‹ Clairette et Clairon comedie en deux actes, melee de chantChapitre 6 sur 49 · ACTE I, SCÈNE VI · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE VI

Cela vous étonne?... Ah! e’esl que je suis ambitieuse, et s’il ne me fallait pas gagner tous les jours le pain de ma famille....

LUCRÈCE

Eh bien! que ferais-tu?

Ce que je ferais? j’irais trouver le roi et je lui demanderais un ordre de début. Je vous dirai même entre nous que, grâce aux leçons d’un vieux comédien,jenesuis déjà plus si novice; j’ai oué quelquefois dans les châteaux des environs de Paris; on a bien voulu m’encourager et, le chevalier, il y a quelques jours, a demandé pour moi un ordre de début au duc de Richelieu.

LUCRÈCE

Ah! mon Dieu! Clairette... et si l’on te siffle?

Qu’importe! quand on a quelque chose là, et là, le sifflet, c'est le vent qui vous pousse.

LUCRÈCE

Et qui est-ce qui t’a mis ces idées-là en tète?...

C’est mon père, un ancien colporteur de Bergame, qui a montré les Fantoccini et qui fabrique des polichinelles pour les enfants. Son commerce l’a conduit à Paris, où les acteurs italiens, ses compatriotes, lui ont donné la pratique de leurs marmots. Les comédiens français en ont fait autant sur' la recommandation de leurs camarades, et mon père a pris dans leur compagnie le goût de la tragédie française. Le Kain est son Dieu. Il baragouine votre langue; mais il sent en artiste et il exprime en comédien.

LUCRÈCE

Et il t’a communiqué sa passion ?

Oui, Mademoiselle, il y a quelque chose en moi qui me dit: « Tu seras reine! »

LUCRÈCE

Tu veux épouser Sa Majesté Louis XV?

Fi donc! Louis XV, c’est bon pour la Pompadour. Je veux être la femme de Mithridate, de Thésée, d’Agamemnon.

LUCRÈCE

Ah ! mon Dieu ! que de maris !

Et lorsque j’aurai un palais ou un petit hôtel comme la Dumesnil, vous y serez toujours la bienvenue, Mademoiselle ; je n’oublierai pas, dans mes grandeurs, que vous m’avez prête des bas.

LUCRÈCE

Et ce pauvre chevalier de Cadaujac qui t’adore, qui compose

tes chansonnettes... que tu appelles ton public; lorsque tu seras Phèdre ou Clytemnestre, qu’est-ce qu'il deviendra, lui?

Soyez tranquille, j’en ferai quelque chose. Tous les emplois ne sont pas dans l’almanach royal.

LUCRÈCE, soupirant.

Comme tu es gaie et heureuse, toi! Tu ne sais pas? on veut me marier... Ah! Clairette!...

CLAIRETTE, l’imitant.

Ah! Clairette! voilà qui ressemble au commencement

d’une confidence. Voyons, venez me conter cela. (Elles s’asseyent à droite.)

LUCRÈCE

Tu sais bien que nous nous sommes séparées hier au soir après le spectacle, au carrefour de Bussy, toi pour aller rue Mazarine, moi place Saint-Sulpicc, chez ma tante.

Oui, après?

LUCRÈCE

A peine m’avais-tu quittée que je m’aperçus que quelqu’un me suivait en gagnant du terrain. J’avais peur et j’allais crier, lorsquej’entendis une petite voix qui me disait : «Mademoiselle Mademoiselle, n’allez pas si vite, c’est moi. »

Et vous avez couru plus leste encore?

LUCRÈCE

La voix était si douce... j’ai tourné la tète.

Et vous avez vu?

Un jeune homme.

Oh! c’est moins effrayant !

LUCRÈCE

«Je ne souffrirai pas, m’a-t-il dit, qu’une jolie fille comme vous chemine seule dans Paris, le soir, sans être escortée. — Monsieur, je vais à deux pas d’ici, chez ma tante, ai-je répondu. — J’ai tant de choses à vous dire. — Monsieur, il est trop tard. » Nous étions à la porte de ma tante; il m’a baisé passionnément la main et il m’a dit: « A bientôt! »

Ah! il vous a baisé la main? et c’était la première fois que vous causiez avec lui?

LUCRÈCE

Oh!... c’était la seconde. La semaine dernière au Luxembourg, où je me promenais avec ma tante, je crois que je l’ai aperçu.

11 me semble même qu’il m’a dit quelques mots à l’oreille... Je sais son petit nom ; il s’appelle Hippolyte.

Page 1