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Cinquante années de peuplement

En l’espace d un demi-siècle, le Canada a pris un essor remarquable. Durant ce laps de temps, sa population s’est élevée de 3.889.000 habitants à 8.788.000, présentant ainsi un accroissement de près de 5 millions d’âmes. Comment s’est faite cette multiplication ?

Des États-Unis d’Amérique ont toujours passé pour un pays où le peuplement du territoire, le développement du commerce et de l’industrie se sont accomplis à une allure extrarapide tenant du prodige. C’est sur ce sol que les villes poussaient comme des champignons et que les chemins de fer précédaient les habitants.

Ce que l’on a dit des États-Unis peut s’appliquer à la lettre à un pays voisin — colonisé tout d’abord, non par la race anglo-saxonne, mais par la race française — au Canada, où la semence jetée sur les bords du Saint-Uaurent, au temps d’Henri IV et de Rouis XIV, a donné, comme le modeste grain de blé, une récolte que

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l’on peut évaluer au centuple. Les 65.000 Français laissés au Canada par le funeste traité de Paris, du 10 février 1763, qui abandonna ce pays à l’Angleterre, sont aujourd’hui plus de 2 millions et demi sur le territoire colonisé par leurs ancêtres, et on en compte, en outre, plus de 1 million qui ont passé la frontière pour aller s’établir — beaucoup sans esprit de retour — dans la grande république américaine.

Et cette multiplication des Canadiens-Français s’est faite sans le moindre secours d’une immigration venant de la mère-patrie, par le seul effort d’une natalité extraordinairement vigoureuse. Peut-on d’ailleurs être surpris du résultat obtenu, quand les familles canadiennes se donnent la parure de huit à dix enfants en moyenne, que quelques-unes atteignent et dépassent même la vingtaine. Il existe du reste une coutume, qui n’est en honneur dans aucun autre pays, en vertu de laquelle le vingt-sixième enfant d’une famille est élevé aux frais de la paroisse. Et la coutume n’est pas sans recevoir de temps à autre, son application.

En 1890, à la suite d’un vote de l’Assemblée Législative de Québec, le premier ministre de la province, M. Honoré Mercier, annonça que des terres seraient données gratuitement à toute famille de douze enfants vivants. Il reçut plus de 1.500 demandes en vue de bénéficier de cet

avantage ; dix-sept provenaient de la même paroisse (1). Qu’on s’étonne après cela de la prodigieuse multiplication de notre race... quand elle est hors de France !

A la colonisation française, qui cessa complètement après le traité de 1763, succéda la colonisation anglaise, qui, grâce à une abondante immigration, a fini par prendre le dessus et à dépasser en nombre l’élément français, lequel ne représente actuellement qu’un peu plus du quart de la population totale. Tout d’abord simple colonie anglaise, le Canada a conquis peu à peu une si grande autonomie, qu’on peut dire aujourd’hui qu’il est quasi-indépendant. Il est doté d’un gouvernement responsable, avec son parlement, ses ministres, sa milice, ses finances, son régime douanier qu’il applique même à l’Angleterre. S’il lui manque encore un service diplomatique qui lui soit propre, il a pourtant avec le titre de commissaire général, des représentants en divers pays et ces représentants négocient des accords commerciaux. Enfin, depuis 1927, le Canada possède à Washington, un représentant diplomatique distinct de l’ambassadeur britannique. Un grand homme d’État canadien, Wilfrid Laurier, a dit : « Le xixe siècle

(1) En i9ii,on constatait l’existence de 4,020 familles ayant au moins 12 enfants vivants.

G. DEMANCHE. — CANADA.

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a été le siècle des États-Unis ; le xxe siècle sera celui du Canada. » Cette prédiction est en train de se réaliser.

