‹ Cinq-Mars; ou, Une conjuration sous Louis XIII; précédée de réflexions sur la vérité dans l'art, accompagnée de documents historiquesChapitre 45 sur 54 · Cette gravure oxiste encore · texte numérisé non relu

Cette gravure oxiste encore

:>. Chant des tuerres civiles. (Voy. Mém. de la Ligue.)

hautes maisons qui les couvraient alors, quelques bourgeois paisibles, attirés par la curiosité. Deux jeunes gens enveloppés dans des manteaux furent jetés l'un contre l'autre et se reconnurent à la lueur d'une torche placée au pied de la statue de Henry IV, nouvellement élevée, sous laquelle ils se trouvaient,

— Quoi ! encore à Paris , monsieur ? dit Corneille à Milton ; je vous croyais à Londres.

— Entendez - vous ce peuple, monsieur ? l'entendezvous ? quel est ce refrain terrible ;

Les Rois sont passéi t

— Ce n'est rien encore, monsieur ; faites attention à leurs propos.

— Le Parlement est mort, disait l'un des hommes, les seigneurs sont morts : dansons, nous sommes les maîtres ; le vieux Cardinal s'en va, il n'y a plus que le Roi et nous.

— Entendez-vous ce misérable, monsieur? reprit Corneille ; tout est là, toute notre époque est dans ce mot.

— Eh quoi ! est-ce-là l'œuvre de ce ministre que l'on appelle grand parmi vous, et même chez les autres peuples ? Je ne comprends pas cet homme.

— Je vous l'expliquerai tout à l'heure , lui répondit Corneille ; mais, avant cela, écoutez la fin de cette lettre que j'ai reçue aujourd'hui. Approchons-nous de cette lanterne, sous la statue du feu roi... Nous sommes seuls, la foule est passée, écoutez :

« ...C'est par l'une de ces imprévoyances qui empêchent l'accompUsseraent des plus généreuses entreprises que nous n'avons pu sauver MM. de Cinq-Mars et de Thûu. Nous eussions dû penser que, préparés à la mort

par de longues méditations, ils refuseraient nos secours ; mais cette idée ne vint à aucun de nous ; dans la précipitation de nos mesures, nous fîmes encore la faute de nous trop disséminer dans la foule, ce qui nous ôta le moyen de prendre une résolution subite. J'étais placé, pour mon malheur, près de l'échafaud, et je vis s'avancer jusqu'au pied nos malheureux amis, qui soutenaient le pauvre abbé Quillet, destiné à voir mourir son élève, qu'il avait vu naître. Il sanglotait et n'avait que la force de baiser les mains des deux amis. Nous nous avançâmes tous, prêts à nous élancer sur les gardes au signal convenu ; mais je vis avec douleur M. de Cinq-Mars jeter son chapeau loin de lui d'un air de dédain. On avait remarqué notre mouvement, et la garde catalane fut doublée autour de l'échafaud. Je ne pouvais plus voir ; mais j'entendais pleurer. Après les trois coups de trompette ordinaires, le greffier criminel de Lyon, étant à cheval assez près de l'échafaud, lut l'arrêt de mort que ni l'un ni l'autre n'écoutèrent. M. de Thou dit à M. de Cinq-Mars :

« — Eh bien ! clier ami, qui mourra le premier ? Vous souvient-il de saint Gervais et de saint Protais?

« — Ce sera celui que vous jugerez à propos, répondit Cinq-Mars.

« Le second confesseur, prenant la parole, dit à M. de thou : Vous êtes le plus âgé.

« — 11 est vrai , dit M. de Thou, qui, s'adressant à M. le Grand, lui dit : — Vous êtes le plus généreux, vous voulez bien me montrer le chemin de la gloire du ciel ?

« — Hélas ! dit Cinq-Mars, je vous ai ouvert celui du précipice ; mais précipitons-nous dans la mort généreusement, et nous surgirons dans la gloire et le bonheur du ciel.

