SCENE IX
M™ D'ORMENIL , D'ORMENIL.
Mrae d'ormenil. Eh bien ! mon frère, comment trouvez-vous vos deux nièces?
d'ormenil. Comme toujours, charmantes.
Mme d'ormenil. Je vais les marier; vous arrivez fort à propos.
d'ormenil. Ah ! ah ! vous allez les marier? très-bien... c'est-à-dire, d'abord, avec qui ?
Mme d'ormenil. Euphrosine à M. Saint- Charles , ce jeune homme que vous venez de voir.
d'ormenil. Il aime Euphrosine ?
Mme d'ormenil. Il en est fou... Sa campagne est voisine de la mienne. Il y a dixhuit mois qu'il me céda quelques arpens de terre à ma convenance. Depuis lors il a demandé à nous faire visite ; je l'ai permis; d'abord il est venu quelquefois , puis souvent, tous les jours ; il a été près d'Euph rosi ne d'un empressement , d'une galanterie , d'une délicatesse... Et, il y a deux mois , quand , pour lui faire déclarer des intentions que je savais aussi bien que lui, je lui demandai le motif de ses assiduités dans ma maison , il me répondit qu'il serait heureux d'entrer dans ma famille.
d'ormenil. Mais s'il n'a pas nommé Euphrosine , qui vous dit qu'il ait jeté ses vues sur elle plutôt que sur...?
Mme d'ormenil. Vous me supposez donc aveugle ?
d'ormenil. Au fait , vous devez savoir mieux que moi ce qui se passe chez vous... Quant à Claire , quel est le mari que vous lui destinez?
Mme d'ormenil. Je suis sûre que vous approuverez mon choix.
d'ormenil. Peut-être vous savez
comme j'aime à contrarier.
Mme d'ormenil. Ce n'est pas un homme de la première jeunesse. . .
d'ormenil. J'entends , c'est un vieux.
Mme d'ormenil. Il n'est pas beau ; mais...
d'ormenil. Mais il est laid.
Mme d'ormenil. C'est l'honnêteté, la probité même... je ne parle pas de sa fortune, il est millionnaire.
d'ormenil. Ah ! parbleu! vieux et laid, il ne lui aurait plus manqué que d'être un coquin pauvre.
Mme d'ormenil. la probité avant tout...
D'ORMENIL. Sans doute; mais, dites-moi , ma sœur , nesuis-je pas un honnête homme , moi ?
Mrae d'ormenil. Certes !
d'ormenil. Eh bien ! il n'y a pas une seule jeune fille à marier à qui ma probité ait fait envie. Elle date de trop loin , voyez-vous , et les jeunes filles ont le goût bon : elles veulent de la probité du jour,, avec cela qu'elle est fort rare.
Mme d'ormenil. Tous plaisantez.
d'ormenil. Conçoit-on ce fou de d'Herbin , un invalide comme moi !
Mme d'ormenil. Ah I on vous a dit?...
d'ormenil. Je viens de l'apprendre.
Mme d'ormenil. Vous savez le service qu'il m'a rendu ? je lui dois...
d'ormenil. Eh bien , la reconnaissance est personnelle! Et c'est vous qui devriez l'épouser.
Mme d'ormenil. D'abord j'ai juré de ne pas me remarier ; et puis il ne songeait pas à moi ; il est amoureux de Claire.
d'ormenil. Amoureux , à son âge ! EU ! que diantre prétend-il faire de son amour?
Mme d'ormenil. Il m'a demandé sa main.
d'ormenil. Raison de plus pour la lui refuser.
Mme d'ormenil. Pourquoi cela ?
d'ormenil. Parce que cela prouve qu'il est tout-à-fait fou ; mais , ma sœur , vous reviendrez sur ce projet.
Mme d'ormenil. Y pensez-vous? Tout est arrêté ; j'ai donné mon consentement, et Claire ne refusera pas le sien.
d'ormenil. Elle vous aime , elle se dévouera.
Mme d'ormenil. Je n'aurai pas besoin delà contraindre.
d'ormenil. Parce qu'elle ne résistera pas; mais avez-vous songé à toutes les conséquences d'un mariage aussi mal assorti ?
Mme D'ORMENIL , souriant. Je vois que vous avez envie de discuter selon votre habitude , et certainement cette disproportion d'âge serait pour vous une excellente occasion; mais je n'ai qu'une chose à répondre. (Souriant un peu plus. ) Ce mariage plaît à lanière, au futur; il plaira à la fille, et il doit plaire à l'oncle... voilà !
