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POST-SCRIPTUM, EN HÉPONSE AUX CRITIQUES

Parmi les objections qui peuvent être faites à une doctrine, celles qui viennent de partisans déclarés d'une doctrine contraire doivent être, toutes choses égales d'ailleurs, considérées comme ayant moins de poids que celles qui viennent d'écrivains qui ne sont attachés à aucune doctrine contraire, ou qui n'y sont attachés qu'en partie. La prévention, réelle dans le premier cas, absente à peu près ou tout à fait dans le second, est une cause bien connue de différence dans la valeur des jugements, pourvu que ceux-ci soient d'ailleurs susceptibles d'être comparés. Par conséquent, lorsque l'on est oWigé de se renfermer dans un espace restreint, on fait bien de répondre aux objections des critiques indépendants plutôt qu'à des objections qui, au

hh CLASSIFICATION DES SCIENCES.

fond, ne sont que des arguments indirects en faveur d'une doctrine contraire, antérieurement adoptée.

C*est pour cette raison que je me propose de me borner ici, autant que possible, aux critiques dirigées contre la classification ci-dessus par M. le professeur Bain dans son récent ouvrage sur la logique. Avant de répondre à celles qui sont les plus graves, essayons de déblayer le terrain en écartant d'abord celles qui le sont moins.

Lorsqu'il discute mes vues touchant la place que doit occuper la logique dans une classification des sciences, M. Bain remarque, en passant, que la logique, la plus abstraite des sciences, emprunte beaucoup à la psychologie, que je range parmi les sciences concrètes ; et il prétend trouver une contradiction entre ce fait et mon assertion que les sciences concrètes ne peuvent servir d'instrunient pour la découverte des vérités appartenant aux sciences abstraites. Ailleurs il relève encore cette apparente anomalie, en disant : t II n'est pas possible de trouver des

RÉPONSES Al'X CRlTIQrES. hh

raisons Intimes de mettre la psychologie tout entière au n(Hnbre des sciences concrètes. C'est une science analytique au suprême degré, conune M. Spencer le sait parraitement. >

Pour une réponse complète, donnée implicitement, je puis renvoyer M. Bain au chapitre 56 des Principes de Psychologie^ où j'ai soutenu que c si, en tant qu'objective, la psychologie doit être classée parmi les sciences concrètes, sciences qui diminuent graduellement en étendue à mesure que leur spécialité augmente ; en tant que subjective, elle constitue une science tout à fait à part, unique dans son espèce, indépendante de toutes les autres sciences, et anti^ thétiquement opposée à chacune d'elles. Un idéaliste pur ne reconnaîtra pas cette distinc* tion, je le suppose; mais pour tout autre, je crois, il doit être évident que la science des existences subjectives trouve un corrélatif dans toutes les sciences des existences objectives, et qu'elle en est aussi absolument distincte que le siqet est distinct de l'objet.

La psychologie objective, que je classe parmi

les sciences concrètes, est purement synthétique, tant qu'elle se borne comme les autres sciences, à des données objectives; toutefois pour l'interprétation de ces données, on tire un grand secours de la correspondance observée entre les phénomènes de la psychologie objective, tels qu'ils se représentent dans les autres êtres, et les phénomènes de la psychologie subjective, tels qu'ils se présentent sur le théâtre de la conscience. Or c'est la psychologie subjec- " tive seule qui est analytique, et qui aide au développement de la logique. Cette explication fait disparaître l'apparente contradiction dont il s'agit.

Nous pouvons maintenant passer aune difficulté soulevée par M. Bain relativement au langage dont je me suis servi pour expliquer ta nature des mathématiques. Voici ce qu'il écrit :

€ Premièrement on peut trouver à redire au langage dont il se sert dans sa discussion sur les sciences les plus abstraites, lorsqu'il parle des formes vides qu'on y considère. Dire de l'espace et du temps qu'ils sont des formes vides, c'est

dire que le premier peut être conçu sans TidtV préalable d'une substance étendue quelconque, et que le second peut être conçu sans Tidée d'une succession concrète, quelle qu'elle soit. Or, cette doctrine est on ne peut plus contestable. >

J'accorde à M. Bain que < cette doctrine est on ne peut plus contestable > ; mais je n'admets pas qu'elle soit impliquée dans la définition que j'ai donnée de la science abstraite. Je parle de l'espace et du temps, comme on en parle, et comme il est seulement possible d'en parler dans les mathématiques pures. Si, pour les points, les lignes et les surfaces, les mathématiques font habituellement usage de certains objets concrets, elles ne les emploient habituellement que comme représentant des points, des lignes et des surfaces purement idéales ; et leurs conclusions ne sont légitimes qu'à la condition qu'il en soit ainsi. Dans' leurs définitions, elles refusent aux points les dimensions, aux lignes la largeur, aux plans l'épaisseur. La géométrie, il est vrai, emploie des représentations matérielles

de l'étendue linéaire, superficielle ou solide; mais elle nie hautement leur matérialité» et ne s'attache qu'aux vérités de relation qu'elles présentent. Admettant avec M. Bain que la conception de l'espace nous est suggérée par les idées que nous avons de l'étendue; ayant essayé^ comme je l'ai fait dans les Principes de Psychologie^ de prouver que cette conception est une idée complexe, embrassant toutes les relations de coexistence qui se sont successivement présentées à l'esprit en présence de la matière, je soutiens cependajit qu'il est possible d'abstraire ces relations de la matière, et de les formuler en vérités abstraites; je soutiens aussi que ce genre d'abstractions ne diffère en rien des abstractions que l'on fait habituellement dans d'autres cas, de celle, par exemple, à laquelle on a recours, pour formuler (comme on le fait dans le système de M. Comte) les lois générales du mouvement, en ne tenant aucun compte des propriétés des corps dont on s'occupe, excepté de celle de recevoir, de conserver et de transmettre certaines quantités de mouvement, bien que ces propriétés ne puissent

être conçues comme existant en dehors de l'étendue, attribut que l'on néglige à dessein.

Prenant d'autres objections de M. Bain, non dans l'ordre où elles se trouvent, mais dans l'ordre qui convient le mieux au but que je me propose, je cite le passage suivant :

c La loi du rayonnement de la lumière (en raison inverse du carré des distances), est considérée par M. Spencer comme concrète-abstraite, tandis que les perturbations causées par les mi* lieux ne peuvent être traitées qu'en optique, science concrète. Nous n'avons pas besoin de remarquer qu'une séparation de ce genre est inconnue à la science. >

Il est parfaitement vrai < qu'une séparation de ce genre est inconnue à la science. > Mais, malheureusement pour l'objection, il est parfaitement vrai aussi que cette prétendue séparation n'est ni proposée par moi, ni impliquée dans ma classtfication. Comment M. Bain a-t-il pu se tromper ainsi sur le sens que j'ai donné au mot < concrète > ? C'est ce que je ne puis comprendre. Après avoir remarqué que c jamais per-

sonne n'a tracé comme moi, une ligne de démarcation entre les sciences concrètes-abstraites et les sciences concrètes, il me reproche une anomalie qui n'existe que dans la supposition que j'ai tracé cette ligne à l'endroit où on a l'habitude de la tracer. Guidé, à ce qu'il parait, par la conception de M. Comte qui regarde l'optique comme une science concrète, et appli- ({uant, sans s'en douter, cette conception à ma classification, il porte à mon avoir une contmdiction qui ne m'appartient pas. Si M. Bain veut se donner la peine de relire la définition des sciences concrètes-abstraites, ou d'étudier leurs subdivisions telles qu'elles sont présentées dans le tableau II, il veiTa, je crois, qu'on y trouve réunies les lois les plus spéciales et les lois les plus générales de la redistribution de la lumière; et s'il passe à la définition et à la classification des sciences concrètes, il verra, je pense, non moins clairement que l'optique ne peut en faire partie.

M. Bain pense que je n'ai aucune raison de mettre la chimie au nombre des sciences con-

RÉPONSES ArX GRITigrKS. 51

crètes-abstraitèSy et d'exclure de son domaine lu considération des formes brutes des divei*se$ substances dont elle s'occupe ; et il fonde son dissentiment sur le fait que les chimistes décrivent habituellement le minerai et les matières impures avec lesquelles les éléments, etc., se trouvent naturellement mêlés. Sans doute les chimistes en agissent ainsi. Mais ont-ils pour cela la prétention dé considérer la description du minerai d'une substance comme une partie intégrante de la science qui étudie sa constitution moléculaire ainsi que la constitution de tous les composés particuliers dans lesquels elle entre? je serais très-surpris qu'ils eussent celte prétention. Les chimistes placent ordinairement en tête de leurs ouvrages une division qui traite de la physique moléculaire; mais ils ne regardent pas pour cela la physique moléculaire comme une partie de la chimie. S'ils mettent également en tête de la chimie de chaque substance une esquisse de sa minéralogie, je ne pense pas qu'ils considèrent pour cela la seconde comme faisant partie de la première. La chimie proprement

dite n'embrasse que Télude de la constitution des propriétés et des divers degrfe d'affinité des substances considérées comme absolument pures; et elle ne reconnaît pas plus les substances impures que la géométrie ne reconnaît les lignes irréguliëres.

Immédiatement après, critiquant la distinction fondamentale que j'ai établie entre la chimie et la biologie, considérées l'une comme concrèteabstraite, l'autre comme concrète, M. Bain s'exprime ainsi :

< Mais les objets de la chimie et les objets de la biologie sont tous également concrets; les corps simples de la chimie et leurs différents composés, sont considérés par le chimiste comme des touts concrets, et sont décrits par lui non par rapport à un seul facteur, maiâ par rapport à tous leurs facteurs. >

On nous fournit ici l'occasion favorable d'élucider la question générale. Il est vrai que^ dans des vues d'identification ^ un chimiste décrit toutes les qualités sensibles d'une substance, qu'il tient compte de sa forme cristalline, de sa

pesanteur spécifique, de son pouvoir de réfracter la lumière, de son action magnéticpie ou diamagnétique. Mais considère-t-il pour cela ces phénomènes comme faisant partie de la science de la chimie ? Il me semble que le rapport entre le poids d'un corps et son volume, rapport qui se détermine en mesurant la pesanteur spécifique, est un phénomène physique et non un phénomène chimique. Je pense aussi que le physicien réclamera, comme partie de sa science, toutes les recherches touchant la réfraction de la lumière, quelle que soit la substance qui produit cette réfraction. Et la circonstance que le chimiste peut constater la propriété magnétique ou diamagnétique d'un corps, comme moyen de reconnsdtre ce qu'il est, ou comme moyen d'aider les autres chimistes à s'assurer s'ils ont devant eux le même corps, ne sera regardée ni par le chimiste, ni par le physicien, comme une preuve que l'on fait passer un phénomène magnétique du domaine de l'un dans le domaine de l'autre. En résumé, bien que le chimiste, dans l'étude d'un corps simple ou composé, puisse, tout en

examinant sa constitution moléculaire et ses affinités^ constater certaines qualités physiques qu'il y rencontre, il ne change pas par cela même ces propriétés physiques en propriétés chimiques. Quoi que les chimistes puissent mettre dans leurs livres, la chimie considérée comme science, n'embrasse que les phénomènes de structure et de changements moléculaires, de compositions et de décompositions (1). Je soutiens donc que la chimie n'étudie rien comme tout concret, différente en cela de la biologie qui

fl) Quelqu'un dira peut-être que les phénomèues accidentels, comme ceux de la chaleur et de la lumière produites durant les opérations chimiques, doivent être classés parmi les phénomènes chimiques. Selon moi, cependant, le physicien prétendra que tous les phénomènes de redistribution de mouvement moléculaire, quelle qu'en soit l'origine, sont du domaine de la physique. Mais quelque difficulté qu'il y ait à tracer la ligne qui sépare la physique de la chimie (et comme je l'ai indiqué en passant dans les Principes de P8y(^logie, § 55, les deux sciences sont intimement nnies par les phénomènes de l'allotropie et de Tisomérisme), cette difftcttlté n'existe pas moins pour la classification de M. Comte que pour toute autre, et je puis ajouter qu'il ne résulte de là aucun inconvénient pour la classification que je défends. La physique et la chimie ayant été rangées par moi au nombre des sciences concrètes-abstraites, la difficulté qu'il peut y avoir à les distinguer l'une de l'attire ne peut affecter en rien la distinction que j'ai établie entre la grande classe de sciences à laquelle elles appartiennent toutes deux, et les deux autres grandes classes.

étudie un organisme comme tout concret. Ceci devient plus évident encore si on examine les caractères des recherches biologiques. Tous les attributs d'un organisme, depuis les plus généraux jusqu'aux plus spéciaux; — depuis les plu> nomènes de structure les plus apparents jusqu'aux plus cachés; depuis les mouvements externes qui frappent d'eux-mêmes notre attention jusqu'aux plus petites subdivisions de ses nombreuses fonctions internes; depuis les caractères qu'il possède à l'état de germe jusqu'aux divers changements de grandeur , de forme, d'organisation et d'habitudes qu'il subit jusqu'à la mort ; depuis les caractères physiques qui le distinguent comme tout, jusqu'aux caractères physiques de ses cellules, de ses vaisseaux et de ses fibres microscopiques ; depuis les propriétés chimiques de sa substance en généi^, jusqq'aux prc^riétés chimiques de chaque tissu et de chaque sécrétion; — ces attributs, dis-je, et ces jAénomènes, la biologie les embrasse tous, ainsi que beaucoup d'autres, et non-seulement elle comprend tout cela, mais elle corn-

prend aussi, comme but idéal de la science, ce consenms ou cet accord de tous les phénomènes dans leurs coexistences et dans leurs successions à former un tout individuel, parfaitement un et occupant une place déterminée dans l'espace et le temps. C'est ce caractère d'individualité dans son objet qui fait de la biologie, comme de toute autre science de la même classe, une science concrète. De même que l'astronomie s'occupe de corps qui ont chacun leur nom propre, ou qui sont classés d'après leur position (comme cela se fait pour les plus petites étoiles), et considère chacun d'eux comme un individu distinct; de même que la géologie, tandis qu'Ole aperçoit obscurément dans la lune et les plus proches planètes d'autres groupes de phénomtoes géologiques (qu'elle considérerait comme des touts indépendants si la distance ne s'y opposait), s'occupe de ce groupe individuel de phénomènes que présente la terre; de même la biologie s'occupe soit d'un individu distingué de tous les autres, soit de parties ou de produits appartenant à un individu, soit de la structure

RÉPONSES AUX CRlTIQrES. 57

OU des fonctions communes à beaucoup d'individus déjà connus du même genre, et supposées communes à d'autres individus qui leur ressemUent dans la plus grande partie ou dans la tot^té de leurs attributs. Chaque vérité biologique correspond à un objet particulier, individuel, ou à plusieurs objets particuliers, individuels de la même espèce, ou à plusieurs espèces composées chacune d'objets individuels. Constatons doac ici les contrastes et les différences. Les vérités des sciences concrètes-abstraites n'impliquent nullement l'individualité spécifique. Ni la physique molaire^ ni la physique moléculaire, ni la chimie ne s'en préoccupent. Les lois du mouvement s'expriment sans que l'on tienne aucun compte de la grandeur ou de la forme des masses qui se meuvent; celles-ci peuvent être indifféremment des soleils ou des atomes. Les rapports entre la contraction et la perte du mouvement moléculaire, entre la dilatation et l'absorption du mouvement molécu* laire, s'expriment dans leurs formes générales sans que l'on fasse attention à l'espèce de la

matière; et si pour une espèce particulière de matière on cherche à déterminer ces rapports, on le fait sans tenir compte de la quantité de cette matière, encore moins de son individua* lité. Il en est de même de la chimie. Lorscpi^elle recherche le poids atomique, la structure moléculaire, l'atomicité d'une substance, et les proportions dans lesquelles elle se combine, etc., peu lui importe qu'il s'agisse d'un gramme ou d'un kilogramme, — la quantité étant absolument étrangère à la question. Et il en est de même des attributs plus spéciaux : Le soufre, considéré chimiquement, n'est pas le soufre, considéré sous sa forme cristalline, ou sous sa forme visqueuse et allotropique, ou considéré comme liquide, ou comme gaz, mais le soufre considéré indépendamment de tous ces attributs qui se tirent de la quantité, de la forme, de l'état, etc., et qui lui donnent l'individualité.

