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Cinq mois au camp devant Sébastopol;

La première édition de cet ouvrage a été épuisée en six semaines, c'est le plus grand éloge qu'il nous soit permis d'en faire. Nous publions celte deuxième édition avec l'espoir qu'elle sera goûtée du public qui s'intéresse à cette grande lutte où nos vaillantes armées se couvrent de gloire, en combattant avec tant de courage pour le drapeau et l'honneur de la France.

Ce petit livre n'est rien autre que la correspondance de M. de Bazancourt avec Son Excellence M. le ministre de l'Intérieur pendant son séjour à l'armée de Crimée, et qu'il a obtenu l'autorisation de publier. C'est la vie réelle, exacte du siège, saisie au vol, écrite sous l'émotion dé ces nuits perpétuelles de combat. On y retrouve tous les faits importants qui se sont passés , relatés avec la plus scrupuleuse exactitude. C'est plus qu'un récit, c'est le tableau animé, palpitant, des moindres épisodes de cette lutte de chaque jour, c'est la trame de cette œuvre laborieuse et gigantesque qui s'appelle le siège de SébastopoL

Ce volume est, à vrai dire, l'introduction du grand travail que M. de Bazancourt va publier prochainement , d'après les documents officiels , sur l'Expédition de Crimée.

Voici en quels termes M. Henri Cauvain rend compte, dans le Constitutionnel, de ce petit ouvrage , qui sera bientôt dans toutes les mains :

« Sous ce titre : Cinq mois de séjour au Camp devant Sébastopol , M. le baron de Bazancourt vient de publier, à la librairie d'Amyot, un recueil de lettres qui obtiennent le succès le plus brillant et le plus légitime. Chargé d'une mission en Crimée, l'auteur , tout en recueillant les matériaux d'une histoire complète de ce mémorable siège , entretenait avec M. le ministre de l'Intérieur une correspondance, où il lui racontait, au courant de la plume et au jour le jour, ce qu'il voyait, ce qu'il savait , ce qu'il ressentait. Cette correspondance , il l'a fait imprimer aujourd'hui, sans y rien changer, en lui laissant ce caractère d'observation personnelle , cette allure dégagée et familière de style , cette spontanéité d'appréciations qui en font le mérite et le charme. Une œuvre, soigneusement élaborée , conçue d'après les règles de l'art , ne remuerait point comme ce livre, fait au hasard, composé de fragments plus ou moins longs , sans plan arrêté , sans parti pris , mais où respire et palpite l'émotion d'un témoin qui a voulu bien voir et qui a bien vu.

« Quand, sous le siècle immortel de Louis XIV, Racine et Boileau remplissaient les graves fonctions d'historiographes du roi , qui n'ont guère été pour eux que de magnifiques sinécures, la guerre se faisait d'une façon méthodique. Les armées ne se battaient que pendant la belle saison, et elles n'avançaient qu'à pas lents en pays ennemis, traînant après elles tout le luxe qui peut embellir l'existence. Le rôle d'annaliste de ces campagnes majestueuses n'était point très-rude à remplir. La tradition rapporte, d'ailleurs, que les grands poètes dont nous parlions plus haut ne brillaient pas à la tranchée. Nous devons leur savoir gré d'avoir économisé une vie qui nous a valu tant de chefs-d'œuvre. Mais un historiographe de l'humeur et du caractère de M. de Bazancourt n'est point homme à se renfermer dans une réserve aussi prudente. Bien que trèsmodeste sur ce qu'il a pu faire , il nous en apprend assez pour nous laisser comprendre que sa grandeur ne Va point attaché au rivage, et qu'il a, plus d'une fois, pour mieux voir, bravé les périls de la guerre. Il a commencé par choisir pour demeure la maison du Clocheton , qu'habite le major de tranchée , maison hantée par quelques boulets , sans compter les bombes. Là, comme on le lui a dit avec raison , il était aux premières loges. Dans les reconnaissances, dans les inspections, dans les communications parlementaires, nous le retrouvons parmi les premiers, observateur comme un pékin ,

brave comme un militaire. Cela ne nous étonne point de la part de M. de Bazancourt ; mais il faut avouer qu'envisagée à ce point de vue , la mission qu'il a remplie ne pouvait aller qu'à un esprit singulièrement aventureux et hardi. Car si, dans le cours de ces pérégrinations audacieuses, une balle l'avait atteint , si la maladie l'avait emporté , il n'eût guère obtenu de ses amis de Paris que cette belle oraison funèbre : Qu'allait-il faire dans cette maudite galère?

