‹ Cinq-Mars (volume 2)Chapitre 2 sur 35 · EST UN ROMAN DONT LE PEUPLE EST L' AUTEUR · texte numérisé non relu

EST UN ROMAN DONT LE PEUPLE EST L' AUTEUR

L'esprit humain ne me semble se soucier du vrai que dans le caractère général d'une époque ; ce qui lui importe surtout, c'est la masse des événements et les grands pas de l'humanité qui emportent les individus ; mais, indifférent sur les détails, il les aime moins réels que beaux, ou plutôt grands et complets.

Examinez de près l'origine de certaines actions, de certains cris héroïques qui s'enfantent on ne sait comment : vous les verrez sortir tout faits des on dit et des murmures de la foule, sans avoir en eux-mêmes autre chose qu'une ombre de vérité ; et pourtant ils demeureront historiques à jamais. — Comme par plaisir et pour se jouer de la postérité, la voix publique invente des mots sublimes pour les prêter, de leur vivant même et sous leurs yeux, à des personnages qui, tout confus, s'en excusent de leur mieux comme ne méritant pas tant de gloire ' et ne pouvant porter si haute

1 De nos jours un général russe n'a-t-il pas renié l'incendie de

., ciin- nous avons fait tout romain, et qui demeurera tel ?

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oe me retenait, je rappellerais quun prêtre a oçu

devoir désavouer publiquement un mot sublime qui restera

renommée. N'importe, on n'admet point leurs réclamations ; qu'ils les crient, qu'ils les écrivent, qu'ils les publient, qu'ils les signent, on ne veut pas les écouter, leurs paroles sont sculptées dans le bronze, les pauvres gens demeurent historiques et sublimes malgré eux ! Et je ne vois pas que tout cela se soit fait seulement dans les âges de barbarie ; cela se passe à présent encore, et accommode l'Histoire de la veille au gré de l'opinion générale, muse tyrannique et capricieuse qui conserve l'ensemble et se joue du détail. Eh ! qui de vous n'a assisté à ses transformations ? Ne voyez-vous pas de vos yeux la chrysalide du fait prendre par degré les ailes de la fiction ? — Formé à demi par les nécessités du temps, un fait est enfoui tout obscur et embarrassé, tout naïf, tout rude, quelquefois mal construit, comme un bloc de marbre non dégrossi ; les premiers qui le déterrent et le prennent en main le voudraient autrement tourné, et le passent à d'autres mains déjà un peu arrondi ; d'autres le polissent en le faisant circuler ; en moins de rien il arrive au grand jour transformé en statue impérissable. Nous nous récrions ; les témoins oculaires et auriculaires entassent réfutations sur explications ; les savants fouillent, feuillettent et écrivent ; on ne les écoute pas plus que les humbles héros qui se renient ; le torrent

comme le plus beau qui ait été prononcé sur un échafaud : Fils de saint Louis, montez au ciel I Lorsque je connus tout dernièrement son auteur véritable, je m'affligeai tout d'abord de la perte de mon illusion, mais bientôt je fus consolé par une idée qui honore l'humanité à mes yeux. 11 me semble que la France a consacré ce mot, parce qu'elle a éprouvé le besoin de se réconcilier avec elle-même, de s'étourdir sur son énorme égarement et de croire qu'alors il se trouva un honnête homme qui osa parler haut.

coule et emporte le tout sous la forme qu'il lui a plu de donner à ces actions individuelles. Ou'a-t-il fallu pour toute cette œuvre ? Un rien, un mot ; quelquefois le caprice d'un journaliste désœuvré. Et y perdons-nous ? Non. Le fait adopté est toujours mieux composé que le vrai, et n'est même adopté que parce qu'il est plus beau que lui ; c'est que 1' humanité entière a besoin que ses destinées soient pour elle-même une suite de leçons; plus indifférente qu'on ne pense sur la réalité des faits, elle cherche à perfectionner l'événement pour lui donner une grande signification morale ; sentant bien que la succession des scènes qu'elle joue sur la terre n'est pas une comédie, et que, puisqu'elle avance, elle marche à un but dont il faut chercher l'explication au delà de ce qui se voit.