D'ORMENIL. Voilà qui est bref , c'est vrai... moi, je serai plus long que vous, et vousm'écouterez. Vous méconnaissez : je suis franc , je suis bon, mais
CLAIRE
Mme d'ormenil , souriant. Brusque.
d'ormenil. C'est vrai. Je commencerai par vous direque Claire est la fille de mon frère; que je lui destine la moitié de ma fortune , ainsi que l'autre moitié à sa sœur, et que cela, cerne semble, me donne quelque droit de dire ma façon de penser. .. je ne l'aurais pas d'ailleurs, je le prendrais. Je vous dirai ensuite que jene connais pas de femme plus aimable que vous. Vous avez d'éminentes qualités; vous avez fait le bonheur de mon pauvre frère ; vous êtes bonne , généreuse , charitable ; vous...
Mme d'ormenil. Vous me faites peur :
lorsque vous commencez par des éloges , vous finissez
d'ormenil. C'est mon habitude , je suis bien aise que vous la connaissiez.
Mme d'ormenil. Mais enfin où voulezvous en venir ?
d'ormenil. A vous dire que vous avez toutes les qualités , moins une.
Mme D'ORMENIL, un peu troublée. Et quelle est celle qui me manque ?
d'ormenil. Ma sœur , vous n'avez pas pour Claire toute l'affection qu'elle mérite.
Mme d'ormenil , troublée. Ah ! mon frère !
d'ormenil. Que voulez-vous? Cela me pèse depuis dix ans, depuis la mort de mon frère. Dieu merci , j'ai pris du temps pour oser vous le dire.
Mme d'ormenil, attristée. Mon frère, ne soyez pas injuste comme les autres , vous qui me connaissez , vous pour qui je n'ai rien de caché. Plaignez-moi , conseillezmoi , ne m'accusez pas , surtout quand je vous aurai fait un aveu qui sera pour moi comme une expiation.
d'ormenil. Je ne vous accuse pas ; mais convenez...
Mme d'ormenil. Oui , mon frère, je l'avoue ; mais ce n'est pas un crime dont je sois coupable ; c'est un malheur que je subis et dont je souffre plus que personne , vous pouvez m'en croire... oui, Dieu le sait , malgré moi , malgré tous mes efforts, un instinct dont je ne suis pas maîtresse , un penchant qui me domine d'autant plus que mon cœur s'en alarme davantage, me fait quelquefois préférer Euphrosine à sa sœur. Cela vient- il de ce que ma bonne Claire fut élevée loin de moi , les trois premières années , par suite de circonstances fatales , tandis que Euphosine , née sous de meilleurs auspices , ne m'a jamais
quittée, n'a pas eu d'autre mère que moi, mais , je vous l'assure , en dé-
je l'ignore
pit des aveugles sentimens du cœur, je sais qu'il y a des devoirs que la raison nous impose , des actes d'égalité que nous sommes tenus d'accomplir et, à cet égard , mon frère , je le jure devant Dieu , Claire a toujours été traitée comme ma fille.
d'ormenil. Je le sais , je le sais.
Mme d'ormenil. Quelquefois même, mécontente de moi , malheureuse , indignée de cette préférence involontaire , il me semblait que je devais une réparation à ma fille aînée; et alors en présence d'Euphrosine, qui souriait à ce spectacle , je faisais à Claire la plus large part de mes caresses ; je l'attirais sur mes genoux ; je m'excitais à l'aimer ; je la pressais contre mon cœur , contre ce cœur où je voulais qu'elle eût la place qu'elle mérite... mais, hélas ! la pauvre enfant n'était pas dupe de ce mensonge, et je la sentais avec désespoir froide et contrainte dans les bras de sa mère.
Elle pleure.
d'ormenil. Allons , allons , calmez-vous; je n'ai pas prétendu vous affliger , vous blesser... Encore un coup, vous êtes la meilleure des femmes , la femme que j'estime y que j'affectionne le plus au inonde; mais ce projet de marier Claire à mon ami d'Herbin, je ne l'approuve pas... Il m'a semblé y voir... c'estque je connais d'Herbin , je sais son âge... C'est un brave homme , je suis de votre avis ; il est riche , d'accord; mais mettez d'un côté un vieux bonhomme avec de la probité et des richesses , et de l'autre côté un jeune homme de bonne mine , sans fortune et d'une probité... ordinaire , et demandez à une jeune fille lequel des deux elle préfère, et vous verrez Et c'est bien naturel.
Mme d'ormenil. Il ne s'était pas encore présenté de parti pour Claire, lorsque M. d'Herbin exposa ses jours pour préserver les miens ; il me demanda sa main. Qu'auriez-vous répondu à ma place ?
d'ormenil. J'aurais répondu : Monsieur, votre recherche nous honore. Je suis, quant à moi , toute disposée à vous donner ma fille ; mais il faut savoir si ma fille , que vous n'avez pas sauvée , est dans les mêmes dispositions que moi.
Mme d'ohmenil. Voilà précisément ce que j'ai répondu.
d'ormenil. Ah!.. Etavez-vous consulté
Mme d'ormenil. Oui.
d'ormenil. Eh bien ?