‹ Cinq seènes de la comédie humaineChapitre 3 sur 62 · INTRODUCTION V · texte numérisé non relu

INTRODUCTION V

What has been said wîll suggest that thèse storîes will repay thoughtful reading. There is nothîng hère that a grammar-school boy or girl may not read, but the book will be better appreciated in the later highschool years or by collège students, and it is for them that the brief notes hâve been designed. What can be found in the ordinary French dictionary or in the usual school text-books need not be sought hère.

My thanks are due to Mr. François of the University of Michigan for valuable suggestions and for a caref ul reading of the proof-sheets that has contributed essentially to the textual correctness of the volume.

Benjamin W. Wells.

New York.

— Allons, député du centre/, en avant! Il s'agit d'aller au pas accéléré, si nous voulons être à table en même temps que les autres. Haut le pied! Saute, marquis! là, donc! bien. Vous franchissez les sillons comme un véritable cerf! 5

Ces paroles étaient prononcées par un chasseur paisiblement assis sur une lisière de la forêt de Tlsle- Adam,* et qui achevait de fumer un cigare de la Havane en attendant son compagnon, sans doute égaré depuis longtemps dans les halliers de la forêt. A ses 10 côtés, quatre chiens haletants regardaient comme lui le personnage auquel il s'adressait. Pour comprendre combien étaient railleuses ces allocutions répétées par intervalles, il faut dire que le chasseur était un gros homme court dont le ventre proéminent accusait 15 un embonpoint véritablement ministériel. Aussi arpentait-il avec peine les sillons d'un vaste champ récemment moissonné, dont les chaumes gênaient considérablement sa marche ; puis, pour surcroît de douleur, les rayons du soleil qui frappaient obliquement sa 20 figure y amassaient de grosses gouttes de sueur. Pré-

occupé par le soin de garder son équilibre, il se penchait tantôt en avant, tantôt en arrière, en imitant ainsi les soubresauts d'une voiture fortement cahotée. Ce jour était un de ceux qui, pendant le mois de septem- S bre, achèvent de mûrir les raisins par des feux équatoriaux. Le temps annonçait un orage. Quoique plusieurs grands espaces d'azur séparassent encore vers rhorizon de gros nuages noirs, on voyait des nuées blondes s'avancer avec une effrayante rapidité, en

lo étendant, de l'ouest à l'est, un léger rideau grisâtre. Le vent n'agissant que dans la haute région de l'air, l'atmosphère comprimait vers les bas-fonds les brûlantes vapeurs de la terre. Entouré de hautes futaies qui le privaient d'air, le vallon que franchissait le

15 chasseur avait la température d'une fournaise. Ardente et silencieuse, la forêt semblait avoir soif. Les oiseaux, les insectes étaient muets, et les cimes des arbres s'inclinaient à peine.* Les personnes auxquelles il reste quelque souvenir de l'été de 1819 doivent donc

20 compatir aux maux du pauvre ministériel, qui suait sang et eau pour rejoindre son compagnon moqueur. Tout en fumant son cigare, celui-ci avait calculé, par la position du soleil, qu'il pouvait être environ cinq heures du soir.

25 — Où diable sommes-nous? dit le gros chasseur en s'essuyant le front et s'appuyant contre un arbre du champ, presque en face de son compagnon ; car il ne se sentit plus la force de sauter le large fossé qui l'en séparait.

30 — Et c'est à moi que tu le demandes? répondît en riant le chasseur couché dans les hautes herbes jaunes qui couronnaient le talus.

Tl jeta le bout de son cigare dans le fossé, en s'écriant :

— Je jure par saint Hubert^ qu'on ne me reprendra plus à m'aventurer dans un pays inconnu avec un magistrat, fût-il, comme toi, mon cher d'Albon, un vieux 5 camarade de collège !

— Mais, Philippe, vous ne comprenez donc plus le français? Vous avez sans doute laissé votre esprit en Sibérie,^ répliqua le gros homme en lançant un regard douloureusement comique sur un poteau qui se trou- 10 vait à cent pas de là.

— J'entends, répondit Philippe, qui saisit son fusil, se leva tout à coup, s'élança d'un seul bond dans le champ et courut vers le poteau. — Par ici, d'Albon, par ici ! demi-tour à gauche ! cria-t-il à son compagnon 15 en lui indiquant par un geste une large voie pavée. Chemin de Baillet à VIsle-Adam! reprit-il; ainsi nous trouverons dans cette direction celui de Cassan, qui doit s'embrancher sur celui de l'Isle-Adam.

— C'est juste, mon colonel, dit M. d'Albon en remet- 20 tant sur sa tête une casquette avec laquelle il venait de s'éventer.

— En avant donc, mon respectable conseiller, répondit le colonel Philippe en sifflant les chiens, qui semblaient déjà lui mieux obéir qu'au magistrat auquel 25 ils appartenaient.

— Savez-vous, monsieur le marquis, reprit le militaire goguenard, que nous avons encore plus de deux lieues à faire? Le village que nous apercevons là-bas doit être Baillet. 30

— Grand Dieu! s'écria le marquis d'Albon, allez à Cassan, si cela peut vous être agréable, mais vous irez

tout seul. Je préfère attendre ici, malgré Torage, un cheval que vous m'enverrez du château. Vous vous êtes moqué de moi, Sucy. Nous devions faire une jolie petite partie de chasse, ne pas nous éloigner de Cassan, 5 fureter sur les terres que je connais. Bah ! au lieu de nous amuser, vous m'avez fait courir comme un lévrier depuis quatre heures du matin, et nous n'avons eu pour tout déjeuner que deux tasses de lait ! Ah ! si vous avez jamais un procès à la cour, je vous le ferai perdre,

lo eussiez- vous cent fois raison . . .

Le chasseur découragé s'assit sur une des bornes qui étaient au pied du poteau, se débarrassa de son fusil, de sa carnassière vide, et poussa un long soupir.

15 — France! voilà tes députés, s'écria en riant le colonel de Sucy. Ah ! mon pauvre d'Albon, si vous aviez été comme moi six ans au fond de la Sibérie . . .

Il n'acheva pas et leva les yeux au ciel, comme si ses malheurs étaient un secret entre Dieu et lui.

20 — Allons, marchez! ajouta-t-il. Si vous restez assis, vous êtes perdu.

— Que voulez-vous, Philippe! c'est une si vieille habitude chez un magistrat! D'honneur, je suis excédé! Encore si j'avais tué un lièvre!

2$ Les deux chasseurs présentaient un contraste assez rare. Le ministériel était âgé de quarante-deux ans et ne paraissait pas en avoir plus de trente, tandis que le militaire, âgé de trente ans, semblait en avoir au moins quarante. Tous deux étaient décorés de la rosette

30 rouge, attribut des officiers de la Légion d'honneur.^ Quelques mèches de cheveux, mélangés de noir et de blanc comme l'aile d'une pie, s'échappaient de dessous

la casquette du colonel; de belles boucles blondes ornaient les tempes du magistrat. L'un était d'une haute taille, sec, maigre, nerveux, et les rides de sa figure blanche trahissaient des passions terribles ou d'affreux malheurs ; l'autre avait un visage brillant de 5 santé, jovial et digne d'un épicurien. Tous deux étaient fortement hâlés par le soleil, et leurs longues guêtres de cuir fauve portaient les marques de tous les fossés, de tous les marais qu'ils avaient traversés.

— Allons, s'écria M. de Sucy, en avant ! Après une 10 petite heure de marche, nous serons à Cassan, devant une bonne table.

— Il faut que vous n'ayez jamais aimé, répondit le conseiller d'un air piteusement comique, vous êtes aussi impitoyable que l'article 304 du Code pénal.^ 15

Philippe de Sucy tressaillit violemment; son large front se plissa, sa figure devint aussi sombre que l'était le ciel en ce moment. Quoiqu'un souvenir d'une affreuse amertume crispât/ tous ses traits, il ne pleura pas. Semblable aux hommes puissants, il savait re- 20 fouler ses émotions au fond de son cœur, et trouvait peut-être, comme beaucoup de caractères purs, une sorte d'impudeur à dévoiler ses peines quand aucune parole humaine n'en peut rendre la profondeur, et qu'on redoute la moquerie des gens qui ne veulent pas 25 les comprendre. M. d'Albon avait une de ces âmes délicates qui devinent les douleurs et ressentent vivement la commotion qu'elles ont involontairement produite par quelque maladresse. Il respecta le silence de son ami, se leva, oublia sa fatigue, et le suivit silencieu- 30 sèment, tout chagrin d'avoir touché une plaie qui probablement n'était pas cicatrisée.

— Un jour, mon ami, lui dit Philippe en lui serrant la main et en le remerciant de son muet repentir par un regard déchirant, un jour, je te raconterai ma vie. Aujourd'hui, je ne saurais.

5 Ils continuèrent à marcher en silence. Quand la

* douleur du colonel parut dissipée, le conseiller retrouva

sa fatigue; et, avec Tinstinct ou plutôt le vouloir d'un

homme harassé, son œil sonda toutes les profondeurs

de la forêt ; il interrogea les cimes des arbres, examina

10 les avenues, en espérant y découvrir quelque gîte où il pût demander l'hospitalité. En arrivant à un carrefour, il crut apercevoir une légère fumée qui s'élevait entre les arbres. Il s'arrêta, regarda fort attentivement, et reconnut, au milieu d'un massif immense, les

15 branches vertes et sombres de quelques pins.

— Une maison! une maison! s'écria-t-il avec le plaisir qu'aurait eu un marin à crier : « Terre ! terre I »

Puis il s'élança vivement à travers un hallier assez épais, et le colonel, qui était tombé dans une profonde 20 rêverie, l'y suivit machinalement.

— J'aime mieux trouver ici une omelette, du pain de ménage et une chaise, que d'aller chercher à Cassan des divans, des truffes et du vin de Bordeaux !

Ces paroles étaient une exclamation d'enthousiasme 25 arrachée au conseiller par l'aspect d'un mur dont la couleur blanchâtre tranchait, dans le lointain, sur la masse brune des troncs noueux de la forêt.

— Ah! ah! ceci m'a l'air d'être quelque ancien prieuré, s'écria derechef le marquis d'Albon en arrivant

30 à une grille antique et noire, d'où il put voir, au milieu d'un parc assez vaste, un bâtiment construit dans le style employé jadis pour les monuments monastiques.

— Comme ces coquins de moines savaient choisir un emplacement !

Cette nouvelle exclamation était l'expression de Tétonnement que causait au magistrat le poétique ermitage qui s'offrait à ses regards. La maison était située s à mi-côte, sur le revers de la montagne, dont le sommet est occupé par le village de Nerville. Les grands chênes séculaires de la forêt, qui décrivait un cercle immense autour de cette habitation, en faisaient une véritable solitude. Le corps de logis jadis destiné lo aux moines avait son exposition au midi. Le parc paraissait avoir une quarantaine d'arpents. Auprès de la maison régnait une verte prairie, heureusement découpée par plusieurs ruisseaux clairs, par des nappes d'eau gracieusement posées, et sans aucun artifice ap- 15 parent. Çà et là s'élevaient des arbres verts aux formes élégantes, aux feuillages variés. Puis des grottes habilement ménagées, des terrasses massives avec leurs escaliers dégradés et leurs rampes rouillées imprimaient une physionomie particulière à cette sauvage 20 Thébaïde.^ L'art y avait élégamment uni ses constructions aux plus pittoresques effets de la nature. Les passions humaines semblaient devoir mourir au pied de ces grands arbres qui défendaient l'approche de cet asile aux bruits du monde, comme ils y tempéraient 25 les feux du soleil.

— Quel désordre! se dit M. d'Albon après avoir joui de la sombre expression que les ruines donnaient à ce paysage, qui paraissait frappé de malédiction.

C'était comme un lieu funeste abandonné par les 30 hommes. Le lierre avait étendu partout ses nerfs tortueux et ses riches manteaux. Des mousses brunes.

verdâtres, jaunes ou rouges répandaient leurs teintes romantiques sur les arbres, sur les bancs, sur les toits, sur les pierres. Les fenêtres vermoulues étaient usées par la pluie, creusées par le temps ; les balcons étaient 5 brisés, les terrasses démolies. Quelques persiennes ne tenaient plus que par un de leurs gonds. Les portes disjointes paraissaient ne pas devoir résister à uni assaillant. Chargées des touffes luisantes du gui, les branches des arbres fruitiers négligés s'étendaient au

lo loin sans donner de récolte. De hautes herbes croissaient dans les allées. Ces débris jetaient dans le tableau des effets d'une poésie ravissante et des idées rêveuses dans Tâme du spectateur. Un poète serait resté là plongé dans une longue mélancolie, en admi-

15 rant ce désordre plein d'harmonie, cette destruction qui n'était pas sans grâce. En ce moment, quelques rayons de soleil se firent jour à travers les crevasses des nuages, illuminèrent par des jets de mille couleurs cette scène à demi sauvage. Les tuiles brunes resplen-

20 dirent, les mousses brillèrent, des ombres fantastiques s'agitèrent sur les prés, sous les arbres; des couleurs mortes se réveillèrent, des oppositions piquantes se combattirent, les feuillages se découpèrent dans la clarté. Tout à coup, la lumière disparut. Ce paysage

25 qui semblait avoir parlé, se tut, et redevint sombre, ou plutôt doux comme la plus douce teinte d'un crépuscule d'automne.

— C'est le palais de la Belle au bois dormant,* se dit le conseiller, qui ne voyait déjà plus cette maison

30 qu'avec les yeux d'un propriétaire. A qui cela peut-il donc appartenir? Il faut être bien bête pour ne pas habiter une si jolie propriété I

Aussitôt, une femme s'élança de dessous un noyer planté à droite de la grille, et, sans faire de bruit, passa devant le conseiller aussi rapidement quç Tombre d'un nuage; cette vision le rendit muet de surprise.

— Eh bien, d'Albon, qu'avez-vous ? lui demanda le s colonel.

— Je me frotte les yeux pour savoir si je dors ou si je veille, répondit le magistrat en se collant sur la g^lle pour tâcher de revoir le fantôme. — Elle est probablement sous ce figuier, dit-il en montrant à lo Philippe le feuillage d'un arbre qui s'élevait au-dessus du mur, à gauche de la grille.

— Qui, elle?

— Ehl puis-je le savoir? répondit M. d'Albon. Il vient de se lever là, devant moi, ajouta-t-il à voix 15 basse, une femme étrange; elle m'a semblé plutôt appartenir à la nature des ombres qu'au monde des vivants. Elle est si svelte, si légère, si vaporeuse, qu'elle doit être diaphane. Sa figure est aussi blanche que du lait. Ses vêtements, ses yeux, ses cheveux 20 sont noirs. Elle m'a regardé en passant, et quoique

je ne sois point peureux, son regard immobile et froid m'a figé le sang dans les veines.

— Est-elle jolie? demanda Philippe.

— Je ne sais pas. Je ne lui ai vu que les yeux 25 dans la figure.

— Au diable le dîner de Cassan! s'écria le colonel, restons ici. J'ai une envie d'enfant d'entrer dans cette singulière propriété. Vois-tu ces châssis de fenêtres peints en rouge, et ces filets rouges dessinés sur 3c les moulures des portes et des volets? Ne semble-t-il pas que ce soit la maison du diable ? il aura peut-être

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hérité des moines. Allons, courons après la dame blanche et noire! En avant I s'écria Philippe avec une gaieté factice.

En ce moment, les deux chasseurs entendirent un 5 cri assez semblable à celui d'un oiseau pris au piège. Ils écoutèrent. Le feuillage de quelques arbustes froissés retentit dans le silence comme le murmure d'une onde agitée ; mais, quoiqu'ils prêtassent l'oreille pour saisir quelques nouveaux sons, la terre resta si- 10 lencieuse et garda le secret des pas de l'inconnue, si toutefois elle avait marché.

— Voilà qui est singulier! s'écria Philippe en suivant les contours que décrivaient les murs du parc.

Les deux amis arrivèrent bientôt à une allée de la 15 forêt qui conduit au village de Chauvry. Après avoir remonté ce chemin vers la route de Paris, ils se trouvèrent devant une grande grille, et virent alors la façade principale de cette habitation mystérieuse. De ce côté, le désordre était à son comble. D'immenses 20 lézardes sillonnaient les murs de trois corps de logis bâtis en équerre. Des débris de tuiles et d'ardoises amoncelés à terre et des toits dégradés annonçaient une complète incurie. Quelques fruits étaient tombés sous les arbres et pourrissaient sans qu'on les récol- 25 tât. Une vache paissait à travers les boulingrins, et foulait les fleurs des plates-bandes, tandis qu'une chèvre broutait les raisins verts et les pampres d'une treille.

— Ici, tout est harmonie, et le désordre y est en 30 quelque sorte organisé, dit le colonel en tirant la

chaîne d'une cloche.

Mais la cloche était sans battant . . . Les deux chas-

seurs n'entendirent que le bruit singulièrement aigre d'un ressort rouillé. Quoique très délabrée, la petite porte pratiquée dans le mur auprès de la grille résista néanmoins à tout effort.

— Oh ! oh ! tout ceci devient très curieux, dit Phi- 5 lippe à son compagnon.

— Si je n'étais pas magistrat, répondit M. d'Albon, je croirais que la femme noire est une sorcière.

A peine avait-il achevé ces mots, que la vache vint à la grille et leur présenta son mufle chaud, comme 10 si elle éprouvait le besoin de voir des créatures humaines. Alors, une femme, si toutefois ce nom pouvait appartenir à l'être indéfinissable qui se leva de dessous une touffe d'arbustes, tira la vache par sa corde. Cette femme portait sur la tête un mouchoir 15 rouge d'où s'échappaient des mèches de cheveux blonds assez semblables à l'étoupe d'une quenouille. Elle n'avait pas de fichu. Un jupon de laine grossière à raies alternativement noires et grises, trop court de quelques pouces, permettait de voir ses jambes. On 20 pouvait croire qu'elle appartenait à une des tribus de Peaux-Rouges célébrées par Cooper,* car ses jambes, son cou et ses bras nus semblaient avoir été peints en couleur de brique. Aucun rayon d'intelligence n'animait sa figure plate. Ses yeux bleuâtres étaient sans 25 chaleur et ternes. Quelques poils blancs clair-semés lui tenaient lieu de sourcils. Enfin, sa bouche était contournée de manière à laisser passer des dents mal rangées, mais aussi blanches que celles d'un chien. 30

— Ohé! la femme! cria M. de Sucy.

Elle arriva lentement jusqu'à la grille, en contem-

plant d'un air niais les deux chasseurs, à la vue desquels il lui échappa un sourire pénible et forcé.

— Où sommes-nous? Quelle est cette maison-là? A qui est-elle? Qui êtes- vous? Êtes- vous d'ici?

5 A ces questions et à une foule d'autres que lui adressèrent successivement les deux amis, elle ne répondit que par des grognements gutturaux qui semblaient appartenir plus à l'animal qu'à la créature humaine.

— Ne voyez-vous pas qu'elle est sourde et muette? 10 dit le magistrat.

— Bons-Hommes! s'écria la paysanne.

— Ah! elle a raison. Ceci pourrait bien être l'ancien couvent des Bons-Hommes,^ dit M. d'Albon.

Les questions recommencèrent. Mais, comme un 15 enfant capricieux, la paysanne rougit, joua avec son sabot, tortilla la corde de la vache qui s'était remise à paître, regarda les deux chasseurs, examina toutes les parties de leur habillement; elle glapit, grogna, gloussa, mais elle ne parla pas.

