‹ Civilisation et barbarieChapitre 17 sur 38 · ENFANCE ET JEUNESSE · texte numérisé non relu

ENFANCE ET JEUNESSE

Entre les villes de San- Luis et San- Juan s'étend un vaste désert qui, à cause de son manque complet d'eau, a reçu le nom de Travesia. L'aspect de ces solitudes est généralement triste et nu , et le voyageur qui vient de Test ne passe pas la dernière represa (puits de campagne) sans pourvoir ses outres (chifles) d'une quantité d'eau suffisante. La scène suivante se passa une fois dans cette travena : les coups de couteau si fréquents parmi les gaqchos avaient forcé l'un d eux d'abandonner précipitamment la ville de San*

FACFXDO QLÏROGA

Luis et de gagner à pied la travesia, avec la selle sur l'épaule , afin d'échapper aux poursuites de la justice. Deux de ses camarades devaient le rejoindre aussitôt qu'ils auraient pu voler des chevaux pour eux trois. Il n'avaient pas seulement à redouter la faim et la soif dans ce désert, que parcourait depuis un an un tigre cebado, suivant les traces des voyageurs dont plus de huit déjà avaient été victimes de sa prédilection pour la chair humaine. Il arrive quelquefois dans ces pays, où l'homme et la bête se disputent le domaine de la nature, que celui-là tombe sous la griffe sanglante de cette dernière : alors le tigre commence à trouver meilleur goût à sa chair, et on l'appelle cebado, quand il s'est donné à ce nouveau genre de chasse , à la chasse aux hommes. Le juge de la campagne voisine du théâtre de ses dévastations convoque les jeunes gens habiles pour le courir, et sous son autorité et sa direction, Ton commence la chasse du tigre cebado, qui échappe rarement à la sentence qui le met hors la loi.

Quand notre fugitif eut marché environ six heures, il crut entendre rugir le tigre dans le lointain , et ses fibres tremblèrent. Le rugissement du tigre est un grognement comme celui du cochon, mais aigre, prolongé, strident, et qui cause dans les nerfs une commotion involontaire sans qu'il y ait aucun motif de crainte, comme si la chair s'agitait d'elle-même à l'approche de la mort. Quelques minutes après, le rugissement s'entendit de plus près et plus distinctement j le tigre était déjà sur la trace et l'on ne voyait qu'un petit caroubier très-éloigné. Il fallait presser le

i FACUNDO QUIROGA. 81

pas, courir enfin, parce que les rugissements se succé daient avec plus de fréquence, toujours plus distincts et plus vibrants. Enfin , jetant la selle d'un côté du chemin , le gaucho se dirigea vers l'arbre qu'il avait avisé , et malgré la faiblesse de son tronc , heureusement assez élevé , il put monter à la cime et se maintenir dans une oscillation continuelle, à demi caché par le feuillage. Il put observer de là la scène qui se passait sur le chemin : le tigre marchait à pas précipités ? flairant le sol et rugissant d'autant plus souvent p'il approchait plus de sa proie. Il passe devant le point où celle-ci a laissé le chemin et perd la trace : le tigre devient furieux , tourne sur lui-même jusqu'à ce qu'il avise la selle qu'il déchire d'un coup de patte, jetant en l'air ses dépouilles. Plus irrité encore de I cette erreur, il recherche la trace , finit par trouver sa ' direction et levant les yeux , aperçoit sa proie faisant balancer le caroubier par son poids, comme un roseau quand viennent les oiseaux s'appuyer dessus. Dès lors le tigre ne rugit plus ; il s'approchait par . sauts et dans le temps d'ouvrir et de fermer les yeux, ses énormes pattes venaient s'appuyer sur le faible | tronc à quelques mètres du sol et lui communiquaient un tremblement convulsif qui allait agir sur les nerfs ûu gaucho mal assuré. La bête tenta un saut impuissant; elle tourna autour de l'arbre, mesurant sa hauteur de ses yeux rougis par la soif du sang; enfin, rugissant de colère , elle se coucha sur le sol , le battoat sans cesse avec sa queue , les yeux fixés sur sa prise, la bouche entr'ouverte et brûlante. Cette scène terrible durait déjà depuis deux heures mortelles :

