‹ Claire d'AlbeChapitre 47 sur 56 · LETTRE XLV · texte numérisé non relu

LETTRE XLV

ÉLISE A M. d'aLBE.

0 mon cousin ! Frédéric est parti , et je suis sûre qu'il est allé chez vous; et je t-remhle que cette lettre , que je vou^ envoie par un exprès, n'arrive trop (aid et ne puisse empéclicr les maux terribles, qu'une explication enftaînerait après

elle Comment vous peindie la scène

qui vient de se passer ? Aujourd'hui , pour la première fois, Frédéi ic m'a accompagnée dans une maison étranj^ère; muet,

taciturne, son regard ne fixait aucun objet, il semblait ne prendre part à rien de ce qui se faisait autour de lui , et re'pondait à peine quelques mots au hasard anx diffe'renles questions qu'on lui adressait. To^jt à coup un homme inconnu prononce îe nom de madame d'Albe ; il dit qu'il vient de chez elle , qu'elle est mal , mais très* mal... Frédéric jette sur moi un oeil hagard et interrogatif , en vojant des larmes dans mes yeux , il ne doute plus de son malheur. Alors il s'approche de cet homme et le questionne. En vain je l'appelle , en vain je lui promets de tout lui dire , il me pousse avec violence en s'e'criant : « Non , vous m'avez trompe' ; je ne vous crois plus. » L'homme qui venait de parler, et qui n'avait élé chez vous que pour des affaires relatives à votre commerce, étourdi de l'effet inattendu de ce qu'il a dit , hésite à re[)Ondre aux questions pre^ssantes de Frédéric. Cependant , effrayé de l'accent terrible de ce jeune homme , il n'ose résister ni à son (on ni à son air. ^ Ma foi, dit-il, madame d'Albe se meurt , et on assure que c'est

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à cause de l'infidelitc d'un jeune homme «ju'elle aimail, et que son maria chasse de chez elle. »

A ces mots, Fiëde'ric jelle un cri perçant , renverse tout ce qui se trouve sur son passage, el s'élance hors de la chambre ; je rae précipite après lui , je l'appelle , c'est au nom de Claire que je le supphe de m'enfendre , il n'écoule rien: nulle force ne peut le retenir, il écrase tout ce qui s'oppose à sa fuite, je le perds de Tue ; je ne l'ai plus revu , et j'ignore ce qu'il est devenu ; mais je ne doute point qu'il n'ait porlé ses pas vers l'as'iîe de Claire : je tremble qu'elle ne le voie ; la surprise , l'émotion épuiserait ses forces. O mon ami 1 puisse ma lettre arriver à temps pour prévenir un pareil malheur ! L'insensé , dans son féroce délire , il ne songe pas que son apparition subite ])eut tuer celle qu'il aime. Ah ! s'il se peut , empêchez-les de se voir , repoussezle de voire maison , qu'd ne retrouve plus en vous ce père indulgent qui justifiait tous ses torts, faites tonner l'honneur outragé , accablcz-le de votre indignation ;

que vous fait sa fureur, ses impre'cations , sa douleur même? Songez que c'est lui qui est le meuririer de Claire, que c'est lui qui a porle' le trouble dans cette âme céleste, et qui a terni une re'pufation sans tache ; car enfin les discours de cet homme inconnu ne sont-ils pas récho fidèle de Popinion publique ? Ce monde barbare, odieux et injuste a déshonoré mon amie , sans égard pour ce qu'elle fut ; il la juge à la rigueur sur de trompeuses apparences, mais ne distingue pas la femme tendre et irréprochable , de la femme adultère. Eh ! quand ma Claire retrouverait toutes ses forces contre l'amour , en aurait-elle contre la perle de l'estime publique > Celle qui la respecta toujours , qui la regardait comme le plus bel ornement de son sexe , " pourrait-elle vivre après l'avoir perdue? Non, Claire, meurs, quitte une terre qui ne sut pas te connaître, et qui n'était j)as digne de te porter; abreuvée de larmes et d'outrages , va demander au ciel le prix de tes douleurs , et que les anges , empressés auprès de toi, ouvrent leurs bras pour recevoir leur semblable»

-lo CLAIRE D'ALBF.

