IMPÉRATRICE DE RUSSIE
Après la conjuration militaire qui avait porté Elisabeth au trône de Russie, la nouvelle tsarine, pressée de rentrer dans les termes de la loi de succession portée par son père, Pierre le Grand, s'était hâtée de désigner pour son héritier à Tempire le duc de Holstein, fils de sa sœur aînée» l'impératrice Anne.
Ce jeune prince, appelé par Elisabeth en Russie, avait embrassé la religion grecque et reçu le nom impérial de Pierre en mémoire de son aïeul. Marié par l'impératrice à la fille du prince régnant d'Anhalt-Zerbst, cette princesse adopta, comme son
mari, le rit grec, et fut nommée à son second baptême Catherine Alexieuwna, nom qu'elle devait illustrer depuis par tant de génie, tant de fortune et tant de crimes.
Les causes de cette préférence pour une jeune princesse allemande, sujette du roi de Prusse, le grand Frédéric, furent cherchées dans la politique ; elles étaient toutes dans le cœur d'Elisabeth.
Elisabeth, encore enfant, avait été destinée à épouser un jeune prince d'Anhalt-Zerbst, que la cour de Moscou avait fait venir en Russie pour ce mariage. La plus tendre inclination s'était formée entre les deux fiancés, quand le prince d'Ânhalt fut enlevé par une mort précoce. Elisabeth, fidèle à sa mémoire, avait juré de n'épouser jamais un autre prince. Elle conservait un culte pour son nom et recherchait toutes les occasions de rapprocher d'elle une famille qui lui rappelait son premier amour. La S(Bur du prince enlevé ainsi à la tendresse de la princesse maintenant tsarine de Russie avait été encouragée par le grand Frédéric à profiter de ce sentiment personnel pour présenter à la cour de Moscou sa fille, nièce du fiancé si cher à Elisabeth, et dont
la beauté pouvait séduire les yeux de Théritier du trône.
Les prévisions du grand Frédéric se vérifièrent. La jeune princesse d'Anhalt et le grand-duc de Russie ne purent se voir sans s'aimer. La mère favorisa entre eux des entretiens secrets qui enflammèrent jusqu'à la passion l'héritier d'Elisabeth, puis feignant de les découvrir avec douleur elle se jeta aux pieds de la tsarine, les baigna de larmes et la conjura ou d'unir les deux amants ou de la congédier pour jamais d'une cour dans laquelle sa fille avait perdu la paix de son âme et le bonheur de sa vie. Elisabeth, émue des souvenirs de celui qu'elle avait tant aimé et dont elle retrouvait la ressemblance dans sa nièce, mêla ses larmes à celles de la sœur du prince d'Anhalt et se félicita d'une passion naturelle qui prévenait ses desseins secrets.
Le mariage fut fixé à un jour prochain, mais le même jeu du sort qui avait enlevé à la tsarine son fiancé parut menacer l'union du grand-duc et de la princesse. La petite vérole attaqua et défigura complètement le jeune prince doué jusque là d'une beauté de traits qui avait ravi les yeux de 6a future épouse. Quand les deux amants se revirent pour la première fois après une longue séparation, la princesse ne reconnut plus son fiancé et conçut pour lui
autant de répugnance qu'elle avait eu d'attrait. Elle avoua cette invincible répugnance à sa mère et versa ses larmes dans son sein ; la mère la conjura de dissimuler pour im trône une aversion que le temps et Tempire atténueraient et compenseraient par l'élévation de sa famille. Un long évanouissement fut la seule réponse et la seule résignation de la jeune fille. Le trône alors ne lui dérobait pas le malheur de ne pouvoir aimer celui qu'elle était condamnée à épouser. Le mariage accompli à regret et longtemps stérile par un léger vice de conformation du prince accrut aii lieu de la diminuer la répugnance de l'épouse du futur empereur de Russie. La supériorité d'esprit et de grâce, de sa femme l'humiliait, le contraste de son ignorance avec les goûts littéraires d'une jeune princesse élevée dans les raffinements de la philosophie et de la littérature allemande offensait sa rusticité. La tsarine Elisabeth et son chancelier Bestuchef semblaient se complaire à reléguer l'héritier du trône dans un isolement et dans des occupations triviales indignes de son rang ; la stérilité de sa femme lui était imputée à honte ou à crime. On semblait se repentir de l'avoir rapproché du rang suprême et méditer de lui substituer un autre tsar. Les délateurs, courtisans du parti de Bestuchef, ne cessaient d'entretenir la tsarine des incapacités ou des vices
de son héritier. Ou lui peignit ce jeune prince comme abruti par l'ivrognerie ; on l'enivra à dessein , par un criminel subterfuge , pour le faire surprendre chancelant et balbutiant, après un repas, par la tsarine. Convaincue ainsi par ses propres yeux des vices de son successeur, elle lui retrancha les traitements qu'elle lui faisait pour sa table et pour ses palais à Pétersbourg.
Il s'éloigna de plus en plus d'une cour où il ne comptait que des ennemis; il s'enferma avec quelques familiers dans l'ancienne maison de campagne de Menchikof à Oranienbaum, sur le golfe de Finlande, dont l'impératrice lui avait fait présent. Il y vécut en prisonnier d'État volontaire, plus qu'en prince destitué du trône; aigri contre la cour, livré à des adulateurs ou à des traîtres, infatué d'une puérile manie d'imitation du grand Frédéric, recrutant, habillant, exerçant dans la tactique prussienne une poignée de soldats qui jouaient avec lui à la guerre et aux conquêtes dans les jardins de sa forteresse.
L'habileté et les charmes de son épouse, la princesse d'Anhalt, contrastaient de plus en plus avec la rusticité soldatesque de son mari. L'impératrice Elisabeth lui témoignait autant d'attachement qu'elle nourrissait de dégoût pour le prince héréditaire. Un seul titre manquait à sa faveur, c'était celui de mère d'un prince, gage de la transmission de l'empire au sang des Romanof.
Une intrigue de palais, plus digne de l'anecdote que de l'histoire, entre le jeune et beau Soltikof, chambellan du grand-duc et la grande-duchessè , corrigea la stérilité de la princesse. Un chirurgien, aposté par Soltikof, opéra pendant une ivresse la guérison de l'infirmité naturelle du grand-duc qui séparait les deux époux. La princesse devint mère. La rumeur publique l'accusa d'intelligence avec le chambellan pour attribuer à son mari la paternité d'un fils de Soltikof.
L'impératrice, quoique livrée de jour en jour da-
vantage aux passions d'une vie déréglée, s'indigna et menaça la grande -duchesse. Les protestations d'innocence et les larmes fléchirent Elisabeth. Soltikof fut arraché aux délices d'Oranienbaum et relégué, avec le titre de ministre de Russie, à Stockolm. La grande duchesse parut longtemps inconsolable de son absence et le pleura secrètement jusqu'à l'apparition d'un jeune Polonais à la cour de Russie. *
Ce Polonais était Stanislas Poniatowski, que l'amour de Catherine éleva au trône de Pologne et que l'indifférence en précipita.
CATHERINE il. 11
Il avait reçu de la nature et de Téducation, à l'exception du génie et de Théroïsme, tout ce qui charme les yeux et séduit Timagination des femmes : une figure gracieuse, un regard profond, une élocution facile, un caractère aventureux, un cœur plus féminin que mâle, une ambition que la fortune de son père et que des prophéties de famille avaient accoutumée à aspirer aussi haut que ses rêves. 11 avait pour parler toutes les langues cette aptitude innée des hommes du Nord, aussi souples de langue que les échos de leurs forêts. Ses études et ses voyages en Allemagne, en Italie, en France l'avaient façonné e^ presque effacé de toutes les mœurs polies de ces différents peuples. On ne pouvait reconnaître, comme dans tous ses compatriotes, à quelle race du Midi ou du Nord ce jeune cosmopolite appartenait. C'était un homme de salon plus que de patrie. Ses légèretés de jeunesse à Paris, sous le règne dissolu de Louis XV, l'avaient fait renfermer pour dettes dans une prison
de débiteurs sans caution. Madame Geoffrin , veuve d'un riche manufacturier de glaces et patronne des hommes de lettres et des étrangers célèbres du temps, avait généreusement racheté sa liberté de ses créanciers. Il avait voué à cette femme opulente, prodigue de ses richesses, une reconnaissance et une amitié qui ne s'affaiblirent point sur le trône.
L'ambassadeur d'Angleterre à Pétersbourg, Hanbury Williams, l'avait mené comme ami en Russie et introduit à la cour. Les conseils licencieux du ministre anglais lui firent porter les yeux sur la grandeduchesse comme sur une conquête digne de sa séduction et de ses perspectives de grandeur. L'ambition de devenir le protégé d'une future impératrice de Russie arbitre de la Pologne enhardit autant que l'amour les regards et les aveux du jeune Polonais. La grande-duchesse y répondit en femme avide d'intrigues occultes et de plaisirs dérobés à l'aridité de •son existence. L'impératrice Elisabeth, soupçonnant dans ce beau Polonais un successeur de Soltikof, lui fit insinuer le conseil de s'éloigner de Russie. Poniatowski était trop prudent pour résister, trop épris pour ne pas songer à justifier son retour. Il sollicita du comte de Bruhl, ministre du roi de Saxe et de Pologne, un caractère diplomatique auprès de la cour de Russie , qui le couvrît du droit des nations
contre les ombrages du grand-duc et contre les proscriptions arbitraires de Timpératrice Elisabeth.
Le grand-chancelier Bestuchef, jaloux de l'ascendant de Soltikof et redoutant moins un étranger qu'un Russe dans la faveur de la grande-duchesse, appuya secrètement auprès du comte de Bruhl les sollicitations de Poniatowski. Le crédit des Gzartoriski, ses parents maternels, fit le reste. Malgré la loi constitutionnelle qui interdisait à un Polonais de représenter la Saxe et à un Saxon de représenter la Pologne, le comte de Bruhl, dans l'intérêt de sa cour, dérogea à cette loi et nomma le jeune Polonais ministre de Saxe et de Pologne à Pétersbourg. Les patriotes Polonais s'élevèrent en vain contre cette violation de pacte entre la république et le royaume de Saxe; les Czartoriski, appuyés par l'Angleterre et par la Prusse , dédaignèrent ces clameurs ; ils voyaient dans l'amour de la grande-duchesse pour leur neveu le gage d'un trône pour leur maison.
li CATHERINE ]I.
A son retour à Pétersbourg, Poniatowski trouva la grande-duchesse plus éprise que jamais, le grandduc presque insouciant des infidélités de sa femme, asservi lui-même à la comtesse Woronsof, maîtresse sans beauté et sans génie, mais plus appropriée à ses goûts soldatesques par sa complaisance à ses vulgaires caprices de chasse, de guerre et de vin. Il trouva l'impératrice Elisabeth elle-même presque abrutie par l'excès des plaisirs, détournant ses regards de désordres qui n'égalaient pas les siens, et plongée tous les soirs dans une double ivresse sur laquelle on tirait le rideau des appartements intérieurs du palais.
Woronsof, père de la maîtresse du grand-duc, ayant succédé à Bestuchef dans la chancellerie de l'empire, la grande- duchesse, déjà soupçonnée et accusée par son mari de relations criminelles avec
Poniatowski, se sentit abandonnée de toute la cour;
ses entrevues nocturnes avec Poniatowski furent
surprises. Poniatovvski , déguisé, reconnu et arrêté la nuit dans les jardins d'Oranienbaum , fut menacé du supplice par le mari outragé ; l'intercession de la comtesse Woronsof, maîtresse du grand-duc, obtint son élargissement. Le grand -duc feignit d'avoir tout ignoré.
Elisabeth, attendrie par les aveux et les repentirs de la grande-duchesse, s'attacha de plus en plus au fils de cette princesse, le jeune Petrowitz. Elle parut un moment décidée à le faire proclamer par les soldats héritier du trône au préjudice de son père. Le comte Ivan Schouvalof , favori nouveau de l'impératrice, était le ressort caché de cette faction de cour qui voulait éloigner du trône l'héritier naturel. Il convoitait pour lui-même, après la mort d'Elisabeth, la présidence d'un conseil de régence. Woronsof luttait en faveur du grand-duc contre le parti de la grande-duchesse et de Schouvalof. Dans des conciliabules secrets entre Woronsof, sa fille et le grandduc, il fut arrêté que, dans le cas de la mort prévue de l'impératrice, Pierre se ferait proclamer empereur, répudierait sa femme, déclarerait son fils illégitime et épouserait Romanowna Woronsof, sa favorite; l'ambassadeur d'Angleterre devait fournir au grand-duc les premières sommes nécessaires à la solde et aux gratifications des soldats.
Pendant que ces plans s'ourdissaient à Oranienbaum, résidence du grand-duc, des plans contraires se tramaient à Péterhof , résidence ou plutôt exil de la grande-duchesse. Un homme d'audace mesurée, de génie froid, de discrétion impénétrable, était Fâme de ce second conciliabule. Cet homme, jusquelà dans l'ombre, était le comte Panin, porté depuis au premier rang des hommes d'État de la Russie.
