LETTRE XXIII
Ce matin , pour la première fois , je me suis présentée au déjeuner ; j'étais pâle et abattue , Frédéric était là ; il lisait auprès
de la cheminée. En me voyant entrer , il a change' de couleur , il a pose' son livre et s'est approche' de moi ; je n'ai point ose le regarder ; mon mari a avance' un fauteuil ; en le retournant , mes yeux se sont lixe's dans la glace ; j'ai rencontré ceux de Fre'de'ric , et n'en pouvant souieuir l'expression , je suis tombée sans lorces sur mon siège. Fredëiic s'est avance' avec effroi , et M. d'Albe aussi ef- {Vayë que lui, m'a remise entre ses bras , pendant qu'il allait chercher des sels dans ma chambre. Le bras de Frédéric était passé autour de mon corps ; je sentais sa main sur mon coeur , tout mon sang s'y eiait porté ; il le sentait battre avec violence. « Claire , m'a-t-il dit à demi-voix et moi aussi , ce n''est plus que là qu'est ie mouvement et la vie.... Dis-moi, a-t-il ajouté en penchant son visage sur le mien, dis-moi, je t'en conjure , que ce n'est pas la haine qui le fait palpiter ainsi, v Elise , je respirais son souffle , j'en étais embrasée , je sentais ma tête s'égarer.... Dans mon effroi, j'ai repoussé
sa main ; je me suis relevée : « Laissez-moi, lui ai-je dit , eu nom fJa ciel , laissez-moi , vous ne savez pas le mal que vous me faites. » Mon mari est rentre' , ses soins m'ont ranimée ; quand j'ai e'te' un peu re- | mise, il m'a exprime toute Tinquielude que mon état lai cause. ^ Je ne vous ai jamais vue si étrangement souflfrante. Ma Glaire , m'a-t-il dit, J3 crains que la cause de ce changement ne soit une révolution de lait; laissez-moi, je vous en conjure, taire appeler quelque médecin éclaire. » Élise , mon coeur s'est brisé , il ne peut soutenir le pesant fardeau d'une dissimulation continuelle; en voyant Terreur où je plongeais mon mari , en sentant près de moi le complice trop aimé de ma faute, j'aurais voulu que la terre nou« engloutît tous deux. J'ai pressé les mains de M. d'Albe sur mon front : « Mon ami, lui ai-je dit, je me sens en effet Lien malade; mais ne me refusez pas vos soins , guérissez-moi , sauvez-moi , remettez-moi en état de consacrer mes jours à votre bonheur; quels qu'en soient les moyens , soyez sûr de ma reconnaissance, v II a paru surpiis; j'ai
frémi d'en avoir trop dit : alors, lâchant de lui donner le change , j'ai attribué au grand jour la faiblesse de ma têle, et j'ai demande' â rentrer chez moi. Il a prie Frédéric de lui aider à me soutenir ; je n'aurais pu refuser son bras sans éveillée des soupçons qu'il ne faut peut-être qu'un mot pour faire naître; mais, Élise, le le dirai-je ? en levant les yeux sur Fre'deric, j'ai cru y voir quelque chose de moins triste que d'attendri; j'ai môme cru y démêler un léger mouvement de plaisir... Ahl je n'en doute plus ! ma faiblesse lui aura révélé mon secret. Mon trouble devant M. d'Albe , ne lui aura point échappé; il aura vu mes combats ; ils lui auront appris qu'il est aimé, et peut-êîro jouissait-il d'un désordre qui lui marcjuait son ])OUvoir — Elise, celle idée me rend à la fierté et au courage; crois-moi, je saurai me vaincre et le désabuser; il est temps que ce tourment finisse : la leKre m'a dicté mon devoir , et du moins suis-je digne encore de l'entendre. Je vais lui écrire; oui , ma tendre amie , j'y suis résolue ;
il partira; qu'il se dislraie , qu'il raoublie : le ciel m'est leinoiri que ce vœu est sincère; et moi, pour retrouver des forces contre lui , je vais relire celte lettre où lu me peins les devoirs d'e'pouse et de inère sous des couleurs qu'il n'apjiarlicnt qu'à ma digne amie de savoir trouver.
Adieu.