« Après quoi il l'embrassa et monta l'échafaud avec une adresse et une légèreté merveilleuses. 11 fit un tout

LA fEte. 445

sur l'échafaud, et considéra haut et bas toute cette grande assemblée, d'un visage assuré et qui ne témoignait aucune peur, et d'un maintien grave et gracieux ; puis il fit im autre tour, saluant le peuple de tous côtés, sans paraître reconnaître aucun de nous, mais avec une face majestueuse et charmante ; puis il se mit à genoux, levant les yeux au ciel, adorant Dieu et lui recommandant sa fin : comme il baisait le crucifix, le père cria au peuple de prier Dieu pour lui, et M. le Grand, ouvrant les bras, joignant les mains, tenant toujours son crucifix, fit la même demande au peuple. Puis il s'alla jeter de bonne grâce à genoux devant le bloc, embrassa le poteau, mit le cou dessus, leva les yeux au ciel, et demanda au confesseur : — Mon père, serai-je bien ainsi? Puis, tandis que l'on coupait ses cheveux, il éleva les yeux au ciel et dit en soupirant : — Mon Dieu, qu'est-ce que ce monde ? mon Dieu, je vous offre mon supplice en satisfaction de mes péchés.

« — Qu'attends-tu ? que fais-tu là? dit-il ensuite à l'exécuteur qui était là et n'avait pas encore tiré son couperet d'un méchant sac qu'il avait apporté. Son confesseur, s'étant approché, lui donna une médaille ; et lui, d'une tranquillité d'esprit incroyable, pria le père de tenir le crucifix devant ses yeux, qu'il ne voulut point avoir bandés. J'aperçus les deux mains tremblantes du vieil abbé Quillet, qui élevait le crucifix. En ce moment, une voix claire et pure comme celle d'un ange entonna rAvc\ maris Stella. Dans le silence universel, je reconnus la voix de M. de Thou, qui attendait au pied de l'échafaud ; le peuple répéta le chant sacré. M. de Cinq-Mars embrassa plus étroitement le poteau, et je vis s'élever une hache faite à la façon des haches d'Angleterre. Un cri effroyable du peuple, jeté de la place, des fenêtres et des tours, m'avertit qu'elle était retombée et que la tète avait

roulé jusqu'à terre ; j'eus encore la force, heureusement, de penser à son âme et de commencer une prière pour lui ; je la mêlai avec celle que j'entendais prononcer à haute voix par .rxotre malheureux et pieux ami de Thou. Je me relevai, et le vis s'élancer sur l'échafaud avec tant de promptitude, qu'on eût dit qu'il volait. Le père et lui récitèrent les psaumes ; il les disait avec une ardeur de séraphin, comme si son âme eût emporté son corps vers le ciel ; puis, s'agenouillant, il baisa le sang de Cinq-Mars, comme celui d'un martyr, et devint plus martyr luimême. Je ne sais si Dieu voulut lui accorder cette grâce ; mais je vis avec horreur le bourreau, effrayé sans doute du premier coup qu'il avait porté, le frapper sur le haut de la tête, où le malheureux jeune homme porta la main; le peuple poussa un long gémissement, et s'avança contre le bourreau : ce misérable, tout troublé, lui porta un second coup, qui ne fit encore que l'écorcher et l'abattre sur le théâtre, oh l'exécuteur se roula sur lui pour l'achever. Un événement étrange effrayait le peuple autant que l'horrible spectacle. Le vieux domestique de M. de Cinq-Mars, tenant son cheval comme à un convoi funèbre, s'était arrêté au pied de l'échafaud , et, semblable à un homme paralysé, regarda son maître jusqu'à la fin, puis tout à coup, comme frappé de la même hache, tomba mort sous le coup qui avait fait tomber la tète.

« Je vous écris à la hâte ces tristes détails à bord d'une galère de Gènes, oi!i Fontrailles, Gondi, d'Entraigues, Beauvau, du Lude, moi et tous les conjurés, sommes retirés. Nous allons en Angleterre attendre que le temps ait déUvré la France du tyran que nous n'avons pu détruire. J'abandonne pour toujours le service du lâche prince qui nous a trahis.

Page 1