D'autres pensaient qu'il ressemblait à Annibal pour la finesse et la ruse. Ami de la discipline, mais plein de bonté, il exerçait un ascendant irrésistible sur ses soldats. Ses desseins restaient impénétrables, car il parlait peu et observait sans cesse. Il devinait les projets de l'ennemi.

Son talent particulier consistait à présenter à l'adversaire, sur le point principal, une force supérieure, quoique son armée fût moins nombreuse.

Dugommier possédait cette éloquence du cœur qui est si puissante dans les armées. Il parlait aux troupes énergiquement et en peu de mots. Sa modération s'alliait à une grande fermeté. 11 a laissé quelques écrits d'un style un peu emphatique, mais très animé.

Simple dans sa vie, désintéressé, il ne possédait que son uniforme et ses armes. Après avoir eu deux cent mille livres de rentes, il ne laissa pas assez d'argent pour se faire enterrer.

Sa modestie égalait son courage; jamais on ne l'entendait parler de ses succès, il en accordait le mérite à ses officiers et aux soldats.

Avare du sang de ses compagnons, Dugommier n'entreprenait rien sans calculer quel en serait le prix. Si le résultat ne compensait pas dix fois le sacrifice, il renonçait à l'entreprise et disait : Attendons.

Dans les marches et au bivouac, il causait avec les soldats, qui jamais n'oubliaient sa supériorité.

Vif comme un créole, il conservait au milieu des camps ses habitudes de planteur, ou, si l'on aime mieux, de seigneur féodal. Ses soldats étaient sa chose ; il les aimait comme ses enfants, et les châtiait sans pitié. Puis, lorsque la punition était commencée, il faisait grâce en tirant les oreilles des jeunes gens, et les renvoyait en disant : « N'y reviens plus. »

Un jour, on vient chercher Dugommier pour apaiser une sédition. Des soldats enfermés dans une prison se révoltaient. Le général fait ouvrir les portes et se présente seul. Sa vue impose; les mutins restent immobiles et silencieux. « Donnez-leur des armes, dit Dugommier, vous voyez bien qu'ils demandent à marcher à l'ennemi. »

En effet, ces hommes combattent en désespérés, enlèvent une redoute, et ceux qui ne sont pas tués reviennent ensuite se constituer prisonniers.

Deux fils du général Dugommier le suivaient dans les campagnes et ne le quittaient jamais au feu. Le second passait pour le plus brave de l'armée.

Le général connaissait les officiers par leur nom. Au plus fort des combats il les appelait avec des épithètes flatteuses. Jamais il n'accordait de récompense que sur le champ de bataille.

Dans les Pyrénées, il aimait à se rappeler le général

Bonaparte, il en parlait souvent, et lui écrivait de longues lettres.

Les Anglais avaient confisqué ses biens dans les Antilles, et Mme Dugommier, prisonnière à la Guadeloupe, couchée sur la paille, manquait souvent de nourriture.

Elle écrivit à sa fille, qui était en France, deux lettres où nous trouvons ces nobles paroles : « Ce qui doit me consoler, s'il est possible, de la mort de ton père, c'est qu'il a péri glorieusement en défendant sa patrie.

a ... Tous nos biens sont séquestrés. Quoique je sois dans la plus affreuse misère, mon courage ne m'abandonne pas : suis mon exemple, ma fille. »

La Convention avait décrété que le nom du général Dugommier serait gravé sur la colonne du Panthéon , élevée à la mémoire des défenseurs de la patrie, et qu'une pension de dix mille francs serait accordée à sa famille. Aucune de ces intentions ne fut remplie par le comité de salut public. Le Directoire, qui le remplaça, eut l'ingratitude de ne rien faire pour la mémoire de cet homme de bien. Un de ses fils, oublié dans les prisons de l'Angleterre, y mourut de désespoir.

Des secours furent même refusés à la fille de Dugommier ; ceux que le général avait protégés oublièrent son enfant, et l'infortunée jeune fille ne trouva qu'un noble cœur.

Un officier, le colonel Dumoutier, avait reçu de Dugommier ce simple billet : oc Si je succombe au champ d'honneur et que tu me survives, prends soin de ma malheureuse épouse et de mes enfants. »

Le colonel avait été réformé pour blessures, et ne recevait, depuis deux ans, que neuf francs par mois.

Dès qu'il connut l'abandon de la fille de Dugommier, il prit son bâton et fit à pied deux cents lieues pour lui apporter sa protection. Malgré sa propre misère, malgré ses blessures , Dumoutier traversa toute la France.

Il trouva la fille du général abandonnée de tous , pâle et souffrante. La pauvre enfant avait connu la faim, le froid, l'horrible misère.

Le colonel Dumoutier épousa la fille de Dugommier. Mais il fallait revenir de Marseille à Paris, et le colonel eut le courage de solliciter des secours.

Le lendemain on lui envoya une feuille de route qui donnait droit au logement, une feuille de route pour fille de soldat.

Cette feuille portait en tète :

République française, liberté, égalité, fraternité.

L'empereur Napoléon Ier fut plus reconnaissant que ne l'avait été la république. On trouve dans le testament de Napoléon ce souvenir :

« Je lègue au fils ou petit-fils du général Dugommier, qui a commandé en chef l'armée de Toulon, la somme de 100,000 fr. (cent mille). Nous avons, sous ses ordres, dirigé ce siège, commandé l'artillerie. C'est en témoignage du souvenir pour les marques d'estime, d'affection et d'amitié que nous a données ce brave et intrépide général.

a 24 avril 1821, Longwood. »

Le général Lee surveillant les travaux des fortifications de Charlestown.

Tel est l'ascendant de la vertu qu'en même temps que nous admirons les actions qu'elle inspire, nous sentons allumer en nous un désir ardent de ressembler à ceux qui les ont faites. Dans les biens de la fortune, c'est leur possession et leur jouissance que nous aimons; dans les biens de la vertu, ce sont leurs effets. Quant aux premiers, nous consentons à les tenir d'autrui ; mais nous voulons qu'on tienne de nous les derniers. Ce n'est point par un pur penchant à l'imitation que nous noua enflammons au récit des actions vertueuses: la vertu seule, par sa force irrésistible, nous attire vers elle, commande à notre volonté, et forme les mœurs par les exemples qu'elle nous offre. C'est cette considération qui m'engage à écrire cette vie.

(Plutakque, Hommes illustres. Périclès.)

La première qualité d'un général en chef est d'avoir une tête froide qui reçoive les impressions justes des objets, qui ne s'échaull'e jamais, ne se laisse pas éblouir, enivrer par les bonnes ou mauvaises nouvelles; que les sensations successives ou simultanées qu'il reçoit dans le cours d'une journée s'y classent et n'occupent que la place juste qu'elles méritent d'occuper; car le bon sens, la raison, sont le résultat de la comparaison de plusieurs sensations prises en égale considération.

(Napoléon 1er, Mémoires.)

Très fier de son pays, convaincu d'une supériorité intellectuelle, littéraire, artistique et militaire, le Français jette un regard distrait sur les événements qui se passent à l'étranger. Il considère la France comme renfermant dans son sein toutes les perfections.

Lorsqu'un Français a assisté à une séance académique, à une représentation théâtrale sur les grandes scènes, lorsqu'à la suite d'une revue il a vu défiler l'armée, son âme est satisfaite. Il s'admire naïvement et de fort bonne foi. Pour lui, Paris est la seule capitale du monde, et les riches campagnes qui l'entourent sont sans pareilles.

Malgré son esprit brillant, le Français ne sait pas comparer. 11 est ébloui par les richesses qui frappent sa vue : richesses littéraires , richesses artistiques et richesses mondaines.

Ce luxe, cette sorte d'étalage le trompent. Il confond l'étonnement de l'étranger avec l'admiration, et ne voit dans la critique bienveillante qu'un sentiment de jalousie.

Satisfait de son esprit et de sa figure, que l'étranger emprunte volontiers, le Français se contente de la part qui lui est faite en ce monde ; alors il est indifférent aux choses qui ne sont pas de son pays.

Pourquoi apprendrait- il l'idiome des autres peuples? La langue française est comprise partout. Pourquoi lirait -il

l'histoire de l'Europe et de l'Amérique? L'histoire de France renferme toutes les grandeurs. Pourquoi suivrait-il sur la carte la marche des armées de Gustave -Adolphe, de Frédéric II ou de Washington? Les capitaines de Louis XIV et de Napoléon Ier ont atteint toutes les gloires.

Il faut déplorer les erreurs dont la source est pure , et qui cependant ont causé de grands maux.

Ces réflexions nous sont inspirées par de cruels souvenirs. Nous avons vu, depuis 1861 jusqu'à 1865, une grande guerre se dérouler savamment sur le sol des États-Unis d'Amérique; à peine cette lutte gigantesque était -elle terminée, que la Prusse et l'Autriche nous présentaient le spectacle d'une rapide campagne pleine d'enseignements. En Allemagne comme aux États-Unis, il y avait à recueillir de précieuses leçons stratégiques et tactiques ; il y avait l'application d'un art nouveau, les essais pleins de hardiesse d'une science inconnue ; il y avait enfin , à côté des méthodes admirables, quelques figures à étudier, les unes comme exemples à suivre , les autres comme caractères à flétrir.

Moins indifférents que nous ne le sommes, les Prussiens avaient su profiter de la guerre d'Amérique. Ils ont adopté plus d'une méthode inventée dans le nouveau monde. Les Américains se sont montrés prodigieusement créateurs dans le cours de cette longue guerre ; entre leurs mains le télégraphe est devenu l'arme stratégique par excellence. Leur système de transports a été remarquable , et le rôle qu'ils ont donné à la cavalerie, l'emploi de cette arme a été supérieur à ce qu'avaient osé les Seldlitz du grand Frédéric, et les Murât de Napoléon Ier.

Tout d'abord on est surpris de cette supériorité militaire chez un peuple étranger aux études et aux idées des armées permanentes de la vieille Europe.

Le général Foy fait observer, dans son Histoire des guerres de la Péninsule, que les généraux de la révolution française étaient supérieurs aux généraux de l'empire.

Pourquoi? Parce que, abandonnés à eux-mêmes, obligés

de se créer des ressources, placés dans une atmosphère où tout était imprévu, ils se trouvaient dans l'alternative ou de périr ou d'oser. Leur initiative prenait d'immenses proportions. La tradition ne gênait pas leur pensée. Nul ne pouvait leur venir en aide, et les préoccupations ambitieuses ne les troublaient jamais.

Les demi-savants sont plus dangereux en guerre que les ignorants. Ceux-ci voient, jugent et agissent; ceux-là ne voient pas et cherchent à se rappeler ceux qu'enseignent les livres qu'ils ont lus sans les comprendre. Les armées européennes sont trop souvent aux mains des demi-savants. Ils attendent les instructions et les ordres d'en haut; ils espèrent un secours, une aide. Ils n'ont en eux-mêmes qu'une confiance factice, écoutent les avis contraires, et s'égarent de plus en plus.

Les guerres de la révolution, comme la guerre des Américains, ont produit de grands généraux. En France comme aux États-Unis, la mine s'épuisa vite, car les hommes d'élite sont rares. Napoléon Ier, dans ses Mémoires, fait une observation que nous voulons rappeler : « C'est une chose bien remarquable que le nombre de grands généraux qui ont surgi tout à coup dans la révolution : Pichegru, Kléber, Masséna, Marceau, Desaix, Hoche, etc., et presque tous de simples soldats; mais aussi là semblent s'être épuisés les efforts de la nature, elle n'a plus rien produit depuis , je veux dire du moins d'une telle force. C'est qu'à cette époque tout fut donné au concours parmi trente millions d'hommes, et la nature doit prendre ses droits; tandis que plus tard on était rentré dans les bornes plus resserrées de l'ordre et de la société. On a été jusqu'à m'accuser de ne m'être entouré, au militaire et au civil, que de gens médiocres , pour mieux me conserver la supériorité ; mais aujourd'hui qu'on ne rouvrira sûrement pas le concours, à eux de mieux choisir, on verra ce qu'ils trouveront. »

Il faut donc, aux époques de calme, se contenter de ce que l'on trouve.

La guerre des Etats-Unis a produit des généraux semblables à ceux de notre première révolution parce que le concours était ouvert, et que des millions d'hommes appelaient les plus dignes.

Nous oserions presque dire que les généraux américains ont eu sur ceux des armées françaises une supériorité, celle de l'instruction militaire. Anciens élèves de l'école de "Westpoint, ils avaient étudié l'organisation des armées et connaissaient la tactique aussi bien que la stratégie.

En France, nous sommes trop spécialistes, trop professionnels. Peut-être à force de nous renfermer dans un cercle déterminé nous arrive-t-il de borner notre horizon. Il n'en était pas ainsi dans l'antiquité, et il n'en est pas ainsi aux États-Unis.

De même que le corps dépérit avec une alimenlation composée d'un seul élément nutritif, de même l'esprit perd sa force et son volume lorsqu'il ne se nourrit que d'un seul art ou d'une seule science. Alors tout est calculé, prévu, ordonné, exécuté servilement.

Autant nous éprouvons d'admiration pour l'armée américaine commandée par le général Lee, autant nous restons froids et sceptiques en présence de l'armée allemande du général de Moltke. Celle-ci n'est qu'une vaste machine de destruction , dirigée par un habile mécanicien ; celle-là est une grande réunion d'hommes intelligents, soumis au génie d'un grand capitaine.

Notre malheureuse guerre de 1870 ne se serait pas terminée par une catastrophe, si nous avions étudié avec soin la guerre des États-Unis et la guerre de la Prusse à l'Autriche. Mais, enivrés par les triomphes de Sébastopol, de Magenta et de Solférino, nous nous considérions comme des maîtres infaillibles.