Panin, fils d'un aventurier italien venu de Lucques à Moscou sous Pierre le Grand, était resté étranger aux factions du gouvernement et de la cour. Élevé pour la diplomatie, qui aiguise l'esprit et polit les mœurs, ministre de Russie à Stockholm, rappelé pour son mérite par l'impératrice et nommé par elle gouverneur du jeune Petrowitz , fils du grand-duc , Panin n'avait pas tardé à se dévouer, par prévision et par attrait, au parti de la grande-duchesse, et à conquérir sur elle l'ascendant d'une haute intelligence
sur une femme entourée de basses médiocrités. Confident de Tinimitié mutuelle de la femme et du mari, complice muet de la double intrigue qui se nouait autour de la grande-duchesse et autour du grandduc , Panin conçut un troisième plan qui consistait à réconcilier dans le même intérêt politique le grandduc et sa femme, à enlever pour jamais l'élection turbulente et capricieuse des tsars à Tarmée, à attribuer au sénat le droit de ratifier Tavénement régulier à la couronne, à limiter le despotisme des empereurs par une constitution aristocratique, et à importer en Russie les institutions dé l'Angleterre comme un élément d'ordre, de liberté et de civilisation.
Dans cette pensée, Panin employa son habileté et son éloquence sur le favori de l'impératrice, Schouvalof, et sur le confesseur de cette princesse, pour la rapprocher du grand-duc et de sa femme qu'elle écartait avec la même répugnance de son lit de mort. Le grand-duc et la grande-duchesse, politiquement réconciliés, parurent ensemble au palais, s'agenouillèrent au pied du lit de l'impératrice mourante et reçurent ses pardons et ses bénédictions sur leurs têtes. « Je vous ai toujours aimés, leur dit la miséricordieuse im|)ératrice, et je meurs en vous souhaitant la concorde et la prospérité, gages de votre bonheur et de celui de la Russie. »
La mort surprit sur ses lèvres cette vertu du pardon, qui, pendant vingt ans de règne, avait contrebalancé ses faiblesses de cœur, ses excès de tempérament.
Les conseils de Panin avaient amorti, dans un intérêt commun d* avènement pacifique à l'empire, l'inimitié de la grande-duchesse et du grand-duc. Il y eut une trêve dans leur haine mutuelle qui empêcha les deux factions de se combattre sur le cercueil d'Elisabeth. Le grand-duc sentit qu'il avait besoin du génie supérieur et des grâces habiles de sa femme pour dompter les antipathies de cour, de sénat, d'armée qui répugnaient à sa proclamation au trône. Èa grande-duchesse espéra que le besoin qu'il avait d'elle pour gouverner le subjuguerait et l'enchaînerait à sa domination , et que si elle ne régnait plus dans son cœur comme épouse, elle régnerait au moins comme premier ministre dans son gouvernement. Plus homme' d'État qu'épouse et que mère, cette espérance lui suffisait ; l'ambition était sa première passion, l'amour n'était que la seconde.
Dans cette espérance, elle concourut successivement, pendant les dernières heures de la vie d'Élisa-
beth, à toutes les mesures qui pouvaient préparer ravénement sans résistance de son mari au trône. Aussi habile à écrire qu'à combiner les plans politiques, elle rédigea de sa propre main les proclamations et les manifestes que l'empereur, son mari, devait adresser au peuple russe, au clergé et à Tarmée en succédant à sa tante. Consultée par lui sur les plans constitutionnels de Panin , qui voulait que Pierre III reçût le trône du sénat, pouvoir civil, au lieu de le tenir, comme ses prédécesseurs , du droit à la succession et de Tacquiescement de Tarmée, Catherine, avec Tinstinct du despotisme qui se détruit en se limitant, répondit par une lettre raisonnée et confidentielle à Tempereur, qu'il ne fallait rien innover de restrictif au pouvoir absolu et d'offensant pour l'armée, et monter au trône selon les anciennes traditions de l'empire.
Ce prince, convaincu, par un entretien avec son confident Troubetzkoï, des périls des nouveautés proposées par Panin et de la sagesse des conseils de sa femme, écarta l'idée de subordonner son droit dynastique au contrôle du sénat et de limiter, par des lois écrites, la loi vivante en sa personne. Il monta à cheval suivi de ses aides de camp et se présenta au peuple et aux troupes, qui le saluèrent sans hésitation et sans murmure de leurs acclamations.
Le nouvel empereur prit le nom de Pierre III, nom cher à là mémoire des Russes. Son règne, secrètement influencé par les conseils de Panin, démentit dans les commencements tous les augures que Catherine et ses partisans avaient artificieusement répandus dans l'opinion contre le caractère et le gouvernement de son mari. 11 parut digne du trône en y touchant.
L'impératrice, ménagée d'abord par lui, bientôt négligée, puis outragée, à mesure que son mari se croyait plus affermi, vivait reléguée dans la solitude à Péterhof. Elle n'en sortait que rarement pour recevoir, dans les cérémonies publiques, tantôt des honneurs affectés, tantôt des affronts.
Le jour de la célébration de la paix conclue avec la Prusse, Pierre, assis à côté de sa femme pour contempler le feu d'artifice, appela la comtesse Woronsof, sa maîtresse, la fit asseoir à côté de lui et ne s'entretint qu'avec elle.
Quelques jours après, ayant porté à table la santé du prince Georges de Holstein, son oncle et général de sa garde allemande, Catherine ne se leva pas avec les autres convives pour répondre au toast de son mari, offensant pour les Russes. Pierre, échauffé par l'ivresse, s'indigna de cette immobilité de l'impératrice et murmura à demi-voix contre elle le mot le plus outrageant qu'un homme puisse adresser à une
femme. L'impératrice Tentendit, rougît de honte, pleura de rage et se plaignit à voix basse à son chambellan favori, Strogonof, qui assistait au festin, derrière son fauteuil. L'empereur, offensé de cet entretien et de ces larmes, ordonna à Strogonof de sortir de la salle et de se rendre à la prison militaire de Pétersbourg. Les Russes, spectateurs de ces outrages, s'attendrissaient pour l'impératrice et méprisaient un prince à la fois brutal et timide, qui ne savait ni répudier ni respecter son épouse ; les fautes mêmes de Catherine, excusées à leurs yeux par sa jeunesse et par sa beauté, leur semblaient justifiées par la grossièreté soldatesque du tsar allemand et par le scandale public de ses amours avec la comtesse Woronsof. Catherine, habile à tourner en popularité pour elle-même cette pitié des Russes, affichait ses larmes plus qu'elle ne les cachait à la cour. Ses artifices de conduite, poussés jusqu'à la plus abjecte hypocrisie, cherchaient dans les superstitions mêmes du peuple un intérêt et une faveur qu'elle opposait perfidement à l'irréligion de son mari. Bien qu'elle n'eût d'autre foi et d'autre culte dans son âme que le culte de l'ambition et du plaisir, et le mépris des superstitions nationales, elle simulait la dévotion grecque, chère au peuple russe. On la voyait tous les jours visiter les églises, adorer les reliques, honorer les popes.
affecter le zèle des autels , édifier les fidèles par ses dons et ses pèlerinages aux monastères, et se justifier des fautes qu'on lui imputait par l'appareil d'une sainteté publique qui la défendait contre les soupçons de la foule.
Le contraste de cette régularité apparente avec les opinions luthériennes attribuées à son mari, avec les scandales de sa cour d'Oranienbaum, pleine d'orgies, de schisme, de comédiennes et d'ivresse, reportait sur Catherine l'intérêt et le fanatisme qui s'éloignaient chaque jour davantage de son mari. Toute la conduite de la tsarine n'était qu'une conspiration muette contre son époux.
Les indiscrétions domestiques du tsar n'amassaient pas contre lui moins de haines et de complots que 'ses mœurs» sa religion et sa politique ne blessaient les superstitions et Torgueil des Russes. Il parlait presque ouvertement de répudier Catherine, de faire prouver et déclarer à sa honte Tillégitimité de son fils, le tsarewitz, et d'épouser la comtesse Woronsof, devant laquelle il s'abaissait quelquefois en public jusqu'à l'oubli de toute dignité.
Dans cette pensée, il rappela de Madrid, où il était ambassadeur, le premier favori de Catherine, le prince Alexis Soltikof, et l'accabla tour à tour de caresses et de menaces pour lui arracher l'aveu juridique de ses relations criminelles avec la tsarine et de sa paternité du tsarewitz. Catherine et ses partisans, informés des obsessions de Pierre pour obtenir ce témoignage, tremblèrent que l'ambition ou la terreur ne parvînt à desceller les lèvres de Soltikof.
Comme si Pierre eût voulu à dessein intimider jusqu'à la terreur sa femme et la pousser à la feinte ou au crime par les menaces suspendues sur sa tête," il affecta tout à coup de chercher dans tout Tempire et de présenter lui-même aux Russes un héritier du trône de Russie , plus légitime que le fils de Catherine et que lui-même. 11 donna à cette recherche assez de mystère pour éveiller la curiosité inquiète de sa cour, et assez de publicité pour laisser transpirer le secret.
Cet héritier légitime du trône de la Russie existait dans le malheureux Ivan, orphelin précipité du trône dans les cachots avec la régente Anne, sa mère, grandi à Tombre des voûtes de la prison d'État de Schlûsselbourg, sur le lac Ladoga, et expiant, pendant les vingt années du règne d'Elisabeth, sa naissance par son éternelle captivité. Il y languissait, quand Pierre III, moitié par pitié, moitié par animosité contre sa femme, et peut-être dans le vague
désir d'adopter pour son successeur un prince si cher aux vieux Russes, songea à visiter le malheureux Ivan. ,
Pierre III n'espérait plus avoir d'enfant, môme en épousant la comtesse Woronsof ; la nature semblait refuser toute fécondité à ses amours. Cette adoption le vengeait à la fois de sa femme et du fils illégitime qui monterait après lui sur le trône.
L'empereur, en parcourant l'intérieur de la forteresse de Schlûsselbourg, après avoir examiné un terrain propre à la construction d'une nouvelle prison, donna ordre au commandant d'y mettre de suite des ouvriers.
Cette prison était celle qu'il destinait à sa femme et à son fils. Les indiscrétions qui lui échappèrent à son retour à Pétersbourg ne laissèrent que trop pour lui transpirer cette préméditation de sa visite à Ivan. Il ordonna au contraire que le prisonnier de Schlûsselbourg fût transporté immédiatement à Kexholm, autre îlot fortifié du lac Ladoga. La fortune qui poursuivait Ivan depuis sa naissance faillit l'engloutir, pendant cette translation, dans les flots soulevés du lac.
Ce voyage, ces paroles ambiguës, cette prison dont la construction pressée de Schlusselbourg était démentie par la translation d'Ivan dans un autre séjour et par son adoption indiscrètement annoncée aux familiers de Pierre, inspirèrent à Catherine la terreur et la résolution nécessaires pour prévenir par un complot le complot qui s'ourdissait si ouvertement contre elle-même.
L'isolement, le silence, l'oubli, les larmes, les dévotions dans lesquelles elle vivait en apparence ensevelie à Péterhof, n'étaient que des voiles. Ses nuits dérobées à ses surveillants rachetaient l'inaction de ses jours; sous l'apparence de la résignation, de l'étude et d'un deuil simulé de l'absence de Poniatowski , rappelé en Pologne, elle cachait à tout le monde ses amours avec le plus beau et le plus brave des officiers de l'artillerie de la garde russe, Grégoire Orlof.
Grégoire Orlof, remarqué par elle entre tous ses
camarades à une revue et admis à des entretiens secrets dans une maison d'emprunt des environs de Péterhof, avait ignoré longtemps lui-même le nom et le rang de la femme naystérieuse qui ne lui dévoilait que son amour.
Ce ne fut que plusieurs mois après ces entrevues nocturnes, que, passant à cheval dans une cérémonie militaire devant l'empereur et l'impératrice, réunis ce jour-là sous le même dais, il reconnut sa souveraine dans son amante. Il trembla de terreur et frémit d'orgueil, mais l'orgueil et l'amour l'emportèrent sur l'effroi. Orlof s'enveloppa d'un plus impénétrable mystère, et ajouta au culte pour la femme le fanatisme du dévouement pour la sûreté ou pour la vengeance de l'impératrice.
Grégoire Orlof, maintenant aide de camp du prince Pierre Schouvalof, grand-maître de Tartillerie, qui avait été flatté d'avoir dans son état-major le plus beau de tous les Russes, n'était que le fils aîné d'un de ces strélitz dont la tête était tombée sous la hache de Pierre le Grand. Deux de ses frères, presque aussi remarquables que lui par leur stature, par leur force et par leur intrépidité soldatesque, servaient comme simples soldats dans les gardes. Une femme de chambre, confidente de l'impératrice à Péterhof, Ivanowna, était seule complice de ces amours. La princesse Dachkof , sœur de la maîtresse de Pierre III, la comtesse Woronsof, et amie passionnée de la tsarine, ignorait elle-même ce nouvel amour.