Quand on compare ce qu’était la population des États-Unis au début du xixe siècle — plus de 4 millions d’habitants — et ce qu’elle était devenue ioo ans plus tard — 75 millions, et après le recensement de 1920, 105 millions — on se demande quelle raison pourrait bien empêcher le Canada d’atteindre un aussi prodigieux développement, à une époque où la facilité et la rapidité des communications, la quantité considérable de terres encore non défrichées, les améliorations constantes apportées à la culture et à l’industrie permettent un développement,, autrement rapide que celui d’il y a un siècle. Étant donné l’exemple des États-Unis, le Canada qui renfermait 5 millions d’habitants au commencement de ce siècle, pourrait bien en contenir 100 millions au début du siècle prochain.

Ue Canada, qui est un dominion, une nation, disent ses hommes d’État, tant est léger le fil qui le rattache à l’empire britannique, — un gouverneur général nommé par la couronne, — a fait, depuis le début de ce siècle, des efforts considérables pour attirer des émigrants et coloniser, avec leur aide, les vastes régions de l’ouest où on ne rencontrait guère, il y a un demi-siècle, que des « coureurs de bois ou Bois- Brûles », ainsi que d’immenses troupeaux de

buffalos. C’est ainsi que près de 2 millions d’habitants peuplent aujourd’hui ces territoires, qui ne présentent encore qu’une densité de population extrêmement faible.

Mais ces efforts n’ont pas été récompensés comme ils auraient pu l’être, car une bonne partie de l’immigration a fondu en quelque sorte, un grand nombre de nouveaux venus ayant délaissé le Canada pour les États-Unis, si bien que l’on peut dire que l’augmentation est due autant, sinon plus, à la natalité qu’à l’apport de contingents étrangers.

C’est ainsi que les statistiques officielles établissent que, de 1901 à 1911, il est entré au Canada, 1.847.651 immigrants alors que la population totale n’a augmenté, pendant le même laps de temps, que de 1.835.328 habitants, c’est-à-dire d’un chiffre inférieur. De 1911 à 1921, l’immigration qui, en 1913, atteint son maximum, 402.432, s’élève à 1.728.921, alors que l’augmentation totale n’est que de 1.581.840. Il y a eu la guerre, il est vrai, pendant laquelle 60.000 soldats canadiens sont morts et 20.000 autres ont été licenciés en Angleterre et y sont restés. Quoiqu’il en soit l’immigration n’a pas rendu ce qu’on attendait d’elle.

C’est avec une sage lenteur, que s’est fait tout d’abord le peuplement du Canada après sa découverte par Jacques Cartier, en 1535. Son point de départ date du jour de la fondation

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de la ville de Québec par Champlain, en 1608 Celle qui devait être la capitale du Canada français, n’eut à son début que 28 habitants. Lorsque l’amiral anglais Kirke s’empara de Québec, en 1629, ü n’y avait alors que 117 colons dans la Nouvelle-France. Les guerres européennes, les luttes incessantes et sans merci qu’il fallut soutenir contre les Iroquois, furent une entrave, sans cesse renouvelée, à la colonisation. Malgré cela, on constatait, en 1667, la présence de 3.918 habitants. En 1672, le chiffre total s’élevait à 6.705, puis à 12.431, en 1692, à 24.434 eu 1720, à 42.701 en 1739. Enfin, en 1763, année où suivant l’expression du poète Louis Fréchette, dans la Légende d’un Peuple, que couronna l’Académie Française,

...Notre vieux drapeau, trempé de pleurs amers,

Ferma son aile blanche et repassa les mers,

la population de la Nouvelle-France, abandonnée à l’Angleterre, était évaluée à 65.000 âmes. Il y avait en outre 8 à 10.000 Acadiens disséminés dans les provinces maritimes.

On a évalué à 10.000 seulement le nombre des colons arrivés de France au Canada pendant toute la période de la domination française et à 400 ceux qui s’installèrent en Acadie. Comme le peuplement français cessa après le traité de 1763, c est de cette poignée de colons que descendent les 3 millions et demi de Canadiens- Français d’aujourd’hui.

