‹ CinqMars, ou Une conjuration sous Louis 13Chapitre 26 sur 55 · VII. Or Protais lui répondit ces paroles · texte numérisé non relu

VII. Or Protais lui répondit ces paroles

VIII. Mon frère, il est juste que je périsse après toi, car j’ai plus d’années et des forces plus grandes pour te voir souffrir.

IX. Mais les sénateurs et le peuple grinçaient des dents contre eux.

' X. Et les soldats les ayant frappés , leurs têtes tombèrent ensemble sur la même pierre.

XI. Or, c’est en ce lieu même que le bienheureux saint Ambroise trouva la cendre des deux martyrs, qm rendit la vue h un aveugle.

— Eh bien ! dit Cinq-Mars en regardant son ami , lorsqu’il eut fini , que répondez-vous à cela?

— La volonté de Dieu soit faite ; mais nous ne devons pas la sonder.

— Ni reculer dans nos desseins pour un jeu d’enfant, reprit d’Effiat avec impatience, et s’enveloppant d’un manteau jeté sur lui. Souvenez-vous des vers que nous récitions autrefois : Justurn et tenacem propositi virum — ces mots de fer se sont imprimés dans ma tête. Oui , que l’univers s’écroule autour de moi , ses débris m’emporteront inébranlable.

— Ne comparons pas les pensées de l’homme à celles du ciel , et soumettons-nous , dit de Thou gravement.

— Amen, dit le vieux Grandchamp, dont les yeux s’étaient remplis de larmes qu’il essuyait brusquement.

— De quoi te mêles-tu , vieux soldat ? lu pleures , dit son maître.

— Amen, dit k la porte de la tente une voix nasillarde.

— Parbleu, monsieur, faites plutôt celte question à l’éminence grise qui vient chez vous , répondit le fidèle serviteur eu montrant Joseph qui s’avançait les bras croisés, en saluant d’un air caressant.

— Ah ! ce sera donc lui ! murmura Cinq-Mars.

Je viens peut-être mal à propos, dit Joseph doucement.

— Fort à propos, peut-être, dit Henri d’Effiat en souriant avec un regard k de Thou. Qui peut vous amener ici , mon père , k une heure du matin ? ce doit être quelque bonne œuvre.

Joseph se vit mal accueilli ; et , comme il ne marchait jamais sans avoir au fond de l’âme cinq ou six reproches k se faire vis-à-vis des gens qu’il abordait , et autant de ressources dans l’esprit pour se tirer d’affaire , il crut ici que l’on avait découvert le but de sa visite , et sentit que ce n’était pas le moment de la mauvaise humeur qu’il fallait prendre pour préparer l’amitié. S’asseyant donc assez froidement près du lit :

— Je viens , dit-il , monsieur, vous parler de la part du Cardinal généralissime des deux prisonniers espagnols que vous avez faits; il désire avoir des renseignements sur eux le plus promptement possible ; je dois les voir et les interroger. Mais je ne comptais pas vous trouver veillant encore ; je voulais seulement les recevoir de vos gens.

Après un échange de politesses contraintes , on fit entrer dans la tente les deux prisonniers, que Cinq-Mars avait presque oubliés. Ils parurent , l' un jeune et inon-

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trant à découvert une physionomie vive et un peu sauvage, c’était le soldat; l’autre, cachant sa taille sous un manteau brun , et scs traits sombres , mais ambigus dans leur expression , sous l’ombre de son chapeau à larges bords , qu’il n’ôta pas : c’était l’officier ; il parla seul et le premier.

— Pourquoi me faites-vous quitter ma paille et mon sommeil? est-ce pour me délivrer ou me pendre?

— Ni l’un ni l’autre , dit Joseph.

— Qu’ai-je à faire avec toi , homme à longue barbe? je 11e t’ai pas vu à la brèche.

Il fallut quelque temps , d’après cet exorde aimable, pour faire comprendre à l’étranger les droits qu’avait un capucin à l’interroger.

— Et bien ! dit-il , enfin que veux-tu ?

— Je veux savoir votre nom et votre pays.