Le châtiment réservé à nos illusions dépasse toutes les bornes ; cependant il ne faudrait pas croire que notre honneur est resté sur le champ de bataille.

Le général Lee a été vaincu, son armée a déposé les armes, mais sa grande âme est restée entière, et son hon-

iU LE GÉNÉRAL LEE

neur n'a point souffert de la défaite. Gomme nous, il a été écrasé par le nombre; comme nous, il était privé de ressources ; comme nous, il trouvait le cœur de l'ennemi plein de haines et de vengeances; comme nous, il ne pouvait opposer qu'une vaillante épée aux masses de fer et de bronze dont on l'accablait.

Sa défaite fut plus glorieuse que la nôtre. Si nos soldats avaient la bravoure des siens, son adversaire était moins bien préparé. La lutte fut longue, entremêlée de succès et de revers, d'espérances et de désespoirs.

Nous aimons à contempler cette belle figure de soldat que les Américains placeront un jour près de l'image de Washington. Ces portraits sont dignes l'un de l'autre. Les traits ont la même pureté , les couleurs sont aussi éclatantes.

Quelque grand qu'il soit par les talents et par le caractère, le général Lee est à peine connu en France. Son nom est venu jusqu'à nous au milieu d'un concert d'éloges ; mais de ses talents, de ses services, de son caractère, on sait peu de chose, pour deux raisons : la première, c'est qu'il est étranger ; la seconde , qu'il ne fut pas vainqueur.

M. Edward Lee Childe a publié la vie et les campagnes de l'illustre Virginien. Écrit par un parent qui avait sous les yeux les documents authentiques, par un Américain connaissant le pays et les hommes dont il parle, ce livre est précieux à tous les titres. Il nous servira de guide principal dans cette étude. Des renseignements particuliers, des publications de la presse périodique, de nombreux discours, l'histoire de la guerre civile, nous seront d'un puissant secours. Ce portrait du général Lee sera donc d'une parfaite ressemblance.

Peut-être devrions-nous expliquer d'abord les causes de cette terrible guerre, ne serait-ce que pour détruire une fausse croyance répandue en France. On pense généralement que la question de l'abolition de l'esclavage dans le Sud a fait prendre les armes aux gens du Nord. Il n'en est rien.

Laissons parler M. Edward Lee Childe, esprit éclairé, cœur droit et homme de bien :

« Il n'est pas permis d'avoir l'illusion de croire que le véritable sujet de la lutte fut l'esclavage.

ce Aujourd'hui ce serait faire preuve d'une ignorance étrange ou d'un parti pris impardonnable. Une question si complexe ne saurait être réduite à des termes aussi simples. Ce qui domine tout, dans cette guerre fratricide et dans les orages parlementaires qui l'ont précédée, c'est la lutte du fédéralisme contre la centralisation , la résistance désespérée d'États se sentant menacés dans leur autonomie et à la veille d'être absorbés dans une puissance unitaire. Ce duel s'envenimant , on a fait arme de tout ce que l'on avait sous la main. La question de l'esclavage, qui aurait dû et pu être dénouée à l'amiable, avec l'aide du temps et par des concessions mutuelles , offrait aux partisans fanatiques de l'abolition et ailleurs une occasion trop tentante pour qu'ils négligeassent de s'en servir.

ce ... L'esclavage devait disparaître; mais il est regrettable qu'en enveloppant dans une même ruine tout ce que le Midi renfermait d'éléments conservateurs et respectables, on ait voué à la destruction cette moitié de l'Union qui faisait contrepoids au fanatisme politique, à la corruption financière, à l'amour passionné du changement, si développés dans le Nord. Cette patrie des Washington, des Jefferson, des Lee, des Munroe, des Madison, cette pépinière d'hommes d'État, où la vie sociale permettait aux hommes de se préparer à guider leurs semblables, voit aujourd'hui des nègres illettrés la représenter au congrès, anomalie criante que le Nord ne permettrait pas chez lui , mais qu'il impose au Sud vaincu. »

L'imagination a joué un grand rôle dans la question de l'esclavage. Les abolitionnistes présentaient l'esclave couvert de chaînes et courbé sous le bâton d'un maître impitoyable.

Ceux qui ont vécu sur les habitations ont vu, au contraire, les nègres plus heureux que beaucoup de proie-

taires européens. La maison du colon était remplie d'hommes, de femmes et d'enfants qui partageaient les joies et les douleurs de la famille. Jamais on ne vit serviteurs plus dévoués et mieux traités.

L'esclavage n'en était pas moins une plaie douloureuse. La race blanche en souffrait autant que la race noire. Si celle-ci ne pouvait s'élever au-dessus d'un certain niveau, celle-là pouvait descendre.

Ni aux Antilles, ni sur le continent américain, on ne défendait l'esclavage comme principe social ; mais on voulait l'abolir par la moralisation des noirs. L'émancipation serait venue en son temps comme progrès , et non avant le temps comme révolution. La liberté ne convient qu'à l'homme religieux, éclairé, laborieux, économe. Les nègres, qui n'étaient rien de tout cela, ont déshonoré la liberté, en courbant sous leurs mains brutales les têtes intelligentes d'une race infiniment supérieure.

Nous avons l'habitude en France de nous créer un type de l'étranger ; ce type unique résume pour nous tout un peuple. Les lettrés ne sont pas plus que les ignorants à l'abri de ce préjugé. L'Anglais nous apparaît grave et flegmatique, un peu hautain, froid, mais susceptible d'enthousiasme; l'Espagnol est, à nos yeux, ardent, batailleur, fanatique, et dominé parles passions les plus contraires; nous voyons dans l'Allemand un personnage calculateur, tour à tour banquier israélite, soldat cruel et sans gloire, philosophe sceptique, ennemi implacable. Nous sourions à la vue de l'Italien, parce qu'il se croit un descendant de Brutus. Nous aimons le Suédois, qui nous apparaît entre Gustave-Adolphe et Charles XII. Le Russe est un riche et galant seigneur, possesseur de mines iué-

puisables, boyard puissant dans ses terres, mais esclave à la cour. L'Autrichien nous est sympathique, comme honnête homme, brave et bon, fidèle à sa parole, généreux et digne.

Nous avons aussi notre type américain. Pour nous, le citoyen des États-Unis est assis derrière un comptoir. Acheter et vendre sont les deux grands actes de sa vie. Nous le voyons aussi au congrès, libre, vertueux et riche.

Sa république moderne est supérieure, dit-on, aux antiques républiques de la Grèce et de Rome.

Nous ne connaissons pas un remède plus efficace contre le mal démocratique qu'un voyage aux États-Unis. Nous avons personnellement subi ce traitement, dont la cure est infaillible.

Mais, si les illusions s'évanouissent, elles font place à des sentiments d'estime dont se sent pénétré celui qui sait n'être pas dupe.

Alors l'Américain de convention disparaît. Cependant il y a une telle différence entre l'Américain du Nord et celui du Sud, que le voyageur éprouve un grand trouble avant de porter un jugement.

Le type de l'homme du Sud disparaîtra bientôt, et l'humanité y perdra une belle figure.

Au Nord, nous avons retrouvé les descendants des puritains. Depuis le milieu du xvir3 siècle, l'esprit des hommes de Jacques Ier et de Charles Ier s'est perpétué, en changeant d'aspect et de forme. Mais ce sont les mêmes opiniâtretés, les mêmes hypocrisies, les mêmes masques religieux, la même intolérance. Le descendant du puritain a tous les dehors de la vertu ; il affecte de lire et de relire la Bible, et débite d'un ton grave des sentences éternelles. Son langage, sa tenue, sa maison, ont un parfum monacal, sévère et triste.

Sa conversation se transforme en prêche, et ce prêche sans onction ne va pas au cœur. Le pédantisme jette sur la vertu même quelque chose de glacial et de décourageant.

Ce rôle d'apôtre volontaire n'empêche nullement la

marche des affaires temporelles. Le grand-livre du commerçant est en compagnie de la Bible, et le maître passe de l'un à l'autre avec facilité. En effet, ce puritain sait à merveille qu'il est avec le ciel des accommodements. Il est laborieux, habile, persévérant, adroit, d'une extrême finesse sous des dehors pesants.

Le voyageur français qui séjourne dans le Nord éprouve un singulier sentiment pour ce commerçant puritain, qu'il ne voit qu'à son comptoir et au temple. Le Français ne saurait comprendre cette existence prosaïque, terne et uniforme.

Mais non loin du comptoir est la demeure du puritain, dont la porte est close. Là règne le luxe le plus aristocratique, et la famille charmante répand dans l'intérieur un bonheur pur et sans mélange. Tout ce que le chef de la maison a de vulgaire semble disparaître dans une atmosphère poétique.

Si les Américains du Nord sont les descendants directs des bourgeis anglais parlementaires du xvne siècle, ceux du Sud viennent en ligne directe des seigneurs d'Elisabeth. Qui a vu les Virginiens a cru retrouver les cavaliers de Charles Ier et de Charles II , et même les comtes de Leicester et d'Essex, gentilshommes de la cour de la reine fille de Henri VIII.

Propriétaire à la façon de la féodalité, chasseur, duelliste, généreux jusqu'à la prodigalité, retrouvant en lui des bouffées chevaleresques, l'homme du Sud est, en Virginie, le noble anglais; en Louisiane, le chevalier français.

Entre l'Américain du Sud et celui du Nord , l'un habitant le rude climat de la Nouvelle- Angleterre, l'autre vivant sous le soleil, il y a des différences telles qu'elles ressemblent à des oppositions. Le tempérament, l'éducation, les instincts, les idées, les habitudes, tout contribue à séparer ces hommes. Celui du Nord est industriel, intéressé, replié sur lui-même; celui du Sud, agriculteur, hospitalier, franc et loyal.

La rivalité était donc dans la nature avant de se rencontrer dans les intérêts.

Aux yeux du Français, il n'y a cependant qu'un Américain, comme il n'y a qu'un Anglais, un Russe, un Italien. Ce type convenu est faux presque toujours, car tel Anglais a l'humeur joyeuse de Rabelais, tel Italien est reconnaissant des services rendus, tel Russe n'est ni prince ni millionnaire. Ainsi des autres.

Nous devons reconnaître qu'il est des traits de mœurs qui semblent particulièrement appartenir à une nation. Ainsi l'Américain, après s'être enrichi dans la république des États-Unis, vient presque toujours demander à la France, et à Paris surtout, le repos et les plaisirs. Alors cet Américain, devenu riche, coupe délicatement une branche de quelque vieil arbre généalogique, s'affuble d'un titre de comte ou de marquis, et se dore un écusson pour briller à la cour.

Cette vaniteuse puérilité pourrait faire douter de l'intelligence sociale et de la bonne foi politique des républicains du nouveau monde.

Au commencement de ce siècle, un grand nombre de planteurs, étaient, dans le Sud, de véritables seigneurs châtelains. Descendants des vieilles races européennes, ils conservaient les mœurs des ancêtres, et vivaient noblement. Les siècles, il est vrai, n'avaient point donné aux manoirs cette teinte presque religieuse qui rappelle à tous le passage des générations.

Cependant il y avait une sorte de splendeur dans les établissements qui remontaient à l'origine de la conquête.

Lorsqu'un Virginien ou Louisianais portait son regard

vers le passé, il revoyait la mère patrie, et pouvait être fier de la perpétuer dans ces terres lointaines. Les propriétés ayant une vaste étendue, le maître vivait dans un isolement plein de labeurs. La lutte était rude, et l'homme y fortifiait son corps et son esprit. Aussi ne faut- il pas s'étonner des natures supérieures produites par le Sud, au temps de Washington et au temps du général Lee.

La famille Lee était d'origine anglaise, et remontait au xii° siècle. Parmi les compagnons de Richard Cœurde-Lion, se trouvait, en première ligne, Lionel Lee, qui fut, après le siège de Saint- Jean -d'Acre, créé comte de Litchfield. Son armure est conservée à la Tour de Londres.

Les bannières et les armes des Lee sont suspendues dans la chapelle de Saint -Georges, à Windsor.

Sous le règne de Charles Ier, sir Henri Lee de Ditchley fut envoyé en Virginie, en qualité de secrétaire de la colonie. Il s'y fixa, et ses descendants se montrèrent les dignes héritiers des Lee de la vieille Angleterre.

Thomas Lee fut gouverneur de la Virginie pour le gouvernement anglais. Dans la guerre de l'indépendance, Henri Lee se montra grand orateur au congrès, Francis Lee signa l'acte d'indépendance, et Arthur Lee représenta les États-Unis auprès de la France. Le général Henri Lee, ami de Washington, est cité comme un des meilleurs capitaines. Il a laissé des mémoires fort remarquables. Henri Lee, gouverneur de la Virginie et membre du congrès, prononça, au nom de la patrie, l'oraison funèbre de Washington. Il mourut en 1818, laissant plusieurs enfants, et parmi eux, Robert Edward Lee, le général dont nous voulons peindre le portrait.

Il naquit le 19 janvier 1807, à Stratford, comté de Westmoreland, dans le manoir de ses pères, véritable demeure seigneuriale, hospitalière, généreuse et remplie de nobles souvenirs.

Sous ce toit, non loin du Potomac, dans une sorte de solitude, les Lee conservaient pieusement les portraits et les parchemins des ancêtres. On y parlait de l'Angleterre

avec un respect filial, et les enfants grandissaient dans l'amour du bien et dans la crainte de Dieu.

