‹ Clarisse HarloveChapitre 102 sur 127 · LETTRE CXX1I · texte numérisé non relu

LETTRE CXX1I

■iss notre, a «iss Clarisse harlove.

■lr4i, 18 Avril.

Vous avez une famille implacable. Une nouvelle visite de votre 'oncle Antonio a non seulement confirmé ma mère dans son opposition à notre correspondance, mais la fait presque entrer dans tous lours principes.

Passons à d’autres sujets. Vous plaidez avec beaucoup de générosité pour M. Hkkman. Peut-être ai-je fait à son égard ce qui m’arrive quelquefois en chantant, de prendre trop haut de quelques tons, et de continuer néanmoins plutôt que de recommencer, quoique ma voix soit obligée de se contraindre; mais il est certain qu’il en est plus respectueux; et vous m’avez appris que les caractères qu’un mauvais traitement est capable (Thumilier, deviennent insolens lorsqu’ils sont mieux traités. Ainsi bon et grave monsieur Hickman, un peu plus de distance, je vous en supplie. Vous m'avez élevé un autel, et j'espère que vous ne refuserez pas d'y fléchir le genou.

Mais vous me demandez si je traiterais M. Lovelace comme je trait» M. llickman. Réellement, ma chère, je m’imagine que non. J'ai considéré très attentivement ce point de conduite en galanterie, de la part des deux sexes; et je vous avouerai franchement le résultat de nies réflexions. J’ai conclu que de la part des hommes la polilesw est nécessaire, TL 11

CLARISSE 1MAL0VK.

mfme à l'excès, pour nous faire agréer leurs premiers soins, dans la vue de nous engager à plier le cou sous un joug dont l’inégalité n’est que trop sensible. Mais, en conscience, je doute s’ils n’ont pas besoin d’un petit mélange d'insolence pour se soutenir dans notre estime lorsqu’ils y sont parvenus. Ils ne doivent pas nous laisser voir que nous puissions les traiter comme des sots. D'ailleurs, je m’imagine qu'un amour trop uni, c’est-à-dire une passion sans épines, en d'autres termes une passion sans passion, ressemble à ces ruisseaux dormans où l’on n’apercevrait pas le mouvement d'une paille ; de sorte qu’un peu dè crainte, et même de haine, qu’on nous inspire quelquefois, produit des sentimens tout opposés.

S’il y a de la vérité dans ce que je dis, Lovelace, qui s’est montré d’abord l'homme du monde le plus poli et le plus respectueux, a saisi la vraie méthode. La pétulance qu’il a marquée depuis , sa facilité à faire une offense, son égale facilité à s’humilier, me paraissent capables, surtout dans >m homme à qui l’on connaît du sens et du courage, de soutenir vivement la passion d’une femme et de la conduire, en la fatiguant par degrés , à une sotte de non résistance qui différera peu do la soumission qu’un mari tyran peut désirer dans la sienne.

11 me. semble , en vérité, que la différente conduite de nos deux héros à l’égard do leurs héroïnes porte la vérité de celte doctrine jusqu’à la démonstration. Pour moi, je suis si accoutumée aux langueurs, aux soins rampans et à la soumission du mion.queje n'attends de lui que des soupirs et des révérences ; et je suis si peu touchée de ses sots discours que souvent pour le faire taire on pour me réveiller , je suis forcée d’avoir recours à mon clavecin. Au contraire, Lovelace fait tenir la balle en l’air, et son adroite vivacité dans la conversation est un jeu continuel de raquettes.

Vos disputes et vos réconciliations fréquentes vérifient celte observation. Je crois réellement quo si M. Hirkman avait eu l’art de soutenir mon attention à la manière de votre Lovelace , jo serais déjà sa femme ; mais il devait commencer sur ce ton, car il est trop tard à présent pour y revenir. Jamais, jamais il ne se rétablira, c’est sur quoi il peut compter. Son fort est de fairo le nigaud jusqu’au jour de notre mariage ; ce qu’il y a de pire pour lui c’osl d’être condamné à la soumission jusqu’à son dernier soupir.