Pendant que Bestuchef, l'ancien chancelier disgracié, Kyrille Razomousky, hetman des cosaques, Wolkonsky, le neveu de Bestuchef, et Panin, gouverneur dutsarewitz, conspiraient, à l'instigation de Catherine, pour détacher la noblesse, le clergé, les trou-
pes, de la cause de Pierre et pour tourner toutes les faveurs du peuple vers la tsarine reléguée et menacée à Péterhof, Grégoire Orlof conspirait dans les casernes avec ses frères et avec les mécontents de l'armée, humiliés de la préférence montrée aux Allemands par le tsar germanique. Orlof assurait ainsi un à un des défenseurs à une princesse qu'on ne le soupçonnait pas même de connaître.
De son côté, la princesse Dachkof, jeune femme belle, intrigante, lettrée, éloquente, héroïque de courage, jalouse d'avoir été supplantée par une sœur sans talents et sans beauté , la princesse Woronsof, dans la faveur espérée du tsar, formait à Pétersbourg, dans sa maison, un noyau d'opposition et de parti dont elle était l'âme.
Ces trois conspirations marchaient parallèlement sans se connaître et même sans se soupçonner : l'une tramée par l'ambition de Bestuchef et de Panin ; l'autre inspirée par l'amitié de la princesse Dachkof ; l'autre échauffée par l'amour de Grégoire Orlof. La tsarine seule en tenait dans sa main les trois fils soigneusement distincts, se réservant de les confondre le jour de l'exécution. Jusque-là, il convenait à sa sûreté que la découverte fortuite de l'une ne fît pas découvrir les deux autres. Il lui convenait aussi de laisser croire à chacun des trois meneurs de
ces intrigues d'État, qu'il était le seul confident de rimpératrice et qu'à lui seul appartiendrait, après le succès, l'honneur et la reconnaissance du salut de sa souveraine. •
La séduction personnelle des charmes, de l'esprit et de l'éloquence de la tsarine, chef invisible de ces trois complots, ne laissait pas douter que la flamme de la sédition militaire ne se communiquât électriquement aux soldats et au peuple à l'aspect inattendu d'une femme belle, d'une mère éplorée, d'une héroïne intrépide apparaissant comme l'image vivante de la Russie et demandant protection contre l'étranger. La nature, qui est le premier complice des conspirations de ce genre dans les yeux et dans le cœur des soldats, conspirait avec la tsarine. Les années qui venaient de s'écouler depuis son mariage à quatorze ans avec Pierre III avaient accompli au lieu de détruire sa beauté. Ses larmes, plus supposées que réelles, n'imprimaient à ses traits qu'un charme de plus, la mélancolie sur la jeunesse. Le portrait que les diplomates français résidant alors à Pétersbourg font de la tsarine atteste l'empire de cette jeune mère sur les yeux de son peuple.
« Bataille, disent-ils dans leurs récits, est souple et noble; sa démarche fière; sa personne et son maintien remplis de grâces. Son air est d'une souve-
rainé. Tous ses traits annoncent un grand caractère. Son cou est élevé et sa tête fort détachée; l'union de ces deux parties est surtout dans le profil d' une beauté remarquable ; et, dans les mouvements de sa tête, elle a quelque soin de développer cette beauté. Elle a le front large et ouvert, le nez presque aquilin ; sa bouche est fraîche et embellie par ses dents ; son menton un peu grand et se doublant un peu sans qu'elle soit grasse. Ses cheveux sont châtains et de la plus grande beauté ; ses sourcils bruns ; ses yeux bruns et très-beaux ; les reflets de la lumière y font paraître des nuances bleues, et son teint a le plus grand éclat. La fierté est le vrai caractère de sa physionomie. L'agrément et la bonté qui y sont aussi ne paraissent à des yeux pénétrants que l'effet d'un extrême désir de plaire, et ces expressions sédui-
santés laissent trop apercevoir le dessein même de séduire. Un peintre, voulant exprimer ce caractère par une allégorie, proposait de la représenter sous la figure d'une nymphe charmante, qui, d'une main qu'elle tient avancée, présente des chaînes de fleurs, et de l'autre, qu'elle tient derrière elle, cache une torche enflammée. »
Une telle femme n'avait pas besoin de l'intérêt que l'exil et la persécution attachent aux victimes pour enlever le cœur des soldats, son seul aspect les embauchait à sa cause.
Un soir qu'elle traversait une galerie obscure du palais de Péterhof , où elle était plus captive que tsarine sous la garde des détachements de troupes, une sentinelle lui ayant porté les armes, elle s'arrêta et lui demanda comment elle l'avait reconnue.
« Notre mère, lui répondit le soldat dans le style oriental de sa race, qui ne te reconnaîtrait pas? Tu éclaires tous les lieux où tu passes! » Elle envoya une pièce d'or au soldat.
Elle s'étudiait à leur plaire et à répandre parmi eux la renommée de sa famUiarité maternelle en causant avec les sentinelles et en leur donnant sa main à baiser. La pitié qu'elle provoquait autour d'elle par le bruit des dangers dont elle était menacée, par l'affectation de tristesse et par des larmes
feintes , répandues et mal dérobées devant la cour, portait jusqu'à rattendrissement et jusqu'à l'indignation le sentiment public qui s'élevait en sa faveur et contre son mari. Des rumeurs exagérées, habile* ment semées dans la capitale par ses partisans , sur les scandales de la cour d'Oranienbaum, sur la prochaine répudiation , sur le mariage du tsar avec la comtesse Woronsof, préparaient le peuple à tout croire, à tout craindre et à tout oser.
Orlof accréditait ces bruits , vrais ou faux , parmi les soldats des deux régiments et de l'artillerie en garnison à Pétersbourg. Son ami Bebikof et ses deux frères étaient les agents cachés, mais actifs, de la sédition. Nommé trésorier de l'artillerie par le crédit de l'impératrice, il puisait largement dans la caisse de ce corps les sommes nécessaires pour corrompre par la licence ceux que les sentiments désintéressés ne suffisaient pas à embaucher. Les popes, achetés par la haine du luthéranisme et par l'intérêt de la religion nationale, prêchaient à voix basse aux soldats l'insurrection pour la religion.
Ces manœuvres d' Orlof, ces corruptions, ces prédications avaient déjà conquis à la cause encore vague de la tsarine des compagnies entières du régiment des gardes d'Ismaïlof ; les soldats avaient prêté un à un serment, sur les images saintes, de mourir pour la
tsarine ou pour son fils. Le colonel de ce régiment, Kyrille Razomousky, hetman des Cosaques, était le seul officier étranger encore au complot. Orlof , qui connaissait T influence de ce chef demi-barbare des hordes de l'Ukraine sur les troupes, lui demanda hardiment un entretien secret au nom de T impératrice.
Razomousky, flatté et enivré de la confiance que la tsarine lui témoignait et se croyant le chef d'un complot dont il n'était que l'instrument principal dans l'armée, jura de garder le secret et d'entraîner la garde et. les Cosaques au premier signal de Péterhof. Avec l'hypocrisie perfide où les races barbares voient la supériorité de la dissimulation sur la vérité, Razomousky continua de fréquenter, d'aduler et d'endormir la cour allemande d'Oranienbaum, se réservant de se venger de la servilité par la trahison.
Il ne manquait plus à la révolution imminente qu'une occasion et qu'un homme d'État. L'occasion ne devait surgir que d'un hasard, l'homme d'État était trouvé dans le comte Panin.
Mais de même qu'à l'avènement de Pierre III Panin avait voulu restreindre le despotisme traditionnel des tsars en déférant l'installation du monarque au sénat et en limitant le pouvoir absolu par des lois, de même à la veille de la révolution contre le tsar, il
voulait circonscrire et légaliser la révolution en ne donnant que la régence à Catherine et en proclamant le tsarewitz empereur à la place de son père détrôné. Imitateur des institutions républicaines ou représentatives dont il avait vu le modèle en Suède et en Angleterre pendant quatorze ans de sa vie diplomatique, Panin se flattait toujours de les importer par degrés dans sa patrie. Le sentiment de sa propre supériorité d'esprit et d'éloquence sur les favoris et sur les soldats dont il était entouré lui assurait aussi plus d'ascendant durable sous un gouvernement libre que sous un despotisme arbitraire. La longue minorité d'un tsarewitz de cinq ans lui promettait aussi un plus long règne d'homme d'État sous cette minorité que sous une impératrice, maîtresse absolue du choix de ses ministres.
La princesse Dachkof dont Panin était éperdument amoureux, sans obtenir d'elle d'autre retour que des confidences politiques, partageait les opinions presque républicaines de cet homme d'État. Elle les transmettait par des billets confidentiels à l'impératrice qui feignait de les approuver. Panin et la princesse Dachkof avaient rédigé de concert un plan de constitution par lequel le sénat et les nobles déposant Pierre proclameraient l'impératrice régente, mais limiteraient son pouvoir par des restric-
tions, des consentements et des lois organiques, bases de la souveraineté nationale et barrières contre le despotisme du tsar.
La lecture de cette constitution dessilla les yeux de Catherine; elle comprit que l'empire allait lui échapper au moment même où elle conspirait le crime pour l'empire. Sans rien révéler de son mécontentement à la princesse Dachkof et à Panin, elle chargea Orlof de les déjouer dans la capitale tout en paraissant obéir à leurs inspirations.
Orlof, dont la princesse Dachkof ignorait les relations secrètes avec la tsarine, s'offrit comme un simple instrument de sédition militaire à la princesse et à Panin sans rien leur laisser soupçonner de son intelligence secrète avec Péterhof. La princesse et Panin, heureux de rencontrer dans. Orlof un complice inespéré et puissant dans les casernes, lui ouvrirent les conciliabules des nobles et du clergé engagés par eux dans la conjuration.
Orlof, devenu nécessaire à ces conjurés de la noblesse et du clergé qui ne pouvaient rien sans les troupes, protesta énergiquement devant eux contre
une demi-révolution qui n'aurait d'action sur les troupes qu'autant qu'elle aurait pour mobile et pour cri de ralliement le nom d'une souveraine adorée contre le nom d'un souverain indigne du trône. Il s'éleva contre ces demi-mesures qui perdent les conspirations comme les empires en diminuant la passion publique qui fait le succès de ces grands mouvements; il déclara au nonpi des soldats et du peuple que si le clergé et la noblesse persistaient dans ces tempéraments inintelligibles aux Russes, les soldats et le peuple se passeraient de leur concours pour délivrer seuls la Russie de l'oppression et de la honte dont le règne de Pierre III humiliait la nation.
Ces paroles et ces menaces confondirent en peu de jours les plans républicains de Panin et de la princesse Dachkof. Catherine, informée par Grégoire Orlof de l'évanouissement de ce rêve, dissimula sa satisfaction dans ses lettres à son amie et à Panin ; elle leur promit qu'une fois impératrice par la sédition des soldats et par le fanatisme du peuple , elle saurait bien donner d'elle-même à l'aristocratie russe et à la nation les garanties contre le despotisme que des casernes ne voulaient pas comprendre en ce moment.
Tout conspirait à la fois dans la capitale pour la plus sûre des conspirations, celle des esprits et des
cœurs. Le tsar et ses ministres renfermés à Oranienbaum dans les plaisirs et dans les préparatifs du départ, étaient les seuls dans Tempire qui n'eussent pas le pressentiment de leur danger A Pétersbourg et à Péterhof on n'avait plus d'incertitude que sur l'occasion, le jour et le mode plus ou moins sanglant de la révolution.
Les assassins ne manquent jamais aux conspirations chez les peuples encore voisins de la barbarie. Le sang, qui flétrit justement ailleurs, illustre dans ces temps et dans ces climats.
Un capitaine aux gardes, nommé Passek, était venu à Péterhof se jeter aux pieds de l'impératrice pour lui demander son consentement au meurtre de son mari, s' engageant à le poignarder en plein jour à la tête de ses troupes. Demander un tel ordre à une épouse c'était se désarmer soi-même. Passek fut désavoué avec une horreur décente, sinon sincère, par rimpératrice. Mais ce soldat féroce, prenant sur lui seul un crime qu'on ne pouvait pas lui commander, s'associa à un de ses camarades aussi féroce que lui, nommé Bachekakof.
Us s'embusquèrent dans les roseaux, non loin de la petite maison inhabitée que Pierre le Grand s'était construite dans les îles marécageuses pendant qu'il bâtissait Pétersbourg. Pierre III venait s'y promener
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fréquemment les soirs d'été, seul avec sa favorite Woronzof ; les deux assassins les attendirent. Le hasard sauva la vie de l'empereur de leurs coups.
Par les conseils toujours modérateurs du comte Panin, on s'arrêta à un plan d'enlèvement nocturne de l'empereur dans la maison de campagne d'Oranienbaum qu'il habitait presque sans garde avec la confiance d'un souverain dont la nombreuse armée campe dans les villages autour de sa résidence. Un groupe choisi et non suspect de nobles conjurés, sous la conduite de Panin lui-même familier du palais, s'introduisit dans les appartements, sous prétexte de les admirer pendant une absence de Pierre III, reconnut les escaliers, la chambre, le lit, les corridors, les portes secrètes et s'assura ainsi de la promptitude et du silence dans l'exécution.