Lorsque Robert Edward Lee reportait ses regards en arrière, vers les premières années de sa vie, il revoyait son père , le général , vétéran blanchi dans les camps et dans les conseils. Assis dans un vaste salon, le vieux guerrier écrivait les grands événements auxquels il avait assisté. Lorsqu'il déposait la plume pour marcher à l'ombre des arbres séculaires, entouré de ses enfants, il leur parlait d'une voix grave de son ami Washington et de leurs efforts communs pour la gloire et le bonheur des États-Unis. Sans le savoir, ces enfants apprenaient à aimer la vérité et la vertu.

C'est ainsi que se forment les caractères fermes et élevés ; c'est par cette éducation paternelle que se perpétuent les races viriles; c'est par de telles leçons que se préparent les hommes appelés au gouvernement des sociétés et au commandement des armées.

Le sceptique sourit lorsqu'on parle des hommes providentiels ; il en est cependant. Ce sont les prédestinés, c'est-à-dire les destinés d'avance par l'éducation forte, le travail sérieux, les bonnes leçons et les beaux exemples.

Robert Edward Lee était l'homme providentiel de la Virginie. Il était prêt à la sauver, si la main de Dieu ne s'était appesantie sur ce malheureux pays , et si l'épreuve n'avait pas été trop forte pour l'humanité.

"Washington n'avait pas d'enfant. Son fils adoptif, père de Mme Lee, devint propriétaire de la maison de Washington, à Arlington. Robert Edward Lee habitait donc la demeure du grand homme. Ce bien a été confisqué et transformé en cimetière.

L'esprit et le cœur d'Edward Lee se développaient dans une atmosphère riche et pure , tandis que son corps s'imprégnait, pour ainsi dire, de cet air des champs et des forêts qui donne à la nature physique la trempe de l'acier. Il aima toujours la campagne, sa majestueuse solitude, son soleil, ses orages, ses horizons lointains. Même

dans ses guerres, il considérait avec attendrissement les vastes plaines, les monts, les fleuves et les grands bois. Mais, troublés par le fracas des armes, ces amis de son enfance ne lui parlaient plus le langage doux et mystérieux qu'il avait si bien compris au temps de la jeunesse.

A l'âge de dix -huit ans, Edward Lee entra à l'École militaire de Westpoint, dans l'État de New- York. Les études sont très fortes dans cet établissement, fondé en 1802.

Lee fut un des meilleurs élèves de l'École. Sa conduite parfaite, son travail assidu, ses progrès constants, le mirent en relief. Les habitudes de sa vie ne le firent pas moins remarquer. 11 ne buvait que de l'eau, ne faisait jamais usage du tabac, et n'abusait pas de la parole. Il sortit de l'École le second, en 1829, avec le grade de lieutenant du génie.

Employé aux fortifications des côtes, il eut l'occasion d'étudier les systèmes défensifs des États-Unis.

Il épousa, en 1832, Mary Washington Parke Custis, fille de George, qui était petit -fil s de la femme du général Washington et son fils adoptif. Cette union était magnifique, car Lee devenait ainsi le représentant de la famille de J'illustre fondateur de la république; en outre, une grande fortune appartenait à la jeune femme. Il est vrai que cette fortune disparut à la suite de la guerre.

En 1847, la guerre éclata entre les États-Unis et le Mexique. Lee était alors capitaine, et fit la campagne avec distinction. Au siège de la Vera-Cruz, aux batailles de Cerro-Gordo et de Chapultepec, il se fit remarquer comme ingénieur et comme intrépide soldat. Blessé dans cette dernière affaire, il eut l'honneur d'être cité avec les plus grands éloges par le général en chef Scott, et fut nommé major.

Le grade de lieutenant- colonel lui arriva après les batailles de Contreras et de Cherubusco.

La surintendance de l'École militaire de Westpoint est une haute position de confiance. Lee l'obtint en 1852,

sans l'avoir demandée. Il consacra trois années à des études profondes sur la guerre, et passa en 1855, en qualité de lieutenant - colonel , dans le 2e régiment de cavalerie, qui , sur les frontières du Texas, guerroyait contre les Indiens.

Pendant la guerre civile des États-Unis, on croyait, en Europe, que les armées étaient commandées par des officiers étrangers au métier des armes. Il n'en était pas ainsi, car le seul 2e régiment de cavalerie a fourni onze généraux : le colonel Sidney Johnston ; le lieutenant - colonel Robert Edward Lee; les majors Hardee et Thomas; les capitaines Van Dorn et Kirby Smith; les lieutenants Hood, Grosby, Fitzhugh Lee, Johnston et Stoneman.

Lorsque John Brown tenta de commencer, en 1859, la guerre civile, le lieutenant- colonel Robert Edward Lee fut chargé de soumettre les insurgés. Il s'acquitta de ce devoir avec autant de vigueur que d'humanité.

Lincoln fut nommé président de la république des États- Unis en 1861. Ce choix si regrettable produisit une vive inquiétude dans le sud. Le nouveau chef du gouvernement était sans portée politique et sans lumières.

Nous voulons éviter le terrain politique pour nous renfermer dans les actes personnels au général Lee. Le livre de M. Edward Lee Ghilde renferme les plus précieux et les plus complets renseignements sur les causes multiples de cette guerre à jamais regrettable, et qui aura sur les destinées de la république des États-Unis les plus désastreuses conséquences.

La Virginie fut longtemps avant de rompre l'union.

Nul plus que Lee ne souffrit de cette rupture. Il était au Texas, et fut mandé à Washington par le général Scott. Le président Lincoln lui offrit le commandement de l'armée fédérale.

Son historien dit à cette occasion : ce II faut être militaire pour comprendre tout ce que dut éprouver le colonel Lee. D'une part, son éducation à Westpoint, ses habitudes de discipline, sa vie entière passée sous les drapeaux de l'Union, le retenaient au service des États-Unis; d'autre

part, son amour pour la Virginie lui disait de tout abandonner pour elle. Il sentait bien aussi que la crise avait été hâtée par les meneurs politiques , dont il était loin de partager les idées. Il connaissait trop bien , au point de vue militaire, les ressources des différentes régions de l'Union pour ne pas mesurer, sans illusions, tous les dangers qu'allait courir le Sud. »

Du côté du Nord , Lee trouvait la plus haute situation militaire des États-Unis, une grande fortune politique , et probablement plus tard la présidence de la république. Il trouvait ce que les hommes nomment la gloire. Du côté du Sud, il ne rencontrerait que souffrances, luttes sans espoir, accusations cruelles lancées par les adversaires politiques, ruine presque certaine , non seulement pour lui, mais pour sa famille.

Cependant il ne balança pas.

Connaissait- il le mot de la Bruyère : « Un homme sage ni ne se laisse gouverner, ni ne cherche à gouverner les autres; il veut que la raison gouverne seule et toujours? »

Enfant de la Virginie, il aimait et vénérait son pays comme on aime, comme on vénère une mère. « Mon mari a versé des larmes de sang sur cette malheureuse guerre , » écrivait sa femme.

Il donna donc sa démission , dans une admirable lettre adressée au général Scott. Cette lettre , datée du 20 avril 1861 , fut écrite d'Arlington - House. Voici une note de M. Edward Lee Childe :

« Arlington- House fut mis au pillage par les fédéraux. Le beau service de Sèvres donné par la Fayette à M. Washington, tous les souvenirs de Washington : l'argenterie, les portraits de famille, la bibliothèque, tout, en un mot, a été pris. La famille, croyant toujours que la guerre n'éclaterait pas sérieusement, n'avait presque rien emporté. Rien n'a été rendu depuis, et la terre est devenue propriété fédérale. »

Cette note a son éloquence, et réveille dans nos souvenirs les procédés des hordes allemandes.

LE GÉNÉRAL LEE 19b

La convention, réunie à Richmond, offrit à Lee le commandement des troupes virginiennes.

Le Sud ne possédait pas d'armée. Il fallait à la hâte appeler des soldats, fabriquer des canons et des armes, réunir des ressources en munitions , en habillements , en vivres ; fortifier les points faibles, assurer l'administration. En un mot, il fallait organiser. Lee consacra ses jours et ses nuits à ce labeur, qui fut couronné de succès.

Ceci se passait au mois de mai 1861. Le général Lee avait cinquante- quatre ans, et trente-six ans de services très actifs et très variés. Il était dans toute sa puissance morale et sa force physique.

Sa belle tête rappelait ces bustes antiques conservés dans les musées. Un front très vaste, peu ombragé au sommet , reflétait une rare intelligence. Sous des sourcils épais brillaient des yeux éprouvés par la fatigue. La paupière abaissée, en voilant le regard, lui imprimait une sorte de mystère. On devinait l'homme intérieur, l'homme replié sur lui-même . Un nez aquilin, d'un dessin ferme et pur, surmontait la moustache. Le menton et les joues disparaissaient sous une barbe courte et bien soignée. Ces beaux traits, en parfaite harmonie , exprimaient surtout la réflexion et la fermeté. Ils exprimaient aussi , pour l'observateur attentif, une incontestable supériorité et une bonté naturelle que les épreuves décevantes n'avaient pu altérer. Il y avait dans cette tête remarquable une profondeur infinie. On y voyait, mélangés à divers degrés, la sagesse et la foi du chrétien, la virilité du guerrier, la réflexion du penseur, et le sentiment indéfinissable qui fait d'un homme fort l'esclave du devoir.

Sa taille svelte et gracieuse avait cependant cette sorte de raideur britannique que le métier des armes développe presque toujours. L'attitude générale du corps était empreinte de gravité, et les mouvements eux-mêmes semblaient mesurés par la réflexion.

Les fatigues de la guerre, jointes aux soucis de la pensée, le vieillirent en apparence, car de bruns qu'étaient ses che-

m LE GÉNÉRAL LEE

veux et sa barbe ils blanchirent dans les veilles et les combats.

La tenue de Lee était soignée. Il apportait dans les soins de la vie matérielle une extrême délicatesse, et sa dignité commandait le respect. D'une grande sobriété, indifférent aux mets qui lui étaient présentés , il ne buvait que de l'eau, et ne donnait que peu d'instants à la table.

Son langage était courtois, clair et substantiel. Il n'aimait pas les détails inutiles , les discours prolongés et les discussions oiseuses. Ses ordres ne prêtaient jamais à l'interprétation. Il les donnait pour qu'il fussent exécutés à la lettre. Mais ses principaux lieutenants, auxquels il faisait connaître le but à atteindre, restaient maîtres des procédés à employer lorsqu'il n'était pas présent.

Sa bravoure n'avait rien de commun avec l'exaltation. Les mises en scène, les poses théâtrales, lui inspiraient une profonde pitié. Son tempérament courageux se passait de ces masques superbes , que ne dédaignent pas toujours les héros populaires. Calme au feu, comme dans son cabinet, il semblait planer sur la bataille, qu'il embrassait du regard sans le moindre souci des balles et des boulets.

En tout , le général Lee était sincère ; il ne déguisait ni sa pensée par le discours, ni ses actes par le calcul. Il restait toujours lui.

Un peu avant la guerre civile , il écrivait à son fils aîné , G. W. Gustis Lee : « Efforcez-vous d'être franc avec tous; la franchise est fille du courage et de l'honnêteté... Le mot devoir est le plus sublime de notre langue. »

Lorsque la mauvaise fortune eut accablé le Sud , lorsque tout espoir fut perdu, le général Lee prononça ces paroles : Les vertus humaines doivent au besoin égaler les calariitcs humaines.

Paroles sublimes que chaque Français aurait dû graver sur la porte de sa maison, depuis la guerre de 1870.

Lorsque la séparation eut lieu entre le Nord et le Sud, tout ce qui avait été jusque-là à la république des États- Unis resta au Nord , qui eut ainsi l'armée , la marine , les finances, les arsenaux, les magasins d'approvisionnements et, en somme, un gouvernement dont le fonctionnement était depuis longtemps régulier.

La population du Nord comptait vingt- deux millions de blancs ; celle du Sud, cinq millions. Le Sud était embarrassé de trois millions cinq cent mille noirs. On voit tout d'abord l'inégalité ; elle devient plus sensible encore si l'on tient compte de la flotte du Nord , qui devenait maîtresse des frontières maritimes des États confédérés.

Nous ne voulons pas aborder les considérations stratégiques au moyen desquelles nous démontrerions que le Sud était vaincu d'avance par la force des choses. Qu'il nous suffise de dire que pendant cette guerre civile le Nord a employé sur terre deux millions cinq cent trente mille combattants ; le nombre des matelots s'est élevé au chiffre de cent vingt -six mille cinq cent cinquante -trois hommes.

Le Sud n'a levé durant la guerre que six cent soixante mille hommes. Jamais il n'a eu en même temps plus de deux cent soixante -quatre mille combattants; les troupes du Sud ne furent jamais instruites et disciplinées. Les événements se précipitaient avec trop de furie pour qu'il fût permis de créer une véritable armée. D'ailleurs les officiers réellement capables étaient rares. Une grande bravoure distinguait les confédérés, dont les rangs se composaient de nationaux, d'hommes nés dans le pays, de véritables Américains.

On ne pourrait en dire autant des fédéraux; ils possédaient les anciens cadres de l'armée. Nul n'ignore que leurs troupes se composaient en grande partie de mercenaires, dont le nombre atteignit cinq cent mille soldais irlandais et allemands sans compter le reste; deux cent mille nègres étaient en outre au service du Nord.

Des Français prirent parti contre le Sud; ils se mêlèrent à ces mercenaires allemands, à ces esclaves de la veille, pour combattre les Louisianais , enfants de la vieille France, les Virginiens si sympathiques, tous ces hommes enfin qui sont presque nos frères et qui parlent notre langue.

Pourquoi ces Français ont- ils eu le malheur de se ranger du côté du plus fort? Étaient -ils guidés par la justice de la cause? Non, car le Sud défendait ses droits. Avaient -ils au cœur quelques passions? Encore, non; car le Nord ne leur avait fait aucun bien , et le Sud aucun mal.