Pauvre Hickman ! direz-vous pont-être. On m’a quelquefois nommée votre écho : Pauvre Hickman! dis-je comme vous.

Vous vous étonnez , ma chère , que M. Lovelace ne vous ait pas fait lire, en arrivant de Windsor, les lettres do sa tante et de sa comine. Je n’approuve pas non plus qu’il ait différé un seul moment à vous communiquer des pièces si intéressantes, et qui ont un rapport si nécessaire aux conjectures. Cette affectation de ne vons les montrer que le lendemain , lorsque vous étiez irritée contre lui , semble marquer qu’il les tenait en réserve pour faire sa paix dans l’occasion; et concluez de là que le sujet de colère était donc prévu. De toutes les circonstances qui sont arrivées depuis que vous êtes avec lui , c’ost celle-ci qui me plaît le moins. Elle peut sembler petite à des yeux Indifférens , mais elle suffit aux miens pour justifier toutes vas précautions. Cependant je crois aussi que la lettre de madame G rente à sa sœur, la demande répétée pour Hatmah , (tour nne des filles de votre veuve Sorlings , et surtout povi

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madame Norton, sont d’agréables conlre-pôids. Cesquatre circonstances m’empêchent de diro tout ce que je pense de l’autre. L’étourdi ! de vous avoir déclaré ce soir qu’il avait les lettres sans offrir de vous les montrer. Je ne sais quel jugement porter de lui.

J’ai lu avec plaisir ce que les dames lui écrivent, d'autant plus que les ayant fait sonder encore , je trouve que toute la famille désire votre alliance avec autant d'ardeur que jamais.

Il me semble qu’il n’y a point d'objection raisonnable contre votre voyage de Londres. Lit, comme au centre, vous sorez en état d’apprendre des nouvelles de tout le monde et de donner des vOlros. Vous y mettrez ta bonne foi de votre amant à l’épreuve , ou par l’abscnco à laquelle il s’est engagé, ou par d’autres essais de cette nature; mais au fond, ma chère, je pense toujours qu'il n’y a rien de plus pressant que votre mariage. Vous pouvez tenter (car il faut pouvoir dire que vous l’avez tenté) ce que vous avez à vous promettre de votre famille; mais au moment qu’elle aura refusé vos propositions, sonmettez-vous au joug et tirez-en le meilleur parti que vous pourrez. M. Lovelace serait un tigre s’il vous mettait dans la nécessité de vous expliquer. Cependant c'est mon opinion que vous devez fléchir un peu. Souvenez-vous qu’il ne peut souffrir l'ombre du mépris.

Voici une de ses maximes qui avait rapport h moi. < Une femme, m'at-il dit un jour, qui se propose tôt ou tard de faire tomber son choix sur un bouime, doit faire cynnàîlrc, pour son propre intérêt, qu’elle distingue son adorateur de la troupe commune.»

Vous rapporterai-je do lui une autre belle sentence, prononcée dans son style libertin avec un geste convenable au discours? « Il se donnait au diable, malgré le peu de délicatesse qu'on lui supposait, s’il prenait pour sa femme la première princesse de l’univers qui balancerait une minute entre un empereur et lui. »

En un mot , tout le monde s’attend à vous voir à lui. On est persuadé que vous n’avez quitté la maison de votre père que dans cette vue. Plus Ja cérémonie est différée, moins les apparences vous sont favorables aux yeux du public. Ce ne sera point lu faute de vos proches si votre réputation demeure sans tache pendant que vous ne serez point mariée. Votre oncle Anlonin lient un langage fort grossier, fondé sur les anciennes mo-urs de Lovelace; mais jusqu'à présent votre admirable caractère a servi d’antidote au poison. Le harangueur est méprisé . et n'excite que de l'indignation.

J’écris avec quantité d’interruptions. Vous vous apercevrez même que ma lettre est pliée et chiffonnée, parce que l'arrivée subite de ma mère m'oblige souvent de la cacher dans mon sein. Nous avons eu un fort joli débat, je vous. assure. Ce n'est pas la peiue de vous fatiguer par ce récit... -Mais, en vérité... Nous verrons, nous verrons.

