SCÈNE IV
Le rideau du kagami no ma se lève, le nocbi-jite commence à chanter de l'intérieur et s'avance peu à peu sur le pont. Il porte la perruque blanche dite sbiro-gasbira, un masque de démon du genre aku-jô, Yatsu-ita et Yôgucbi; il s'appuie sur une canne, et un ucbi-çue, sorte de petit maillet à long manche, arme ordinaire des démons, est passé dans sa ceinture.
NOCHI-JITE.
Du vieillard Devenu poussière flottante en cet étang, comme les
[vagues
CHŒUR
Reviennent sur elles-mêmes, reviennent l'attachement et
[la rancœur.
SHITE.
De plainte, de rancœur.
Il serait insensé de parler ici. Combien insensé
Il entre en scène, laisse tomber sa canne et saisit son maillet.
CHŒUR
Fut ce mauvais amour dont la colère me possède! Cette
[rancœur Ne s'éteindra pas, non, elle ne s'éteindra pas; Les nuages [qui ont obscurci] mon cœur ne se dissiperont Et me voici devenu un démon des enfers. [pas;
Shite.
« Aux champs d'Oyama L'eau des rizières même vînt-elle à tarir,
Mon cœur est un lac, je ne dirai pas la source où il sali-
[mente (*). » J'y étais résolu.
Pourquoi donc alors, avec tant de cruauté M'avoir ordonné de faire résonner ce tambourin muet? N'était-ce pas me dire d'y (J) dépenser tout mon cœur? Mon cœur s'était donné tout entier à la lune aperçue
[entre les arbres (*).
CHŒUR
Ce tambourin de damas suspendu à ce cannellier
Peut-il donc résonner? peut-il résonner?Essaie, frappe-le !
Il met la main sur l'épaule de la dame, et l'amène devant le tambourin.
CHŒUR
« Frappe, frappe! » Il la presse : « Comme le tambourin A coups précipités, vite, vite (*), [battant la charge
Frappe, frappe donc! » dit-il; Et il la harcèle en brandissant son maillet. « Le tambourin ne résonne pas! Malheur! malheur! » S'écrie la dame ; et sa voix
Est rauque. « Eh bien! te repens-tu? te repens-tu?» Le shite retourne au daishô-mae, la dame au waki-{a.
Du grand démon des régions obscures (s), Ahô-
[rasetsu (•) (bis), Telles doivent être les tortures; Les supplices mêmes de la roue de feu (:) Qui écrase le corps et rompt les os.
Ne sauraient être plus grands que celui [que j'endure].
[Ah ! c'est horrible !
Ah ! quelle cause a bien pu produire un effet [si terrible] ?
A Y A NO T S U Z U M I a5i
[L'enchaînement] de la cause et de l'effet est clair et [immédiat ('); le voilà devant mes yeux.
CHŒUR
Il est clair et immédiat ; le voilà devant mes yeux ; Je le reconnais. Sur le bord de l'étang Aux vagues blanchissantes, au cannellier Etait suspendu le tambourin. Sans connaître l'heure [qu'il
[sonnait] (*), Je me suis épuisé à le frapper, j'y ai dépensé tout mon Puis je me suis jeté dans les flots de l'étang, [cœur; Et je m'y suis enfoncé, poussière flottant au gré des Qui soudain devenant fantôme, [vagues. C'est moi
Me suis emparé de cette dame pour la châtier, La frappant de mon maillet comme se heurtent les vagues. « Dans l'étang, au bord oriental, la glace a fondu Sous le souffle de la brise » Ç) ; sous la tombée de la pluie S'ouvrent les [lotus,] Lotus rouge et Grand lotus rouge (*). Tous les poils de mon corps se hérissent. Par dessus les
[vagues La carpe a bondi, et elle est devenue un horrible ser- Je le comprends, tels doivent être [pent (').
En vérité les démons des régions obscures ("). « Ah ! je la déteste, je la déteste !
Ah ! je la déteste, cette femme, je la déteste ! » s'écrie-t-il. Et il s'enfonce au gouffre de l'amour.
NOTES
Page 238 :
(*) La prononciation ancienne était Ko-no-maru, et c'est ainsi que Sei Shônagon écrit ce nom dans son Makura no sôshi; nous nous conformons ici au texte du nô qui donne Ki-no-maru.
i1) Il a été fait allusion à cette vieille légende chinoise à propos du nô de Sotoba-Komachi. Cf. ci-dessus, p. 192, n. 7 de la p. 176.