Pourquoi donc s'armer pour une guerre civile? pourquoi verser le sang de gaieté de cœur?

Si, parmi les Français qui ont servi le Nord et combattu le Sud, il se trouvait d'honnêtes gens, — et nous n'en doutons pas, — ils doivent comprendre aujourd'hui leur faute. Ce n'est pas peu de chose que de contribuer à la ruine d'une cause juste, à la misère d'un pays, à la chute d'un gouvernement. Il est des entreprises qu'il faut laisser aux aventuriers de profession. S'agissait-il d'apprendre la guerre? dans ce cas les leçons étaient meilleures au Sud qu'au Nord. Mais nul n'a le droit de se donner un autre rôle que celui de spectateur, s'il n'est intéressé dans la querelle. Il est temps de rompre avec cette tradition du moyen ûge qui consistait à guerroyer en tous pays, sans tenir compte de la justice ou de l'injustice d'une causée.

Les guerres modernes méritent plus de réflexions, et l'homme qui se respecte et s'estime ne doit pas se jeter dans la mêlée sans un sérieux examen de conscience.

Il serait même logique et d'une parfaits équité de pros-

crire les mercenaires de tout rang, quelque nom qu'ils prennent, lorsque le service militaire est personnel et obligatoire.

Honorons assez les soldats pour ne pas les considérer comme des gladiateurs. Honorons assez les nations pour ne pas croire, au xixe siècle, qu'elles confient leur honneur et leur existence à des mercenaires de haut rang ou de bas lieu ; ayons le courage et la loyauté de penser et de dire que l'homme qui aide à l'asservissement d'un peuple étranger ne mérite que le mépris.

Un profond penseur, le comte de Maistre, dit avec éloquence quel est l'abîme qui sépare le soldat du bourreau.

Le Nord se montra généreux pour les mercenaires de haut rang. Les grades et l'argent ne firent pas défaut; la victoire était d'ailleurs assurée.

Le service du sud offrait moins d'avantages et de plus grands périls.

Le général Lee n'était pas au début de la guerre général en chef de l'armée de Virginie ; il passa au service de la confédération avec les généraux Cooper et Sidney Johnston, Joseph E. Johnston et Beauregard. Il n'est donc pas responsable des opérations qui marquèrent le début de la guerre.

Depuis le 17 avril 1861 jusqu'au mois de novembre , des mouvements sans importance furent exécutés par les deux adversaires. La victoire des confédérés à Bull-Run aurait pu donner de grands résultats, mais on ne sut pas en profiter. Beauregard commandait l'armée du sud à Bull-Run et ne pouvait opposer que trente et un mille quatre cent trente et un hommes et cinquante -cinq canons à cinquante-cinq mille fantassins, neuf régiments de cavalerie et quarante -neuf pièces d'artillerie.

Cette victoire des confédérés eut pour théâtre le voisinage de "Washington , capitale des fédéraux.

L'hiver arriva sans bataille décisive. On avait manœuvré, combattu souvent, mais sans résultats.

L'ex- président de la confédération du Sud, M. Davis,

qui avait clé ministre de la guerre des États-Unis, a dit au sujet de Lee : « Il revint portant le poids de la défaite, et peu appprécié par ceux qu'il servait; car on ne pouvait savoir ce que je savais , que si son plan et ses ordres avaient été exécutés, le résultat eût été une victoire au lieu d'une retraite. Personne ne pouvait le savoir... Nonobstant tout ceci, il garda le silence avec une grandeur d'âme rarement égalée, sans se défendre et sans permettre qu'on prit sa défense, car il ne voulait blesser personne portant funiforme confédéré. »

Lee fortifia Charlestown, port de mer de la Caroline du Sud. C'est de cette ville qu'il écrivit, le 1er janvier 18G2, cette lettre à l'une de ses filles; cette lettre si bonne, si pure, nous dispense de tout commentaire. On lit, puis on se laisse entraîner par la pensée :

•jt Charlestown, 1er janvier 1862.

(( Ma chère fille, ayant distribué quelques pauvres étrennes autour de moi, j'ai cherché quelque chose à vous offrir. Le moindre objet est rare dans ces durs temps de guerre... Je joins à mon envoi quelques charmantes violettes que j'ai cueillies pour vous ce matin, encore toutes couvertes de beaux glaçons, dont les cristaux scintillaient comme des diamants au soleil, formant un bijou d'une si exquise beauté et d'un tel éclat, que des millions seraient impuissants pour l'imiter. Combien peu valent ces fleurettes ! mais Dieu nous donne ses jouissances sous mille formes ; qu'il daigne vous garder et vous préserver pour moi , ma chère fille !

« De tous les maux de la guerre , le plus cruel est la séparation de la famille et des amis... De loin, je pense à vous sans cesse, regrettant de ne rien pouvoir pour vous. Notre home bien- aimé, s'il n'a pas été détruit par L'ennemi, a été tellement ravagé et souillé par lui, que je ne

puis en supporter la pensée. J'aurais préféré le savoir disparu de la terre avec ses souvenirs vénérés , ses arbres séculaires, ses belles collines, que déshonoré par ceux qui se plaisent à y faire le plus de mal possible. Vous voyez quel pauvre pécheur je suis et combien je suis indigne de posséder ce qui m'avait été donné; aussi m'a -t- il été repris. Je prie Dieu de m'accorder un meilleur esprit et de changer le cœur de nos ennemis. J'espère que vous vous rendez utile et venez en aide à ceux qui sont plus malheureux que vous. Pensez toujours à votre père affectionné. »

Au commencement de l'année 1862, les confédérés comprirent qu'il fallait concentrer le commandement de l'armée, afin de donner aux opérations une impulsion unique et forte. Lee fut nommé général en chef de l'armée Nord- Virginie, mais ses pouvoirs n'eurent pas l'étendue nécessaire.

Il se mit à l'œuvre, et la situation prit un aspect nouveau. Cependant les mœurs parlementaires furent moins favorables à la cause du Sud que ne l'eût été une dictature. Il fallait songer uniquement à la guerre et remettre à une époque plus éloignée la fondation du gouvernement.

La faute militaire fut de disséminer les troupes. On voulut défendre en même temps un immense territoire au lieu de concentrer une masse pour frapper des coups décisifs.

M. Edward Lee Ghilde porte ce jugement : « Bien peu d'hommes remarquables surgirent dans le gouvernement civil ou dans le congrès du Sud. Ni l'un ni l'autre de ces corps ne s'élevèrent à la hauteur des circonstances. Le manque d'initiative, l'étroitesse de vues politiques dont fit preuve le congrès... ne contribuèrent pas peu à amener la catastrophe finale ; c'est dans l'armée, c'est parmi ses chefs qu'il faut chercher des exemples de rare abnégation, de dévouement patriotique, de grandeur morale, de talents du premier ordre. »

En tout temps, en tout pays, il a été ainsi. C'est l'éternelle histoire de la parole et de l'action; celle-ci réparant le niai, celle-là l'augmentant sans cesse.

Les assemblées peuvent être utiles en temps ordinaire pour résoudre des questions déterminées, simples et pratiques; mais si l'ordre général est profondément troublé, si la société se trouve en péril, le parlementarisme est impuissant, parce que les hommes remarquables, s'il en existe, sont dominés et absorbés par la médiocrité, l'intrigue, l'égoïsme et l'intérêt des partis.

Les généraux Lee et Johnston ne furent pas les maîtres de conduire la guerre suivant les principes de l'art. Les considérations civiles et politiques l'emportèrent, parce que le congrès dominait tout. Il eut l'imprudence d'abandonner à l'élection les grades militaires au-dessous du généralat.

Un écrivain militaire appartenant au Nord, Swinton, a tracé le portrait de l'armée du Sud, dont il était l'ennemi : « Qui pourra jamais, les ayant vues une fois, oublier ces légions dont les uniformes étaient en haillons, mais dont les fusils étaient toujours resplendissants ; cette infanterie incomparable qui formait l'armée du Nord-Virginie ! ... Pendant quatre ans, elle a soutenu à elle seule la grande rébellion, opposant une digue infranchissable aux multitudes qui menaçaient de l'écraser de leur seul poids, recevant les coups les plus terribles, les rendant avec usure, et conservant entière toute sa vitalité jusqu'à l'instant de son anéantissement complet, d

Nous n'avons certes pas l'ambition de retracer l'histoire de cette guerre civile. Notre seul but est de peindre la figure du général Lee. Nous nous bornerons donc à dire ce qu'il fit, encore serons-nous réservé dans les détails. Nous ne parlerons que des faits pouvant éclairer les traits de la ligure.

Jusqu'au mois de février 18iiL2, les deux armées opposées conservèrent une immobilité singulière. Les forces du Nord étaient cependant considérables, et le général tM1 l'liel WW*

Clellan possédait de véritables qualités militaires. Mais les Américains eurent l'occasion d'apprendre que la guerre est chose plus difficile qu'on ne l'avait cru à Washington et à Richmond.

Le premier combat avait eu lieu à Bull-Run, non loin de Washington. Mac-Clellan comprit le danger dont une capitale était menacée par la présence de l'ennemi. Il fit donc embarquer son armée sur le Potomac et la transporta près de Richmond sur une langue de terre nommée la Péninsule, bornée au nord par la York -River, au sud par la James-River, et qui possède le fort Monroe à son extrémité maritime. En même temps un corps nombreux de fédéraux occupait Fredericksburg.

La capitale du Sud était menacée par deux cent mille hommes. On voit que la guerre des États-Unis a été resserrée dans un espace relativement étroit , ce qui tient au voisinage des deux capitales.

Jackson manœuvra fort habilement, battit le général Banks, et porta l'épouvante au sein du gouvernement fédéral. Pendant ce temps Lee était dans la Caroline; à son retour, au mois de juin 1862, il fut mis à la tête de l'armée du Nord -Virginie.

L'armée dont Lee prenait le commandement n'était que de soixante-dix mille hommes.

Voulant connaître la position exacte de Mac-Clellan, Lee ordonna une reconnaissance de cavalerie. Elle fut faite par le général Stuart, jeune homme de moins de trente ans, simple lieutenant au début de la guerre; mais homme éclairé, intrépide, fort habile et personnifiant à merveille le général de cavalerie. Cette reconnaissance fut faite par mille deux cents hommes de cavalerie qui partirent seuls avec deux pièces seulement. La reconnaissance dura trois jours entiers. La cavalerie traversa l'armée ennemie, pénétra dans ses lignes, évitant les engagements sérieux, observant, détruisant les chemins de fer, les télégraphes, les approvisionnements, franchissant les rivières, et revenant enfin, n'ayant perdu qu'un seul homme. Stuart

rapportait les renseignements les plus précieux et ramenait cent soixante-cinq prisonniers, deux cent soixante chevaux harnachés, une provision d'armes et des munitions pour plusieurs millions de dollars.

Cette reconnaissance de cavalerie devrait être imprimée pour servir à l'instruction des armées européennes. Il est impossible d'appliquer plus heureusement la cavalerie, impossible de rendre un plus grand service au général en chef.

Quoiqu'il fût l'envahisseur, Mac-Clellan se tenait sur la défensive ; il avait fait aussi la faute de placer son armée de telle sorte que les deux ailes étaient séparées par une rivière.

Le 27 juin 1862, le général Lee livra la bataille de Cold- Harbor. Ce fut sa première grande opération. Le plan était d'une hardiesse extrême et prouvait un coup d'œil assuré, des calculs justes , et une détermination très ferme.

Qu'on nous permette un détail de mœurs. Aussi bien est-ce un portrait que nous dessinons, et non pas une page d'histoire qu'il s'agit de tracer.

Pendant cette longue bataille, le général Lee avait la tête couverte d'un chapeau de feutre gris aux larges bords. Son uniforme était également de drap gris à boutons de cuivre, et n'avait pour marque distinctive du grade de général en chef que trois étoiles au collet ; de grosses bottes à l'écuyère montaient au-dessus des genoux, et ses mains étaient cachées dans des gants de peau à larges manchettes.

Calme, silencieux, sûr de lui et de son armée, il offrait

le spectacle de l'homme dans toute sa splendeur. La vie de milliers d'hommes et le salut de son pays dépendaient d'une pensée, d'un mot, d'un geste de lui.

Voici en quels termes le général Lee rend compte de cette victoire au président Davis.

« Profondément reconnaissant à Dieu tout -puissant de la victoire signalée qui nous a été accordée, j'ai l'honneur de vous annoncer le succès qu'a remporté notre armée aujourd'hui...

« J'ai à déplorer la perte d'un grand nombre d'officiers et de soldats. »

On ne saurait être plus modeste.

Cette victoire fait un grand honneur à Lee, à ses généraux et à son armée.

Dans cette campagne, Lee avait sauvé la capitale des confédérés; mais la nouvelle position de Mac-Glellan sur la James-River, au sud de Richmond, était meilleure que celle dont il avait été chassé. Il pouvait attaquer Petersburg et préparer ainsi la chute de la capitale.

Le 16 août, Mac-Clellan abandonna la Péninsule et se porta au nord sur le Rapidan. Ce fut une faute, parce que Richmond était plus vulnérable au midi qu'au nord. La faute ne doit pas être attribuée à Mac-Clellan, mais aux hommes politiques de Washington.

Les campagnes de l'été et de l'automne de 1862 sont faites pour augmenter la réputation militaire du général Lee. Le théâtre de la guerre n'est plus le même. Le nord de la Virginie et le Maryland sont occupés par deux armées. On manœuvre habilement de part et d'autre, et le général Stuart continue ses admirables reconnaissances de cavalerie , qui sont des modèles de grande tactique. Ce ne sont pas des pelotons ou des escadrons qui opèrent les reconnaissances, mais des masses de mille cinq cents cavaliers avec deux pièces de canon seulement.

