L ALCOVE
bèrent sui les vitres bariolées, et la chambre ne fut plus éclairée par un jour qui lui était odieux; de gros flambeaux de cire blanche brûlaient dans les candélabres en forme de bras d'or qui sortaient des tapisseries encadrées et fleurdelisées dont le mur était garni. Elle voulut rester seule avec Marie de Mantoue, et, rentrée avec elle dans l'enceinte que formait la balustrade royale, elle tomba assise sur son lit, fatiguée de son courage et de ses sourires, et se mit à fondre en larmes, le front appuyé contre son oreiller. Marie, à genoux sur le marchepied de velours, tenait l'une de ses mains dans les siennes, et, sans oser parler la première, y appuyait sa tête en tremblant ; car, jusque-là, jamais on n'avait vu une larme dans les yeux de la Reine.
Elles restèrent ainsi pendant quelques minutes. Après quoi la princesse, se soulevant péniblement, lui parla ainsi :
— Ne t'afflige pas, mon enfant, laisse-moi pleurer; cela fait tant de bien quand on règne! Si tu pries Dieu pour moi, demande-lui qu'il me donne la force de ne pas haïr l'ennemi qui me poursuit partout, et qui perdra la famille royale de France et la monarchie par son ambition démesurée; je le reconnais encore dans ce qui vient de se passer, je le vois dans ces tumultueuses révoltes.
— Eh quoi! madame, n'est-il pas à Narbonne? car c'est le Cardinal dont vous parlez, sans doute? et n'avezvous pas entendu que ces cris étaient pour vous et contre lui?
— Oui, mon amie, il est à trois cents lieues de nous, mais son génie fatal veille à celle porte. Si ces cris ont été jetés, c'est qu'il les a permis; si ces hommes se sont assemblés, c'est qu'ils n'ont pas atteint l'heure qu'il a marquée pour les perdre. Crois-moi, je le connais, et j'ai payé cher la science de celte âme perverse; il m'en a
coûté toute la puissance de mon rang, les plaisirs de mon âge, les affections de ma famille, et jusqu'au cœur de mon mari ; il m'a isolée du monde entier ; il m'enferme à présent dans une barrière d'honneurs et de respects; et naguère il a osé, au scandale de la France entière, me mettre en accusation moi-même; on a visité mes papiers, on m'a interrogée; on m'a fait signer que j'étais coupable et demander pardon au Roi d'une faute que j'ignorais; enfin, j'ai dû au dévouement et à la prison, peut-être éternelle, d'un fidèle domestique ' , la conservation de cette cassette que tu m'as sauvée. Je vois dans tes regards que tu me crois trop effrayée ; mais ne t'y trompe pas, comme toute la cour le fait à présent, ma chère fille ; sois sûre que cet homme est partout, et qu'il sait jusqu'à nos pensées.
— Quoi ! madame, saurait-il tout ce qu'ont crié ces gens sous vos fenêtres et le nom de ceux qui les envoient?
— Oui, sans doute, il le sait d'avance ou le prévoit; il le permet, il l'autorise, pour me compromettre aux yeux du Roi et le tenir éternellement séparé de moi; il veut achever de m'humilier.
— Mais cependant le Roi ne l'aime plus depuis deux ans ; c'est un autre qu'il aime.
La Reine sourit -, elle contempla quelques instants en silence les traits naïfs et purs de la belle Marie, et son regard plein de candeur qui se levait sur elle languissamment; elle écarta les boucles noires qui voilaient ce beau front, et parut reposer ses yeux et son âme en voyant cotte innocence ravissante exprimée sur un visage si beau; elle baise sa joue et reprit :
I. Il se nommait Laporte. Ni la crainte des supplices, ni l'espoir de l'or du Cardinal ne lui arrachèrent un mot des secrets de la Reine.
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— Tu ne soupçonnes pas, pauvre ange, une triste vérité ; c'est que le Roi n'aime personne, et que ceux qui paraissent le plus en faveur sont les plus près d'être abandonnés par lui et jetés à celui qui engloutit et dévore tout.