20 — Ton nom? lui dit Philippe en la contemplant fixement comme s'il eût voulu l'ensorceler.

— Geneviève, répondit-elle en riant d'un rire bête.

— Jusqu'à présent, la vache est la créature la plus intelligente que nous ayons vue, s'écria le magistrat.

25 Je vais tirer un coup de fusil pour faire venir du monde.

Au moment où d'Albon saisissait son arme, le colonel l'arrêta par un geste, et lui montra du doigt l'inconnue qui avait si vivement piqué leur curiosité.

30 Cette femme semblait ensevelie dans une méditation profonde, et venait à pas lents par une allée assez éloignée, en sorte que les deux amis eurent le temps

de l'examiner. Elle était vêtue d'une robe de satin noir tout usée. Ses longs cheveux tombaient en boucles nombreuses sur son front, autour de ses épaules, descendaient jusqu'en bas de sa taille et lui servaient de châle. Accoutumée sans doute à ce dés- s ordre, elle ne chassait que rarement sa chevelure de chaque côté de ses tempes; mais, alors, elle agitait la tête par un mouvement brusque, et ne s'y prenait pas à deux fois pour dégager son front ou ses yeux de ce voile épais. Son geste avait d'ailleurs, comme iq celui d'un animal, cette admirable sécurité de mécanisme dont la prestesse pouvait paraître un prodige dans une femme. Les deux chasseurs, étonnés, la virent sauter sur une branche de pommier et s'y attacher avec la légèreté d'un oiseau. Elle y saisit des 15 fruits, les mangea, puis se laissa tomber à terre avec la gracieuse mollesse qu'on admire chez les écureuils. Ses membres possédaient une élasticité qui ôtait à ses moindres mouvements jusqu'à l'apparence de la gêne ou de l'effort. Elle joua sur le gazon, s'y roula 20 comme aurait pu le faire un enfant ; puis, tout à coup, elle jeta ses pieds et ses mains en avant, et resta étendue sur l'herbe avec l'abandon, la grâce, le naturel d'une jeune chatte endormie au soleil. Le tonnerre ayant grondé dans le lointain, elle se retourna 25 subitement, et se mit à quatre pattes avec la miraculeuse adresse d'un chien qui entend venir un étranger. Par l'effet de cette bizarre attitude, sa noire chevelure se sépara tout à coup en deux larges bandeaux qui retombèrent de chaque côté de sa tête et 30 permirent aux deux spectateurs de cette scène singulière d'admirer des épaules dont la peau blanche

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brilla comme des marguerites de la prairie, un cou dont la perfection faisait juger celle de toutes les proportions du corps.

Elle laissa échapper un cri douloureux, et se leva

5 tout à fait sur ses pieds. Ses mouvements se succédaient si gracieusement, s'exécutaient si lestement, qu'elle semblait être non pas une créature humaine, mais une de ces filles de l'air célébrées par les poésies d'Ossian.^ Elle alla vers une nappe d'eau, secoua

lo légèrement une de ses jambes pour la débarrasser de son soulier, et parut se plaire à tremper son pied blanc comme l'albâtre dans la source, en y admirant sans doute les ondulations qu'elle y produisait et qui ressemblaient à des pierreries. Puis elle s'agenouilla sur

15 le bord du bassin, s'amusa, comme un enfant, à y plonger ses longues tresses et à les en tirer brusquement pour voir tomber goutte à goutte l'eau dont elles étaient chargées, et qui, traversées par les rayons du jour, formaient comme des chapelets de

20 perles.

— Cette femme est folle! s'écria le conseiller.

Un cri rauque, poussé par Geneviève, retentit et parut s'adresser à l'inconnue, qui se redressa vivement en chassant ses cheveux de chaque côté de son visage. 25 En ce moment, le colonel et d'Albon purent voir distinctement les traits de cette femme, qui, en apercevant les deux amis, accourut en quelques bonds à la grille avec la légèreté d'une biche.

— Adieu! dit-elle d'une voix douce et harmonieuse, 30 mais sans que cette mélodie, impatiemment attendue

par les chasseurs, partit dévoiler le moindre sentiment ou la moindre idée.

M. d'Albon admira les longs cils de ses yeux, ses sourcils noirs bien fournis, une peau d'une blancheur éblouissante et sans la plus légère nuance de rougeur. De petites veines bleues tranchaient seules sur son teint blanc. Quand le conseiller se tourna vers son s ami pour lui faire part de l'étonnement que lui inspirait la vue de cette femme étrange, il le trouva étendu sur riierbe et comme mort. M. d'Albon déchargea son fusil en l'air pour appeler du monde, et cria: « Au secours ! » en essayant de relever le colonel. 10 Au bruit de la détonation, l'inconnue, qui était restée immobile, s'enfuit avec la rapidité d'une flèche, jeta des cris d'effroi comme un animal blessé, et tournoya sur la prairie en donnant les marques d'une terreur profonde. M. d'Albon entendit le roulement d'une 15 calèche sur la route de l'Isle-Adam, et implora l'assistance des promeneurs en agitant son mouchoir. Aussitôt, la voiture se dirigea vers les Bons-Hommes, et M. d'Albon y reconnut M. et madame de Granvîlle, ses voisins, qui s'empressèrent de descendre de 20 leur voiture en l'offrant au magistrat. Madame de Granville avait, par hasard, un flacon de sels, que l'on fit respirer à M. de Sucy. Quand le colonel ouvrit les yeux, il les tourna vers la prairie où l'inconnue ne cessait de courir en criant, et laissa échapper une 2», exclamation indistincte, mais qui révélait un sentiment d'horreur; puis il ferma de nouveau les yeux en faisant un geste comme pour demander à son ami de l'arracher à ce spectacle. M. et madame de Granville laissèrent le conseiller libre de disposer de leur 30 voiture, en lui disant obligeamment qu'ils allaient continuer leur promenade à pied.

l6 LA COMÉDIE HUMAINE

— Quelle est donc cette dame? demanda le magistrat en désignant l'inconnue.

— On présume qu'elle vient de Moulins, répondît M. de Gran ville. Elle se nomme la comtesse de Van-

5 dières; on la dit folle, mais, comme elle n'est ici que depuis deux mois, je ne saurais vous garantir la véracité de tous ces oùï-dire.

M. d'Albon remercia M. et madame de Granvîlle et partit pour Cassan.

10 — C'est elle ! s'écria Philippe en reprenant ses sens.

— Qui, elle? demanda d'Albon.

— Stéphanie . . . Ah ! morte et vivante, vivante et folle 1 . . . j'ai cru que j'allais mourir.

Le prudent magistrat, qui apprécia la gravité de la

15 crise à laquelle son ami était tout en proie, se garda bien de le questionner ou de l'irriter; il souhaitait impatiemment arriver au château, car le changement qui s'opérait dans les traits et dans toute la personne du colonel lui faisait craindre que la comtesse n'eût com-

20 muniqué à Philippe sa terrible maladie. Aussitôt que la voiture atteignit l'avenue de l'Isle-Adam, d'Albon envoya le laquais chez le médecin du bourg; en sorte qu'au moment où le colonel fut couché, le docteur se trouva au chevet de son lit.

25 — Si M. le colonel n'avait pas été presque à jeun,

dit le chirurgien, il était mort. Sa fatigue l'a sauvé.

Après avoir indiqué les premières précautions à

prendre, le docteur sortit pour aller préparer lui-même

une potion calmante. Le lendemain matin, M. de

30 Sucy était mieux; mais le médecin avait voulu le veiller lui-même.

— Je vous avouerai, monsieur le marquis, dit le

Adieu i?

docteur à M.d'Albon, que j'ai craint une lésion au cerveau. M. de Sucy a reçu une bien violente commotion. Ses passions sont vives; mais, chez lui, le premier coup porté décide de tout. Demain, il sera peut-être hors de danger. 5

Le médecin ne se trompa point, et, le lendemain, il permit au magistrat de revoir son ami.

— Mon cher d'Albon, dit Philippe en lui serrant la main, j'attends de toi un service ! Cours promptement aux Bons-Hommes! informe-toi de tout ce qui con- 10 cerne la dame que nous y avons vue, et reviens promptement, car je compterai les minutes.

M. d'Albon sauta sur un cheval, et galopa jusqu'à l'ancienne abbaye. En y arrivant, il aperçut devant la grille un grand homme sec dont la figure était pré- 15 venante, et qui répondit affirmativement quand le magistrat lui demanda s'il habitait cette maison ruinécr M. d'Albon lui raconta les motifs de sa visite.

— Eh quoi! monsieur, s'écria l'inconnu, serait-ce vous qui avez tiré ce coup de fusil fatal? Vous avez 20 failli tuer ma pauvre malade!

— Eh! monsieur, j'ai tiré en l'air.

— Vous auriez fait moins de mal à madame la comtesse, si vous l'eussiez atteinte!

— Eh bien, nous n'avons rien à nous reprocher, car la 25 vue de votre comtesse a failli tuer mon ami, M. de Sucy.

— Serait-ce le baron Philippe de Sucy? s'écria le médecin en joignant les mains. Est-il allé en Russie, au passage de la Bérésina?^

— Oui, répondit d'Albon; il a été pris par des Co- 30 saques et mené en Sibérie, d'où il est revenu depuis onze mois environ.

l8 LA COMÉDIE HUMAINE

— Entrez, monsieur, dit l'inconnu en conduisant le magistrat dans un salon situé au rez-de-chaussée de l'habitation, où tout portait les marques d'une dévastation capricieuse.

5 Des vases de porcelaine précieux étaient brisés à côté d'une pendule dont la cage était respectée. Les rideaux de soie drapés devant les fenêtres étaient déchirés, tandis que le double rideau de mousseline restait intact.

lo — Vous voyez, dit-il à M. d'Albon en entrant, les ravages exercés par la charmante créature à laquelle je me suis consacré. C'est ma nièce; malgré l'impuissance de mon art, j'espère lui rendre un jour la raison, en essayant une méthode qu'il n'est malheureu-

15 sèment permis qu'aux gens riches de suivre.

Puis, comme toutes les personnes qui vivent dans la solitude, en proie à une douleur renaissante, il raconta longuement au magistrat l'aventure suivante, dont le récit a été coordonné et dégagé des nombreuses

20 digressions que firent le narrateur et le conseiller.

En quittant, sur les neuf heures du soir, les hauteurs de Studzianka,^ qu'il avait défendues pendant toute la journée du 28 novembre 1812, le maréchal Victor* y laissa un millier d'hommes chargés de pro-

25 téger jusqu'au dernier moment celui des deux ponts construits sur la Bérésina qui subsistait encore. Cette arrière-garde s'était dévouée pour tâcher de sauver une effroyable multitude de traînards engourdis par le froid, qui refusaient obstinément de quitter les équi-

30 pages de l'armée. L'héroïsme de cette généreuse troupe devait être inutile. Les soldats qui affluaient

par masses sur les bords de la Bérésina y trouvaient, par malheur, l'immense quantité de voitures, de caissons et de meubles de toute espèce que l'armée avait été obligée d'abandonner en effectuant son passage pendant les journées des 2,^ et 28 novembre. Héri- S tiers de richesses inespérées, ces malheureux, abrutis par le froid, se logeaient dans les bivacs vides, brisaient le matériel de l'armée pour se construire des cabanes, faisaient du feu avec tout ce qui leur tombait sous la main, dépeçaient les chevaux pour se nourrir, 10 arrachaient le drap ou les toiles des voitures pour se couvrir, et dormaient au lieu de continuer leur route et de franchir paisiblement pendant la nuit cette Bérésina qu'une incroyable fatalité avait déjà rendue si funeste à l'armée. L'apathie de ces pauvres soldats 15 ne peut être comprise que par ceux qui se souviennent d'avoir traversé ces vastes déserts de neige, sans autre boisson que la neige, sans autre lit que la neige, sans autre perspective qu'un horizon de neige, sans autre aliment que la neige, ou quelques betteraves gelées, 20 quelques poignées de farine ou de la chair de cheval. Mourants de faim, de soif, de fatigue et de sommeil, ces infortunés arrivaient sur une plage où ils apercevaient du bois, des feux, des vivres, d'innombrables équipages abandonnés, des bivacs, enfin toute une ville 25 improvisée. Le village de Studzianka avait été entièrement dépecé, partagé, transporté des hauteurs dans la plaine. Quelque dolente^ et périlleuse que fût cette cité, ses misères et ses dangers souriaient à des gens qui ne voyaient devant eux que les épouvan- 3e tables déserts de la Russie. Enfin, c'était un vaste hôpital qui n'eut pas vingt heures d'existence. La las-

situde de la vie ou le sentiment d'un bien-être inattendu rendaient cette masse d'hommes inaccessible à toute pensée autre que celle du repos. Quoique Tartillerie de Taile gauche des Russes tirât sans relâche sur cette S masse, qui se dessinait comme une grande tache, tantôt noire, tantôt flamboyante, au milieu de la neige, ces infatigables boulets ne semblaient à la foule engourdie qu'une incommodité de plus. C'était comme un orage dont la foudre était dédaignée par tout le

lo monde, parce qu'elle devait n'atteindre, cà et là, que des mourants, des malades ou des morts peut-être. A chaque instant, les traînards arrivaient par groupes. Ces espèces de cadavres ambulants se divisaient aussitôt, et allaient mendier une place de foyer en foyer;

15 puis, repoussés le plus souvent, ils se réunissaient de nouveau pour obtenir de force l'hospitalité qui leur était refusée. Sourds à la voix de quelques officiers qui leur prédisaient la mort pour le lendemain, ils dépensaient la somme de courage nécessaire pour passer

20 le fleuve à se construire un asile d'une nuit, à faire un repas souvent funeste; cette mort qui les attendait ne leur paraissait plus un mal, puisqu'elle leur laissait une heure de sommeil. Ils ne donnaient le nom de mal qu'à la faim, à la soif, au froid. Quand il ne se

2$ trouva plus ni bois, ni feu, ni toile ni abris, d'horribles luttes s'établirent entre ceux qui survenaient dénués de tout et les riches qui possédaient une demeure. Les plus faibles succombèrent. Enfin, il arriva un moment où quelques hommes chassés par les Russes

30 n'eurent plus que la neige pour bivac, et s'y couchèrent pour ne plus se relever. Insensiblement, cette masse d'êtres presque anéantis devint si compacte, si sourde^

si stupide, ou si heureuse peut-être, que le maréchal Victor, qui en avait été l'héroïque défenseur, en résistant à vingt mille Russes commandés par Wittgenstein, fut obligé de s'ouvrir un passage, de vive force, à travers cette forêt d'hommes, afin de faire franchir 5 la Bérésina aux cinq mille braves qu'il amenait à l'empereur. Ces infortunés se laissaient écraser plutôt que de bouger, et périssaient en silence, en souriant à leurs feux éteints, et sans penser à la France . . .

A dix heures du soir seulement, le duc de Bellune^ lo se trouva de l'autre côté du fleuve. Avant de s'engager sur les ponts qui menaient à Zembin, il confia le sort de l'arrière-garde de Studzianka à Éblé,^ ce sauveur de tous ceux qui survécurent aux calamités de la Bérésina. Ce fut environ vers minuit que ce 15 grand général, suivi d'un officier de courage, quitta la petite cabane qu'il occupait auprès du pont, et se mit à contempler le spectacle que présentait le camp situé entre la rive de la Bérésina et le chemin de Borizof à Studzianka. Le canon des Russes avait cessé de 20 tonner; des feux innombrables, qui, au milieu de cet amas de neige, pâlissaient et semblaient ne pas jeter de lueur, éclairaient çà et là des figures qui n'avaient rien d'humain. Des malheureux, au nombre de trente mille environ, appartenant à toutes les nations que Na- 25 poléon avait jetées sur la Russie, étaient là, jouant leur vie avec une brutale insouciance.

— Sauvons tout cela, dit le général à l'officier. Demain matin, les Russes seront maîtres de Studzianka. Il faudra donc brûler le pont au moment où ils paraî- 30 tront; ainsi, mon ami, du courage I Fais-toi jour^ jusqu'à la hauteur. Dis au général Fournier* qu'à

peine a-t-îl le temps d'évacuer sa position, de percer tout ce monde, et de passer le pont. Quand tu Tauras vu se mettre en marche, tu le suivras. Aidé par quelques hommes valides, tu brûleras sans pitié les bivacs, S les équipages, les caissons, les voitures, tout ! Chasse ce monde-là sur le pont ! Contrains tout ce qui a deux jambes à se réfugier sur l'autre rive. L'incendie est maintenant notre dernière ressource. Si Berthier^ m'avait laissé détruire ces damnés équipages, ce fleuve

10 n'aurait englouti personne que mes pauvres pontonniers, ces cinquante héros qui ont sauvé l'armée et qu'on oubliera !

Le général porta la main à son front et resta silen^ cieux. Il sentait que la Pologne^ serait son tombeau,

15 et qu'aucune voix ne s'élèverait en faveur de ces hommes sublimes qui se tinrent dans l'eau, l'eau de la Bérésina ! pour y enfoncer les chevalets des ponts. Un seul d'entre eux vit encore, ou, pour être exact, souffre dans un village, ignoré! L'aide-de-camp partit. A

20 peine ce généreux officier avait-il fait cent pas vers Studzianka, que le général Éblé réveilla plusieurs de ses pontonniers souffrants, et commença son œuvre charitable en brûlant les bivacs établis autour du pont, et obligeant ainsi les dormeurs qui l'entouraient à

25 passer la Bérésina. Cependant, le jeune aide-decamp était arrivé, non sans peine, à la seule maison de bois qui fût restée debout à Studzianka.

— Cette baraque est donc bien pleine, mon camarade ? dit-il à un homme qu'il aperçut en dehors.

30 — Si vous y entrez, vous serez un habile troupier, répondit l'officier sans se détourner et sans cesser de démolir avec son sabre le bois de la maison.

— Est-ce vous, Phîlippe? dit raide-de-camp en reconnaissant au son de la voix l'un de ses amis.

— Oui . . . Ah ! ah ! c'est toi, mon vieux, répliqua M. de Sucy en regardant Taide-de-camp, qui n'avait, comme lui, que vingt-trois ans. Je te croyais de l'autre s côté de cette sacrée^ rivière. Viens-tu nous apporter des gâteaux et des confitures pour notre dessert? Tu seras bien reçu, ajouta-t-il en achevant de détacher l'écorce du bois qu'il donnait, en guise de provende,

à son cheval. 10

— Je cherche" votre commandant pour le prévenir, de la part du général Éblé, de filer sur Zembin. Vous avez à peine le temps de percer cette masse de cadavres, que je vais incendier tout à l'heure afin de les faire marcher ... 15

— Tu me réchauffes presque! ta nouvelle me fait suer. J'ai deux amis à sauver! Ah! sans ces deux marmottes, mon vieux, je serais déjà mort! C'est pour eux que je soigne mon cheval, et que je ne le mange pas. Par grâce, as-tu quelque croûte ? Voilà 20 trente heures que je n'ai rien mis dans mon coffre,*

et je me suis battu comme un enragé, afin de conserver le peu de chaleur et de courage qui me restent.

— Pauvre Philippe, rien ! . . . rien ! . . . Mais votre général est là? . . . aj

— N'essaye pas d'entrer! Cette grange contient nos blessés. Monte encore plus haut ! tu rencontreras, sur ta droite, une espèce de toit à porc,* le général est là! Adieu, mon brave. Si jamais nous dansons la trénis* sur un parquet de Paris ... 30

Il n'acheva pas, la bise souffla dans ce moment avec une telle perfidie, que l'aide-de-camp marcha. pour ne

pas se geler et que les lèvres du major Philippe se glacèrent. Le silence régna bientôt. Il n'était interrompu que par les gémissements qui partaient de la maison, et par le bruit sourd que faisait le cheval de

S M. de Sucy en broyant, de faim et de rage, Técorce glacée des arbres avec lesquels la maison était construite. Le major remit son sabre dans le fourreau, prit brusquement la bride du précieux animal qu'il avait su conserver, et l'arracha, malgré sa résistance,

lo à la déplorable pâture dont il paraissait friand.