Votre Ilannah no peut se rendre auprès de vous. La pauvre fille est retenue depuis quinze jours par un rhumatisme qui ne b.i permet pas de se remuer sans douleur. Elle a fondu en larmes lorsquo je lui ai fait dé- .elarer le désir que vous avez de Ja reprendre. Elle se croit doublement malheureuse de ne pouvoir rejoindre une maîtresse si chère. Si ma mère avait répondu À mes désirs, M. Lovelace n'aurait pas été le premier qui vous eût proposé ma Killy, en attendant Ilannah. Je sens combien il est -désagréable de se voir parmi des étrangers, et de n'avoir que des élran-

gère pour nous servir ; mais voire bonté vous fera des domestiques fidèles dans quelque lieu que vous alliez.

Il faut vous laisser suivre vos idées. Cependant , du côté de l’argent somme des habits , si vous vous exposiez b quelque incommodité que j’eusse pu prévenir, je ne vous le pardonnerais do ma vie. Ma mère (si c’est votre objection) n’a pas besoin d’en être informée.

Votre première lettre me viendra «ans doute de Londres. Adressez-Ia, je vous prie, et celles qui la suivront jusqu’à nouvel avis : à ,W. Hickman, dont ta propre maiton. Il vous est entièrement dévoué. Ne vous chagrinez pas tant de la partialité et des préventions de ma mère. Il me semble que je ne suis plus dans l’âgo des poupées.

Que le ciel veille sur vous et qu'il vous rende aussi heureuse que je «us crois digne de l’être ! c’est le vœu continuel de votre fidèle amie ,

Anne Howe.

LETTRE CXXHI.

Mercredi «a noir, 1S avril.

J'ai beaucoup do joie , ma chère amie , de vous voir approuver mon départ pour Londres.

Vos différends domestiques me causent un chagrin inexprimable. Je me flatte que mon imagination les grossit ; mais je vous conjure de m'apprendre les circonstances de celui que vous nommez un joli débat. Je suis accoutumée à votre langage. Lorsque vous m’aurez tout appris , quelque rigueur que votre mère ait eue pour moi , j’en serai plus tranquille. Les coupables doivent plutôt gémir de leurs fautes que de s'offenser du reproche qu’elles leur attirent.

Si je doisavoir desobligations pécuniaires à quelqu'un dans le royaume, ce ne sera qu’à vous. Il n’est pas besoin, dites-vous, que votre mère sache les bontés que vous avez pour moi 1 Dites, au contraire, qu’elle d< it les savoir si je les accepte, cl si la curiosité vous presse là-dessus. Voudriezvous mentir ou la tromper T Je souhaiterais bien qu’elle fût sans inquiétude sur ce point. Pardon , ma chère , mais je sais... Cependant elle avait autrefois meilleure opinion de moi. O téméraire démarche ! que tu me coûtes déjà de regrets! Pardon encore une fois. La fierté, quand elle est naturelle , so montre quelquefois au milieu de l'humiliation ; mais, hélas ! la mienne est entièrement abattue.

Il est malheureux pour moi que ma digne llannah ne puisse venir: je suis aussi fâchée de sa maladie que de me voir trompée dans mon attente. Eh bien 1 ma chère miss Howe , puisque vous me pressez de voua avoir obligation, et que vous m’accuseriez de fierté si je refusais absolument vos offres, ayez la bonté d’envoyer à celte pauvre fille deux guinées de ma part.

Si je n'ai pas, comme vous le dites, d’autre ressource que le mariage, c’est une consolation que les parens de M. Lovelace n’aient pas de mépris pour une fugitive , comme je pouvais le craindre de l’orgueil de leur naissance et de leur rang.

Mais, que mon oncle est cruel I Ah, ma chère 1 quelle cruauté de supposer... Le tremblement de mon coeur se communique à ma plume, et œ me permettra pas de faire cette lettre bien longue. S'ils sont tous dans

les mômes idées, je ne serai pas surprise de les trouver irréconciliables. Voilà, voilà l'ouvrage de mon insensible frère, je reconnais ses barbares soupçons. Qu e le ciel lui pardonne ; c'est la prière d'une sœur outragée.

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