M. Bain trouve c plus qu'arbitraire » la distinction que j'ai établie entre la science concrète de l'astronomie et cette science concrèteabstraite des mouvements modifiés par l'action

RÉPONSES AIX CRITIQIES. 59

réciproque de masses hypothétiques dans l'espace ; il s'exprime ainsi :

c Nous pouvons supposer une science qui < se bornerait uniquement aux facteurs », ou aux éléments séparés, sans aller jusqu'à l'étude d'une troisième* réalité qui résulterait de leur couibinaison. Cette hj'pothèse est intelligible et trèssoutenable. En astronomie, par exemple, la loi du mouvement s'exécutant toujours en ligne droite, pourrait, ainsi que la loi de gravitation, se discuter, abtraction faite de toute espèce de mobile; et ces deux théories entreraient dans la partie concrète-abstraite de la mécanique; et elles pourraient alors être réunies dans une partie concrète pour l'étude du mouvement d'un projectile ou d'une planète. Telle n'est pas, cependant, d'après M. Spencer, la ligne de démarcation. Il permet à la mécanique théorique de faire cette combinaison particulière, et d'arriver aux lois du mouvement planétaire, dans le cas d'une seule planète. Ce qu'il ne permet pas, c'est d'aller jusqu'à l'hypothèse de deux planètes, ou d'une planète et d'un satellite, modi-

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fiant réciproquement leur mouvement, ce qu'on appelle communément c le problème des trois corps. »

Si j'avais dit ce que M. Bain me fait dire, j'aurais dit une absurdité; mais il s'est trompé sur ma pensée; et sa méprise vient en partie de ce que, ici, conune ailleurs, il prend le mot < concret > dans le sens que lui a donné M. Comte, comme si je l'avais pris dans le même sens, et en partie de ce que Je ne me suis pas expliqué assez clairement. Je n'ai pas le moins du monde voulu dire que la science concrète-abstraite de la mécanique, lorsqu'elle traite des mouvements des corps dans l'espace, se borne à l'explication du mouvement planétaire tel qu'il se produirait, s'il n'existait qu'une seule planète. Je n'aurais jamais pensé que mes paroles pussent être interprétées ainsi (voyez p. 28). Les problèmes concrets-abstraits sont, en fait, susceptibles d'une complication indéfinie, sans jamais aller au delà de la définition. Je n'ai point, comme M. Bain le prétend, tracé de ligne de démarcation entre la combinaison

RÉPONSES AUX DRinQUES. Hl

de deux facteurs et la comlmiaison de trois, ni entre la combinaison de tout autre nombre de facteurs et un plus grand nombre. Mais je sepai^e la science qui s'occupe de la théorie des Êicteurs, pris isolément, ou combinés deux & deux, trois à trois, quatre à quatre ou en plus grand nombre, de la science qui, donnant à ces facteurs la valeur qui se tire de l'observation des objets actuels^ se sert de la théorie pour expliquer les phéno^nènes actuels.

n est vrai que, dans ces départements de la science, on ne reconnaît pas toujours la distincticn radicale qui existe entre la théorie et les applications de la théorie.

. c Newton, dit M. Bain, a, dans le premier livre des Principes^ pris le problème des trois corps, l'a appliqué à la lune, et l'a suivi dans toutes ses conséquences. Ainsi ceux qui écrivent sur la mécanique théorique continuent de faire entrer dans leurs livres le problème des trois corps, la théorie de la précession, et l'explication des marées. >

Mais si imposante que soit l'autorité de New-

ton comme mathématicien et comme astronome, et si grands que soient les noms de Laplace et Herschell, qui, dans leurs ouvrages, ont également mêlé les théorèmes aux applications qu'ils en ont faites, je ne pense pas que ces faits soient d'un bien grand poids, à moins qu'il ne soit bien démontré que ces écrivains, en agissant ainsi, aient eu l'intention d'émettre leurs idées touchant la classification des sciences. Ce mélange d'éléments divers qui se trouve dans leurs ouvrages, et qui n'y a été introduit que pour plus de commodité, n'est, au fond, que l'indice du développement incomplet de la science ; ce qui se rencontre dans d'autres sciences plus simples qui, plus tard, ont franchi leurs étroites limites. Ce fait est prouvé par deux exemples que nous pouvons citer : le mot géométrie qu'il est impossible maintenant d'appliquer à la science telle qu'elle existe, lui convenait autrefois parfaitement, lorsque le petit nombre de vérités qu'elle renfermait, n'étaient enseignées que comme préparation à l'arpentage et à l'architecture; mais à une époque comparativement an-

. RÉPONSES AUX CRITIQUES. tfS

cienne, ces vérités, relativement simples, se séparèrent de leurs applications, et furent réunies par les géomètres grecs en un corps de doctrine théorique (1). Une épuration du même genre se produit maintenant dans une autre division de la science. Dans la Géométrie descriptive de Monge, les théorèmes étaient mêlés à leurs applications, à la projection et au tracé des plans. Mais, depuis son époque, la science et Fart se sont séparés peu à peu; et la géométrie descriptive, ou, pour lui donner un nom qui lui convient mieux, la géométrie de position, est aujourd'hui reconnue par les mathématiciens comme un système très-étendu de vérités, dont quelques-unes ont été déjà réunies dans des livres ne renfermant rien qui soit relatif aux méthodes pratiques pouvant servir à l'usage de l'architecte et de l'ingénieur. Pour repousser d'avance un

(1) On peut dire que le mélange des problèmes et des tbéorèmes dans Euclide est en contradiction avec le fait que je cite; et il es >Tai que dans ce mélange, nous trouvons les traces de la première forme de la science, mais il est à remarquer que ces problèmes sont tous purement abstraits, et de plus, que chacun d'eux peut être présenté comme tlïéorèmo.

6i CLASSIFICATION DES SCIENCES. .

exemple que Ton pourrait citer contre nous, je ferai remarquer que, si dans les ouvrages d'algèbre destinés aux commençants, les théories des relations quantitatives, traitées algébriquement, sont accompagnées de groupes de problèmes à résoudre, la matière de ces problèmes n'est point pour cela considérée comme faisant partie de la science de Falgèbre. Dire qu'elle eh fait partie, serait dire que l'algèbre embrasse, comme parties intégrantes, les conceptions des distances, des rapports de la vitesse et du temps, ou des poids et des volumes et des pesanteurs spécifiques, ou des surfaces labourées et des jours et des salaires, puisque toutes ces choses, ainsi que beaucoup d'autres, peuvent être prises pour termes de ses équations. De même que ces problèmes concrets, résolus par les procédés algébriques, ne peuvent être considérés comme faisant partie de la science abstraite de l'algèbre, de même, selon moi, les problèmes concrets de l'astronomie ne peuvent être en aucune manière incorporés à cette division de la science concrète-abstraite qui développe la théorie de

Taction et de la réaction des corps libres s al* tirant les uns les autres.

Sur ce point je me trouve en désaccord nonseulement avec M. Bain, mais aussi avec M. Mill, qui soutient les propositions suivantes :

c n y a une sience abstraite de l'astronomie, savoir : la théorie de la gravitation, qui pourrait s'appliquer également bien à l'explication des faits d'un système solaire tout à fait différent de celui dont notre terre fait partie. Les faits actuels de notre propre système, les dimensions, les distances, les vitesses, les températures, la constitution physique, etc., du soleil, de la terre, et des planètes, sont proprement l'objet d'une science concrète, semblable à l'histoire naturelle ; mais la science concrète est plus inséparablement unie à la science abstraite que dans tout autre cas, puisque le petit nombre de faits célestes, réellement accessibles à nos observations, sont presque tous nécessaires pour découvrir et pour démontrer la loi de gravitation comme une propriété universelle des corps, et par conséquent trouvent nécessairement place

dans la science abstraite comme devant lui servir de principes fondamentaux. > — Auguste Comte et le positivisme^ p. 43.

Dans ce passage, M. Mill reconnaît la distinc-^ tion fondamentale entre la partie concrète de l'astronomie qui s'occupe des corps actuellement répandus dans l'espace, et une autre partie qui s'occupe de corps hypothétiques, hypothétiquement répandus dans l'espace. Cependant, il regarde ces deux parties comme inséparables, parce que la seconde tire de la première les données d'où l'on tire la loi de l'action et de la réaction des corps les uns sur les autres. Mais la vérité de cette prémisse, et la légitimité de cette conclusion peuvent être également mises en doute. La découverte de la loi d'action et de réaction tf est pas due primitivement à l'observation des corps célestes, elle n'en dérive que secondairement. La conception d'une force dont l'action varie en raison inverse du carré des distances, est une conception a priori qui se déduit rationnellement des principes mécaniques et géométriques. Bien que différente, quant à son ori-

gine, des nombreuses hypothèses empiriques de Kepler touchant les orbites et les mouvements planétaires, elle fut dans ses rapports avec les phénomènes astronomiques, semblable à celles qui parmi ces hypothèses furent confirmées par Texpérience : ce fut une de ces nombreuses hypothèses possibles, dont les conséquences ont pu être observées et vérifiées; ce fut une hypothèse qui, confrontée dans ses conséquences avec les résijdtats de l'observation, se trouva fom^nir une exidication de ces derniers. En résumé, la théorie de la gravitation eut son origine dans l'expérience des phénomènes terrestres mais elle trouva sa vérification dans l'expérience des phénomènes célestes. Passant maintenant de la prémisse à la conséquence, je ne vois pas comment, même en prenant pour vraie leur prétendue parenté, ces sciences seraient nécessairement inséparables, comme on le suppose; pas plus que je ne vois comment la géométrie doit rester inséparablement unie à l'arpentage, parce que celui-ci lui a donné naissance. En al^ gèbre, comme nous l'avons montré plus haut,

les lois des relations quantitatives s'étendent à me multitude de phénomènes extrêmement hétérogènes ; ^ ce fait établit clairement la distinction entre la théorie et ses applications. Ici les lois des relations quantitatives entre les masses, les distances, les vitesses et les moments, s'appliquant en g^nde partie (quoique non exclusivement) aux phénomènes concrets de l'astronomie, la distinction entre la théorie et ses applications est moins évidente; mais au fond, elle est aussi grande dans un cas que dans l'autre.

Pour mieux voir combien cette distinction est grande, employons une comparaison. Voici un homme vivant : tout ce que nous connaissons de lui se réduit à peu près à ce que nous révèlent nos sens de la vue et du toucher, ou forme un ensemble assez considérable pour une biographie volummeuse. D'un autre côté, voici un personnage imaginaire qui, semblable aux héros des anciens romans, peut être la personnification d'une vertu ou d'un vice, ou qui, semblable à un héros moderne, présente dans

son caractère mixte, dans les divers mobiles qui le font agir et dans toute sa conduite, une ap~ parence de réalité. Mais, si exacte et si complète que soit la peinture de cet être fictif, elle ne peut le transformer en un être réel et vivant. De même l'ignorance où nous pouvons être de ce qui concerne un homme réellement existant ne peut le transformer en un personnage imaginaire. Entre la fiction et la biographie nous trouverons toujours un abhne infianchissable. Il en est ainsi des sciences dont il s'agit, celle qui s'occupe des mouvements que reçoivent et communiquent des corps imaginaires, et celle qui s'occupe de l'action et de la réaction réci-proques de corps réellement existants dans l'espace, resteront éternellement séparées l'une de l'autre. Nous pouvons porter la première au plus haut degré de perfection possible par l'introduction de trois, de quatre, ou d'un plus grand nombre de facteurs, nous pouvons supposer toutes les conditions nécessaires pour former une sorte de système solaire : la description de ce système solaire idéal sera toujours aussi

différente de la description du système solaire actuel que la fiction Test de la biographie.

Le caractère radical de cette distinction devient en quelque sorte plus évident encore si l'on observe que de la plus simple proposition de la mécanique générale, nous pouvons, sans avoir d'intervalle à franchir, passer à la proposition la plus complexe de la mécanique céleste. Nous prenons un corps se mouvant avec une vitesse uniforme, et nous commençons par la proposition qu'il continuera de se mouvoir pour toujours de la même manière. Ensuite, nous posons la loi de son mouvement accéléré sur la même ligne, lorsqu'il est soumis à l'action d'une force constante. Plus tard, nous compliquons la proposition en supposant que la force s'accroît sous l'influence d'un corps attirant qui se rapproche; et nous pouvons formuler une série de lois d'accélération, résultant d'autant de lois supposées d'attraction croissante (lois dont celle de la gravitation fait partie). Ajoutant alors un autre facteur, en supposant que le corps so meut dans une direction

RÉPONSES AUX CRITIQUKS. 71

différente de celle suivant laquelle agit le corps attirant, nous pouvons déterminer, d'après les degrés de puissance des' forces supposées, si sa course sera hyperbolique, parabolique, elliptique ou circulaire, — nous pouvons en commençant considérer comme infinitésimale cette force hypothétique additionnelle, et formuler les résultats différents à mesure qu'elle s'accroît peu à peu. Le problème prend un nouveau degré de complication, si Ton fait intervenir une troisième force, agissant dans quelque autre direction ; et en considérant d'abord cette force comme infinitésimale, nous pouvons l'élever successivement à un degré quelconque de puissance. Pareillement, en introduisant facteur après facteur, et en ne donnant d'abord à chacun d'eux qu'ime puissance insensible par rapport au reste, nous arrivons, par une infinité de degrés, à une combinaison d'une complexité aussi grande que nous voulons.

Ainsi donc la science qui s'occupe de l'action et de la réaction réciproques de coirps imagi* naires placés dans l'espace, est la suite néces-

saire, le développefnent continu de la mécanique générale. Nous avons déjà vu (ju'eUe ne peut former qu'un toifl absolument discontinu avec cette science qui s'occupe des corps célestes et qui dès le principe a reçu le nom d'astronomie. Ces faits étant reconnus, me semble qu'il ne peut rester aucun doute touchant sa véritable place dans une classification des sciences.

Laissant de côté les objections ' de moindre importance, soit parce qu'elles ont été indirectement réftitées, soit parce qu'elles exigeraient ici trop de place, qu'il nous soit permis d'exposer rapidement les arguments généraux qui établissent notre thèse. Nous avons ici deux procédés à notre disposition : l'un des deux ne convient qu'à ceux qui admettent la doctrine générale de V évolution; c'est celui que nous allons employer d'abord.

Nous prenons pour point de départ la concentration de la matière nébuleuse. Suivant les redistributions de cette matière jusqu'au moment où, en se condensant, elle forme des sphé-

roïdesy tournant sur eux-mêmes, et laissant derrière eux des anneaux concentriques, qui se brisent chacun de leur côté et parviennent quelquefois à former des sphéroïdes secondaires, doués du même mouvement, nous aiTivons en* fin aux planètes, telles qu'elles existent à leur origine. Jusqu'ici nous considérons les phénomènes qui se sont produits comme purement astronomiques; et tant que notre terre, considérée comme un de ces sphéroïdes , ne fut formée que de matières gazeuses et fondues, elle n'offrit aucune donnée distincte pour une science concrète plus complexe; dans le laps du temps cosmique, il se forme une croûte solide, qui, des milliers d'années s'écoulant, s'épaissit, et, après d'autres milliers d'années, se refroidit assez pour permettre la précipitation d'abord des différents composés gazeux, et finalement de l'eau. Alors les expositions changeantes des différentes parties du sphéroïde aux rayons du soleil commencent à produire des effets appréciables, jusqu'au mo^ ment où se sont enfin produits les phénomènes météorologiques, et plus tard les phénomènes

7 A CLASSIFICATION DES SCIEMGfiS.

géologiques tels que ceux que nous connaissons maintenant; phénomènes déterminés peut-être en partie par la chaleur du soleil, en partie par la chsdeur interne de la terre, et en partie par l'action de la lune sur l'océan ! Gomment sommes-nous arrivés à ces phénomènes géologiques ? à quelle époque les révolutions astronomiques ont-elles fini et les révolutions géologiques conunencé ? Pour voir qu'il n'y a pas de division réelle entre elles, il suffit de poser cette question* Mettant de côté toute idée préconçue, nous ne trouvons rien de plus, qu'un groupe de phénomtoes devenant de plus en plus compliqués sous l'influence des mêmes facteurs primitifs ; et nous voyons que nos divisions arbitraires ne reposent que sur des raisons de convevenance. Franchissons un degré. Â mesure que la surface de la terre continue de se refroidir, passant insensiblement par tous les degrés de température, la formation de composés inorganiques de plus en plus complexes devient possible ; plus tard sa surface descend à ce degré de température qui permet d'exister aux com-

posés les moins complexes des espèces appelées or^miqaes; et finalement la formation des cornfosés mgymmpm les plus complexes devient possible. Les chÎBiisles werns wfBmtant aujourd'hui que ces composés peuvent être, au rmj^m de la synthèse, formés dans leurs laboratoires, — chaque degré de complexité asc^dante rendant possible le degré plus élevé suivant. De là on peut inférer que, dans les myriades de laboratoires, se diversifiant sans fin et dans leurs matériaux et dans leurs conditions, que renferma la surface de la terre pendant ces milliers d'années qu'il lui a fallu pour passer successîveraent par tous ces degi^és de température, des synthtees successives du même genre ont eu lieu; et que la substance instable, si complexe de laquelle sont sortis tous les organismes, fut forpée à son tour par portions microscopiques; et que c'est d'elle que s'est produite, par des intégrations et des différentiations continuelles, révolution de tous les organismes. Où donc tracerons-nous la ligne de démarcation entre la géologie et. la biologie? La synthèse du com-i

/iS CLASSIFICATION DES SCIëNCËS.

posé le plus complexe n^est qu'une continuation des synthèses par lesquelles tous les composés plus simples ont été formés. Les mêmes facteurs primitifs ont coopéré avec ces facteurs secondaires, météorologiques et géologigues, auxquels ils avaient eux-mêmes donné naissance.