— En route, Bichette !^ en route ! ' Il n'y a que toi, ma belle, qui puisse sauver Stéphanie. Va, plus tard, il nous sera permis de nous reposer, de mourir, sans doute.

15 Philippe, enveloppé d'une pelisse à laquelle il devait sa conservation et son énergie, se mit à courir en frappant de ses pieds la neige durcie pour entretenir la chaleur. A peine le major eut-il fait cinq cents pas, qu'il aperçut un feu considérable à la place où, depuis

20 le matin, il avait laissé sa voiture sous la garde d'un vieux soldat. Une inquiétude horrible s'empara de lui. Comme tous ceux qui, pendant cette déroute, furent dominés par un sentiment puissant, il trouva, pour secourir ses amis, des forces qu'il n'aurait pas eues

25 pour se sauver lui-même. Il arriva bientôt à quelques pas d'un pli formé par le terrain, et au fond duquel il avait mis à l'abri des boulets une jeune femme, sa compagne d'enfance et son bien le plus cherl A quelques pas de la voiture, une trentaine de traî-

30 nards étaient réunis devant un immense foyer qu'ils entretenaient en y jetant des planches, des dessus de caissons, des roues et des panneaux de voitures. Ces

soldats étaient, sans doute, les derniers venus de tous ceux qui, depuis le large sillon décrit par le terrain au bas de Studzianka jusqu'à la fatale rivière, formaient comme un océan de têtes, de feux, de baraques, une mer vivante agitée par des mouvements presque in- 5 sensibles, et d'où il s'échappait un sourd bruissement, parfois mêlé d'éclats terribles. Poussés par la faim et par le désespoir, ces malheureux avaient probablement visité de force la voiture. Le vieux général et la jeune femme qu'ils y trouvèrent couchés sur des hardes, en- 10 veloppés de manteaux et de pelisses, gisaient en ce moment accroupis devant le feu. L'une des portières de la voiture était brisée. Aussitôt que les hommes ^ placés autour du feu entendirent les pas du cheval et du major, il s'éleva parmi eux un cri de rage inspiré 15 par la faim.

— Un cheval ! un cheval ! . . .

Les voix ne formèrent qu'une seule voix.

— Retirez- vous ! gare à vous! s'écrièrent deux ou trois soldats en ajustant le cheval. 20

Philippe se mit devant sa jument en disant:

— Gredins! je vais vous culbuter tous dans votre feu. Il y a des chevaux morts là-haut : allez les chercher!

— Est-il farceur, cet officier-là ? . . . Une fois, deux 25 fois, te déranges-tu? répliqua un grenadier colossal. Non? Eh bien, comme tu voudras alors.

Un cri de femme domina la détonation. Philippe ne fut heureusement pas atteint; mais Bichette, qui avait succombé, se débattait contre la mort ; trois hom- 30 mes s'élancèrent et l'achevèrent à coups de baïonnette.

— Cannibales! laissez-moi prendre la couverture et mes pistolets, dit Philippe au désespoir.

— Va pour les pistolets, répliqua le grenadier. Quant à la couverture, voilà un fantassin qui depuis

S deux jours n'a rien dans le fanal,^ et qui grelotte avec son méchant habit de vinaigre.^ C'est notre général . . . Philippe garda le silence en voyant un homme dont la chaussure était usée, le pantalon troué en dix endroits, et qui n'avait sur la tête qu'un mauvais bonnet

10 de police chargé de givre. Il s'empressa de prendre ses pistolets. Cinq hommes amenèrent la jument devant le foyer, et se mirent à la dépecer avec autant d'adresse qu'auraient pu le faire des garçons bouchers de Paris. Les morceaux étaient miraculeusement en-

15 levés et jetés sur des charbons. Le major alla se placer auprès de la femme qui avait poussé un cri d'épouvante en le reconnaissant; il la trouva immobile, assise sur un coussin de la voiture et se chauffant ; elle le regarda silencieusement, sans lui sourire. Philippe

20 aperçut alors près de lui le soldat auquel il avait confié la défense de la voiture ; le pauvre homme était blessé. Accablé par le nombre, il venait de céder aux traînards qui l'avaient attaqué; mais, comme le chien qui a défendu jusqu'au dernier moment le dîner de son maître,

25 il avait pris sa part du butin, et s'était fait une espèce de manteau avec un drap blanc. En ce moment, il s'occupait à retourner un morceau de la jument, et le major vit sur sa figure la joie que lui causaient les apprêts du festin. Le comte de Vandières, tombé depuis

30 trois jours comme en enfance, restait sur un coussin, près de sa femme, et regardait d'un œil fixe ces flammes dont la chaleur commençait à dissiper son en-

gourdissement. Il n'avait pas été plus ému du danger et de l'arrivée de Philippe que du combat par suite duquel sa voiture venait d'être pillée. D'abord Sucy saisit la main de la jeune comtesse, comme pour lui donner un témoignage d'affection et lui exprimer la s douleur qu'il éprouvait de la voir ainsi réduite à la dernière misère; mais il resta silencieux près d'elle, assis sur un tas de neige qui ruisselait en fondant, et céda lui-même au bonheur de se chauffer, en oubliant le péril, en oubliant tout. Sa figure contracta malgré 10 lui une expression de joie presque stupide, et il attendit avec impatience que le lambeau de jument donné à son soldat fût rôti. L'odeur de cette chair charbonnée irritait sa faim, et sa faim faisait taire son cœur, son courage et son amour. Il contempla sans colère 15 les résultats du pillage de sa voiture. Tous, les hommes qui entouraient lé foyer s'étaient partagé les couvertures, les coussins, les pelisses, les robes, les vêtements d'homme et de femme appartenant au comte, à la comtesse et au major. Philippe se retourna pour 20 voir si l'on pouvait encore tirer parti de la caisse. Il aperçut à la lueur des flammes l'or, les diamants, l'argenterie, éparpillés sans que personne songeât à s'en approprier la moindre parcelle. Chacun des individus réunis par le hasard autour de ce feu gardait un 25 silence qui avait quelque chose d'horrible, et ne faisait que ce qu'il jugeait nécessaire à son bien-être. Cette misère était grotesque. Les figures, décomposées par le froid, étaient enduites d'une couche de boue sur laquelle les larmes traçaient, à partir des yeux jusqu'au 30 bas des joues, un sillon qui attestait l'épaisseur de ce masque. La malpropreté de leur longue barbe rendait

ces soldats encore plus hideux. Les uns étaient enveloppés dans des châles de femme; les autres portaient des chabraques de cheval, des couvertures crottées, des haillons empreints de givre qui fondait; S quelques-uns avaient un pied dans une botte et Tautre dans un soulier; enfin, il n'y avait personne dont le costume n'offrît une singularité risible. En présence de choses si plaisantes, ces hommes restaient graves et sombres. Le silence n'était interrompu que par le

lo craquement du bois, par les pétillements de la flamme, par le lointain murmure du camp, et par les coups de sabre que les plus affamés donnaient à Bichette pour en arracher les meilleurs morceaux. Quelques malheureux, plus las que les autres, dormaient, et, si Tun

1$ d'eux venait à rouler dans le foyer, personhe ne le relevait. Ces logiciens sévères pensaient que, s'il n'était pas mort, la brûlure devait l'avertir de se mettre en un lieu plus commode. Si le malheureux se réveillait dans le feu et périssait, personne ne le plaignait. Quel-

20 ques soldats se regardaient, comme pour justifier leur propre insouciance par l'indifférence des autres. La jeune comtesse eut deux fois ce spectacle, et resta muette. Quand les différents morceaux que l'on avait mis sur des charbons furent cuits, chacun satisfit sa

25 faim avec cette gloutonnerie qui, vue chez les animaux, nous semble dégoûtante.

— Voilà la première fois qu'on aura vu trente fantassins sur un cheval! s'écria le grenadier qui avait abattu la jument.

30 Ce fut la seule plaisanterie qui attestât l'esprit national.

Bientôt, la plupart de ces pauvres soldats se rou-»

lèrent dans leurs habits, se placèrent sur des planches, sur tout ce qui pouvait les préserver du contact de la neige, et. dormirent, insoucieux du lendemain. Quand le major fut réchauffé et qu'il eut apaisé sa faim, un invincible besoin de dormir lui appesantit les pau- s pières. Pendant le temps assez court que dura son débat contre le sommeil, il contempla cette jeune femme qui, s'étant tourné la figure vers le feu pour dormir, laissait voir ses yeux clos et une partie de son front; elle était enveloppée dans une pelisse fourrée 10 et dans un gros manteau de dragon ; sa tête portait sur un oreiller taché de sang ; son bonnet d'astracan, maintenu par un mouchoir noué sous le menton, lui préservait le visage du froid autant que cela était possible; elle s'était caché les pieds dans le manteau. 15 Ainsi roulée sur elle-même, elle ne ressemblait réellement à rien. Était-ce la dernière des vivandières? était-ce cette charmante femme, la gloire d'un amant, la reine des bals parisiens ? Hélas ! Tœil même de son ami le plus dévoué n'apercevait plus rien de féminin 20 dans cet amas de linges et de haillons. L'amour avait succombé sous le froid dans le cœur d'une femme. A travers les voiles épais que le plus irrésistible de tous les sommeils étendait sur les yeux du major, il ne voyait plus le mari et la femme que comme deux points. 25 Les flammes du foyer, ces figures étendues, ce froid terrible qui rugissait à trois pas d'une chaleur fugitive, tout était rêve. Une pensée importune effrayait Philippe :

— Nous allons tous mourir, si je dors ! je ne veux 3c pas dormir, se disait-il.

Il dormait. Une clameur terrible et une explosion

réveillèrent M. de Sucy après une heure de sommeil. Le sentiment de son devoir, le péril de son amie retombèrent tout à coup sur son cœur. Il jeta un cri semblable à un rugissement. Lui et son soldat étaient 5 seuls debout. Ils virent une mer de feu qui découpait devant eux, dans Tombre de la nuit, une foule d'hommes, en dévorant les bivacs et les cabanes; ils entendirent des cris de désespoir, des hurlements; ils aperçurent des milliers de figures désolées et de faces fulo rieuses. Au milieu de cet enfer, une colonne de soldats se frayaient un chemin vers le pont, entre deux haies de cadavres.

— C'est la retraite de notre arrière-garde, s'écria le major. Plus d'espoir!

15 — J'ai respecté votre voiture, Philippe, dit une voix amie.

En se retournant, Sucy reconnut le jeune aîde-decamp à la lueur des flammes.

— Ah! tout est perdu, répondit le major. Ils ont 20 mangé mon cheval . . . D'ailleurs, comment pourrai-

je faire marcher ce stupide général et sa femme?

— Prenez un tison, Philippe, et menacez-les 1

— Menacer la comtesse ? . . .

— Adieu! s'écria l'aide-de-camp. Je n'ai que le «5 temps de passer cette fatale rivière, et il le faut: j'ai

une mère en France ! . . . Quelle nuit ! Cette foule aime mieux rester sur la neige, et la plupart de ces malheureux se laissent brûler plutôt que de se lever . . . Il est quatre heures, Philippe! Dans deux heures, 30 les Russes commenceront à se remuer. Je vous assure que vous verrez la Bérésina encore une fois chargée de cadavres. Philippe, songez à vous! Vous

n'avez pas de chevaux, vous ne pouvez pas porter la comtesse; ainsi, allons, venez avec moi, dit-il en le prenant par le bras.

— Mon ami, abandonner Stéphanie ! . . .

Le major saisit la comtesse, la mit debout, la secoua s avec la rudesse d'un homme au désespoir, et la contraignit de se réveiller; elle le regarda d'un œil fixe et mort.

— Il faut marcher, Stéphanie, ou nous mourons ici ! Pour toute réponse, la comtesse essayait de se laisser 10

aller à terre pour dormir. L'aide-de-camp saisit un tison et l'agita devant la figure de Stéphanie.

— Sauvons-la malgré elle ! s'écria Philippe en soulevant la comtesse, qu'il porta dans la voiture.

Il revint implorer l'aide de son ami. Tous deux 15 prirent le vieux général, sans savoir s'il était mort ou vivant, et le mirent auprès de sa femme. Le major fit rouler avec le pied chacun des hommes qui gisaient à terre, leur reprit ce qu'ils avaient pillé, entassa toutes les hardes sur les deux époux, et jeta dans un coin de 20 la voiture quelques lambeaux rôtis de sa jument.

— Que voulez-vous donc faire? lui dit l'aide-de-camp.

— La traîner ! répondit le major.

— Vous êtes fou !

— C'est vrai! s'écria Philippe en se croisant les 25 bras sur la poitrine.

Il parut tout à coup saisi par une pensée de désespoir.

— Toi, dit-il, en saisissant le bras valide de son soldat, je te la confie pour une heure! Songe que tu 30 dois plutôt mourir que de laisser approcher qui que ce soit de cette voiture.

Le major s'empara des diamants de la comtesse, les tint d'une main, tira de l'autre son sabre, se mit à frapper rageusement ceux des dormeurs qu'il jugeait devoir être les plus intrépides, et réussit à réveiller le 5 grenadier colossal et deux autres hommes dont il était impossible de connaître le grade.

— Nous sommes flambés!^ leur dit-il.

— Je le sais bien, répondit le grenadier, mais ça m'est égal.

lo — Eh bien, mort pour mort, ne vaut-il pas mieux vendre sa vie pour une jolie femme, et risquer de revoir encore la France?

— J'aime mieux dormir, dit un homme en se roulant sur la neige, et si tu me tracasses encore, major, je te

15 fiche mon briquet^ dans le ventre!

— De quoi s'agit-il, mon officier? reprit le grenadier. Cet homme est ivre! C'est un Parisien, ça* aime ses aises.

— Ceci sera pour toi, brave grenadier! s'écria le 2o major en lui présentant une rivière de diamants, si

tu veux me suivre et te battre comme un enragé. Les Russes sont à dix minutes d'ici ; ils ont des chevaux ; nous allons marcher sur leur première batterie et ramener deux lapins.* 25 — Mais les sentinelles, major?

— L'un de nous trois . . ., dit-il au soldat. Il s'interrompit, regarda l 'aide-de-camp :

— Vous venez, Hippolyte, n'est-ce pas?

Hippolyte consentit par un signe de tête.

30 — L'un de nous, reprit le major, se chargera de la sentinelle. D'ailleurs, ils dorment peut-être aussi, ces sacrés Russes . . .

— Va, major, tu es un brave ! Maïs tu me mettras dans ton berlingot? dit le grenadier.

— Oui, si tu ne laisses pas ta peau là-haut. — Si je succombais, Hippolyte, et toi, grenadier, dit le major en s'adressant à ses deux compagnons, promettez-moi 5 de vous dévouer au salut de la comtesse ?

— Convenu, s'écria le grenadier.

Ils se dirigèrent vers la ligne russe, sur les batteries qui avaient si cruellement foudroyé la masse des malheureux gisant sur le bord de la rivière. Quelques 10 moments après leur départ, le galop de deux chevaux retentissait sur la neige, et la batterie réveillée envoyait des volées qui passaient sur la tête des dormeurs ; le pas des chevaux était si précipité, qu'on eût dit des maréchaux battant un fer. Le généreux aide- 15 de-camp avait succombé ... Le grenadier athlétique était sain et sauf. Philippe, en défendant son ami, avait reçu un coup de baïonnette dans Tépaule; néanmoins, il se cramponnait aux crins du cheval, et le serrait si bien avec ses jambes, que l'animal se trouvait 20 pris comme dans un étau.

— Dieu soit loué! s'écria le major en retrouvant son soldat immobile et la voiture à sa place.

— Si vous êtes juste, mon officier, vous me ferez avoir la croix. Nous avons joliment joué de la cla- 25 rinette et du bancal,^ hein ?

— Nous n'avons encore rien fait ! Attelons les chevaux. Prenez ces cordes.

— Il n'y en a pas assez.

— Eh bien, grenadier, mettez-moi la main sur ces 30 dormeurs, et servez-vous de leurs châles, de leur linge. . .

— Tiens, il est mort, ce farceur-là ! s'écria le grena-

dier en dépouillant le premier auquel il s'adressa . . . Ah ! c'te farce, ils sont morts !

— Tous ?

— Oui, tous! Il paraît que le cheval est indigeste 5 quand on le mange à la neige.

Ces paroles firent trembler Philippe. Le froid avait redoublé.

— Dieu, perdre une femme que j'ai déjà sauvée vingt fois!

lô Le major secoua la comtesse en criant:

— Stéphanie! Stéphanie!

La jeune femme ouvrit les yeux.

— Madame, nous sommes sauvés!

— Sauvés! répéta-t-elle en retombant.

15 Les chevaux furent attelés tant bien que mal. Le major, tenant son sabre de sa meilleure main, gardant les guides de l'autre, armé de ses pistolets, monta sur un des chevaux, et le grenadier sur le second. Le vieux soldat, dont les pieds étaient ge-

20 lés, avait été jeté en travers de la voiture, sur le général et sur la comtesse. Excités à coups de sabre, les chevaux emportèrent l'équipage avec une sorte de furie dans la plaine, où d'innombrables difficultés attendaient le major. Bientôt il fut impossible d'a-

25 vancer sans risquer d'écraser des hommes, des femmes et jusqu'à des enfants endormis, qui tous refusaient de bouger quand le grenadier les éveillait. En vain M. de Sucy chercha-t-il la route que l 'arrière-garde s'était frayée naguère au milieu de cette masse d'hommes, elle

30 s'était effacée comme s'efface le sillage du vaisseau sur la mer ; il n'allait qu'au pas, le plus souvent arrêté par des soldats qui le menaçaient de tuer ses chevaux.

— Voulez-vous arriver? lui dit le grenadier.

— Au prix de tout mon sang! au prix du monde entier ! répondit le major.

— Marche! . . . On ne fait pas d'omelette sans casser des œufs.^ S

Et le grenadier de la garde poussa les chevaux sur les hommes, ensanglanta les roues, renversa les bivacs, en se traçant un double sillon de morts à travers ce champ de têtes. Mais rendons-lui la justice de dire qu'il ne se fit jamais faute de crier d'vme voix tonnante : lo

— Gare donc, charognes!

— Les malheureux ! s'écria le major.

— Bah ! ça ou^ le froid, ça ou le canon ! dit le grenadier en animant les chevaux et les piquant avec la pointe de son briquet. 15

Une catastrophe qui aurait dû leur arriver bien plus tôt, et dont un hasard fabuleux les avait préservés jusque-là, vint tout à coup les arrêter dans leur marche. La voiture versa.

— Je m'y attendais, s'écria l'imperturbable grena- 20 dier. Oh ! oh ! le camarade est mort.

— Pauvre Laurent! dit le major.

— Laurent! N'est-il pas du 5* chasseurs?

— Oui.

— C'est mon cousin . . . Bah ! la chienne de vie^ 25 n'est pas assez heureuse pour qu'on la regrette, par le temps qu'il fait.

La voiture ne fut pas relevée, les chevaux ne furent pas dégagés sans une perte de temps immense, irréparable. Le choc avait été si violent, que la jeune com- 30 tesse, réveillée et tirée de son engourdissement par la commotion, se débarrassa de ses couvertures et se leva.