FACUKUO QIÏBOC.A.

la posture violente du gaucho et la fascination atterrante qu'exerçaient sur lui le regard fixe et sanglant du tigre , duquel une force invincible l'empêchait de détourner les yeux, avaient déjà commencé à l'affaibir, et il voyait arriver le moment où son corps exténué allait tomber dans la vaste gueule du monstre, quand le bruit lointain d'un galop de chevaux lui rendit un espoir de salut En effet, ses amis avaient vu la trace du tigre et accouraient sans espoir de le sauver. L'éparpillement de la selle leur révéla le lieu de la scène ; y voler, dérouler leurs lasos, les lancer sur le tigre furieux (empacado) et aveugle de colère, fut pour eux l'œuvre d'une seconde. La bête , tirée à deux lasos , ne put échapper aux coups de poignards répétés avec lesquels celui qui allait être sa victime se vengeait de son agonie prolongée. « J'ai su alors ce que c'était qu'avoir peur,» disait le général D. Juan Facundo Quiroga, racontant cet événement à un groupe d'officiers.

On a appelé aussi Facundo le tigre des llanos (tigre de los llanos) ; et ma foi, cette dénomination ne lui allait pas mal. La phrénologie et l'anatomie comparées ont démontré , en effet , les relations qui existent entre les formes extérieures et les dispositions morales, entre la physionomie de l'homme et celle de quelques animaux auxquels il ressemble parle caractère. Facundo (car les peuples de l'intérieur l'ont ainsi appelé longtemps; le général D. Facundo Quiroga, S. E. le brigadier général D. Juan Facundo Quiroga; tout cela est venu plus tard , quand la société l'eut reçu dans son sein et que la victoire l'eut couronné de lauriers) ?

KACl'TOO QUIROGA.

sr»

Facundo donc était robuste et de petite taille ; ses larges épaules soutenaient , sur un cou assez court , une tête bien faite , couverte de cheveux très-épais , noirs et bQUciés. Sa figure un peu ovale se cachait dans une barbe aussi épaisse , également noire et crépue, qui montait jusqu'aux pommettes, assez prononcées pour révéler une volonté forte et opiniâtre. Ses yeux noirs , pleins de feu et ombragés par d'épais sourcils , causaient une sensation involontaire de terreur chez ceux sur lesquels ils venaient à se porter, parce que Facundo ne regardait jamais en face ; et par habitude, par art, pour se rendre toujours terrible, il tenait ordinairement la tête penchée et regardait à travers les cils , comme r Ali-Bacha de Monvoisin. Le Caïn que représente la fameuse compagnie Ravel, dépouillé des poses artistiques de la statuaire qui ne lui conviennent pas, me rappelle l'image de Quiroga. Pour le reste , sa physionomie était passable, et le brun pâle de son teint allait bien aux ombres épaisses qui l'entouraient.

La structure de sa tête révélait sans doute , sous cette enveloppe sauvage, l'organisation privilégiée des hommes nés pour commander. Quiroga possédait ces qualités naturelles qui firent de récolter de Brienne le génie de la France , et de l'obscur mameluk qui se battait contre les Français aux Pyramides, le vice-roi d'Égypte. La société au milieu de laquelle apparaissent ces caractères leur donne la manière spéciale de se manifester : sublimes , classiques , pour ainsi dire , ils vont dans certaines parties à la tête de l'humanité civilisée; dans d'autres, terribles, sanguinaires et

FACl'NDO QUIROGA.

méchants , ils en sont le déshonneur et l'opprobre.

