Acte de confiance en l’Église
Naguère, en plein Parlement, le principal orateur du parti socialiste adressait à l’Eglise catholique une violente provocation à faire la paix avec la science et avec la démocratie, et il n’affectait de lui tracer le programme de la réconciliation que pour lui jeter, en terminant, cet insolent sarcasme : « Il est trop tard ; la vie s’est retirée de vous. »
Pourquoi faut-il qu’aucune voix catholique ne se soit élevée pour répondre à ce méprisant défi, par un acte de confiance en l’Eglise outragée et méconnue ?
« Non, ô mon Eglise, aurait-elle dit, la vie ne s’est pas retirée de toi ; tu n’as point failli à ta mission. Tu as l’intelligence des temps actuels ; ni la science ne te fait peur, ni la démocratie ne te prend au dépourvu. Tu possèdes le trésor du père de famille qui sait en tirer des choses anciennes et des choses nouvelles : tu sais les en tirer à propos. Quand la science passe devant toi avec son cortège d’hypothèses aussi engageantes que hardies, tu ne crains point pour les vérités essentielles dont tu as le dépôt. Tu es la vérité vivante, éter-
nelle, et si la science a dérobé quelque rayon du grand mystère, de lui-même, ce rayon vient s’absorber dans ton soleil. Tout le reste, qui est erreur ou ombre, se dissipe et se perd. Quand on a, comme toi, concentré autour de sa tête tout ce que l’antiquité pensante en Platon et en Aristote avait, pour ainsi dire, d’universel ou de catholi-
que, on peut envisager sans trouble les systèmes plus ou moins renouvelés des Grecs qui partagent la pensée contemporaine. Quelque chose te rend invulnérable à toute l’évolution de l’esprit moderne ; la vérité philosophique est relative à la pensée et à la parole qui J’exprime : ta vérité, à toi, est la réalité, parce qu’elle est la vie.
La démocratie voudrait se suffire à elle-même et se passer de tes services, et elle oublie volontiers que si tu n’avais pas précédé son avènement de plusieurs siècles, elle n’aurait jamais commencé d’être. C’est grâce à toi que la société chrétienne conserve encore quelque image de l’ordre et figure d’harmonie. Tu as mérité et mérites encore ce bel éloge de saint Augustin : « Tu conduis et instruis les enfants avec tendresse, les jeunes gens avec force, les vieillards avec calme. Tu soumets les femmes à leurs maris par une chaste et fidèle obéissance, non pour assouvir la passion, mais pour propager l’espèce et constituer la société de la famille. Tu. subordonnes les enfants aux parents par une sorte de libre servitude, et
tu préposes les parents aux enfants par une sorte de tendre autorité. Tu unis non seulement en société, mais en une sorte de fraternité lescitoyens aux citoyens, les nations aux nations, et les hommes entre eux par le souvenir des premiers parents. Tu enseignes avec soin à qui est dû l’honneur, à qui l’affection, à qui le respect, à qui la crainte, à qui la consolation, à qui l’avertissement, à qui l’encouragement, à qui la correction, à qui la réprimande, à qui le châtiment ; et tu fais savoir comment, si toutes choses ne sont pas dues à tous, à tous est due la charité, et à personne l’injustice. » De telles vertus ne naissent pas. d’elles-mêmes en une démocratie, et à moins de s’en passer, c’est à toi que la démocratie devra toujours les demander. Quant au reste, quant à ce qui vient de la terre, tu peux laisser venir, s’il doit venir, le règne d’une justice sociale qui remplirait les désirs terrestres de tous les hommes. La coupe du bonheur encore pleine entre leurs mains, ils ne seraient pas encore satisfaits : celui qui a fait le cœur humain pour l’infini *n’a pas chargé la démocratie de le remplir : c’est à toi qu’il a donné cette mission. Tu seras donc toujours nécessaire à la société des hommes ; tu attends les hommes au point précis où les abandonnent les appuis de ce monde, où les aspirations et les douleurs de l’âme humaine débordent des rivages de l’humanité. Tu les attends, un à un,
quand la. chaîne de vie sociale se rompt pour chacun, anneau par anneau, et tombe au gouffre sans fin où roulent pêle-mêle monarchies et républiques, empires et démocraties. Toi seule as mission, ô Église catholique, de bâtir dans le ciel une cité qui ne passe pas, la cité qui réalise pleinement le rêve du cœur de l’homme toujours déçu en la cité d’ici-bas. Sois deux fois bénie, ô Église catholique, deux fois bénie pour ton double bienfait ; nous te restons deux fois fidèles, au nom de la terre que tu nous rends plus amie et plus sociable, au nom du ciel où sera réalisé tout l’idéal
terrestre, oui, deux fois fidèles, comme fils de la.
France et comme héritiers de l’Evangile. »
1186-10. — lmp. des Orph.-App., F. Blétit, 40, rue La Fontaine,
Paris-Auteuil.