MISE AU POINT
si je vous avais faits. D'ailleurs il n'y a pas de confusion possible, puisque vous êtes les seuls humains actuellement sur terre. Vous ferez ce que vous voudrez dans le jardin. Vous donnerez à manger aux phoques, vous vous promènerez toute la journée sur l'éléphant, le chameau, ou dans la petite voiture de l'autruche. Une seule recommandation cependant : ne touchez pas à mon arbre fruitier. Je n'en ai qu'un, et j'y
tiens. »
Pourquoi y tenait-il? 11 ne l'a jamais dit au juste. Mais, en somme, c'était son affaire. Les Adam profitèrent de la permission, et bientôt on ne rencontra qu'eux dans le jardin zoologique. Ils n'avaient aucune distraction, personne à voir dans le pays. 11 fallait vraiment qu'ils manquassent de relations pour lier connaissance avec un serpent.
ils rencontrèrent le serpent qui rampait dans une allée, en sifflant. Adam lui dit : « Vous vous croyez donc dans une écurie ? » La conversation s'engagea. Les propos de ce couple naïf et de ce reptile désœuvré ne pouvaient aboutir qu'aux projets les plus futiles. Au bout de
quinze jours de bavardages, le serpent leur conseilla de manger une pomme.
Quand le Tout-Puissant s'aperçut qu'il manquait un fruit à son arbre, il fut très choqué, non pas du fait en lui-même, auquel il n'attachait pas une importance capitale, mais simplement du procédé. Il se borna à prier le couple Adam de ne plus remettre les pieds au Jardin 30ologique.
Tel est, ramené à ses justes proportions, cet incident dont on a tant parlé.
Avec M. Leïvélé-Pfacht, le jeune industriel bien connu, aucune idée ne reste improductive. C'est à lui, on le sait, qu'on doit cette fameuse entreprise de la Conservation des Chapeaux de Paille pendant VHiver. Si cette affaire, si intéressante, n'a pas encore donné de résultats bien palpables, c'est que l'éducation du public est à faire et que toutes les personnes qui donnent leurs fourrures à conserver l'été n'ont pas encore pris l'habitude d'envoyer leurs chapeaux de paille à garder pendant la mauvaise saison.
M. Leïvélé-Pfacht se trouvait un jour au Châ-
telet, où ron jouait Robinson Crusoé. Très ému par l'infortune du naufragé, il remarqua avec plaisir qu'une bouteille mise à la mer par le malheureux anglais arrivait au bout de dix années à l'Ecole des Cadets de Portsmouth, où se trouvait précisément le fils de Robinson.
M. Leïvélé-Pfacht se dit alors, avec juste raison : Comment n'a-t-on pas encore utilisé les bonnes dispositions de la Providence, qui favorise si bien la correspondance par bouteilles entre les naufragés et leurs familles?
M. Pfacht va donc créer au Havre, à Londres et à New-York, la Grande Compagnie des bou^ teilles à la mer.
Cette Société, qui disposera d'un capital très élevé, armera un certain nombre de steamers chargés d'aller ramasser les bouteilles à la surface des deux Océans, et de les envoyer, par les moyens les plus rapides, aux familles des Robinsons.
Les familles peuvent écrire à leurs parents disparus. La Société ne se charge pas, bien entendu, dans ce dernier service, de remettre les bouteilles en mains propres à leurs
destinataires. Aussi ne reçoit-elle pas d'objets recommandés.
Elle ne se charge pas non plus des recouvrements, quittances d'abonnements, etc.
Pour bien faire comprendre le fonctionnement de la nouvelle entreprise, adoptons, si vous le voulez bien, un exemple :
Monsieur N..., vieux loup de mer, a disparu dans un naufrage.
Madame N..., qui tient à correspondre avec son mari, écrit sur un morceau de papier une lettre de ce genre :
0 Mon cher mari,
« Où es-lu? Que deviens-tu? Nous attendons avec angoisse de tes nouvelles. Dis-nous si tu es en bonne santé, et où tu te trouves exactement.