Les conjurés, revenus à Pétersbourg, convinrent de se porter par détachements et par diverses routes en nombre suiTisant, une des prochaines nuits,- à Oranienbaum , de pénétrer de gré ou de force dans le palais mal gardé par quelques Allemands de la troupe de Holstein, de monter à l'appartement du tsar, de l'enlever s'il se laissait surprendre dans le sommeil, de le poignarder s'il tentait de résister, de convoquer le sénat, le clergé, la noblesse pour ratifier le lendemain sa déposition ou sa mort, et de pro-
clamer à sa place Timpératrice Catherine, sa veuve, restée en apparence étrangère à Tévénement.
Pour mieux attester son innocence dans une entreprise d*où pouvait résulter la mort de son mari, Catherine, scrupuleusement absente de Pétersbourg pendant les derniers jours qui précédaient Tévénement, se renferma plus étroitement que jamais dans la solitude et dans le silence de Péterhof ; mais présente, quoique invisible, par Panin, par la princesse Dachkof et par Orlof, à tous les tonciliabules de la capitale et des casernes, elle était à la fois le centre, l'âme et le but du grand mouvement préparé dans l'ombre.
Un de ces hasards, qui trompent les combinaisons les mieux ourdies et qui assurent le succès des conspirations par le désespoir même des conspirateurs, faillit faire avorter le crime au moment où il était le plus fortement conçu.
Ce même Passek, qui dans l'exaltation et Timpatience de sa haine avait épié le tsar dans les jardins d'Oranienbaum pour le poignarder au bras de sa maîtresse, avait fait confidence du complot d'enlèvement à un soldat de sa compagnie des gardes. Le soldat irrité d'une peine disciplinaire que Passek venait de lui infliger injustement, se vengea en allant dénoncer la conspiration à la police. Â dix heures du soir, le 8 juillet, Passek fut arrêté et un courrier * expédié dans la nuit à Oranienbaum pour informer l'empereur de la révélation du soldat.
Le moindre fil coupé rompt la trame du complot le mieux ourdi. L'empereur averti, en arrivant inopinément le lendemain dans sa capitale et en devançant les conjurés par la promptitude de sa justice, ne laissait d'option à sa femme et à ses complices qu'entre la fuite, le supplice ou le suicide.
Une précaution, digne de Venise, suggérée à la princesse Dachkof par un Italien, le Piémontais
Odart, soti familier, prévint cette catastrophe. Par les conseils et par les soins d* Odart et de la princesse, un espion avait été attaché aux pas de chacun des chefs de la conjuration, afin que leurs démarches constamment éclairées ne permissent impunément à aucun d'eux le repentir, la révélation ou la trahison. L'espion qui suivait Passek accourut, un quart d'heure après l'arrestation de cet officier, au palais de la princesse Dachkof pour l'avertir de l'imminence du danger. Excitée plus qu'attérée par cette catastrophe, la princesse fait appeler Panin dans son palais, lui raconte ce qu'elle vient d'apprendre et l'encourage à prévenir par une explosion immédiate l'arrivée et la vengeance de l'empereur.
Panin était trop diplomate et trop temporisateur pour entendre un pareil langage; il conseilla d'attendre au lendemain, se retira et s'endormit luimême dans l'admiration de sa propre pi'udence, supérieure, selon lui, à l'inquiète agitation des autres conjurés.
Heureusement pour Catherine , la princesse Dachkof ne s' endormi! pas comme Panin. A peine Tliomme d*État, vieilli dans les temporisations de la politique, était-il entré dans sa demeure, que cette jeune femme de dix-huit ans, avide à la fois d'amitié, d'ambition et de gloire, s'habille en homme, sort seule de son palais et se rend sur un pont de bois de la Newa, où les conjurés, sous prétexte de respirer Tair du soir, avaient l'habitude de se rendre un à un pour échanger quelques mots, en se rencontrant, sur les progrès de la conjuration.
Grégoire Orlof et ses deux frères s'y promenaient; elle les aborde, leur parle à l'écart, leur annonce l'arrestation de Passek, le départ du courrier de la police pour le camp de l'empereur, son entretien avec le pusillanime Panin, sa persistance dans la nécessité d'une explosion soudaine, fait passer sa résolution dans leur âme, écrit au crayon un billet à l'impératrice et charge un des frères Orlof, nommé
le Balafré, de porter de toute la rapidité des chevaux ce billet à Péterhof. Orlof le Balafré part avec la promptitude d'un homme qui dispute un empire à la course. Le billet ne contenait que ces mots : « Venez, madame, le temps presse I » Orlof lui dirait le reste.
Sans perdre une heure en vaines délibérations et sans douter de la promptitude de Catherine à accourir à leur signal, la princesse, les deux Orlof et les principaux conjurés, avertis les uns par les autres, se répandent chacun dans les casernes, éveillent les sous-officiers, se concertent avec les soldats affidés et se tiennent prêts en silence à donner le signal et l'exemple de la révolution au moment où Ton viendra leur annoncer l'arrivée de l'impératrice.
La princesse Dachkof, pendant ces rassemblements, répandait son âme et son éloquence dans la nuit. On assure que, pour décider Panin à confondre son sort à celui des conjurés, elle sacrifia pour la première fois sa beauté à Tamour jusque-là rebuté de l'homme d'État.
Huit lieues séparent Péterhof de Pétersbourg. Orlof le Balafré les avait franchies avec la rapidité de la pensée des conjurés qui le suivaient sur cette route. On avait attendu ce jour-là l'empereur à Péterhof. Sous prétexte de laisser à son mari et à sa cour la libre disposition du château , mais en réalité pour échapper plus sûrement à la surveillance d'une domesticité nombreuse, l'impératrice s'était reléguée elle-même presque seule dans un pavillon séparé du château. Ce pavillon, noyé dans l'ombre des jardins, était construit sur les bords d'un canal, navigable aux petites embarcations de plaisir; ce canal communiquait à la Newa. Grâce à cette disposition des eaux, une barque amarrée sous les fenêtres de l'appartement de l'impératrice pouvait la recevoir au premier signal de mort ou de captivité venu d'Oranienbaum ou de Pétersbourg, et la soustraire au poignard ou au cachot de ses ennemis.
Grégoire Orlof, à qui ses entrevues nocturnes
Catherine ij. 5i
avec riràpératrice donnaient le secret des lieux » des portes, des jardins , des corridors et même les clefs des appartements du pavillon impérial , avait tout éclairé d'avance pour les pas de son frère. Le Balafré, s' approchant dans l'ombre des murs du pavillon et réveillant à demi-voix la confidente Ivanowna, s'était introduit jusque dans la chambre où dormait l'impératrice. Là, oubliant ou feignant d'oublier le billet de la princesse Dachkof dont il était porteur, afin de revendiquer pour lui et pour son frère toute la gloire et toute la reconnaissance du service, il réveilla en sursaut Catherine : « Levez-vous, madame, et accourez, lui dit -il, il n'y a pas une minute à perdre. »
Sans attendre la réponse et sans écouter une seule question, Orlof redescend, sort à pied des jardins, court à une ferme voisine où par les soins de son frère une voiture et des chevaux toujours cachés et apostés attendaient l'instant d'un départ imprévu, attelle les chevaux, fait conduire la voiture à une porte extérieure du palais et, traversant de nouveaa au galop de son cheval les jardins, revient annoncer à l'impératrice que tout est prêt pour la fuite.
Catherine, à peine vêtue, soutenue par le bras de sa femme de chambre, la fidèle et courageuse Ivanowna, court sur les pas d'Orlof à la porte indiquée.
y trouve la voiture , y monte avec Orlof et part au galop de huit chevaux tartares aussi rapides que ses désirs. Mais» à quelcpie distance de Péterhof, les chevaux essoufflés par cette course inusitée s'abattent sur la route et ne peuvent se relever pour conduire une voiture trop inégale à leurs forces.
Orlof, désespéré d'un retard qui peut coûter l'empire et la vie aux conjurés, laisse l'impératrice sur la route, s'enfonce dans les terres, découvre une maison de paysans, en ramène un chariot de campagne appelé kibîtkùy attelé de trois chevaux de labour, y fait monter sa souveraine, et prenant lui-même les rênes, court à toute bride vers Pétersbourg, tremblant d'être prévenu par le jour.
On avait franchi la moitié du chemin et les chevaux commençaient à perdre haleine quand on aperçut, à travers un flot de poussière, une voiture venant de Pétersbourg et courant au galop dans la direction de Péterhof. L'impératrice, Ivànowna, Orlof, tremblèrent un instant que ce ne fût la voiture de l'empereur attendu, venant d'Oranienbaum surprendre sa femme et se venger du complot découvert* sur <:elle qui en était l'auteur et le but. Mais soudain, la voiture s'arrêtant et se retournant vers la ville , laissa voir Grégoire Orlof lui-même qui venait pres-^ -ser l'arrivée de l'impératrice.
a Tout est prêt , » s'écrie Orlof à sa souveraine sans descendre de voiture et sans perdre une minute en vain entretien. A ce mot, il reprend sa course vers la ville, suivi par le chariot de l'impératrice ; les deux voitures traversent, au lever du jour, au galop des chevaux, toute la capitale étonnée de la rusticité de ces équipages, et ne s'arrêtent que sur l'esplanade, où les casernes agglomérées des régiments des gardes forment une sorte de camp à l'orient de Pétersbourg.
Catherine, encore couverte de la poussière du chemin et appuyée sur le b^as de sa femme de chambre Ivanowna, descend du chariot, traverse à pied le vaste espace destiné aux exercices qui sépare la route des casernes, et s'avance, pâle et tremblante, vers les portes de la cour du régiment d'Ismaïlof.
Elle s'attendait à trouver ce régiment sous les armes et à être accueillie par la multitude et par les acclamations qui décident du sort des journées. Le vide et le silence l'étonnent et la glacent ; à peine un groupe d'une trentaine de soldats en chemise, achevant de s'habiller, semblent-ils s'apercevoir de cette femme qui hésite à franchir le seuil de leur cour. A la voix et au geste d'Orlof, ces soldats étonnés se groupent peu à peu autour de l'impératrice , elle reprend courage et, se découvrant à eux, elle leur dit d'une voix tremblante, « qu'elle vient se jeter dans leurs bras, que l'empereur avait donné
l'ordre de la tuer elle et son fils leur tsarewitz ; que les assassins déjà partis d'Oranienbaum la cherchaient en ce moment pour accomplir le forfait commandé ; qu'elle venait implorer d'eux non l'empire, mais sa vie et celle de son enfant. »
Pendant ce colloque entre cette femme inconnue et ces soldats groupés autour d'elle, les autres soldats sortent comme un essaim des casernes , les officiers accourent, l'impératrice reprend son assurance. Elle les harangue non plus en suppliante , mais en souveraine. Elle ordonne d'aller appeler l'aumônier du régiment et d'apporter un crucifix. Le prêtre, entraîné par les soldats, se présente tremblant et hésitant, le crucifix à la main, sans savoir pour quel usage oh prostitue au milieu de ce tumulte l'image de son Dieu.
L'impératrice fait prêter sur le crucifix à tous les ^ soldats le serment de la défendre et de mourir pour elle. Cette scène remplit d'enthousiasme, de larmes et de cris les cours des casernes et l'espace vide entre les casernes et la route. Ces clameurs, répercutées de caserne en caserne, se répandent jusqu'aux extrémités de la ville. La princesse Dachkof, avertie de la présence de son amie , accourt à cheval en uniforme de dragon, l'épée à la main, l'éloquence sur les lèvres. Les affîdés de la noblesse, de l'armée.
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du clergé, rassurés par l'accueil des soldats à l'impératrice, se mêlent sans crainte à un mouvement déjà prononcé ; l'hetman des Cosaques, Kyrille Razomouski, démasque sa fausse fidélité à l'empereur, et vient donner son régiment à l'impératiûce; les Wolkonski, les Schouwalof, les Bruce, les Strogonof, chefs de la noblesse disgraciée , se confondent avec les généraux, les soldats et le peuple.
Toujours enclins au parti aristocratique de Panin, ils parlent aux groupes de régence, de sénat, de liberté, de limites au despotisme, d'institutions conquises avec l'impératrice sur le caprice des mauvais princes. Leurs paroles, trop écoutées par le peuple, menaçaient encore une fois de changer une révolution de palais et de caserne en une révolution de liberté publique.
Grégoire Orlof , attentif à tout ce qui peut dénaturer le mouvement et atténuer sa future puissance, s'avance vers eux , leur dit que les soldats font des révolutions pour des noms propres et non pour des idées mixtes; que limiter en un pareil jour leur enthousiasme, c'est limiter et peut-être perdre le mouvement lui-même, et qu'il poignardera de sa propre main le premier noble qui prononcera encore le mot de régence.
Déjà les trois régiments sortis de leurs chambres à la voix de leurs officiers étaient sous les armes sur l'espace compris entre les casernes. L'impératrice * entourée d'un bataillon carré qui s'était formé de luimême pour protéger sa vie contre les prétendus assassins du tsar, passait et repassait tour à tour devant le front des troupes. Le courant irrésistible désormais entraînait tout.
Deux officiers du régiment de Preobrajenskoï , fidèles à leur serment à Tempereur, résistèrent seuls avec l'héroïsme sans espoir de leur conscience à l'entraînement de leurs soldats, et furent arrêtés par eux comme traîtres.