(*) Expression tirée d'une poésie anonyme du livre XI du Kokinshû :
Aware chô Koto dont nakuba,
Nani wo ka wa Koi no midare no Tsukane-o ni sen ?
La compassion !
Si ce mot au moins n'existait pas,
Où donc Aux troubles de l'amour Trouverais-je un frein ?
(3) Si la distance des rangs ne créait pas entre celle que j'aime et moi d'aussi infranchissables obstacles.
(*) La longévité de la cigogne est proverbiale. La cigogne criant dans la nuit est assez souvent un symbole d'amour maternel et paternel; mais ici les « nuits obscures » ne sont sans doute qu'une épithète poétique de sens général, à moins qu'on ne veuille y trouver insinué le sens : à un âge où il ne convient d'aimer que ses enfants.
Page 243 :
(*) Nanti se dit aussi bien des « vagues » que des « rides », et c'est le second sens, celui des « rides « symbolisant la vieillesse, qu'amène la suite logique de la phrase. Mais l'auteur y substitue
celui de • vagues ■ que suggère la proximité de l'étang, et qui « appelle >• le tambourin; le roulement des vagues est en effet fréquemment comparé au son de cet instrument, et on trouve assez souvent en poésie l'expression : le tambourin des vagues. Ce tambourin à son tour évoque l'idée de celui dont il vient d'être parlé, du tambourin marquant les heures, et qui aurait dû sonner celle de la décrépitude assez fort pour que le vieillard l'entendît.
(') Aki, automne, désigne littérairement tout moment, toute époque ou situation triste, pénible ou douloureuse. Cf. p. 227, note 1 de la p. 217, ce qui a été dit de kure.
(3) Allusion sans doute au manteau de paille des travailleurs de sa condition. En même temps, la teinte de l'herbe à l'automne prépare, « appelle » l'allusion suivante.
(*) Allusion à une poésie célèbre de Vise monogatari :
Kasuga-no no Comme la plaine de Kasuga,
Wak.7-mur.1s.1ki no D'un pourpre léger
Suri-koromo, Est teint ce vêtement
Shinobu no midare Où les davallies se tourmentent
Kagiri shirarezu. Sans mesure.
La davallie est une fougère à tige et à feuilles recourbées sur elles-mêmes et recroquevillées, fournissant un motif d'ornementation très employé dans la teinture des étoffes. Son nom, shinobu, signifie aussi « se souvenir - et • aimer ». Le quatrième vers de cette poésie a donc le sens suivant : « mon cœur est tourmenté d'amour. ■ Les trois premiers sont ce que la poétique japonaise appelle une « introduction », préparant la mention de la davallie et le jeu de mots qui en résulte.
(») Anecdote rapportée par Houai-nan-tseu. tendant à montrer qu'en toute chose le bien et le mal sont mêlés et que les choses sont souvent le contraire de ce qu'elles paraissent être; elle est devenue très populaire, et la phrase citée ici ,est passée en proverbe en Chine et au Japon.
(6) Allusion à la poésie suivante du Sa-goromo monogat.iri, livre II :
Tazunu-beki L'herbe même de la plaine
Kusa no hara scie Où je dois me rendre
Shimo-garete, Est morte sous la gelée;
Tare ni towamashi A qui demanderai-je
Michi shiba no tsuyu ? Le chemin où les buissons sont
couverts de rosée ?
La mention de la rosée n'a pour but que d'amener, par le
moyen d'un « mot reporté », la comparaison classique pour la brièveté de l'existence.
Page 244 :
(') Le shite s'approche du tambourin et le frappe à deux ou trois reprises.
(s) Il a été nécessaire ici d'intervertir l'ordre des vers dans la traduction.
Page 245 :
(') Expression ayant le sens de « toujours, sans trêve ». (*) Emprunt à une poésie anonyme du Kokinshù, livre XIV :
Ama no hara Fumi-todorokashi
Naru kami mo Omou naka woba Sakuru mono ka w.i ?
Le dieu tonnant lui-même Qui fait retentir sous ses pas
La plaine des cieux.
Comment donc pourrait-il Séparer ceux qui s'aiment ?
Page 246 :
(♦) Un simple manœuvre, un homme du peuple comme lui, ne devait pas en effet se trouver sur le passage du cortège impérial.
(*) Il y avait là quelque chose d'étrange qui ne se trouve pas dans les cas ordinaires d'amour sans espoir.
Page 248 :
(*) Au sujet de ce mot, cf. p. 226, n. 1 de la p. 216, et p. 234. (*) Peut-être l'hommage ainsi rendu était-il capable d'apaiser l'esprit du mort.
