‹ Clarisse HarloveChapitre 97 sur 127 · LETTRE CX VU · texte numérisé non relu

LETTRE CX VU

MISS CLARISSE HARLOVE, A MISS HOWK.

Samedi , après midi.

Mon vioux messager nélant point en bonne santé, j’arrête le vôtre, pour le charger do ma réponse.

Vous ne fortifiez pas mon courage par vos dernières réflexions. Si ces apparences de réformation ne sont que des apparences , quelles peuvent être ses vues? Mais un homme est-il capable d’avoir le coeur si bas? Oserait-il insulter au Tout-Puissant? Ne suis-je pas autorisée à juger plus favorablement de lui pur celle triste réflexion, que dans la dépendance où je suis de son pouvoir, il n’a pas besoin d’un si horrible excès d'hypocrisie ; à moins que ses desseins sur moi ne soient de la dernière bassesse? Il doit être du moins de bonne foi, dans le temps qu’il me donne de meilleures espérance-. Comment pouvoir en donner? Vous devez vous joindre à moi dans cette idée, où vous ne sauriez souhaiter de me voir sous un joug si terrible.

Mais, après tout, j’aimerais mieux être indépendante de lui et de sa famille, quoique j’aie une haute opinion de tous ses proches. Je l’aimerais beaucoup mieux . du moins jusqu'à ce que j’aie vue a quoi les miens se laisseront engager. Sons une raison si forte, il me semble que le meilleur parti serait de me jeter tout d’un coup sous la protection de milady Lswrance. Tout serait conduit alors avec décence, et peut-être m’épargnerais-je une infinité de morlitications. Mais aussi, dans cette supposition, il faudrait me regarder comme nécessairement à lui, et passer pour une fille qui brave sa propre famille, fje dois-je pas attendre quel sera le succès de ma première tentative? Je le dè’is sans doute ; et cependant, je ne puis ru faire aucune, avant quo d’être établie dans quelque lieu sûr et séparé de lui.

Madame Sorlings m’a commuuiqué ce malin une letiro qu’elle a reçue hier au soir. Ella est do sa saur U reine, qui a espérant, dit-elle, que je lui pardonnerai l'excès de son zèle, si sa sœur juge a propos de mo faire voir sa lettre, souhaite, pour l'intérêt de la noble famille et pour le mien, que je mo détermine à rendre son jeune seigneur heureux. » Ce sont ses ternies. Elle fonde sou empressement sur la réponse qu'il lui lit hier, on allant à Windsor. Elle avait pris, dit-elle, la liberté de lui demander si le temps des félicitations approchait. Il lui répondit : u que jamais on n’avait eu pour une femme plus de tendresse qu’il en avait pour moi ; que jamais une femme n'avait mérité plus d’atlacheiuent; que chaque entretien qu’il avait avec moi lui donnait de nouveaux sujets d'admiration : qu'il m'aimait avec une pureté de sentimens dont il ne s’était jamais cru capable, et qu'il me regardait comme un ange, descendu du ciel pour le rappeler de ses égaremens ; mais qu’il appréhendait que son bonheur ne fût plus éloigné qu’il le désirait, et qu’il avait à se plaindre des lois trop sévères quo je lui avais imposées; lois néanmoins

aussi sacrées pour lui que si elles faisaient partie du contrat de notre mariage, etc. »

Que dois-je dire, ma chère? Que dois-je penser)? Madame Greme et madame Sorlings sont d'honnêtes femmes, et cette lettre s’accorde avec la conversation qui m’a paru agréable, et qui me le parait encore. Cependant que se proposait-il, lorsqu’il a laissé échapper l’occasion de nie déclarer ses senti mens? Pourquoi faire des plaintes à madame Greme? Ce n’est point un hommo timide 1 Mais j’inspire de l’effroi, dites-vous. De l’effroi ! ma chère. Diles-moi donc comment.

Je suis quelquefois hors de moi-même, delà nécessité où je tne trouve d’observer la manœuvre de cet esprit subtil, ou de cette tête folle; je ne sais quel nom je dois lui donner.