Passek, enfermé depuis la veille dans la prison de ce régiment, craignant un piège dans le bruit des acclamations du dehors qui retentissaient jusque dans son cachot, refusait d'en sortir.
Pendant que les soldats de ces trois corps baisaient la main de l'impératrice, Orlof, se croyant sûr
du régiment de Tartillerie, courait à ses casernes, et leur ordonnait de prendre les armes. Mais les artilleurs refusèrent d'obéir à un autre ordre qu'à celui de leur général.
Ce général était un Français, fils de ce Villebois, favori de Pierre le Grand, dont les mémoires secrets, récemment découverts, répandent tant de clarté sur le caractère de son maître. Le fils de Villebois, homme aussi remarquable par sa figure que par son intelligence et son caractère, avait été assez distingué depuis quelques années par les regards de Timpératrice, pour se croire une place à part dans son cœur et un avenir brillant dans sa faveur future. Grandmaître de l'artillerie et du génie, c'était par lui que l'impératrice avait fait nommer son favori caché, Orlof, trésorier de l'artillerie. Orlof , jaloux de l'attention de sa maîtresse pour Villebois, n'avait pas voulu l'initier au complot dans la crainte de lui donner ainsi un nouveau titre aux bontés de sa souveraine.
Catherine, apprenant l'absence de Villebois et l'hésitation des artilleurs, envoya un officier chercher le grand- maître de l'artillerie. Villebois, confondu d'un événement qu'il n'apprenait que par l'événement lui-même, accourut le dernier, et la rougeur sur le front, à l'ordre de Catherine. L'amour qu'il
CATHERINE II. dO
nourrissait dans son cœur pour elle rendait son retard plus coupable et son attitude plus embarrassée. VL Vous auriez dû prévoir, Madame , lui dit -il en commençant une excuse quielle ne lui laissa pas achever...
— Je ne vous ai pas enyoyé chercher, lui répondit-elle , en se pressant de l'interrompre , pour apprendre de vous ce que j'aurais dû prévoir, mais pour vous demander ce que vous prétendez faire.
— Vous obéir et vous servir, Madame, répondit Villebois, en tombant aux genoux de Catherine. »
L'amour avait vaincu d'un regard en lui la fidélité. Il partit pour aller faire prendre les armes à l'arlillerie, au génie, et pour remettre les arsenaux à l'impératrice. Par cette dernière défection, toutes les troupes de Pétersbourg étaient à la tsarine.
Environnée de ces dix mille soldats d'élite, et suivie des flots d'une population fanatique, elle remonta dans ce chariot de paysan, dont elle avait fait un char de triomphe, et se rendit à la cathédrale , où le clergé la bénit et la proclama au bruit des cloches et des salves du canon. Elle en ressortit pour se rendre au palais. Déjà les troupes campaient autour du palais et des pièces de canon placées à l'embouchure de toutes les rues qui y aboutissent en défendaient l'accès aux troupes de l'empereur. On
croyait entendre au moindre bruit élevé dans la ville les pas de l'armée qu'il ramenait d'Oranien* baum pour reconquérir sa capitale et son trône. On s'était hâté de placer des postes à toutes les issues sur la campagne et sur la Newa, pour empêcher que ce prince ne reçût trop tôt la nouvelle d'une révolution destinée à le surprendre autant qu'à le vaincre. L'impératrice t qui n'avait le matin qu'un seul homme et une seule femme avec elle, avait au milieu du jour une armée, une capitale et un peuple.
L'impopularité de l'empereur à Pétersbourg était telle, que de toute cette armée et de tout ce peuple, aucun Russe n'avait songé à courir à Oranienbaum pour l'avertir de l'écroulement de sa monarchie. Un seul homme, d'une condition servile, nommé Bressan, Français de nation, barbier de Pierre III, et que cette domesticité intime avait attaché de cœur à son maître , avait prévenu la défense de sortir des portes. Par les soins de Bressan, un simple valet d'écurie, monté sur un chariot de poste traîné par un cheval rapide, et porteur d'un billet du barbier, courait sans être soupçonné ni poursuivi vers Oranienbaum. Il avait ordre de Bressan de ne remettre son message cacheté qu'à l'empereur lui-même.
Ainsi, c'était un serviteur étranger et un paysan en haillons qui donnaient seuls au maître de tout un empire un dernier signe de fidélité. Grâce aux dé ta-
chements postés sur toutes les routes, Orlof et Timpératrice se croyaient sûrs de dérober au moins un jour et une nuit aux mesures de l'empereur pour lutter contre la révolution.
Pendant que le courrier de Bressan courait sur la route d'Oranienbaum , l'impératrice avait envoyé les soldats de la garde chercher le tsarewitz enfant, qui, sous la garde de Panin, son gouverneur, habitait un autre palais de la capitale. Panin, resté jusque-là dans l'ombre d'une révolution qu'il avait conçue sans l'accomplir et qui le dépassait de son premier élan, prit dans ses bras Fenfant en chemise de nuit eU l'apporta mal éveillé encore à sa mère.
Catherine, l'enfant dans ses mains, se présenta au balcon du palais aux regards attendris des soldats et du peuple, et l'offrit longtemps aux transports et aux bénédictions de la foule. Hélas I c'était ce même Paul P*" qui, salué empereur par une révolution en plein jour, devait expirer dans ce même palais sous la main d'une révolution nocturne, porté au trône par le crime d'une mère, précipité au tombeau par le crime d'une aristocratie! Mais nul n'entrevoyait
un pareil sort à travers le délire de popularité armée qui entourait la belle impératrice, et qui excusait par ses dangers son forfait.
Comme pour délier la multitude des scrupules de son serment à l'empereur, ou comme pour prophétiser à ce prince sa destinée prochaine , l'impératrice et la princesse Daçhkof, habiles Tune et l'autre en expédients et en artifices, faisaient, au même moment, fendre les rangs de la foule et des soldats par un magnifique cortège funèbre, suivi d'un nombreux clergé, dont nul ne connaissait le cadavre. Des rumeur^ utiles à propager, et sans danger à dissimuler plus tard, répandaient dans la foule que c'était le corps de l'empereur Pierre III, mort ou tué dans la nuit précédente, à qui on rendait silencieusement les honneurs suprêmes.
Cette conviction de la vacance du trône, que personne n'osait sonder ou révoquer en doute, enlevait toute hésitation du peuple dans la proclamation de la veuve et du fils du souverain porté au tombeau.
« Nous avions tout prévu, » disait plus tard la princesse Dachkof, confidente de l'impératrice,
quand on l'interrogeait sur cette mystérieuse apparition d'une sépulture sans mort. Cette fausse nouvelle, écrite le jour même par les conjurés et par les hommes crédules dans tout l'empire, aida beaucoup à l'unanimité de la révolution. Pourquoi les généraux, les soldats, les paysans, les esclaves se seraient-ils obstinés à garder fidélité à un empereur enseveli ? La crédulité populaire donnait du temps à la perfidie.
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Un manifeste, rédigé sous Tinspiration de Timpératrice par le Piémontâis Odart, était semé en même temps sur les têtes de la multitude, annonçant que l'impératrice Catherine , cédant au vœu de ses peuples, montait sur le trône de sa chère patrie. Ce manifeste, habilement combiné pour flatter les préjugés russes, accusait, au nom d'une princesse étrangère allemande, incrédule et licencieuse, l'empereur, son mari , de son origine allemande, de sa partialité pour le roi de Prusse, de son impiété envers la religion nationale, et de son insoumission aux prêtres. « Enfin, s'écriait Odart en écoutant les acclamations qui s'élevaient de la foule à la lecture du manifeste impérial, je ne crains plus le supplice, ce peuple m'absout! »
La cour entière de Pierre III avait déjà passé dans les appartements de l'impératrice. Dans un conseil de guerre et d'État, tenu debout par ses
principaux complices autour d'elle, on se décida à abandonner à son propre enthousiasme la capitale, désormais compromise dans la révolution , et à marcher, sans laisser respirer l'événement, avec toute Tarmée contre Tempereur. Il était midi. Les chefs du clergé russe , vieillards d'un aspect vénérable rehaussé p^r leur costume sacerdotal, leurs chevelures et leurs barbes blanches, traversèrent l'armée avant son départ, portant la couronne, le globe impérial, les rituels, et montant au palais au bruit des chants sacrés, couronnèrent l'impératrice.
A peine Catherine eut-elle dépouillé les ornements impériaux dont elle avait été revêtue pour la cérémonie, qu'elle emprunta l'uniforme de la garde d'un jeune officier de même taille qu'elle, et montant à cheval à la porte du palais, elle passa en revue Tarmée, enthousiasmée de ses charmes relevés par l'uniforme, l'épée, le cheval manié avec la grâce virile d'une amazone. Les soldats jurèrent de vaincre ou de mourir pour elle. La princesse Dachkof , en habit de dragon et en casque d'or dont la crinière flottait sur son cou, galopait à côjté de son amie, enlevant les yeux par sa beauté, les cœurs par son éloquence. Pendant que les troupes défilaient vers la porte qui mène au golfe de Finlande, Catherine, remontée dans son palais, dîna rapidement près
CATHERIINË II. m
d'une fenêtre ouverte, où les régiments la saluaient en déOlant.
Après ce dîner public, elle remonta à cheval, reprit la tête de l'armée, et rencontrant à quelque distance de la ville un corps de trois mille Cosaques qui allaient rejoindre l'armée de l'empereur, elle les enleva d'étonnement et d'admiration par ses paroles et, par l'ascendant de Kyrille Razomouski leur hetman, en grossit son armée et les amena à sa suite. La marche de cette armée sans ennemis, ivre de séductions et d'espérances, accueillie de village en village sous des arcs de feuillages et de fleurs, précédée par deux jeunes femmes en habit de guerre , ressemblait moins à une sédition militaire qu'à une saturnale de courtisanes et de soldats. Mais le nom d'impératrice et le respect des Russes pour la mère de leur tsarewitz, imprimait môme à une révolution triomphante l'empreinte d'une soumission passionnée et d'un dévouement religieux à la maternité de l'empire.
La nuit arrêta l'armée de l'impératrice non loin de Péterhof, sur la route d'Oranienbaum. Ces deux palais de campagne sont bâtis à quelque distance l'un de l'autre, sur les pentes qui bordent la Newa, avant que ce fleuve se confonde avec le golfe de Finlande. Oranienbaum, bâti, comme on l'a vu, par
Menchikof et fortifié puérilement par Pierre III, qui se complaisait aux images de guerre, s'élève au sommet des dernières collines qui forment le bassin de la Newa, à l'endroit où le fleuve, cessant de serpenter entre des rives boisées et marécageuses et des lies, se répand tout à coup dans un horizon d'eau presque sans bornes, semblable à une mer. Des terrasses d'Oranienbaum , le regard plonge à la fois sur les sinuosités de la Newa, sur les sombres forêts de la rive droite du fleuve, sur le golfe arrondi de Finlande, et sur la ville et les fortifications de Cronstadt, en face, port, citadelle et arsenal de Pétersbourg. Un faible rempart de quelques pieds d'élévation, surmonté de canons et gardé par une garnison de trois mille soldats du Holstein, compatriotes de l'empereur, donnait à la maison de plaisance de Pierre III l'apparence, les consignes et la gravité d'une forteresse. C'est de là qu'il croyait dominer t^étersbourg , menacer la Suède, intimider le Danemark, et simuler le héros de Potsdam.
Le matin du jour où avait éclaté la conjuration, l'empereur, prêt à partir pour Péterhof , où il était attendu pour célébrer sa fête, avait reçu de Pétersbourg, par le courrier du ministre de la police, le vague indice d'un complot et la nouvelle de Tarrestation de Passek. Ces indices étaient trop légers, et le caractère de Passek trop décrédité, pour inspirer à Tempereur une sérieuse attention à la dépêche.
« C'est un fou, » dit-il avec dédain en parlant de ce conjuré à ses ministres; et sans donner à ces révélations plus d'importance qu'on en doit aux propos d'une tête folle, il était monté en voiture ouverte avec sa maîtresse, quelques jeunes femmes de sa cour et l'ambassadeur de Prusse; des aides de camp et des courtisans le suivaient à cheval sur la route de Péterhof. L'entretien était serein et gai comme le jour; aucun pressentiment de danger, aucun nuage d'esprit ne pesait sur les imaginations du Kiaître et des courtisans. L'aide de camp général de
li ' CATHERINE 11.
Tempereur, Goudowitz, précédaiît d'un quart d'heure le cortège 9 galopait vers les jardins de Péterhof, pour annoncer à l'impératrice l'arrivée de son mari.