FacundoQuiroga était fils d'un habitant de San- Juan, d'humble condition, mais qui, établi dans les plaines de la Rioja, avait acquis une assez belle fortune dans • l'élève des troupeaux. En 1799, Facundo fut envoyé à la patrie de son père pour y recevoir l'éducation limitée qu'on y pouvait acquérir dans les écoles : la lecture et l'écriture. Quand un homme finit par occuper les cent bouches de la renommée du bruit de ses actes, la curiosité ou l'esprit d'investigation vont jusqu'à rechercher la vie insignifiante de l'enfant pour la relier à la biographie du héros, et bien des fois parmi les fables inventées par la flatterie, on trouve déjà en germe les traits caractéristiques du personnage historique. On raconte d'Alcibiade qu'en jouant dans la rue, il s'étendait de son long pour contrarier un cocher qui le priait de s'ôter du chemin pour ne pas se faire renverser; de Napoléon, qu'il dominait ses condisciples et se retranchait dans sa chambre d'étudiant pour résister à un outrage. On raconte aujourd'hui de Facundo diverses anecdotes dont plusieurs le révèlent tout entier. Chez ses hôtes, on n'a jamais pu le faire asseoir à la table commune ; à l'école , il était allier, défiant et solitaire; il ne se mêlait aux autres enfants que pour se mettre à la tête d'actes de rébellion ou leur donner des coups. Le magister, fatigué de lutter avec ce caractère indomptable, se munit un jour d'un fouet neuf et dur, et le montrant aux enfants épouvantés: C'est, leur dit-il, pour l'^trenner sur Facundo. Facundo, âgé de onze ans, entend cette menace, et le lendemain la met à l'épreuve. Il ne sait

FACUNDO Ql'IROGA.

pas sa leçon ; mais il demande au maître qu'il l'interroge lui-même, parce que le répétiteur lui veut du mal. Le maître y consent ; Facundo fait une faute , deux , trois , quatre; alors le maître fait usage du fouet; et Facundo qui a tout calculé, jusqu'à la faiblesse de la chaire où est son maître , lui donne un soufflet , le renverse par derrière, et, pendant le tumulte excité par cette scène, il s'élance dans la rue et va se cacher dans une grande vigne d'où on ne le retire que trois mois après. N'est-ce .pas déjà le partisan qui va plus tard défier la société entière ?

Quand il arrive à la puberté, son caractère prend une teinte plus prononcée. Tous les jours plus sombre, plus impérieux, plus sauvage, la passion du jeu, passion des âmes rudes qui ont besoin de fortes secousses pour sortir de leur sommeil , le domine d'une manière irrésistible dès l'ftge de quinze ans. Il se fait par elle une réputation dans la ville ; il se rend insupportable chez son hôte ; pour elle enfin il tire une balle sur un nommé Gorge Pena, et verse le premier sang qui devait entrer dans le large torrent qui a laissé la trace de son passage sur la terre. Dès qu'il arrive à l'âge adulte, le fil de sa vie se perd dans son inextricable labyrinthe d'allées et venues dans les divers endroits voisins; quelquefois caché, toujours poursuivi, jouant, travaillant en qualité de peon (1), dominant tout ce qui l'entoure, et distribuant des coups de poignard. On montre aujourd'hui à la quinta (2) des Go-

(1) V. la note P, à la fin de l'ouvrage.

(2) V. la note GG , à la fin de l'ouvrage.

sr,

FACUNDO QUÎROGA.

doyes, des murs franchis par Quiroga ; à la Rioja, il y a des traces de ses mains dans Fiambala! Il en montrait d'autres à Mendoza dans l'endroit même où il fit amener de chez eux vingt-six des officiers qui capitulèrent à Chacon (1), pour les faire fusiller en expiation des mânes de Villafâne. Il montrait aussi dans la campagne des monuments de sa vie de peon errant. Quelles sont les circonstances qui ont fait que cet homme, élevé dans une maison convenable , fils d'an homme à son aise et vertueux, est descendu à la condition de valet de bergers, et a été chercher le travail le plus stupide, le plus brutal, qui n'a besoin que de force physique et d'opiniâtreté ? Est-ce parce que l'ouvrier en torchis a une solde double et qu'il y a moyen d'avoir plus vite un peu d'argent ?

