DÉBITEURS
au Syndicat
des communes
AU COMITÉ
de ravitaillement
pour
livraisons
d'aliments
Report
Total définitif Fr.
TOTAL GhÉRU par
COMMDN E
12 octobre 1918. — Bruxelles. — Mercredi 9 courant, M. Nuerbourg, en rentrant le soir de Condé, nous fit paiH que l'Inspection lui avait accordé l'autorisation de nous faire délivrer des passeports pour Bruxelles, sous réserve que le gouverneur de la Belgique voudrait bien de nous. Pour moi seul, il avait éprouvé des difficultés, le général inspecteur trouvait qu'il avait intérêt à me conserver à leur disposition. Le jeudi à midi, nos permis nous étaient remis à la gare même, et une demi-heure après nous partions dans un train bondé de soldats. Nous n'avions pas le droit d'avoir d'autres colis que ceux à prendre avec nous dans le compartiment. Notre wagon de deuxième classe était horriblement sale, il n'existait plus de drap sur les banquettes, j'étais assis sur ce qui restait de crin. Mais tout cela n'était rien, en face de la satisfaction de pouvoir quitter ce pays menacé, où je n'avais plus de services à rendre. Empilés au milieu de nos bagages, nous avons fait un voyage pénible. Il nous a fallu dix-sept heures pour faire 100 kilomètres ! La nuit affreusement noire, nous n'avions aucune lumière. Nous devions arriver à Bruxelles à 5 heures du soir, alors que nous n'avons quitté le train que le lendemain matin à 5 heures et demie.
Impossible de trouver des porteurs pour prendre nos bagages, nous avons perdu une heure à nous débrouiller, mais cela n'a pas eu d'importance, puisqu'il n'y avait pas de chambres disponibles au Palace Hôtel, où je me suis installé deux heures, avant de me mettre avec un ami à la recherche d'un appartement meublé.
Bref, dès le vendredi matin, je pouvais m'installer avec cet ami et nos bonnes dans un petit logis confortable.
Le vendredi, j'étais aimablement reçu par le directeur du comité de ravitaillement du nord de la France. Tous les renseignements dont j'avais besoin m'ont été donnés.
Par la suite j'ai vu différentes personnes qui se sont mises très gracieusement à ma disposition. Nous avons appris avec stupéfaction que beaucoup de Cambrésiens qui' avaient quitté Valenciennes sans savoir où ils allaient étaient arrivés en Suisse. Nous avons retrouvé ici beaucoup de nos concitoyens.
Notre impression est très difficile à analyser. Habitués à vi\Te en esclaves, nous avons été surpris de retrouver notre liberté, car ici ce n'est pas la guerre. On voit peu d'Allemands, et leur administration s'occupe très peu des habitants. La jouissance de se sentir libre, de ne plus être contraint de veiller à ce qu'on porte sur soi, de pouvoir parler librement, est extraordinaire^ lorsque, pendant quatre ans, il a fallu vivre de contraintes ! Jamais je ne m'étais rendu compte de la beauté de Bruxelles. L'animation est considérable, l'immense réseau de tramways, tellement multiples que la circulation des voitures serait très difficile, ne suffit pas à satisfaire aux besoins. Les cafés, très nombreux, sont extrêmement fréquentés. Tout le monde a la physionomie réjouie. Le luxe est immense et respire une prospérité colossale. Les magasins sont très beaux, et ceux pour la vente des comestibles très nombreux ; on y trouve absolument de tout. Les prix sont fort élevés et correspondent aux cours de Cambrai, où les marchandises manquaient, alors qu'ici l'abondance est énorme et le débit très régulier. Cette prospérité est incroyable, jamais Bruxelles n'a été à pareille fête. Il est impossible de se croire en guerre, et cependant les Bruxellois se souviennent de leurs souffrances passagères, ils plaignent les habitants des pays occupés de France, et sont disposés à les aider par tous les moyens en leur pouvoir, mais ce qui domine leur mentalité, c'est la haine du Boche qu'ils ne sont pas contraints de fréquenter comme nous avons dû le faire. L'impression de délivrance que nous éprouvons ne nous laisse pas oublier nos peines morales.
Les nouvelles de la guerre montrent que les succès de nos troupes s'accroissent chaque jour. On est heureux de la perspec tivc de paix, mais avec la restriction de ne pas la faire avant d'avoiisous nos pieds ces horribles barbares tortionnaires. Il faut qu'ils ne puissent résister à aucune des exigences de réparation que les Alliés doivent leur imposer.
Malgré la perspective de la fin des hostilités qui nous permettrait peut-être de regagner la France, je viens de me faire inscrire à la légation d'Espagne, pour prendre un train de rapatriés.
18 octobre 1918. — Les événements marchent vite. L'avance des armées est presque rapide. Les réponses du président Wilson
sont l'objet de fortes déceptions pour les Allemands. Ils font des enquêtes pour pouvoir prouver que les reproches qu'on leur fait sont faux. Hier à 9 heures du soir un agent de la Commandanture est venu me prendre, et j'ai dû déposer sur le pillage de Cambrai. J'ai dit ce que j'avais vu le dimanche 8 septembre, et ce qui m'avait été rapporté pour après. Ceci m'a rappelé les jours où nous étions opprimés, cependant l'officier enquêteur avait une attitude très polie.