Nulle part nous ne trouvons de vide dans la série qui va toujours se compliquant, car il y a une connexion manifeste entre ces mouvements que divers composés complexes subissent durant leurs transformations isomériques, et ces changements de forme subis par la matière plastique primitive que nous appelons vivante. Les phénomènes biologiques, malgré les différences qui les distinguent dans la suite, sont à leur origine inséparables des phénomènes géologiques, — inséparables de la série de transformations continuelles produites par l'action des forces physiques dans les matières qui forment la surface de la terre. Il est inutile de parcourir d'autres degrés. Que du groupé dès phénomènes biologiques naisse et se développe graduellement le groupe des phénomènes plus

. RÉPONSES AUX CniTlQl KS. 77

particuliers que nous appelons psychologiques, cela n'exige aucune démonstration. Et lorsque nous arrivons aux phénomènes psychologiques de Tordre le plus élevé, il est clair qu*en suivant le développement graduel de Thumanité depuis les simples familles enfantes jusqu'aux tribus et aux nations plus ou moins grandes el plus ou moins civilisées, nous passons insensi* fal^nent des phénomènes de l'activité humaine individuelle aux phénomènes de l'activité humaine cdlective. En résumé, n'est<-il donc pas évident que dans cette classe de sciences formée par l'astronomie, la géologie, la biologie, la psychologie et la sociologie, nous avons un groupe naturel dont les parties ne peuvent être désunies ni placées dans un ordre inverse ? Ici il y a à la fois pour les phénomènes dépendance au point de vue de leur origine et de leur généralion, et dépendance au point de vue de la mamère dont ils peuvent être expliqués. Dans le temps cosmique, les phénomènes se sont produits dans cet ordre de succession ; et l'explication scientifique et complète de chaque grouj>e

78 CLÀSSfl^ICATION DES SCIENCES.

dépend de l'explication scientifique des groiqies précédents. Aucune autre science ne peut être intercalée entre les membres de ce groupe sans détruire lair continuité. Placer la physique entre Tastronomie et la géologie, ce serait ouvrir une lacune dans l'histoire d'une série continue de transformations ; et il en serait de même, si l'on plaçait la chimie entre la géologie et la biologie. Il est vrai que la physique et la chimie sont nécessaires pour expliquer ces séries suc-» cessives de faits ; mais il ne s'ensuit pas qu'elles doivent être elles-mêmes placées parmi ces se* ries.

La science concrète, composée de ces cinq sciences concrètes particulières, formant ainsi un tout d'une parfaite cohérence et se distin* guant de toute autre science, on peut poser la question de savoir si toute autre sci^ce forme également un tout dont les parties soient unies d'une manière indissoluble, ou si die admet quelque division secondaire formant un tout également distinct : — on peut répondre que ce dernier cas est le vrai. Un théorème de statique

RÉPONSES AUX C3imQUES. 79

OU de dynamiqae, ^ simple qu'il soit, a toi^urs pour matière sur laqudle il porte quelque chose qui est conçu comme étendu, et comme déployant une force ou des forces, — comme étant un siège de résistance, ou de tension, ou des deux à la fois, et comme capable de posséder plus ou moins de force vitale. Si nous cxaminons la plus simple proposition de statique, nous voyons que la conception de la force est toujours jointe à la conception de l'espace, avant que la proposition puisse se former dans la pensée ; et si nous examinons également la plus simple proposition en dynamique, nous voyons que la force, l'espace et le temps sont ses éléments essentiels. La quantité dans les termes est indifférente; et ceux-ci, poussés par la réduction jusqu'au delà des limites de la perception, s'appliquent aux simples molécules : la mécanique molaire et la mécanique moléculaire se tiennent et se continuent. Des questions concernant les mouvements relatifs de deux molécules ou d'un plus grand nombre, la mécanique moléculaire passe aux différents modes d'agré-

gatioh entre plusieurs molécules, aux changements dans la quantité et Fespèce des mouvements possédés par elles comme membres d'un agrégat, et aux changements de mouvements transmis par l'intermédiaire des agrégats formés par elles (comme ceux que présente la lumière en mouvement).

Étendant chaque jour son domaine, elle va jusqu'à l'étude des parties constituantes de chaque molécule composée d'après les mêmes principes. Et ces combinaisons et ces décompositions de molécules plus ou moins composées qui constituent les phénomènes de la chimie, sont aussi considérées comme des faits du même ordre, car les affinités des molécules l'une pour l'autre, et leurs réactions par rapport à là lumière, la chaleur, et les autres manifestations de la force, sont regardées comme le résultât dés divers mouvements déterminés mécaniquement dans leurs différentes parties composantes. Sans suivre jusqu'au bout cette marche progressive dans l'interprétation mécanique des phénomènes moléculaires, il suffit de remarquer

RÉPONSES AtX CRITIQUES. 81

que les éléments essentiels dans toute concep* tien relative à la chimie, sont des unités occupant une place dans Tespace, et exerçant une action les unes sur les autres. C'est donc là le caractère commun de toutes ces sciences que nous groupons à présent sous les noms de mécanique, physique et chimie. Laissant de cùté la question de savoir s'il est possible de concevoir la force séparée des substances étendues où elle se produit, nous pouvons aflirmer, sans crainte de nous ti*omper, que, si l'on supprime la conception de la force, on supprime en même temps la science mécanique, physique et chimique. Unies étroitement, comme elles le sont par ce lien, ces scienc^es perdraient leur liaison et leur continuité, si l'on intercalait entre elles une autre science quelconque. Nous ne pouvons placer la logique entre la mécanique molaire et la mécanique moléculaire. Nous ne pouvons placer les mathématiques entre le groupe des propositions qui concernent l'action des molécules homogènes les unes par rapport aux autres, et le groupe des propositions qui concernent

Faction des molécules hétérogènes les unes par rapport aux autres (propositions dont l'ensem-r ble prend le nom de chimie). Évidemment ces deux sciences restent en dehors du tout étroite^ ment uni dont nous venons de parler, — sépa^ rées qu'elles sont de lui par une distance infran-* chissable.

Par quoi sont-elles radicalement s^arées?

par Tabsence de la conception de force. Bien qu'il soit très-vrai que la logique* et les mathématiques se servent de termes qui doivent être nécessairement capables d'affecter le sens intime, et par conséquent d'exercer une action ; ce^ pendant il est vrai aussi que ces sciences ont pour caractère distinctif non-seulement de ne faire dans leurs propositions aucune allusion à cette force, mais même de prétendre l'ignorer absolument. Au lieu d'être, comme dans toutes les autres sciences, un élément non-seulement reconnu mais essentiel, la force, en mathématique et en logique, est un élément qui non-seulement n'est pas essentiel, mais qui à dessein n'est pas même reconnu. Les termes par les-

RÉFONSES AUX CRiTIQrKS. 83

quels la logique exprime ses propositions sont des signes qui n'ont pas la prétention de i*eprésenter des choses^ des propriétés ou des facultés d'une espèce plutôt que d'une autre, et qui pourraient aussi bien servir pour exprimer des attributs appartenant aux membres de quelque série connexe de courbes idéales qui n'ont jamais été tracées que pour représenter autant d'objets réels. Quant à la géométrie, loin d'employer des lignes et des surfaces réelles comme éléments des vérités qu'elle démontre, elle considère au contraire ces vérités comme ne deve* nant absolues que lorsque ces lignes et ces surfaces deviennent idéales, — que lorsque la conception de toute substance douée de force est exclue.

Qu'on me permette maintenant de présenter d'autres arguments, qui ne supposent pas l'adhésion à la doctrine de X évolution^ mais qui établissent ces distinctions fondamentales avec une clarté au moins égale.

Les sciences concrètes, prises toutes ensemble ou une à une, ont pour objets des agrégats^ —

84 CLASSIFICATION DÏS SCIENCES.

soit un agrégat entier d'existences sensibles, soit quelque agrégat secondaire séparable de cet agrégat entier, soit quelque agrégat tertiaii^ séparable de ce dernier, et ainsi de suite. L'astronomie sidérale s'occupe de la totalité des masses visibles distribuées dans l'espace; et elle les considère comme des individus dont on peut reconnaître l'identité, comme occupant une place déterminée et soutenant, tous, relativement les uns aux autres, relativement aux groupes partiels, et relativement au groupe entier, des rapports constants.

L'astronomie planétaire, séparant de cet agrégat qui embrasse toute cette partie relativement petite qui constitue le système solaire, s'occupe de cette partie comme d'un tout, — observe, mesure, calcule les grandeurs, les formes, les distances, les mouvements de ses membres primaires, secondaires et tertiaires; et prenant pour ses recherches les plus larges les actions et les réactions réciproques de tous ces membres considérés comme parties d'un assemblage coordonné, elle prend pour ses recherches

les plus étroites les actions de chaque membre considéré comme un individu, possédant un certain nombre de propriétés actives intrinsé* ques qui sont modifiées par un certain nombre de propriétés actives extrinsèques. Parmi ces agrégats, la géologie (mot employé ici dans toute sa compréhension) en choisit un qui exige une étude attentive, et s'y bornant, elle rend compte des actions et de la structure terrestres, passées et présentes; et prend pour problèmes les plus spéciaux les formations locales avec leurs causes; pour problèmes les plus généraux les transformations sériaires subies par la terre entière. Tandis que le géologue s'occupe de cet agrégat petit par rapport à l'univers, mais grand par lui-même, le biologiste s'occupe de petits agrégats formés des parties de la substance superficielle de la terre, et considère chacun d'eux comme un tout coordonné dans sa structure et dans ses fonctions ; ou, lorsqu'il s'occupe d'un organe particulier, il le considère comme un tout formé de parties subordonnées ellesmêmes ou tenant au système de coordination de

rorganisme tout entier. U laisse au psychologue ces agrégats spéciaux de fonctions qui savent accommoder la réaction des organismes aux influences multiples des agents qui les entourent; et il les lui laisse, non pas simplement parce qu'ils sont d'un ordre de spécialité plus élevé, mais parce qu'ils sont la contre-partie de ces agi^égats ou états de conscience qui sont l'objet de la psychologie subjective, science qui se sépare entièrement de toutes les autres sciences. Finalement, le sociologiste considère chaque tribu et chaque nation comme un agrégat présentant une multitude de phénomènes, simultanés et successif qui se lient et se tiennent comme les parties d'une seule combinaison. Ainsi, dans tous les cas, une science concrète s'occupe d'un agrégat concret (ou de plusieurs agrégats concrets); et elle embrasse comme matière propre tout ce qui peut être connu de cet agrégat relativement à sa grandeur, sa forme, ses mouvements, sa densité, sa texture, l'arrangement général de ses parties, sa structure microscopique, sa composition chi-

miqtte, sa température, etc., et relativement aussi aux nombreux changements, matériels et dynamiques, qu'il subit depuis le moment où il commence d'exister comme agrégat jusqu'au moment où il cesse d'exister comme tel.

Aucune science concrëte*abstraite ne se com« porte de cette façon. Prises toutes ensemble, les sciences conerètes^abstraites décrivent les différentes espèces de propriétés que possèdent les agrégats; et chaque science concrète-abstraite s'attaehe à une certmne classe de ces propriétés. Gdle-ci étudie et formule les propriétés communes à tous les agrégats; celle-là, les propriétés des agrégats ayant des formes spéciales, des états d'agrégation spéciaux, etc.; d'autres prennent dans les agrégats certaines parties constituantes, les tiennent séparées des autres, et en étudient les propriétés. Mais que les agrégats puissent être considérés comme des objets individuels, c'est ce qu'ignorent implicitement toutes ces sciences. Une propriété isolée, ou un ensemble de propriétés réunies, voilà ce dont elles s'occupent exclusivement II n'importe en

rien à la mécanique que la masse en mouver ment qu'elle considère soit une pls^ète ou une molécule, un morceau de bois mort jeté dans la rivière ou le chien vivant qui saute après lui ; dans l'un et l'autre cas, la courbe décrite par le corps en mouvement se conforme aux mêmes lois. Il en est de même pour le physicien, 1(m*squ'il prend pour sujet d'étude le rapport entre le volume changeant d'un corps et sa quantité variable de mouvement moléculaire : considé* rant son sujet en général, il ne tient aucun compte de l'espèce de matière ; et l'étudiant en particulier par rapport à telle ou telle espèce de matière, il laisse à l'écail tout ce qui concerne la grandeur ou la forme; excepté dans les cas plus particuliers encore où il recherche les effets qui peuvent être produits sur la forme, et encore dans ces cas mêmes laisse-tril de côté la grandeur du corps. Il en est de même du cliir miste. Quelle que soit la substance qu'il examine, non-seulement il ignore quelle elle est, en étendue ou en quantité, mais il n'exige pas même qu'elle soit perceptible. La partie de car-

bone sur laquelle il fait ses expériences peut avoir été visible ou invisible sous ses formes de diamant, de graphite ou de charbon, — cela lui est indifférent. Il le suit sous ses déguisements divers et dans ses combinaisons variées; — il le trouve tantôt uni avec Toxygène pour fonner un gaz invisible; — tantôt caché avec d'autres éléments dans des composés plus complexes, comme Téther, le sucre et l'huile. Â l'aide de l'acide sulfurique ou d'un autre réactif, il le précipite sous la forme d'un résidu cohérent ou d'une poudre impalpable; et d'autres fois, par l'application de la chaleur, il la force à se révéler comme un élément du tissu animal.

Évidemment, en constatant ainsi les affinités et l'équivalence atomique du carbone, le chimiste n'a rien à faire avec un agrégat quel qu'il soit ; il s'occupe du carbone comme d'une chose qui n'existe dans aucun état particulier de combinaison, comme d'une chose dépouillée de quantité, de forme et d'apparence, en un mot comme d'une chose abstraite et idéale; et il le conçoit comme doué de certaines puissances ou pro-

priétés, d'où résultent les phénomènes particuliers qu'il décrit : constater ces puissances ou ces propriétés^ voilà son unique but.

Enfin les sciences abstraites de leur côté ignorent également la réalité des agrégats et des puissances que les agrégats ou leurs parties composantes peuvent posséder; elles ne s'occupent que des relations : — relations entre les agrégats, ou . entre les parties des agrégats, relations entre les agrégats et leurs propriétés, relations entre les propriétés, ou relations entre les relations. La même formule logique est également applicable, que les termes soient des hommes et leur non-existence, des cristaux et leurs plans de clivage, ou des lettres et leurs sons. Quant aux mathématiques, elles s'occupent exclusivement de rapports, c'est ce que l'on peut voir en constatant qu'elles emploient précisément la même expression pour caractériser un triangle infiniment petit, que pour caractériser le triangle qui a Sirius pour sommet et le diamètre de l'orbite de la terre pour base. Je ne puis comprendre comment on peut

mettre en doute la légitimité des définitions de ces groupes de sciences. Il est impossible de nier qae chaque science concrète a pour objet un agrégat ou des agrégats inorganiques, orgainques, ou supei^organiques (une société) ; et que, ne tenant aucun compte des propriétés de tel ou td ordre, eUe ne s'occupe que de la coordination des prq)riétés réunies de tous les ordres. Il ne me parait pas moins certain qu'une science concrète-abstraite s'attache à quelque ordre de propriétés, négligeant les autres caractères de l'agrégat qui les pos^de, et ne reconnaissant même d'agrégats qu'en tant que leur conception est impliquée dans l'examen des propriétés de l'ordre particulier que l'on étudie/ fit je pense qu'il est également clair qu'une scfence abstraite, dégageant ses propositions, «de toute allusion aux agrégats et aux propriétés, autant que le permet fa aatiune de la pensée, pe s'occupe que des relations de coexistence et de succession, conçues en dehors de tout mode particulier d'existence et d'action. Si donc ces trois groupes de sciences ne sont, res-

pectivementy que des théories des agrégats^ des théories des propriétés, des théories des rela^ tionSj il est manifeste que les divisions entre elles sont non-seulement parfaitement claires, mais que les intervalles qui les séparent ne peu* vent être comblés.

Ici peut-ôtre on verra plus clairement qu'auparavant combien est insoutenable la classification de M. Comte. Déjà (p. 13), après avoir exposé d'une ^ manière générale ces distinctions fondamentales, j'ai signalé les inconséquences dans lesquelles on tombe lorsque les sciences, conçues comme abstraites, concrètes-abstraites, et concrètes, sont classées dans l'ordre proposé par cet auteur. Ces inconséquences deviennent plus frappantes encore, si à ces noms généraux des gi*oupes on substitue les définitions données plus haut. On aurait alors la liste suivante :

Mathématiques théorie des relations.

(Renfermant les mathématiques.) théorie des propriétés.

Astronomie théorie des agrégats. *

, Physique théorie des propriétés.

Chimie théorie ded propriétés.

Biologie théorie des agrégats.

Sociologie théorie des agrégats.

REPONSES Al'X CRITI^tES. M

Que ceux qui ont adopté une doctrine particulière voient clairement les défauts d^une doctrine opposée, aveugles sur les défauts de celle qu'ils professent, c'est une remarque tri\îale, mais qui est vraie pour les discussions philosophiques comme pour tout le reste : la parabole de la paille et de la poutre s'applique aussi bien aux jugements des hommes sur leurs opinions respectives qu'à leurs jugements les uns sur les autres relativement au caractère. Peut-être que pour mes amis de l'école positiviste je confirme cette vérité par mon exemple, — de même qu'ils la confirment pour moi par le leur. C'est à ceux qui sont étrangers à l'un et l'autre système qu'il appartient de dire où se trouve la paille et où se trouve la poutre. En attendant, il est clair que l'une ou l'autre doctrine est essentiellement erronée, et qu'aucune modification ne peut les mettre en harmonie. Ou les sciences ne peuvent être classées comme elles l'ont été par moi, ou elles ne peuvent être disposées dans Tordre sériaire proposé par M. Comte.