Ce que j'ai pu recueillir de plus précis sur cette vie obscure et errante, le voici : Vers 1806, il vint au Chili avec un chargement de grains de ses parents. Il le joua avec les bêtes et leurs conducteurs , qui étaient esclaves de chez lui. Il menait souvent à San -Juan et à Mendoza des propriétés de son père , des parties de bétail qui avaient toujours le même sort, parce que, chez Facundo, le jeu était une passion féroce, ardente, qui lui dévorait les entrailles. Ces acquisitions et ses pertes successives durent fatiguer les largesses paternelles, ce qui lui fit interrompre à la fin toute relation amicale avec sa famille. A l'époque où il était déjà la terreur de la république, un de ses courtisans lui dé-

fi) Chacon est un endroit où se donna une bataille dont il sera parlé plus loin.

FACUNDO yUÎROGA.

mandait : « Quelle est , général , la plus grande levée » que vous ayez faite de votre vie ? — Soixante-dix » piastres,» répondit Quiroga avec indifférence. Il venait sans doute d'en gagner une de deux cents onces (1). C'est que, comme il l'a expliqué depuis, dans sa jeunesse, n'ayant une fois que soixante -dix onces, il les avait perdues d'un coup.

Mais ce fait a son histoire caractéristique. Il travaillait comme peon à Mendoza, dans un domaine appartenant à une dame et situé au Plumerillo. Facundo se faisait remarquer depuis un an par sa ponctualité à se rendre au travail et par l'influence et la domination qu'il exerçait sur les autres peons. Quand ceux-ci voulaient manquer un jour pour le consacrer à une orgie, ils s'entendaient avec Facundo qui en avertissait la dame, lui promettant de répondre de la présence de tous le lendemain , ce qui ne manquait jamais. Les peones l'appelaient el padre (le père) à cause de cette intercession. Facundo, au bout d'une année de travail assidu, demanda son salaire qui s'élevait à soixante dix piastres; il monta sur son cheval sans savoir où il allait, vit du monde dans une pulperia , descendit, et allongeant la main par-dessus le groupe, qui entourait le croupier, mit ses soixante-dix piastres sur une carte , les perdit , remonta et marcha sans direction, jusqu'à ce que près de là, un juge de Toledo qui passait par hasard l'arrêta pour lui demander son certificat de domestique. Facundo approche son cheval comme pour le lui remettre, affecte de chercher dans

(1) V. la note HH, à la fin de l'ouvrage.

FACINDO Ql'IROGA.

sa poche, et laisse le juge étendu d'uncoup de poignard. Se vengeait- il sur le juge de sa perte récente? Voulaitil seulement satisfaire son animosité de gaucho méchant contre l'autorité civile et ajouter ce nouveau fait au bruit de sa renommée naissante ? L'un et Vautre. Ces vengeances sur le premier objet qui se présente à lui sont fréquentes dans sa vie. Quand il s'appelait général et qu'il avait des colonels à ses ordres, il faisait donner chez lui, à San-Juan, deux cents coups de fouet à l'un d'eux pour l'avoir mal gagné, disait-il; deux cents coups de fouet à un jeune homme pour s'être permis une plaisanterie dans un moment où il n'était pas en train de plaisanter; deux cents à une femme à Mendoza, qui lui avait dit en passant : « Adieu, » mon général , » dans un moment de fureur provoqué par l'impossibilité où il avait été d'intimider un habitant aussi tranquille et raisonnable que lui était violent et gaucho.