« Dis-nous également où tu as caché la clef de la petite cave à liqueurs, que nous n'avons pu réussir à ouvrir depuis ton départ. »
La lettre terminée, Mme N... l'introduira dans un tlacon de parfumerie quelconque et
l'adressera, sous un timbre d'afFranchissement spécial, au directeur des bureaux du Havre. L'adresse sera collée en dedans de la bouteille de façon à ce qu'elle soit lisible à travers le verre. Elle mentionnera les nom, prénoms et surnoms dunaufragé et l'indication des parages où il a dû disparaître : les environs de la Terre de Feu, par exemple.
Le steamer la Ville de Bois-ColombeSj qui passe à la Terre de Feu dans sa tournée, ira jeter la bouteille, tfn délai maximum de trois mois s'écoule entre l'envoi de la bouteille au Havre et le dépôt de la bouteille dans la mer. La Providence se charge du reste. Si elle y met du sien (et il n'est pas mauvais de faire quelques petites démarches auprès d'elle sous forme de prières), la réponse du capitaine pourra parvenir à Mme N... au bout de six autres mois. Et la pauvre femme lira avec émotion des nouvelles de son mari :
« Ma chère Mélanie, « Me voici complètement seul, dans une île déserte, dont je ne sais pas même le nom. En
a-t-elle seulement un? J'ai perdu dans mon naufrage mon sextant et ma boussole. Je ne puis donc te dire exactement où je suis. J'en suis réduit à attendre le passage des navires. Je serai peut-être rapatrié dans quinze jours, peut-être dans soixante ans. Envoie-moi donc quelques bouteilles avec divers objets qui me font défaut :
« 1» Un fer à friser les moustaches ; 2° Un petit appareil téléphonique pour installer entre ma cabane et mon observatoire de barre ; 3'' Un peu de coton rose pour mettre dans les oreilles.
« Je t'embrasse,
« Eugène.
a J'ai reçu par le dernier courrier une lettre de mariage de Gaston. Envoie-lui directement mes félicitations, car il me reste très peu de bouteilles. »
DÉCONFITURE DE M. LEIVÉLÉ-PFACHT
M. Leïvélé-Pfacht a été, ces temps derniers, dans d'assez mauvaises affaires. Sa dernière entreprise des Bouteilles à la Mer ayant fait perdre quelque argent à ses commanditaires habituels, il les engagea, pour qu'ils pussent rattraper leurs fonds, à subventionner, dans une assez grande ville de province, un théâtre dont il prit la direction.
Les vingt-cinq mille francs de commandite furent absorbés par les frais de premier établissement (à savoir un voyage à Londres avec une amie, une petite saison de soupers à Paris avec une autre amie et divers placements au pari mutuel).
Sa commandite dépensée, M. Pfacht entra en fonctions et résolut d'appliquer dans sa gestion les principes de l'économie la plus serrée et la plus méticuleuse.
C'est ainsi qu'il prétendit réduire au minimum le nombre des acteurs, et, pour arriver à ce but, fit subir aux pièces du répertoire des modifications importantes. Les Deux Orphelines devinrent Une Orpheline, Il joaa également Le Sergent de la Rochelle. Dans le genre comique, il fit représenter Le Plus Heureux des Deux et Une Femme pour un Mari.
Ces légers changements n'allaient pas sans altérer un peu la signification de ces fameux ouvrages.
Il aimait beaucoup les pièces à ressemblances, comme le Courrier de Lyon, où le même acteur joue Lesurques et Dubosc. Il imaginait même des ressemblances qui n'étaient pas dans la version primitive. Fouinard ressemblait au juge et Ghopard était le sosie de l'avocat. La pièce y gagnait en complication.
Il évita de renouveler son fonds de décors qui comprenait un salon blanc, un salon rouge
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et une prison. C'est là-dedans qu'il joua les Pirates de la Savane et le Tour du Monde en 80 jours.
Une nuit, n'ayant pas soupe depuis une semaine, il vendit ses trois décors à un restaurateur. Puis il composa une pièce, qui put se jouer sans décors, sur la scène nue. C'était une féerie, qui s'appelait le Royaume des Machinistes.
Les vrais machinistes ayant fait grève depuis longtemps, ils étaient représentés par les quelques acteurs qui restaient dans la troupe.
Et, pour faire une bonne réclame à la pièce nouvelle, il convoqua, pour une communication importante, ses soixante-dix créanciers, à huit heures du soir, devant le théâtre, de sorte qu'ily eut une queue imposante à l'ouverture des bureaux.