Qu’elle est sévèrement punie, me dis-je souvent à moi-même, cette vanité qui m’a fait espérer de servir de modèle aux jeunes personne de mon sexe! Si mon exemple sert désormais à leur inspirer des précautions, je dois être assez contente. A quelque sort que le ciel me destine, il ne faut plus compter que je puisse jamais lever la tfilo entre mes meilleurs amis et mes plus dignes compagnes. C’est une des plus cruelles circonstances du malheur d’uno (ille imprudente, d’accabler de douleur tous ceux dont elle est aimée, et de ne causer de la joie qu’à ses ennemis et à ceux de sa famille. Que celte leçon serait utile, si l’on prenait soin de se la rappeller vivement dans la tentation, lorsque l’esprit balance sur une démarche douteuse !

Vous ne connaissez pas, ma chère, loul le prix d’un homme vertueux, et malgré la noblesse de votre âme, vous participez à la faiblesse commune de la nature, en faisant trop peu de cas du bien qui est entre vos mains. Si c’était M. Lovclace qui vous rendit des soins, vous ne le traiteriez pas comme vous traitez M. llickman, qui mérite d’être mieux traité que lui. Dites, le traiteriez-vous de même? Vous savez qui disait, en parlant de ma mère ; celui qui souffre beaucoup s'apprête beaucoup ri souffrir. Je m’imagine que M. llickman apprendrait volontiers do qui vient cette observation. Il aurait peine à croire qu’une personne qui pense si bien ne. tirât pas quelque fruit de sa propre remarque, cl il souhaiterait sans doute qu’elle fût en liaison d’amitié avec sa chère miss Howe.

La douceur, loin d’être une qualité méprisable dans un homme, entre nécessairement dans l’idée du galant homme, c’est-à-dire qu’elle fait uno partie essentielle de la perfection qui convient à ce sexe. Un prince peut être indigne d’un si beau titre ; car ce sont les sentimens et les manières plus que la fortune, la naissance cl les dignités, qui forment cet honorable caractère. Sera-t-il dit généralement que la préférence de notre sexe est pour les hommes violens, impétueux? Et miss Howe ne serat-elle pas du moins une exception ?

Pardon, ma chère, et que votre amitié pour moi n’en souffre pas. Mn fortune est changé; mais mon cœur sera toujours le même.

LETTRE CXVm.

MISS ('XARISSKjHARLOTE, A MISS HOWE.

Samedi au soir.

M. Lovelaco a tu divers appartenions à Windsor, mais il n’en a pas trouvé, dit-il, un seul qui nie convienne et qui réponde 4 ma description.

Il a suivi mes instructions à la lettre. C'est un assez bon signe. Jesuis d’autant plus contente de son eiaclitude, que c’était lui-méme qui m’avait proposé celte ville, et qu’il son retour il parait avoir changé d’idée. En chemin, m’a-t-il dit, il a fait réflexion que Windsor, quoique la proposition lût venue de lui, était un mauvais choix , parce que je cherche la retraite, et que ce lieu est extrêmement fréquenté.

Je lui ai répondu quo si madame Sorlings ne me regarde pas comme un embarras dans sa maison, j’y passerais volontiers quelque temps de plus, à condition qu’il me quittât pour se rendre à Londres ou chez milord M...

11 commence à croire, m’a-t-il dit, qu’il ne me reste rien il craindre de la part de mon frère; et, dans celte idée, si son absence peut servir à me rendre plus tranquille, il est disposé à in 'obéir, du moins pour quelques jours. Il m’a renouvelé la proposition do reprendre llannah. Jo lui ai dit que c’était mon dessein, et que j'y emploierais votre secours. En effet, je vous prie, ma chère, do faire chercher celle honnête fille. Votre fidèle Robert saura sans doute ce qu’elle est devenue.