Stuart surprit ainsi, non seulement le camp du général Pope, mais son quartier général, et s'emoara de la correspondance.

Jamais les Allemands n'ont employé leur cavalerie avec autant d'audace et de science de la guerre.

Lee, aussi bien que le général Jackson, aimai ta employer les attaques de flanc ; la tactique de Lee a une grande analogie avec celle du grand Frédéric. Ainsi, à l'exemple du roi de Prusse, il est sans cesse préoccupé de la ligne d'opération de l'ennemi ; il cherche à la couper ; il ne craint pas de diviser son armée pour des opérations combinées, mais il a toujours dans la main des fractions qui opèrent de concert.

Parfois Lee emploie les manœuvres de Turenne, mélange d'audace et de prudence. Souvent aussi on lui voit faire ces mouvements hardis qu'employait Napoléon Ier dans la belle campagne de France. Comme l'empereur, Lee se multiplie, un jour dans un lieu, trois jours après dans un autre. Il surprend l'adversaire, le frappe tantôt au front, tantôt au flanc; il le fatigue, le trouble, et annule par sa mobilité la supériorité numérique de l'ennemi.

Ainsi son lieutenant Jackson passa derrière la ligne ennemie et se rendit roaître des Manassas, où se trouvait le principal dépôt des fédéraux.

Ces opérations sont d'autant plus admirables que l'armée des confédérés, peu nombreuse et sans souliers, avait devant elle deux cent vingt mille ennemis commandés par Pope.

Les mouvements stratégiques exécutés par l'armée de Lee, à la fin d'août 1862, méritent d'être étudiés dans les écoles. Le nom du général Jackson doit être conservé comme un modèle à suivre.

Les batailles du 29 et du 30 août prouveraient, à elles seules, combien les officiers français ont eu tort de ne pas étudier la guerre américaine. Ces batailles sont savantes ; elles enseignent comment le faible peut vaincre le fort , lorsqu'il sait prévoir et ne donne rien au ha*

Pu -•" août au 2 septembre 18t>2, les confédérés avaient perdu ppuf mille hommes et quatre généraux; les pertes des fédéraux s'élevaient à trente mille hommes et huit

généraux, sept mille prisonniers, dont deux mille blessés, trente pièces d'artillerie, plus de vingt mille fusils, des étendards et d'immenses provisions.

La démoralisation régnait parmi les fédéraux, et l'on put espérer un instant que la cause du juste triompherait.

Lee avait battu les deux armées du Nord : la première , celle de Mac-Clellan, aux environs de Richmond; la seconde, celle de Pope, non loin de Washington. Il était près de la capitale des États-Unis, et l'étranger qui lit cette guerre éprouve quelque surprise de voir que deux fois les confédérés aient reculé devant la pensée bien arrêtée de s'emparer de la ville, siège du gouvernement.

Cette considération est trop étrangère au but de notre récit pour que nous insistions.

Après sa victoire, Lee pénétra dans le Maryland, État sympathique à la cause du Sud, mais qui avait été retenu par le Nord. L'accueil que reçut l'armée confédérée ne répondit pas à l'espoir de Lee. Cette armée, considérablement affaiblie par les marches et les combats , avait laissé derrière elle des milliers de traînards.

Les fédéraux avaient rappelé Mac-Clellan, qui, avec une armée promptement organisée, se lança à la poursuite des confédérés, dont la position était menaçante pour Baltimore et pour Washington. Un ordre du général Lee, qui faisait connaître aux généraux son plan de campagne, fut égaré par le général Hill et fut remis à Mac-Clellan, qui put agir sans la moindre préoccupation.

La bataille de Sharpsburg, livrée le 17 septembre 1862, est une des plus meurtrières de la guerre. Lee n'avait que trente-trois mille hommes, et Mac-Clellan quatre-vingt-sept mille. Les confédérés perdirent près de neuf mille soldats, et les fédéraux douze mille cinq cents, et treize généraux.

La journée ne fut pas décisive; mais Lee put se considérer comme vainqueur, puisqu'il resta maître de ses mouvements et de ses opérations ultérieures.

Pour les militaires qui lisent cette guerre au point de vue sciuutiluiue, la bataille de Sharpaburg est le témoir,

le plus éclatant de la supériorité de Lee sur le champ de bataille. Il se montre dans cette journée tacticien consommé, embrassant l'ensemble d'un regard, ne perdant jamais de vue les points secondaires, parant, toutes les attaques, ripostant vivement et à propos, devinant, pour ainsi dire, la pensée de l'adversaire, lui opposant difficultés sur difficultés, et toujours maître de lui. Il eut, ce jour- là, au suprême degré ce que Napoléon Ier nomme le coup d'œil et l'a- propos.

Après cette bataille, Lee abandonna le Maryland pour rentrer en Virginie.

Il s'établit à Winchester, clef de la vallée de la Shenandoah inférieure, pour surveiller à la fois la ligne du Potomac et les passages du Blue-Ridge. Les armées restèrent un mois en présence l'une de l'autre , réparant leurs pertes en hommes et en matériel.

Le général eut l'honneur d'un surnom donné par les soldats. Ils sont rares, les généraux ainsi baptisés dans les camps par l'admiration et la reconnaissance. Le génie seul n'atteint pas cette faveur populaire ; il faut une sorte de tendresse virile, une respectueuse familiarité; une adoption, pour ainsi dire. Ainsi le général Bonaparte était, en Italie, le petit caporal, comme Frédéric II avait été le vieux Fritz, comme le maréchal Bugeaud devint le père Bugeaud.

Ce sont de véritables noms de baptême que ne sanctifie pas l'eau de l'Église, mais que glorifie le feu du bivouac. Les soldats américains avaient donné à Lee le nom d'uncle Robert. Il y a dans ce surnom une pensée touchante qui rappelle la famille.

Lee méritait ce titre, car les soldats étaient ses enfants; ils les aimait de toute son âme, et il lui fallait tout le sentiment du devoir pour conserver une attitude froide, lorsqu'il voyait la mort frapper autour de lui.

Un officier anglais, qui était au camp de Winchester en qualité d'observateur, a écrit ces lignes :

« En arrivant au quartier général de Lee, quiconque a

l'habitude des armées européennes ne peut qu'être frappé de l'absence d'étiquette et de clinquant dans son entourage, ainsi que de l'extrême simplicité qui préside à tous ses détails. Son quartier général se compose de sept ou huit tentes, adossées à une de ces clôtures en pieux qui séparent les champs en Virginie, dressées sur un terrain si rocailleux qu'à cheval même on y passait difficilement. Le seul avantage qu'offrait cet emplacement était un ruisseau d'eau claire coulant près de la tente du chef confédéré. Trois chariots à quatre roues étaient rangés devant les tentes, et plusieurs chevaux débridés paissaient dans le champ. Les serviteurs, tous noirs, et les ordonnances n'avaient pas de tentes et couchaient dans les voitures ou sous un fourgon. Les lettres U. S., marquées sur quelquesuns des chariots, des tentes et des chevaux, disaient assez clairement qu'ils faisaient partie des dépouilles de l'ennemi. Pas de sentinelles, pas de corps de garde, pas d'aides de camp chamarrés se promenant oisivement aux alentours. A quelques pas était une grande ferme, qui, dans toute autre armée, aurait servi de demeure au général; mais, pour donner le bon exemple, Lee ne vit que sous la tente. Son état-major est entassé, deux ou trois officiers ensemble; en fait de bagages, chacun ne possède qu'une petite valise, et le général ne jouit, à cet égard, d'aucun privilège. On l'aborde avec le plus profond respect, quoiqu'on tienne moins aux formes que dans les armées européennes. Tous l'honorent et ont la foi la plus entière dans son courage et dans son habileté, et ceux qui l'approchent de plus près ressentent pour lui l'affection des fils pour le père. Le vieux général Scott avait bien raison de dire, quand Lee se déclara pour le Sud, qu'à lui seul il valait vingt mille « rebelles ». Depuis ce moment, tout le mal qu'il est possible de faire à quelqu'un, les hommes du Nord ne le lui ont pas épargné. Sa maison sur la Pamunkey- River a été entièrement détruite; sa belle campagne sur Arlington- Heights a été pillée de tout ce qu'elle renfermait. On y a volé tous les souvenirs de George Washington, tels que

tableaux, livres, argenterie, pour les exposer dans les salons des villes du Nord. Malgré toutes ces pertes personnelles et les outrages adressés à sa personne, Lee, quand il parle des Yankees, ne montre aucune amertume, mais s'exprime, au contraire, sur le compte de ses anciens amis et camarades du Nord dans les termes les plus amicaux. Il parle comme un homme fier des victoires de son pays et confiant dans le triomphe définitif, avec l'aide du Tout-Puissant, qu'il glorifie pour les succès passés et dont il invoque la protection pour les luttes à venir. »

Le gouvernement confédéré, qui jusqu'alors avait adopté pour la guerre l'ordre divisionnaire, forma des corps d'armée. L'armée du Nord -Virginie eut deux corps et une réserve. Les corps comptaient trois ou quatre divisions ; la cavalerie était à part. Cette armée avait atteint, à la fin d'octobre , le chiffre de soixante mille hommes.

Pendant le repos des deux armées, le général Stuart, chef de la cavalerie, fit une reconnaissance à la tête de mille huit cents chevaux et de quatre pièces d'artillerie. Il partit le 9 octobre et pénétra en Pensylvanie. Mac-Clellan mit à sa poursuite toute sa cavalerie et cinq divisions d'infanterie. L'éveil était donné partout; les routes, sillonnées de soldats du Nord , parcourues au galop par les cavaliers fédéraux, semblaient impossibles à traverser. Cependant, jusqu'au 14 octobre, c'est-à-dire pendant cinq ou six jours, Stuart parcourut le pays ennemi, traversant les troupes, s'emparant des villes, coupant les télégraphes, enlevant les courriers, marchant la nuit, payant tout ce qu'il prenait et excitant une admiration universelle.

Voilà le général de cavalerie comme le comprenait Gustave -Adolphe; voilà le rôle véritable de celle arme méconnue en Europe ; voilà la guerre dans son ampleur et dans sa magnificence ! Le 26 octobre, l'armée fédérale franchit le Potomac à Berlin, huit kilomètres au-dessous de Harpers- Ferry. Une nouvelle campagne commençait,

Lee leva son camp et manœuvra avec une grande habileté, imitant Turenne devant Montecuculli.

Dans ces mouvements qui appartiennent à la grande tactique, le général Stuart ne cessait, avec sa cavalerie, de manœuvrer sur les flancs de l'ennemi. Mac-Clellan ne faisait pas un mouvement, n'occupait pas une position, sans que Stuart le fit savoir à Lee. On peut dire que la cavalerie de Lee était attachée au flanc de l'ennemi.

Le 7 novembre, le gouvernement fédéral retira le commandement à Mac-Clellan, homme de bien et général fort remarquable. Mais les radicaux exigèrent cette destitution pour ne pas permettre à Mac-Clellan de conquérir une réputation. Le parlementarisme se préoccupe par-dessus tout de la question politique. Le patriotisme n'est rien pour les radicaux.

Le général Burnside, le plus ancien divisionnaire, remplaça Mac-Clellan, qui rentra dans la vie privée, quoiqu'il fût le meilleur général qu'ait eu le Nord.

Le 13 décembre 1862, la bataille de Fredericksburg fut livrée par Lee avec vingt - cinq mille hommes , contre Burnside, qui commandait à cent mille. Lee remporta une victoire complète.

L'hiver étant arrivé , il fallut prendre les quartiers d'hiver.

Pénétrons dans les quartiers des confédérés.

Le jour on s'instruisait, les armes étaient entretenues, les corvées prenaient quelques heures. Le soir, les hommes se réunissaient par groupes plus ou moins nombreux. Les soldats chantaient des hymnes religieux, ou des couplets du pays lointain; l'aumônier parlait de sa sainte mission, et à la clarté des torches on priait avant le repas de la nuit.

L'armée confédérée était cantonnée le long du Bappahannock, depuis Fredericksburg jusqu'à Port-Boyal. Les soldats s'abritaient sous la tente et dans les cabanes. Le froid devint excessif et des hommes furent gelés. Ces malheureux, mal vêtus, mal nourris, n'étaient pas habitués à ce climat rigoureux, à cette existence en plein air.

Le général Lee aurait pu s'abriter sous un toit; il ne le

voulut pas. Roulé dans son manteau, il se couchait sous sa tente, comme lesimple soldat. « Je leur dois l'exemple, » disait- il.

Lee aimait à répéter que ies simples soldats étaient la classe la plus méritante de l'armée. Il ignorait, sans doute, que le général Hoche avait exprimé la même pensée en termes presque identiques.

Vers la fin de 1862, le général Lee eut le malheur de perdre l'une de ses filles. Il écrivit à cette occasion le 24 novembre :

« La mort de ma chère A... a été un coup cruel pour moi. Mais le Seigneur a donné, le Seigneur a repris, que le nom du Seigneur soit béni ! Aux heures silencieuses de la nuit, quand rien ne vient alléger le poids de ma douleur, je la sens comme si j'allais être anéanti. J'avais toujours compté, si Dieu m'accordait quelques jours de repos après cette cruelle guerre, la garder auprès de moi. Mais chaque année emporte quelques-unes de mes espérances, et je dois me résigner. »

Cette lettre est l'expression d'une âme religieuse. En effet, le général Lee eut toujours une humble et profonde piété. Au milieu des périls et des hasards de la guerre , il n'oublia pas un seul jour d'invoquer la protection divine. Sa piété miséricordieuse le rendait indulgent pour les faiblesses d'autrui, mais sévère pour lui-même. Après les batailles, il ordonnait des prières publiques, et lorsque les combats allaient commencer, et qu'il voyait des soldats prier en commun, il saluait respectueusement.

