CLAIRON, LE MARQUIS
CLAIRON, uu rôle à la main.
Enfin, j’ai pu me débarrasser de ce terrible marquis ! l’ennuyeux personnage! La sotte habitude que de contraindre une comédienne à paraître dans les deux genres. J’ai joué Bérénice, on veut que je joue Célimène, sans doute parce que ce sont deux Coquettes... OÙ en suis-je? (En ce moment Clairon s’asseoit. Le marquis, à genoux, mesure l’appartement et arrive aux pieds de Clairon qui recule son fauteuil.)
LE MARQUIS
Huit pieds de large sur quatre de long...
CLAIRON
Je vous gêne. Monsieur.
LE MARQUIS, levant la tète et se trouvant aux genoux de Clairon.
Pas du tout!...
CLAIRON
Alors, c’est moi que vous gênez. Levez-vous, s’il vous plaît.
LE MARQUIS
Je trouve la place bonne.
Qu’est-ce que cela signifie?
LF. MARQUIS.
Ne vous fâchez pas. Mademoiselle, mais en vous admirant sur la scène, en vous applaudissant avec enthousiasme, comme tout Paris, combien de fois me suis-je dit : Je donnerais ma vie pour être une minute à ses pieds!... et j’y suis.
CLAIRON
Je suis bonne fille et j’aurais mauvaise grâce à me fâcher d’un hommage rendu à mon lalent; mais la minute est passée, mon ami, levez-vous.
LE MARQUIS
Il y a des minutes qui devraient durer des siècles. (11 prend la
main de Clairon.)
CLAIRON
Eh bien!... (Elle se lève.) Comment, lui aussi, un ouvrier.
LE MARQUIS, se levant.
Oui, Mademoiselle, un ouvrier, un brave garçon, qui a un
* Peccadille, Clairon, le marquis.
** Le marquis, ClatroD.
cœur comme un comte ou un marquis, et qui ne peut pas 1 empêcher de battre quand il est si près de vous!...
Il est amusant... mais. Monsieur, j’aurais déjà mis un marquis à la porte.
LE MARQUIS
Et vous auriez bien fait. Je ne dis pas qu’un marquis ne puisse éprouver un sentiment véritable, mais ia vanité est presque toujours le mobile de la passion d un grand seigneur, et il est juste de punir la vanité qui prend le masqne de 1 amour. (Mouvement de clairon.) Mais un ouvrier, Mademoiselle, un pauvre ouvrier... qui n’a ni figure...
CLAIRON, le regardant.
Hein!...
LE MARQUIS
Ni éducation...
CLAIIPN.
Mais si!...
LE MARQUIS
Ni esprit...
CLAIRON
Mais si... mais si...
LE MARQUIS. t
Celui-là, s’il s’expose à être méprisé, chassé.... cest quiL aime véritablement, c’est qu’il met son amour au-dessus de sa vanité.
CLAIRON, à part.
Quel langage!
LE MARQUIS
Ah! si j’avais seulement le bonheur de ne pas vous déplaire !...
CLAIRON
Finissons, Monsieur. Je suppose que vous n’avez pas la fatuité de croire qu’il a suffi de quelques minutes pour vous faire aimer?
LE MARQUIS
Oh! je n’ai' pas cette prétention. Je vous donnerai le temps.
CLAIRON
Vous êtes bien bon... mais ce serait inutile, j’aime quelqu un.
LE MARQUIS
En êtes-vous bien sûre?
CLAIRON, souriant.
Autant qu’oo peut être sûre de ces choses-là?
LE MARQUIS, tombant & genoux.
Ah ! Clairon.
CLAIRON
Encore, Monsieur! Ah! c’en est trop et je vous cède la place.
LE MARQUIS
Écoutez-moi, de grâce.