Pendant que les pages précédentes s iinpiv niaient, il parut dans la Revue des deux motidesy du 15 février un article sur un de mes derniers ouvrs^es, les Premiers Principes. Je dois remercier M. Auguste Laugel, Tautem* de cet article, du soin avec lequel il a exposé quelquesunes des vues principales de cet ouvrage, et de l'esprit libéral et sympathique avec lequel il les a appréciées. Sous un rapport, cependant, M. Laugel transmet à ses lecteurs un jugement erroné; — jugement qui, sans doute, se déduit pour lui de ce qu'il croit être l'évidence même, et qu'il a incontestablement exprimé avec la plus complète bonne foi. M. Laugel me présente comme disciple de M. Comte sur certains points. Après avoir décrit l'influence de M. Comte, dont

il retrouve les traces dans les ouvrages de quelques autres écrivaios anglais, particulièrement de M. Mill et de M. Buckle, il prétend que cette influence, bien que non avouée, se reconnaît facilement dans Touvrage qu'il entreprend de faire

connaître; et, dans plusieurs endroits de son article, il fait des remarques qui tendent à prouver ce qu'il allègue. C'est avec grand regret que je me vois obligé de contredire un critique d'une si grande bonne foi et d'une si grande habileté. Mais, comme la Revue des deux mondes est trèsrépandue en Angleterre aussi bien qu'ailleurs, et comme il existe dans certains esprits, tant ici qu'en Amérique, un préjugé analogue à celui qu'entretient M. Laugel, — préjugé qui ne peut que se fortifier, par son témoignage, — il me paraît nécessaire de le combattre.

Deux causes de nature tout à fait différente ont contribué à répandre la croyance erronée que M. Comte est reconnu comme le créateur de la science proprement dite. Ses ennemis les plus ardents et ses amis les plus dévoués ont, sans le savoir, concouru à la propager. D'un

.FOL'RQIOI JE MK SKPAKE D'AL'i;. WMTK. *>7

côté, M. Comte ayant désigné sous le nom de philosophie positive toutes les connaissances détinitivement établies que les savants ont, par degrés, réduites en système ou en un seul corps de doctrine, et l'ayant d'ordinaire opposé à Tassemblage incohérent des opinions soutenues par les théologiens, c'est devenu une habitude dans le parti théologique de désigner le parti opposé, celui des hommes de science, sous le nom de Positivistes, Et Thabitude de les appeler ainsi a fait naître Topinion qu'ils s'appellent euxmêmes Positivistes et qu'ils sont les disciples de M. Comte. D'un autre côté, ceux qui ont adopté le système de M. Comte, et qui le regardent comme la philosophie de l'avenir, ont été naturellement portés à voir partout les signes de son progrès, et, partout où ils ont trouvé des opinions en harmonie avec lui, il les ont attribuées à rinfluence de son auteur. C'est toujours la tendance des disciples d'exagérer les effets de l'enseignement du maître, et de considérer ce maître comme l'inventeur de toutes les doctrines qu'il enseigne. Dans l'esprit des disciples,

le nom de M. Comte s'associe à celui de la méthode scientifique, parce que la plupart ne Font comprise que par l'exposition qu'il en a donnée- Sous l'influence inévitable de cette association d'idées, ils pensent à M. Comte chaque fois qu'ils rencontrent des habitudes de penser qui (mt qo^jue analogie avec la méthode scientifique décrite par cet auteur; et, par là, ils sont portés à s'imaginer qn^ft a fait naîU^ dans l'esprit des autres les conceptions qu'il a fait naître dans les leurs. De pareilles impressms, cependant, sont, dans la plupart des cas, sans fondement. Que M. Comte ait donné une exposition générale de la doctrine et de la méthode scientifique, cela est vrai ; mais il n'est pas vrai que ceux qui admettent cette doctrine et qui suivent cette méthode soient les disciples de M. Comte. Ni leurs procédés d'investigation, ni leurs vues concernant la connaissance humaine dans sa nature et dans ses limites, ne diffèrent d'une manière sensible de ce que ces procédés et ces vues étaient avant M. Comte. S'ils sont positivistes^ ils le sont comme l'ont toujours

POURQUOI JE m siPASB d'aug. gomtb. m

été, d'une manière plus ou moins conséquente, tous les hommes de science; et, en les dési* gnant par ce nom, ils n*en sont pas plus les disciples de M. Comte, que ne le seraient les savants qui ont vécu et qui sont morts avant cet auteur, si on leur donnait le même titre. M. Comte lui-même ne réclame nullement ce que quelques-uns de ses adhérents sont portés à réclamer pour lui implicitement : < D y a sans doute, dit-il, beaucoup d'analogie entre ma philosophie positive et ce que les savants ang^is entendent, depuis Newton surtout, par philo^ Sophie naturelle (voyez Avertissement). > Et, plus loin, il indique le t grand mouvement imprimé à l'esprit humain, il y a deux siècles, par Faction combinée des préceptes de Bacon, des conceptions de Descartes et des découvertes de Galilée, comn^ le moment où l'esprit de la phi* losophie positive a commencé à se prononcer dans le monde. » Par conséquent, les procédés généraux d'investigation et la manière d'interpréter les phénomènes, que M. Comte appelle philosophie positive ^ sont regardés par lui-même

ip

comme le résultat du travail de deux siècles; il reconnaît qu'à l'époque où il écrivait ils avaient déjà acquis un développement marqué, et il les regarde comme Théritage de tous les hommes de science.

Ce que se proposait M« Comte, c'était de donner à la pensée et à la méthode philosophique une forme et une organisation plus parfaite, et de les appliquer à l'interprétation de ces classes de phénomènes qui n'avaient pas encore été étudiées d'une manière philosophique. C'était une conception pleine de grandeur, et tenter de la réaliser était une entreprise digne de sympathie et d'admiration. Cette conception avait été également celle de Bacon; lui aussi aspirait à une organisation des sciences ; lui aussi était persuadé que t la physique est la mère de toutes les sciences » ; lui aussi était persuadé que les sciences ne peuvent avancer qu'à là condition d'être unies et combinées, et il avait vu en quoi consistent cette union et cette combinaison nécessaire ; lui aussi avait compris que la philosophie morale et civile ne pourrait

POURQUOI JE MB SÉPAAB P'aUG. COMTE. 101

croître et fleurir qu'en tant quelle aurait ses racines dans la philosophie naturelle; et, par là, il avait aussi entrevu l'idée d'une science sociale naissant de la science physique. Mais l'état des connaissances à son époque lempécha d'aller au delà de cette conception généi*ale; et, en vérité, c'est une chose meneilleuse qu'il soit allé jusque-là. Au lieu d'une conception obscun; et vague, M. Comte a présenté au monde une conception claire et nettement définie. En réalisant cette conception, il a montré une laideur de vue remarquable, une grande originalité, un génie d'invention immense, et une puissance de généralisation extraordinaire. Considérée en lui-même, son système de philosophie positive, vrai ou faux, est un monument aux proportions gigantesques. Mais, après avoir accordé à M. Comte la haute admiration qu'il mérite pour sa conception, pour ses efforts à la réaliser, et pour le talent qu'il a déployé dans cette tentative, il reste une question à poser : A-t-il réussi? Un penseur qui réorganise la méthode scientifique et les connaissances de son siècle,

et qui fait accepter à ses successeurs la réorganisation qu'il a tentée, peut être, à juste titre, regardé comme chef d'école, et ceux-ci peuvent être regardés comme ses disciples.

Mais, parmi les successeurs, ceux qui acceptent cette méthode et ces connaissances du siècle, mais qui n'en acceptent pas la réorganisation, ne sont certainement pas ses disciples. Or, qu'est'il arrivé par rapport à M. Comte? Il en est, mais en petit nombre, qui ont adopté ses doctrines presque sans réserve; et ceux-* là peuvent être vraiment appelés ses disciples. 11 en est d'autres qui acceptent ccminie \Tais un certain nombre de ces principes, mais qui rejettent le reste; ceux-là, s'ils sont ses disciples, ne le sont qu'en partie. Enfin, il en est qui rejettent sa doctrine dans tout ce qu'elle a de particulier; et ces derniers doivent être considérés comme ses antagonistes. Tous les membres de cette classe sont précisément ce qu'ils auraient été, s'il n'avait pas écrit. Rejetant sa réorganisation des sciences, ils ont pris ces sciences telles qu'elles existaient

POURQUOI JE MB SÉPAU D*AUG. COMTB. tOS

avant lui, comme un héritage commun légué par le passé au présent. El leur adhésion à cette doctrine scientifique ne les met nullement au nombre des disdples de M. Comte. C'est à cette classe qu'appartient la grande majorité des hommes de science. Et c'est à cette classe que j'appartiens moi-même.

Pour en venir maintenant à ce qui me touche personnellement dans la question, qu'il me soit permis de signaler d'abord ces grands principes généraux sur lesquels M. Comte est d'accord avec les penseurs qui l'ont précédé et sur lesquels je suis d'accord moi-même avec lui.

Toute connaissance vient de l'expérience :

voilà ce que soutient M. Comte, et c'est aussi ce que je soutiens; mais je le soutiens dans un sens plus large que lui, car non-seulement je pense que toutes les idées acquises par les individus, et par conséquent toutes les idées transmises par les générations passées dérivent de cette source, mais je pense aussi que les facultés elles-mêmes qui servent à l'acquisition de ces idées sont le produit des expériences accu-

mulées et oi^anisées, transmises par les races antérieures (voyez Principes de Psychologie). Mais la doctrine que toute connaissance vient de l'expérience . n'a pas été mise au jour par M. Comte : aussi ne la réclame-t-il pas comme sienne. Il dit lui-même que c tous les bons esprits répètent, depuis Bacon, qu'il n'y a de connaissances réelles que celles qui reposent sur des faits observés ». De plus, le caractère distinctif de l'école anglaise de psychologie est d'avoir étudié particulièrement cette doctrine et de l'avoir définitiveïnent établie. Je ne sache pas que M. Comte, acceptant cette doctrine^ ait fait quelque chose pour la rendre plus certaine ou pour lui donner plus de netteté. Dans le fait, cela lui était impossible, puisqu'il rejette cette partie de la science de l'esprit qui seule peut fournir les preuves de cette doctrine.

. C'est, en outre, la croyance de M. Comte que toute connaissance est relative et n'atteint que les phénomènes, et sur ce point je suis entièrement d'accord avec lui; mais personne n'oserait prétendre que la relativité de toute con-

POURQUOI JE MB SÉPARE b'aVG. COMTE. ii)h

naissance a été proclamée pour la première* fois par M. Comte. Parmi ceux qui ont prore2>se cette doctrine et qui lui sont restés plus ou moins fidèles, sir William Hamilton range Pro* tagoras, Aristote, saint Augustin, Boëce, Aver* roës, Albert le Grand, Gerson, Léon THébrcu, Mélanchton, Scaliger, François Picooloiiiini, Giordano Bruno, Campanella, Bacon, Spinosa, Newton, Kanl. Sir William Hamilton lui-même, dans sa Philosophie de l'Inconditionnel y publiée pour la première fois en 1829, a donné une démonstration scientifique de cette croyance. Kecevant cette doctrine de ses prédécesseurs, en commun avec les autres penseurs, M. Comte n'a rien fait, à ma connaissance, pour son avancement. Et en réalité, il ne pouvait la faire avancer, puisque, comme nous Tavons déjà dit, il regarde comme impossible cette analyse de la pensée qui renferme les preuves de la relalivitf» de toutes nos connaissances.

M. Comte ne veut pas que, dans Fexplication des différentes classes de phénomènes, on ait recours à des entités métaphysiques que Ton

106 CLASSIFICATION DES , SCIBNGES.

eonsid^e comme leurs causes, et c'est aussi mon opinion que l'emploi de semblables entités distinctes, bien que fort commode, sinon nécessaire même pour les besoins de la pensée^ esty au point de vue scientifique, tout à fait illégitime. Cette opinion n'est, en effet, qu'un corollaire de la précédente, et elle doit se maintenir ou tomber avec elle. Mais, comme la précédente, elle s'est maintenue pendant des siècles avec plus ou moins de consistance.

M. Comte lui-même cite l'expression favorite de Newton : t physique, garde-toi de la métaphysique! > Cette doctrine, pas plus que la précédente, n'a été établie par M. Comte sur un fondement plus solide. Il n'a fait que la reproduire. Faire plus lui était môme impos* sible; car, sur ce point comme sur les autres, son scepticisme touchant la psychologie subjective lui interdisait de prouver que ces entités métaphysiques sont de simples conceptions symboliques <iui ne sont j pas susceptibles de vérification.

En dernier lieu, M. Comte croit à des lois

naturelles invariables, à des rappoits constants et uniformes entre les phénomènes. Mais beaucoup d'autres avant lui y ont cru aussi. Acceptée méoie de ceux qui n'ont pas la prétention d'être des savants, la proposition qu'il y a dans l'univers un ordre immuable a, dans le monde scientifique, conservé pendant des siècles l'autorité d'un principe ou d'un postulat, reconnue comme vraie par quelques-uns seulement en ce qui concerne les phénomènes du monde inoi^anique, mais reconnue par d'autres savants comme universelle. Recevant cette doctrine de ses devanciers, M. Comte Ta laissée ce qu'elle était en elle-même. Bien qu'il ait découvert de nouvdles lois^ je ne pense pas que les savants admettent jamais qu'il les ait démontrées de manière à en rendre Finduction plus certaine; il de les a pas non plus démontrées au moyen de la déduction, en prouvant, comme cela peut se faire facilement, que la constance et l'uniformité des rapports entre les phéno^mènes est un corollaire nécessaire de la persis* tance de la force.

Tels sont les principes qui servent de point de départ à M. Comte, — principes qu'on ne peut regarder comme appartenant en propre à sa philosophie, c Mais, dira-t-on, où est la nécessité de faire ces observations, puisque aucun lecteur instruit n'attribue à M. Comte la découverte de ces vérités ? » A cela je réponds que, bien qu'aucun disciple de M. Comte ne voulût, de propos délibéré, réclamer pour ce philosophe les véi'ités dont il s'agit, et qu'aucun adversaire appartenant au parti théologique, pour peu qu'il se soit familiarisé avec la science et la philosophie, ne regarde M. Comte comme le premier qui les ait exposées, cependant il existe une forte tendance à rapporter n'importe quelle doctrine à ceux qui l'ont exposée les derniers et avec un certain éclat, — tendance qui produit des impressions fausses même dans les esprits les plus éclairés. Nous avons sous la main la preuve de ce que j'avance. Dans le nuniéro de la Revne des deux mondes indiqué plus haut, oh peut lire à la page 936 les mots suivants :

« Toute religion, comme toute philosophie, a la

prétention de donner une explication de Funivers; la philosq)hie qui s'appelle positive se distingue de toutes les philosophies et de toutc^s les religions en ce qu'elle a renoncé à celte ambition de Tesprit humain > ; et le reste du pai*agraphe est consacré à l'explication de la doctrine de la relativité de nos connaissances. Le paragraphe qui vient après commence ainsi :

c Tout imbu de ces idées, que nous exposons sans les discuter pour le moment, M. Spencer divise », etc. Maintenant je demande si ces expressions et ces idées ne tendent pas à produire ou à fortifier l'impression eiTonée que je voudrais dissiper. Je ne suppose pas un moment que M. Laugel ait eu l'intention de dii*e que ces idées qu'il présente comme appartenant à la philosophie positive sont particulièrement les idées de M. Comte. Mais, bien que telle n'ait pas été probablement son intention, ses expressions font supposer le contraire. Dans l'esprit des disciples et des adversaires, les mots philosophie positive signifient philosophie de M. Comte, et être imbu des idées de la philo-

Sophie positive y c'est avoir reçu ses idées de M. Comte. Après ce qui a été dit plus haut, je n'ai pas besoin de répéter que l'opinion que l'on a fait naître ainsi par inadvertance est une opinion fausse. M. Comte n'a fait qu'énoncer ces vérités générales, et les propositions par lesquelles il les énonce ne m'en ont pas donné une idée plus claire qu'auparavant. Si je suis redevable à quelqu'un en particulier de m'avoir rendu ces principes plus clairs, c'est à sir William Hamilton.

Des principes conmiuns à M» Comte et à beaucoup de penseurs anciens et contemporains, passons maintenant stux principes dtstinctifs de son système. De mèijie que je. suis entièrement d'accord avec M. Comte . sur ces doctrines fondamentales qui sont notre héritage . commun, de. même je suis entièrement en désaccord avec lui sur les principes qui fondent sa philosophie propre et qui en déterminent l'organisation. Pour prouver ce que j'avance, il suffira de comparer entre elles )es propositions de M. Comte et celles que jp leur oppose.

POLRQt'Ol JK UE SÉrARK u\KI\*. COMTE. 111

rMvusiiioifs norotinosift

w ■. CMTE. tti'c JC Lcni orrotc.