M. Lovelaco s’est aperçu do l’huineur sérieuse où il m’a trouvée, et la rougeur de mes yeux a trahi mes larmes. Je venais de répondre à volro dernière lettre. S'il ne s’éiail point approché de moi de la manière la plus respectueuse, et s’il n’eût point ajouté au récit qu’il m'a fait la disposition qu’il a marquée, dès le premier mol. ù s’éloigner de moi, j’étais préparée à lui faire un très mauvais accueil. Vos réflexions m’avaient touchée si vivement, que lorsqu'il s'est présenté je n’ai pu voir sans indignation le séducteur à qui jo dois attribuer les maux que je souffre et tous ceux que j’ai soufferts.

Il m'a fait entendre qu'il avait reçu une lettre de milady Lawrence, et une autre, si j'ai bien compris, d’une des miss Montaigu. Si ces deux dames y parlent de moi, il est étonnant qu’il ne m'en ait rien communiqué. Je crains, ma chère, que scs parens ne soient du nombre de ceux qui croient ma démarche téméraire et inexcusable. Mon honneur no demandc-l-il pas que je les informe de la vérité? Peut-être me jugeront-ils indigne do leur alliance, si je leur laisse penser que ma fuite ait été volontaire. Ah! ma chère, quo nos propres réflexions nous causent de peine, à chaque occasion douteuse, lorsque la conscience nous reproche d'avoir manqué à notre devoir.

Dimanche malin.

Quel surcroît d'inquiétude dois-je trouver dans mes réflexions, lorsque je considère la haine que M. Lovelace porto ù tous mes proches! 11 en traite quelques uns d'implacablei ; mais j’appréhende qu’il ne soit aussi implacable lui-même que le plus emporté d'entre eux.

Je n’ai pu m’empêcher de lui exprimer, avec beaucoup d’ardeur, mes

CLARISSE RARLOVE.

vœux pour une réconciliation, et de presser son départ, comme une démarche nécessaire pour commencer le traité. Il s’est donné de grands airs à cette occasion : ne doutant pas, m’a-i-il dit, qu'il ne fût le premier de mes sacrifices. Ensuite il s'est expliqué sur mon frère en ternies fort libres, sans faire plus de grâce à mon père même.

Si peu de considération pour moi, ma chère! Il est vrai, comme je le lui ai reproché, que telle a toujours été sa politesse, et qu'il n'a jamais cessé de traiter ma famille avec mépris : je ne l’ignorais pas. Que je suis coupable d’avoir entretenu la moindre correspondance avec luil — Mais apprenez, monsieur, lui ai-je dit, que si votre naturel violent et votre mépris pour moi vous font ménager si peu mon frère, je ne souffrirai pas que vous me parliez mal de mon père. C’est assez, sans doute, que ma désobéissance ait fait le malheur do sa vie, et qu’une fille, qu’il aimait si tendrement, ait été capablo de l'abandonner, sans l’entendre injurier par l'auteur de ses peines : c’est ce que je ne supporterai jamais.

Il s’est jeté sur sa propre justification ; mais dans des termes, comme jo lui en ai fait encore un reproche, qu’une fille ne devait pas se permettre d’entendre, et qu'un homme qui prétendait à celte fille dorait se permettre encore moins de prononcer. Enfin, me voyant tout b fait indignée, il m’a demandé pardon, quoique avec assez peu d'humilité. Mais, pour changer de sujet, Il m'a parlé ouvertement de deux lettres qu'il avait reçues, l'une de ntilody Lawrence, l’autre de miss Monlaign, et, sans attendre ma réponse, il m’en a lu quelques articles.

Pourquoi cet étrange homme ne me les montra-t-il pas hier au soir? Appréhendait-il de me causer trop de plaisir T Milady Lawrence s’exprime pur rapport h moi de la manière la plus obligeante. « Elle l’exhorte à tenir une conduite qui puisse m’engager à recevoir bientôt sa ntain. Elle me fait ses complimcns, avec une vive impatience, dit-elle, d'embrasser en qualité de nièce une personne si vantée; c’est sa flatteuse expression Elle se croira honorée de l'occasion de m'obliger; elle espère que la cérémonie ne sera pas différée trop long-temps, parce que cette heureuse conclusion sera pour elle, pour milord M... et pour milady Sadler, un témoignage sûr du mérite et des bonnes dispositions do leur neveu.