Ici fiDissent les lettre» de Claire; le reste est un récit écrit de la main d'Eli<c. Sans doiile elle en aura recueilli les principaux traits de la bouche de son amie, et elle les aura confiés au papier, pour que la jeune Laure, en les lisant un j>mr, j.)îit se préserver dej passions dont sa déplorable mère av il été la vicuniCt

Il était tard , la nuit commençait à s'elenilie sur l'univers , Claire , faible et languissante s'e'tait fait conduire au bas de son jardin , sous l'ombre des peupliers qui couvrent l'urne de son père , et où sa piële' consacra un autel à la divinité'. Humblement prosternée sur le dernier degré', le cœur toujours de'voré de l';raape de Frédéric , elle implorait la clémence du Ciel pour nn être si cher, et des forces pour l'oublier. Tout à coup une. marche pre'cipite'e l'arrache à ses me'ditations , elle s'ctonne qu'on vienne la troubler; et, tournant la tête , le premier objet qui la frappe, c'est Frédéric I Frédéric pâle, e'perdii , couvert de sueur et de poussière. A cet aspect elle croit rêver, et reste immobile comme craignant de faire un mouvement qui lui arrache son erreur.

Frédéiic la voit et s'ariêlOj il contemple

CLAIRE D'ALBE. m

ce visage charmant qu'il avait laisse' naguère brillant de fraîcheur et de jeunesse , il le retrouve fle'tri , abattu; ce n'est plus que l'ombre de Claire, et le sceau de la mort

est déjà empreint Jaus lOUS SCS traits : il

veut parler et ne peut articuler un mot ; la violence de la douleur a suspendu soa être. Claire, toujours immobile, les bras étendus vers lui, laisse e'chapper le nom de Frédéric. A cette voix il retrouve la chaleur et la vie , et saisissant sa main décolorée ; «Non , s'écrie-t-il , tu ne l'as pas cru que Frédéric ait cessé de t'aimcr, non ; ce blasphème horrible , épouvantable, a élé démenti par ton cœur. O ma Claire 1 en te quittant, en renonçant à toi pour jamais , en supportant la vie pour l'obéir , j'avais cru avoir épuisé la coupe amère de l'infortune ; mais si tu as douté de ma foi, je n'en ai goûlé que la moindre partie — Parle donc, Claire, rassure - moi , romps ce silence mortel qui me glace d'elTroi. » En disant ces mots, il la pressait sur son sein avec ardeur.

Claire, le repoussant doucement, se

lève, ùs.e les yeux sur lui, elle parcourant long-temps avec surprise : « O toi , dil-elle , qui me prësenle Timage de celui fjue j'ai tant aime; toi, Tombie de ce i'redéric dont j'avais fuii luun dieu ! dis, descends-tu du céleste séjour pour m'ap* prendre que raa dernière heure approche? et es-tu l'ange destine' à me guider vers rètcrnellc legion? — < Uià - je entendu , lui repond Frédéric ? est-ce toi qui me méconnais? Claire , ton cœur €sl-il donc change' comme tes traits, et reste-l-il insensible aupi es de moi ? — Quoi ! il se pourrait que tu sois toujours Frédéric! s'écrie-t-clle ] mon Frédéric existerait encore ? On me Tavait dit perdu , l'amitié m'aurait-elle donc trompée ?— Oui, interrompit-il avec Tehémence , une affreuse trahison me faisait paraîtie infidèle à tes yeux , et le peignait à moi gaie et paisible ; on nous faisait mourir victimes l'un de l'autre, on voulait que nous nous enfonçassions mutuellement le poignard dans nos coeurs. Crois-moi , Claire , amitié , foi , honneur, tout est faux dans le monde; il u'y a de vrai que l'amour; il