— Philippe, où sommes-nous? s'écria-t-elle d'une voix douce, en regardant autour d'elle.

— A cinq cents pas du pont. Nous allons passer la Bérésina. De l'autre côté de la rivière, Stéphanie, je

5 ne vous tourmenterai plus, je vous laisserai dormir; nous serons en sûreté; nous gagnerons tranquillement Vilna.^ Dieu veuille que vous ne sachiez jamais ce que votre vie aura coûté !

— Tu es blessé?

lo — Ce n'est rien.

L'heure de la catastrophe était venue. Le canon des Russes annonça le jour. Maîtres de Studzianka, ils foudroyèrent la plaine; et, aux premières lueurs du matin, le major aperçut leurs colonnes se mouvoir

15 et se former sur les hauteurs. Un cri d'alarme s'éleva du sein de la multitude, qui fut debout en un moment. Chacun comprit instinctivement son péril, et tous se dirigèrent vers le pont par un mouvement de vague. Les Russes descendaient avec la rapidité de l'incendie.

20 Hommes, femmes, enfants, chevaux, tout marcha vers le pont. Heureusement, le major et la comtesse se trouvaient encore éloignés de la rive. Le général Éblé venait de mettre le feu aux chevalets de l'autre bord. Malgré les avertissements donnés à ceux qui

25 envahissaient cette planche de salut, personne ne voulut reculer. Non-seulement le pont s'abîma chargé de monde, mais l'impétuosité du flot d'hommes lancés vers cette fatale berge était si furieuse, qu'une masse humaine fut précipitée dans les eaux comme une ava-

30 lanche. On n'entendit pas un cri, mais comme le bruit sourd d'une énorme pierre qui tombe à l'eau; puis la Bérésina fut couverte de cadavres. Le mouvement

rétrograde- de ceux qui se reculèrent dans la plaine pour échapper à cette mort, fut si violent et leur choc contre ceux qui marchaient en avant fut si terrible, qu'un grand nombre de gens moururent étouffés. Le comte et la comtesse de Vandières durent la vie à S leur voiture. Les chevaux, après avoir écrasé, pétri une masse de mourants, périrent écrasés, foulés aux pieds par une trombe humaine qui se porta sur la rive. Le major et le grenadier trouvèrent leur salut dans leur force. Ils tuaient pour n'être pas tués^ Cet ouragan lo de faces humaines, ce flux et reflux de corps animés par un même mouvement eut pour résultat de laisser pendant quelques moments la rive de la Bérésina déserte. La multitude s'était re jetée dans la plaine. Si quelques hommes se lancèrent à la rivière du haut de 15 la berge, ce fut moins dans l'espoir d'atteindre l'autre rive, qui pour eux était la France, que pour éviter les déserts de la Sibérie. Le désespoir devint une égide pour quelques gens hardis. Un officier sauta de glaçon en glaçon jusqu'à l'autre bord ; un soldat rampa 20 miraculeusement sur un amas de cadavres et de glaçons. Cette immense population finit par comprendre que les Russes ne tueraient pas vingt mille hommes sans armes, engourdis, stupides, qui ne se défendaient pas, et chacun attendit son sort avec une 25 horrible résignation. Alors, le major, son grenadier, le vieux général et sa femme restèrent seuls, à quelques pas de l'endroit où était le pont. Ils étaient là, tous quatre debout, les yeux secs, silencieux, entourés d'une masse de morts. Quelques soldats valides, quel- 30 ques officiers auxquels la circonstance rendait toute leur énergie se trouvaient avec eux. Ce groupe assez

nombreux comptait environ cinquante hommes. Le major aperçut à deux cents pas de là les ruines du pont fait pour les voitures, et qui s'était brisé Tavantveille.

5 — Construisons un radeau! s'écria-t-il.

A peine avait-il laissé tomber cette parole, que le groupe entier courut vers ces débris. Une foule d'hommes se mirent à ramasser des crampons de fer, à chercher des pièces de bois, des cordes, enfin tous les

lo matériaux nécessaires à la construction du radeau. Une vingtaine de soldats et d'officiers armés formèrent une garde commandée par le major pour protéger les travailleurs contre les attaques désespérées que pourrait tenter la foule en devinant leur dessein. Le senti-

15 ment de la liberté qui anime les prisonniers et leur

inspire des miracles ne peut pas se comparer à celui

qui faisait agir en ce moment ces malheureux Français.

— Voilà les Russes! voilà les Russes! criaient aux

travailleurs ceux qui les défendaient.

20 Et les bois criaient, le plancher croissait de largeur, de hauteur, de profondeur. Généraux, soldats, colonels, tous pliaient sous le poids dés roues, des fers, des cordes, des planches : c'était une image réelle de la construction de l'arche de Noé. La jeune comtesse, assise

25 auprès de son mari, contemplait ce spectacle avec le regret de ne pouvoir contribuer en rien à ce travail; cependant, elle aidait à faire des nœuds pour consolider les cordages. Enfin, le radeau fut achevé. Quarante hommes le lancèrent dans les eaux de la rivière,

30 tandis qu'une dizaine de soldats tenaient les cordes qui devaient servir à l'amarrer près de la berge. Aussitôt que les constructeurs virent leur embarcation flottant

sur la Bérésina, ils s'y jetèrent du haut de la rive avec un horrible égoïsme. Le major, craignant la fureur de ce premier mouvement, tenait Stéphanie et le général par la main ; mais il frissonna quand il vit l'embarcation noire de monde et les hommes pressés dessus comme 5 des spectateurs au parterre d'un théâtre.

— Sauvages! cria-t-il, c'est moi qui vous ai donné l'idée de faire le radeau ; je suis votre sauveur, et vous me refusez une place !

Une rumeur confuse servit de réponse. Les hommes 10 placés au bord du radeau, et armés de bâtons qu'ils appuyaient sur la berge, poussaient avec violence le train de bois, pour le lancer vers l'autre bord et lui faire fendre les glaçons et les cadavres.

— Tonnerre de Dieu! je vous fiche^ à l'eau si vous 15 ne recevez pas le major et ses deux compagnons, s'écria le grenadier, qui leva son sabre, empêcha le départ, et fit serrer les rangs, malgré des cris horribles.

— Je vais tomber ! . . . Je tombe ! criaient ses com- 20 pagnons. Partons! en avant!

. Le major regardait d'un oeil sec sa maîtresse, qui levait les yeux au ciel par un sentiment de résignation sublime.

— Mourir avec toi ! dit-elle. 25 Il y avait quelque chose de comique dans la situation

des gens installés sur le radeau. Quoiqu'ils fissent entendre des rugissements affreux, aucun d'eux n'osait résister au grenadier; car ils étaient si pressés, qu'il suffisait de pousser une seule personne pour tout ren- 30 verser. Dans ce danger, un capitaine essaya de se débarrasser du soldat, qui aperçut le mouvement hostile

de Tofficier, le saisit et le précipita dans Teau en lui disant :

— Ah ! ah ! canard, tu veux boire ! . . . Va ! — Voilà deux places! s'écria-t-il. Allons, major, jetez-nous

S votre petite femme, et venez ! Laissez ce vieux roquentin,^ qui crèvera demain.

— Dépêchez- vous ! cria une voix composée de cent voix.

— Allons, major! Ils grognent, les autres, et ils lo ont raison.

Le comte de Vandières se débarrassa de ses haillons et se montra debout dans son uniforme de général.

— Sauvons le comte, dit Philippe.

Stéphanie serra la main de son ami, se jeta sur lui 15 et Tembrassa par une horrible étreinte.

— Adieu! dit-elle.

Ils s'étaient compris. Le comte de Vandières retrouva ses forces et sa présence d'esprit pour sauter dans Tembarcation, où Stéphanie le suivit après avoir 20 donné un dernier regard à Philippe.

— Major, voulez-vous ma place? Je me moque de la vie, s'écria le grenadier ; je n'ai ni femme, ni enfant, ni mère . . .

— Je te les confie, cria le major en désignant le 25 comte et sa femme.

— Soyez tranquille, j 'en aurai soin comme de mon œil.

Le radeau fut lancé avec tant de violence vers la rive opposée à celle où Philippe restait immobile, qu'en touchant terre la secousse ébranla tout. Le comte, qui 30 était au bord, roula dans la rivière. Au moment où il y tombait, un glaçon lui coupa la tête et la lança au loin> comme un boulet.

— Heîn ! major ! cria le grenadier.

— Adieu ! cria une voix de femme.

Philippe de Sucy tomba glacé d'horreur, accablé par le froid, par le regret et par la fatigue.

— Ma pauvre nièce était devenue folle, ajouta le 5 médecin après un moment de silence. Ah! monsieur, reprit-il en saisissant la main de M. d'Albon, combien

la vie a été affreuse pour cette petite femme, si jeune, si délicate! Après avoir été, par un malheur inouï, séparée de ce grenadier de la garde, nommé Fleuriot, 10 elle fut traînée, pendant deux ans, à la suite de Tarmée, le jouet d'un tas de misérables. Elle allait, m'a-t-on dit, pieds nus, mal vêtue, restait des mois entiers sans soins, sans nourriture ; tantôt gardée dans les hôpitaux, tantôt chassée comme un animal. Dieu seul connaît 15 les malheurs auxquels cette infortunée a pourtant survécu. Elle était dans une petite ville d'Allemagne, enfermée avec des fous, pendant que ses parents, qui la croyaient morte, partageaient ici sa succession. En 1816, le grenadier Fleuriot la reconnut dans une au- 20 berge de Strasbourg,^ où elle venait d'arriver après s'être évadée de sa prison. Quelques paysans racontèrent au grenadier que la comtesse avait vécu un mois entier dans une forêt, et qu'ils l'avaient traquée pour s'emparer d'elle, sans pouvoir y parvenir. J'étais alors 25 à quelques lieues de Strasbourg. En entendant parler d'une fille sauvage, j'eus le désir de vérifier les faits extraordinaires qui donnaient matière à des contes ridicules. Que devins- je en reconnaissant la comtesse? Fleuriot m'apprit tout ce qu'il savait de cette déplora- 30 ble histoire. J'emmenai ce pauvre homme avec ma

nièce en Auvergne/ où j'eus le malheur de le perdre. Il avait un peu d'empire sur madame de Vandières. Lui seul a pu obtenir d'elle qu'elle s'habillât. Adieu! ce mot qui, pour elle, est toute la langue, elle le disait 5 jadis rarement. Fleuriot avait entrepris de réveiller en elle quelques idées ; mais il a échoué, et n'a gagné que de lui faire prononcer un peu plus souvent cette triste parole. Le grenadier savait la distraire et l'occuper en jouant avec elle, et, par lui, j'espérais ; mais . . .

To L'oncle de Stéphanie se tut pendant un moment. — Ici, reprit-il, elle a trouvé une autre créature avec laquelle elle paraît s'entendre. C'est une paysanne idiote, qui, malgré sa laideur et sa stupidité, a aimé un maçon. Ce maçon a voulu l'épouser, parce

15 qu'elle possède quelques quartiers de terre. La pauvre Geneviève a été pendant un an la plus heureuse créature qu'il y eût au monde. Elle se parait, et allait le dimanche danser avec Dallot; elle comprenait l'amour; il y avait place dans son coeur et dans son esprit pour

20 un sentiment. Mais Dallot a fait des réflexions. Il a trouvé une jeune fille qui a son bon sens et deux quartiers de terre de plus que n'en a Geneviève. Dallot a donc laissé Geneviève. Cette pauvre créature a perdu le peu d'intelligence que l'amour avait développée en

25 elle, et ne sait plus que garder les vaches ou faire de l'herbe.* Ma nièce et cette pauvre fille sont en quelque sorte unies par la chaîne invisible de leur commune destinée et par le sentiment qui cause leur folie Tenez, voyez! dit l'oncle de Stéphanie en conduisant

jo le marquis d'Albon à la fenêtre.

Le magistrat aperçut, en effet, la jolie comtesse assise à terre entre les jambes de Geneviève. La pay-

sanne, armée d'un énorme peigne d'os, mettait toute son attention à démêler la longue chevelure noire de Stéphanie, qui se laissait faire en jetant des cris étouffés dont l'accent trahissait un plaisir instinctivement ressenti. M. d'Albon frissonna en voyant l'a- s bandon du corps et la nonchalance animale qui trahissait chez la comtesse une complète absence de l'âme.

— Philippe ! Philippe ! s'écria-t-il, les malheurs passés ne sont rien. — N'y a-t-il donc point d'espoir? lo demanda-t-il.

Le vieux médecin leva les yeux au ciel.

— Adieu, monsieur, dit M. d'Albon en serrant la main du vieillard. Mon ami m'attend; vous ne tarderez pas à le voir. 15

— C'est donc bien elle ? s'écria Sucy après avoir entendu les premiers mots du marquis d'Albon . . . Ah ! j'en doutais encore ! ajouta-t-il en laissant tomber quelques larmes de ses yeux noirs, dont l'expression était habituellement sévère. 20

— Oui, c'est la comtesse de Vandières, répondit le magistrat.

Le colonel se leva brusquement et s'empressa de s'habiller.

— Eh bien, Philippe, dit le magistrat stupéfait, de- 25 viendrais-tu fou?

— Mais je ne souffre plus, répondit le colonel avec simplicité. Cette nouvelle a calmé toutes mes douleurs, et quel mal pourrait se faire sentir quand je pense à Stéphanie? Je vais aux Bons-Hommes, la voir, lui 3c parler, la guérir. Elle est libre: eh bien, le bonheur nous sourira, ou il n'y aurait pas de Providence.

Crois-tu donc que cette pauvre femme puisse m'etitendre et ne pas recouvrer la raison?

— Elle t'a déjà vu sans te reconnaître, répliqua doucement le magistrat, qui, s'apercevant de Tespé-

5 rance exaltée de son ami, cherchait à lui inspirer des doutes salutaires.

Le colonel tressaillit; mais il se mit à sourire en

laissant échapper un léger mouvement d'incrédulité.

Personne n'osa s'opposer au dessein du colonel. En

lo peu d'heures, il fut établi dans le vieux prieuré, auprès

du médecin et de la comtesse de Vandières.

— Où est-elle? s'écria-t-il en arrivant.

— Chut! lui répondit M. Fanjat, l'oncle de Stéphanie. Elle dort. Tenez, la voici.

15 Philippe vit la pauvre folle accroupie au soleil sur un banc. Sa tête était protégée contre les ardeurs de l'air par une forêt de cheveux épars sur son visage; ses bras pendaient avec grâce jusqu'à terre; son corps gisait élégamment posé comme celui d'une biche; ses

20 pieds étaient plies sous elle, sans effort; son sein se soulevait par intervalles égaux; sa peau, son teint avaient cette blancheur de porcelaine qui nous fait tant admirer la figure transparente des enfants. Immobile auprès d'elle, Geneviève tenait à la main im rameau

25 que Stéphanie avait sans doute été détacher de la plus haute cime d'un peuplier, et l'idiote agitait doucement ce feuillage au-dessus de sa compagne endormie, pour chasser les mouches et rafraîchir l'atmosphère. La paysanne regarda M. Fanjat et le colonel ; puis, comme

30 un animal qui a reconnu son maître, elle retourna lentement la tête vers la comtesse, et continua de veiller sur elle, sans avoir donné la moindre marque d'étonné-

ment ou d'intelligence. L'air était brûlant. Le banc de pierre semblait étinceler, et la prairie élançait vers le ciel ces lutines vapeurs qui voltigent et flambent au-dessus des herbes comme une poussière d'or; mais Geneviève paraissait ne pas sentir cette chaleur dé- 5 vorante. Le colonel serra violemment les mains du médecin dans les siennes. Des pleurs échappés des yeux du militaire roulèrent le long de ses joues mâles et tombèrent sur le gazon, aux pieds de Stéphanie.

— Monsieur, dit Toncle, voilà deux ans que mon 10 cœur se brise tous les jours. Bientôt vous serez comme moi. Si vous ne pleurez pas, vous n'en sentirez pas moins votre douleur.

— Vous l'avez soignée ! dit le colonel, dont les yeux exprimaient autant de reconnaissance que de jalousie. 15

Ces deux hommes s'entendirent; et, de nouveau, se pressant fortement la main, ils restèrent immobiles, en contemplant le calme admirable que le sommeil répandait sur cette charmante créature. De temps en temps, Stéphanie poussait un soupir, et ce soupir, qui avait 20 toutes les apparences de la sensibilité, faisait frissonner d'aise le malheureux colonel.

— Hélas, lui dit doucement M. Fanjat, ne vous abusez pas, monsieur, vous la voyez en ce moment dans toute sa raison. 25

Ceux qui sont restés avec délices pendant des heures entières occupés à voir dormir une personne tendrement aimée, dont les yeux devaient leur sourire au réveil, comprendront sans doute le sentiment doux et terrible qui agitait le colonel. Pour lui, ce sommeil était 30 une illusion ; le réveil devait être une mort, et la plus horrible de toutes les morts. Tout à coup, un jeune

chevreau accourut en trois bonds vers le banc, flaira Stéphanie, que ce bruit réveilla ; elle se mit légèrement sur ses pieds, sans que ce mouvement effrayât le capricieux animal ; mais, quand elle eut aperçu Philippe, 5 elle se sauva, suivie de son compagnon quadrupède, jusqu'à une haie de sureaux; puis elle jeta ce petit cri d'oiseau effarouché que déjà le colonel avait entendu près de la grille où la comtesse était apparue à M. d'Albon pour la première fois. Enfin, elle grimpa sur 10 un faux ébénier, se nicha dans la houppe verte de cet arbre, et se mit à regarder l'étranger avec l'attention du plus curieux de tous les rossignols de la forêt.

— Adieu, adieu, adieu ! dit-elle sans que l'âme communiquât une seule inflexion sensible à ce mot.

15 C'était l'impassibilité de l'oiseau sifflant son air.

— Elle ne me reconnaît pas! s'écria le colonel au désespoir . . . Stéphanie, c'est Philippe, ton Philippe !.. . Philippe ! . . .

Et le pauvre militaire s'avança vers Tébénier ; mais, 20 quand il fut à trois pas de l'arbre, la comtesse le regarda, comme pour le défier, quoiqu'une sorte d'expression craintive passât dans son oeil ; puis, d'un seul bond, elle se sauva de l'ébénier sur un acacia, et, de là, sur un sapin du Nord, où elle se balança de branche 25 en branche avec une légèreté inouïe.

— Ne la poursuivez pas, dit M. Fanjat au colonel. Vous mettriez entre elle et vous une aversion qui pourrait devenir insurmontable; je vous aiderai à vous en faire connaître et à l'apprivoiser. Venez sur ce banc.

30 Si vous ne faites point attention à cette pauvre folle, alors vous ne tarderez pas à la voir s'approcher insensiblement pour vous examiner.

— Elle! ne pas me reconnaître, et me fuir! répéta le colonel en s'asseyant le dos contre un arbre dont le feuillage ombrageait un banc rustique.

Et sa tête se pencha sur sa poitrine. Le docteur garda le silence. Bientôt la comtesse descendit douce- 5 ment du haut de son sapin, en voltigeant comme un feu follet, en se laissant aller parfois aux ondulations que le vent imprimait aux arbres. Elle s'arrêtait à chaque branche pour épier l'étranger; mais, en le voyant immobile, elle finit par sauter sur Therbe, se 10 mit debout, et vint à lui d'un pas lent, à travers la prairie. Quand elle se fut posée contre un arbre qui se trouvait à dix pieds environ du banc, M. Fanjat dit à voix basse au colonel :

— Prenez adroitement, dans ma poche, quelques 15 morceaux de sucre, et montrez-les-lui, elle viendra ; je renoncerai volontiers, en votre faveur, au plaisir de lui donner des friandises. A l'aide du sucre, qu'elle aime avec passion, vous l'habituerez à s'approcher de vous

et à vous reconnaître. 20

— Quand elle était femme, répondit tristement Philippe, elle n'avait aucun goût pour les mets sucrés.