• ^ OtaMBB 4e BM Le progrès de nof concepitont et de eonceptienspriiieipalBe^ ckaqiM fenache de nos coiinaissiiQoot chaque branche de nos est, da comaMaeMMSi à la iln, iiitrinsôconnaîssances, passent quement le méiw. Il n*etl pa» nm qpi'U suoceseivement par trois y ait trois méthodes philosophiques ni^ états théoriques dilTé- calenient op|)Osées; il n*y a qu'une seule rents: l'étal théologique méthode qui reste (oigours essentielleou fictif; rétat métaphy- ment identique avec elle-même. Depuis sique ou abstrait; Tétai le commencement jusqu'à la fin, nos conscientifique ou positif, ceptions des causes des phénomènes ont En d'autres tennes,res- un degré de généralité qui correspond i prit Iramain, par sa na- détendue des généralisations que les exture, emploie successi- périences déterminent; et nos géiiéralivementdans chacune de sations changent à mesure que les expéses recherches trois mé- riences s'accumulent. L'intégration des thodes de philosopher, causes, regardées dans le principe connue dont le caractère estes- multiples et locales, mais finalement rcsentiellement différent gardées comme unes et universelles, est et même radicalement un procédé qui implique, il est vrai, le opposé : d'abord la mé- passage par tous les degrés intermédiaithode théologique, eu- res entre ses deux extrêmes ; mais s'imusuite ISL méthode meta- giner que les pas que l'on fuit de l'un à physique, et enfin lamé- l'autre i»ont des degrés par lesquels un thode positive. » (P. 3.) s'élève, ne peut être que l'effet de l'il-

luMon. Les causes que nous supposons d'abord concrètes et individuelles s'identifient dans l'esprit ft mesure que les phénomènes semblables se forment en groupes. En s'identifiant et en 8*étendantt\ un nombre de plus en plus grand de phénomènes, les causes deviennent de moins en moins distinctes dans leur individualité; si l'identification continue, elles de^ viennent par degrés difflises et indéfinies

dans la pensée; et parrois, sans qu'il y ait aucun changement dans la nature du procédé, Tcsprit acquiert la conscience d'une cause universelle, qui ne peut être conçue (i).

« Le système théolo- De même que la marche de la pensée gique est parvenu à la est une, de même son point d'arrivée est plus haute perrection un. 11 n'y a point trois conceptions derdoiit il soit susceptible nières possibles; mais il n'y a qu'une quand il a substitué l'ac- seule conception dernière. Lorsque l'idée tion providentielle d'un théologique de l'action providentielle d'un être unique au jeu varié seul être, remplaçant toutes les causes sedes nombreuses divini- condes indépendantes, s'est développée tés indépendantes qui avec toute la netteté qu'elle comporte, avaient été imaginées elle devient la conception d'un être dont primitivement. De mê- la puissance toujours agissante se manie, le dernier terme du nifeste sous tous les phénomènes ; la consystème métaphysique ception, en prenant cette forme définitive, consiste à concevoir, au fait disparaître dans la pensée tous ces lieu des différentes en- attributs anthropomorphiques qui distintitcs particulières, une guaient l'idée primitive. Le prétendu derseule grande entité gé- nier terme du système métaphysique, — néralc, la nature, envi- la conception d'une seule grande entité sugéc comme la source générale, là nature, envisagée comme la unique de tous les phé- source de tous les phénomènes, — est noniènes. Pareillement, une conception identique avec la pre-

(1) Une explication très-claire de ce procédé nous est fournie par l'intégration que l'on a faite récemment de la chaleur, de la lumière, de l'électricité, etc., comme modes du mouvement moléculaire. Si nous faisons un pas en airière, nous voyons que la con ception moderne de Télectricité résultait de l'intégration dans l'esprit des deux formes sous lesquelles elle se présentait dans la batterie galvanique et dans la machine électrique. Si nous remontons à une époque plus ancienne, nous voyons comment la conception de l'électricité statique est résultée de l'identification dans la pensée des forces qui s'étaient d'abord manifestées séparément

laperCiectioadasyitèaie mière : l'idée d'oM mrie tmm» qai, en positif, Ters laquelle il Boas «ppanitMot conme «ilvenelle* tend sans cesse, quoi- cesse d*ètre refsrdée comme coocerable, qa'il soit très-pcobable qui ne difffcre que par le nom de l'idée qu'il ne doiire jamais d'un seul être se manifestant dans Ions Tattehidfe , serait de les phénomènes. Et pareillement ce qu'on pouvoir se représenter nous décrit comme la perfection idéale tous les divers phé* de la science, c'esl-à-dire le pouvoir de Domènes observables se représenter tous les phénomènes obcomrae des cas particn- servaMes comme des ras particuliers d'un liers d'un seul fait fé- seul fait général, implique l'idée de quelnéral, tel que celui que existence dernière à laquelle on rap* de la gravitation, par porte ce Dût unique, et la croyance à retle exemple. » (P. 5.) existence dernière constitue un état de la

conscience identique avec les deux autres.

« Considérant comme Quoique nos généralisations, en s'éten-. absolument inaccessi- dant, réduisent pour nous le nombre ble, et vide de sens pour des causes, et rendent les conceptions nous, la recherche de que nous en avons de plus en plus indéce qu'on appelle les finies, quoique les causes multiples, en causes, soit premières, se réduisant à une cause universelle, soit finales. (P. 14.) > cessent de pouvoir être représentées â

l'esprit, pour lequel elles sont supposées n'être plus compréhensibles, cependant l'idée de cause reste à la fin comme au commencement dominante et indestructible dans la pensée. Le sentiment et l'idée de cause ne peuvent être détruits qu'en détruisant la conscience elle-même (1).

(Premiers prffidpef, g 36, p. 520.)

dans l'ambre et le verre frottés et dans la foudre. Après de tels exemples, personne, je crois, ne doutera que le procédé n'ait toujours été le même depuis le commencement.

(1) On dira peut-être que M. Comte lui-même admet que ce qu'il appelle la perfection du système positif ne sera probablement jamais atteint, et que ce qu'il condamne est la recherche de la na-

ilA : CLASSIFICATION DES sasNeEs, : .

«... Ce D*est pat aux Les idéei ne gouvernent ni ne boule-

lecteurt de eet euvraf e versent le monde : le monde est gou-

que je oroirai jamais vemé ou bouleversé par les sentiments

devoir prouver que les auxquels les idées servent seulement de

idées gouvernent et bott- guides. Le mécanisme social ne repose

levefsent le monde, ou, pas finalement sur des opinions, mais

en d'autres termes, que presque entièrement sur le caractère. Ce

tout le mécanisme social n'est pas l'anarchie intellectueUe, mais

repose finalement sur Tantagonisme. moral, qui est la cause des

des opinions. Ils savent crises politiques. Tous les phénomènes

surtout que la grande sociaux sont produits par Tensemble des

crise politique et morale sentiments et des croyances humaines :

des sociétés actuelles les sentiments sont en grande partie dé*

tient, en dernière ana- terminés d'avance, tandis que les croyan-

lyse^ à l'anarchie intel- ces le sotit généralement après. Les pas-

lectnelle. > (P. 48) (1). sions des hommes sont avant tout, héré-

iure des causes et non la croyance générale à une cause. A la première allégation Je réponds que, suivant ma manière d'entendre M. Comte, l'obstacle à la parfaite réalisation de la philosophie positive est l'impossibilité de porter les généralisations asses loin pour réduire tous les faits paiticuliers à un seul lait général, non l'impossibilité de détruire l'idée de eause. Et à la seconde allégation, je réponds que le principe- fondamental de sa philosophie est la profession d'ignorance touchant la cause en général. Car, s'il n'en est pas ainsi, que devient la prétendue différence entre la perfection du syitème. positif et la perfection du système métapkysiqtte f Et qu'il me soit permis de faire observer ici qu'en affirmant tout le contraire de ce que M. Comte aflirme, je suis exclu de l'école positive. S'il faut admettre sa propre définition du positivisme, comme, suivant moi, ce qu'il appelle positivisme est d'une impossibilité absolue, il est clair que je ne puis pas être ce qu'il appelle un positiviste.

(1) tn critique m'objecte amicalement que M. Comte n'est pas loyalement représenté par cette citation, et qu'il est blâmé par son biographe, M. Littré, pour avoir trop insisté sur le sentiment, considéré roinmo mobile de rhumanité. Si, «laiis sa Politique positive.

POURQUOI JB ME $fiPARE H'ATG. COMTE. 115

diUiret; méà lenn ctotuicm sont m général fteqnifes, et dépendent det r irconstances on ils se trouvent placés. Or, pantti eec clfBonstanres, les phis importante» dépendent de Pétai social, qui luimême dépend des passions dominantes.

L*état soeial, à n'importe quelle époque, est la résultante des ambitions, des intérêts, des craintes, des colères, des sympathies, de tons les citoyens qui ont vécu et de ceux qui TÎvent encore. Les idées qui ont cours dan» cet état social doivent, en moyenne, s'accorder avec les sentiments des citoyens, ef, par conséquent, sVcorder en moyenne avec Vétat social que ces sentiments ont produit. Des idées entii>rement étrangères à fêtât social ne peuvent se développer, et si elles sont introduites du dehors, elles ne peuvent être acceptées, ou, si elles sont acceptées, elles disparaissent lorsque les sentiments qui les ont fait accepter disparaissent eux-mêmes. Par conséquent, quoique les idées avancées, une fois établies, influent sur la société et sur ses progrès ultérieurs, cependant l'établissement de telles idées dépend de l'aptitude de la société à les recevoir. Dans la pratique, le carac- *> tère national et l'état social déienninent les idées qui doivent avoir <;ours ; ce ne

à laquelle je présume qu'on fait ici allusion, M. Comte abandonne les principes qu'il a émis d'abord, tant mieux. Biais je parle ici de ce qui est connu comme Phiîoiophie poiiiive ; et ce qui prouve que le passage cité plus haut représente telle qu'elle est la doctrine de M. Comte, c'est le lait que cette doctrine est reproduite ^u commenment de la Soeiôlogie.

sont point les idées qui ont cours qui déterminent Tétat social et le caractère national. La modification de la nature morale des hommes, produite graduellement par l'action continue de la discipline de la vie sociale, est la principale cause immédiate du progrès des sociétés. (Statique MdaU, ch. xxx.) « Je ne dois pas né- L'ordre dans lequel les généralisations gliger d'indiquer d'à- de la science ont lieu est déterminé par vance, comme une pro- la fréquence et la force avec lesquelles priéié essentielle de l'é- différentes classes de relations se répèchelle encyclopédique tent pour notre expérience consciente; que je vais proposer, et cela dépend : en partie des rapports sa conformité générale plus ou fnoins directs de ces phénomènes avec l'ensemble de l'his- avec notre hien-étre personnel^ en partie toire scientifique, en ce de l'importance de Vun ou de Vautre des sens que, malgré la si- deux phénomènes entre lesquels nous permultanéité réelle et con- cevons un rapport ; en partie de la frétinue du développement quence absolue, en partie de la fréquence des différentes sciences, relative avec laquelle les phénomènes se celles qui seront clas- présentent; en partie de leur degré de sées comme antérieures simplicité et en partie de leur degré d'absseront, en effet, plus traction, (Premiers principes^ !»•• éd., anciennes et constam- § 36, faisant suite à cette brochure.) ment plus avancées que celles présentées comme postérieures. » (P. 84.) « ...Cet ordre est déterminé par le degré de simplicité, ou, ce qui revient au même, par le degré de généralité des phénomènes. (P. 87.)

« En résultat défini- L'ordre dans lequel les sciences sont tif, la mathématique, rangées par M. Comte n'est pas logiquel'astronomie, la phy- ment conforme à la hiérarchie naturelle sique, la chimie, la phy- et invariable des phénomènes, et il n'y a

POURQUOI JE ME SÉPARE d'aUG. COMTE. 117

siologie et la physique point d'ordre sériaire, quel qu'il soit, dans

sociale : telle est la lequel elles puissent être placées, qui

formule encyclopédique représente la dépendance logique, soit

qui, parmi le très-grand des connaissances, soit des phénomènes,

nombre de classifica- (Voyez la Genèse de la science et l'essai

tions que eomportent les précédent . ) six sciences fondamentales, est seule logiquement conforme à la hiérarchie naturelle et invariable des phénomènes. » (P. 115.)

« On conçoit, en effet, Le développement historique des scien-

que l'étude rationnelle ces n'a pas eu Heu dans cet ordre scriaire,

de chaque science fon- ni dans tout autre ordre sériaire; il n'y a

damentale, exigeant la point devéri<a6^e/$/ta<ton des sciences. Dès

culture préalable de le principe, les sciences abstraites-concrè-

toutes celles qui la pré- tes et les sciences concrètes ont progressé

cèdent dans notre hié- ensemble : les premières résolvant les

rarchie encyclopédique, problèmes présentés par les secondes et.

n'a pu faire de progrès les troisième$,'et se développant seulement

réels et prendre son par la solution des problèmes; les secon-

véritable caractère qu'a- des se développant aussi en concourant

près un grand dévelop- avec les premières à la solution des pro-

pement des sciences an- blêmes présentés par les troisièmes. Pen-

térieures, relatives à des dant toute la durée de leur progrès il y

phénomènes plus gcné- a eu action et réaction continue entre les

raux, plus abstraits, trois grandes classes qu'elles forment, —

moins compliqués et in- progics des faits concrets aux faits abs-

dépendants des autres, traits, et ensuite application des faits

C'est donc dans cet or- abstraits à l'analyse de nouvelles classes

dre que la progression, de faits concrets. (Voyez la Genèse de /a

quoique simultanée, a science.) dû avoir lieu. » (P. 100.)

118 GLASSIPIGATION DES SCIBNCËS.

Tels sont les principes qui ont servi à M. Comte pour l'organisation de sa philosophie. Abstraction faite de ces vérités générales, qui étaient reconnues avant lui, et qui sont la pro^ priété commune de tous les penseurs modernes, il ne reste que ces doctrines générales qui distinguent et caractérisent son système. Sur chacune d'elles je suis en désaccord avec lui. A chaque proposition j'oppose ou une proposition tout à fait différente, ou une négation directe ; et ce que je fais maintenant, je l'ai toujours fait à partir de l'époque où j'ai pris connaissance de ses écrits. Le fait de rejeter ainsi ses principes fondamentaux devrait suffire, je crois; mais il est un grand nombre d'autres vues, formant une partie essentielle de son système, que je rejette également. Indiquons-les en courant.

L*origine des êtres or- Cette question peut être résolue, selon ganiques est une ques- moi, et elle le sera tdt ou tard. La partie tion que M. Comte met de la biologie qui traite de Torigine des au nombre des spécula- espèces me paraît la partie la plus importions oiseuses, car il tante, et celle à laquelle tontes les aupose réellement en (ait très sont subordonnées. Car de la solution que les espèces sont que la biologie donnera de ce problème immuables. doit dépendre entièrement notre conception de la nature humaine, considérée

dans le passé; dans le présent et dans l'avenir, doit dépendre notre théorie de Tintelligence et notre théorie de la société.

La plus importante Dans mon ouvrage intitulé Principes de toutes les parties de ^ Pêyeholo^, dont la moitié est subjecla psych(Hof ie, celle tive, j'ai exprimé avec force ma croyance qui consiste dansl'ana- à une science subjective de Tesprit. lyse subjective de nos idées, est regardée par M. Comte comme absobmient impossible.

D'après M. Comte, Selon moi, au contraire, l'idéal vers lela société la plus par- qud nous marehons est une société où faite est celle où le le gouvernement sera amoindri autant gouventemfint a atteint qu'il peut l'être, et la liberté augmentée son plus grand dévelop- autant qu'elle peut l'être; où la nature pement ; — où les fonc- humaine sera, par la discipline sociale, tions distinctes sont, façonnée à la vie civile de manière à renbeaucoup plus qu'elles dre inutile toute répression extérieure, ne le sont maintenant, et à laisser chacun maître de lui-même; où soumises à une régie* le citoyen ne souffrira aucune entrave à mentation publique ; — sa liberté, excepté celle qui est nécesoù la hiérarchie forte- saire pour assurer aux autres une liberté ment organisée et ar- égale ; où la coopération spontanée qui a mée d'une autorité re- développé notre système industriel, et qui connue dirigera toute continue de le développer avec une rapi* chose ; — où la vie in- dite toujours croissante, aura créé des dividuelle sera subor- agences pour Texercice de presque toutes donnée en grande partie les fonctions sociales, et n'aura laissé pour à la vie sociale. tâche à l'action gouvernementale d'autre-

fois que celle de sauvegarder la liberté et de rendre possible cette coopération spontanée ; où le développement de la vie individuelle n'aura d'autres limites que celles qui lui sont posées par la vie sociale, et où la vie sociale n*aura d'autre but que celui d'assurer le libre dévelop^ pemeni de la vie individuellp.

M. Comte n'admet- Je conçois, au contraire, que Tobjet du

tant point dans sa phi- sentiment religieux continuera d'être ce

losophie ridée et le sen- qu'il a toujours été, la source inconnue

timent d'une cause qui des choses. Tandis que les formée sous

se manifeste à nous sous lesquelles les hommes ont conscience de

tous les phénomènes, la cause inconnue des choses changent et

et cependant reconnais- disparaissent, la suhstaiwe qui est au fond

sant la nécessité d'une de ce phénomène de conscience reste tou-

religion, ayant un objet jours la même. Débutant par la concep>

propre,donne pourobjet tion d'agents imparfaitement connus, pas-

à cette dernière Thu- sant ensuite à la conception d'agents de

manité. Cette vie col- moins en moins connus et de moins en

lective (de la société) moins susceptibles d'être connus, et àrri-

est dans le système de vaut enfin à la conception d'une cause

M. Comte l'Être sur universelle reconnue comme absolument

préme, le seul être que incognoscible, le sentiment religieux a

nous puissions connai- atteint l'objet dont il ne doit jamais ces-

tre, et, par conséquent, ser de s'occuper. Parvenu, à la fin de ses

le seul que nous puis- évolutions,à l'Infini Incognoscible, comme

sions adorer. objet de contemplation, ce sentiment ne

peut plus (i moins de rétrograder) reprendre pour objet de contemplation un Fini Cognoscible, comme Thumanité.