» Elle assure qu'elle a toujours pris un vif intérêt aux peines que j’ai essuyées à son occasion ; qu’il serait lu plus ingrat des hommes s'il ne s’efforçait pas de m’en dédommager ; qu'elle regarde comme un devoir, pour toute leur famille, do suppléer il la mienne, et que. de sa part, elle ne me laissera rien h désirer. Le traitement que j’ai reçu de tous me» proches serait plus surprenant, lui fait-elle observer, surtout avec tous les avantages qu’il possède du côté de la nature et de la fortune, s'il n» fallait l’attribuer à ses propres négligences; mais, à présent qu’il est le maître d’établir <t jamais son caractère, elle se flatte qu’il convaincra le» Harlove qu’on avait jugé plus mal de lui qu’il no le mérite ; ce qu’elle demande au ciel pour son honneur et celui de sa maison. Enfin, elle souhaite d’ôtro informée de noire mariage immédiatement après la cérémonie, pour être des premières et des plus ardentes à me féliciter. »

Elle ne m’invite pas directement à me rendre chez elle avant la célébration, quoique j’eusse pu m’y rendre après ce qu’elle m’avait dit.

Il m’a fait lire ensuite une partie de la seconde lettre, où mis Montaigu

CLARISSE HAHLOVE.

le félicite « d'avoir obtenu la confiance d'une si admirable personne. » Tels sont les termes. Ma confiance, ma chère miss Howe ! Personne au monde, comme vous le dites, n'en prendra une autre opinion, quand je publierais la vérité, vous voyez que miss Montaigu et loule sa famille, sans doute, jugent du moins ma démarche fort eitraordinaire. « Elle souhaite aussi que la cérémonie soit bientôt célébrée, et c’est le vœu, dit-elle, du milord M de ses tantes, de sa sœur, et de tous ceux qui veulent du bien à leur famille. Après cet heureux jour, elle se propose de se rendre auprès de moi, pour grossir mon cortège. Milord M... s'y rendra lui— même, s’il est un peu soulagé de sa goutte. En-uite il nous abandonnera un de ses trois châteaux, où nous serons libres de nous établir, si nous n'avons pas d'autres vues. »

Miss Montaigu ne dit rien pour s'excuser de ne s’être pas trouvée sur ma route, ou à Saint-Albans, comme elle me l’avait fait espérer. Cependant elle parle d’une indispo-illon qui l'a tcnuo quelque temps renfermée. Il m'avait dit aussi que milord M... était attaqué de la goutte; ce qui se trouve confirmé par la lettre de sa cousine.

Vous ne douterez pas. ma chère, que ces deux lettres ne m’aient causé beaucoup de satisfaction. Il en a vu les marques sur mon v.sage, et j’ai remarqué, à mon tour, qu'il s'en applaudissait. Cependant je ne cesse pas d’être surprise qu’il ne m’ait pas fait celte confidence hier au soir.

Il m’a pressée de me rendre directement chez milady Lawrance, sur le seul témoignage des sentimens do cette dame, tel que je l'ai vu dans sa lettre. Mais quand je n’aurais aucune espérance do réconciliation avec mes amis, ce que mon devoir m’oblige du moins de tenter, comment suivre ce conseil, lorsque je n’ai reçu d’elle aucune invitation particulière?

Il se croit sflr que le silence de sa tante vient du doute que son invitation fût acceptée ; sans quoi elle me la ferait avec le plus grand empressement du monde.

— Ce doute même, lui ai-je répondu, suffisait pour me faire rejeter son conseil. Sa tante , qui connaît si bien les lois do la décence , m’apprenait par ce doute qu’il ne me convenait point encore d'accepter son invitation. D'ailleurs, monsieur, grâce à vos arrangemens, ai-je uo habit, avec lequel je puisse me présenter?