Le général Burnside, commandant en chef l'armée fédérale, tenta de franchir le Rappahannock en janvier 1863, afin d'attaquer les confédérés. La rigueur de la saison et les dispositions de Lee l'empêchèrent d'exécuter son projet. Le gouvernement et le peuple de Washington s'émurent. Burnside fut remplacé par Hooker dans le commandement.

La guerre recommença au printemps. Lee n'avait sous la main que quarante-sept mille hommes. Hooker pouvait disposer du triple. Celui-ci traversa le Rappahannock.

Le général Jackson combina le plan de la bataille de Chancellorsville , et Lee approuva ce plan , œuvre d'art des plus remarquables.

Dans cette campagne , la cavalerie fédérale chercha à imiter celle des confédérés; à cet effet, elle fut réunie en corps au lieu de rester attachée aux divisions. Cette arme rendit dès lors de meilleurs services.

Le général Hooker ne se montra pas grand capitaine. Quoique son armée fût plus nombreuse, il se laissa enfermer dans des taillis impraticables, où l'infanterie ne pouvait se déployer, où l'artillerie devenait inutile. Les quarante mille hommes de Lee purent donc lutter contre les cent vingt mille fédéraux.

Lee fut encore vainqueur à la bataille de Chancellorsville, une des plus importantes de cette guerre. Les fédéraux repassèrent confusément le Rappahannock, dans la nuit du 5 au 6 mai 1863.

En réalité, les confédérés avaient battu deux armées, mais ils payaient chèrement les victoires. Ils perdaient plus de dix mille hommes, c'est-à-dire le quart de leur

effectif; de leur côté, les fédéraux laissaient douze mille morts, cinq mille prisonniers, quatorze canons, vingt mille armes à feu, dix -sept étendards et des provisions considérables.

Le général Jackson fut tué à la bataille de Chancellorsville, et, par cette mort, le Sud fut privé d'un très grand capitaine. A toutes les époques de l'histoire, en tous pays, Jackson occuperait une des premières places parmi les généraux. Cette grande figure de Jackson , originale dans tefl détails, mérite l'estime et l'admiration. Sa vie a été écrite par Gooke.

Peu d'instants avant sa mort , Jackson reçut de Lee un billet renfermant cette phrase : « S'il m'eût été donné de régler le cours des événements, j'aurais plutôt choisi, pour le bien du pays, d'être frappé à votre place. »

L'ordre du jour qui annonçait à l'armée cette perte est ainsi conçu : « C'est avec une profonde douleur que le général en chef fait part à l'armée de la mort du lieutenant général T. J. Jackson, qui a rendu le dernier soupir le 10 de ce mois, à trois heures de l'après-midi. La hardiesse, l'habileté et l'énergie de cet homme de bien et de cet illustre soldat viennent à nous manquer, par la volonté de Dieu, dont les voies sont impénétrables. Tout en pleurant sa perte, nous sentons que son esprit nous anime et que l'armée entière s'inspirera de son courage indomptable et de sa confiance inébranlable en Dieu , notre espoir et notre soutien... ï

Dans la mauvaise comme dans la bonne fortune, la pensée de Lee s'éleva toujours vers Dieu; sa parole est empreinte d'une foi, d'une résignation , d'une touchante piété qui ne se retrouvent plus dans notre vieille Europe.

La campagne de Chancellorsville mit en relief une qualité éminente qui se développait chez Lee d'une façon remarquable. Nous voulons parler de la promptitude du jugement, qu'il ne faut confondre ni avec l'audace, ni même avec la hardiesse. Le regard de Lee semblait devenir plus perçant; il voyait en quelque sorte l'ennemi, mesu-

rait sa force et sa portée, et l'action suivait immédiatement , toujours juste , énergique , sans cesser d'être prudente.

Les défaites continuelles subies par les fédéraux, malgré leurs ressources, leur supériorité numérique, et tous les avantages matériels dont ils disposaient, jetèrent de vives inquiétudes dans le Nord. On y demandait la paix, que repoussait le gouvernement de Lincoln; on commençait à admettre une entente avec le Sud, même au prix d'une séparation.

Comme toutes les armées qui ne sont pas soumises à un système de conscription , à un recrutement régulier , l'armée confédérée s'augmentait subitement ou diminuait tout à coup. Après la victoire de Chancellorsville, l'enthousiasme du Sud porta l'armée de Lee à un chiffre respectable, qui lui permit de prendre l'offensive demandée à grands cris. Une puissante considération, celle de tenir l'ennemi à distance de Richmond, agissait sur l'esprit de Lee, et lui faisait désirer cette offensive , qui rentrait dans son système stratégique.

Il ne faudrait pas croire que Lee, général en chef, commandait toutes les forces du Sud , et que les nouveaux États confédérés fussent partout vainqueurs des vieux États fédéraux. L'armée du Tennessee , sous Bragg , était battue; le général Penberton était immobilisé dans la ville de Vicksbourg, sur le Mississipi. Les confédérés perdaient du terrain partout où n'était pas l'armée du Nord- Virginie.

Le général Hooker occupait à Fredericksburg des positions fortifiées dont il était impossible de le chasser. Afin de lui faire abandonner ces positions , et pour d'autres raisons encore, Lee se porta vers le nord.

Il est vrai qu'il allait se trouver à plus de trois cents kilomètres de sa base d'opérations; mais sa position au nord de Washington pouvait favoriser des préliminaires de paix , en jetant la terreur parmi les fédéraux.

Dans les premiers jours de juin, l'armée des confédérés,

forte de soixante-dix mille hommes, dont dix mille de cavalerie, commença son mouvement offensif. Un engagement de vingt mille cavaliers eut lieu sur les bords du Rappahannock, au début de la campagne.

Par des manœuvres habiles, et en moins de quinze jours, le général Lee força l'armée fédérale à se replier du Rappàhannock sur le haut Potomac.

On doit supposer que Lee faisait entrer dans ses calculs l'incapacité de son adversaire ; sans cela il eût été imprudent de négliger le principe de la concentration des forces.

Le 27 juin, l'armée confédérée était à Chambersbourg , en Pensylvanie. Quelques soldats ayant commis des actes d'indiscipline, actes fort rares parmi les confédérés, le général Lee publia un ordre du jour :

« Le général commandant en chef juge que ce serait la plus grande des hontes pour cette armée, et par conséquent pour tout le pays, que de se permettre vis-à-vis des citoyens innocents et sans défense des outrages barbares , et d'imiter, par la destruction des propriétés particulières, la conduite qu'ont tenue nos ennemis sur notre sol. Agir de la sorte , c'est se déshonorer, c'est affaiblir la discipline, briser les ressorts de l'état social, et détruire l'objet que nous avons en vue. Il faut se rappeler que nous ne faisons la guerre qu'aux hommes armés , et que nous ne pouvons nous venger des maux qu'a soufferts notre peuple sans nous abaisser aux yeux de tous ceux qu'ont indignés les atrocités de nos ennemis , et sans offenser Celui à qui seul appartient la vengeance , et dont la protection seule peut couronner de succès nos efforts. »

Ce langage n' est pas celui que tiennent en Europe les généraux d'armée. Notre fausse civilisation nous éloigne de ces pensées chrétiennes , qui renferment cependant le droit des gens et le droit de la guerre.

Gettysburg, qui a donné son nom à la bataille, est une petite ville de Pensylvanie. Les tètes de colonnes des deux

Le général Lee et Jackson combinèrent le plan de la bataille de Chancellorsville.

Ci 04 épéôfe,

iO

armées se rencontrèrent près de la ville. Sans l'absence regrettable de la cavalerie de Lee, cette surprise fût devenue impossible.

Les confédérés remportèrent la victoire; mais, après cette bataille improvisée, ils commirent la faute de ne pas poursuivre l'ennemi. Ceci se passait le 1er juillet.

Pendant la journée du 2, les armées restèrent en présence, se préparante une nouvelle bataille. Les confédérés recevaient des renforts. Le canon se fit entendre, et il y eut des engagements sérieux.

Le lendemain 3 juillet 1863, la grande bataille eut lieu, et, malgré leur héroïsme, les confédérés éprouvèrent un échec. Lee fut sublime. Le soir, il disait au général Vilcox, qui avec émotion rendait compte de ses pertes :

« N'importe, général, tout ceci a été causé par ma faute. C'est moi qui ai perdu cette bataille, et je vous demande de m'aider de votre mieux à en sortir. »

L'armée victorieuse n'osa pas attaquer le lendemain l'armée vaincue, et Lee put opérer sa retraite avec le plus grand ordre. Cette retraite était nécessaire, puisque les confédérés manquaient de vivres et de munitions.

Peu de temps après, le président Davis ordonna, pour tous les États confédérés et les armées en campagne , un jour d'humiliation et de prières publiques. Lee fit paraître l'ordre du jour suivant , le 13 août 1863 :

« Le président des États confédérés a désigné, au nom du peuple, le 21 août comme un jour de jeûne, d'humiliation et de prières. Les officiers et les soldats de cette armée devront observer strictement la solennité de ce jour. Tous les travaux militaires, excepté ceux d'une absolue nécessité, devront être suspendus.

« Les généraux de brigade veilleront à ce qu'un service divin, approprié à la circonstance, soit célébré dans leurs cantonnements respectifs.

oc Soldats! nous avons péché contre Dieu tout- puissant! nous avons oublié ses merveilleuses bontés, et nous avons nourri en nous un esprit de vengeance, d'orgueil et de

vanité! Nous ne nous sommes pas souvenus que les défenseurs d'une cause juste doivent être purs devant lui , que nos jours sont entre ses mains. Nous nous sommes fiés à la puissance de nos armes pour conquérir notre indépendance. Dieu est notre seul refuge et notre force. Humilions - nous devant lui , confessons - lui nos nombreux péchés, et supplions-le de nous accorder un courage plus élevé, un patriotisme plus pur et une volonté plus ferme. Demandons-lui de changer le cœur de nos ennemis, de hâter le moment où la guerre , avec ses douleurs et ses souffrances, aura une fin, et de consentir à nous donner un nom et une place parmi les nations de la terre. » Signé : « R. E. Lee, général. »

Heureux le général qui peut faire comprendre un tel langage à son armée !

Reposons -nous quelques instants. Aussi bien ces combats, ce sang versé, ces ruines amoncelées, pèsent lourdement sur la pensée, et produisent un véritable malaise. Reposons-nous près du général Lee.

Sa vie est belle. Il serait difficile de trouver dans l'existence d'un Européen appartenant au monde des exemples d'une telle vertu.

Non pas que l'Américain soit plus que nous ne le sommes à l'abri des passions, et qu'il n'y succombe; mais dans ces pays lointains on retrouve, pour ainsi dire, dans l'air des souffles religieux, jetés au milieu des espaces, il y a longtemps , par les exilés venus d'Angleterre.

Des sectes se sont établies; le fanatisme s'est développé; l'esclavage a corrompu les mœurs et flétri les intelligences; le négoce a troublé les consciences en effaçant les

notions de la rigoureuse probité ; le parlementarisme a donné naissance à une intrigue effrénée; tout s'est pesé au poids de l'or ; tout a été mis sur le marché entre un vendeur et un acheteur. La parole n'a plus été sacrée , et l'homme n'a cheminé qu'à travers les surprises et les pièges.

Malgré tout cela, il est resté à l'Américain deux choses : la foi en Dieu , et puis une grande confiance en sa puissance personnelle. Celte confiance était quelquefois confondue avec la vanité, l'orgueil ou l'ignorance. Mais elle faisait naître l'énergie, l'initiative et la résolution inébranlable. De là les entreprises hardies , ces terribles luttes contre la nature et contre les hommes.

On parle constamment de la froideur de la race anglosaxonne, que l'on oppose aux enthousiasmes bruyants de la famille latine. C'est encore une erreur. Jamais Espagnols ou Portugais, jamais Italiens de Rome ou de Florence ne s'enflamment et ne pétillent comme les Américains. Lorsque leurs âmes s'agitent, d'immenses clameurs s'élèvent jusqu'au ciel, et la terre tremble sous les trépignements.

Tel fut le peuple que Lee eut à discipliner et à conduire. Il est inutile d'ajouter que le général est une rare exception; mais sa conduite fut jugée, son langage fut compris , et jamais un sourire sceptique n'apparut autour de lui.

Cette vie si remarquable, ces exemples de touchantes et de brillantes vertus, cette existence si utile , produiront-ils un effet salutaire? La société à laquelle il a tout donné conservera- 1- elle de Lee un souvenir prolongé? Enfin, la trace de ses pas sur le sol aura- 1- elle une longue durée?

Nous devons l'espérer. Cependant l'expérience nous prouve que l'influence de la parole écrite est supérieure aux effets produits par les bonnes actions. Un méchant livre trouble plus de consciences qu'un honnête homme ne saurait en calmer par trente années de vertu.

Chacun de nous a donc le devoir de venir en aide à la vertu par la publicité.

C'est là ce qui nous attire vers le général Lee , dont la vie ne sera point imitée en Europe, mais dont quelques traits sont tellement tranchés qu'il est impossible de les oublier; sa piété d'abord, son amour de la famille ensuite : vertus célestes qui n'ont ni âge ni patrie, et qu'il faut conserver sous peine de mourir.

Jusqu'à présent, nous avons admiré Lee; ses victoires, ses bonheurs, ont réjoui nos cœurs. L'heure approche où les défaites succéderont aux victoires , où les malheurs arriveront en foule. Lee sera plus grand , s'il est possible, dans l'adversité qu'il ne l'a été dans la prospérité. Nous le verrons se soumettre humblement à la volonté de Dieu, prier avec la même ferveur, et conserver sous le poids des infortunes la sérénité d'esprit, le calme héroïque et simple d'un âme chrétienne.

