PREMIERE CIRCULAIRE ANNUELLE
ADRESSÉE PAR L'AUTEUR DU SYSTEME DE PHILOSOPHIE POSITIVE
A CHAQUE COOPÉRATEUR DU LIBRE SUBSIDE EXCEPTIONNELLEMENT INSTITUÉ POUR LUI
Paris, le 17 Aristote 62 (jeudi 14 mars i85o).
Monsieur,
Le noble patronage collectif dont je suis devenu l'objet a maintenant assez duré pour que ma gratitude publique puisse prendre son vrai caractère. Cette protection exceptionnelle fut toujours appréciée comme un devoir social, soit par l'éminent collègue qui l'institua, soit par les dignes confrères qui secondèrent spontanément sa généreuse initiative. Aussi n'hésitai-je jamais à l'accepter hautement, au double titre de garantie légitime contre la coupable spoliation officiellement accomplie envers moi et de gage de sécurité méritée pour la continuation de mes travaux philosophiques. Il me suffisait qu'un tel subside ne pût émaner que de ceux qui reconnaîtraient en moi la
victime d'une iniquité constatée ou un penseur digne d'encouragement continu. Or, ma position personnelle se trouvait déjà caractérisée assez nettement, sous l'un et l'autre aspect, pour dissiper tous mes scrupules.
Quand mon existence polytechnique fut ruinée, en 1844, le ministre compétent (M. le maréchal Soult) flétrit solennellement cet attentat par un blâme énergique, résulté d'un examen approfondi. Il ne laissa consommer cette spoliation qu'après avoir épuisé les insuffisantes ressources que lui permettait une légalité vicieuse. Lorsqu'avorta, en 1848, une réparation généralement attendue, le nouveau ministre dont elle dépendait (M. le général de Lamoricière) en reconnut complètement la nécessité. Dans notre conférence spéciale, il admit pleinement la réalité et l'opportunité du principe que j'invoquais : tout office public dignement rempli constitue, tant que la fonction subsiste, une propriété aussi sacrée qu'une terre ou une maison. Mais, dès que, d'après cela, j'accusai directement de vol la corporation qui m'avait dépouillé, il éluda cette irrécusable conséquence, oubliant qu'il devenait ainsi complice de l'attentat reconnu par luimême et dont la réparation était alors en son pouvoir.
Sous ce premier aspect, je ne pouvais donc que m'honorer d'une libre intervention destinée à neutraliser une iniquité notoire, soumise, pendant quatre ans, à l'appréciation publique, surtout dans le milieu polytechnique. Ce protectorat volontaire contre une injuste persécution constitue, à mes yeux, une digne inauguration des véritables mœurs républicaines. Il
tend à faire convenablement revivre l'esprit chevaleresque, sous la forme la mieux adaptée à notre état social, où les oppresseurs attaquent surtout la fortune, faute de pouvoir atteindre la vie, et même la liberté. A ce titre, je me féliciterai toujours que mon malheur personnel ait suscité une semblable manifestation, tant susceptible d'une heureuse imitation. Je regrette seulement que l'égoïsme polytechnique ait trop neutralisé ce généreux appel, chez la portion du public qui connaissait le mieux l'attentat à réparer. Mais cette sécheresse inattendue fait davantage apprécier la participation spontanée des nobles prolétaires qui ont compensé un tel abandon.
Ayant voué toute ma vie à fonder, sur l'ensemble des sciences, la saine philosophie, et, par suite, la vraie religion, je devais, en second lieu, accepter, dans mon injuste détresse, l'appui de tous ceux qui regardent la foi positive comme la seule issue de l'anarchie actuelle. Leur sympathie est, en effet, devenue le principal fondement du patronage institué contre une persécution secrètement destinée à empêcher la continuation de mon œuvre régénératrice. En ce sens, une telle mesure inaugure déjà les mœurs qui conviennent à l'avènement graduel du nouveau pouvoir spirituel. Gomme le clergé catholique, le sacerdoce de l'Humanité doit longtemps subsister de libres cotisations privées, avant de mériter et d'obtenir la munificence publique qui les régularisera quand la foi nouvelle aura suffisamment prévalu. Sans cette sollicitude spontanée de tous ceux qui reconnaîtront l'utilité de leurs travaux, les nouveaux philosophes ne pourraient assez
accomplir leur office social. Du moins, ils seraient alors forcés de le subordonner, ou à une fortune personnelle peu compatible avec leur vocation, ou à une profession accessoire qui entraverait leurs efforts habituels.
Tels sont les divers motifs d'après lesquels j'ai accepté, avec reconnaissance, une protection pleinement normale, dont l'apparence exceptionnelle résulte seulement de notre situation anarchique, qui altère toutes les notions sociales. Quoique la souscription n'ait guère atteint jusqu'ici que la moitié du taux proclamé indispensable dans la circulaire initiale, je ne doute pas que cette honorable sauvegarde ne devienne bientôt suffisante tant que la persécution durera. Tous ceux qu'indigne ma spoliation, et tous ceux qui sentent la portée sociale du positivisme, se croiront moralement obligés de neutraliser, suivant leurs moyens, une oppression odieuse et funeste. Ma confiance est telle, à cet égard, que déjà elle développe en moi les habitudes convenables à un penseur devenu l'objet de dignes sympathies. Non seulement ma construction religieuse n'a jamais subi le ralentissement qu'avaient surtout en vue mes persécuteurs. Mais j'ai spécialement ébauché les mœurs normales du nouveau sacerdoce, en renonçant systématiquement à tout profit personnel dans la prochaine publication de mon second grand ouvrage. {Système de politique positive, ou Traité de sociologie, instituant la Religion de V Humanité.)
L'importante mesure pour laquelle je vous adresse aujourd'hui mes remercîments solennels, excite à la
fois le sentiment social chez ceux qui y concourent, dans celui qui en est l'objet, et parmi tous ceux qui la connaissent. A ce triple titre, son efficacité morale, et même sa véritable dignité, augmentent avec sa dissémination. Une philosophie destinée surtout à systématiser l'avènement social du prolétariat occidental, doit spécialement s'honorer des sympathies populaires. C'est pourquoi, en me glorifiant de l'appui spontané que j'ai partout obtenu, je serais encore plus fier de soutenir mon existence matérielle d'après des souscriptions d'un centime quotidien.
Salut et Fraternité.
Auguste COMTE.
(/O, rue Monsieur -le- Prince.)
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