Péterbof cependant était déjà plein de doute, d'inquiétude vague et de chuchotements sur les événements encore inexpliqués de la nuit précédente. On avait trouvé le matin la chambre de l'impératrice, dans le pavillon, vide. Une sentinelle interrogée disait avoir entendu le galop d'un cheval dans les allées du parc ; une autre avait vu deux femmes sortir de la porte du parc longtemps avant l'aube. Était-ce un enlèvement de l'impératrice par son mari, pour l'enfermer, comme on la menaçait, dans la prison mystérieuse d'Ivan, sur le lac Ladoga? Était-ce une évasion de Catherine , et le premier pas d'une conjuration qui aurait éclaté en son nom dans la capitale? Des marchands et un villageois de Péterbof, partis le matin de Pétersbourg, ne rapportaient rien qui pût confirmer ces dernières suppositions. Tout était tranquille, disaient-ils, à leur départ dans la ville, et les régiments se rassemblaient seulement aux champs des casernes pour célébrer militairement la fête du jour.
Un chambellan de l'impératrice, impatient cependant d'informer le tsar de l'absence de sa femme, dont il allait être étonné, s'acheminait lentement s^u-
CATHEaI^Ë 11. 73
devant des voitures sur la route d'Oranienbaum pour apprendre ou pour recevoir des nouvelles. Ce cbahn* bellan arrêta l'aide de camp Goudowitz et lui raconta précipitamment la disparition nocturne de Timpératrice. Goudowitz, jugeant avec raison qu'une pareille disparition était l'indice ou le commencement d'une grande crise, tourna la tête de son cheval vers Oranienbaum et courut à toute bride à la rencontre de l'empereur. Il fit signe aux postillons d'arrêter malgré l'empereur qui leur criait de poursuivre, descendit de cheval, et, s' approchant de l'oreille du tsar, il dit à voix basse quelques mots qu'aucun autre n'entendit.
On vit pâlir, à ces mots, le visage consterné de Pierre III, comme s'il avait vu sur sa tête une épée nue, <( Laissez-moi descendre, » dit-il à ceux qui l'accompagnaient. 11 descendit, s'entretint un peu de temps à l'écart sur la route avec Goudowitz, puis, se rapprochant de la voiture, il ordonna à toutes les dames d'en sortir, leur dit de venir le rejoindre à pied au château de Péterhof par les allées du parc qui allongeaient la distance, et, remontant seul avec Goudowitz dans la voiture, il courut comme le vent vers le pavillon de Timpératrice. Là, comme si les murs avaient dû lui rendre celle qu'il s'obstinait à y chercher encore^ il regarda sous le lit, ouvrit les
armoires, sonda du pommeau de son épée les plafonds, les planchers, les lambris, et, redescendant consterné au-devant de sa maîtresse, qui accourait aussi troublée que lui vers le pavillon : « Je vous le disais bien, criait41 aux femmes de sa suite, qu'elle était capable de tout. »
A ce moment, un jeune domestique français, qui revenait de Pétersbourg à Péterhof et qui s'étonnait de Tétonnement général, vint, avec une naïveté terrible, dire à l'empereur « qu'on avait tort de s'inquiéter à Péterhof du sort de l'impératrice, et qu'il venait de la voir de ses propres yeux à Pétersbourg à la tête des troupes pour célébrer avec pompe la fête de l'empereur. »
Pendant que Pien-e n'interprétait que trop bien la naïveté du jeune domestique étranger, le valet d'écurie envoyé par le barbier Bressan, et qui n'ayant plus trouvé l'empereur à Oranienbaum l'avait suivi à Péterhof, parut, se jeta aux pieds de son souverain, et tirant de son sein le billet du barbier, le présenta tout tremblant à l'empereur.
L'empereur lut à haute voix le message aux femmes et aux hommes de sa suite. « Les régiments des gardes sont soulevés, l'impératrice est à leur tête; neuf heures sonnent ; elle est à l'église de Casan ; tout le peuple parait suivre ce mouvement, et les fidèles sujets de Votre Majesté n'osent se montrer. »
« Eh bien! messieurs, s'écria le tsar, déjà trop convaincu de l'audacieuse témérité de sa femme, vous voyez si j'avais raison de la soupçonner et de la surveiller. »
A ces mots, le grand chancelier Woronsof, présumant trop de son ascendant sur la capitale, ou pressé
70 CATHElilNE IJ.
peut-être de déserter, sous un prétexte de fidélité, une fortune qui chancelait, proposa de partir pour Pétersbourg. Il ramènerait, disait-il, Timpératrice à la soumission , les troupes à leur devoir, la ville à Tobéissance. Il partit, échoua du premier mot devant rimpératrice , trop engagée pour reculer, lui prêta serment, et se fit garder à vue par les troupes dans sa maison, afin de pouvoir alléguer la contrainte si T empereur, triomphant à son tour, lui demandait compte de son inaction. Plusieurs des courtisans de Pierre III suivirent, sous d'autres prétextes, l'exemple du grand chancelier.
Sa cour diminuait comme sa fortune. Lui-même
commençait à éprouver ce chancellement d'esprit des
* hommes qui tombent. Il cherchait à tromper, par
Tagitation de son corps, l'irrésolution forcée de son âme. Sa tête faible ne conservait ni lucidité ni sangfroid. Il nommait un généralissime de ses troupes, et il le révoquait; il envoyait ordre à l'armée de marcher sur Pétersbourg, et le contre-ordre suivait à l'instant l'ordre; il courait à grands pas d'une chambre à l'autre, du palais au jardin, du jardin au palais; il chargeait l'un d'aller tuer l'impératrice, l'autre d'aller lui faire des représentations et des offres d'accommodement. Une soif inextinguible, symptôme de la fièvre qui consumait son âme, lui
faisait demander à boire à chaque instant ; il dictait des manifestes injurieux contre sa femme, et, n'ayant ni secrétaire ni presse pour les multiplier, il employait les jeunes femmes de sa suite à les copier à la hâte sous ses yeux pour les répandre dans l'armée. Il quittait, par les conseils de ses familiers, l'uni-
forme prussien qui le dépopularisait dans l'esprit de son peuple, et reprenait Tuniforme russe.
Un seul homme, dans toute cette cour dispersée à travers les appartements et les jardins, conservait le calme et l'autorité que donne l'expérience des grandes crises humaines; cet homme était un vieillard de quatre-vingt deux ans, le maréchal Munich. A la nouvelle des événements de Pétersbourg, Munich, reconnaissant de son rappel de Sibérie par l'empereur, était accouru d'Oranienbaum à Péterhof pour conseiller, pour consoler ou pour agir. Il remerciait le ciel d'avoir assez de jeunesse de cœur sous ses cheveux blancs pour soutenir un trône ébranlé, ou pour mourir les armes à la main aux pieds de son bienfaiteur. Sa présence relevait l'espoir des courtisans alarmés. Munich, dans l'esprit des Russes, valait une armée.
a Cherchez tout de suite, dit-il à l'empereur, en général consommé, le àalut de l'empire et le vôtre au cœur de l'armée qui vous reste encore. Ni Péterhof
ni Oranienbaum ne peuvent résister, avec les bataillons épars et découverts que vous appelez , aux vingt mille hommes de l'impératrice qui s'avancent et qui vous cerneront dans quelques heures. Une lutte inégale ne servira qu'à faire massacrer vos amis et vous-mêuie par des soldats dont l'impunité est dans votre mort. Le salut et la victoire ne sont pour vous qu'à Cronstadt; hâtez-vous d'y rentrer sous la protection des remparts, do l'armée et de la flotte, encore intacte de la sédition; emmenez-y en otages les courtisans, parents ou femmes des traîtres qui ont levé contre vous le drapeau de la révolte et qui trembleront en voyant leurs familles entre vos mains. C'est de Cronstadt seulement que vous pourrez ou négocier, ou combattre, ou reconquérir par la terreur de votre armée, grossie par les provinces, la capitale repentante de son égarement irréfléchi. »
Tout le monde applaudit à ce conseil qui éloignait le danger prochain et qui laissait du temps aux événements. Un aide de camp, envoyé immédiatement à Cronstadt, rapporta que la flotte et l'armée, indignées contre l'attentat des gardes, attendaient l'empereur et se glorifiaient d'avance d' avoir à combattre pour sa cause.
Mais déjà l'arrivée à Péterhof des trois mille Allemands de sa garde du Holstein rassurait l'empereur.
Cette troupe lui rendit la fatale prétention d'essayer son génie de grand général, émule du roi de Prusse, contre l'armée de Pétersbourg qui campait si près de lui. Sourd aux conseils du vieux Munich, il disposait ses trois mille Allemands sur quelques mamelons dominant la route de Pétersbourg, combinait un plan de bataille et de retraite dans les règles de Fart et disait qu'il était honteux de fuir, sans avoir combattu, devant l'armée d'une femme. Rassuré par la contenance de ses Allemands, il raillait maintenant avec ironie les courtisans et les femmes de sa cour qui sq pressaient de s'embarquer sur deux légers navires pour s'éloigner de Péterhof et pour naviguer vers Cronstadt.
L'aurore dissipa cette velléité d'héroïsmp. A peine les hussards de ses avant-postes entrevirent-ils l'armée de l'impératrice s' avançant en ordre de bataille vers Péterhof, qu'il donna l'ordre à ses Allemands de se replier sur Oranienbaum , et que, s' évadant luimême du palais avec sa maîtresse, ses serviteurs, les femmes de la cour, il monta dans un des navires et vogua à force de rames et de voiles vers Cronstadt.
Mais en perdant un jour et une nuit, il avait perdu à la fois son refuge , la flotte et l'armée que sa présence aurait électrisées la veille. L'impératrice .F avait devancé à Gronstadt comme à Pétersbourg : les révolutions ne triomphent qu'en dérobant le temps aux gouvernements. L'amiral Talitzin, entraîné par Orlof dans le parti de l'impératrice, s'était embarqué pendant la nuit dans une chaloupe et s'était présenté au lever du jour devant le port. Dn ordre du commandant de Gronstadt interdisait de laisser descendre à terre qui que ce fût venant de Pétersbourg. Hais, au nom de Talitzin, les postes présument qu'un amiral n'est pas compris dans la consigne. Us envoient prévenir le commandant de Gronstadt; il vient lui-même sur les marches du quai conférer avec Talitzin, debout sur le pont de sa chaloupe. Il lui demande des nouvelles de Pétersbourg. L'adroit
CATHERIISf If. 81
Talitzin répond qu'il les ignore; qu'une vague rumeur de révolution de la capitale est venue à ses oreilles, dans sa maison de campagne éloignée où il passait l'été , et qu'à ce bruit il a cru devoir accourir à son poste sur la flotte pour faire son devoir au service de l'empereur.
Le commandant, trompé par ce spécieux prétexte, ordonna aux postes de laisser prendre terre à l'amiral. Mais à peine Talitzin a-t-il touché le rivage qu'il harangue les soldats et les matelots attroupés par la curiosité autour de lui, leur apprend le mouvement de la capitale, la sédition universelle, la fuite de l'empereur, la révolution nationale accomplie contre un souverain qui humilie la Russie sous l'insolence d'une poignée d'Allemands, et leur ordonne, au nom de l'impératrice, désormais leur seule souveraine, d'arrêter le commandant de Gronstadt et de prêter serment à Catherine.
Les hourras lui répondent ; la révolution , comme la flamme, gagne de vaisseau en vaisseau, de la flotte à la ville et de la ville à l'armée. Le commandant est consigné dans sa maison par ses propres gardes; les cloches sonnent, le canon retentit; le serment est prêté par les troupes et par le peuple. La nuit couvre la ville et la flotte; et Talitzin, plaçant deux cents pièces de canon, la mèche allumée ,
If.
ta GAT§BRINE II.
sur les quais, surveille lui-même la mer et le fleuve pour prévenir tout débarquement nocturne et toute tentative des partisans de l'empereur.
Cependant l'empereur, que le vent soufflant vers la mer avait empêché d'entendre les cloches, les hourras et les salves de la révolution, abordait en pleine nuit au quai de Cronstadt. Déjà les matelots de son yacht se préparaient à jeter le pont mobile du navire au bord, pour le faire descendre au rivage.
« Qui vive ? )> crie une sentinelle aux matelots.
— L'empereur! l'épond l'équipage.
— Il n'y a plus d'empereur 1 » répliqua la sentinelle.
Les soldats se pressent tumultueux sur le quai autour de leur camarade en faction, et présentent la baïonnette aux matelots, en répétant qu'il n'y a plus d'empereur.
Pierre , à cet arrêt qui frappe ses oreilles comme une déchéance, monte de la chambre du navire sur
8i CATHERINK II.
le pont, ouvre son manteau, montre son uniforme et ses décorations et s'écrie :
« C'est moi! Reconnaissez votre empereur! »
Il se prépare à s'élancer sur le quai; les baïonnettes lui opposent une muraille de fer.
« Faites feu sur lui, s'il persiste à ne pas s'éloigner, )) crie Talitzin à la troupe.
L'empereur, anéanti de surprise et de consternation, tombe en arrière entre les bras de Munich et de ses aides de camp. Talitzin répète à haute voix , entendue dans la nuit. Tordre aux canonniers de couler les deux navires s'ils ne reprennent pas à l'instant le large.
« \u large les yachts ! au large les yachts I » crie avec rage la foule grossissante.