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n'y a de rëel que ce sentiment puissant et indestructible qui ni'attache à ton être, et qui dans ce moment même te domine ainsi que moi : ne le combats plus , ô mon amie! livre-toi à ton amant, par-^ tage ses transports , et sur les bornes dd la vie où nous touchons l\in et l'autre ^ goûtons, avant de la quitter, celte félicite suprême qui nous attend dans l'e'ternitë. Frëde'ric dit; et saisissant Claire, il la serre dans ses bras , il la couvre de baisers , il lui prodigue ses brûlantes caresses. L'infortunée, abattue par tant de sensations, palpitante , oppressée, à demi - vaincue par son coeur et par sa faiblesse, résiste encore, le repousse et s'écrie : « Malheureux 1 quand l'éternité va commencer pour moi , veuxtu que je paraisse déshonorée devant le tribunal de Dieu ! Frédéric , c'est pour toi que je l'implore ; la responsabilité de mon crime retombera sur la tête. — Hé bien, je l'accepte, interrompit-il d'une voix terrible , il n'est aucun prix dont je ne veuille acheter la possession de Glaire ; qu'elle m'appartienne un in$-

sr^ CLAIRE D'ALBE.

tant sur la terre , et que le ciel m'écrase

pendant relernile. »

L'amour a double les forces de Frédéric, l'amojr el la maladie ont épuise ctUes de Claire... Elle n'esl plus à elle, elle n'est plus à la vertu; Fiédéric est tout, Frédéric remporte... Elle l'a goûté dans toute sa plénitude , cet éclair de délice qu'il n'appartient qu'à l'amour de sentir; elle l'a connue , cette jouissance délicieuse et unique, rare et divine comme le sentiment qui l'a créée : son âme , confondue daiis celle de son amant , nage dans un torrent de volupté; il fallait mourir alors; mais Claire était coupable, et la punition l'attendait au réveil. Qu'il fut terrible ! quel goull're il présenta à celle qui vient de rêver le ciel ! elle a violé la foi conjugale ! Elle a souillé le lit de son époux !

La noble Claire n'est plus qu'une infâme adultère ! Des années d'une vertu sans tache , des mois de combats et de victoires sont eflacés par ce »eu\ instant ! elle le voit , et n'a plus de larmes pour ion malheur; le sentiment de son crime l't dénaturée ; ce n'est plus cette femme

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douce el tendre dont l'accent pe'ne'trant maîuisait Târae des êtres sensibles, et en créait une aux indifleVens; c'est une femme cgare'e , furieuse, qui ne peut se cacher sa perfidie et qui ne peut la supporter. Elle s'éloigne de Fréde'ric avec horreur, et levant ses mains tremblantes vers le ciel : « Elernelle justice ! s'ccrie-t-clle , s'il ie reste quelque pitié pour la vile créature qui ose t'implorer encore , punis le lâche artisan de mon malheur ; qu'errant, isolé dans le monde, il y soit toujours poursuivi par l'ignominie de Claire ei les cris de son bienfaiteur. Et toi , homme perfide et cruel , contemple ta vie» tjme , mais écoute les derniers cris de soa coeur; il te bail ce cœur plus encore quM ne t'a aimé : ton approche le fait fré> mir el ta vue est son plus grand supplice; e'Ioigne-loi , va , ne me souille plus de tes indignes regards. » Frédéric , embras« J'ainour et dévoré d§ remords , veut fléchir son amante : prosterné à ses pieds, il Timplore , la conjure , elle n'écoule rien ; le crime a anéanti l'amour , et la voix de F]édéric ne va plus à son cœur. Il fait

un mouvement pour se rapprocher d'elle; elFrayee , elle s'élance auprès de Tautel divin; et, l'entourant de ses bras, elle dit : «Ta main sacrilège oscra-l-elle m^atteindre jusqu'ici? si ton ârae basse et rampante n'a pas craint de profaner tout ce qu'il y a de saint sur la lerre, respecte au moins le ciel , et que ton impiété ne tienne pas m'outrager jusque dans ce dernier a->ile. C'est ici, ajouta-t-elle dans un transport prophétique, que je jure que cet instant oii je te vois est le dernier où mes yeux s'ouvriront sur toi; si tu demeures encore , je saurai trouver une mort prompte, et que le ciel m'anéantisse à l'instant où tu oserais reparaître devant moi. »