Nos guerres européennes ne nous offrent pas ce spectacle magnifique. On s'y arrête malgré soi , et l'on se sent dominé par de grandes pensées. Aussi loin que l'esprit se reporte en arrière , il ne voit rien dans les siècles d'Alexandre ou de César, époques des grands soldats, qui approche de ce soldataméricain, priant le Dieu des humbles et des faibles.

Certes , Lee était un des héros de la guerre , comme les Fabius, les Scipion, les Lacy, les Loudon, les Vendôme, les Luxembourg, les Kléber, les Dessaix , les Suchet. Comme eux, il range les troupes; comme eux , il livre des combats. Mais plus qu'eux il écoute cette voix mystérieuse qui, la nuit, sur la paille humide du bivouac, murmure le nom du Christ.

Au milieu des morts et des blessés, sous une grêle de balles et de boulets, au bruit formidable de l'artillerie , enveloppé d'un voile de fumée, les pieds sur un sol tremblant, la télé dans la fournaise de la bataille, les autre» ne voient que la gloire ou le désespoir, la toilune ou la ruine.

Lui , le croyant, voyait sortir de cette tempête une vierge belle et rayonnante, qui se nommait l'espérance, et qui les yeux humides regardait le ciel.

Quelle leçon ! Cet homme est grand par l'intelligence , grand par la science acquise, grand par les services rendus. Ses ancêtres sont illustres , et le vieux monde a retenu leurs noms. Pour lui la vie s'embellit encore de tous les dons. Autour de sa personne une famille se groupe , belle , aimante et adorée. Ses champs s'étendent au loin, et les riches moissons s'accumulent sous ses toits.

Eh bien, cet homme immole tout pour l'accomplissement du devoir.

Que sont, auprès de cette foi, les doutes orgueilleux de Gœthe ou de lord Byron? Lee est au-dessus d'eux, puisque sa pensée s'est élevée plus haut que la leur, et que son corps a subi plus d'épreuves qu'aucun autre...

Cet instant de repos, que nous avions sollicité de l'indulgence du lecteur, ne saurait se prolonger. Il nous serait doux de rester auprès de Robert Edward Lee , et de retarder un récit désormais plein de tristesses. Mais nous abrégerons autant que faire se pourra.

Pendant l'automne et l'hiver de 1863, l'armée des confédérés prit ses cantonnements derrière le Rapidan.

Monté sur son cheval, vêtu de son modeste uniforme gris, la tête couverte d'un chapeau à larges bords, le général en chef parcourait chaque jour les cantonnements de ses troupes. Son front avait blanchi. Mais sa fîère attitude était la même, et son sourire avait conservé ce charme inexprimable qui vient du cœur. Il connaissait par leurs

noms les officiers et un grand nombre de vétérans. Lorsqu'ils l'apercevaient arrivant au trot . Voilà l'oncle Robert, disaient-ils; puis ils allaient par groupes au-devant de lui , et leurs yeux exprimaient cette joie respectueuse, inconnue hors des armées.

Savoir parler au soldat son langage est un don fort rare, et qui exige une connaissance profonde du cœur humain , et un amour sincère pour la troupe. La parole doit être en même temps chaude et simple, naïve et élevée; on y doit sentir en même temps le commandement et l'obéissance. Une nuance de familiarité paternelle, une autre nuance de supériorité voilée de bonhomie, impriment à la parole de l'officier s'adressant aux soldats une physionomie particulière qui échappe à toute imitation.

Les harangues antiques ont été remplacées par les ordres du jour. Parler au soldat signifie seulement l'entretenir en passant de choses qui l'intéressent. Le chef habile jette ainsi sa parole de groupe en groupe, variant l'expression, et imprimant à sa pensée une force plus ou moins grande suivant les circonstances.

Un officier supérieur ou général habile use de la parole afin de donner une direction à l'opinion des camps. Pour user de ce moyen puissant , il faut être sûr de soi , posséder dans la voix les notes impératives, ne jamais balbutier, et se sentir aimé.

Napoléon Ier possédait au suprême degré cet art de parler au soldat. Le général Lee était remarquable sous ce rapport. Lorsqu'il s'était éloigné, ses Virginiens le suivaient d'un long regard d'amour, et répétaient ce qu'il avait dit. Tantôt il encourageait, et parfois même il grondait comme un père. On pourrait citer mille mots du général Lee, qui prouveraient son esprit américain, brillant comme une lame d'acier, mais ferme aussi comme cette lame.

Appartenant à toutes les classes de la société, les soldats savaient répondre , mais toujours avec un respect remarquable, avec une confiance complète, et surtout avec ce

dévouement aveugle enfanté par la guerre, et qu'éprouvent les vieux soldats pour les capitaines qu'ils admirent et qu'ils aiment.

Au mois de février 1864, le général Butler, au service des fédéraux, fit une pointe du côté de Chickahoming contre Richmond; mais cette entreprise n'aboutit pas. D'autres tentatives échouèrent également. Le plan des fédéraux fut trouvé sur le corps du colonel Dahlgren , « et l'on vit la preuve, dit M. Edward Lee Childe, qu'après avoir rendu la liberté aux prisonniers, on devait livrer la ville au pillage et mettre à mort le président et le cabinet confédérés. Il faut espérer pour l'honneur de la nature humaine qu'il y a eu exagération dans les desseins prêtés aux chefs fédéraux. »

Les autorités fédérales, qui avaient été réservées jusqu'à la méfiance pour Mac-Clellan et ses successeurs dans le commandement, accordèrent à Grant une confiance entière. Rien ne lui fut refusé.

Au commencement du mois de mai 1884;, l'armée du Nord comptait cent quarante -un mille cent seize combattants. Lee ne pouvait opposer à cette armée que cinquantedeux mille six cent vingt- six hommes.

Cette armée si faible était privée de vêtements, et le service des vivres souffrait cruellement. Un peu de graisse de porc et de pain de maïs en quantité insuffisante composaient la ration. Les chevaux périssaient faute de nourriture. Le général Lee ne mangeait de viande que deux fois par semaine. Son repas habituel consistait en choux et en maïs. Il crut devoir prévenir le président Davis « qu'il craignait de ne pouvoir plus tenir la campagne ».

Le Sud allait donc tenter un dernier et suprême effort.

L'heure du désespoir était arrivée, et le Sud comprit qu'il fallait tomber glorieusement.

D'après le rapport officiel, Grant allait frapper sans interruption , à coups redoublés , sur les armées confédérées, anéantir leurs ressources jusqu'à l'épuisement, et les écraser jusqu'au dernier homme.

Ce cruel système de guerre n'est pas conforme aux lois de la civilisation. Eu agissant ainsi, les peuples reculent vers la barbarie , et enlèvent à la guerre son caractère héroïque et chrétien.

En Europe, sur le sol fortuné de la France, les Allemands devaient, dix ans après, suivre l'exemple donné par le général Grant.

Au commencement de mai 1864, les fédéraux franchirent le Rapidan au-dessus de Chancellorsville. Alors commença cette admirable campagne, où Lee déploya des talents stratégiques qui suffiraient à l'immortalité d'un capitaine. Le 6 mai , les engagements commencèrent. Laissons parler l'historien du général Lee : « Impossible de décrire une bataille qui était plutôt une étreinte aveugle, une prise de corps entre deux vastes agglomérations d'hommes pouvant à peine se voir , et se guidant plutôt par le son que par la vue. Dans les taillis, les fourrés, les broussailles , les marécages , on tombait à l'improviste les uns sur les autres..., on se jetait sur l'ennemi comme sur une bète fauve, on le prenait à la gorge, le survivant poussait en avant... »

En deux jours, les confédérés perdirent sept mille hommes, et les fédéraux vingt mille.

Nous le répétons, ce n'était plus la guerre, mais le carnage. Lee eut encore l'avantage.

Le 13 et le 14 mai, Grant chercha de nouveau à percer les lignes confédérées , mais le 18 il dut renoncer à son projet.

Des renforts qui arrivaient sans cesse de Washington ramenèrent son effectif à cent quarante mille combattants. Lee en avait à peine quarante mille.

Depuis le 4 mai au 4 juin, dans celte campagne d'un mois, l'armée du Nord perdit soixante mille hommess ,dont trois mille officiers. Les confédérés, de leur côté, virent disparaître dix- huit mille de leurs soldats.

Le Nord s'est attribué la gloire de celle campagne, et la réputation militaire du général Grant a été faite par les

hommes politiques de Washington et de New -York. Les historiens d'Europe répéteront peut-être ce qu'ont dit les fédéraux. Les erreurs, en se propageant et en vieillissant , étoufferont la vérité, et Grant passera pour un capitaine supérieur à Lee.

Il suffirait cependant, pour ne pas s'égarer, de suivre sur une carte les mouvements des deux armées , en tenant compte de leurs forces et de leurs ressources respectives. L'esprit le plus prévenu en faveur du Nord ne pourrait que rendre hommage à Lee, et plaindre Grant de s'être laissé dominer par la politique même sur les champs de bataille.

Le 15 juin, l'armée de Lee arriva à Petersbourg, ville située au-dessous de Richmond, sur la voie ferrée de la Caroline. Le siège commença. Grant livra des assauts, employa tous les moyens possibles pour s'emparer de la ville; mais Lee, fort habile ingénieur, déjouait les tentatives de son adversaire.

Petersbourg n'était pas entièrement enveloppé par les assiégeants, puisqu'au nord et à l'ouest les voies restaient libres.

Le siège de Petersbourg était en réalité le siège de Richmond. La capitale se trouvait à trente -cinq kilomètres seulement. Lee avait moins de cinquante mille hommes disséminés sur une étendue de soixante - quatre kilomètres, et s'opposant nuit et jour, pendant dix mois, aux efforts incessants des fédéraux.

L'histoire nous prouve que les événements sont parfois au-dessus des forces humaines. Que pouvaient les efforts de Lee contre les armées sans cesse renaissantes ? Que pouvait même son génie contre cette inondation du Nord sur le Sud? Il devait fatalement succomber , comme Napoléon devait être vaincu en 1814.

Le général Grant avait comparé son armée à un immense marteau. Cette comparaison , fort juste d'ailleurs , enlève au vainqueur tous les prestiges de la gloire. Les coalisés, en 1814, frappèrent du marteau les bataillons épars de

Napoléon Ier. Grant écrasa sous son marteau les trente mille soldats de Lee ; l'Allemagne promena son marteau sanglant sur les soldats improvisés de la France en 1870. Le marteau brise en morceaux ce que le génie ne peut renverser.

Au printemps de 1865, lorsque le désespoir entrait dans les âmes , lorsque les illusions disparaissaient une à une , la population du Sud , les armées des confédérés , les citoyens des villes et des champs demandèrent à grands cris que le général Lee fût placé à la tête de toutes les forces confédérées. Cédant à ce vœu, le gouvernement de Richmond nomma Lee généralissime des armées du Sud.

Il était trop tard. Cette mesure, prise à la fin de 1861, aurait peut-être pu sauver le Sud , en imprimant aux opérations militaires cette unité de pensées et d'actions qui centuple la force.

La tardive nomination de Lee prouve qu'il personnifiait le Sud, qu'il était son représentant, son grand soldat et son grand citoyen.

Au mois de mars 1865 , Grant était à la tête de cent cinquante mille hommes; Shermann disposait d'une armée presque aussi nombreuse, et, pour tenir tête à trois cent mille fédéraux, Lee avait cinquante mille soldat, mal vêtus, mal nourris, épuisés de fatigues.

Lorsqu'il vit que la Virginie était désormais impossible à sauver , le général Lee forma le projet de porter son armée dans la Caroline du Nord. Il aurait lutté dans les montagnes de la Virginie d'abord, puis dans les régions du Sud-Ouest. On pouvait ainsi obtenir de meilleures conditions de paix; en un mot, on traiterait au lieu de se soumettre.

Les politiques de Richmond pesèrent sur les décisions du gouvernement. On craignit que l'effet moral ne fût désastreux. En un mot, on ne consentit pas à abandonner la capitale. Ce fut une grande faute et un malheur irréparable.

Dans notre vie si courte, les petites choses se mêlent aux

grandes d'une façon bizarre. Ainsi les soldats de Lee , qui manquaient de vivres, de vêtements, et qui mouraient de misère, lisaient nos romans français. On se passait les volumes de main en main , on commentait les situations , on critiquait les personnages , on éprouvait même des émotions. Ces hommes sans abri sur la terre, placés en face de la mort , ces hommes soumis aux plus terribles épreuves trouvaient encore des attendrissements pour les héros imaginaires créés par le caprice d'un écrivain. Les Misérables de Victor Hugo étaient fort à la mode aux camps des confédérés. Aussi les soldats se donnaient -ils le nom de Misérables de Lee.

Oui, ils étaient misérables, mais de la noble misère, de la misère glorieuse, de la misère qui laisse l'homme dans toute sa grandeur, qui fait même ressortir cette grandeur.

La France doit être fière de penser que, parmi ces soldats confédérés, un nombre considérable lui appartenait par le sang et par les souvenirs. Il y avait là ces bons et fiers créoles si généreux ; il y avait les descendants de nos vieilles races bretonnes, normandes ou méridionales; il y avait enfin dans cette misère sublime des noms français qui avaient retenti à Ivry et à Fontenoy.

Le général Lee, qui avait eu le malheur de perdre son lieutenant Jackson , perdit aussi le chet de sa cavalerie. Le brave Stuart fut tué, et bientôt après le général A. P. Hill trouva la mort sur le champ de bataille.