Les canonniers pointent leurs pièces; le capitaine des yachts leur crie, à l'aide de son porte-voix, qu'il va s'éloigner et qu'on lui laisse seulement le temps de s'évader. Il coupe les câbles de ses ancres pour fuir plus vite, et s'éloigne poursuivi de vague en vague, dans la nuit, par les cris forcenés de : « Mort à l'empereur! Vive l'impératrice! »
« C'en est fait ! dit l'empereur en reprenant ses sens ; la défection est générale : j'ai vu ce complot dès la première heure de mon règne. »
Et, redescendant dans la chambre du yacht, on
Tentendit sangloter longtemps entre les consolations de sa mal tresse et les conseils désespérés du père de la comtesse Woronsof.
Les deux yachts, sans ordre de route, après avoir vogué assez loin pour être hors de portée de canon, flottaient sans rames et sans voiles sur une eau calme, aux lueurs de la lune d'été. Le vieux maréchal Munich et les jeunes femmes de la suite de l'empereur s'entretenaient à voix basse, sur le pont, des vicissitudes d'un seul jour, au bruit lointain des tumultes de la ville et au bruit rapproché des sanglots de l'empereur sans autre asile dans son vaste empire que le milieu d'un fleuve dont tous les bords repoussaient déjà sa fortune. L'impératrice, sa femme, rentrée triomphante dans le palais dont elle s'était évadée comme une criminelle la veille, couchait cette même nuit au milieu de l'armée, à Péterhof.
Pierre, après avoir pleuré son empire dans le sein de la fidèle Woronsof, fit appeler Munich sur le pont pour s'entretenir avec lui de ce qui restait de salut ^ sa fortune. Les femmes éplorées et les serviteurs,
CATHÈHINE 11. ^7
devenus égaux au maître par l'adversité comiliune, entrèrent sur les pas de Munich, sans être conviés, pour entendre les derniers conseils du ^ieux giietrîer.
« Maréchal, dit Pierre à son général, j'aurais dû suivre hier vos avis; mais enfin, vous qui avez vu tant d'extrémités, qu*aî-je encore à faire pour surmonter mon sort?
— Rien n'est entièrement perdu, répondit Munich, qui avait eu le temps de rassembler ses idées pendant sa longue méditation sur le pont, il faut voguer à force de rames vers le port de Revel, y prendre un vaisseau de guerre, faire voile vers la Prusse, où quatre-vingt mille hommes de votre armée se glorifieront de donner l'asile de leur fidélité à leur empereur, et revenir avec cette armée à la conquête de l'empire. Je m'engage, avec une telle armée, animée par une telle cause, à vous rendre en six semaines votre trône et vos États I »
L'empereur paraissait acquiescer à cette résolulion, la seule ouverte, si elle n'était pas infaillible, quand l'effroi d'une longue navigation sur deux barques de plaisir dépourvues de vivres , le vent contraire , la fatigue des rameurs épuisés par un jdUr et une nuit d'efforts, firent jeter un cri presque unanime de contradiction aux femmes et aux courtisans témoins de l'entretien,
<{ Eh bien! nous ramerons nous-mêmes s'il le faut ! » dit le vieillard.
Mais des conseils moins désespérés et moins résolus lui fermèrent de toutes parts la bouche. Les uns disaient que le plus sûr moyen de perdre l'empire, c'était de le fuir; les autres, que la révolution de la capitale n'était qu'une émeute irréfléchie qui céderait à la première résistance des soldats allemands toujours fidèles; ceux-là, que l'impératrice ne pousserait pas le crime jusqu'au bout, et qu'elle n'avait voulu montrer sa force que pour obtenir une part d'influence dans l'empire; ceux-ci, qu'il fallait négocier avec elle le lendemain, et désarmer ses partisans par des conditions équitables accordées à son ambition ; tous , qu'il fallait retourner à Oranienbaum avant qu'elle y devançât l'empereur.
Pierre, comme un homme qui a épuisé ses forces dans les larmes et à qui il ne reste plus que les espérances désespérées, se complut à croire ce qu'il désirait et à se fier à un accommodement forcé avec sa femme. La nécessité, comme il arrive dans les âmes vaincues, lui fit même trouver de la convenance, de la dignité et de la douceur dans cette honte. Le vent et les rames ramenèrent rapidement les deux yachts à la hauteur de son château d'Oranienbaum.
Ses serviteurs éplorés, qui suivaient de loin le sillage de ses navires, Tattendaient sur la grève.
« Mes enfants, leur dit-il en descendant du pont, nous ne sommes plus rien ! »
On lui apprit que l'impératrice n'était plus qu'à quelques heures du château. Il conçut alors la pensée de s'enfuir, seul et déguisé, vers la Pologne, et il ordonna de seller et de brider le cheval le plus rapide de ses écuries. Sa maîtresse, ainsi abandon-
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née, lui persuada qu'il y aurait plus de sûreté pour eux à se livrer à la magnanimité de l'impératrice et à obtenir d'elle la permission de se retirer ensemble dans son duché personnel du Holstein , pour y vivre inofl'ensifs au trône à jamais abdiqué.
« Ne le faites pas, notre père! lui disaient les domestiques avertis par l'instinct de leur fidélité, ne le faites pas, elle vous fera mourir!
— Pourquoi, leur disait avec l'accent d'un tendre reproche la favorite plus dévouée que prévoyante, pourquoi vous complaisez -vous à effrayer notre maître? »
Pierre , arrêté à ce dernier parti , puisqu'il ne restait plus ni temps ni moyen pour un autre, ord(»nna de cesser tout préparatif de défense, de démonter les canons de leurs affûts, de licencier les soldats et de mettre les armes en monceaux à terre.
« Eh quoi ! s'écria à cet aspect Munich révolté de tant de résignation, ne saurez-vous pas du moins mourir en empereur? Si vous avez peur des armes, prenez un crucifix en main pour vous protéger contre les sabres des soldats ; ils n'oseront les lever sur le symbole de leur religion, et moi, je me charge de combattre et de tomber pour vous. >;
Mais Pierre ne répondit à ce reproche héroïque qu'en demandant une plume et en écrivant une
lettre soumise et lâche à sa femme. 11 lui abandonnait l'empire et ne lui demandait que son duché de Holstein pour y vivre en paix avec sa maîtresse , la fidèle Woronsof, et son fidèle aide de camp, le Cosaque Goudowitz. ^ .
Il chargea de cette lettre Tofficier général qui commandait le matin les soldats du Holstein. La foule des courtisans et des femmes se hâta de s'embarquer avec le porteur de cette lettre pour fuir la contagion de l'infortune. La princesse Woronsof et Goudowitz restèrent presque seuls avec Temperenr. Ses disgrâces semblaient accroître la tendresse de Ftine et la fidélité de l'autre ; Pierre n'eut pas du moins à reprocher à la fortune la pire de ses injures, la défection de l'amour et la trahison de l'amitié.
L'impératrice, sans daigner lui répondre, lui renvoya par son messager le modèle de la renonciation à l'empire, qu'il fallait préalablement signer. Un homme déshonoré n'est plus à craindre. Pierre n'hésita pas à signer sa honte. La renonciation était ainsi conçue :
« Durant le peu de temps de mon règne absolu « sur l'empire de Russie , j'ai reconnu en effet que « mes forces ne suffisaient pas pour un tel fardeau, « et qu'il était au-dessus de moi de gouverner cet « empire, non-seulement souverainement, mais de (( quelque façon que ce fût; aussi, en ai-je aperçu « l'ébranlement, qui aurait été suivi de sa ruine (( totale et m'aurait couvert d'une honte éternelle. « Après avoir donc mûrement réfléchi là-dessus, je « déclare, sans aucune contrainte, et solennellement, « à l'empire de Russie et à tout l'univers, que je re- « nonce pour toute. ma vie au gouvernement dudit (( empire, ne souhaitant y régner ni souver^nement,
CATHERINE If. 93
« ni sous aucune autre forme de gouvernement, sans « aspirer même d'y parvenir jamais par quelque « secours que ce puisse être. En foi de quoi, je fais « un serment devant Dieu et tout l'univers, ayant « écrit et signé "cette renonciation de ma propre (( main. »
94 CâTHEAINE II.
A peine Pierre avait-il signé ainsi, non sa défaite, mais son ignominie, que ses Allemands furent sommés de rendre les postes du palais et de se retirer sans armes dans les villages voisins comme prisonniers de guerre. Il sortit lui-même d'Oranienbaum dans l'appareil d'un vaincu qui va implorer sa grâce, pour aller se remettre à la merci de sa femme. La princesse Woronsof, le maréchal Munich et son aide de camp Goudowitz le suivirent sur la route de Péterhof. Il redoutait T effet de sa présence sur les corps de l'armée révoltée qu'il avait à traverser pour se rendre à Péterhof; la sédition pouvait s'absoudre dans son sang. Heureusement, les premières troupes qu'il atteignit furent les trois mille Cosaques rencontrés aux portes de Pétersbourg par les rebelles, et qui éclairaient maintenant l'armée de Catherine. L'aspect de leur empereur, hier sacré à leurs yeux, aujourd'hui humilié et déposé, les exhortations de Goudowitz, leur compatriote, destiné à être leur hetman.
imprimèrent un morne respect à ces barbares. Leur silence fut leur dernier hommage.
Mais aussitôt que les régiments des gardes aperçurent l'empereur, leurs cris de vive Catherine! accompagnés de gestes menaçants, d'injures soldatesques, de cliqueiis d'armes, portèrent la terreur dans rame du prisonnier. Des groupes forcenés de soldats et de populace précédaient sa voiture au pied du grand escalier; il en monta le^ degrés sous les huées et sous les sabres nus de ses propres gardes ; son favori, Goudowitz, séparé du maître qu'il voulait encore défendre, fut foulé aux pieds des soldats. La princesse Woronsof, sa maîtresse, enlevée violemment de sa voiture, les cheveux épars, les vêtements en désordre, son grand-cordon déchiré en lambeaux sur sa poitrine, fut poussée d'un groupe à l'autre par les soldats comme un jouet de prostitution dans une cour de caserne ; ni sa pâleur, ni ses larmes, ni ses cris n'attendrirent la férocité et la vengeance de Catherine.
L'empereur reprenant, à ces cris, le courage désespéré de l'homme outragé dans ce qu'il aime, monta avec un mouvement de rage convulsive les marches de l'escalier, en reprochant aux soldats l'opprobre de leur conduite. Ces reproches ne firent qu'altérer leur fureur.
a Désbabille-toi, lui crièrent ses bourreaux.
— Me voilà entre vos mains, » leur répondit-il, et arracbant lui-même son cordon, son épée, son babit, ses bottes, il resta quelques moments nu, en chemise, exposé du haut du palier à la risée des soldats et de la multitude.
«Jamais, chez un peuple qui se vante de sa religion pour le trône, la royauté avilie ne subit une pareille passion. Ni le procès de Charles P% en Angleterre, ni Téchafaud de Louis XVI, en France, ne dégradèrent de ces excès l'armée, le peuple et le roi. La mort peut avoir sa solennité dans l'outrage, la dérision ne Ta pas; il vaut mieux être la victime que le jouet de la multitude. Catherine, en laissant outrager ainsi son empereur, son époux, sa rivale, faisait plus que se venger, elle déshonorait sa vengeance.
Enfin, rinfortuné souverain, arraché du trône, séparé de sa favorite et de son ami,, foulant de ses pieds nus les marches de ce palais où il régnait encore le matin, fut jeté avec eux, sous des consignes impitoyables, dans des chambres basses du palais.
Pendant ces buées et ces outrages à l'empereur, l'impératrice tenait sa cour à Péterhof, aux acclamations de l'armée campée dans les jardins et de la multitude accourue de Pétersbourg. Les parents de la princesse Woronsof se pressaient déjà dans ses salons et se jetaient aux pieds de Catherine pour implorer sa magnanimité et sa faveur. La jeune princesse Dachkof, l'héroïne de cette révolution, qui avait trahi sa famille pour servir son amie, était la sœur de la comtesse Woronsof. Encore couverte de son uniforme de dragon et de la poudre du camp, elle s'agenouilla avec ses parents devant son amie pour intercéder en leur faveur. « Madame, lui dit-elle, voilà ma famille que je vous ai sacrifiée. »
L'impératrice la releva, lui passa au cou le cordon et le collier que les soldats venaient d'arracher à sa sœur prisonnière, et promit Sa faveur aux Woronsof humiliés.
08 CATHEAINB U.
On amena devant elle le vieux maréchal Munich, incertain du sort qu'on lui réservait.
(( Eh bien ! lui dit-elle, vous avez donc voulu me combattre? »
(c Oui, madame, répondit le vieux et souple guerrier, qui croyait, comme tous les soldats, que la fortune accomplie dégage du devoir et du sentiment; ce matin c'était mon devoir, maintenant mon devoir est de combattre pour Votre Majesté. ))
Que s'était-il passé cependant entre le matin et le soir ? Bien que la défaite du droit et la victoire de la révolte. Mais, sous son apparence stoïque, Munich (l'était qu'un courtisan ambitieux, jaloux de prêter son épée, comme un outil banal de guerre, à toutes les causes. Le service, pour un tel homme, n'est pas une conscience, c'est un métier.