« Quoi qu'il en soit, M. de Bazancourt nous est revenu sain et sauf avec les matériaux d'un ouvrage qui sera curieux et plein d'intérêt , si l'on en juge par la correspondance déjà publiée. Les lettres attestent, en effet, qu'il sait peindre vivement en homme du monde, sans recourir aux grandes phrases creuses et sonores , sans se retrancher derrière le rempart commode des termes techniques , plus propres à éblouir le lecteur qu'à l'éclairer. Elles nous font assister aux mille scènes dramatiques et émouvantes de la vie des camps et de cette guerre de siège, patiente, opiniâtre, fertile en dangers, en embûches , en sacrifices cruels et glorieux. Elles nous mènent sous la tente du soldat, dans les tranchées, dans les batteries, sur les champs de bataille, noms hier inconnus et désormais immortels, Balaclava , Inkermann et tant d'autres lieux que l'histoire n'oubliera plus. Quel éloge, quel panégyrique de notre armée d'ailleurs, que

ce simple récit qui saisit pour ainsi dire au daguerréotype ses opinions, ses pensées, ses actes! Comme la France a bien le droit d'être fière de ces enfants héroïques , qui , loin de la mère patrie , défendent si vaillamment, au prix de leur sang, de leurs fatigues et de leurs veilles , son honneur et son drapeau !

« En effet, pour louer dignement nos soldats, les officiers, les généraux de l'armée d'Orient, il suffit de raconter ce qu'ils font. L'expédition de Crimée , on peut le dire dès à présent, demeurera dans l'histoire militaire du monde comme un des faits les plus étonnants et les plus merveilleux dont elle fasse mention. Un siège entrepris à huit cents lieues de la France et de l'Angleterre , contre une place non investie, à la fois forteresse et port, où la prévoyance humaine a accumulé tous les éléments de la résistance, en face d'une armée égale en nombre à l'armée assiégeante , c'est là assurément l'une des entreprises les plus difficiles et les plus glorieuses que puisse tenter l'audace de deux grands peuples. Cette tâche immense a été résolûment acceptée par nos troupes, et l'on peut dire que le soldat français a déployé des qualités nouvelles de résignation, de fermeté et de patience. On connaissait depuis longtemps sa bravoure chevaleresque, son élan impétueux, cette furia francese irrésistible dans une attaque de vive force. Mais on avait pu voir trop souvent dans le passé que le soldat fran-

çais se décourageait aisément ; qu'il perdait le sentiment de la discipline quand des obstacles irritants avaient usé son énergie; qu'il manquait, en un mot, de cette opiniâtreté qui distingue d'autres races guerrières. Le siège de Sébastopol a prouvé que notre armée ne le cède à aucune, non-seulement par le courage, mais encore par la solidité. Elle a supporté avec une égale constance les rigueurs de l'hiver et les chaleurs de l'été, avec une intrépidité égale les travaux de la tranchée et les périls de l'assaut. Elle a été brillante et calme, obstinée dans la bonne comme dans la mauvaise fortune , d'une invincible persévérance qui conquerra le succès et qui a déjà conquis l'admiration de l'Europe. Les lettres de M. de Bazancourt nous font bien comprendre, nous font bien voir tout cela, et c'est ce qui fait qu'elles seront lues de tout le monde avec un intérêt si vif, qu'on ne peut plus fermer le livre dès qu'on l'a ouvert. »

Paris, ce 27 août 1855.

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