— Je ne dis pas mon nom ; et, quant à mon pays , j’ai l’air d’un Espagnol ; mais je ne le suis peut-être pas , car un Espagnol ne l’est jamais.

Le père Joseph , se retournant -vers les deux amis , dit : — Je suis bien trompé, ou j’ai entendu ce son de voix quelque part : cet homme parle français sans accent; mais il me semble qu’il veut nous donner des énigmes comme dans l’Orient.

— L’Orient ? C’est cela , dit le prisonnier , un Espagnol est un homme de l’Orient , c’est un Turc catholique ; son sang languit ou bouillonne , il est paresseux ou infatigable ; l’indolence le rend esclave ; l’ardeur , cruel ; immobile dans son ignorance , ingénieux dans sa superstition , il ne veut qu’un livre religieux , qu’un maître tyrannique ; il obéit à la loi du bûcher, il commande par celle du poignard, et s’endort le soir dans sa misère sanglante, cuvant le fanatisme et rêvant le crime.

Qui est-ce là , messieurs? Est-ce l’Espagnol ou le Turc ? devinez. Ah! ah ! vous avez l’air de trouver que j’ai de l’esprit , parce que je rencontre un rapport. Vraiment , messieurs , vous me faites bien de l’honneur, et cependant l’idée pourrait se pousser plus loin , si l’on voulait ; si je passais à l’ordre physique , par exemple , ne pourrais-je pas vous dire : Cet homme a les traits graves et allongés , l’œil noir et coupé en amande , les sourcils durs, la bouche triste et mobile, les joues basanées, maigres et ridées; sa tête est rasée , et il la couvre d’un mouchoir noué en turban ; il passe un jour entier couché ou debout sous un soleil brûlant , sans mouvement, sans parole , fumant un tabac qui l’enivre. Est-ce un Turc ou un Espagnol? Êtes-vous contents, messieurs? Vraiment vous en avez l’air, vous riez , et de quoi riezvous? Moi qui vous ai présenté cette seule idée, je n’ai pas ri ; voyez , mon visage est triste. Ah ! c’est peut-être parce que le sombre prisonnier est devenu tout à coup bavard, et parle vite? Ah! ce n’est rien ; je pourrais vous en dire d’autres, et vous rendre quelques services, mes braves amis. Si je me jetais dans les anecdotes, par exemple , si je vous disais que je connais un prêtre qui avait ordonné la mort de quelques hérétiques avant de dire la messe, et qui , furieux d’être interrompu à l’autel durant le saint sacrifice, cria à ceux qui lui demandaient ses ordres : Tuez tout , tuez tout ! ririez-vous bien tous, messieurs? Non, pas tous. Monsieur que voilà, par exemple , mordrait sa lèvre et sa barbe. Oh ! il est vrai qu’il pourrait répondre qu’il a fait sagement, et qu’on avait tort d’interrompre sa pure prière. Mais si j’ajoutais qu’il s’est caché pendant une heure derrière la toile de votre tente , monsieur de Cinq-Mars, pour vous écouter parler, et qu’il est venu pour vous faire

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quelque perfidie , et non pour moi , que dirait-il ? Maintenant, messieurs, êtes-vous contents? Puis-je me retirer après cette parade ?

Le prisonnier avait débité tout ceci avec la rapidité d’un vendeur d’orviétan , et avec une voix si haute que Joseph en fut tout étourdi. Il se leva indigné à la fin , et s'adressant à Cinq-Mars :

— Comment souffrez-vous , monsieur , lui dit-il , qu’un prisonnier qui devait être pendu vous parle ainsi ?

L’Espagnol, sans daigner s’occuper de lui davantage, se pencha vers d’Kfïiat, et lui dit à l’oreille :

— Je ne vous importe guère, donnez-moi ma liberté; j’ai déjà pu la prendre , mais je ne l’ai pas voulu sans votre consentement ; donnez-la-moi , ou faites-moi tuer.

— Partez si vous le pouvez , lui répondit Cinq-Mars, je vous jure que j’en serai fort aise. El il fit dire k ses gens de se retirer avec le soldat , qu’il voulut garder à son service.