Frede'ric, terrasse par cetle horrible imprécation, et fiémissanl que le moindre délai n'assassine son amante, s'éloigne avec impétuosité. Mais à peine est-il Lors de sa vue, qu'il s'arrête; il ne peut sortir du bois épais qui les couvre , sans l'avoir entendue encore une fois , et élevant la voix , il s'écrie : « O toi , que je ne dois plus revoir ! toi qui , d'accord avec le

ciel , vient de maudire Tinforlune' qui t'adorait ! loi qui , pour prix d'un amour sans exemple, le condamne à un exil e'iernel î loi enfin dont la haine l'a proscrit de la suiface du monde , ô Claire ! avant que l'ioimensile nous sépare à jamais, avant que le néant soit entre nous deux> que j'entende encore ton accent , et au nom du tourment que j'endure, que ce soit un accent de pilië!... » Il se (ait, il ne respire pas, il e'iouffe les horribles batleraens de son coeur pour mieux e'couler ^ il attend la voix de Claire.... Enfin ces mots faibles, Iremblans , et qui percent à peine le repos universel de la nature, viennent frapper ses oreilles et calmer ses sens : F^a , malheureux , je te pardonne.

L'indignation avait ranimé les forces de Claire, l'atlendrisseraent les anéantit; subjuguée par l'ascendant de Frédéric , à l'instant où en lui pardonnant elle sentit qu'elle l'aimait encore , elle tomba sans mouvement sur les dei»rés de l'autel.

Cependant M. d'Albe , qui n'avait point reçu la lettre d'ÉIise, et qui était sorti pour quelques heures , apprend à son re-< tour que Frédéric a paru dans la maison; il frémit , et demande sa femme ; on lui dit qu'elle est allée , selon son usage , s^

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l'ecueillir près du tombeau de son père. II diiii»e SCS pas de ce côle; la lune e'clairait faiblement les objets : il appelle Claire, elle ne ie[)Ond point; sa première idée est qu'elle a fui avec Fréde'ric ; la seconde, plus juste, mais plus terrible encore , est qu'elle a cessé d'exister. Il se liâte d'arriver; enfin, à la lueur des rayons argentés qui percent à travers les trem-

Llans peupliers, il aperçoit un objet

une robe blanche. Il approcbe

c'est Claire étendue sur le marbre et aussi froide que lui. A cette vue il jette des cris perçans ; ses gens l'entcndeût et accourent. Ahl comment peindre la conslernaiion universelle ! Cetle femme céleste n'est plus, celle maîtresse adorée, cet ange de bienfaisance n'est plus qu'une froide poussière ! La désolation s'empare de tous les coeurs : cependant un mouvement a ranimé l'espérance; on se hâte, on la transporte , les secours volent de tous côtés. La nuit entière se passe dans l'incertitude; mais le lendemain une ombre de chaleur renaît , et ses yeux se rouvrent au jour , au moment même où Elise arrivait auprès d'elle.

Cette lendre aœ.ie avait suivi sa lettre de près; mais sa lettre n'était point arrivée.

Un mot de M. d'Aibe l'instruit de tout; elle entre éperdue. Claire ne la me'connaît point , elle lui tend les bras ; Elise se précipite , Claire la presse sur son cœur de'j'â atteint des glaces de la mort. Elle veut que l'amitié la ranime et lui rende la force d'exprimer ses dernières volontés : son oeil mourant cherche son époux ; sa voix éteinte l'appelle ; elle prend sa main , et l'unissant à celle de son amie , elle les regarde tous deux avec tristesse, et dit : « Le ciel n'a pas voulu que je meure innocente; l'infortunée que vous voyez devant vous s'est couverte du dernier opprobre : mes sens égarés m'ont trahie ; et un ingrat , abusant de ma faiblesse , a brisé les noeuds sacrés qui m'attachaient à mon époux. Je ne demande point d'indulgence ; ni lui ni moi n'avons droit d'y prétendre : il est des crimes que la passion n'excuse pas , et que le pardon ne peut atteindre....» Elle se tait. En l'écoutant , l'âme d'Ehse se ferme à toute espérance ; elle est sûre que son amie ne survivra pas à sa honte.

