‹ Cinq-Mars; ou, Une conjuration sous Louis XIII; précédée de réflexions sur la vérité dans l'art, accompagnée de documents historiquesChapitre 2 sur 54 · SUK LA VÉRITÉ DANS L'ART · texte numérisé non relu

SUK LA VÉRITÉ DANS L'ART

voix ûrs peuples qui fait subir chaque jour à chaque fait de si grandes mutations.

Celte hberté, les^jnciens la portaient dans l'histoire même ; ils n'y voulaient voir que la marche générale et le large mouvement des sociétés et des nations, et, sur ces grands fleuves déroulés dans un cours bien distinct et bien pur, ils jetaient quelques figures colossales, symboles d'un grand caractère et d'une haute pensée. On pourrait presque calculer géométriquement que, soumise à la double composition de l'opinion et de l'écrivain, leur histoire nous arrive de troisième main et éloignée de deux degrés de la vérité du fait.

C'est qu'à leurs yeux l'Histuire aussi était une œuvre de r^rt ; et, pour avoir méconnu que c'est là sa nature, le monde chrétien tout entier a encore à désirer un monument historique pareil à ceux qui dominent l'ancien inonde et consacrent la mémoire de ses destinées, comme ses pyramiàes, ses obéUsques, ses pylônes et ses portiques dominent encore la terre qui lui fut connue, et. y consacrent la grandeur antique.

Si donc nous trouvons partout les traces de ce penchant à déserter le positif, pour apporter I'idéal jusque dans les annales, je crois qu'à plus forte raison l'on doit s'abandonner à une grande indifférence de la réalité historique pour juger les œuvres dramatiques, poèmes, romans ou tragédies, qu'empruntent à l'histoire des personnages mémorables. L'ahï ne doit jamais être considéré fjue dans ses rapports avec sa beauté idéale. II faut le dirëyce qu'il y a de vrai n'est que secondaire, c'est seulenaent une illusion de plus dont il s'embellit, un de nos penchants qu'il caresse. Il pourrait s'en passer, car la VÉRITÉ dont il doit se nourrir est la vérité d'observation

sur la nature humaine, et non rauthenticité du fait. Les noms des personnages ne font rien à la chose.

Vidée est tout. Le nom propre n'est rien que Texemple et la preuve de l'idée.

Tant mieux pour la mémoire de ceux que l'on choisit pour représenter des idées philosophiques ou morales ; mais, encore une fois, la question n'est pas là : l'imagination fait d'aussi belles choses sans eux ; elle est une puissance toute créatrice ; les êtres fabuleux qu'elle anime sont doués de vie autant que les êtres réels qu'elle ranime. Nous croyons à Othello comme à Richard III, dont le monument esta Westminster; à Lovelace et à Clarisse autant qu'à Paul et à Virginie, dont les tombes sont à l'île de France. C'est du môme œil qu'il faut voir jouer ces personnages et ne demander à la muse que sa VÉRITÉ plus belle que le vrai ; soit que, rassemblant les traits d'un caractère épars dans mille individus complets, elle en compose un type dont le nom seul est imaginaire; soit qu'elle aille choisir sous leur tombe et toucher de sa chaîne galvanique les morts dont on sait de grandes choses, les force à se lever encore et les traîiie, tout éblouis, au grand jour, oh dans le cercle qu'a tracé cette fée ils reprennent à regret leurs passions d'autrefois et recommencent par-devant leurs neveux le triste dîame de la vie.

Ecrit en lo27.

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