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Cinquante mois sous le joug allemand

Le 26 août 1914, lors de la prise de Cambrai par les Allemands, pendant que nos braises soldats se battaient dans les rues de la ville, fêtais rentré chez moi, ému par le bruit de la bataille et dans Vanxiété de ce qui se passait; ryia pensée était particulièrement pour mes chers absents et je me mis à leur écrire. Le lendemain et les jours suivants, je continuai à le faire, sans que mes lettres puissent jamais partir. Bien vite je dus abandonner complètement Vespoir de faire parvenir aux miens des nouvelles de ma fille et de moi-même, mais ma lettre fut quand même prolongée chaque jour.

Plus lard, je ne pensais plus à Vintention primitive et ma missive devint un journal où chaque jour, presque à chaque heure, je jetais sur le papier, avec une absolue spontanéité, mes impressions sur les événements. Les faits et les choses se trouvaient ainsi analysés au fur et à mesure qu'ils se produisaient, et cela en toute indépendance, et avec V impartialité la plus grande.

Depuis, fai décidé que je publierais ce journal; f estime quHl pourra être curieux de suivre au jour le jour les sentiments engendrés par les événements qui se succédaient.

La foi inébranlable dans le succès final nous a fait J^rop souvent accepter un peu légèrement des succès dont le démenti n' occasionnait même pas de déceptionc lorsque la vérité nous était connue. Cet état d'esprit a été très particulier à notre situation d'opprimés par Vennemi; peu de personnes y ont échappé. Malgré le ridicule apparent de certaines illusions du moment, je livre cette relation telle qu'elle est venue sous ma plume.

La raison dominante de cette publication est la volonté' d'aider à

la renaissance indispensable de la mentalité après cette terrible guerre. Nous avons trop souvent constaté, chaque jour de cette horrible lutte, combien une politique essentiellement électorale a faussé V esprit des électeurs et des élus. Nous avons trop souffert de ce que Vadministration, toujours maintenue sous le joug d'une politique de mauvais aloi, avait perdu la notion des attributions et responsabilités de chacun pour sombrer dans la plus fâcheuse confusion de tous les pouvoirs.

Cette éducation à rebours a eu des conséquences si graves qu'elle a failli entraîner le déchirement de notre chère Patrie, la perte de la France. Un cri d'alarme venant d'un vieillard, qui à la fin d'une carrière bien remplie ne prétend plus qu'au repos, sera peut-être entendu sans pouvoir être suspecté d'avoir été dicté par un intérêt personnel.

Je me fais un devoir de conscience de faire connaître les impressions que les faits, les choses et les personnes ont pu spontanément me suggérer. Par mes jnultiples occupations je me suis trouvé mêlé, plus que qui que ce soit, aux événements de notre petite patrie cambrésienne pendant ces heures si pénibles.

C'est en toute indépendance d'esprit que j'ai écrit chaque jour. Je m'excuse d'avoir employé si souvent le « Je » et l'odieux « Moi )\ mais comment faire autrement pour raconter ce qu'on a vécu?

Malheureusement, les critiques atteignent forcément les gens en même temps que les actes, et j'éprouve un sincère regret d'être amené à faire de la peine à quelques-uns.

Ce que je réprouve vient beaucoup moins du caractère même des personnes que des atroces préjugés de la politique de parti dus à l'arrivisme.

Je veux espérer que la génération qui devra réparer les désastres de la plus formidable des guerres voudra se cramponner à la seule planche de salut possible, en instaurant une politique saine, en tenant à ce que chacun reste à sa place, et remplisse en toutes circonstances les devoirs de sa charge. Le bien du pays impose à tous l'abandon des procédés politiques qui ont dominé nos Parlements depuis trop longtemps.

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