Mardi, je suis allé à Enghien, dans l'espoir d'avoir des nouvelles de ma sœur, religieuse de Nazareth.- J'ai été quelque peu déçu, car elles n'ont que de très rares nouvelles de France et à mots couverts. Le voyage par les chemins de fer vicinaux est très pénible, j'ai dû faire la route de deux heures et demie debout et serré de tous les côtés. Ils sont mieux- traités qu'en France occupée, mais se ressentent de la guerre beaucoup plus qu'à Bruxelles, Chaque jour nous voyons arriver des compatriotes. Avons-nous bien fait de venir ici? Les Allemands ont autorisé 4 000 Valenciennois à rester à leurs risques et périls, il est vraisemblable qu'à bref délai, ils vont comme les Lillois se trouver reconquis par les nôtres ! Quel malheur de ne pas être avec eux. Je n'ai pas encore pu me résigner à aller au théâtre, tant il me répugne d'aller partager un plaisir avec les Boches. Personne n'est pressé de voir aboutir la paix, on veut qu'ils soient rossés avant.
Nous nous refaisons ici un physique sortable qui permettra de nous reconnaître quand nous retrouverons nos bien-aimés. Quant au moral, il n'avait pas à être amélioré, mais le repos lui fait quand m-ême du bien. Les premiers jours de séjour ici nous ont donné par l'agréable transition une satisfaction, mais c'est fini, l'ennui de ne pouvoir partir pour la France prend le dessus. J'ai encore été appelé à la police secrète pour l'enquête sur les pillages. Décidément les reproches contenus dans la note Wilson les gênent.
Il paraîtrait que les promesses continuelles faites aux soldats, sans effet réel, les ont absolument dégoûtés, ils ne veulent plus marcher.
30 octobre 1918. — Que le temps est long ! notre pensée est près des nôtres, l'obsession de les revoir nous absorbe. Les événements se précipitent, mais on ne voit pas encore quand et comment nous pourrons rentrer. La perspective d'une fin prochaine et brillante réjouit chacun.
2 novembre 1918. — Les nouvelles précises de France sont extrêmement rares, mais comme nous savons que tout va bien, nous nous en préoccupons moins que par le passé.
Nous ne savons rien de positif sur Cambrai, notre petite patrie. Un article du Matin a été lu et a laissé l'impression que la des-
truction est complète, des mines placées dans les catacombes auraient fait sauter la ville, et engendré des incendies pour parfaire le désastre. D'autre part des soldats disent que la destruction n'est pas aussi complète. Ils ajoutent qu'ils ne comprennent pas qu'avant de quitter nos maisons nous n'ayons pas mis les clefs sur chaque meuble, ce qui les a obligés à les briser pour les ouvrir ! Il se confirme de plus en plus que le pillage a été complet. L'ennemi a cherché à obtenir par intimidation des certificats de non-pillage, mais je crois que personne n'a eu la faiblesse de leur donner cette satisfaction. Je crois savoir d'une façon certaine que ce peuple d'espions, hanté par la persuasion que tous nous faisions de l'espionnage, voyait partout la preuve que nos troupes étaient toujours averties des dispositions prises par les leurs, et c'est pour supprimer cet espionnage qu'ils ont fait évacuer très^à L'avance les villes et Ips villages. Ils prétendent même avoir constaté à la suite du départ des populations que les renseignements manquaient complètement à nos armées.
îln c/:'re formel voulait que lorsqu'une localité se trouvait sous le feu, tous j^ objets d'art ou autres en bronze, qui par une considération quelconque avaient été épargnés, fussent immédiatement enlevés et envoyés en Allemagne à la fonderie. C'est ainsi que la cloche du beffroi de Cambrai avait été précipitée du haut en bas de la tour Saint-Martin, sans être brisée fort heureusement. Chargée sur des camions avec le monument commémoratif de 1870, ainsi que les cloches du carillon de l'hôtel de ville, et les statues Martin et Martine, le tout partait pour la fonderie, lorsqu'un ami des arts à la mentalité plus élevée que le commun des Allemands, l'ouerlieutenant Kellmann, s'est improvisé protecteur de ces objets, et les a fait charger sur wagon à destination de Bruxelles, où, reçus par le docteur Burg, ils ont été mis à l'abri avec les œuvTes d'art des musées et des particuliers, qu'il a pu soustraire au vol de ses congénères.
Je ne sais ce qu'est devenu l'Archevêque de Cambrai, mais j'ai appris qu'il leur inspirait une terreur terrible, qu'ils l'assimilaient au cardinal Mercier. Ses protestations multiples, aussi précises que. faites dans une forme correcte, les ont toujours fortement impressionnés. Son dossier à la X VI I^ armée est volumineux. Son caractère de délégué du pape lui donnait une inviolabilité qui les a toujours beaucoup gênés pour sévir contre lui. Ils ont toujours prétendu que lui et moi nous étions leurs plus grands ennemis à Cambrai, mais que nous savions nous faire respecter.
Ici se termine la narration trop longue de notre vie pendant l'occupation allemande.
Ce journal prend sur le vif, au jour le jour, nos impressions. 11 est écrit avec la volonté de dire toute la vérité et rien que la vérité. J'espère qu'il fera connaître à ceux qui sont restés dans notre belle
^8* sous LE JOUG ALLEMAND
France les épreuves subies par nous, pendant cinquante mois de vrai martyre.
Nos actes seront critiqués par quelques-uns; s'ils avaient été à notre place, ils n'eussent peut-être pas mieux fait, dans tous les cas leur place était de rester au milieu de nous.
La critique est facile, mais l'art plus difficile.
Ils n'eussent pas dans tous les cas plus aimé que nous notre chère France.