‹ Clarisse HarloveChapitre 64 sur 127 · LETTRE LXXIII · texte numérisé non relu

LETTRE LXXIII

Lundi, S avril.

Grâce aux soins de votre amitié, mes papiers sont en sûreté entre vos mains. Jo veux m’efforcer de mériter votre estime pour ne pas faire déshonneur tout à la fois à votre jugement et à mon cœur.

11 m'est venu une nouvelle lettre de M. Lovelace, qui parait furieusement alarmé de l'entrevue que je dots avoir demain avec M. Polmes. — Les airs, me dit-il, que ce misérable prend déjà droit de se donner à cette occasion , augmentent beaucoup son inquiétude ; et c'est avec une peine extrême qu’il s'abstient de lo voir, pour lui faire connaître à quoi il doit s'attendre si la violence est employée en sa faveur. Il m'assure que Solnies a déjà traité avec les marchands pour des équipages, et que, dans le nouvel ordre de sa maison (avez-vous jamais rien entendu de si horrible?), il a marqué tel et tel appartement pour une nourrice, et pour d’autres domestiques qu’il me destine.

Comment prendrai-je sur moi d’entendre des propos d’amour de la bouche de ce monstre ? La patience m'échappera sans doute. D'ailleurs, je n’aurais pas cru qu'il eût osé se vanter de ces impudens préparatifs , tant il s'accorde peu avec les vues de mon frère. Mais je me hâte de quitter un sujet si révoltant.

L’audacieuse confiance de Solmes vous fera lire avec moins d’étonnement celle de Lovelace, qui me presse ouvertement, au nom de toute sa famille, de me dérober aux violences dont je suis menacée chez mon oncle, et qui me propose un carrosse de milord M... à six chevaux, qui m'attendra derrière l'enclos, à la barrière qui conduit au taillis. Vous verrez avec quello hardiesse il parle d'articles déjà dressés, d'escorte prête à monter à cheval, et d'une de ses cousines qui doit se trouver dans lo carrosse, ou dans le village voisin, pour me conduire chez son oncle ou chez ses tantes, ou jusqu’à Londres, si c’est le parti pour lequel je me détermine, sous toutes les conditions et les restrictions que je jugerai à propos de lui prescrire. Vous verrez avec quel air de fureur il menace do veiller nuit et jour, et d'employer la force armée pour m’arracher à ceux qui entreprendront de me conduire chez mon onde, et cela, soit que j'y consente ou non, parce qu'il regarde ce voyage comme la ruine absolue do scs espérances.

O chère amie! qui pourrait penser à cet étrange appareil, sans être extrêmement misérable par sa douleur cl par ses craintes? Sexe dangereux ! Qu’avais-je à démêler avec aucun homme, ou les hommes avec moi? Je ne mériterais la pitié de personne, si c'était par ma faute, par ma propre légèreté, que je me fusse jetée dans cette situation. Combien ne souhaiterais-je pas... mais que servent les souhaits, dans l’extrémité du malheur, lorsqu’on ne voit pas le moyen d'en sortir?

Cependant la bonté de votre mère est une ressource sur laquelle je compte encore. Si je puis seulement éviter de tomber dans les mains de l’un on de l’autre jusqu’à l’arrivée de M. Uordcn , la réconciliation sera aisée, et tout pourra se terminer heureusement.

J'ai fait une réponse à M. Love lace, dans laquelle je lui recommande, s’il ne veut pas rompre avec moi pour jamais, d'éviter toutes les démarches téméraires , et de ne pas rendre de visite à M. Solmes, qui puisse devenir l’occasion de quelque violence. Je lui confirme que je perdrai plutôt la vie que de me voir la femme de cet hommc-là. Mais, quelque traitement que je reçoive, et quelles que puissent être les suites de l’entrevue, j'exige que jamais il n’emploie les armes contre aucun de mes amis ; et je lui demande sur quel fondement il se croit autorisé à disputer le droit à mon père de me faire conduire chez mon oncle? J’ajoute néanmoins que je n'épargnerai ni les prières ni l’invention , jusqu'à me procurer quelque maladie volontaire pour me dispenser de ce fatal voyage.

C’est demain mardi. Que les ailes du temps sont légères! que le jour qu'on redoute arrive toujours rapidement 1 Je souhaiterais qu'un profond sommeil pût s’emparer de mes sens pendant vingt-quatre heures. Mais demain n’en serait pas moins mardi, avec toutes les horreurs dont je crains qu'il ne soit accompagné. Si vous recevez celtre lettre avant que le nuage soit éclairci, je vous demande le secours de vos prières.

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