Facundo reparaît ensuite à Buenos- Ayres , où , en 1810, il est engagé comme recrue dans le régiment d'Arribenos que commandait le général Ocampo, son compatriote, depuis président de Charcas. La glorieuse carrière des armes s'ouvrait pour lui sous les premiers rayons du soleil de mai (1) ; et il n'y a pas de doute qu avec la trempe d'âme dont il était doté, avec ses instincts de destruction et de boucherie, Facundo, relevé par la discipline et euuobli par la sublimité de l'objet de la lutte, serait revenu un jour du Pérou,

(I) C'est dans le mois de mai qu'a commencé le mouvement révolutionnaire contre l'Espagne.

du Chili ou de la Bolivie, général de la république argentine, comme tant d'autres vaillants gauchos qui ont commencé leur carrière comme simples soldats. Mais Pâme rebelle de Quiroga ne pouvait souffrir le joug de la discipline.* Tordre du quartier ni le retard des grades. Il se sentait appelé à commander, à surgir d'un coup, à se créer seul , malgré la société civilisée et en hostilité avec elle, une carrière à sa manière, associant la valeur au crime, le gouvernement à la désorganisation. On le recruta plus tard pour l'armée des Andes, et il fut enrôlé dans les grenadiers à cheval : un lieutenant nommé Garcia le prit pour aide , et bientôt la désertion laissa un vide dans ces files glorieuses. Puis Quiroga, comme Rosas, comme tous ces serpents qui ont crû à l'ombre des lauriers de la patrie , s'est fait remarquer par sa haine pour les militaires de l'indépendance, parmi lesquels lun et l'autre ont fait d'horribles exécutions.

Facundo , désertant Buenos-Ayres, s'achemine vers les provinces avec trois de ses compagnons. Un parti de soldats l'atteint, il fait face , livre une vraie bataille qui reste indécise quelque temps jusqu'à ce que, donnant la mort à quatre ou cinq d'entre eux, il peut continuer son chemin , s'ouvrant encore passage à coups de poignard dans d'autres partis qui se trouvent sur sa route jusqu'à San-Luis. 11 devait plus tard parcourir de nouveau ce même chemin avec une poignée d'hommes, vaincre des armées au lieu de partis, et s'avancer jusqu'à la fameuse citadelle de Tucuman , pour détruire les derniers restes de la république et de l'ordre

F A f. IN DO QllHOtiA.

Facundo reparaîl dans les llanos à la maison paternelle. A cette époque, se rapporte un événement très-connu et dont personne ne doute. Cependant, dans un des manuscrits que je consulte , Fauteur , interrogé sur le même fait , répond qu'il ne sait pas que Quiroga ait jamais tenté d'arracher de force de l'argent à ses parents ; et contre la tradition constante , contre l'assentiment général , je veux m'attacher à- ce fait contradictoire. Le contraire serait horrible ! On raconte que son père, s'étant refusé à lui donner une somme d'argent qu'il demandait , il guetta le moment où son père et sa mère faisaient la siesta (dormir dans l'après midi) , pour barrer la pièce où ils étaient et mettre le feu au toit de paille dont étaient généralement couvertes les habitations desLlanos (1); mais ce qu'il y a de vrai, c'est que son père demanda une ois au gouvernement de la Rioja de le prendre pour contenir ses excès, et que Facundo , avant de partir des llanos, s'enfuit à la Rioja où se trouvait alors son père; et , tombant sur lui h l'improviste, lui donna un soufflet en lui disant : « Vous m'avez envoyé prendre? Tenez , cnvoyez-inoi prendre h présent! » Sur quoi il monta à cheval et partit au galop dans la campagne.

(l) Après avoir écrit ce qui précède, j'ai reçu d'une personne digne de foi l'assurance de ce que Quiroga lui-même avait raconté à Tucunian, devant des dames qui vivent encore , l'histoire de l'incendie de la maison. Tous les doutes disparaissent devant des dépositions de ce genre. Plus tard, j'ai obtenu la narration circonstanciée d'un témoin oculaire et ami d'enfance de Faeundo Quiroga, qui le vit donner un soufflet à son père et s'enfuir; mais ces détails attristent sans instruire , et c'est un devoir imposé par la décence de les retirer de la vue.

FACl'XDO Qt'IROKA.