L'armée du Sud fut enfin obligée d'abandonner Petersbourg, les lignes ayant été forcées par les fédéraux.

Lee se dirigea vers l'ouest. Le 3 avril , la garnison de Richmond rejoignit l'armée, qui battait en retraite. Cette jonction se fit à vingt-cinq kilomètres de Pétersbourg.

En arrivant à Amelia-Court-House, Lee ne trouva pas les vivres qui par son ordre devaient y être réunis. Un convoi de chemin de fer avait transporté ces dernières ressources à Richmond , occupé par les fédéraux.

C'en était fait, l'armée de Lee était privée de subsistances; dix-huit mille cavaliers du Nord purent couper sa retraite.

Cependant Lee, renonçant à sa marche sur la Caroline du Nord, tenta de se diriger vers Lynchburg à l'ouest, en passant par Farmville.

Hélas! nous ne l'avons que trop cruellement appris, il est des moments où l'épuisement fait tomber les armées; si dans ces heures sinistres, où chaque soldat peut à peine se tenir debout, l'ennemi arrive en foule; s'il entoure celui qui chancelle, s'il l'accable, tout est perdu. Nous le savons.

Depuis cinq jours les soldats confédérés n'avaient plus rien à manger. Ils ne marchaient plus, mais se traînaient dans une sorte de délire fiévreux, les yeux hagards, les mains tremblantes.

Le général Pendleton vint dire à Lee que l'avis unanime du conseil était qu'il n'y avait plus qu'à se rendre : « Me rendre! s'écria Lee, le regard flamboyant; il me reste trop de bons soldats pour me rendre! »

Le général Grant écrivit, le 7 avril 1865, au général Lee pour lui proposer une capitulation. Des lettres furent échangées entre les deux généraux, jusqu'au 9 avril. Lee avait, pendant ce temps, gagné Apomatox, à trente-huit kilomètres de Lynchburg.

« La pensée d'avoir à capituler, dit M. Childe, était pour Lee plus amère que la mort. » Les acclamations de ses soldats : « Voilà l'oncle Robert ! » se firent entendre. Se tournant vers un de ses officiers , il lui dit de sa voix si forte et en même temps si douce : « Combien il me serait facile d'en avoir fini et d'être en paix! je n'aurais qu'à passer devant mes hommes, à me mettre à leur tête, et tout serait terminé. » Puis , après un instant de silence , avec un grand soupir , il ajouta : « Mais il est de notre devoir de vivre. Que deviendraient les femmes et les enfants du Sud, si nous n'étions plus là pour les protéger? »

Grant et Lee eurent une entrevue, grave, digne et solennelle. La capitulation de l'armée des confédérés fut. décidée. Lee rentra à son quartier général.

« L'émotion des confédérés, dit l'historien de Lee, fut

grande en revoyant leur chef adoré. Cette émotion ne se peut décrire. Rompant les rangs, les soldats se jetèrent au-devant de lui, cherchant à lui prendre la main, appelant sur sa tête les bénédictions du Très -Haut, et demandant au Ciel , les larmes aux yeux , de le soutenir dans cette épreuve. « Que Dieu vous vienne en aide, général ! » entendait-on de tous côtés. Cette ovation spontanée toucha Lee profondément. Les yeux humides d'émotion , il jeta sur ses hommes un regard de fierté inexprimable, et d'une voix tremblante il leur dit : « Mes amis, nous avons « combattu ensemble toute cette guerre; j'ai fait pour vous « de mon mieux. Mon cœur est trop plein pour en dire « plus! »

Le 12 avril 1865, l'armée confédérée de Virginie se forma en troupes pour la dernière fois afin de déposer les armes. Les vainqueurs se montrèrent humains, courtois et modestes.

Sept mille cinq cents hommes seulement étaient réunis , mais près de dix-huit mille traînards profitèrent de la capitulation. Le général Grant eut la délicatesse de ne point paraître à cette cérémonie douloureuse pour le Sud.

Lee , simple prisonnier de guerre sur parole , monta à cheval pour se rendre à Puchmond. Il était escorté par un détachement de cavalerie fédérale et accompagné de vingtcinq officiers confédérés.

La vie militaire de Robert Edward Lee venait de se terminer.

Le grand citoyen rentrait dans la retraite.

Il y rentrait le corps brisé par les fatigues de la guerre, l'âme remplie de désolation , et sa fortune engloutie pour toujours.

Alors il demanda au travail le pain de chaque jour. En vérité, nous ne trouvons rien de plus beau dans les livres de Plutarque.

Aux États-Unis , en Angleterre et en Irlande, on offrit à Lee de grandes et belles situations, avantageuses à tous les points de vue : ce Je suis profondément reconnaissant , répondait -il, mais je ne puis abandonner l'État où je suis né à l'heure de sa plus grande détresse. Je dois partager son sort et souffrir avec lui. »

Il accepta la présidence du collège de l'État de Virginie àLexington.

Une compagnie manufacturière de New- York lui offrit la présidence du conseil d'administration avec deux cent cinquante mille francs de traitement fixe. Il refusa , préférant instruire la jeunesse. A Washington -Collège, il touchait vingt-cinq mille francs par an, outre le logement.

Ce traitement représente huit à dix mille francs d'appointements en France.

A la fin du mois de septembre 1870, le général Lee venait de prendre le thé et ouvrait les lèvres pour dire les grâces. Sa voix s'éteignit, il s'affaissa sur sa chaise frappé de paralysie. L'agonie commençait.

Le 2 mai 1821, sur le rocher de Sainte-Hélène, Napoléon mourant était en proie au délire. De ses lèvres s'échappaient des cris de guerre : Sleingel, Desai.c Masséna, «Ile:, courez, prenez la charge, ils sont à nous! Sa dernière parole fut : Tête d'armée.

Le 29 septembre 1870, le général Lee était aussi dans le délire de la fièvre. Depuis la veille il n'avait pu faire entendre sa voix. Tout à coup sa tête s'illumina, et de ses lèvres sortit ce cri de guerre : Pliez ma tente! envoyez chercher Hill!

Hill, son compagnon, l'attendait au ciel.

Ce rapprochement n'est pas aussi puéril qu'on pourrait le supposer. Tous deux, l'empereur et le général, mouraient de la même mort; ils mouraient en martyrs et en chrétiens.

Les tortures subies par Napoléon sont connues du monde entier. Celles du général Lee ne furent pas moins cruelles, moins déchirantes, moins mortelles. Il les cachait à tous les regards, mais elles déchiraient son âme et son corps.

Accablé sous le poids des épreuves de son pays, il était chaque jour témoin des douleurs de ses anciens soldats et de leurs familles, qui s'éteignaient dans les angoisses de la faim. Il sentait son âme se briser, lorsqu'il considérait sa grande république américaine s'abaissant de jour en jour; ses larmes coulaient silencieusement au spectacle de la liberté avilie par la licence. Tous les espoirs de sa vie, tous les orgueils de son nom et de sa patrie, s'évanouissaient lorsqu'il voyait les grands emplois du pays confiés à des mains indignes. Lui, l'admirateur de Washington, son allié , le fidèle héritier de ses pensées , souffrait cruellement en assistant à la décadence d'une nation si puissante jusqu'alors.

Celui qui a toujours été fier de son pays, celui qui a eu pour sa patrie un amour sans bornes , et qui assiste à sa chute, comprendra ce que souffrit le général Lee.

La mort s'emparait de lui, jour par jour, heure par heure.

Les poètes et les philosophes nous ont parlé de Prométhée et de son supplice. L'antiquité païenne nous a légué cette figure, et nous la retrouvons dans nos sociétés modernes. Après les grandes crises sociales, on voit des hommes cloués à un rocher, et lentement dévorés par le vautour.

Tel fut le sort de Lee; tel avait été celui de Napoléon Ier. Le 12 octobre, à neuf heures du matin, Robert Edward Lee rendit à Dieu sa grande âme.

Son corps repose dans la belle vallée de Virginie.

Il serait impossible de rencontrer dans la vieille Europe une figure ressemblant à celle du général Lee. Ces grands talents, cette profonde instruction unie à une simplicité de mœurs, à un naturel presque naïf, à une vertu toute religieuse, semblent au premier abord présenter un contraste.

Pour produire un tel homme , il faut d'abord d'heureux instincts, une famille d'élite fidèle aux traditions de race, jalouse de sa dignité , de son honneur, de son passé et de son avenir. Il faut ensuite une société largement assise sur le sol, ayant des espaces pour respirer et pour marcher, un grand air et des flots de lumière. L'atmosphère appauvrie de l'Europe moderne serait impuissante pour créer un tel homme. Il y serait étouffé dès l'enfance. En Virginie, tout est grand, les fleuves et les arbres, les plantes et les animaux. L'esprit, aussi bien que les yeux, s'accoutume donc à la grandeur.

N'étant point pressés les uns contre les autres, les hommes ne subissent point ce contact, cet appui perpétuel qui ressemble à la pression dont souffre le voyageur emprisonné dans un carrosse qui transporte le public. En Virginie , la pensée de chacun n'est pas étouffée sous la pensée de la foule. Entre Dieu et lui, l'homme ne voit pas se dresser le fantôme du doute, fantôme horrible qui Dé sort jamais des champs et des forêts, mais des carrefours populeux où le vice ne sait que maudire, où la misère no

connaît que le blasphème, où l'ivresse ne murmure que deux mots incompris : Liberté, égalité.

La religion ne dit point que les hommes sont égaux, mais semblables. Dans le cours de la vie, les hommes remplissent des missions diverses , les unes grandes, les autres modestes. L'égalité sociale est donc impossible; mais le chrétien n'oublie pas que le plus humble est le semblable du plus grand.

Il en est beaucoup qui , en fermant les yeux pour toujours, meurent complètement pour leurs contemporains et pour la postérité. Dans le cercle de la famille, dans le rayon de la ville ou du village, le nom de celui qui n'est plus est prononcé pendant quelques jours ou quelques mois , puis le murmure s'affaiblit pour s'éteindre bientôt. Alors se fait le silence éternel.

On ne vit guère aux champs plus d'une génération. Les enfants se souviennent; ceux qui les suivent ne se souviennent plus. Un tombe modeste, quelques mots gravés sur la pierre sépulcrale, de vagues souvenirs, indiquent seuls le passage d'un homme. Semblable au caillou que le voyageur jette dans l'eau de la rivière , cet homme fait un petit bruit, puis un cercle ondulé se forme, se rétrécit et s'efface. L'onde reprend son cours, et le nouveau voyageur ignore même qu'une pierre est tombée.

Les hommes disparaissent ainsi sous le chaume, dans les châteaux et sur les champs de bataille. Il n'y a de différence entre eux que le bruit de la pierre et l'espace d'eau pour un moment troublée.

Ces hommes qui n'étaient pas égaux sur la terre sont semblables aux yeux de Dieu.

Il est cependant quelques natures supérieures qui ne meurent pas entièrement en quittant la terre. Elles sont rares.

Dieu avait mis en elles des rayons plus purs, des rayons qui tenaient au ciel.

Ils planaient ou -dessus des autres hommes, et tout en eux était plus pur et plus puissant. Leurs esprits s'éle-

vaient à des hauteurs inconnues, et leurs œuvres excitaient l'admiration.

Tel fut le général Lee. Il est mort pour le monde, en ce sens que son regard s'est éteint et que son cœur a cessé de battre; mais il vit et vivra au souvenir des Virginiens. Sa place est faite dans l'histoire, et les passions politiques ne pourront voiler son image. Un jour, ces passions violentes qui ont troublé les États-Unis se calmeront au nord et au midi. Les descendants des soldats de la guerre civile oublieront les rivalités et les haines. La justice reprendra son cours, les colères et les vengeances cesseront, et la miséricorde divine entrera dans les cœurs.

Alors le nom de Lee sera l'orgueil de l'Amérique entière. Ce nom s'associera au souvenir de Washington. Chaque Américain reconnaîtra qu'entre ces deux hommes il y a de frappantes analogies et d'intimes ressemblances.

C'est dans Plutarque qu'il faudrait chercher des citoyens et des capitaines de la taille de Lee. Sa figure a des traits de Marcellus, le vrai Romain. Quelle gloire pure et sans mélange que celle de Marcellus! Mais aussi quel peuple mobile toujours prêt à accuser et à sacrifier! Quelle multitude jalouse de la supériorité ! Marcellus le grand général, Marcellus le grand citoyen, n'est pas à l'abri des accusations et des jalousies ; l'intrigue le poursuit jusqu'aux camps et aux batailles !

Peut-être Marcellus aurait- il vaincu Annibal sans les clameurs d'une foule bruyante et ignorante, sans l'influence d'un pouvoir civil craintif et aveuglé.

Et puisque le nom d'Annibal se présente naturellement, plaçons-le à côté de celui du général Lee. On peut dire de l'Américain, aussi bien que du Carthaginois : « 11 y a autant à étudier dans ses campagnes que dans la vie des plus illustres généraux. Qu'on médite ses marches , ses batailles, ses campements, ses calculs, ses suprêmes efforts et ses retraites. On ne saurait trouver de meilleures leçons. »

Un jour le prince de Ligne venait d'étudier l'histoire de

Cyrus et se laissait aller à son admiration. Tout à coup il saisit un crayon et écrivit en marge du volume : « Cyrus, c'est la perfection des perfections. Présence d'esprit, cœur de bataille, d'amitié, de reconnaissance, de famille, grandes et vastes conceptions, et clémence. Vie illustre et mort

tranquille. »

En fermant le volume de M. Edward Lee Childe sur le général Lee, sa vie et ses campagnes, nous copions en marge les lignes du prince de Ligne, après avoir remplace le nom de Cyrus par celui de Robert Edward Lee.

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