Lorsque le colonel agita vers Stéphanie le morceau de sucre qu'il tenait entre le pouce et l'index de la main droite, elle poussa de nouveau son cri sauvage, et s'é- 25 lança vivement sur Philippe; puis elle s'arrêta, combattue par la peur instinctive qu'il lui causait; elle regardait le sucre et détournait la tête alternativement, comme ces malheureux chiens à qui leurs maîtres défendent de toucher à un mets avant qu'on ait dit une 30 des dernières lettres de l'alphabet qu'on récite lentement. Enfin la passion bestiale triompha de la peur:

Stéphanie se précipita sur Philippe, avança timidement sa jolie main brune pour saisir sa proie, toucha les doigts de son amant, attrapa le sucre et disparut dans un bouquet de bois. Cette horrible scène acheva d'ac- 5 câbler le colonel, qui fondit en larmes et s'enfuit dans le salon.

— L'amour aurait-il donc moins de courage que l'amitié? lui dit M. Fanjat. J'ai de l'espoir, monsieur le baron. Ma pauvre nièce était dans un état bien plus

lo déplorable que celui oti vous la voyez.

— Est-ce possible ? s'écria Philippe.

— Elle restait nue, reprit le médecin.

Le colonel fit un geste d'horreur et pâlit ; le docteur crut reconnaître dans cette pâleur quelques fâcheux

15 symptômes, il vint lui tâter le pouls, et le trouva en proie à une fièvre violente ; à force d'instances, il parvint à le faire mettre au lit, et lui prépara une légère dose d'opium afin de lui procurer un sommeil calme. Huit jours environ s'écoulèrent, pendant lesquels le

20 baron de Sucy fut souvent aux prises avec des angoisses mortelles; aussi, bientôt ses yeux n'eurent-ils plus de larmes. Son âme, souvent brisée, ne put s'accoutumer au spectacle que lui présentait la folie de la comtesse; mais il pactisa, pour ainsi dire, avec cette

25 cruelle situation, et trouva des adoucissements dans sa douleur. Son héroïsme ne connut pas de bornes. Il eut le courage d'apprivoiser Stéphanie en lui choisissant des friandises; il mit tant de soin à lui apporter cette nourriture, il sut si bien graduer les modestes

30 conquêtes qu'il voulait faire sur l'instinct de sa maîtresse, ce dernier lambeau de son intelligence, qu'il parvint à la rendre plus privée qu'elle ne l'avait jamais

été. Le colonel descendait chaque matin dans le parc ; et si, après avoir longtemps cherché la comtesse, il ne pouvait deviner sur quel arbre elle se balançait mollement, ni le coin dans lequel elle s'était tapie pour y jouer avec un oiseau, ni sur quel toit elle s'était S perchée, il sifflait Tair si célèbre de Partant pour la Syrie,^ auquel se rattachait le souvenir d'une scène de leurs amours. Aussitôt Stéphanie accourait avec la légèreté d'un faon. Elle s'était si bien habituée à voir le colonel, qu'il ne l'effrayait plus; bientôt elle s'accou- 10 tuma à s'asseoir sur lui, à l'entourer de son bras sec et agile. Dans cette attitude, si chère aux amants, Philippe donnait lentement quelques sucreries à la friande comtesse. Après les avoir mangées toutes, il arrivait souvent à Stéphanie de visiter les poches de son ami 15 par des gestes qui avaient la vélocité mécanique des mouvements du singe. Quand elle était bien sûre qu'il n'y avait plus rien, elle regardait Philippe d'un œil clair, sans idées, sans reconnaissance; elle jouait alors avec lui ; elle essayait de lui ôter ses bottes pour 20 voir son pied, elle déchirait ses gants, mettait son chapeau ; mais elle lui laissait passer les mains dans sa chevelure, lui permettait de la prendre dans ses bras, et recevait sans plaisir des baisers ardents; enfin, elle le regardait silencieusement quand il versait des 25 larmes; elle comprenait bien le sifflement de Partant pour la Syrie, mais il ne put réussir à lui faire prononcer son propre nom de Stéphanie! Philippe était soutenu dans son horrible entreprise par un espoir qui ne l'abandonnait jamais. Si, par une belle matinée 30 d'automne, il voyait la comtesse paisiblement assise sur un banc, sous un peuplier jauni, le pauvre amant

se couchait à ses pieds, et la regardait dans les yeux aussi longtemps qu'elle voulait bien se laisser voir, en espérant que la lumière qui s'en échappait redeviendrait intelligente; parfois, il se faisait illusion, il S croyait avoir aperçu ces rayons durs et immobiles, vibrant de nouveau, amollis, vivants, et il s'écriait :

— Stéphanie ! Stéphanie ! tu m'entends, tu me vois ! Mais elle écoutait le son de cette voix comme un

bruit, comme l'effort du vent qui agitait les arbres, lo comme le mugissement de la vache sur laquelle elle grimpait; et le colonel se tordait les mains de désespoir, désespoir toujours nouveau. Le temps et ces vaines épreuves ne faisaient qu'augmenter sa douleur. Un soir, par un ciel calme, au milieu du silence et de 15 la paix de ce champêtre asile, M. Fanjat aperçut de loin le baron occupé à charger un pistolet. Le vieux médecin comprit que Philippe n'avait plus d'espoir; il sentit tout son sang affluer à son cœur, et, s'il résista au vertige qui s'emparait de lui, c'est qu'il aimait mieux 20 voir sa nièce vivante et folle que morte. Il accourut.

— Que faites-vous? dit-il.

— Ceci est pour moi, répondit le colonel en montrant sur le banc un pistolet chargé, et voilà pour elle ! ajouta-t-il en achevant de fouler la bourre au fond de

25 l'arme qu'il tenait.

La comtesse était étendue par terre, et jouait avec les balles.

— Vous ne savez donc pas, reprit froidement le médecin, qui dissimula son épouvante, que cette nuit>

30 en dormant, elle a dit : « Philippe ! »

— Elle m'a nommé! s'écria le baron en laissant tomber son pistolet, que Stéphanie ramassa ; mais il le

lui arracha des mains, s'empara de celui qui était sur le banc et se sauva.

— Pauvre petite! s'écria le médecin, heureux du succès qu'avait eu sa supercherie.

Il pressa la folle sur son sein, et dit, en continuant : S

— Il t'aurait tuée, l'égoïste! Il veut te donner la mort, parce qu'il souffre. Il ne sait pas t'aimer pour toi, mon enfant! Nous lui pardonnons, n'est-ce pas? Il est insensé, et toi, tu n'es que folle. Va ! Dieu seul doit te rappeler près de lui. Nous te croyons mal- lo heureuse, parce que tu ne participes plus à nos, misères, sots que nous sommes ! . . . Mais, dit-il en l'asseyant sur ses genoux, tu es heureuse, rien ne te gêne ; tu vis comme l'oiseau, comme le daim ...

Elle s'élança sur un jeune merle qui sautillait, le 15 prit en jetant un petit cri de joie, l'étouffa, le regarda mort, et le laissa au pied d'un arbre sans plus y penser.

Le lendemain, aussitôt qu'il fit jour, le colonel descendit dans les jardins, il chercha Stéphanie, il croyait au bonheur; ne la trouvant pas, il siffla. Quand sa 20 maîtresse fut venue, il la prit par le bras ; et, marchant pour la première fois ensemble, ils allèrent sous un berceau d'arbres flétris dont les feuilles tombaient sous la brise matinale. Le colonel s'assit, et Stéphanie se posa d'elle-même sur lui. Philippe en trembla d'aise. 25

— Mon amour, lui dit-il en baisant avec ardeur les mains de la comtesse, je suis Philippe!

Elle le regarda avec curiosité.

— Viens, ajouta-t-il en la pressant. Sens-tu battre mon cœur? Il n'a battu que pour toi. Je t'aime tou- 30 jours. Philippe n'est pas mort, il est là, tu es sur lui. Tu es ma Stéphanie, et je suis ton Philippe !

— Adieu, dit-elle, adieu.

Le colonel frissonna, car il crut s'apercevoir que son

exaltation se communiquait à sa maîtresse. Son cri

déchirant, excité par l'espoir, ce dernier effort d'un

5 amour éternel, d'une passion délirante, réveillait la

raison de son amie.

— Ah ! Stéphanie, nous serons heureux.

Elle laissa échapper un cri de satisfaction, et ses yeux eurent un vague éclair d'intelligence.

lo '■ — Elle me reconnaît ! . . . Stéphanie.

Le colonel sentit son cœur se gonfler, ses paupières devenir humides. Mais il vit tout à coup la comtesse lui montrer un peu de sucre qu'elle avait trouvé en le fouillant pendant qu'il parlait. Il avait donc pris pour

15 une pensée humaine ce degré de raison que suppose la malice du singe . . . Philippe perdit connaissance. M. Fanjat trouva la comtesse assise sur le corps du colonel. Elle mordait son sucre en témoignant son plaisir par des minauderies qu'on aurait admirées si,

20 quand elle avait sa raison, elle eût voulu imiter par plaisanterie sa perruche ou sa chatte.

— Ah! mon ami, s'écria Philippe en reprenant ses sens, je meurs tous les jours, à tous les instants 1 J'aime trop! Je supporterais tout si, dans sa folie, elle

25 avait gardé un peu du caractère féminin. Mais la voir toujours sauvage, et même dénuée de pudeur ; la voir . . .

— Il vous fallait donc une folie d'opéra, dit aigrement le docteur, et vos dévouements d'amour sont

30 donc soumis à des préjugés? Eh quoi! monsieur, je me suis privé pour vous du triste bonheur de nourrir ma nièce, je vous ai laissé le plaisir de jouer avec elle,

je n'aî gardé pour moi que les charges les plus pesantes . . . Pendant que vous dormez, je veille sur elle, je . . . Allez, monsieur, abandonnez-la. Quittez ce triste ermitage. Je sais vivre avec cette chère petite créature; je comprends sa folie, j'épie ses gestes, je ^5 suis dans ses secrets. Un jour, vous me remercierez. Le colonel quitta les Bons-Hommes, pour n'y plus revenir qu'une fois. Le docteur fut épouvanté de l'effet qu'il avait produit sur son hôte, il commençait à l'aimer à l'égal de sa nièce. Si des deux amants, il lo y en avait un digne de pitié, c'était certes Philippe : ne portait-il pas à lui seul le fardeau d'une épouvantable douleur! Le médecin fit prendre des renseignements sur le colonel, et apprit que le malheureux s'était réfugié dans une terre qu'il possédait près de Saint-Ger- 15 main. Le baron avait, sur la foi d'un rêve, conçu un projet pour rendre la raison à la comtesse. A l'insu du docteur, il employait le reste de l'automne aux préparatifs de cette immense entreprise. Une petite rivière coulait dans son parc, où elle inondait, en hiver, 20 un grand marais qui ressemblait à peu près à celui qui s'étendait le long de la rive droite de la Bérésina. Le village de Satout, situé sur une colline, achevait d'encadrer cette scène d'horreur, comme Studzianka enveloppait la plaine de la Bérésina. Le colonel rassem- 25 bla des ouvriers pour faire creuser un canal qui représentât la dévorante rivière où s'étaient perdus les trésors de la France, Napoléon et son armée. Aidé par ses souvenirs, Philippe réussit à copier dans son parc la rive où le général Éblé avait construit ses ponts. Il 3° planta des chevalets et les brûla de manière à figurer les ais noircis et à demi consumés qui, de chaque côté

de la rive, avaient attesté aux traînards que la route de France leur était fermée. Le colonel fit apporter des débris semblables à ceux dont s'étaient servis ses compagnons d'infortune pour construire leur embarcation.

S II ravagea son parc, afin de compléter l'illusion sur laquelle il fondait sa dernière espérance. Il commanda des uniformes et des costumes délabrés, afin d'en revêtir plusieurs centaines de paysans. Il éleva des cabanes, des bivacs, des batteries, qu'il incendia. En-

lo fin, il n'oublia rien de ce qui pouvait reproduire la plus horrible de toutes les scènes, et il atteignit son but. Vers les premiers jours du mois de décembre, quand la neige eut revêtu la terre d'un épais manteau blanc, il crut voir la Bérésina. Cette fausse Russie

15 était d'une si épouvantable vérité, que plusieurs de ses compagnons d'armes reconnurent la scène de leurs anciennes misères. M. de Sucy garda le secret de cette représentation tragique, de laquelle, à cette époque, plusieurs sociétés parisiennes s'entretinrent comme

20 d'une folie.

Au commencement du mois de janvier 1820, le colonel monta dans une voiture semblable à celle qui avait amené M. et M°*® de Vandières de Moscou à Studzianka, et se dirigea vers la forêt de l'Isle-Adam.

2$ Il était traîné par des chevaux à peu près semblables à ceux qu'il avait été chercher, au péril de sa vie, dans les rangs des Russes. Il portait les vêtements souillés et bizarres, les armes, la coiffure qu'il avait le 29 novembre 1812. Il avait même laissé croître sa barbe,

30 ses cheveux, et négligé son visage, pour que rien ne manquât à cette affreuse vérité. — Je vous ai deviné, s'écria M. Fanjat en voyant le

colonel descendre de voiture. Si vous voulez que votre projet réussisse, ne vous montrez pas dans cet équipage. Ce soir, je ferai prendre à ma nièce un peu d'opium. Pendant son sommeil, nous l'habillerons comme elle Tétait à Studzianka, et nous la mettrons 5 dans cette voiture. Je vous suivrai dans une berline.

Sur les deux heures du matin, la jeune comtesse fut portée dans la voiture, posée sur des coussins et enveloppée d'une grossière couverture. Quelques paysans éclairaient ce singulier enlèvement. Tout à coup, un 10 cri perçant retentit dans ce silence de la nuit. Philippe et le médecin se retournèrent et virent Geneviève qui sortait demi-nue de la chambre basse où elle couchait.

— Adieu, adieu, c'est fini! adieu! criait-elle en pleurant à chaudes larmes. 15

— Eh bien, Geneviève, qu'as-tu? lui dit M. Fanjat.

Geneviève agita la tête par un mouvement de désespoir, leva les bras vers le ciel, regarda la voiture, poussa un long grognement, donna des marques visibles d'une profonde terreur et rentra silencieuse. 20

— Cela est de bon augure, s'écria le colonel. Cette fille regrette de n'avoir plus de compagne. Elle voit peut-être que Stéphanie va recouvrer la raison.

— Dieu le veuille, répondit M. Fanjat, qui parut affecté de cet incident. 2»

Depuis qu'il s'était occupé de la folie, il avait rencontré plusieurs exemples de l'esprit prophétique et du don de seconde vue dont quelques preuves ont été données par des aliénés, et qui se retrouvent, au dire de plusieurs voyageurs, chez les tribus sauvages, 30

Ainsi que le colonel l'avait calculé, Stéphanie traversa la plaine fictive de la Bérésina sur les neuf

heures du matin, elle fut réveillée par une boîte^ qui partit à cent pas de Tendroit où la scène avait lieu. C'était un signal. Mille paysans poussèrent une effroyable clameur, semblable au hourra de désespoir 5 qui alla épouvanter les Russes quand vingt mille traînards se virent livrés par leur faute à la mort ou à l'esclavage. A ce cri, à ce coup de canon, la comtesse sauta hors de la voiture, courut avec une délirante angoisse sur la place neigeuse, vit les bivacs brûlés, et

lo le fatal radeau que Ton jetait dans une Bérésina glacée. Le major Philippe était là, faisant tournoyer son sabre sur la multitude. Madame de Vandières laissa échapper un cri qui glaça tous les cœurs, et se plaça devant le colonel, qui palpitait. Elle se recueillit, regarda

15 d'abord vaguement cet étrange tableau. Pendant un instant aussi rapide que l'éclair, ses yeux eurent la lucidité dépourvue d'intelligence que nous admirons dans l'œil éclatant des oiseaux; puis elle passa la main sur son front avec l'expression vive d'une personne qui

2(x médite, elle contempla ce souvenir vivant, cette vie passée traduite devant elle, tourna vivement la tête vers Philippe, et le vit! Un affreux silence régnait au milieu de la foule. Le colonel haletait et n'osait parler, le docteur pleurait. Le beau visage de Stéphanie se

25 colora faiblement; puis, de teinte en teinte, elle finit par reprendre l'éclat d'une jeune fille étincelante de fraîcheur. Son visage devint d'un beau pourpre. La vie et le bonheur, animés par une intelligence flamboyante, gagnaient de proche en proche comme un in-,

30 cendie. Un tremblement convulsif se communiqua, des pieds au cœur. Puis ces phénomènes, qui éclatèrent en un moment, eurent comme un lien commun

quand les yeux de Stéphanie lancèrent un rayon céleste, une flamme animée. Elle vivait, elle pensait! Elle frissonna, de terreur peut-être? Dieu déliait luimême une seconde fois cette langue morte, et jetait de nouveau son feu dans cette âme éteinte. La vo- 5 lonté humaine vint avec ses torrents électriques et vivifia ce corps d'où elle avait été si longtemps absente.

— Stéphanie ! cria le colonel.

— Oh ! c'est Philippe ! dit la pauvre comtesse. 10 Elle se précipita dans les bras tremblants que le colonel lui tendait, et l'étreinte des deux amants effraya les spectateurs. Stéphanie fondait en larmes. Tout à coup, ses pleurs se séchèrent, elle se cadavérisa comme

si la foudre l'eût touchée, et dit d'un son de voix 15 faible :

— Adieu, Philippe 1 . . . Je t'aime . . . Adieu !

— Oh ! elle est morte ! s'écria le colonel en ouvrant les bras.

Le vieux médecin reçut le corps inanimé de sa nièce, 20 l'embrassa comme eût fait un jeune homme, l'emporta et s'assit avec elle sur un tas de bois. Il regarda la comtesse en lui posant sur le cœur une main débile et convulsivement agitée. Le cœur ne battait plus.

— C'est donc vrai? dit-il en contemplant tour à tour 25 le colonel immobile et la figure de Stéphanie, sur laquelle la mort répandit cette beauté resplendissante, fugitive auréole, le gage peut-être d'un brillant avenir . . . Oui, elle est morte.

— Ah! ce sourire! s'écria Philippe; voyez donc ce 30 sourire ! Est-ce possible ?

—•Elle est déjà froide! . . . répondit M. Fanjat.

M. de Sucy fit quelques pas pour s'arracher à ce spectacle, mais il s'arrêta, siffla Tair qu'entendait la folle, et, ne voyant pas sa maîtresse accourir, il s'éloigna d'un pas chancelant, comme un S homme ivre, sifflant toujours, mais ne se retournant plus . . .

Le général Philippe de Sucy passait dans le monde pour un homme très aimable et surtout très gai. Il y a quelques jours, une dame le complimenta sur sa lo bonne humeur et sur l'égalité de son caractère.

— Ah ! madame, lui dit-il, je paye mes plaisanteries bien cher, le soir, quand je suis seul.

— Êtes- vous donc jamais seul? . . .

— Non, répondit-il en souriant.

15 Si un observateur judicieux de la nature humaine avait pu voir en ce moment l'expression du visage de Sucy, il en eût frissonné sans doute.