Ce fut l’affaire d’uu moment; il ne restait plus dans la tente que les deux amis, Joseph décontenancé, et l’Espagnol , lorsque celui-ci , ôtant son chapeau, montra une ligure française , mais féroce ; il riait , et semblait respirer plus d'air dans sa large poitrine.

— Oui , je suis Français , dit-il à Joseph ; mais je hais la France , parce qu’elle a donné le jour à mon père qui est un monstre, et à moi qui le suis devenu, et qui l’ai frappé une fois; je hais ses habitants , parce qu’ils m’ont volé toute ma fortune au jeu , et que je les ai volés et tués depuis; j’ai été deux aus Espagnol pour faire mourir plus de Français ; mais , à présent , je hais encore plus l’Espagne; on ne saura jamais pourquoi. Adieu , je vais vivre sans nation désormais ; tous les hommes sont mes

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ennemis. Continue , Joseph , et tu me vaudras bientôt. Oui , tu m’as vu autrefois, continua-t-il en le poussant violemment par la poitrine et le renversant.... je suis Jacques de Laubardcmont, fils de ton digne aini.

A ces mots , sortant brusquement de la tente , il disparut comme une apparition s’évanouirait. De Thou et les laquais, accourus à l’entrée, le virent s’élancer en deux bonds par-dessus un soldat surpris et désarmé, et courir vers les montagnes avec la vitesse d’un cerf, malgré plusieurs coups de mousquet inutiles. Joseph profita du désordre pour s’évader , en balbutiant quelques mots de politesse , et laissa les deux amis riant de son aventure et de son désappointement comme deux écoliers riraient d’avoir vu tomber les lunettes de leur pédagogue , et s’apprêtant enfin à chercher un sommeil dont ils avaient besoin l’un et l’autre, et qu’ils trouvèrent bientôt , le blessé dans son lit , et le jeune conseiller dans son fauteuil.

Pour le capucin, il s’acheminait vers sa tente, méditant comment il tirerait parti de tout ceci , pour la meilleure vengeance possible , lorsqu’il rencontra Laubardemont traînant par ses mains liées la jeune insensée. Ils se racontèrent leurs mutuelles et horribles aventures.

Joseph n’eut pas peu de plaisir à retourner le poignard dans la plaie de son cœur en lui apprenant le sort de son fils :

— Vous n’êtcs pas précisément heureux dans voire intérieur , ajouta-t-il ; je vous conseille de faire enfermer votre nièce, et pendre votre héritier, si par bonheur vous le retrouvez.

Laubardcmont rit affreusement : — Quant à cette petite imbécile que voilà , je vais la donner à un an-

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cien juge secret, à présent contrebandier dans les Pyrénées, à Oloron ; il la fera ce qu’il voudra, servante dans sa posada, par exemple; je m’en soucie peu, pourvu que Monseigneur ne puisse jamais en entendre parler.

Jeanne de Belfiel , la tète baissée, ne donna aucun signe d’intelligence ; toute lueur de raison était éteinte en elle; un seul mot lui était resté sur les lèvres, elle le prononçait continuellement : — Le juge ! le juge ! le juge! dit-elle tout bas; et elle se tut.

Son oncle et Joseph la chargèrent, à peu près comme un sac de blé , sur un des chevaux qu’amenèrent deux domestiques; Laubardemont en monta un , et se disposa à sortir du camp , voulant s’enfoncer dans les montagnes avant le jour.

— Bon voyage ! dit-il 5 Joseph ; faites bien vos affaires à Paris , je vous recommande Oreste et Pylade.

— Bon voyage! répondit celui-ci. Je vous recommande Cassandre et Œdipe.

— Oh! il n’a ni tué son père ni épousé sa mère.....

— Mais il est en bon chemin pour ces gentillesses.

— Adieu , mon révérend père !

— Adieu , mon vénérable ami !

Dirent-ils tout haut; — mais tout bas :

— Adieu , assassin à robe grise : je retrouverai l’oreille du Cardinal en ton absence.

— Adieu , scélérat à robe rouge : va détruire toimême ta famille maudite; achève de répandre ton sang dans les autres; ce qui en restera en toi, je m’en charge.... Je pars à présent. Voilà une nuit bien remplie!

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