Un an après, il se présente de nouveau dans la maison paternelle, se jette aux pieds du vieillard outragé ; ils confondent tous deux leurs sanglots , et parmi les protestations de repentir du fils et les conventions du père , la paix reste établie, quoique sur une base si faible et si éphémère.

Mais son caractère et ses habitudes désordonnées ne changeaient pas, et les luttes de vitesse, le jeu, les courses dans la campagne sont le théâtre de nouvelles violences ; de nouveaux coups de poignard et de nouvelles agressions, jusqu'à ce qu'il arrive enfin à se rendre lui-même intolérable à tous et sa position peu sûre. Une grande pensée vient alors s'emparer de son esprit , et il l'annonce sans embarras. Le déserteur des Arrlbenos , le soldat des grenadiers à cheval qui n'a pas voulu s'immortaliser à Chaeabuco et Maipû (1), prend la résolution d'aller se réunir à la montonera de Ramirez (2) , rejeton de celle d'Àrtigas , dont la célébrité en crimes et en haine pour les villes auxquelles il fait la guerre est arrivée jusqu'aux llanos et tient les gouvernements dans la terreur. Facundo va s'associer à ces flibustiers de la Pampa , et sans doute que la conscience qu'il laisse de son caractère et de ses instincts , ainsi que de l'importance de l'aide qu'il va donner à ces destructeurs , alarme ses compatriotes , qui instruisent les autorités de San-Luis par où il devait passer, de son infernal dessein. Dupuis, alors gouverneur (1818) , le fait prendre , et il reste quelque

(t j V. la note II t à h fin de l'ouvrage.

(2J V, la note JJ , à la fin de l'ouvrage.

î>2 FACIMH) QUIUXiA.

temps confondu parmi les criminels que renferme la prison. Cette prison de San-Luis , cependant , devait être le premier échelon qui devait le conduire à la hauteur à laquelle il est plus tard arrivé. San-Martin avait fait conduire à San -Luis un grand nombre d'officiers espagnols de tous grades qui avaient été faits prisonniers au Chili ; soit qu'ils fussent excités par les humiliations et les souffrances , soit qu'ils entrevissent la possibilité de se réunir de nouveau aux armées espagnoles , le dépôt de prisonniers se souleva un jour et ouvrit les portes des cachots des coupables ordinaires , afin qu'ils leur prêtassent aide pour l'évasion commune. Facundo était un de ces prisonniers; et à peine se vit-il débarrassé de la prison , que saisissant une barre de fer , il ouvre le crâne au même Espagnol qui l'avait délivré ; puis allant au groupe des révoltés, il laisse la route qu'il vient de parcourir semée de cadavres. On dit que l'arme dont il fit usage fut une baïonnette , et que le nombre des morts n'excédait pas trois. Quiroga parlait toujours, cependant, de la barre (macho) de fer et de quatorze morts. Serait-ce une de ces idéalisations dont l'imagi-

force brutale qu'il admire tant , ou bien l'histoire fers est-elle une traduction argentine de la mâchoire de Samson, l'Hercule hébreux ? Ce qu'il y a de certain, c' est que Facundo l'acceptait comme un cachet de gloire, selon son beau idéal ; et barre de fer ou baïonnette, il parvint , en s' associant à d'autres soldats et prisonniers qu'encouragea son exemple , à suffoquer la rébellion , à se réconcilier par cet acte de valeur avec

FACUKDO QtlROGA. \)%

la société et à se mettre sous la protection de la patria , en faisant que son nom volât partout ennobli et lavé, quoique ce fût avec du sang, des taches qui le souillaient. Facundo, couvert de gloire, ayant bien mérifé de la patrie et muni d'un certificat qui atteste sa conduite , retourne à la Rioja et montre dans les llanos, parmi les gauchos, les nouveaux titres qui justifient la terreur que déjà son nom commence à inspirer , parce qu'il y a quelque chose d'imposant , quelque chose qui subjugue et domine chez l'assassin récompensé de quatorze hommes à la fois.