— Oh I m’a-t-il dit, j’étais assez bien pour paraître à la cour même; si Ton exceptait les pierrerie, et j'y porterais la plus aimable figure (il devait dire la plus extraordinaire). L'élégance de mon habillement l'étonnait. Il ne comprenait pas par quel art je paraissais avec uutant d’avantage que si j’avais changé d'habit tous les jours ; et puis, ses cousines Montaigu me fourniraient tout ce qui me manque ; il allait écrire à miss Charlotte, si je lui en accordais la permission.

— Me prenez-vous, lui ai-je. dit, pour le geai de la fable, voudriezvous que j'empruntasse des habits, pour rendre visite à ceux qui me les auraient prêtés? Assurément, monsieur Lovelace, vous me croyez beaucoup de bassesse ou trop de confiance.

— Aimais-je mieux me rendre li Londres pour quelques jours seulement, et pour y acheter des habits ?

— Peut-être oui, si co n’était pas à ses dépens. Jen*étais pas prête encore è porter sa livrée.

Vous concevez, ma chère, que mon ressentiment contre les artifices qui m'ont forcée è la fuite, ne lui paraîtrait pas sérieux, si je ne lui marquais

CLARISSE IMRLOVE.

pas, dans l'occasion, un chagrin réel de l'état auquel il m’a réduite. Entre les coupables, il est difiieile d'éviter les récriminations.

— Il souhaitait de pouvoir pénétrer nies désirs. Cette connaissance servirait à pouvoir diriger toutes ses propositions. 11 ferait ses délices d'exécuter mes volontés.

— l.o plus ardent de mes désirs était de le voir éloigné. Fallait-il le répéter sans cesse ?

— Dans tout autre lieu que celui où j'étais, il jurait de m'obéir, si j'insistais sur ce point. Mais il lui semblait que le meilleur parti, b l'exception d'un seul, auquel il n’osait toucher qu’en passant, était de faire valoir mes droits ; parce qu'étant libre alors de recevoir ou de refuser, et le réduisant au simple commerce de lettres, je ferais connaître b tout le monde que je n'avais pensé qu’il me rendre justice à moi-même.

— Vous répéterai-je continuellement, monsieur, que je ne veux point de procès avec mon père? Croyez-vous que ma triste situation puisse changer quelque chose à mes principes , du moins loisque j’aurai le pouvoir de les observer? Comment pourrais-je m’établir dans ma terre, sans employer les formalités de la justice, cl sans l'assistance de mes curateurs? L’un des deux a pris parti contre moi. L’autre est absent. Quand je serais disposée à prendre quelques mesuies, il faudrait plus de temps que les circonstances ne m'en accordent; et ce qui m’est nécessaire à présent, c'est l'indépendance, c’est votre départ immédiat.

11 m'a protesté, avec serment, que par diverses raisons qu'il m’avait représentées, il no croyait pas qu’il y eût de sûreté pour moi à demeurer seule. Son espérance était de trouver quelque lieu que je puisse agréer. Mais il prenait 1a liberté de me dire qu'il se flattait de n'avoir pas mérité, par sa conduite, cette ardeur que j'avais do le voir éloigné; d'autant plus qu'assurénient j'apportais assez de soin à lui fermer ma porte, quoiqu'il pût me protester, avec la plus parfaite vérité , qu’il ne m'avait jamais quittée sans se sentir meilleur, et sans une ferme résolution de se confirmer dans ce sentiment par mon exemple.

— Dr s soins à vous fermtr ma porte! ai-je répété. J’espère, monsieur, que vous ne vous croyez pas en droit de vous plaindre, si je prétends qu’on me laisse un peu de tranquillité dans ma retraite. J'espère que toute novice quo vous m'avez trouvée dans le point capital, vous ne me croyez pas assez faible pour aimer l’occasion d'entendre vos élégans discours, surtout lorsqu’il n’y a point de nouvel incident qui m'oblige do recevoir vos visites ; et que vous ne croyez pas non plus qu’il soit nécessaire de m’interrompre à tous mometis, comme si j'avais besoin de vos protestations continuelles pour me (1er à votre honneur.

Il a paru un peu déconcerté.