— Pourquoi ne vous mariez-vous pas ? reprit cette dame, qui avait plusieurs filles dans un pensionnat.

20 Vous êtes riche, titré, de noblesse ancienne ; vous avez des talents, de l'avenir, tout vous sourit.

— Oui, répondit-il, mais il est un sourire qui me tue . . .

Le lendemain, la dame apprit avec étonnement que 25 M. de Sucy s'était brûlé la cervelle pendant la nuit. La haute société s'entretint diversement de cet événement extraordinaire, et chacun en cherchait la cause. Selon les goûts de chaque raisonneur, le jeu, l'amour, l'ambition, des désordres cachés expliquaient cette 30 catastrophe, dernière scène d'un drame qui avait commencé en 1812. Deux hommes seulement, un magistrat et un vieux médecin, savaient que M. le comte de

Sucy était un de ces hommes forts auxquels Dieu donne le malheureux pouvoir de sortir tous les jours triomphants d'un horrible combat qu'ils livrent à quelque monstre inconnu . . . Que, pendant un moment, Dieu leur retire sa main puissante, ils succombent.

En je ne sais quelle année, un banquier de Paris, qui avait des relations commerciales très étendues en Allemagne, fêtait un de ces amis, longtemps inconnus, que les négociants se font de place en place, par cor- 5 respondance. Cet ami, chef de je ne sais quelle maison assez importante de Nuremberg, était un bon gros Allemand, homme de goût et d'érudition, homme de pipe surtout,^ ayant une belle, une large figure nurembergeoise, au front carré, bien découvert, et dé-

10 coré de quelques cheveux blonds assez rares. Il offrait le type des enfants de cette pure et noble Germanie, si fertile en caractères honorables, et dont les paisibles mœurs ne se sont jamais démenties, même après sept invasions.^ L'étranger riait avec simplesse,

15 écoutait attentivement, et buvait remarquablement bien en paraissant aimer le vin de Champagne autant peutêtre que les vins paillets^ du Johannisberg. Il se nommait Hermann, comme presque tous les Allemands mis en scène par les auteurs. En homme qui ne sait

2o rien faire légèrement, il était bien assis à la table du banquier, mangeait avec ce tudesque appétit si célèbre en Europe, et disait un adieu consciencieux à la cuisine du grand Carême.* Pour faire honneur à son hôte, le maître du logis avait convié quelques amis intimes,

as capitalistes ou commerçants, plusieurs femmes ai-

l'auberge rouge 6i

mables, jolies, dont le gracieux babil et les manières franches étaient en harmonie avec la cordialité germanique. Vraiment, si vous aviez pu voir, comme j'en eus le plaisir, cette joyeuse réunion de gens qui avaient rentré leurs griffes commerciales pour spé- 5 culer sur les plaisirs de la vie, il vous eût été difficile de haïr les escomptes usuraires ou de maudire les faillites. L'homme ne peut pas toujours mal faire. Aussi, même dans la société des pirates, doit-il se rencontrer quelques heures douces pendant lesquelles 10 vous croyez être, dans leur sinistre vaisseau, comme sur une escarpolette.

— Avant ^de nous quitter, M. Hermann va nous raconter encore, je l'espère, une histoire allemande qui nous fasse bien peur? 15

Ces paroles furent prononcées, au dessert, par une jeune personne pâle et blonde qui, sans doute, avait lu les contes d'Hoffmann^ et les romans de Walter Scott. C'était la fille unique du banquier, ravissante créature dont l'éducation s'achevait au Gymnase,^ et 20 qui raffolait des pièces qu'on y joue. En ce moment, les convives se trouvaient dans cette heureuse disposition de paresse et de silence où nous met un repas exquis, quand nous avons un peu trop présumé de notre puissance digestive. Le dos appuyé sur sa chaise, le 25 poignet légèrement soutenu par le bord de la table, chaque convive jouait indolemment avec la lame dorée de son couteau. Quand un dîner arrive à ce moment de déclin, certaines gens tourmentent le pépin d'une poire ; d'autres roulent une mie de pain entre le pouce 30 et l'index; les amoureux tracent des lettres informes avec les débris des fruits; les avares comptent leurs

noyaux et les rangent sur leur assiette comme un dramaturge dispose ses comparses au fond d'un théâtre. C'est de petites félicités gastronomiques dont n'a pas tenu compte dans son livre Brillât-Savarin/ auteur 5 si complet d'ailleurs. Les valets avaient disparu. Le dessert était comme une escadre après le combat, tout désemparé, pillé, flétri. Les plats erraient sur la table, malgré l'obstination avec laquelle la maîtresse du logis essayait de les faire remettre en place. Quelques per-

lo sonnes regardaient des vues de Suisse symétriquement accrochées sur les parois grises de la salle à manger. Nul convive ne s'ennuyait. Nous ne connaissons point d'homme qui se soit encore attristé pendant la digestion d'un bon dîner. Nous aimons

15 alors à rester dans je ne sais quel calme, espèce de juste milieu entre la rêverie du penseur et la satisfaction des animaux ruminants qu'il faudrait appeler la mélancolie matérielle de la gastronomie. Aussi, les convives se tournèrent-ils spontanément vers le bon

20 Allemand, enchantés tous d'avoir une ballade à écouter, fût-elle même sans intérêt. Pendant cette benoîte pause, la voix d'un conteur semble toujours délicieuse à nos sens engourdis, elle en favorise le bonheur négatif. Chercheur de tableaux, j'admirais ces visages

25 égayés par un sourire, éclairés par les bougies et que la bonne chère avait empourprés; leurs expressions diverses produisaient de piquants effets à travers les candélabres, les corbeilles en porcelaine, les fruits et les cristaux.

30 Mon imagination fut tout à coup saisie par l'aspect du convive qui se trouvait précisément en face de moi. C'était un homme de moyenne taille, assez gras, rieur,

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qui avait la tournure, les manières d'un agent de change, et qui paraissait n'être doué que d'un esprit fort ordinaire; je ne l'avais pas encore remarqué; en ce moment, sa figure, sans doute assombrie par un faux jour, me parut avoir changé de caractère: elle était 5 devenue terreuse, des teintes violâtres la sillonnaient. Vous eussiez dit la tête cadavérique d'un agonisant. Immobile comme lés personnages peints dans un diorama, ses yeux hébétés restaient fixés sur les étincelantes facettes d'un bouchon de cristal; mais il ne les 10 comptait certes pas, et semblait abîmé d.ans quelque contemplation fantastique de l'avenir ou du passé. Quand j'eus longtemps examiné cette face équivoque, elle me fit penser.

— Souf f re-t-il ? me dis-je. A-t-il trop bu? Est-il 15 ruiné par la baisse des fonds publics? Songe-t-il à jouer ses créanciers? — Voyez! dis-je à ma voisine en lui montrant le visage de l'inconnu, n'est-ce pas une faillite en fleur ?^

— Oh ! me répondit-elle, il serait plus gai. 20 Puis, hochant gracieusement la tête, elle ajouta :

— Si celui-là se ruine jamais, je Tirai dire à Pékin !^ Il possède un million en fonds de terre! C'est un ancien fournisseur des armées impériales, un bon homme assez original. Il s'est remarié par spé- 25 culation, et rend néanmoins sa femme extrêmement heureuse. Il a une jolie fille que, pendant fort longtemps, il n'a pas voulu reconnaître; mais la mort de son fils, tué malheureusement en duel, l'a contraint

à la prendre avec lui, car il ne pouvait plus avoir d'en- 30 fants. La pauvre fille est ainsi devenue tout à coup une des plus riches héritières de Paris. La perte de

son fils unique a plongé ce cher homme dans un chagrin qui reparaît quelquefois.

En ce moment, le fournisseur leva les yeux sur moi ; son regard me fit tressaillir, tant il était sombre et

5 pensif ! Assurément, ce coup d'oeil résumait toute une

vie. Mais tout à coup sa physionomie devint gaie : il

^it le bouchon de cristal, le mit, par un mouvement

machinal, à une carafe pleine d'eau qui se trouvait

devant son assiette, et tourna la tête vers M. Her-

10 mann en souriant. Cet homme, béatifié par ses jouissances gastronomiques, n'avait sans doute pas deux idées dans la cervelle, et ne songeait à rien. Aussi eus- je en quelque sorte honte de prodiguer ma science divinatoire in anima vili^ d'un épais financier. Pen-

15 dant que je faisais, en pure perte, des observations phrénologiques, le bon Allemand s'était lesté le nez d'une prise de tabac, et commençait son histoire. II me serait assez difficile de la reproduire dans les mêmes termes, avec ses interruptions fréquentes et

20 ses digressions verbeuses. Aussi l'ai- je écrite à ma guise, laissant les fautes au Nurembergeois, et m'emparant de ce qu'elle peut avoir de poétique et d'intéressant avec la candeur des écrivains qui oublient de mettre au titre de leurs livres : Traduit de l'allemand.^

l'idée et le fait

25 Vers la fin de vendémiaire an vii,^ époque républicaine qui, dans le style actuel, correspond au 20 octobre 1799, deux jeunes gens, partis de Bonn dès

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le matin, étaient arrivés à la chute du jour aux environs d'Andemach, petite ville située jsur la rive gauche du Rhin, à quelques lieues de Coblentz. En ce moment, l'armée française, commandée par le général Augereau,^ manœuvrait en présence des Autrichiens, S qui occupaient la rive droite du fleuve. Le quartier général de la division républicaine était à Coblentz, ètr Tune des demi-brigades appartenant au corps d'Augereau se trouvait cantonnée à Andernach. Les deux voyageurs étaient Français. A voir leurs uni- 10 formes bleus mélangés de blanc, à parements de velours rouge, leurs sabres, surtout le chapeau couvert d'une toile cirée verte et orné d'un plumet tricolore, les paysans allemands eux-mêmes auraient reconnii des chirurgiens militaires, hommes de science et de mérite, 15 aimés pour la plupart non-seulement à l'armée, mais encore dans les pays envahis par nos troupes. A cette époque, plusieurs enfants de famille, arrachés à leur stage^ médical par la récente loi sur la conscription due au général Jourdan,^ avaient naturellement mieux 20 aimé continuer leurs études sur le champ de bataille que d'être astreints au service militaire, peu en harmonie avec leur éducation première et leurs paisibles destinées. Hommes studieux, pacifiques et serviables, ces jeunes gens faisaient quelque bien au milieu de 25 tant de malheurs, et sympathisaient avec les érudits des diverses contrées par lesquelles passait la cruelle civilisation de la République. Armés l'un et l'autre d'une feuille de route et munis d'une commission de sous-aide signée Coste et Bernadotte,* ces deux jeunes dP gens se rendaient à la demi-brigade à laquelle ils étaient attachés. Tous deux appartenaient à des fa-

milles bourgeoises de Beauvais médiocrement rîches, mais où les mœurs douces et la loyauté des provinces se transmettaient comme une partie de Théritage. Amenés sur le théâtre de la guerre, avant l'époque in- 5 diquée pour leur entrée en fonction, par une curiosité bien naturelle aux jeunes gens, ils avaient voyagé par la diligence jusqu'à Strasbourg. Quoique la prudence maternelle ne leur eût laissé emporter qu'une faible somme, ils se croyaient riches en possédant quelques

10 louis, véritable trésor dans un temps où les assignats^ étaient arrivés au dernier degré d'avilissement, et où l'or valait beaucoup d'argent. Les deux sous-aides, âgés de vingt ans au plus, obéirent à la poésie de leur situation avec tout l'enthousiasme de la jeunesse. De

15 Strasbourg à Bonn, ils avaient visité l'Électorat et les rives du Rhin en artistes, en philosophes, en observateurs. Quand nous avons une destinée scientifique, nous sommes, à cet âge, des êtres véritablement multiples. Même en faisant l'amour, ou en voyageant, un

2o sous-aide doit thésauriser les rudiments de sa fortune ou de sa gloire à venir. Les deux jeunes gens s'étaient donc abandonnés à cette admiration profonde dont sont saisis les hommes instruits à l'aspect des rives du Rhin et des paysages de la Souabe,^ entre Mayence et Co-

25 logne; nature forte, riche, puissamment accidentée, pleine de souvenirs féodaux, verdoyante, mais qui garde en tous lieux les empreintes du fer et du feu. Louis XIV et Turenne^ ont cautérisé cette ravissante contrée. Çà et là, des ruines attestent l'orgueil ou

30 peut-être la prévoyance du roi de Versailles, qui fit abattre les admirables châteaux dont était jadis ornée cette partie de TAllemagne. En voyant cette terre

merveilleuse, couverte de forêts, et où le pittoresque du moyen âge abonde, mais en ruines, vous concevez le génie allemand, ses rêveries et son mysticisme. Cependant, le séjour des deux amis à Bonn avait un but de science et de plaisir tout à la fois. Le grand hôpital 5 de l'armée gallo-batave^ et de la division d'Augereau était établi dans le palais même de l'électeur. Les sous-aides de fraîche date y étaient donc allés voir des camarades, remettre des lettres de recommandation à leurs chefs, et s'y familiariser avec les premières im- lo pressions de leur métier. Mais, aussi, là comme ailleurs, ils dépouillèrent quelques-uns de ces préjugés exclusifs auxquels nous restons si longtemps fidèles en faveur des monuments et des beautés de notre pays natal. Surpris à l'aspect des colonnes de marbre dont 15 est orné le palais électoral, ils allèrent admirant le grandiose des constructions allemandes, et trouvèrent à chaque pas de nouveaux trésors antiques ou modernes. De temps en temps, les chemins dans lesquels erraient les deux amis en se dirigeant vers Andemach 20 les amenaient sur le piton d'une montagne de granit plus élevée que les autres. Là, par une découpure de la forêt, par une anfractuosité des rochers, ils apercevaient quelque vue du Rhin encadrée dans le grès ou festonnée par de vigoureuses végétations. Les 25 vallées, les seritiers, les arbres exhalaient cette senteur automnale qui porte à la rêverie; les cimes des bois commençaient à se dorer, à prendre des tons chauds et bruns, signes de vieillesse ; les feuilles tombaient, mais le ciel était encore d'un bel azur, et les 30 chemins, secs, se dessinaient comme des lignes jaunes dans le paysage, alors éclairé par les obliques rayons

du soleil couchant. A une demi-lieue d'Andemach> les deux amis marchèrent au milieu d'un profond silence, comme si la guerre ne dévastait pas ce beau pays, et suivirent un chemin pratiqué pour les chèvres 5 à travers les hautes murailles de granit bleuâtre entre lesquelles le Rhin bouillonne. Bientôt, ils descendirent par un des versants de la gorge au fond de laquelle se trouve la petite ville, assise avec coquetterie au bord du fleuve, où elle offre un joli port aux ma-

lo riniers.

« — L'Allemagne est un bien beau pays ! s'écria l'un des deux jeunes gens, nommé Prosper Magnan, à l'instant où il entrevit les maisons peintes d'Andernach, pressées comme des œufs dans un panier, sépa-

15 rées par des arbres, par des jardins et des fleurs.

» Puis il admira pendant un moment les toits pointus à solives saillantes, les escaliers de bois, les galeries de mille habitations paisibles et les barques balancées par les flots dans le port . . .

20 Au moment où M. Hermann prononça le nom de Prosper Magnan, le fournisseur saisit la carafe, versa de l'eau dans son verre et le vida d'un trait. Ce mouvement ayant attiré mon attention, je crus remarquer un léger tremblement dans les mains et de l'humidité

25 sur le front du capitaliste.

— Comment se nomme l'ancien fournisseur ? demandai- je à ma complaisante voisine.

— Taillefer, me répondit-elle.

— Vous trouvez-vous indisposé? m'écriaî-je en 30 voyant pâlir ce singulier personnage.

— Nullement, dit-il en me remerciant par un geste de politesse. J'écoute, ajouta-t-il en faisant un signe

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de tête aux convives, qui le regardèrent tous simultanément.

— J'ai oublié, dit M. Hermann, le nom de Tautre jeune homme. Seulement, les confidences de Prosper Magnan m'ont appris que son compagnon était brun, s assez maigre et jovial. Si vous le permettez, je l'appellerai Wilhelm, pour donner plus de clarté au récit de cette histoire.

Le bon Allemand reprit sa narration après avoir ainsi, sans respect pour le romantisme^ et la couleur 10 locale, baptisé le sous-aide français d'un nom germanique.

-^Au moment où les deux jeunes gens arrivèrent à Andernach, il était donc nuit close. Présumant qu'ils perdraient beaucoup de temps à trouver leurs 15 chefs, à s'en faire reconnaître, à obtenir d'eux un g^te militaire dans une ville déjà pleine de soldats, ils avaient résolu de passer leur dernière nuit de liberté dans une auberge située à une centaine de pas d'Andernach, et de laquelle ils avaient admiré, du haut des 20 rochers, les riches couleurs embellies par les feux du soleil couchant. Entièrement peinte en rouge, cette auberge produisait un piquant effet dans le paysage, soit en se détachant sur la masse générale de la ville, soit en opposant son large rideau de pourpre à la ver- 25 dure des différents feuillages et sa teinte vive aux tons grisâtres de l'eau. Cette maison devait son nom à la décoration extérieure qui lui avait été sans doute imposée depuis un temps immémorial par le caprice de son fondateur. Une superstition mercantile assez 30 naturelle aux différents possesseurs de ce logis, renommé parmi les mariniers du Rhin, en avait fait

soigneusement conserver le costume. En entendant le pas des chevaux, le maître de V Auberge rouge vint sur le seuil de la porte.

» — Pardieu I s'écria-t-îl, messieurs, un peu plus S tard, vous auriez été forcés de coucher à la belle étoile,^ comme la plupart de vos compatriotes qui bivaquent de l'autre côté d'Andemach. Chez moi, tout est occupé 1 Si vous tenez à coucher dans un bon lit, je n'ai plus que ma propre chambre à vous offrir. Quant à

10 vos chevaux, je vais leur faire mettre une litière dans un coin de la cour. Aujourd'hui, mon écurie est pleine de chrétiens. — Ces messieurs viennent de France? reprit-il après une légère pause.

» — De Bonn, s'écria Prosper ; et nous n'avons en-

15 core rien mangé depuis ce matin.

» — Oh 1 quant aux vivres, dit l'aubergiste en hochant la tête, on vient de dix lieues à la ronde faire des noces à V Auberge rouge! Vous allez avoir un festin de prince, le poisson du Rhinl c'est

20 tout dire.