Ici se termine la vie privée de Quiroga; j'ai omis une longue série de faits qui peignent à eux seuls le mauvais caractère , la mauvaise éducation et les instincts féroces et sanguinaires dont il était doué- Je ne me suis servi que de ceux qui expliquent le caractère de la lutte , de ceux qui entrent dans des proportions distinctes, mais qui sont formés d'éléments analogues, dans le type des partisans de campagne qui ont fini par étouffer la civilisation des villes , lequel type est venu en dernier lieu se compléter dans Rosas , le législateur de cette civilisation tartare , qui a montré toute son antipathie pour la civilisation européenne dans des bassesses et des atrocités jusqu'ici sans nom dans l'histoire.

Mais il me reste encore quelque chose à noter dans le caractère et l'esprit de celte colonne de la Fédération. Un homme illettré, un compagnon d'enfance et de jeunesse de Quiroga, qui m'a fourni beaucoup de faits que j'ai rapportés, met dans son manuscrit, en parlant des premières années de Quiroga, ces rensei-

FACirSDO QLIROGA.

gnements curieux : qu'il n'était pas voleur avant de figurer comme homme public ; qu'il n'a jamais volé, même dans les moments de plus grand besoin ; qu'il avait non-seulement du plaisir à se battre, mais qu'il payait pour le faire et insultait le plus marquant ; qu'il avait beaucoup d'aversion pour les gens comme il faut; qu'il ne prenait aucune liqueur; que, jeune homme, il était très-réservé et voulait non- seulement faire peur mais atterrer ; dans ce but , il faisait entendre aux hommes de sa société qu'il avait des augures ou qu'il était devin ; qu'il traitait en esclaves ceux avec lesquels il avait des relations; que jamais il ne s'est confessé , n'a prié ou entendu la messe ; que, quand il était général, il le vit une fois à la messe ; que lui-même lui disait qu'il ne croyait rien. — La candeur avec laquelle sont écrites ces paroles révèle leur vérité. Toute la vie publique de Quiroga me paraît résumée dans ces données. J'y vois le grand homme, 1 homme de génie malgré lui, sans le savoir, le César, le Tamerlan, le Mahomet. Il est né ainsi, et ce n'est pas sa faute; il descendra dans l'échelle sociale pour commander, pour dominer, pour combattre le pouvoir de la ville, les soldats de la police (partida). Si on lui offre une place dans les armées, il la dédaignera, parce qu'il n'a pas la patience d'attendre les grades, parce qu'il y a beaucoup de sujétion, beaucoup d'en- Iraves mises à l'indépendance individuelle , des généraux qui pèsent sur lui, un uniforme qui gêne le corps et une tactique qui règle le pas ; tout cela est insupportable! La vie à cheval, la vie de dangers et de fortes émotions a fermé son esprit et endurci son

FACINDO QLIROliA.

corps; il a une haine invincible, instinctive, pour les lois qui l'ont poursuivi, pour les juges qui Font condamné, pour toute cette société et cette organisation auxquelles il s'est soustrait dès l'enfance et qui le regarde avec mépris et prévention. Ici s'enchaîne insensiblement l'épigraphe de ce chapitre : « C'est l'homme » de la nature qui n'a pas encore appris à contenir » ou déguiser ses passions , qui les montre dans toute » leur énergie et se livre à toute leur impétuosité. » C'est le caractère original du genre humain ; » et c'est ainsi qu'il se montre dans les campagnes pastorales de la république argentine. Facundo est un type de la barbarie primitive ; il n'a connu de sujétion d'aucun genre ; sa colère était celle des bêtes féroces, ses cheveux crépus et bouclés tombaient en mèches sur son front et ses yeux, comme les serpents de la tête Je Méduse , sa voix s'enrouait, ses regards se convertissaient en coups de poignard : dominé par la colère, il tuait quelqu'un à coups de pieds et lui éparpillait la cervelle, pour une dispute de jeu ; il arrachait les oreilles à sa maîtresse, parce qu'elle lui demandait une fois trente piastres pour faire un mariage auquel il avaitjconsenti; il ouvrait d'un coup de hache la tête ^ son fils Jean, parce qu'il n'y avait pas moyen de le faire taire. A Tucuman, il donnait des soufflets à une jolie demoiselle qu'il ne pouvait ni séduire ni violer. Dans tous ses actes, il se montrait l'homme brutal , sans être stupide et manquer d'élévation de vues. Incapable de se faire admirer ou estimer, il aimait à être craint; mais ce goût était exclusif, dominant au point 4 arranger toutes les actions de sa vie pour produire

