‹ Cinq-Mars; ou, Une conjuration sous Louis XIII; précédée de réflexions sur la vérité dans l'art, accompagnée de documents historiquesChapitre 41 sur 54 · Mémoires de Sully, lo · texte numérisé non relu

Mémoires de Sully, lo

Il sonna : à l'instant même et comme s'ils eussent attendu le signal, quatre vigoureux valets de pied entrèrent et emportèrent son fauteuil et sa personne dans un autre appartement ; car, nous l'avons dit, il ne pouvait plus marcher. En passant dans la chambre où travaillaient les secrétaires, il dit à haute voix .

— Qu'on prenne les ordres de Sa Majesté.

Le Roi resta seul. Fort de sa nouvelle résolution et fier d'avoir une fois résisté, il voulut sur-le-champ se mettre à l'ouvrage politique. 11 fit le tour de l'immense table, et vit autant de portefeuilles que l'on comptait alors d'Empires, de Royaumes et de cercles dans l'Europe ; il en ouvrit un et le trouva divisé en cases , dont Je nombre égalait celui des subdivisions de tout le pays auquel il était destiné. Tout était en ordre, mais dans un ordre elTrayant pour lui, parce que chaque note ne renfermait que la quintessence de chaque affaire, si l'on peut parler ainsi, et ne touchait que le point juste des relations du moment avec la France. Ce laconisme était à peu près aussi énigmatique pour Louis que les lettres en chiffres qui couvraient la table. Là, tout était confusion : sur des édits de bannissement et d'expropriation des Huguenots de la Rochelle se trouvaient jetés les traités avec Gustave- Adolphe et les Huguenots du Nord contre l'Empire ; des notes sur le général Bannier, sur Walstein, le duc de W'eimar et Jean de Wert, étaient roulées pêle-mêle avec le détail des lettres trouvées dans la cassette de la Reine, la liste de ses colliers et des bijoux qu'ils renfermaient et la double interprétation qu'on eût pu donner à chaque phrase de ses billets. Sur la marge de l'un d'eux étaiertt ces mots : Sur quatre lignes de récriture d'un homme, on peut lui faire un procès criminel. Plus loin étaient entassées les dénonciations contre les Huguenots, les plans de république qu'ils avaient arrêtés ; la division de la France

en Cercles, sous la dictature annuelle d'un chef ; le sceau de cet État projeté y était joint représentant un ange appuyé sur une croix, et tenant à la main la Bible, qu'il élevait sur son front, A côté était une liste des cardinaux que le Pape avait nommés autrefois le même jour que l'évéque de Luçon (Richelieu). Parmi eux se trouvait le marquis de Bédémar, ambassadeur et conspirateur à Venise.

Louis XIÏI épuisait en vain ses forces sur des détails d'une autre époque, cherchant inutilement les papiers relatifs à la conjuration, et propres à lui montrer son véritable nœud et ce que l'on avait tenté contre lui-même, lorsqu'un petit homme d'une figure olivâtre, d'une taille courbée, d'une démarche contrainte et dévote, entra dans le cabinet : c'était un secrétaire d'État, nommé Desnoyers ; il s'avança en saluant :

— Puis-je parler à Sa Majesté des affaires du Portugal ? dit-il.

— D'Espagne, par conséquent, dit Louis ; le Portugal est une province d'Espagne.

— De Portugal, insista Desnoyers. Voici le manifeste que nous recevons à l'instant. Et il lut :

« Don Juan, par la grâce de Dieu, roi de Portugal, des Algarves, royaumes deçà d'Afrique, seigneur de la Guinée, conqueste, navigation et commerce de l'Esthiopie, Arabie, Perse et des Indes... »

— Qu'est-ce que tout cela ? dit le Roi ; qui parle donc ainsi ?

— Le duc de Bragance, roi de Portugal, couronné il y a déjh une... il y a quelque temps, Sire, par un homme appelé Pinto. A peine remonté sur le trône, il tend la main à la Catalogne révoltée.

— La Catalogne se révolte aussi ? Le roi Philippe I\' n'a donc plus pour premier ministre le Comte-duc ?

— Au contraire, Sire, c'est parce qu'il l'a encore. Voici la déclaration des États-généraux catalans à Sa Majesté Clatholique, contenant que tout le pays prend les arrhes contre ses troupes sacrilèges et excommuniées. Le roi de Portugal...

— Dites le duc de Bragance, reprit Louis ; je ne reconnais pas un révolté.

— Le duc de Bragance donc. Sire, dit froidement le conseiller d'État, envoie à la principauté de Catalogne son neveu, D. Ignace de Mascarenas, pour s'emparer de la protection de ce pays (et de sa souveraineté peut-être, qu'il voudrait ajouter à celle qu'il vient de réconquérir). Or, les troupes de Votre Majesté sont devant Perpignan.

— Eh bien, qu'importe ? dit Louis.

— Les Catalans ont le cœur plus français que portugais, Sire, et il est encore temps d'enlever cette tutelle au roi de... au duc de Portugal. a

— Moi, soutenir des rebelles ! vous osez !

— C'était le projet de Son Éminence, poursuivit le secrétaire d'État ; l'Espagne et la France sont en pleine guerre d'ailleurs, et M. d'Olivarès n'a pas hésité à tendre la main de Sa Majesté Catholique à nos Huguenots.

— C'est bon ; j'y penserai, dit le Roi ; laissez-moi.

— Sire, les États-généraux de Catalogne sont pressés, les troupes d'Aragon marchent contre eux...

— Nous verrons... Je me déciderai dans un quart d'heure répondit Louis XIII.