» Après avoir confié leurs montures fatiguées aux soins de l'hôte, qui appelait assez inutilement ses valets, les sous-aides entrèrent dans la salle commune de l'auberge. Les nuages épais et blanchâtres exhalés

25 par une nombreuse assemblée de fumeurs ne leur permirent pas de distinguer d'abord les gens avec lesquels ils allaient se trouver; mais, lorsqu'ils se furent assis près d'une table, avec la patience pratique de ces voyageurs philosophes qui ont reconnu l'inutilité du bruit,

.30 ils démêlèrent, à travers les vapeurs du tabac, les accessoires obligés d'une auberge allemande: le poêle, l'horloge, les tables, les pots de bière, les longues pipes ;

çà et là, des figures hétéroclites, juives, allemandes; puis les visages rudes de quelques mariniers. Les épaulettes de plusieurs officiers français étincelaient dans ce brouillard, et le cliquetis des éperons et des sabres retentissait incessamment sur le carreau. Les S uns jouaient aux cartes, d'autres se querellaient, se taisaient, mangeaient, buvaient ou se promenaient. Une grosse petite femme, ayant le bonnet de velours noir, la pièce d'estomac^ bleu et argent, la pelote, le trousseau de clefs, l'agrafe d'argent, les cheveux très- lo ses, marques distinctives de toutes les maîtresses d'auberges allemandes, et dont le costume est, d'ailleurs, si exactement colorié dans une foule d'estampes qu'il est trop vulgaire pour être décrit, la femme de l'aubergiste, donc, fit patienter et impatienter les deux 15 amis avec une habileté fort remarquable. Insensiblement, le bruit diminua, les voyageurs se retirèrent et le nuage de fumée se dissipa. Lorsque le couvert des sous-aides fut mis, que la classique carpe du Rhin parut sur la table, onze heures sonnaient, et la salle 20 était vide. Le silence de la nuit laissait entendre vaguement et le bruit que faisaient les chevaux en mangeant leur provende ou en piaffant, et le murmure des eaux du Rhin, et ces espèces de rumeurs indéfinissables qui animent une auberge pleine quand 25 chacun s'y couche. Les portes et les fenêtres s'ouvraient et se fermaient, des voix murmuraient de vagues paroles, et quelques interpellations retentissaient dans les chambres. En ce moment de silence et de tumulte, les deux Français, et l'hôte occupé à leur ?o vanter Andemach, le repas, son vin du Rhin, l'armée républicaine et sa femme, écoutèrent avec une sorte

d'intérêt les cris rauques de quelques mariniers et les bruissements d'un bateau qui abordait au port. L'aubergiste, familiarisé sans doute avec les interrogations gutturales de ces bateliers, sortit précipitamment, et S revint bientôt. Il ramena un gros petit homme derrière lequel marchaient deux mariniers portant une lourde valise et quelques ballots. Ses paquets déposés dans la salle, le petit homme prit lui-même sa valise et la garda près de lui, en s'asseyant sans cérémonie à lo table devant les deux sous-aides.

» — Allez coucher à votre bateau, dit-il aux mariniers, puisque Tauberge est pleine. Tout bien considéré, cela vaudra mieux.

» — Monsieur, dit Thôte au nouvel arrivé, voilà tout 15 ce qui me reste de provisions . . .

Et il montrait le souper servi aux deux Français.

» — Je n'ai pas une croûte de pain, pas un os . . .

» — Et de la choucroute ?

» — Pas de quoi mettre dans le dé de ma femme ! 5o Comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, vous ne pouvez avoir d'autre lit que la chaise sur laquelle vous êtes et d'autre chambre que cette salle.

» A ces mots, le petit homme jeta sur l'hôte, sur la salle et sur les deux Français un regard où la pru- 25 dence et l'effroi se peignirent également.

» Ici, je dois vous faire observer, dit M. Hermann en s'interrompant, que nous n'avons jamais su ni le véritable nom ni l'histoire de cet inconnu: seulement, ses papiers ont appris qu'il venait d'Aix-la-Chapelle; 30 il avait pris le nom de Walhenfer, et possédait aux environs de Neuwied une manufacture d'épingles assez considérable. Comme tous les fabricants de ce pays.

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il portait une redingote de drap commun, une culotte et un gilet en velours vert foncé, des bottes et une large ceinture de cuir. Sa figure était toute ronde, ses manières franches et cordiales ; mais, pendant cette soirée, il lui fut très difficile de déguiser entièrement s des appréhensions secrètes ou peut-être de cruels soucis. L'opinion de l'aubergiste a toujours été que ce négociant allemand fuyait son pays. Plus tard, j'ai su que sa fabrique avait été brûlée par un de ces hasards malheureusement si fréquents en temps de lo guerre. Malgré son expression généralement soucieuse, sa physionomie annonçait une grande bonhomie. Il avait de beaux traits, et surtout un large cou dont la blancheur était si bien relevée^ par une cra-* vate noire que Wilhelm le montra par raillerie à 15 Prosper . . .

Ici M. Taillefer but un verre d'eau.

— Prosper offrit avec courtoisie au négociant de partager leur souper, et Walhenfer accepta sans façon, comme un homme qui se sentait en mesure de recon- 20 naître cette politesse; il coucha sa valise à terre, mit ses pieds dessus, ôta son chapeau, s'attabla, se débarrassa de ses gants et de deux pistolets qu'il avait à sa ceinture. L'hôte ayant promptement donné un couvert, les trois convives commencèrent à satisfaire assez 25 silencieusement leur appétit. L'atmosphère de la salle était si chaude et les mouches si nombreuses, que Prosper pria l'hôte d'ouvrir la croisée qui donnait sur la porte afin de renouveler l'air. Cette fenêtre était barricadée par une barre de fer dont les deux bouts 30 entraient dans des trous pratiqués aux deux coins de l'embrasure. Pour plus de sécurité, deux écrous, at-

tachés à chacun des volets, recevaient deux vîs. Par hasard, Prosper examina la manière dont s'y prenait rhôte pour ouvrir la fenêtre.

» Mais, puisque je vous parle des localités, nous

S dit M. Hermann, je dois vous dépeindre les dispositions intérieures de Tauberge; car de la connaissance exacte des lieux dépend l'intérêt de cette histoire. La salle où se trouvaient nos trois personnages avait deux portes de sortie. L'une donnait sur le chemin d'An-

lo dernach qui longe le Rhin. Là, devant Tauberge, se

trouvait naturellement un petit débarcadère, où le

bateau, loué par le négociant pour son voyage, était

amarré. L'autre porte avait sa sortie sur la cour de

• l'auberge. Cette cour était entourée de murs très

15 élevés, et remplie, pour le moment, de bestiaux et de chevaux, les écuries étant pleines de monde. La grande porte venait d'être si soigneusement barricadée, que, pour plus de promptitude, l'hôte avait fait entrer le négociant et les mariniers par la porte de la salle

20 qui donnait sur la rue. Après avoir ouvert la fenêtre, selon le désir de Prosper Magnan, il se mit à fermer cette porte, glissa les barres dans leurs trous, et vissa les écrous. La chambre de l'hôte, où devaient coucher les deux sous-aides était contiguè à la salle commune,

25 et se trouvait séparée par un mur assez léger de la cuisine, où l'hôtesse et son mari devaient probablement passer la nuit. La servante venait de sortir et d'aller chercher son gîte dans quelque crèche, dans le coin d'un grenier, ou partout ailleurs. Il est facile de com-

30 prendre que la salle commune, la chambre de l'hôte et la cuisine étaient en quelque sorte isolées du reste de l'auberge. Il y avait dans la cour deux gros chiens,

l'auberge rouge 7 s

dont les aboiements graves annonçaient des gardiens vigilants et très irritables.

» — Quel silence et quelle belle nuit I dit Wilhelm en regardant le ciel, lorsque Thôte eut fini de fermer la porte. S

» Alors, le clapotis des flots était le seul bruit qui se fit entendre.

» — Messieurs, dit le négociant aux deux Français, permettez-moi de vous offrir quelques bouteilles de vin pour arroser votre carpe. Nous nous délasserons de lo la fatigue de la journée en buvant. A votre air et à rétat de vos vêtements, je vois que, comme moi, vous avez fait bien du chemin aujourd'hui.

» Les deux amis acceptèrent, et Thôte sortit par la porte de la cuisine pour aller à sa cave, sans doute 15 située sous cette partie du bâtiment. Lorsque cinq vénérables bouteilles, apportées par l'aubergiste, furent sur la table, sa femme achevait de servir le repas. Elle donna à la salle et aux mets son coup d'oeil de maîtresse de maison; puis, certaine d'avoir 20 prévenu toutes les exigences des voyageurs, elle rentra dans la cuisine. Les quatre convives, car l'hôte fut invité à boire, ne l'entendirent pas se coucher; mais, plus tard, pendant les intervalles de silence qui séparèrent les causeries des buveurs, quelques ronfle- 25 ments très accentués, rendus encore plus sonores par les planches creuses de la soupente où elle s'était nichée, firent sourire les amis, et surtout Thôte. Vers minuit, lorsqu'il n'y eut plus sur la table que des biscuits, du fromage, des fruits secs et du bon vin, les 30 convives, principalement les deux jeunes Français, devinrent communicatifs. Ils parlèrent de leur pays, de

leurs études, de la guerre. Enfin, la conversation s'anima. Prosper Magnan fit venir quelques larmes dans les yeux du négociant fugitif, quand, avec une franchise picarde^ et la naïveté d'une nature bonne 5 et tendre, il supposa ce que devait faire sa mère au moment où il se trouvait, lui, sur les bords du Rhin.

» — Je la vois, disait-il, lisant sa prière du soir avant de se coucher ! Elle ne m'oublie certes pas, et doit se

lo demander : « Où est-il, mon pauvre Prosper ? » Mais, si elle a gagné au jeu quelques sous à sa voisine, — à ta mère, peut-être, ajouta-t-il en poussant le coude de Wilhelm, — elle va les mettre dans le grand pot de terre rouge où elle amasse la somme nécessaire à Tac-

15 quisition des trente arpents enclavés dans son petit domaine de Lescheville. Ces trente arpents valent bien environ soixante mille francs. Voilà de bonnes prairies! Ah, si je les avais un jour, je vivrais toute ma vie à Lescheville, sans ambition! Combien de fois

20 mon père a-t-il désiré ces trente arpents et le joli ruisseau qui serpente dans ces prés-là ! Enfin, il est mort sans pouvoir les acheter . . . J'y ai bien souvent joué !

» — Monsieur Walhenfer, n'avez-vous pas aussi

25 votre hoc erat in votisP demanda Wilhelm.

» — Oui, monsieur, oui ! mais il était tout venu, et maintenant . . .

» Le bonhomme garda le silence, sans achever sa phrase.

30 » Moi, dit l'hôte, dont le visage s'était légèrement empourpré, j'ai, l'année dernière, acheté un clos que je désirais avoir depuis dix ans.

l'auberge rouge 77

» Ils causèrent ainsi en gens dont la langue était déliée par le vin, et prirent les uns pour les autres cette amitié passagère de laquelle nous sommes peu avares en voyage, en sorte qu'au moment oti ils allèrent se coucher, Wilhelm offrit son lit au négociant. s

» — Vous pouvez d'autant mieux Taccepter, lui ditil, que je puis coucher avec Prosper. Ce ne sera, certes, ni la première ni la dernière fois. Vous êtes notre doyen, nous devons honorer la vieillesse!

» — Bah! dit rhôte, le lit de ma femme a plusieurs lo matelas, vous en mettrez un par terre.

» Et il alla fermer la croisée, en faisant le bruit que comportait cette prudente opération.

» — J'accepte, dit le négociant. J'avoue, ajoutat-il en baissant la voix et regardant les deux amis, que 15 je le désirais. Mes bateliers me semblent suspects. Pour cette nuit, je ne suis pas fâché d'être en compagnie de deux braves et bons jeunes gens, de deux militaires français. J'ai cent mille francs en or et en diamants dans ma valise! 20

» L'affectueuse réserve avec laquelle cette imprudente confidence fut reçue par les deux jeunes gens rassura le bon Allemand. L'hôte aida ses voyageurs à défaire un des lits. Puis, quand tout fut arrangé pour le mieux, il leur souhaita le bonsoir et alla se 25 coucher. Le négociant et les deux sous-aides plaisantèrent sur la nature de leurs oreillers. Prosper mettait sa trousse d'instruments et celle de Wilhelm sous son matelas, afin de l'exhausser et de remplacer le traversin qui lui manquait, au moment où, par un 30 excès de prudence, Walhenfer plaçait sa valise sous son chevet.

» — Nous dormirons tous deux sur notre fortune : vous, sur votre or; moi, sur ma trousse! Reste à savoir si mes instruments me vaudront autant d'or que vous en avez acquis.

5 » — Vous pouvez Tespérer, dit le négociant. Le travail et la probité viennent à bout de tout, mais ayez de la patience.

» Bientôt Walhenfer et Wilhelm s'endormirent. Soit que son lit fût trop dur, soit que son extrême fatigue

10 fût une cause d'insomnie, soit par une fatale disposition d'âme, Prosper Magnan resta éveillé. Ses pensées prirent insensiblement une mauvaise pente. Il songea très exclusivement aux cent mille francs sur lesquels dormait le négociant. Pour lui, cent mille

15 francs étaient une immense fortune toute venue. Il commença par les employer de mille manières différentes, en faisant des châteaux en Espagne,^ comme nous en faisons tous avec tant de bonheur pendant le moment qui précède notre sommeil, à cette heure

20 où les images naissent confuses dans notre entendement, et où souvent, par le silence de la nuit, la pensée acquiert une puissance magique. Il comblait les vœux de sa mère, il achetait les trente arpents de prairie, il épousait une demoiselle de Beauvais à laquelle la

25 disproportion de leurs fortunes lui défendait d'aspirer en ce moment. Il s'arrangeait avec cette somme toute une vie de délices et se voyait heureux père de famille, riche, considéré dans sa province, et peut-être maire de Beauvais. Sa tête picarde s'enflammant,

30 il chercha les moyens de changer ses fictions en réalités. Il mit une chaleur extraordinaire à combiner un crime en théorie. Tout en rêvant la mort du né-

l'auberge rouge 79

gocîant, il voyait distinctement Tor et les diamants: il en avait les yeux éblouis. Son cœur palpitait. La délibération était déjà sans doute un crime. Fasciné par cette masse d'or, il s'enivra moralement par des raisonnements assassins. Il se demanda si ce pauvre s Allemand avait bien besoin de vivre, et supposa qu'il n'avait jamais 'existé. Bref, il conçut le crime de manière à en assurer l'impunité. L'autre rive du Rhin était occupée par les Autrichiens; il y avait au bas des fenêtres une barque et des bateliers : il pouvait lo couper le cou de cet homme, le jeter dans le Rhin, se sauver par la croisée avec la valise, offrir de l'or aux mariniers, et passer en Autriche.^ Il alla jusqu'à calculer le degré d'adresse qu'il avait su acquérir en se servant de ses instruments de chirurgie, afin de tran- 15 cher la tête de sa victime de manière qu'elle ne poussât pas un seul cri . . .

Là, M. Taillefer s'essuya le front et but encore un peu d'eau.

» Prosper se leva lentement et sans faire aucun 20 bruit. Certain de n'avoir réveillé personne, il s'habilla, se rendit dans la salle commune ; puis, avec cette fatale intelligence que l'homme trouve soudainement en lui, avec cette puissance de tact et de volonté qui ne manque jamais ni aux prisonniers ni aux criminels 25 dans l'accomplissement de leurs projets, il dévissa les barres de fer, les sortit de leurs trous sans faire le plus léger bruit, les plaça près du mur, et ouvrit les volets en pesant sur les gonds afin d'en assourdir les grincements. La lune, ayant jeté sa pâle clarté sur cette 30 scène, lui permit de voir faiblement les objets dans la chambre où dormaient Wilhelm et Walhenfer. Là,

8o LA COMÉDIE HUMAINE

il m'a dit s'être un moment arrêté. Les palpitations de son cœur étaient si fortes, si profondes, si sonores, qu'il en avait été comme épouvanté. Puis il craignait de ne pouvoir agir avec sang-froid; ses mains trem- 5 blaient, et la plante de ses pieds lui paraissait appuyée sur des charbons ardents. Mais l'exécution de son dessein était accompagnée de tant de bonheur, qu'il vit une espèce de prédestination dans cette faveur du sort. Il ouvrit la fenêtre, revint dans la chambre,

10 prit sa trousse, y chercha l'instrument le plus convenable pour achever son crime.

» — Quand j'arrivai près du lit, me dit-il, je me recommandai machinalement à Dieu.

» Au moment où il levait le bras en rassemblant

15 toute sa force, il entendit en lui comme une voix, et crut apercevoir une lumière. Il jeta l'instrument sur son lit, se sauva dans l'autre pièce et vint se placer à la fenêtre. Là, il conçut la plus profonde horreur pour lui-même; et, sentant néanmoins sa vertu faible,

20 craignant encore de succomber à la fascination à laquelle il était en proie, il sauta vivement sur le chemin et se promena le long du Rhin, en faisant pour ainsi dire sentinelle devant l'auberge. Souvent, il atteignait Andemach dans sa promenade précipitée; souvent

25 aussi, ses pas le conduisaient au versant par lequel il était descendu pour arriver à l'auberge; mais le silence de la nuit était si profond, il se fiait si bien sur les chiens de garde, que, parfois, il perdit de vue la fenêtre qu'il avait laissée ouverte. Son but était de

30 se lasser et d'appeler le sommeil. Cependant, en marchant ainsi sous un ciel sans nuages, en en admirant les belles étoiles, frappé peut-être aussi par l'air pur

l'auberge rouge 8i

de la nuit et par le bruissement mélancolique des flots, il tomba dans une rêverie qui le ramena par degrés à de saines idées de morale. La raison finit par dissiper complètement sa frénésie momentanée. Les enseignements de son éducation, les préceptes religieux, 5 et surtout, m'a-t-il dit, les images de la vie modeste qu'il avait jusqu'alors menée sous le toit paternel triomphèrent de ses mauvaises pensées . . . ^Quand il revint, après une longue méditation au charme de laquelle il s'était abandonné sur le bord du Rhin, en 10 restant accoudé sur une grosse pierre, il aurait pu, m'a-t-il dit, non pas dormir, mais veiller près d'un milliard en or. Au moment où sa probité se releva fière et forte de ce combat, il se mit à genoux dans un sentiment d'extase et de bonheur, remercia Dieu, 15 se trouva heureux, léger, content, comme au jour de sa première communion, où il s'était cru digne des anges, parce qu'il avait passé la journée sans pécher ni en paroles, ni en actions, ni en pensée. Il revint à l'auberge, ferma la fenêtre sans craindre de faire 20 du bruit, et se mit au lit sur-le-champ. Sa lassitude morale et physique le livra sans défense au sommeil. \ Peu de temps après avoir posé sa tête sur son matelas, il tomba dans cette somnolence première et fantastique qui précède toujours un profond sommeil. Alors, 25 les sens s'engourdissent et la vie s'abolit graduellement ; les pensées sont incomplètes, et les derniers tressaillements de nos sens simulent une sorte de rêverie.

» — Comme l'air est lourd ! se dit Prosper. Il me semble que je respire une vapeur humide ... 30

» Il s'expliqua vaguement cet effet de l'atmosphère par la différence qui devait exister entre la tempéra-

ture de la chambre et Tair pur de la campagne. Mais il entendit bientôt un bruit périodique assez semblable à celui que font les gouttes d'eau d'une fontaine en tombant du robinet. Obéissant à une terreur panique, S il voulut se lever et appeler Thôte, réveiller le négociant ou Wilhelm; mais il se souvint alors, pour son malheur, de Thorloge de bois; et, croyant reconnaître le mouvement du balancier il s'endormit dans cette indistincte et confuse perception . . .

10 — Voulez-vous de Teau, monsieur Taillefer? dit le maître de la maison en voyant le banquier prendre machinalement la carafe.

Elle était vide.

M. Hermann continua son récit, après la légère

15 pause occasionnée par l'observation du banquier.