Quant àmoi, j'avoue que je sais bon gré à la voix publique d'en agir ainsi, car souvent sur la plus belle vie se trouvent des taches bizarres et des défauts d'accord qui me font peine lorsque je les aperçois. Si un homme me paraît un modèle parfait d'une grande et noble faculté de l'âme, et que l'on vienne m'apprendre quelque ignoble trait qui le défigure, je m'en attriste, sans le connaître, comme d'un malheur qui me serait personnel, et je voudrais presque qu'il fût mort avant l'altération de son caractère.

Aussi, lorsque la muse (et j'appelle ainsi l'Art tout entier, tout ce qui est du domaine de l'imagination, à peu près comme les anciens nommaient musique l'éducation entière) lorsque la musk vient raconter, dans ses formes passionnées, les aventures d'un personnage que je sais avoir vécu, et

qu'elle recompose ses événements, selon la plus grande idée de vice ou de vertu que l'on puisse concevoir de lui, réparant les vides, voilant les disparates de sa vie et lui rendant cette unité parfaite de conduite que nous aimons à voir représentée même dans le mal ; si elle conserve d'ailleurs la chose essentielle à l'instruction du monde, le génie de l'époque, je ne sais pourquoi l'on serait plus difficile avec elle qu'avec cette voix des peuples qui fait subir chaque jour à chaque fait de si grandes mutations.

Cette liberté, les anciens la portaient dans l'histoire même ; ils n'y voulaient voir que la marche générale et le large mouvement des sociétés et des nations et, sur ces grands fleuves déroulés dans un cours bien distinct et bien pur, ils jetaient quelques figures colossales, symboles d'un grand caractère et d'une haute pensée. On pourrait presque calculer géométriquement que, soumise à 1a double composition de l'opinion et de l'écrivain, leur histoire nous arrive de troisième main et éloignée de deux degrés de la vérité du fait.

C'est qu'à leurs yeux ire était aussi une

œuvre de l'Art ; et, pour avoir méconnu que c'est là sa nature, le monde clirétien tout entier a encore à désirer un monument historique pareil à ceux qui dominent l'ancien monde et consacrent la mémoire de ses destinées, comme ses pyramides, ses obélisques, ses pylônes et ses portiques dominent encore la terre qui lui fut connue, et y consacrent la grandeur antique.

Si donc nous trouvions partout les traces de ce penchant à déserter le positif, pour apporter 1 'idéal jusque dans les annales, je crois qu'à plus

'orte raison l'on doit s'abandonner à une grande ndifférence de la réalité historique pour juger les jeuvres dramatiques, poèmes, romans ou tragélies, qu'empruntent à l'histoire des personnages némorables. L'art ne doit jamais être considéré me dans ses rapports avec sa beauté idéale. i faut le dire, ce qu'il y a de vrai n'est que seconlaire ; c'est seulement une illusion de plus dont il >'embellit, un de nos penchants qu'il caresse. Il xmrrait s'en passer, car la vérité dont il doit se îourrir est la vérité d'observation sur la nature humaine, et non l'authenticité du fait. Les noms les personnages ne font rien à la chose.

L'idée est tout. Le nom propre n'est rien que 'exemple et la preuve de l'idée.

Tant mieux pour la mémoire de ceux que l'on :hoisit pour représenter des idées philosophiques du morales ; mais, encore une fois, la question l'est pas là : l'imagination fait d'aussi belles choses sans eux ; elle est une puissance toute créatrice ; les Itres fabuleux qu'elle anime sont doués de vie autant que les êtres réels qu'elle ranime. Nous ;royons à Othello comme à Richard III, dont le monument est à Westminster ; à Lovelace et à Clarisse autant qu'à Paul et Virginie, dont les tombes sont à l'île de France. C'est du même œil qu'il faut voir jouer ces personnages et ne demander \ la muse que sa vérité plus belle que le vrai ; soit que, rassemblant les traits d'un caractère épars dans mille individus complets, elle en compose un type dont le nom seul est imaginaire ; soit qu'elle aille choisir sous leur tombe et toucher chaîne galvanique les morts dont on sait de grandes choses, les force à se lever encore et les

traîne, tout éblouis, au grand jour, où, dans le cercle qu'a tracé cette fée, ils reprennent à regret leurs passions d'autrefois et recommencent pardevant leurs neveux le triste drame de la vie.

Écrit en 1827.

I, Les Adieux ,

Pafts

IL La Rue

VIL Le Cabitiet ,

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