Voilà donc plusieurs autres points, tous importants, les deux derniers importants au suprême degré, sur lesquels mes idées sont diamétralement opposées à celles de M. Comte; et, si l'espace me le permettait, je pourrais en ajouter beaucoup d'autres. Étant ainsi radicalement en désaccord avec lui sur tout ce qui distingue sa philosophie, et ayant exprimé mon dis-

sentiment d'une manière invariable, en public et en particulier, à partir de l'époque où je pris connaissance de ses écrits, quel ne dut pas être mon étonnement lorsque je me vis rangé au nombre de ses disciples? Je comprends que ceux qui n'ont lu que les Premiers Principes aient été induits en erreur de la manière indiquée plus haut par l'ambiguïté des termes philosophie positive. Mais que ceux qui connaissent mes ouvrages précédents supposent qu'outre le parti pris de préférer en tout les faits prouvés aux simples croyances ou aux superstitions, il y a entre la doctrine de M. Comte et la mienne une ressemblance générale, c'est ce qui me surprend et m'étonne.

Il est vrai que, tout en m'écartant de M. Comte en ce qui concerne les principes fondamentaux qui caractérisent son système, je me rapproche de lui sur beaucoup de points d'une importance secondaire. J'ai invoqué son autorité lorsque j'ai essayé de démontrer par de nouvelles preuves la doctrine d'après laquelle l'éducation de l'individu doit s'accorder, dans

son objet et dans sa marche, avec l'éducation du genre humain considéré historiquement. Je partage entièrement son opinion sur la nécessité d'une nouvelle classe de savants dont la fonction sera de coordonner les résultats auxquels les autres sont arrivés. C'est à lui que je suis redevable de la conception d'un consensus social; et, lorsque le temps viendra d'approfondir cette conception, je lui en témoignerai ma reconnaissance. J'adopte le mot Socwlogie, qu'il a inventé. Il y a, en outre, dans la partie de ses ouvrages que j'ai lue, bon nombre d'observations accessoires d'une grande profondeur et d'une grande fécondité, et je ne doute pas que, si je lisais un plus grand nombre de ses écrits, je n'en trouvasse beaucoup d'autres (1). Il est très-probable aussi (puisqu'on me l'assure) qile

(l) C'est en 1853 que j'ai lu Texposition de M. Comte dans Tori- {pnal ; et en deux on trois autres endroits j*ai consulté ]'ori{pnal pour avoir ses expressions exactes. Quant à la Phynqtte Inorganique et au premier chapitre de la fiiologie, je les ai lus dans la traduction abrégée de mademoiselle Marti ne<iu, lors de son apparition. Le reste des vues de M. Comte ne m'est connu que par l'analyse de M. Lewes et par des renseignements recueillis çA et là.

j'ai dit certaines choses que M. Comte avait dites avant moi. Il sei*ait, je crois, très-difiicile de trouver deux hommes qui n'eussent point des opinions communes. Et il serait extrêmement étrange que deux hommes, parlant des mêmes doctrines générales établies par la science moderne, pussent traverser en partie les mêmes champs d'investigation, sans jamais se rencontrer. Mais qu'importe que l'on s'accorde sur les points secondaires lorsqu'on est en désaccord sur les principes fondamentaux ? Si l'on excepte Ces vérités générales que nous possédons en commun avec les savants et les penseurs de notre temps, les différences entre nous sont essentielles, tandis que les ressemblances ne le sont pas. Or j'ose penser que la parenté s'établit sur des caractères essentiels et non sur des qualités accessoires (1).

(1) Dans son ouvrage récemment publié, Auguste Comte et la pMloêopkie positive^ M. Littré, défendant la classification des sciences de M. Comte contre les critiques que j'en ai faites dans la Genèse de la scknee^ me traite tout à fait en adversaire. Au commencement du chapitre qu'il consacre à sa réponse, il me place en opposition directe avec les disciples anf^lais de M. Comte,nommés dans le chapitre précédent.

i24 CLASSIFICATION DES SCIENCES.

Outre la signification équivoque de la phrase « philosophie positive >, qui fait mettre au nombre des disciples de M. Comte beaucoup de penseurs qui ignorent ou qui rejettent ses principes, il est une circonstance particulière qui a contribué à me faire ranger aussi dans la même catégorie. Ce qui a fait supposer qu'il y a quelque rapport entre M. Comte et moi, c'est incontestablement le titre que je donnai à mon premier ouvrage, Statiqtie sociale. Lorsque ce livre fut publié, j'ignorais que ce titre avait déjà été employé; si je l'avais su, j'en aurais certainement employé un autre que j'avais en vue (1).

(1) J'ai cru, à cette époque, et j'ai toujours cru jusqu'à présent, que le choix de ce titre avait un sens tout à fait différent de celui que lui avait donné M. Comte. Pendant que j'écrivais ces lignes, j'ai trouvé des raisons de penser le contraire. En relisant la Statique sociale^ pour voir quelles étaient mes vues sur Yévolution sociale, en 1850, alors que M. Comte ne m'était encore connu que de nom, je tombai sur la phrase suivante : « La philosophie sociale peut très-bien (comme Véconomie politique) se diviser en deux parties : la statique et la dynamique. » (P. k09.) Je me rappelai que c'était une allusion à une division que j'avais vue dans l'Economie poli* tique de M. MiU. Mais pourquoi n'avais-je pas cité le nom de M. MiU? En relisant la première édition de son ouvrage je trouvai, au commencement du livre IV, cette phrase : « Les trois parties précédentes embrassent, aussi détaillée que le permettent les limites de ce traité, une vue de ce qui, par une heureuse généra-

POURQUOI i6 MB SÉPARE O'aUG. COMTE. 125

Cependant, si, au lieu du titre, on considère l'ouvrage lui-même, on verra assez clairement qu'il n'a point de rapports avec la philo* Sophie de M. Comte. Il existe sur ce point un témoignage décisif. Dans la Revue britannique du Nord du mois d'août 1851, un écrivain qui rend compte de la Statique sociale s'exprime ainsi:

c Le titre de cet ouvrage, cependant, est tout à fait impropre. D'après toutes les analogies, les mots Statique sociale ne devraient être employés que dans le sens où, comme nous l'avons déjà expliqué, ils Font été par M. Comte, c'est-à-dire pour désigner cette bran-

liftation d'une formule mathématique, a été appelé la itatiquê du sujet. » Là était la solution de la question. Cette division n'avait pas été faite par M. Mill, mais, comme je le supposais, par quelque écrivain sur l'économie politique, que lui ne nommait pas et que je ne connaissais pas moi>méme. Néanmoins, il est évident maintenant que, quand je croyais donner plus d'étendue à cette division, je ne l'employais qne dans le sens restreint que lui avait donné M. Mill. Il est une autre chose qui, je crois, est assez manifeste : comme je désirais évidemment reconnaître mes obligations à quelque économiste inconnu, dont je croyais étendre la division, je l'aurais nommé si je l'avais connu. Et, dans ce cas, je n'aurais pas donné cette extension de la division comme nouvelle.

che de recherches qui a pour but de découvrir les lois de l'équilibre ou de l'ordre social, en tant que ces lois se distinguent dans la pensée de celles du mouvement ou du progrès social. Voilà ce dont M. • Spencer semble n'avoir pas eu la moindre idée, car il paraît n'avoir donné ce titre à son ouvrage que pour indiquer vaguement qu'il se proposait de traiter des affaires sociales d'une manière scientifique. » (P. 321.)

Maintenant que je comprends l'application que M. Comte a faite des mots statique et dynamique', aux phénomènes sociaux, je me contenterai de dire que, tout en comprenant parfaitement comment, par une extension légitime du sens qu'ils ont en mathématiques, l'un peut être employé pour indiquer les fonctions sociales en équilibre^ et l'autre pour indiquer les fonctions d'un état hors d'équilibre^ je suis tout à fait incapable de comprendre comment les phénomènes de structure peuvent être impliqués dans l'un plutôt que dans l'autre. Mais deux choses ^ m'importent ici : la première, de constater que

POURQUOI JE ME SÉPARE 0'aUG. COMTE. 127

je n'avais pâs < la moindre idée » de donner aux mots statiqm sociale le sens que leur a donné M. Comte; la seconde, d'expliquer le sens que je leur ai donné. Lies unités de tout agrégat matériel sont en équilibre lorsque toutes agissent et réagissent les unes sur les autres de tous côtés et avec des forces égales. Un changement dans leur état implique dans les imes l'action de certaines forces qui ne sont pas contre-balancées par des forces égales dans les autres. L'état de repos implique entre elles l'équilibre des forces : — implique, si elles sont homogènes, l'égalité de distances entre elles; — implique que toutes se maintiennent dans leurs sphères respectives de mouvement moléculaire. Pareillement entre les unités qui composent une société, la principale condition d'équilibre consiste dans la pondération des forces qu'elles s'opposent les unes aux autres. Si les sphères d'action de quelques unités 5ont diminuées par l'extension des sphères d'action d'autres unités, il en résulte nécessairement une perturbation qui tend à produire un changement politique dans les relations des in-

dividus; et la tendance au changement ne peut cesser que lorsque les individus cessent, chacun de son côté, d'empiéter les uns sur les autres, — lorsque chacun obsei*ve la loi qui garantit à tous une liberté égale, loi que la statique sociale avait pour but d'étudier dans sa nature et dans toutes ses conséquences. Outre cette différence dans la conception générale de ce qui constitue la statique sociale, l'ouvrage auquel j'ai donné ce titre est presque en toute chose radicalement opposé aux doctrines de M. Comte. Loin de prétendre, comme M. Comte, que la réorganisation sociale doit avoir lieu par la philosophie, on y prétend que cette réorganisation n'aura lieu que par les effets accumulés de l'habitude sm* le caractère; on y prétend qu'il faut non étendre, mais restreindre le contrôle de l'autorité sur le citoyen, et que l'idéal auquel il faut tendre, est, non un nationaUsme, mais un individualisme plus prononcé. Ma croyance politique est si profondément différente de celle de M. Comte, qu'elle a été, si je ne me trompe, signalée par un des principaux disciples anglais de M. Comte,

POURQUOI JE ME SÉPARE u'xiii. COMTE. 129

comme la croyance pour laquelle il a la plus grande aversion. Il est cependant un point sur lequel nous nous rapprochons : l'analogie entre l'organisme individuel et Toi^nisme social, entrevue par Platon et par Hobbes, est reconnue dans la Statique sociale^ comme dans la Sociologie de M. Comte. Confonnéincnt à ses vues, M. Comte a fait de cette analogie l'idée fondamentale de cette division de sa philosophie.

Dans la Statique sociale^ dont le but est essentiellement moraly cette analogie n'est indi(iuée qu'en passant, pour donner plus de force à certaines considérations morales, et y est évidemment amenée en partie par la défmition de la vie que Coleridge a empruntée à Schelling, et en partie par les généralisations des physiologistes, auxquelles on renvoie (ch. xxx, § 12, 13, 16). A l'exception de cette ressemblance, tout à fait insignifiante, le contenu de la Statique sociale est tellement différent de la philosophie de M. Comte, que, sans le titre, mon ouvrage n'aurait jamais, je crois, fait penser au sien, à moins que ce ne fût par un effet de cette loi

130 CLASSmCATION DES SCIENCES.

de rassociation des idées qm réunit les con*

traires (1).

Et maintenant qu'il me soit permis .dlnriMper

ce qui a réellement exercé une prdbnde influence sur la marche de ma pensée. La vérité,

entrevue obscurément par Harvey dans ses Recherches embryologiques, perçue dans la suite plus clairement par Wolf, et enfin définitivement formulée par von Baer, — la vérité que tout développement organique consiste dans le

(1) Qu'on me permette d'ajouter que la conception développée dans la Statique sùieiale est postérieure a une série de lettres sur la « Sphère propre du GouTemement », publiées dans le Nonconformiste, dans la dernière moitié de 18^2, et réimprimées comme brochure en 14/t3. On trouvera dans ces lettres, au milieu de beaucoup de pensées indigestes : la même croyance à des lois invariables régissant les phénomènes sociaux; la même croyance, au progrès de l'humanité déterminé' par ces lois; la même croyance à la modification morale des hommes produite par la discipline sociale ; la même croyance à la tendance des diflérenteis formes de gouvernement « à se constituer d'elles-mêmes à l'état d'équilibre stable » ; la même condamnation du contrôle autoritaire dans les diverses sphères de la vie sociale; les mêmes bornes posées à Vao tion de l'État, réduite à la seule fDuction d'assurer le respect de la justice et de l'équité dans les relations des citoyens entre eux. La Statique sociale n'a été écrite que dans le but de reconstruire sur un fondement plus solide les doctrines exposées dans les lettres : dans la première partie, on a dégagé les principes d'où elles se dé« duisent;dans la seconde, on leur a donné plus de force et de clarté.

POUaQUOI JE MË SÉFAR£ d'aUG. COMTE. 131

passage de l'état d'homogénéité à Tétat d'hétérogénéité> est le principe d'où j'ai tii*é indirectement les conclusions auxquelles je me suis définitivement arrêté. Partout dans la Statique sociale se manifeste une croyance dominante aux évolutions de l'homme et de la société.

Partout aussi se manifeste la croyance que, pour l'un et pour l'autre, ces évolutions sont déterminées par l'influence des conditions incidrates et par l'action des circonstances. A celle croyance s'ajoute, dans le même ouvrage, la reconnaissance de ce fait que les évolutions organiques et sociateâ obéissent à la même loi. En confirmaAt ma croyance à (ks évolutions d'ordres différents, et partout déterminées paides causes naturelles (évolutions signalées d'ail* leurs dans la Théorie de la population et dans les Principes de psychologie)^ la formule de von; Baer m'a servi de principe organisateur. Je l'ai étendue à d'autres phénomènes que ceux de l'or-, ganisation individuelle et sociale; je l'ai appliquée dans le dernier paragraphe d'un essai surh Philosophie du style^ publié en octobre 1852 ; .

dans un essai sur les Manières et la Mode, publié en avril 1854; plus tard, et avec plus de hardiesse, dans un essai sur le Progrès : ses lois et ses causes, publié en avril 1857. Dans la suite, je reconnus la nécessité de reétreindi'e encore ce principe; j'étudiai alore ces lois générales de la force, d'où résulte nécessairement cette transformation universelle; je ramenai alors toutes ces lois à une loi unique : celle de la persistance de la force; je découvris ensuite, manifeste partout, une loi de dissolution, complément de la loi d'évolution ; et enfin, je déterminai les conditions (spécifiées dans l'essai précédent), sous lesquelles l'évolution et la dissolution ont respectivement lieu. La filiation de ces résultats est, je crois, assez manifeste. Le procédé a eu un développement continu, et il est devenu ce qu'il est par l'application de la loi de von Baer combinée avec certaines idées qui étaient enharmonie avec elle, l'application de la loi de von Baer aux phénomènes divers qu'elle peut expliquer. Si ma pensée a subi d'autres influences, c'est, je l'assure, tout à fait à mon insu.

POURQUOI JE ME SEPARE d'aUG. CONTE. ISS

Il est possible, cependant, que des influences que j'ignore aient agi sur mon esprit; et, parmi celles-ci, se trouve peut-être mon opposition même à la doctrine de M. Comte : c'est souvent dans la connaissance d'uQ système contiwe, qu'un penseur trouve l'occasion de donner à ses propres idées une netteté plus grande et un développement plus suivi. Il est probable que les doctrines exposées dans l'essai sur la Genèse de la science n'auraient jamais eu l'occasion de se produire, si mon opposition décidée au système de M. Comte ne m'avait poussé à en poursuivre le développement, et que, sans cette circonstance, je ne serais jamais arrivé à la clas- ^tication des sciences, présentée dans l'essai qui précède. Il est très-possible que sur d'autres points ma répugnance pour les vues de M. Comte m'ait aidé dans l'élaboration de mes propres idées; mais, s'il en est ainsi, je l'ignoré complètement.

Qu'on se garde bien de supposer, par tout ce que je viens de dire, que je ne considère pas les spéciilations de M. Comte comme étant d'une

13i CLASîilFlCATlON DES SCIKNCKS.

grande valeur. Vrai ou faux, son système, dass son ensemble, a produit dans les idées de beaucoup de penseurs d'importantes et salutaii*es révolutions, et il n'est' pas douteux qu'il n'exerce celte influence sur beaucoup d'autres. Il n'est pas douteux non plus que pour beaucoup de ceux qui rejettent ses principes géniaux, la connaissance même de ces principes n'ait été un stimiiiBnt énergique et salutaire. L'ensemble de son système et de sa méthode scientifique, bien ou mal coordonné, ne peut avrâr manqué d'agrandir les conceptions de la plupart de ses lec4 teurs. Il a d'ailleurs rendu un service singulier en familiarisant les hommes avec l'idée (f une science sociale, fondée sur les autres sciences* Outre ces services, qui résultent du caractère gàiéral et du but de sa philosophie, je crois qu'il a semé partout, dans ses pages, beaucoup d'idées larges, non-seulement capables d'en faire naître d'autres, mais encore remarquables par leur vé-; rite propre. ^

C'a été pour moi une tâche fort peu agréa-^ ble que d'avoir eu à m'occuper d'une question

POURQITOI JE ME SÉPARB D'AUG. COMTE. ift5

pers(Miiielle; mais c'est une tâche que jai cru ne pouvoir décliner. Professant des idées radicalement opposées à celles de M. Comte, sur^toutes les doctrines fondamentales, excepté celles que nous héritons en commun du passé, j'ai cm nécessaire de ne pas laisser subsister l'opinion que je suis d'accord avec lui, nécessaire de montrer qu'une grande partie de ce qui est connu généralement sous le nom de € philosophie positive » n'est pas la « philosophie positive t en ce sens qu'elle soit la philosophie particulière de M. Comte, et enfin de montrer que je rejette tout, dans ce qu'on appelle < philosophie positive », excepté ce qui ne lui appartient pas en propre.