M. d'Albe , consterné de ce qu'il entend , ne repousse pas néanmoins la main qui l'a trahi. « Claire , lui dit-il , votre faute est grande sans doute , mais il vous reste encore assez de vertus pour faire mon bon-

heur , cf le seul tort que je ne vous pardonne pas , est de souhaiter une mort qui me laiî-serait seul au monde. » A ces mois , sa femme lève sur lui im œil atlendri et reconnaissant: «Cher et respeclahle ami, lui dit-elle , croyez f|ue c'est pour vous seul que je voudrais vivre , et que mourir indigne de vous est ce qui rend ma dernière heure si amère. Mais je sens que mes forces diminuent ; c'Ioignez-vous Tun et l'autre, j'ai besoin de me recueillir quelques momens , afn de vous parler encore. s>

Élise ferme doucement le ridjau et ne profère pas une parole ;cllc n'a rien à dire, lien à demander,^ rien à attendre : l'aveu (\s son amie lui a appris que tout était fini, que l'arrêt du sort était irrévocable , et que Claire était perdue pour elle.

M. d'Ali)e , qui la connaît moins, s'agite et se tourmente : plus heureux qu'Elise , il craint , car il espère ; il s'étonne de la tranquillité de celle-ci ; sa muette consternation lui paraît de la froideur , il le dit et s'en irrite. Elise sans s'émouvoir de sa colère , se lève doucement, et l'entraînant hors de la chambre : « Au nom de Dieul lui dit-elle ne troublez pas la solennité de ces moracns par de vains secours qui ne la sauveront point , cl culmez un cm-

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portement qui peut rompre le dernier fil qui la retient à la vie. Craignez qu'elle ne s'e'leigne avant de nous avoir parle' de ses enfans ; sans doute son dernier vœu sera pour eux : tel qu'il soit , fùt-il de lui survivre , je jure de le remplir. Quant à son existence terrestre, eWe est iinie; du moment que Claire fut coupable elle a dû renoncer au jour ] je l'aime trop pour vouloir qu'elle vive , et je la connais trop pour l'espërcr. » L'air imposant et assuré dont Elise accompagna ces mots , fut un coup de foudre pour M. d'Albe ; il lui apprit que sa femme allait mourir.

Elise se rapprocha du lit de son amie : assise à son chevet , toujours immobile et silencieuse , il semblait qu'elle attendît le dernier souffle de Claire pour exhaler le sien.

Au bout de quelques heures , Claire e'tendit la main , et prenant celle d'Elise : « Je sens que je m'éteins , dit-elle , il faut me hâter de parler ; fais sortir tout le monde , et que M. d'Albe reste seul avec toi. » Elise fait un signe , chacun se retire. Le malheureux e'poux s'avance sans avoir le courage de jeter les yeux sur celle qu'il va perdre s il se reproche

inlérieurcmcnl d'avoir peul-êlre causé sa mort en la trompanL Claire devine son repentir , et croit que son amie le partage ; elle se hâte de les rassurer. « Ne vous reprochez point, leur dit-elle, de m'avoir déguisé la vérité, voire motif fut bon , et ce moyen pouvait seul réussir ; sans doute il m'eut guérie , si l'effrayante fatalité qui me poursuit n'eut renversé ious vos projets. » Elise ne répond rien, elle sait que Claire ne dit cela que pour calmer leur conscience agitée , et elle ne se justifie pas d'un fort qui retomberait en entier sur M. d'Albe ; mais celui-ci s'accuse, il rend à EHse la justice qui lui est due, en apprenant à Claire qu'elle n'a cédé qu'à sa volonté. Elle est dédommagée de sa droiture ; un léger serrement de main que M. d'Alhe n'aperçoit pas , la récomjiense sans le punir. CLire rej:)rend la parole : « O mon ami 1 dit-elle en reiïardant Icndrement son mari , nul n'est ici coupable que moi; vous, qui n'eûtes jamais de pensées que pour mon bonlieur, et que j'offensai avec tant d'inî^ratifude , est-ce a vous à vous re- ]>entir ? » M. d'Alhe prend la main de sa femme et la couvre de larmes ; elle continue : <t Ne pleurez point , mon ami , ce