— Ah I mon Dieu ! que me dites-vus ?
— Sait-lu combien il en a perdu ? poursuivit la Reine d'une voix plus basse et regardant ses yeux comme pour y lire toute sa pensée et y faire entrer la sienne ; sais-tu la fin de ses favoris ? T'a-t-on conté l'exil de Baradas, celui de Saint-Simon, le couvent de M"' de La Fayette, la honte de M"* de Hautefort, la mort de M. de Chalais, un enfant, le plus jeune et le premier de tous ceux qui furent suppliciés, proscrits ou empoisonnés, tous ont disparu sous son souffle, par un seul ordre de Richelieu à son maître, et, sans cette faveur que tu prends pour de l'amitié, leur vie eût été paisible ; mais cette faveur est mortelle, c'est un poison. Tiens, vois cette tapisserie qui représente Sémélé ; les favoris de Louis XIII ressemblent à cette femme : son attachement dévore comme ce feu qui l'éblouit et la brûle.
Mais la jeune duchesse n'était plus en état d'entendre la Reine ; elle continuait à fixer sur elle de grands yeux noirs, qu'un voile de larmes obscurcissaient ; ses mains tremblaient dans celles d'Anne d'Autriche, et une agitation convulsive faisait frémir ses lèvres.
— Je suis bien cruelle, n'est-ce pas, Marie ? poursuivit la Reine avec une voix d'une douceur extrême et en !a caressant comme un enfant dont on veut tirer un aveu ; oh! oui, sans doute, je sais bien méchante, notre cœur est bien gros ; vous n'en pouvez plus , mon enfant. Allons, parlez-moi ; où en êtes-vous avec M. de Ginq- ^i'\rs.
A ce mot, la douleur se fît un passage, et, toujours à
genoux aux pieds de la Reine, Marie versa à son tour sur le sein de cette bonne princesse un déluge de pleurs avec des sanglots enfantins et des mouvements si violents dans sa tête et ses belles épaules, qu'il semblait que son cœur dût se briser. La Reine attendit longtemps la fm de ce premier mouvement en la berçant dans ses bras comme pour apaiser sa douleur, et répétant souvent : — Ma fille, allons, ma fille, ne t'afflige pas ainsi !
— Ah ! madame, s*écria-t-elle, je suis bien coupable envers vous; mais je n'ai pas compté sur ce cœur-la ! J'ai eu bien tort, j'en serai peut-être bien punie ! Mais, hélas! comment aurais-je osé vous parler, madame? Ce n'était pas d'ouvrir mon àme qui m'était difficile ; c'était de vous avouer que j'avais besoin d'y faire lire.
La Reine réfléchit un moment, comme pour rentrer en elle-même, en mettant son doigt sur ses lèvres.
— Vous avez raison, reprit-elle ensuite, vous avez bien raison, Marie, c'est toujours le premier mot qu'il est difficile de nous dire, et cela nous perd souvent : mais il le faut, et, sans cette étiquette, on serait bien près de manquer de dignité. Ah 1 qu'il est difficile de régner 1 Aujourd'hui, voilà que je veux descendre dans votre cœur, et j'arrive trop tard pour vous faire du bien.
Marie de Mantoue baissa la tête sans répondre.
— Faut-il vous encourager à parler? reprit la Reine ; faut-il vous rappeler que je vous ai presque adoptée comme ma fille aînée ; qu'après avoir cherché à vous faire épouser le frère du Roi je vous préparais le trône de Pologne ? faut-il plus , Marie ? Oui, il faut plus; je le ferai pour toi : si ensuite tu ne me fais pas coimaître tout ton cœur , je t'ai mal jugée. Ouvre de ta main cette cassette d'or : voici la clef ; ouvre-la hardiment, ne tremble pas comme moi.