Qu'il me soit permis, en finissant, comme en commençant, de dire combien je regrette que ces expUcations aient été provoquées par les crititiques d'un écrivain qui m'a traité si libéralement. Rien, je le crains, n'empêchera ces pages de paraître une réponse fort peu gracieuse aux sympathiques observations de M. Laugel ; il ne me l'esté qu'un espoir, c'est que l'importance

de la question, en tant qu'elle me concerne puisse me servir d'excuse, sinon d'apologie suffisante.

Reconnaître des lois, c'est reconnaître l'uniformité des rapports entre les phénomènes; il suit de là que Tordre dan& lequel les différents groupes de phénomènes sont rapportés à des

(1) Le chapitre suivant fut imprimé dans la première édition des' Premier» Prmeipei. Je le retranchai de la seconde édition refon* due, parce qu'il avait cessé d'en former une partie essentielle. Comme on y renvoie dans les pa{^es précédentes, et que les matières qu'il renferme se rapportent à celles que nous touchons maintenant, j'ai cru qu'il ne serait pas inutile de le mettre ici sous forme d'appendice. De plus, bien que j'espère l'incorporer plus tard à cette division des Principei de Sociologie qui traite du progrès intellectuel, cependant, comme il peut s'écouler beaucoup de temps avant qu'il reparaisse à la place qui lui convient, et, comme dans le cas où je ne pourrais achever mon entreprisa, il peut se faire qu'il ne reparaisse jamais, il me paraît convenable d'en rendre la lecture plus accessible qu'elle ne l'est maintenant. Les premières et les dernières sections, qui senaient à le relier au sujet de l'ouvrage auquel il appartenait d'abord, ont été omises ici. Le reste a été revu avec soin, et dans quelques parties considérablement modifié.

ISS CLASSlPICATIOlf DES SCIENCES.

lois doit dépendre de la fréquence avec laquelle les rapports uniformes qu'il manifestent chacun à part sont perçus ^stinctement. A quelque degré que Ton soit arrivé dans la connaissance de ces rapports uniformes, les mieux connus sdnt ceux qui ont fhippé l'esprit le plus souvent et le plus fortement. La constance et la régularité que nous supposerons ealve les phiteomënes successifs seront proportionnées en partie au nombre de fois qu'une relation se sera présentée non-seulement à nos sens, mais encore à notre conscience, en partie à la vivacité de l'impression que les deux termes de la relation auront faite sur nous.

Tel est le principe qui dirige l'esprit daas^la ' découverte des lois. De ce principe général dérivent certains principes secondaires auxqpiels cette succession doit se conformer d'une manière plus immédiate et plus évidente. — En premier lieu, l'influence plus ou moins directe des phénomènes sur notre biennêtre personnel. Tandis que, dans ce qui nous entoure, beaucoup de choses n'exercent sur nous aucune influence

DBS LOIS KN GÉNÉRAL. 189

wpptéoîsaiAe^ d'aubre$, à différents degrés, pnv duisent eu nous des plaisirs ou des peines : il est évident que les phénomènes dont Taction sur nos organes, soit en bien, soit en mal, est la plus forte seront les premiers dont les lois seront constatées et reconnues. — En second lieu, févir ^dence des deux phénamhie$ entre lesquels un rapport peut être perçUy au du mains de l'un d'eux. Parmi les phénomtoes, les uns sont tellement cachés qu'ils ne peuvent être découverts que par une observation très-attentive; les autres ont trop peu d'importance pour être remarqués; d'autres ne sollicitent que médiocrement notre attention; d'autres enfin ont tant d'importance et d'éclat qu'ils s'imposent d'eux-mêmes à notre observation ; il n'est pas douteux que, les conditions étant supposées les mêmes, ces derniers seront parmi ceux dont les lois seront reconnues les premières. — En troisième heu, la fréquence absolue avec laquelle les relations se présen-tent. Il y a bien des. degrés dans la manière dont les phénomènes se manifestent à nous, soit dans leur simultanéité, soit dans leur succession : les

lAO CLASSIFICATION DES SCIENCES.

uns sont de longue durée ou eonstamm^t sous nos regards, les autres ne durent qu'un instant ou ne se montrent que très-rarement; il est évident que les derniers ne seront pas rapportés à leurs lois aussi prompteroent que les premiers. — ,En quatrième lieu, la fréquence relative des phénomènes. Beaucoup de phénomènes n'ont lieu qu'en certains temps et en certains lieux; or, comme un rsçport qui n'est pas à la portée d'un observateur ne peut être perçu, fût-il d'ailleurs un fait très-commun sur d'autres points de l'espace et du temps, nous devons tenir compte des circonstances physiques environnantes, aussi bien que de l'état de la société, des arts et des sciences, car tout cela influe sur la fréquence avec laquelle certains groupes de ïdiénomènes se manifestent. — Le cinquième principe secondaire que nous devons prendre en considération, c'est que la découverte des lois dépend en partie de la simplicité des phénomènes

qu'elles régissent. Les phénomènes complexes dans leurs causes ou leurs conditions nous dérobent tellement leurs relations essentielles

qa'û faut des expériences souvent répétées pour découvrir le lien véritable qui unit les antécé- (tentis aux conséquents. Il ressort de là que, toutes choses égales d'ailleurs, la généralisation doit aller du simple au composé, et c'est là ce que M. Comte a regardé bien à tort comme le seul principe régulateur de la généralisation. — En dernier lieu, vient le degré d'abstrac^ tian : les relations concrètes sont les premières connues. C'est plus tard nécessairement que l'on a recours à l'analyse pour séparer les connexions essentidles de toutes les circonstances qui les déguisent. C'est alors qu'il devient possible de décomposer en leurs éléments les rapports, toujours plus ou moins complexes, qui lient les phénomènes entre eux. Ainsi procède la généralisation, jusqu'à ce qu'elle ait atteint les vérités les plus hautes et les plus abstraites.

Tels sont les divers principes secondaires. La fréquence et l'impression plus ou moins vive avec laquelle les relations invariables frappent l'observation interne et externe déterminent la

Ihi CLASSIFICATION BES SCIENCES.

reconnaissance de leur uniformité, et cette firéquence et cette vivacité d'impressions d^>endant des conditions indiquées plus haut, il en résulte que Tordre dans lequel les feits se groupent et se généralisent doit dépendre de la réalisation phis ou moins complète des conditions susdites. Voyons comment les faits justifient cette conclusion, en examinant d'abord ceux qur mettent en lumière le principe général, et puis ceux qui démontrent les principes particuliers qui en découlent.

Les relations reconnues les premières comme uniformes sont celles qui existent entre les propriétés communes de la matière : tangibiUté, visibilité, cohésion, pesanteur, etc. Nous n'avons jamais supposé ni qu'il fôt un temps où la résistance offerte par un objet fîftt regardée par nous comme causée par la volonté de l'objet, ni qu'il fût un temps où la pression d'un corps sur la main qui le tient fût attribuée à l'action d'un être vivant. Aussi sont-ce là les relations dont nous avons le plus souvent conscience, ces relations étant objectivement fréquentes, remarqua-

bles, simples, concrètes, et nous atlectant d'une maniàre immédiate.

Il en est de même des phénomènes oi*dinatrcs du mouvement. La chute d'un corps aussitôt qu'il est privé de son appui est un fait qui nous affidcte directement, un fait évident, simple, concret et très-souvent r^té. Aussi est-ce un fait qui a été reconnu comme loi antérieurement à toute tradition. Nous ignorons s'il fut une époque où les mouvements produits par la gravitaiioa terrestre fui*ent attribués à une volition. Si quelquefois on a recours à rint^:Tention d'un agent libre, c'est seulement lorsqu'il s'agit d'une relation obscure ou d'un fait dont l'antécédent n'est pas perçu, comme la chute d'un aérolithe. — D'un autre côté, des mouvements de même nature que celui d'une pierre qui tombe, les mouvements des corps célestes, restent long* temps sans être généralisés, et, jusqu'à ce que leur uniformité soit reconnue, sont considérés comme les effets d'une volonté libre. Cette dif* férence ne tient pas évidemment au degré de complexité ou d'abstraction, puisque le mouve*

Ihh CLASSIFICATION DES SCIENCES.

ment elliptique d'une planète est un phénomène aussi simple et aussi concret que le mouvement d'une flèche qui décrit une parabole. Mais les antécédents ne se laissent pas apercevoir; les successions sont de longue durée et ne sont pas souvent répétées. Voilà pourquoi on a tardé à réduire ces phénomènes en lois; ce qui le prouve, c'est qu'ils ont été successivement généralisés d'après leurs degi'és de fréquence et d'évidence : le cycle mensuel de la lune d'abord; puis le mouvement annuel du soleil; plus tard, les périodes des planètes inférieures, et enfin les périodes des planètes supérieures.

A l'époque où les phénomènes astronomiques étaient encore attribués à une volonté, certains phénomènes terrestres d'un ordre différent, mais d'une simplicité égale pour quelques-uns, étaient interprétés de la même manière. La solidification de l'eau à une basse température est un phénomène simple, concret et qui nous touche de près ; mais il n'est ni aussi fréquent que les phénomènes que nous voyons généralisés plus tôt, ni aussi facile à connaître dans son antécé-

dent. Quoique tous les climats, excepté sous les tropiques, nous offrent assez régulièrement en hiver le rapport qui existe entre le froid et la glace, cependant, au printemps et en automne, les gelées accidentelles du matin n'ont pas des rapports bien évidents avec le degré de température. La sensation n'offi^ant pas une règle d appréciation très-sûre, il est impossible pour un sauvage de percevoir le rapport exact qui existe entre une température de 32 degrés Fahr. et la congélation de l'eau. Yoilà pourquoi on a pendant longtemps attribué ce phénomène & une cause personnelle. La même chose a eu lieu par rapport aux vents et pour des l'aisons plus grandes encore. Leur iiTégularité et l'obscurité où se cachent leure antécédents ont permis aux explications mythologiques de subsister pendant de longues années.

A l'époque où l'uniformité de beaucoup de relations inorganiques tout à &it simples n'avait pas encore été reconnue, certaines relations organiques, très-compliquées et tout à fait spéciales, étaient converties en lois. L'union cons-

SPEMCER. d

Urt tLAs<inc\TH)N DES scieSces.

tante de plumes et d'un bec, de quatre pattes et d*un système osseux interne est un fait avec lequel tous les sauvages ont toujours été et sont encore familiarisés. Si un sauvage trouvait un oiseau avec des dents ou un mammifère couvert (le plumes, il serait aussi surpris que le plus savant naturaliste. Or, ces phénomènes orga* niques, dont Tuniformité a été reconnue de si bonne heure, sont absolument de la même nature que ces phénomènes plus nombreux dont la constance a été reconnue plus tard par la biologie. L'union constante de glandes mammaires avec deux condyles occipitaux, de vertèbres avec des dents logées dans des alvéoles, de cornes frontales avec l'habitude de ruminer, sont des généralisations purement empiriques comme celles qui sont connues du chasseur des temps primitifs. Le botaniste est incapable de comprendre le rapport mystérieux qui existe entre des fletirs papilionacées et des semences renfermées dans des gousses aplaties : il connaît ces rapports et d'autres semblables comme de simples faits et de la même manière que le bar-

bai*e connaît les rapports qui existent entre certaines feuilles particulières et certaines espèces particulières de bois. Mais, si un gi*and nombre de ces relations uniformes, dont Tensemble forme en grande partie les sciences organiques, oal été connues de très-bonne heure, cela tient à rîmpression vive et à la répétition fréquente avec lesquelles elles se sont présentées à Texpérience. Quoiqu'il soit très-difticile de découvrir un rapport entre le cri particulier d'un oiseau et de la chair bonne à manger, cependant les deux termes de la relation sont frappants, se présentent souvent à l'observation, et la connaissance du lien qui les unit intéresse directement notre bien-être personnel. D'autre part, des relations innombrables de même ordre, et qui. même s'offrent à nous plus fréquemment dans les plantes et dans les animaux, restent ignorées pendant des siècles, si elles sont peu frappantes ou sans importance manifeste.

Si, passant de cet état primitif à un état plus avancé, nous recherchons l'époque de la découverte de ces lois moins connues qui forment

lis CLASSIFICATION DES SCIENCES.

principalement ce qu'on nomme la science, nous trouvons que Tordre dans lequd elles sont découvertes est déterminé par les mêmes causes. Pour s'en convaincre, il suffit d'examiner à part l'influence de chacun des principes se* condaires indiqués plus haut.

Que les lois qui ont un rapport direct à la conservation de la vie soient, toutes choses égales d'ailleurs, découvertes avant celles qui ne nous intéressent qu'indirectement, c'est un fait pai^tout attesté dans l'histoire de la science. Les habitudes des tribus encore barbares qui iixent les temps par les phases de la lune, et qui, dans leurs échanges, donnent un certain nombre d'articles pour un nombre égal d'autres articles, prouvent que les conceptions d'égalité et de nombre qui ont donné naissance aux sciences mathématiques se sont développées sous l'influence des besoins personnels; et il n'est pas douteux que ces rapports généraux des nombres entre eux, qui font partie des règles de l'arithmétique, se sont révélés pour la première fois à l'esprit dans la pratique des échanges. Il

DES LOIS EN GÉHÉRAL. lAO

en a été de même de la géométrie. L^étymo* logie du mot montre ouc cette science ne consistait, dans le principe, que dans un certain nombre de règles nécessaires pour le partage des terres et la construction des habitations. Les propriétés de la balance et du levier, qui renferment le premier principe de la mécanique, furent généralisées de bonne heure sous l'influence des besoins du commerce et de Tarchitecture. La nécessité de fixer Tépoque des fêtes religieuses et des travaux de Tagriculture a fait inventer aux hommes les périodes astronomiques les plus simples. Les premières connaissances en chimie, telles qu'on les retrouve dans la métallurgie ancienne, ont certainement pris naissance dans les recherches que l'ont fut obligé de faire pow perfectionner les outils et les instruments. L'alchimie des temps postérieurs nous montre ce qu'a pu, pour la découverte d'un certain nombre de lois, le désir ardent de se procurer des avantages personnels. Notre âge n'est pas non plus dépourvu d'exemples de cette nature. * Ici, dit Humboldt, lors^

qu'il voyageait en Gopne, ici comme dans beaucoup de contrées de TEurope, les scîcBces ne sont jugées dignes d'occuper l'esprit qu'en tant qu'elles peuvent contribuer immédiatement au bien-être de la société » . « Comment croire, lui disait un missionnaire, que vous ayez quitté votre pays pour venir sur les bords de cette rivière' vous exposer à être dévoré par les Mosquitos, et pour mesurer des terres qui ne vous appartiennent pas ? » Nos côtes fournissent des exemples pareils. Sur les bords de la mer, il n'est point de naturaliste qui ne sache avec quel mépris les pêcheurs regardent les collections qui sont faites pour le microscope ou l'aquarium. Telle est leur incrédulité sur la valeur qu'elles peuvent avoir qu'on parvient à peine, même par l'appât du gain, à leur faire conserver le rebut de leurs filets. Mais pourquoi chercher loin de nous des preuves qui nous sont fournies par les entretiens journaliers de ceux avec lesquels nous vivons. Le désir que l'on exprime de posséder t une science pratique » , une science qui puisse servir aux besoins

de la vie, joint au ridicule que Ton jette ordinairement sur les recherches scientifiques qui ne sont pas d'une application immédiate, suffit pour montrer que Tordre suivant lequel les lois se découvrent dépend en grande partie de l'influence plus ou moins directe qu'elles peuvent exercer sur notre bien-être*

Que, toutes choses égales d'ailleurs, les phénomènes imposants soient rapportés à leurs lois avant les phénomènes peu remarquables, c'est une vérité si évidente qu'elle n'exige presque aucune preuve. Si l'on admet que par l'homme primitif, comme par l'enfant, les propriétés des grands objets de la nature sont remarquées avant celles des objets petits, et que les relations externes des corps sont généralisées avant h s relations internes, il faut admettre aussi que, dans les progrès subséquents, l'importance ou la grandeur des relations a déterminé en grande partie l'ordre dans lequel elles ont été reconnues comme uniformes. De là il est arrivé qu'après' avoir constaté d'abord ces phénomènes trèsfrappants qui constituent une lunaison, puis ces

phénomènes moins frappants qui marquent Tannée, et enfin ces pliénomènes encore moins frappants qui marquent les périodes planétaires, Taslronomie s'est occupée de phénomènes beaucoup moins remarquables, de ceux, par exemple, qui se répètent dans le cycle des éclipses de la lune, et de ceux qui ont suggéré la théorie des épicycles et des cercles excentriques. Quant à Tastronomie moderqe, elle s'occupe de phénomènes beaucoup moins frappants encore ; et cependant, parmi ces phénomènes, quelques-uns, comme la rotation des planètes^ sont les plus simples que nous présente le ciel. En physique, Tusage que l'on apprit de bonne heure à faire des canots impliquait la connaissance empirique de certains phénomènes hydrostatiques, intrinsèquement plus complexes que beaucoup de phénomènes statiques que l'expérience seule n'a pu révéler; mais ces phénomènes hydrostatiques s'imposaient d'eux-mêmes à l'observation. Si nous comparons la solution du problème de la --^vité spécifique par Archimède avec la découe de la pression atmosphérique par Torri-

DES LOIS EN GÉnÉnAL. 16S

celli (deux phénomènes de nature identique), nous comprenons que Fune a précédé l'autre, non à cause d*une différence dans les rappoits des deux phénomènes avec notre bien-être personnel, ni à cause d'une différence au point de vue de leurs manifestations plus ou moins fréquentes, ni à cause de leur simplicité relative, mais parce que, dans le premier cas, le rapport entre l'antécédent et le conséquent est beaucoup plus frappant que dans le ^cond. Entre autres axemples pris au hasard, on peut faire remarquer que les rapports entre l'éclair et le tonnerre, et entre la pluie et les nuages, fiirent reconnus longtemps avant d'autres rapports du même ordre, simplement parce qu'ils s'imposaient d'eux-mêmes à l'attention. La découverte si tardive des formes microscopiques de la vie et de tous les phénomènes qu'elles présentent peut être citée comme pouvant servir à montrer clairement que certains groupes de relations ordinairement imperceptibles, bien que sous d'autres points de vue semblables à d'autres relations connues depuis longtemps, ne peuvent se révéler

à nous que lorsqu'un changement de circonstances ou de conditions les a rendues susceptibles d'être perçues. Mais, sans entrer dans de plus longs détails, il suffit d'examiner les recherches dont s'occupent maintenant le physicien, le chimiste, le physiologiste, pour voir que la science n'a avancé et ne continue d'avancer qu'en allant des phénomènes qui sont les plus fmppants aux phénomènes qui le sont moins.