CATHERINE 11. iO
Le lendemain, Timpératrice rentra avec l'armée victorieuse sans combat dans la capitale. Il n'y avait plus dans le palais d'autre lutte que la lutte des conjurés pour arracher un plus haut prix de leurs services, et la lutte des ennemis de la veille cherchant à racheter à force de servilité leur lenteur à deviner la fortune. Les voiles qui avaient couvert jusque-là le mystère de la conjuration qt celui de l'amour se déchirèrent tout à coup aux yeux étonnés des courtisans.
La princesse Dachkof , qui se croyait la seule âme du complot et la seule maîtresse de la faveur de T impératrice, son amie, fut confondue d'étonnement, en entrant inopinément dans la chambre de Catherine, de voir Grégoire Orlof, à demi couché sur un divan, tendre sa jambe nue à l'impératrice à genoux qui pansait de ses propres mains une légère blessure de son amant. Elle comprit, à cette familiarité, qu'elle n'avait été que l'instrument et non le ressort de la
révolution, et que l'amour ainsi déclaré en enlèverait le prix à l'amitié. Elle osa murmurer, reprocher et se plaindre. Écoutée avec répugnance, elle remplit le palais et la ville de sa déception. La disgrâce, déjà suspendue sur elle et modérée par la seule convenance, ne tarda pas à la reléguer à Moscou.
Orlof, alTichant avec une hauteur soldatesque Famour qu'il avait inspiré et les services qu'il prétendait avoir rendus seul, aspirait ouvertement à la main d'une maîtresse qui n'était pas encore veuve et défiait devant ses flatteurs l'ingratitude de l'impératrice couronnée par ses mains.
a Je suis maître absolu des gardes, osa-t-il lui dire un jour à table, dans l'échaufTement du vin, et je pourrais renverser un trône aussi facilement que je l'ai élevé. »
CATHERINE II. iOi
Cependant la seconde capitale de l'empire, Moscou, accueillait mal une révolution faite sans son concours. A Gronstadt et à Pétersbourg même, les soldats qui n'appartenaient pas aux régiments complices d'Orlof commençaient à s'étonner d'avoir été entraînés, par quelques conjurés, plus loin que leur fidélité au sang de Pierre le Grand ne le permettait à de vrais Russes. L'armée et le peuple se sentaient joués, et de plus ils commençaient à se sentir coupables : les nations neuves ont le remords aussi prompt et aussi redoutable que la férocité.
Les auteurs du demi-crime contre Pierre III comprirent que le crime irréparable et tout entier pouvait seul les absoudre ou les prémunir contre la vengeance. Ils n'étaient pas hommes à scrupules : la terreur du châtiment, l'amour, l'ambition, n'en ont pas.
Le meurtre du malheureux empereur fut -résolu cians le palais où régnait son épouse; Catherine
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elle-même assista-t-elle à ces délibérations sanguinaires? ou les ratifia-t-elle de son consentement avoué? ou permit-elle aux meurtriers de présumer d'elle assez de connivence tacite pour être sûrs de son pardon quand ils lui rapporteraient le forfait commis et irréparable?
Nul ne le sait. Mais les murs du palais le savent, et la faveur réservée aux assassins par Tépouse de Pierre assassiné atteste que, si elle ne fut pas complice avant, elle consentit à l'être après. Le crime qu'on ne prévient pas quand on est souveraine, le crime qu'on accepte quand il vous couronne, le crime qu'on récompense quand on devrait le punir, ce crime est de vous dans toutes les langues. 11 n'a pas de jugement, mais il a un cri et une évidence. Ce cri et cette évidence suffisent pour accuser éternellement celle qu'on ne put jamais convaincre.
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Quant au meurtre lui-même , les circonstances en ont été longtemps obscures; le témoignage tardif, mais circonstancié, d'un témoin domestique (ce même Bressan qui avait envoyé un messager à Oranienbaum, et qui avait obtenu d'être renfermé avec son maître) n'en laisse dans l'ombre aucune atrocité.
La proximité de Péterhof inquiétait l'impératrice et ses complices, iine émotion des soldats de garde pouvait rendre un chef à l'armée de Moscou, un tsar à la Russie, un vengeur à l'usurpation conjugale. Le sixième jour après son couronnement, l'impératrice ordonna qu'on conduisît son mari au château impérial de Robscha, séjour décent pour une captivité d'État, que la pitié semblait vouloir tempérer de quelque douceur.
L'empereur, informé de cette résidence qu'on feignait de lui destiner, fit demander pour toute société h sa femme un petit nègre dont l'entretien l'amusait
quelquefois, un chien favori, ce courtisan du cœur et non du rang de son maître ; enfin son violon, dont Pierre se plaisait à jouer, comme Frédéric le Grand de sa flûte ; une Bible et quelques livres pour se distraire de l'obsession de ses pensées. Il disait dans sa requête à Timpératrice que, « rebuté désormais de la méchanceté et de l'ingratitude des hommes, il voulait vivre en philosophe détrompé des vanités humaines, comme Dioclétien à Salone, sans regrets du trône, sans retour vers le passé. »
Mais, au lieu de recevoir ces soulagements à son infortune, il fut transporté,^ pendant la nuit, dans une captivité plus étroite et plus ignorée, à Mopsa, petite maison de chasse de l'hetman des cosaques, le perfide Razomouski. Nul, à l'exception de l'impératrice, d'Orlof, de leurs complices et de quelques soldats employés par eux à la garde "du prisonnier, ne connaissait à Pétersbourg le lieu de la résidence de l'empereur.
Il y languissait depuis quelques jours, quand l'agitation croissante parmi les troupes de Moscou et de Cronstadt précipita le crime encore indécis. Le poison fut choisi parmi tous les instrument» de mort comme celui qui laissait le moins de trace sur le visage, le moins d'indice à la postérité. Un médecin de la cour, étranger vendu d'avance à tous les crimeâ d'État légitimés par l'intérêt des maîtres de l'empire, fut chargé de préparer le breuvage mortel. Alexis Orlof et Tieplof, hommes dévoués à tout ce qui pouvait donner un titre à la reconnaissance des assassins, se chargèrent de faire boire le poison par ruse ou par force.
Alexis Orlof était ce soldat colossal , frère du favori de l'impératrice, qui avait couru à Péterhof chercher la maîtresse de son frère pour monter au trône ou à Téchafaud.
Tieplof était un de ces aventuriers de parti qui tentent indifféremment la fortune par toutes les coip-
plaisances que rambition demande à la servilité. Il était fils naturel de Tarchevêque de Novogorod et de la femme d'un serf, chauffeur de poêles dans le palais épiscopaL Élevé libéralement par l'archevêque , précepteur ensuite de ce Kyrille Razomouski, paysan sauvage façonné pour la cour par son frère Alexis Razomouski, l'ancien favori de l'impératrice Elisabeth, exilé de la cour pour des crimes, rentré en grâce par la faveur de Kyrille , chargé par lui de l'administration de l' Ukraine, pays des cosaques, qu'il avafl; pressuré par ses concussions, revenu à Pétersbourg pour s'y vouer à là fortune des Razomouski et des Orlof, ses patrons ne s'étaient pas trompés en cherchant autour d'eux une main propre à toute œuvre de ténèbres.
Le 6 juillet 4762, Alexis Orlof et Tieplof, partis ensemble de Pétersbourg, se firent ouvrir la prison de Mopsa , et se présentèrent avec un visage riant à Tempereur, comme deux messagers de réconciliation et de bonnes nouvelles, qui venaient lui annoncer sa prochaine translation à Robscha, avec toutes les douceurs et toutes les libertés dues au rang et à la résignation de Tancien maître d'un empire. Us lui demandèrent la faveur de dîner à sa table pour se réjouir avec lui de ces adoucissements à son sort.
Pierre, consolé par leur visite, ordonna de servir le repas. On apporta, suivant Tusage russe, quelques instants avant le dîner, des verres et des bouteilles de liqueurs fortes que les convives boivent debout pour aiguiser l'appétit. Pendant que Tiejilof s'efforçait de distraire l'attention et les yeux du prisonnier par ses entretiens, Orlof remt)lissait les verres et versait furtivement dans celui qui était destiné à l'empereur le poison caché deins son sein, Pierre,
sans défiance, but le verre d'eau-de-vie empoisonné, et, consumé presque instantanément par le feu du poison qui dévorait ses entrailles, il jeta un cri et se tordit dans les convulsions de la douleur. Orlof, affectant de croire que ce n'était que la chaleur de l'eau-de-vie qui surprenait son palais à jeun, lui présenta un second verre.
Pierre le repoussa avec horreur, en lui reprochant la lâcheté de son crime. Il demandait à grands cris du lait et du contre -poison; mais les murailles étaient sourdes, et les deux scélérats le poursuivaient avec un autre verre empoisonné dans la main, pour le forcer d'épuiser la dose. A la fin, le fidèle valet de chambre, François Bressan, entend ce tumulte, accourt, et reçoit son maître éperdu dans ses bras.
« Les lâches ! s'écriait Pierre, les ingrats ! les perfides ! Ce n'était donc pas assez pour eux de m'empêcher d'accepter la couronne de Suède et de. me ravir celle de Russie ! il leur faut encore ma vie I »
Bressan supplia Orlof et Tiepiof d'épargner son malheureux maître, mais les deux bourreaux, secondés par un officier de garde, Baratinsky, qu'ils appelèrent à leur aide, jetèrent le serviteur hors de la chambre, et continuèrent à présenter le reste du poison au3^ lèvres de l'empereur. Pierre tomba suf
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le parquet dans la lutte. Tandis qu'Orlof, avec une force et un poids d'hercule, pesait sur la poitrine de l'empereur écrasé sous son genou, et qu'une de ses mains gigantesques lui serrait la gorge, et que l'autre lui tenaillait les tempes, Baratinski et Tieplof prennent sur la table une serviette , la tordent en câble, et, la nouant en nœud coulant et la passant autour du cou de l'empereur, mal contenu par Orlof, achèvent de l'étrangler, et le laissent sur le plancher, se débattant contre la mort. Dans une dernière convulsion, la victime, portant sa main crispée au visage d'Orlof, l'avait déchiré à la joue d'un ongle sanglant.
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A peine l'empereur avait expiré sou9 l'étreinte de ses trois assassins, qu'Alexis Orlof, remontant le cheval tout bridé qui l'attendait dans la cour, repartit au galop pour apporter le premier la nouvelle de son propre crime au palais.
C'était le moment où l'impératrice, dînant ce jour-là en public, venait de s'asseoir à table avec toute sa cour, le sourire sur les lèvres et la gaieté dans l'entretien. On vit entrer tout à coup, dit un des assistants, Alexis Orlof, échevelé, couvert de sueur et de poussière, ses habits déchirés, la joue saignante, la physionomie troublée, sinistre, pleine de tragédie et de précipitation. En entrant, ses regards inquiets et ardents cherchèrent les yeux de l'impératrice. Elle le vit, se leva en silence, s'écarta dans l'embrasure d'une fenêtre qui formait un cabinet, lui fit signe de la suivre, s'y entretint un moment seule avec l'assassin, puis, faisant appeler le comte Panin , dont elle avait déjà fait son ministre ,
elle se consulta avec Orlof et lui sur la manière d'apprendre cette mort à l'empire. Panin conseilla d'attendre au lendemain pour se donner le temps de colorer le crime. L'impératrice, reprenant à l'instant sa sérénité un moment troublée, revint s'asseoir à sa table , dîna avec appétit et causa avec une gaieté soutenue jusqu'à la fin du dîner.
Le lendemain, ainsi que la scène avait été convenue entre elle et Panin, un messager accouru de Mopsa lui apporta, pendant qu'elle était à table devant sa cour, une lettre par laquelle elle était censée apprendre inopinément la mort naturelle et subite de son mari. Elle se leva de table; elle sortit les yeux, baignés de fausses larmes; elle congédia les courtisans et les ambassadeurs, et se renferma pendant quelques jours dans ses appartements pour y cacher à tous les yeux le mystère de sa douleur ou de sa joie. Elle dicta de là au peuple russe le manifeste hypocrite destiné à tromper les uns, à masquer les autres :
« Le septième jour après notre avènement au trône impérial , disait ce manifeste , nous fûmes informée que le ci -devant empereur était attaqué d'une colique violente, occasionnée par les hémorroïdes dont il avait eu autrefois de fréquents accès. Aussi, pour ne point manquer au devoir que nous
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impose la religion chrétienne , et à la sainte loi qui prescrit de conserver la vie à son prochain, nous ordonnâmes de lui envoyer à l'instant tout ce qui pourrait servir à prévenir les suites d'un mal si dangereux, et de le soulager par de prompts remèdes. Nous apprîmes cependant hier, avec beaucoup de douleur et de regrets, qu'il avait plu au Très- Haut de terminer sa carrière. C'est pourquoi nous avons ordonné de déposer son corps dans le monastère de i>iewsky pour y être inhumé.
« Nous exhortons en même temps, en souveraine et en mère, tous nos fidèles sujets à faire les derniers adieux au défunt, en oubliant le passé, et à prier Dieu pour son âme, ainsi qu'à regarder cet arrêt inattendu du Tout-Puissant comme un effet des vues impénétrables que sa providence s'est réservées sur nous, sur notre trône et sur notre chère patrie. »
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