I.E S ECHUT
main , aurais-je reculé? Devant un monde je ne l’aurais pas fait. Tout était bien jusqu’ici ; mais une barrière invisible m’arrête : il faut la rompre cette barrière ; c’est Richelieu. Je l’ai entrepris tout à l’heure devant vous ; mais peut-être me suis-je trop bâté : je le crois à présent. Qu’il se réjo’uisse ; il m’attendait. Sans doute, il a prévu que ce serait le plus jeune qui manquerait de patience ; s’il en est ainsi , il a bien joué. Cependant, sans l’amour qui m'a précipité , j’aurais été plus fort que lui , quoique vertueux.
Ici , un changement presque subit se fit sur les traits de Cinq-Mars ; il rougit et pâlit deux fois , et les veiues de son front s’élevaient comme des lignes bleues tracées par une main invisible.
— Oui , ajouta-t-il en se levant , et tordant ses mains avec une force qui annonçait un violent désespoir concentré dans son cœur , tous les supplices dont l’amour peut torturer ses victimes , je les porte dans mon sein. Celte jeune enfant timide, pour qui je remuerais des empires, pour qui j’ai tout subi, jusqu’à la faveur d’un prince ( et qui peut-être n’a pas senti tout ce que j’ai fait pour elle), ne peut encore être à moi. Elle m’appartient devant Dieu , et je lui suis étranger ; que dis-je? il faut que j’entende discuter chaque jour, devant moi , lequel des trônes de l’Europe lui conviendra le mieux , dans des conversations où je ne peux même élever la voix pour avoir une opinion , tant on est loin de me mettre sur les rangs, et dans lesquelles on dédaigue pour elle les princes de sang royal qui marchent encore devant moi. Il faut que je me cache comme un coupable pour entendre à travers des grilles la voix de celle qui est ma femme ; il faut qu’en public je m’incline devant elle ! son mari dans l’ombre, son serviteur
au grand jour ! C’en est trop ; je ne puis vivre ainsi ; il faut faire le dernier pas , qu’il m’élève ou me précipite.
— Et , pour votre bonheur personnel , vous voulez renverser un état !
— Le bonheur de l’état s’accorde avec le mien. Je le fais en passant , si je détruis le tyran du Roi. L’horreur que m’inspire cet homme est passée dans mon sang» Autrefois , en venant le trouver, je rencontrai sur mes pas son plus grand crime ; il est le génie du mal pour le malheureux Roi , je le conjurerai : j’aurais pu devenir celui du bien pour Louis XIII ; c’était une des pensées de Marie , sa pensée la plus chère. Mais je crois que je ne triompherai pas dans l’âme tourmentée du prince.
— Sur quoi comptez-vous donc ? dit de Thou.
— Sur un coup de dé. Si sa volonté peut cette fois durer quelques heures , j’ai gagné ; c’est un dernier calcul auquel est suspendue ma destinée.
— Et celle de votre Marie !
— L’avez-vous cru ? dit impétueusement Cinq-Mars. Non, non! s’il m’abandonne, je signe le traité d’Espagne et la guerre.
— Ah ! quelle horreur! dit le conseiller; quelle guerre ! une guerre civile ! et l’alliance avec l’étranger !
— Oui, un crime, reprit froidement Cinq-Mars; ch ! vous ai-je prié d’y prendre part?
— Cruel ! ingrat ! reprit son ami , pouvez-vous me parler ainsi? Ne savez-vous pas, ne vous ai-je pas prouvé que l’amitié tenait dans mon cœur la place de toutes les passions? Puis-je survivre non-seulement à votre mort, mais même au moindre de vos malheurs? Cependant laissez moi vous fléchir et vous empêcher
LE SECRET
de frapper la France. O mon ami ! mon seul ami ! je vous en conjure à genoux , ne soyons pas ainsi parricides , n’assassinons pas notre Patrie ! Je dis nous , car jamais je ne me séparerai de vos actions; conservezmoi l’estime de moi-même , pour laquelle j’ai tant travaillé; ne souillez pas ma vie et ma mort que je. vous ai vouées.
De Thou était tombé aux genoux de son ami , et celui-ci , n’ayant plus la force de conserver sa froideur affectée , se jeta dans ses bras en le relevant , et , le serrant contre sa poitrine, lui dit d’une voix étouffée :
— Eh ! pourquoi m’aimer autant , aussi ! Qu’avezvous fait , ami ? Pourquoi m’aimer ! vous qui êtes sage, pur et vertueux ; vous que n’égarent pas une passion insensée et le désir de la vengeance; vous dont l’àme est nourrie seulement de religion et de science , pourquoi m’aimer ? Que vous a donné mon amitié , que des inquiétudes et des peines? Faut-il à présent qu’elle fasse peser des dangers sur vous ? Séparez-vous de moi , nous ne sommes plus de la même nature ; vous le voyez, les cours m’ont corrompu : je n’ai plus de candeur, je n’ai plus de bonté; je médite le malheur d’un homme, je sais tromper un ami. Oubliez-moi , dédaignez-moi ; je ne vaux plus une de vos pensées , comment serais-je digne de vos périls?
— En me jurant de ne pas trahir le Roi et la France, reprit de Thou. Savez-vous qu’il y va de partager votre Patrie ? savez-vous que si vous livrez nos places fortes, on ne vous les rendra jamais? savez-vous que votre nom sera l’horreur de la postérité ? savez-vous que les mères françaises le maudiront , quand elles seront forcées d’enseigner à leurs enfants une langue étrangère ? le savez-vous? Venez.
Et il l’entraîna vers le buste de Louis XIII.
— Jurez devant lui (et il est votre ami aussi !), jurez de ne jamais signer cet infâme traité.
Cinq-Mars baissa les yeux , et , avec une inébranlable ténacité , répondit quoique en rougissant :
— Je vous l’ai dit , si l’on m’y force je signerai.
De Thou pâlit et quitta sa main ; il fit deux tours dans sa chambre , les bras croisés , dans une inexprimable angoisse. Enfin il s’avança solennellement vers le buste de son père , et ouvrit un grand livre placé au pied ; il y chercha une page déjà marquée , et lut tout haut :
— Je pense donc que M. de Lignebœuf fut justement condamné à mort par le parlement de Rouen, pour n'avoir pas révélé la conjuration de CattevUle contre l’État.
Puis gardant le livre avec respect ouvert dans sa main , et contemplant l’image du président de Thou , dont il tenait les Mémoires :
— Oui, mon père, continua-t-il, vous aviez bien pensé ; je vais être criminel , je vais mériter la mort ; mais puis-je faire autrement? Je ne dénoncerai pas ce traître, parce que ce serait aussi trahir, et qu’il est mon ami, et qu’il est malheureux.
Puis s’avançant vers Cinq-Mars, et lui prenant de nouveau la main :
— Je fais beaucoup pour vous en cela, lui dit-il; mais n’attendez rien de plus de ma part , monsieur, si vous signez ce traité.
Cinq-Mars était ému jusqu’au fond du cœur de cette scène , parce qu’il sentait tout ce que devait souffrir son ami en le repoussant. Il prit cependant encore sur
lui d’arrêter une larme qui s’échappait de ses yeux , et répondit en l’embrassant :
— Ah ! de Thou , je vous trouve toujours aussi parfait ; oui , vous me rendez service en vous éloignant de moi , car si Votre sort eût été lié au mien , je n’aurais pas osé disposer de ma vie, et j’aurais hésité à la sacrifier s’il le faut; mais je le ferai assurément à prés ont; et je vous le répète , si l’on m’y force, je signerai le traité avec l’Espagne.