Le petit secrétaire d'État sortit avec un air mécontent et découragé. A sa place, Chavigny se présenta, tenant un portefeuille aux armes britanniques.

— Sire, dit-il, je demande à Votre Majesté aes ordres pour les affaires d'Angleterre. Les parlementaires, sous le commandement du comte d'Essex, viennent de faire lever le siège de Glocester ; le prince Rupert a livré à

Newbury une bataille désastreuse et peu profitable à Sa Majesté Britannique. Le Parlement se prolonge, et il a pour lui les grandes villes, les ports et toute la population presbytérienne. Le roi Charles I" demande des secours que la Reina ne trouve plus en Hollande.

— Il faut envoyer des troupes à mon frère d' Angleterre, dit Louis. Mais il voulut voir les papiers précédents, et, en parcourant les notes du Cardinal, il trouva que, sur une première demande du Roi d'Angleterre, il avait écrit de sa main :

a Faut réfléchir longtemps et attendre : — les Communes sont fortes ; — le Roi Charles compte sur les Écossais ; ils le vendront.

a Faut prendre garde. Il y a là un homme de guerre qui est venu voir Vincennes, et a dit qu'on ne devrait jamais frapper les princes qu'à la tête. Remarquable, » ajoutait le Cardinal. Puis il avait rayé ce mot, y substituant : a Redoutable. >

Et plus bas :

« Cet homme domine Fairfax ; — il fait l'inspiré ; ce sera un grand homme. — Secours refusé; — argent perdu.»

Le Roi dit alors : — Non, non, ne précipitez rien, j'attendrai.

— Mais, Sire, dit Chavigny, les événements sont rapides; si le courrier retarde d'une heure, la perte du roi d'Angleterre peut s'avancer d'un an.

— En sont-ils là? demanda Louis.

— Dans le camp des Indépendants, on prêche la République la Bible à la main ; dans celui des Royalistes, on se dispute le pas, et l'on rit.

— Mais un moment de bonheur peut tout sauver !

— Les Stuarts ne sont pas heureux, Sire, reprit Chavigny respectueusement, mais sur un ton qui laissait beaucoup à penser.

— Laissez-moi, dit le Roi d'un ton d'humeur. Le secrétaire d'État sortit lentement.

Ce fut alors que Louis XIII se vit tout entier, et s'effraya du néant qu'il trouvait en lui-même. Il promena d'abord sa vue sur l'amas de papiers qui l'entourait, passant de l'un à l'autre, trouvant partout des dangers et ne les trouvant jamais plus grands que dans les ressources mêmes qu'il inventait. Il se leva et, changeant de place, se courba ou plutôt se jeta sur une carte géographique de l'Europe; il y trouva toutes ses terreurs ensemble, au nord, au midi, au centre de son royaume; les révolutions lui apparaissaient comme des Euménides ; sous chaque contrée, il crut voir fumer un volcan; il lui semblait entendre les cris de détresse des rois qui l'appelaient, et les cris de fureur des peuples ; il crut sentir la terre de France craquer et se fendre sous ses pieds; sa vue faible et fatiguée se troubla, sa tête malade fut saisie d'un vertige qui refoula le sang vers son cœur.

— Richelieu I cria-t-il d'une voix étouffée en agitant une sonnette ; qu'on appelle le Cardinal I

Et il tomba évanoui dans un fauteuil.

Lorsque le Roi rouvrit les yeux, ranimé par les odeurs fortes et les sels qu'on lui avait mis sur les lèvres et les tempes, il vit un instant des pages, qui se retirèrent sitôt qu'il eut entr' ouvert ses paupières, et se retrouva seul avec le Cardinal. L'impassible ministre avait fait poser sa chaise longue contre le fauteuil du Roi, comme le siège d'un médecin près du Ut de son malade, et fixait ses yeux étincelants et scrutateurs sur le visage pâle de Louis. Sitôt qu'il put l'entendre, il reprit d'une voix sombre son terrible dialogue :

— Vous m'avez rappelé, dit-il, que me voulez-vous? Louis, renversé sur l'oreiller, entr'ouvrit les yeux et le

regaida, puis se hâta de les refermer, CeVe tète déchar

lée, armée de deux yeux flamboyants et terminée par jne barbe aiguë et blanchâtre; cette calotte et ces vêtements de la couleur du sang et des flammes, tout lui représentait un esprit infernal.

— Régnez, dit-il d'une voix faible.

— Mais me livrez-vous Cinq-Mars et de Thou? poursuivit l'implacable ministre en s'approchant pour lire dans leâ yeux éteints du prince , comme un avide héritier poursuit jusque dans la tombe les dernières lueurs de la volonté d'un mourant.

— Régnez, répéta le Roi en détournant la tête.

— Signez donc, reprit Richelieu, ce papier porte : « Ceci est ma volonté, de les prendre morts ou \dfs. »

Louis, toujours la tête renversée sur le dossier du fauteuil, laissa tomber sa main sur le papier fatal, et signa.

— Laissez-moi, par pitié ! je meurs! dit-il.

— Ce n'est pas tout encore, continua celui qu'on appelle le grand politique ; je ne suis pas sûr de vous ; il me faut dorénavant des garanties et des gages. Signez encore ceci, et je vous quitte.

€ Quand le Roi ira voir le Cardinal, les gardes de celuici ne quitteront pas les armes ; et quand le Cardinal ira chez le Roi, ses gardes partageront le poste avec ceux de Sa Majesté ^ »

De plus :

« Sa Majesté s'engage à remettre les deux Princes ses fils en otage entre les mains du Cardinal , comme garantie de la bonne foi de son attachement -. »

— Mes enfants I s'écria Louis relevant sa t-?te -x vous osez...

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