— Vousn’ignorez pas, monsieur Lovclace.ai-jecontinué, pourquoi je désire si ardemment votrcabsence.C'estpourfaireconnaUre au public que je suis indépendante de vous, et dans l'espérance que cette opinion me fera trouver moins de difficulté à nouer un traité de réconciliation avec mes amis. J’ajouterai . pour satisfaire votre impatience, qu’ayant le bonheur d’être si bien dans l'esprit de vos proches, je consens volontiers à vous instruire par mes lettres de chaque pas que je ferai , et de tous les ouvertures que je puis recevoir , sans aucune intention néanmoins de me lier, par cette complaisance, dans mes démarches et dans mes résolutions. Mes amis savent que le testament de mon grand-père m'autorise à dis-

poser de ma terre et de ma part des effets, d’une manière qui peut leur être désagréable, quoique je n’en aie pas la disposition absolue. Cette considération pourra m’attirer quelques égards, lorsque leur première chaleur sera refroidie, et qu'ils ne douteront point de mon indépendance.

— Adorable raisonnement! 11 pouvait me protester que l’assurance quo je lui avais donnée comblait tout ses désirs. C’était plus qu'il ne pouvait demander. Quelle félicité d’avoir une femme dont la générosité et l'honneur faisaient le fondement de son repos! Et si le ciel, à son entrée dans le monde, lui en eût fait trouver une de ce caractère, il aurait toujours eu de l'attachement pour la vertu. Mats il espérait que le passé même tournerait à son avantage, parce que, dans cette supposition, ses parons l'ayant toujours pressé de se marier, il aurait manqué le bonheur qu’il avait devant les yeux, et comme il n’avait pas été aussi méchant que ses ennemis se plaisaient à le publier, il se flattait que le mérite du repentir valût celui de l'innocence.

Je lui ai dit que je complais donc sur son cousentemcnt, pour co qu'il paraissait approuver, cl que je me croyais sûro de son départ. Ensuite je lui ai demandé, d’un air ouvert , ce qu’il pensait réellement de ma situation, et quel conseil il me donnerait dans le calmo de son esprit. 11 devait juger, lui ai-je dit, que je n'étais pas peu embarrassé : Londres était un lieu tout à fait étranger pour moi. J’étais sans guide, sans protection. Lui-même, il devait me permettre de lui dire qu’il lui manquait bien des choses, sinon pour la connaissance, du moins pour la pratique de quantité de bienséances, qui me paraissaient indispensables dans le caractère d’un homme de naissance et d'éducation.

11 se regarde, autant que j’ai pu l'entrevoir, comme un homme d'une politesse achevée ; et son amour-propre est blessé qu'on en juge autrement.

— J’en suis bien fiché , madeni usclle , m'a-t-il répondu d'un air froid. Un homme d’éducation , un homme poli , souffrez que jo le dise , vous parait plus rare qu'à toutes les femmes que j’ai connues jusque aujourd’hui.

— C’est votre malheur commo le mien , monsieur Lovelace. Je suis persuadée qu’avec un peu de discernement, il n'y a point de femme qui, vous connaissant comme je fais à présent (j’avais dessein de morlilier un orgueil qui mérite de l'être), ne juge comme moi, que votre politesse n’est ni régulière ni constante. Eile n'a point l’air d'une habitude. Elle s’exerce par excès et par saillies, qui n'ont pas leur source dans vous-même. Vous avez besoin d’y être rappelé.

— Ciel! ciel! que je suis à plaindre I 11 ne s’est défendu qu'avec cet air ironique de pitié pour lui-même, au travers duquel j’ai vu facilement qu’il était à demi fâché.

— En vérité, monsieur, ai-je continué, vous n'êtes point un homme aussi accompli qu'on devait l'attendre de vos talon s et des facilités que vous avez eues pour les cultiver. Vous n'êtes qu’un novice (c’est un terme qu'il avait employé dans une de nos conversations précédentes) sur mille choses louables qui ont dû faire l’objet de votre élude et de votre ambition.