Page 250 :
(â) Poésie anonyme insérée au livre XI du Gosenshû, citée ici avec deux légères variantes sans importance au point de vue du sens. Le ii est le conduit de bois ou de bambou à l'aide duquel on détourne une source pour alimenter un étang. Le sens est donc : « quand même tout serait desséché autour de moi, je n'écarterai pas l'aqueduc et ne répandrai pas ailleurs l'eau du lac de mon cœur ». Mais ii peut être aussi la base indéfinie du verbe iû, « dire, parler » ; d'où le second sens : « je ne parlerai pas, je ne dirai pas le secret de mon cœur ». Nous avons essayé de fondre ces deux sens dans la traduction. Les premiers vers
A Y A NO TSUZUMI 255
de cette poésie sont une simple « introduction - préparant le terme ii et le jeu de mots qui en résulte.
(*) A ces efforts et à cet amour. N'était-ce pas donner un espoir qu'on ne demandait pas ?
(') Allusion à une poésie anonyme insérée au livre IV du Kokin shû :
Ko-no-ma yori A travers les arbres
Mori-kuru tsuki no Glisse la lumière de la lune; Kage mireba, A voir son éclat,
Kokoro-zukushi no [On reconnaît que] l'automne est venu
Aki wa ki ni keri. Où le cœur donne tout son amour.
L'automne est la saison où la lune est la plus brillante; par le charme de ses teintes et de son symbolisme, c'est elle aussi qui donne au cœur les impressions les plus vives et les plus profondes, littéralement - qui épuise le cœur ». L'allusion doit s'entendre en ce sens qu'il suffisait à l'amour profond et « épuisant le cœur » du vieillard, d'apercevoir de loin et à travers les arbres celle qui en était l'objet, et qu'il n'avait rien demandé de plus.
(*) Cf. p. 196, n. 2 de la p. 189, ce qui a été dit à propos d'une onomatopée analogue. Celle-ci est une imitation des sons du tambourin battant la charge, seme-tsuzumi.
(8) Meido, l'autre monde, et plus spécialement le lieu où les morts reçoivent la punition de leurs actions mauvaises.
(6) Nous n'avons pas retrouvé le nom sanscrit de ce personnage, un Raksas, qui paraît être le chef des démons chargés de torturer les damnés. Le Goku shôku kyô en donne la description suivante : il a une tête de bœuf et des mains d'homme; ses deux pieds sont des sabots de bœuf; sa force ébranle les montagnes; il porte une fourche de fer à trois branches, qui d'un seul coup transperce plusieurs millions de pécheurs.
(7) Un des plus grands supplices des enfers.
Page 251 :
(*) L'acte et sa rétribution sont indissolublement et directement liés l'un à l'autre; c'est un des axiomes de la doctrine, et son évidence est incontestable. L'effet suit la cause comme l'ombre suit le corps, comme la roue du char suit le cheval qui le traîne.
(") Ne comprenant pas que la vieillesse était venue pour moi, et que le tambourin ne pouvait sonner d'autre heure que celle-là.
(3) Poésie chinoise de Kwan no Atsushige, insérée au Wakan rôei shû ; c'est la notation d'un des aspects du printemps :
Dans l'étang, au bord oriental, la glace sous le souffle de
la brise [déjà] a fondu; Près de la fenêtre, du côté du Nord, le prunier tout couvert de neige connaît [encore] le froid. C'est l'image des vagues qui amène l'idée d'étang, laquelle à son tour introduit cette citation, où il faut voir une image du charme de l'amour opposé à l'amertume de ses effets.
(*) L'auteur transforme complètement la seconde partie de la poésie qu'il vient de citer, et à la place du froid de la neige, il introduit, sous l'image des lotus qui s'ouvrent dans l'étang, celui des enfers froids, dont il cite les deux plus redoutables, le Padma et le Mahâpadma, Lotus rouge et Grand lotus rouge; ce sont les deux derniers de la série des huit grands enfers froids : dans le Lotus rouge, le corps se couvre de plaies déchiquetées et profondes comme ces fleurs ; dans le Mahâpadma, plus ordinairement appelé Pundarîka, Lotus blanc, les chairs tombent et laissent apparaître les os.
(8) D'après une légende consignée au Tai ping kouang ki, les poissons, et surtout les carpes, rassemblés au pied des chutes du Hoang-ho à Long-men, s'efforcent de les remonter. Celui qui y réussit est transformé en dragon. Les efforts du vieillard pour s'élever jusqu'à celle qu'il aimait n'ont abouti qu'à en faire un démon.
(e) L'ordre de ces deux vers est interverti dans la traduction.