00 PACUNDO QUIROGA.

la terreur autour de lui, sur les peuples comme sur la victime qui allait être exécutée, comme sur sa femme et ses fils. Dans son incapacité de manier les ressorts du gouvernement civil, il se servait de la terreur pour suppléer au patriotisme et à l'abnégation ; ignorant, il s'entourait de mystères, et se rendant impénétrable, se servant d'une sagacité naturelle, d'une capacité d'observation peu commune et de la crérlulilc du vulgaire, il feignait une prescience des événements qui lui donnait, chez les gens ordinaires, du prestige et de la réputation. >

Le répertoire des anecdotes dont abonde la mémoire i des peuples k ^'égarjj de Quiroga est inépuisable ; ses paroles, ses expédtènfè, ont un cachet d'originalité qui lui donnait certaines vues orientales, certaines teintesrde sagesse dans l'esprit du peuple. Quelle différence y a-t-il, en effet , entre le fameux expédient de couper l'enfant en deux pour trouver la véritable mère et cet autre pour trouver un voleur?

Parmi les individus qui formaient une compagnie, on avait dérobé un objet et toutes les recherches pour découvrir le voleur avaient été infructueuses. Quiroga forme la troupe, fait couper autant de bouts de bois d'égale longueur qu'il y a de soldats ; il en fait ensuite distribuer un à chacun en disant d'une voix sûre : « Celui dont le bout, demain matin, sera plus long que les autres, est le voleur. Le lendemain, il forme de nouveau la troupe et procède à la comparaison et la vérification des bouts de bois. Cependant il y a un soldat dont la baguette paraît plus courte que les autres : « Malheureux, lui crie Facundo d'une voix ter-

FACINDO QUROGA. 07

» rible, c'est toi! » C'était lui, eu effet; son trouble le laissait trop voir. L'expédient est simple; le gaucho crédule, craignant qu'en effet sa baguette ne grandît, en avait coupé un morceau. Mais il faut de la supériorité et une certaine connaissance de la nature humaine pour employer ces moyens.

On avait volé quelques pièces de la selle (1) d'un soldat, et toutes les recherches avaient été inutiles pour découvrir le coupable. Facundo fait former la troupe et la fait défiler devant lui , qui se tient les bras croisés, le regard fixe, scrutateur, terrible. Il a dit avant: « Je sais qui c'est, » avec une sûreté que rien ne dément On commence à défiler, beaucoup défilent et Quiroga reste immobile; c'est la statue de Jupiter tonnant, l'image de Dieu au jugement dernier. Il s'avance soudain vers un, le prend par le bras, lui dit d'une voix brève et sèche: «Où est la selle? — Ici, senor , répond-il en montrant un petit bois. — Quatre fusiliers ! » crie alors Quiroga. Quelle est cette révélation ? Celle de la terreur et du crime faite devant un homme plein de sagacité. Une autre fois, un gaucho répondait aux charges qu'on lui présentait pour un vol. Facundo l'interrompt en disant : « Le voilà déjà qui ment; voyons, cent coups de fouet ! » Quand le coupable fut parti, Quiroga dit à quelqu'un qui était présent: «Voyez, quand un gaucho fait des signes avec le pied en parlant, c'est une preuve qu'il ment. » Au moyen des coups, le gaucho raconta l'histoire

• 0 V. la note KK , à la lin de l'ouvrage.

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