— Le lendemain matin, dit-il, Prosper Magnan fut réveillé par un grand bruit. Il lui semblait avoir entendu des cris perçants, et il ressentait ce violent tressaillement de nerfs que nous subissons lorsque nous

20 achevons, au réveil, une sensation pénible commencée pendant notre sommeil. Il s'accomplit en nous un fait physiologique, un sursaut, pour me servir de l'expression vulgaire, qui n'a pas encore été suffisamment observé, quoiqu'il contienne des phénomènes curieux

25 pour la science. Cette terrible angoisse, produite peutêtre par une réunion trop subite de nos deux natures, presque toujours séparées pendant le sommeil, est ordinairement rapide; mais elle persista chez le pauvre sous-aide, s'accrut même tout à coup et lui causa la

30 plus affreuse horripilation^ quand il aperçut une mare de sang entre son matelas et le lit de Walhenfen La tête du pauvre Allemand gisait à terre, le corps

l'auberge rouge 83

était resté dans le Ht. Tout le sang avait jailli par le cou. En voyant les yeux encore ouverts et fixes, en voyant le sang qui avait taché ses draps et même ses mains, en reconnaissant son instrument de chirurgie sur le lit, Prosper Magnan s'évanouit et tomba 5 dans le sang de Walhenfer.

» C'était déjà, m'a-t-il dit, une punition de mes pensées.

» Quand il reprit connaissance, il se trouva dans la salle commune. Il était assis sur une chaise, en- 10 vironné de soldats français et devant une foule attentive et curieuse. Il regarda stupidement un officier républicain, occupé à recueillir les dépositions de quelques témoins et à rédiger sans doute un procès-verbal. Il reconnut l'hôte, sa femme, les deux mariniers et 15 la servante de l'auberge. L'instrument de chirurgie dont s'était servi l'assassin . . .

Ici, M. Taillefer toussa, tira son mouchoir de poche pour se moucher et s'essuya le front. Ces mouvements, assez naturels, ne furent remarqués que par 20 moi; tous les convives avaient les yeux attachés sur M. Hermann et l'écoutaient avec une sorte d'avidité. Le fournisseur appuya son coude sur la table, mit sa tête dans sa main droite et regarda fixement Hermann. Dès lors, il ne laissa plus échapper aucune 25 marque d'émotion ni d'intérêt; mais sa physionomie resta pensive et terreuse, comme au moment où il avait joué avec le bouchon de la carafe.

— L'instrument de chirurgie dont s'était servi l'assassin se trouvait sur la table, avec la trousse, le porte- 30 feuille et les papiers de Prosper. Les regards de l'assemblée se dirigeaient alternativement sur ces pièces

de conviction et sur le jeune homme, qui paraissait mourant et dont les yeux éteints semblaient ne rien voir. La rumeur confuse qui se faisait entendre au dehors accusait la présence de la foule attirée devant S l'auberge par la nouvelle du crime, et peut-être aussi par le désir de connaître l'assassin. Le pas des sentinelles placées sous les fenêtres de la salle, le bruit de leurs fusils dominaient le murmure des conversations populaires; mais l'auberge était fermée, la cour

lo était vide et silencieuse. Incapable de soutenir le regard de l'officier qui verbalisait,^ Prosper Magnan se sentit la main pressée par un homme, et leva les yeux pour voir quel était son protecteur parmi cette foule ennemie. Il reconnut, à l'uniforme, le chirur-

15 gien-major de la demi-brigade cantonnée à Andemach. Le regard de cet homme était si perçant, si sévère, que le pauvre jeune homme en frissonna et laissa aller sa tête sur le dos de la chaise. Un soldat lui fit respirer du vinaigre, et il reprit aussitôt connaissance. Cepen-

20 dant, ses yeux hagards parurent tellement privés de vie et d'intelligence, que le chirurgien dit à l'officier, après avoir tâté le pouls de Prosper :

» — Capitaine, il est impossible d'interroger cet homme dans ce moment-ci . . .

25 » — Eh bien, emmenez-le, répondit le capitaine en interrompant le chirurgien et en s'adressant à un caporal qui se trouvait derrière le sous-aide.

» — Sacré lâche, lui dit à voix basse le soldat, tâche au moins de marcher ferme devant ces mâtins d'Alle- ^ 30 mands, afin de sauver l'honneur de la République !

» Cette interpellation réveilla Prosper Magnan, qui se leva, fit quelques pas; mais, lorsque la porte s'ou-

l'auberge rouge 85

vrit, qu'il se sentit frappé par Tair extérieur et qu'il vit entrer la foule, ses forces l'abandonnèrent, ses genoux fléchirent, il chancela.

» — Ce tonnerre de carabin-là^ mérite deux fois la mort ! — Marche donc ! dirent les deux soldats qui lui 5 prêtaient le secours de leurs bras afin de le soutenir.

» — Oh ! le lâche ! le lâche ! C'est lui 1 c'est lui !.. . le voilà ! le voilà !

» Ces mots lui semblaient dits par une seule voix, * la voix tumultueuse de la foule qui l'accompagnait en 10 l'injuriant, et grossissait à chaque pas. Pendant le trajet de l'auberge â la prison, le tapage que le peuple et les soldats faisaient en marchant, le murmure des différents colloques, la vue du ciel et la fraîcheur de l'air, l'aspect d'Andernach et le frissonnement des eaux 15 du Rhin, ces impressions arrivaient à l'âme du sousaide, vagues, confuses, ternes comme toutes les sensations qu'il avait éprouvées depuis son réveil. Par moments, il croyait, m'a-t-il dit, ne plus exister. ^

» J'étais alors en prison, dit M. Hermann en s'inter- 20 rompant. Enthousiaste comme nous le sommes tous à vingt ans, j'avais voulu défendre mon pays, et commandais une compagnie franche que j'avais organisée aux environs d'Andernach. Quelques jours auparavant, j'étais tombé pendant la nuit au milieu d'un dé- 25 tachement français composé de huit cents hommes. Nous étions tout au plus deux cents. Mes espions m'avaient vendu. Je fus jeté dans la prison d'Andernach. Il s'agissait alors de me fusiller, pour faire un exemple qui intimidât le pays. Les Français parlaient 30 aussi de représailles, mais le meurtre dont les républicains voulaient tirer vengeance sur moi ne s'était pas

commis dans Télectorat.^ Mon père avait obtenu un sursis de trois jours, afin de pouvoir aller demander ma grâce au général Augereau, qui la lui accorda. Je vis donc Prosper Magnan au moment où il entra dans 5 la prison d'Andernach, et il m'inspira la plus profonde pitié. Quoiqu'il fût pâle, défait, taché de sang, sa physionomie avait un caractère de candeur et d'innocence qui me frappa vivement. Pour moi, l'Allemagne respirait dans ses longs cheveux blonds, dans ses yeux

lo bleus. Véritable image de mon pays défaillant, il m'apparut comme une victime et non comme un meurtrier. Au moment où il passa sous ma fenêtre, il jeta je ne sais où le sourire amer et mélancholique d'un aliéné qui retrouve une fugitive lueur de raison. Ce sourire

15 n'était certes pas celui d'un assassin. Quand je vis le

geôlier, je le questionnai sur son nouveau prisonnier.

» — Il n'a pas parlé depuis qu'il est dans son cachot.

Il s'est assis, a mis sa tête entre ses mains, et dort ou

réfléchit à son affaire. A entendre les Français, il aura

20 son compte* demain matin, et sera fusillé dans les vingt-quatre heures.

» Je demeurai le soir sous les fenêtres du prisonnier, pendant le peu d'instants qui m'était accordé pour faire une promenade dans la cour de la prison. Nous cau-

25 sâmes ensemble, et il me raconta naïvement son aventure, en répondant avec assez de justesse à mes différentes questions. Après cette première conversation, je ne doutai plus de son innocence. Je demandai, j'obtins la faveur de rester quelques heures près de lui.

30 Je le vis donc à plusieurs reprises, et le pauvre enfant k m'initia sans détour à toutes ses pensées. Il se croyait ^ à la fois innocent et coupable. Se souvenant de l'hor-

l'auberge rouge 87

rible tentation à laquelle il avait eu la force de résister, il craignait d'avoir accompli, pendant son sommeil et dans un accès de somnambulisme, le crime qu'il rêvait, éveillé.

» — Mais votre compagnon? lui dis- je. 5

» — Oh 1 s'écria-t-il avec feu, Wilhelm est incapable . . .

» Il n'acheva même pas. A cette parole chaleureuse, pleine de jeunesse et de vertu, je lui serrai la main.

» — A son réveil, reprit-il, il aura sans doute été 10 épouvanté, il aura perdu la tête, il se sera sauvé . . .

» — Sans vous éveiller, lui dis- je. Mais alors votre défense sera facile, car la valise de Walhenfer n'aura pas été volée.

» Tout à coup, il fondit en larmes. 15

» — Oh ! oui, je suis innocent, s'écria-t-il. Je n'ai pas tué. Je me souviens de mes songes. Je jouais aux barres^ avec mes camarades de collège. Je n'ai pas dû couper la tête de ce négociant, en rêvant que je courais I 20

» Puis, malgré les lueurs d'espoir qui parfois lui rendirent un peu de calme, il se sentait toujours écrasé par un remords. Il avait bien certainement levé le bras pour trancher la tête du négociant. Il se faisait justice, et ne se trouvait pas le cœur pur après avoir 25 commis le crime dans sa pensée.

» — Et cependant, je suis bon! s'écria-t-il. O ma pauvre mère ! peut-être en ce moment joue-t-elle gaiement à l'impériale* avec ses voisines dans son petit salon de tapisserie. Si elle savait que j'ai seulement 30 levé la main pour assassiner un homme . . ., oh ! elle mourrait 1 Et je suis en prison, accusé d'avoir commis

un crime! Si je n'ai pas tué cet homme, je tuerai certainement ma mère !

» A ces mots, il ne pleura pas ; mais, animé de cette fureur courte et vive assez familière aux Picards, il 5 s'élança vers la muraille, et, si je ne l'avais retenu, il s'y serait brisé la tête.

» — Attendez votre jugement, lui dis- je. Vous serez acquitté, vous êtes innocent. Et votre mère . . .

» — Ma mère, s'écria-t-il avec fureur, elle apprendra

10 mon accusation avant tout! Dans les petites villes, cela se fait ainsi ; la pauvre femme en mourra de chagrin. D'ailleurs, je ne suis pas innocent. Voulezvous savoir toute la vérité? Je sens que j'ai perdu la virginité^ de ma conscience.

15 » Après ce terrible mot, il s'assit, se croisa les bras sur la poitrine, inclina la tête et regarda la terre d'un air sombre. En ce moment, le porte-clefs vint me prier de rentrer dans ma chambre ; mais, fâché d'abandonner mon compagnon en un instant oti son découragement

20 me paraissait si profond, je le serrai dans mes bras avec amitié.

» — Prenez patience, lui dis- je, tout ira bien peutêtre. Si la voix d'un honnête homme peut faire taire vos doutes, apprenez que je vous estime et vous aime.

25 Acceptez mon amitié, et dormez sur mon cœur, si vous n'êtes pas en paix avec le vôtre.

» Le lendemain, un caporal et quatre fusiliers vinrent chercher le sous-aide vers neuf heures. En entendant le bruit que firent les soldats, je me mis à ma fenêtre.

30 Lorsque le jeune homme traversa la cour, il jeta les yeux sur moi. Jamais je n'oublierai ce regard plein de pensées, de pressentiments, de résignation, et de je

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ne sais quelle grâce triste et mélancolique. Ce fut une espèce de testament silencieux et intelligible par lequel un ami léguait sa vie perdue à son dernier ami. La nuit avait sans doute été bien dure, bien solitaire pour lui ; mais aussi peut-être la pâleur empreinte sur son 5 visage accusait-elle un stoïcisme puisé dans une nouvelle estime de lui-même. Peut-être s'était-il purifié par un remords, et croyait-il laver sa faute dans sa douleur et dans sa honte. Il marchait d'un pas ferme ; et, dès le matin, il avait fait disparaître les taches de 10 sang dont il s'était involontairement souillé.

» — Mes mains y ont fatalement trempé pendant que je dormais, car mon sommeil est toujours très agité, m'avait-il dit la veille avec un horrible accent de désespoir. 15

» J'appris qu'il allait comparaître devant un conseil de guerre. La division devait, le surlendemain, se porter en avant, et le chef de demi-brigade ne voulait pas quitter Andemach sans faire justice du crime sur les lieux mêmes où il avait été commis. . . Je restai dans 20 une mortelle angoisse pendant le temps que dura ce conseil. Enfin, vers midi, Prosper Magnan fut ramené en prison. Je faisais en ce moment ma promenade accoutumée ; il m'aperçut, et vint se jeter dans mes bras.

» — Perdu ! me dit-il. Je suis perdu sans espoir ! 25 Ici, pour tout le monde, je serai donc un assassin . . .

» Il releva la tête avec fierté.

» — Cette injustice m'a rendu tout entier à mon innocence. Ma vie aurait toujours été troublée, ma mort sera sans reproche. Mais y a-t-il un avenir ? 30

» Tout le xviii* siècle était dans cette interrogation soudaine. Il resta pensif.

» — Enfin, lui dis- je comment avez- vous répondu ? que vous a-t-on demandé? N'avez- vous pas dit naïvement le fait comme vous me Tavez raconté?

» Il me regarda fixement pendant un moment ; puis, 5 après cette pause effrayante, il me répondit avec une fiévreuse vivacité de paroles:

» — Ils m'ont demandé d'abord : « Êtes- vous sorti de l'auberge pendant la nuit?» J'ai dit: «Oui. — Par où?» J'ai rougi et j'ai répondu: « Par la fenêtre. —

10 Vous l'aviez donc ouverte ? — Oui,» ai-je dit. «Vous y avez mis bien de la précaution ; l'aubergiste n'a rien entendu ! » Je suis resté stupéfait. Les mariniers ont déclaré m'avoir vu me promenant, allant tantôt à Andemach, tantôt vers la forêt. J'ai fait, disent-ils, plu-

15 sieurs voyages. J'ai enterré l'or et les diamants. Enfin, la valise ne s'est pas retrouvée! Puis j'étais toujours en guerre avec mes remords. Quand je voulais parler: Tu as voulu commettre le crime! me criait une voix impitoyable. Tout était contre moi,

20 même moi ! . . . Ils m'ont questionné sur mon camarade, et je l'ai complètement défendu. Alors, ils m'ont dit : « Nous devons trouver un coupable entre vous, votre camarade, l'aubergiste et sa femme. Ce matin, toutes les fenêtres et les portes se sont trouvées fer-

35 mées ! »^ A cette observation, reprit-il, je suis resté sans voix, sans force, sans âme. Plus sûr de mon ami que de moi-même, je ne pouvais l'accuser. J'ai compris que nous étions regardés tous deux comme également complices de l'assassinat, et que je passais

30 pour le plus maladroit ! J'ai voulu expliquer le crime par le somnambulisme, et justifier mon ami; alors, j'aî divagué. Je suis perdu. J'ai lu ma condamnation

l'auberge rouge 91

dans les yeux de mes juges. Ils ont laissé échapper des sourires d'incrédulité. Tout est dit. Plus d'incertitude. Demain, je serai fusillé. — Je ne pense plus à moi, reprit-il, mais à ma pauvre mère!

» Il s'arrêta, regarda le ciel, et ne versa pas de s larmes. Ses veux étaient secs et fortement convulsés.

» — Frédéric ! . . .

» Ah ! l'autre se nommait Frédéric . . . Frédéric ! Oui, c'est bien là le nom, s'écria M. Hermann d'un air 10 de triomphe.

Ma voisine me poussa le pied, et me fit un signe en me montrant M. Taillefer. L'ancien fournisseur avait négligemment laissé tomber sa main sur ses yeux; mais, entre les intervalles de ses doigts, nous crûmes 15 voir une flamme sombre dans son regard.

— Hein, me dit-elle à l'oreille, s'il se nommait Frédéric?

Je répondis en la guignant de l'œil comme pour lui dire : « Silence ! » 20

Hermann reprit ainsi :

» — Frédéric, s'écria le sous-aide, Frédéric m'a lâchement abandonné. Il aura eu peur. Peut-être se sera-t-il caché dans l'auberge, car nos deux chevaux étaient encore le matin dans la cour. — Quel incom- 25 préhensible mystère, ajouta-t-il après un moment de silence. Le somnambulisme! le somnambulisme! Je n'en ai eu qu'un seul accès dans ma vie, et encore à l'âge de six ans. — M'en irai-je d'ici, reprit-il, frappant du pied sur la terre, en emportant tout ce qu'il y a 30 d'amitié dans le monde! Mourrai- je donc deux fois çn doutant d'une fraternité commencée à l'âge de cinq

ans, et continuée au collège, aux écoles! Où est Frédéric ?

» Il pleura. Nous tenons donc plus à un sentiment qu'à la vie !

5 » — Rentrons, me dit-il ; je préfère être dans mon cachot. Je ne voudrais pas qu'on me vît pleurant. J'irai courageusement à la mort, mais je ne sais pas faire de l'héroïsme à contre-temps, et j'avoue que je regrette ma jeune et belle vie . . . Pendant cette nuit, je n'ai

lo pas -dormi ; je me suis rappelé les scènes de mon enfance, et me suis vu courant dans ces prairies dont le souvenir a peut-être causé ma perte. — J'avais de l'avenir, me dit-il en s'interrompant. Douze hommes, un sous-lieutenant qui criera : « Portez armes ! en joue,^

15 feu!» un roulement de tambours; et l'infamie! voilà mon avenir maintenant. Oh ! il y a un Dieu, ou tout cela serait par trop niais.

» Alors, il me prit et me serra dans ses bras, et, m'étreignant avec force:

20 » — Ah ! vous êtes le dernier homme avec lequel j'aurai pu épancher mon âme. Vous serez libre, vous! vous verrez votre mère ! Je ne sais si vous êtes riche ou pauvre, mais qu'importe ! vous êtes le monde entier pour moi ... Ils ne se battront pas toujours, ceux-ci.

25 Eh bien, quand ils seront en paix, allez à Beauvais. Si ma mère survit à la fatale nouvelle de ma mort, vous l'y trouverez. Dites-lui ces consolantes paroles : « Il était innocent ! » Elle vous croira, reprit-il. Je vais lui écrire; mais vous lui porterez mon dernier regard,

30 vous lui direz que vous êtes le dernier homme que j'aurai embrassé. Ah! combien elle vous aimera, la pauvre femme, vous qui aurez été mon dernier ami ! —

l'auberge rouge 93

ïcî, dit-îl après un moment de silence pendant lequel il resta comme accablé sous le poids de ses souvenirs, chefs et soldats me sont inconnus, et je leur fais horreur à tous. Sans vousj, mon innocence serait un secret entre le ciel et moi. 5

» Je lui jurai d'accomplir saintement ses dernières volontés. Mes paroles, mon effusion de cœur le touchèrent. Peu de temps après, les soldats revinrent le chercher et le ramenèrent au conseil de guerre. Il était condamné. lo

» J'ignore les formalités qui devaient suivre ou accompagner ce premier jugement, je ne sais pas si le jeune chirurgien défendit sa vie dans toutes les règles; mais il s'attendait à marcher au supplice le lendemain matin, et passa la nuit à écrire à sa mère. 15

» — Nous serons libres tous deux, me dit-il en souriant quand je Tallai voir le lendemain : j'ai appris que le général a signé votre grâce.

» Je restai silencieux, et le regardai pour bien graver ses traits dans ma mémoire. Alors, il prit une ex- 20 pression de dégoût et me dit:

» — J'ai été tristement lâche ! J'ai, pendant toute la nuit, demandé ma grâce à ces murailles . . .

» Et il me montrait les murs de son cachot.

» — Oui, oui, reprit-il, j'ai hurlé de désespoir, je me 25 suis révolté, j'ai subi la plus terrible des agonies morales . . . J'étais seul ! . . . Maintenant, je pense â ce que vont dire les autres ... Le courage est un costume à prendre. Je dois aller décemment à la mort . . . Aussi ... 30

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