Si nous comparons entre eux certains faits biologiques, nous voyons jusqu'à quel point la fréquence absolue à'une reldition avance ou retarde la reconnaissance de son uniformité. Le rapport entre la mort et les blessures, rapport constant non-seulement en ce qui concerne les hommes, mais encore en ce qui concerne les êtres inférieurs, était reconnu comme l'effet d'une cause naturelle lorsque les morts causées par les maladies étaient encore regardées comme surnaturelles. Parmi les maladies elles-mêmes, il est à remarquer que les plus rares étaient attribuées à une influence diabolique, à l'époque où les plus communes étaient attribuées à des

causes naturelles, fait qui trouve son pendant dans nos campagnes, où le paysan, dans sa croyance aux charmes, montre en ce qui concerne les maladies rares un reste de superetition, dont il a su se dépouiller par rapport aux maladies fréquentes, comme les rhumes. Si nous empruntons nos exemples à la physique, nous voyons que, même dans la période historique, les tourbillons étaient expli(}ués par l'intervention des esprits des eaux; mais nous no voyons pas que, à la même époque, l'évaporatign de l'eau exposée au soleil ou à une chaleur artificielle ait été expliquée de la même manière; cependant ce dernier phénomène est plus merveilleux et beaucoup plus complexe que l'autre ; mais, parce qu'il se répète fréquemment, il a été de bonne heure mis au nombre des phénomènes naturels. Les arcs-en-ciel et les comètes font à peu près la même impression sur les sens, et Tarc-en-ciel est de sa nature le phénomène le plus compliqué; mais, principalement parce qu'ils sont beaucoup plus communs, les arcsen-ciel ont été regardés comme dépendant di-

recleroenl du soleO et de la pluie, tandis que les comètes étaient encore r^ardées comme les signes de la colère divine.

Les peuplades qui vivent dans l'intérieur des teiTes doivent être restées longtemps dans l'ignorance des phénomènes journaliers et mensuels des marées, et les habitants des tropiques n'ont pas pu de bonne heure se faire une idée des hivers du Nord. Ces deux exemples prouvent ce que peut la fréquence relative des phénomènes sur la découverte des lois. Les animaux qui, dans les pays où ils naissent, n'excitent aucune surprise par lem^ formes ou par leurs habitudes, excitent, au contraire, dans les pays où ils n'ont jamais été vus, un étonnement qui approche de la terreur, et sont même regardés comme des monstres ; ce fait peut nous en suggérer beaucoup d'autres, qui montrent que la présence ou l'éloignement des phénomènes déterminent en partie l'ordre dans lequel ils sont rapportés à leurs lois. Toutefois, les progrès de la généralisation dépendent non-seulement de la place que les phénomènes occupent dans

DES LOIS E!f GÉNÉRAL. 167

Tespace, mais encore de la place qu'ils occupent dans le temps. Des faits qui ne se produisent que rarement ou presque jamais à une époque deviennent très-fréquents à une autre époque, uniquement à cause des progrès de la civilisation. Le levier, dont les propriétés se montrent dans l'usage des bâtons et des armes, est vaguement compris par chaque sauvage : on rappliquant à certains travaux, il prévoit sans se tromper certains efîets ; mais la roue et l'essieu, la poulie et la vis ne peuvent révéler leurs propriétés, soit à l'expérience, soit à la raison, avant que le progrès des arts les ait rendues plus ou moins familières. Par ces divers moyens d'observation que nous avons reçus de nos pères et que nous avons multipliés nous-mêmes, nous avons acquis la connaissance d'un grand nombre de propriétés chimiques qui n'existaient pour ainsi dire pas pour l'homme primitif. Les différents genres d'industrie, en se développant, nous ont fait découvrir des substances et des propriétés nouvelles, et par là une multitude de lois que nos ancêtres n'auraient pu trouver.

Ces exemples et d'autres semblables qui se présenteront au lecteur prouvent que les matériaux accumulés, les procédés et les produits qui ne se rencontrent que dans les sociétés avancées en civilisation, augmentent beaucoup la possibilité de découvrir de nouveaux groupes de relations, et la facilité de les généraliser en les rendant plus accessibles à l'expérience, et relativement plus fréquentes. De plus, diverses classes de phénomènes présentés par la société elle-même, comme ceux de. l'économie politique, par exemple, deviennent, dans les États avancés, relativement fréquents, et par conséquent susceptibles d'être connus; tandis que, dans les États moins avancés, ces phénomènes se manifestent trop rarement pour que leurs rapports soient perçus, ou, comme dans les États les moins avancés, ne se manifestent jamais.

Il est évident que, partout où n'intervient aucune autre circonstance, l'ordre dans lequel les lois se constatent et s'établissent varie suivant la complexité des phénomènes. En géométrie, les

propriétés des lignes droites ont été compiîsos avant les propriétés des lignes courbes; les propriétéis du cercle l'ont été avant celles de Tellipse, de la parabole et de l'hyperbole; et les équations des courbes simples ont été déterminées avant celles des courbes doubles. La trigonométrie plane, en raison de sa simplicité, a précédé la trigonométrie sphérique, et la mensuration des surfaces et des solides plans a précédé la mensuration des surfaces et des solides courbes, La même chose a eu lieu pour la mécanique : les lois du mouvement simple ont été connues avant les lois du mouvement composé, et celles du mouvement rectiligne avant celles du mouvement circulaire. Les propriétés des leviers à plateaux et à bras égaux ont été comprises avant les propriétés des leviers à bras inégaux, et la loi du plan incliné a été formulée avant celle de la vis, dans laquelle elle est appliquée. En chimie, le progrès a été des corps simples aux corps composés, des composés inorganiques aux composés organiques. Et partout où, comme dans les sciences plus élevées,

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les conditions de l'observation sont plus cornpliquéesy nous pouvons encore voir clairement que la complexité relative, toutes choses ^;ales d'ailleurs, détermine Tordre des découvertes*

Il est également évident que Tesprit va des relations concrètes aux relations abstraites, et des moins abstraites aux plus abstraites. La numération qui, sous sa forme piîmitive, s'appliquait seulement aux unités concrètes, a de^ vancé la simple arithmétique dont les règles s'appliquent aux nombres abstraits. L'arithmétique, bornée dans sa sphère aux rapports numériques concrets, est également plus ancienne et moins abstraite que l'algèbre, qui s'occupe des rapports entre ces mêmes rapports. Et pa-* reillement le calcul des opérations vient après l'algèbre, tant dans l'ordre d'évolution que dans l'ordre d'abstraction. En mécanique, les relations plus concrètes des forces, telles qu'elles se déploient dans le levier, le plan incliné, etc., furent découvertes avant les relations plus abstraites formulées dans les lois de l'analyse et de la composition des forces, et plus tard que les

trois lois abstraites du mouvement formulées par Newton fut découverte la loi plus abstraite encore de l'inertie. La môme chose est arrivée en physique et en chimie. Là aussi on est ailé des vérités mêlées à toutes les circonstances des faits particuliers et des classes particulières de faits à des vérités dégagées de toutes les circonstances qui les accompagnaient et qui les déguisaient, c'est-à^lire à des vérités d'un plus haut degré d'abstraction.

Si rapide et si grossière qu'elle soit, cette ébauche d'un développement intellectuel quia été long et compliqué démontre par les faits mêmes, j'ose le croire, le principe posé a priori : que l'ordre dans lequel les différents groupes de lois sont reconnus et formés dépend non d'une seule circonstance, mais de plusieurs circonstances. Nous généralisons successivement les différentes classes de relations, non-seulement parce qu'il existe entre elles une certaine différence de nature, mais aussi parce qu'elles sont diversement placées dans le temps et dans l'espace, diversement accessibles à l'obsei^ation,

et parce qu'elles affectent diversement noire propre constitution : ce sont là les différentes circonstances qui, se combinant à Tinfini, influent sur la manière dont nous acquérons la connaissance des lois. Les différents degrés d'importance, de visibilité, de fréquence absolue, de fréquence relative, de simplicité, d'existence concrète, doivent être considérés comme autant de facteurs ; de lem' action et de leurs combinaisons, en proportions toujours variables, résulte un procédé très-complexe d'évolution mentale. Mais, s'il est évident que les causes prochaines de l'ordre successif dans lequel les relations se réduisent en lois sont nombreuses et compliquées, il est évident aussi qu'il existe une seule cause dernière, à laquelle ces causes prochaines sont subordonnées. Comme les différentes circonstances qui déterminent la découverte prompte ou tardive des lois ou des relations uniformes sont les circonstances qui déterminent le nombre et la force des impressions que ces relations font sur notre esprit, il s'ensuit que la marche progressive de la gêné-

ralisation est soumise à un principe fondamental de psychologie. Aussi la méthode a posteriori, coflome la raétbode a priori^ nous amène à con* clure que Tordre dans Iec{uel nous généralisons les relations dépend de la fréquence plus ou moins grande et de Timpression plus ou moins vive avec laquelle elles se présentent à nos sens et à notre conscience.

Après ce coup d'œil rapide sur la marche de Tesprit humain dans le passé, profitons de la lumière ainsi jetée sur le présent pour voir ce qui peut la diriger dans l'avenir.

Remarquons d*abord que la tendance à croii'e à l'universalité de la loi est devenue d'âge en âge de plus en plus forte. Au milieu de celte multitude infinie de phénomènes successifs ou simultanés qui les environnent, les hommes ont toujours été occupés à en faire passer quelques-uns des groupes dont la loi était encore ignorée dans les groupes dont la loi était déjà reconnue. Et par conséquent, plus le nombre des relations qui ne sont pas encore rapportées à leur loi diminue, plus la probabilité que, parmi elles, il

n'en est aucune qui ne soit pas soumise à une loi, augmente. S'il est permis d'avoir ici recours aux nombres, il est clair que, si, parmi les phénomènes qui nous entourent, cent de différentes espèces se sont produits dans un ordre constant, il se forme en nous une légère présomption que tous les phénomènes se produisent dans un ordre également constant. Lorsque la constance et Tuniformité ont été constatées dans mSle phénomènes, plus variés dans leurs espèces, la présomption devient plus grande. Et lorsque les phénomènes reconnus comme uniformes s^élèvent à des myriades qui en renferment plusieurs de chaque espèce, on est ordinairement porté à induire que l'uniformité existe partout.

L'expérience a conduit les hommes à cette conclusion d'une manière lente et insensible. Ce qui a fait arriver les esprits à cette croyance à la constance des phénomènes, soit simultanés, soit successifs, ce n'est pas l'intuition claire des raisons que nous venons de donner, mais une habitude de penser que ces raisons formulent et justifient. En se familiarisant avec des irtiifor-

mitfô concrètes, on a conçu l*idée absti*aite d'uniibrmitéy l'idée de loi, et dans la suite des temps cette idée a gagné peu à peu de la fixité et de la clarté. Il en a été ainsi spécialement pour ceux qui ont la connaissance la plus étendue des phénomènes naturels, pour les hommes de science. Le mathématicien, le physicien, l'astronome, le chimiste, héritant chacun de son côté des connaissances accumulées par leurs prédécesseurs, faisant eux-mêmes de nouvelles découvertes ou vérifiant les anciennes, finissent par croire à la loi beaucoup plus fermement que le commun des hommes. Chez eux, cette croyance, cessant d'être purement passive, devient un puissant mobile qui les portera à de nouvelles investigations. Partout où il existe des phénomènes doiît la cause n'est pas encore connue, ces esprits cultivés, poussés par la conviction que, là comme ailleurs, règne un ordre invariable, se mettent à observer, à comparer et à expérimenter. Et lorsqu'ils sont parvenus à découvrir la loi qui régit les phénomènes, leur croyance générale à l'universalité de la loi ac-

Uji\ «ILASSIFICATION DES SCIENCES.

(juierl une force nouvelle. Tel est l'empire de réWdence, lel est le pouvoir de la science, que, pour celui qui est déjà avancé dans l'étude de la nature, il est devenu impossible, je ne dirai pas de croire, mais presque de concevoir qu'il y ait des phénomènes sans loi.

Cette habitude de reconnaître partout une loi, habitude qui déjà distingue les pensem^ modernes des penseurs anciens, ne peut manquer de se répandre parmi les hommes en général.

L'accomplissement des prédictions qu'on peut faire à chaque découverte nouvelle, et l'empire de plus en plus grand que l'on acquiert sur les forces de la nature, prouvent à ceux qui ne sont pas encore initiés la valeur des généralisations scientifiques et des connaissances qu'elles résument. L'instruction, en s'étendant, répand cha- (fue jour dans les masses cette connaissance des lois qui n'a appartenu jusqu'à présent qu'au petit nombre ; et, à mesure que cette diffusion des connaissances augmentera, les croyances des savants deviendront les croyances du genre humain tout entier.

DKS LOIS K.N (iKNÉHAL. I<)7

La conclusion que la loi est universelle deviendra d'une évidence irrésistible lorsque Ion aura compris que le progrès dans ta découverte des lois est Ini-mênie soumis à mie loi y et que par là même on aura compris pourquoi certains groupes de phénomènes ont été rapportés à leur loi, tandis que d'autres groupes ne l'ont pas encore été. Quand on aura vu que l'ordre dans lequel les lois sont reconnues doit dépendre de la fréquence avec laquelle les phénomènes se renouvellent sous nos yeux, et de l'impression plus ou moins vive qu'ils font sur nos sens et sur notre conscience ; quand on aura vu qu'en fait les phénomènes les plus communs, les plus importants, les plus remarquables, les plus concrets et les plus simples, sont ceux dont les lois ont été les premières reconnues, parce qu'ils se sont offerts le plus souvent et le plus distinctement à l'observation, on en conclura que, longtemps après que la grande masse des phénomènes aura été rapportée à ses lois, il restera toujours des phénomènes dont la loi ne sera point connue, parce qu'ils sont rares, ou peu

remarquables, ou peu importants en appai'ence, ou complexes, ou abstraits. Ainsi, Ton trouvera la solution d'une difficulté que l'on soulève quelquefois. Quand on demandera pourquoi l'uni-vei'salité de la loi n'est pas encore complètement établie, on pourra répondre que les phénomènes auxquels on ne l'a pas encore étendue sont ceux auxquels on ne pourra l'étendre qu'en dernier lieu. L'état de choses dont nous pouvons prédire le retour est précisément l'état de choses que nous voyons exister maintenant. Si les phénomènes simultanés ou successifs de la biologie et de la sociologie n'ont pas encore été rapportés à leurs lois, il faut en conclure non que ces lois n'existent pas, mais que jusqu'à présent elles ont échappé à nos moyens d'analyse. Ayant depuis longtemps constaté l'uniformité qui règne dans les groupes inférieurs de phénomènes, et ayant constaté la même uniformité dans les groupes supérieurs, si nous n'avons pas encore réussi à découvrir les lois des phénomènes de l'ordre le plus élevé, nous n'avons pas le droit de nier l'existence de ces lois; mais nous pouvons

conclure que la faiblesse de nos facultés nous a seule empêchés de les découvrir; et, à moins qu'on ne pousse l'absurdité jusqu'à prétendre que le procédé de la généralisation, dont la rapidité devient de plus en plus grande, ait maintenant atteint ses limites, et doive s'arrêter tout d'un coup, nous devons inférer que le genre humain finira par découvrir un ordre constant de manifestation jusque dans les phénomènes les plus complexes et les plus obscurs.

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