La duchesse du Mantoue obéit en hésitant, et vit dans
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ce petit cofTre ciselé un couteau d'une forme grossière dont la poignée était de fer et la lame très-rouillée ; il était posé sur quelques lettres ployées avec soin sur lesquelles était le nom de Buckingham. Elle voulut les soulever, Anne d'Autriche l'arrêta,
— Ne chercha pas autre chose, lui dit-elle ; c'est là tout le trésor de la Reine... C'en est un, car c'est le sang d'un homme qui ne vit plus, mais qui a vécu pour moi : il était le plus beau, le plus brave, le plus illustre des grands de l'Europe ; il se couvrit des diammts de la couronne d'Angleterre pour me plaire; il fit naître une guerre sanglante et arma des flottes , qu'il commanda lui-même, pour le bonheur de combattre une fois celui qui était mon mari ; il traversa les mers pour cueillir une flour sur laquelle j'avais marché, et courut le risque de la mort pour baiser et tremper de larmes les pieds de ce lit, en présence de deux femmes de ma cour. Dirai-je plus ? oui, je te le dis à toi, je l'ai aimé, je l'aime encore dans le passé plus qu'on ne peut aimer d'amour. Eh bien, il ne l'a jamais su, jamais deviné : ce visage, ces yeux, ont été de marbre pour lui, tandis que mon cœur brûlait et se brisait de douleur ; mais j'étais Reine de France.,.
Ici Anne d'Autriche serra fortement le bras de Marie.
— Ose te plaindre à présent, continua-t-elle, si tu n'as pas pu me parler d'amour ; et ose te taire quand je viens de ta dire de telles choses !
— Ah ! oui, madame, j'oserai vous confier ma douleur, puisque vous êtes pour moi...
— Une amie, une femme, interrompit la Reine ; j'ai été femme par mon elTroi, qui t'a fait savoir un secret inconnu au monde entier ; j'ai été femm.e, tu le vois, par un amour qui survit à l'homme que j'aimais... Parle, parle-moi, iJ est temps...
— Il n'est plus temps, au contraire, reprit Marie avec un sourire forcé ; M. de Cinq-Mars et moi nous sommes unis pour toujours.
— Pour toujours ! s'écria la Reine ; y pensez-vous ? et votre rang, votre nom, votre avenir, tout est-il perdu ? Réserveriez-vous ce désespoir à votre frère le duc de Rethel et à tous les Gonzague ?
— Depuis plus de quatre ans j'y pense et j'y suis résolue ; et depuis dix jours nous sommes fiancés...
— Fiancés ! s'écria la Reine en frappant ses mains ; on vous a trompée, Marie. Qui l'eût osé sans l'ordre du Roi ? C'est une intrigue que je veux savoir ; je suis sûre qu'on vous a entraînée et trompée.
Marie se recueillit un moment et dit :
— Rien ne fut plus simple, madame, que notre attachement. J'habitais, vous le savez, le vieux château de Chaumont, chez la maréchale d'Effiat, mère de M. de Cinq-Mars. Je m'y étais retirée pour pleurer mon père, et bientôt il arriva qu'il eut lui-même à regretter le sien. Dans cette nombreuse famille affligée, je ne vis que sa douleur qui fût aussi profonde que la mienne : tout ce qu'il disait je l'avais déjà pensée, et lorsque nous vînmes à nous parler de nos peines, nous les trouvâmes toutes semblables. Comme j'avais été la première malheureuse, je me connaissais mieux en tristesse, et j'essayais de le consoler en lui disant ce que j'avais soulTert, de sorte qu'en me plaignant il s'oubUait. Ce fut le commencement de notre amour, qui, vous le voyez, naquit presque entre deux tombeaux.
— Dieu veuille, ma chère, qu'il ait une fin heureuse ! dit la Reine.
— Je l'espère, madame, puisque vous priez pour moi , poursuivit Marie ; d'ailleurs, tout me sourit à présent ; mais alors j'étais bien mallieureuse ! La nouvelle arriva