A côté des 65.000 Français restant dans l’Amérique du Nord, la Nouvelle- Angleterre — les futurs États-Unis — comptait déjà, à cette époque, plus d’un million et demi d’habitants-

A partir de la cession, toute relation fut, en quelque sorte, interrompue entre la France et son ancienne colonie. Ce devait être seulement en 1856, près de cent ans après, que le drapeau français, arboré sur la corvette la Capricieuse, commandant Belvèze, devait apparaître à nouveau sur les rives du Saint-Uaurent, aux acclamations répétées des Canadiens-Français.

En 1749, lord Halifax fonde la ville qui porte son nom. Ues colons anglais y arrivent en nombre, si bien que la nouvelle cité compte déjà plus de 8.000 habitants en 1762. Douze ans plus tard, la Nouvelle-Écosse, dont Halifax est la capitale, renferme 32.000 habitants, tandis que le Canada, de son côté, en compte 1 13.000.

Survient alors l’émigration des loyalistes de la Nouvelle- Angleterre, qui, ne reconnaissant pas la nouvelle république des États-Unis, veulent continuer à vivre sous le drapeau britannique. Ils viennent donc s’établir en Nouvelle-Écosse et dans le Haut-Canada — aujourd’hui l’Ontario — sans vouloir se mêler à la population française du Bas-Canada — aujourd’hui le Québec — - formant, au sud de cette dernière province, une barrière dressée contre les Canadiens-Français. En 1791, on relevait,

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dans les deux Canadas un chiffre de population de 175.000 âmes environ (dont 15.000 seulement dans le Haut-Canada) et de 320.000 en 1806.

Après la guerre anglo-américaine de 1812, la population du Bas-Canada s’élève à 335.000 âmes, celle du Haut-Canada à 95.000 seulement. Mais la longue période de paix qui commence, va permettre à cette dernière province de se peupler plus rapidement que le Bas-Canada. Le recensement de 1831 donne les chiffres suivants : Haut-Canada 236.702 habitants, Bas-Canada 553.314. Puis l’écart diminue. En 1841, il y a 432.159 habitants dans le Haut-Canada et, en 1844 (1), 697.084 dans le Bas-Canada. Les descendants des colons français sont encore en majorité, mais pas pour longtemps.

Voici, en effet, que la découverte de l’or en Californie attire en Amérique un flot d’émigrants de tous pays. Le Canada en retient un certain nombre et sa population britannique s’accroît rapidement. Le recensement de 1851 constate la présence de 952.004 habitants dans le Haut-Canada et de 890.261 dans le Bas- Canada. Cette fois les Canadiens Français sont débordés et l’écart existant entre les deux provinces va s’agrandir à leur détriment. En effet,

(1) Les époques de recensement n’étaient pas alors les mêmes dans les deux provinces. Ce n’est qu’à partir de 1851 que les recensements ont eu lieu régulièrement tous les dix ans dans tout le Canada.

CH. I. — la formation du canada 13

le recensement de 1861 attribue 1.396.091 habitants au Haut-Canada et 1. 111.566 au Bas- Canada. Da différence de population entre les deux provinces, qui était de 62.000 habitants en 1861, s’élève à 285.000 dix ans plus tard.

De leur côté, les provinces maritimes prennent aussi leur essor. On compte 330.000 habitants en Nouvelle-Écosse, 252.000 au Nouveau- Brunswick, 80.000 dans bile du Prince-Édouard et 3.000 dans l’île de Vancouver, qui n’est encore qu’à l’aurore de son existence. D’ensemble de ces diverses provinces donne, au Canada, un chiffre total de 3.174.442 habitants en 1861. alors qu’il n’était que de 2.384.919, en 1851.

Survient alors la formation de la Confédération de 1867, qui sous le nom de Dominion ou Puissance du Canada, réunit eu un seul faisceau ces éléments dispersés. De premier recensement fait sous le nouveau régime, en 1871, attribue au Canada 3.689.257 habitants. Depuis lors, à chaque nouvelle décade, c’est une progression ininterrompue : en 1881, 4.324.810 ; en 1891,

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