Je n’aurais pas si tôt cessé de lui parler avec celte franchise , parce qu'après m’en avoir donné l’occasion, il m’avait paru traiter assez légèrement un point que j'ai toujours trouvé très grave; mais il m'a interrompue:

— Mademoiselle, épargnez-moi. Mon regret est extiême d’avoir vécu

CLARISSE IIARLOVE.

inutilement jusque aujourd’hui. Mais convenez que vous ne vous seriez pas écartée d'un sujet plus agréable et plus conforme à notre situation, si vous n’aviez pris un plaisir trop cruel à mortifier un homme qui a paru jusqu’ici devant vous avec trop de défiance de son propre mérite pour avoir osé vous ouvrir librement son âme. Ayez la bonté de revenir au sujet que vous avez quitté; et dans un autre temps, j’embrasserai volontiers ma correction, de la seule bouche du monde de qui je puisse la recevoir avec joie.

— Vous parlez souvent de réformation , monsieur Lovelace , et c’est une concession de vos erreurs; mais je vois que vous recevez fort mal des reproches auxquels vous craignez peul-èire assez peu de donner occasion. Je suis bien éloignée de prendre plaisir à relever vos défauts. Dans la situation où je suis, il serait à souhaiter pour vous et pour moi que je n'eusse à faire que votre éloge. Mais puis-je fermer les yeux sur ce qui les blesse, lorsque je souhaite qu’on me croie sérieusement attachée à mes propres devoirs?

— J'admire votre délicatesse, mademoiselle, a-t-il encore interrompue Quoique j’en »io quelque chose à souffrir, je ne désire pas que vous en* eussiez moins. Elle vient du sentiment de vos propres perfections, qui vous élèvent au dessus de mou sexe, et même au dessus du vôtre. Elle vous est naturelle. Elle ne doit pas vous paraître extraordinaire. Mais la terre n’offre rien qui en approche, m’a dit le flatteur. Dans quelle compagnie a-t-il vécu?

Ensuite, reprenant notre premier sujet :

— Vous m'avez fait la grâce de me demander mon conseil, je ne désire que de vous rendre tranquille ; de vous voir Axée i> votre gré; votre fidèle Ilannah près de vous; voire réconciliation heureusement commencée. Mais je prends la liberté de vous proposer différentes ouvertures, dans l’espérance qu'il s’en trouvera une do votre goût.

« J’irai chez madame Howc, ou chez tout autre qu'il vous plaira de nommer, el je m’efforcerai de les engager à vous recevoir chez eux.

» Auriez-vous plus do penchant à vous rendre à Florence, auprès de M. Morden, votre cousin et votre curateur? Je vous offre des commodité* pour ce voyage, soit par mer jusqu'à Livourne, soit par terre, en traversant la France. Peut-être engagerai- je quelque daine de ma famille à vous accompagner. Miss Charlotte ou miss Patty, saisiront volontiers l’occasion de voir la France et l’Italie. Pour moi, je ne vous servirai que d’escorte, déguisé, si vous le souhaitez, couvert de votre livrée, afin que votre délicatesse ne soit pas blessée de me voir à votre suite. »

Je lui ai dit que ces projets demandaient un peu de réflexion ; mais qu’ayant écrit à ma saur et à ma taule Hcrvey, leur réponse, si j'en recevais quelqu'une, pourrai! servir à me déterminer; qu’en attendant, s’il voulait se retirer, j'examinerais particulièrement la proposition qui regardait M. Morden; el que si je la goûtais assez pour la communiquer à miss Howe, it serait informé de mes résolutions dans l’espace d’une heure.

Il est sorti respectueusement. Étant revenu une heure après, jetai ai dit qu’il me paraissait inutile de vous consulter; que le retour de M. Morden ne pouvait être éloigné; que, dans la supposition même de mon départ pour Hlahe, je ne souffrirais point qu’il m’accompagnât sons aucune forme; qu’il y avait peu d'apparence que l’une ou l’autrrde

ses deux c usines fût disposée à m'honorer de sa compagnie ; et que, d'ailleurs, ce serait la même chose, aux yeux du monde, que s’il m'accompagnai! loi-même.

Cette réponse a produit une autre conversation, qui sera le sujet do. ma première lettre.

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