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n'est pas à présent que vous me perdez ; mais quand , par une honteuse fuiblesse , j'autorisai l'aruour de Fre'de'ric j quand par un raisonnement spe'cieux , je manc^uai de confiance en voas pour la première fois de ma vie, ce fat aiors que cessant d'être moi-même, je cesrai d'exister pour vous; dès l'instant où je m'ècarlai de mes yjrincipes, les anneaux sacrés qui les liaient ensemble se brisèrent, et me laissèrent sans appui dans le vague de l'incertitude; alors la séduction s'empara de moi , fascina mes yeux, obscurcit le sacré fljrabeau de la vertu, et s'insinua dans tous mes sens , au lieu de m'arracher à l'attrait qui m'entraînait, je l'excusai, et dès lors la chute devint inévitable. O loi , mon Elise ! conlinua-t-elle avec un accent plus élevé, toi qui vas devenir la mère de mes enfan<î , je ne te recommande point mon /ils, il aura les exemples de son père ; mais veille sur m.i Laure , que son -intérêt l'emporte sur ton amitié. Si quelques vertus honorèrent ma vis , dis-lui que ma fiule les effaça toutes ; en lui racontant la cause de ma mort , gardetoi bien de l'exc^'^er , car dès lors tu l'intéresserais à min crime ; quelle sache que ce qui m'a perdue , est d'avoir

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colore le vice des channcs de la vcriu ; dis-lui bien que celui qui la déguise est plus coupable encore que celui qui la méconnaît; car en la faisant servir de voile à son bideux ennemi , on nous trompe , on nous égare , et on nous approcbe de lui quand nous croyons n'aimer cm'elle..,. Enfin, Elise, ajoula-t-elle en s'alluiblissant , re'pèle souvent à ma Laure que si une main courageuse et sévère avait de'pouiile le prestige dont j'entourais mon amour, et qu'on n'eût pas craint de me dire que celle qui compose avecl'bonneur l'a déjà perdu , et que jamais il n'y eut de nobles clfels d'une cause vicieuse, alors , sans doute , j'eusse fouie' aux pieds le sentiment dont j'expire aujourd'hui... » Ici Claire fut forcée de s'interrompre; en vain elle voulut achever sa pensée , SCS idées se troublèrent , et sa langue glacée ne put articuler que des mots entrecoupes. Au bout de quelques inslans, elle demanda la bénédiction de son époux : en la recevant , un éclair de joie ranima ses veux. <x A présent je meurs en paix , di'-elle, je peux paraître devant Dieu.... Je vous olFensai plus que lui , il ne sera pas plus sévère que vous, v Alors, jetant suc lui un dernier regard , elle serra la

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main de son amie, prononça le nom de Frédéric, soupira et mourut.

Quelques 'jours après, M. d'Albe reçut ce billet e'crit par Elise et dicle par Claire.

Je ne -veux point faire rougir mon époux, en prononçant devant lui un nom qi^il de'teste peut-éîre; mais pourra-t-il oublier que cet inforîu.^e voulait fuir cet asiie, et que mon ordre seul l'y a retenu; que, dans notre siUiation mutuelle , ses devoirs elant moindres , ses torls le sont aussi , et que mon amoiir fut un crime quand le sien n'éiait qu'une faiblesse. Il est errant sur la terre , il a vos malheurs à se repioclier, il croira avoir causé ma mort , et son coeur est ne pour aimer la verlu. O mon époux! mon digne époux!

la piiié ne vous dit-elle rien pour lui, et n"obtiendra-t-il pas une miséiicorde que vous ne m'avez pas refusée ?

Pour remplir les dernières volonlés de sa femme , M. d'Albe s'informa de Frédéric dans tous les environs, il fit faire les perquisitions les plus exacîcs dans le lieu

tle sa naissance ; tout fut inulile , ses recherches furent infi uclueuses ; jamais on n'a pu découvrir ou il avait traîne sa déplorable existence , ni quand il l'avait tcr'nine'e. Jamais nul être vivant n'a su ce qu'il dtait devenu : on dit firulcment qu'aux funérailles de Claire , un homme inconnu , enveloppe' d'une c'paisse redingot(e , et couvert d'un large chapeau , avait suivi le convoi dans un profond silence ; qu'au moment où i'orj avait pose le cercueil dans la terre , il avaii tressailli , et S'était jnosterné la f.ice dans la poussière , et qu'aussitôt que la fosse avait été comblée, il s'était enfui irapétneusement en s'écriant : « A présent je suis libre . tu n'y seras pas long-temps seule l»

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