‹ Claude Anet. L'Amour en RussieChapitre 2 sur 4 · VERA ALE X A N D R O V N A · texte numérisé non relu

VERA ALE X A N D R O V N A

— Quelles sont les nouvelles de la guerre ?

demanda-t-il.

La jeune Bile se mit à feuilleter le vaste journal et, non sans peine, trouva le bulletin du grand quartier général. Elle commença à le traduire ; mais il était hérissé de termes techniques devant lesquels elle hésitait, cherchant ses mots, faisant de grands efforts pour essayer de franchir les tirs de barrage et d’enjamber les tranchées.

Finalement, elle resta prise dans les fils de fer barbelés. La peine qu*elle se donnait pour s’en dégager lui rosissait les joues. Ture Ekman vint à son secours, mais ne réussit qu’à s’empêtrer avec elle,* au bout d’un quart d’heure de travail opiniâtre, ils étaient tous deux fatigués, à bout de souffle, et n’avaient pas fait grand chemin.

Véra Alexandrovna soupira :

— Je ne pensais pas que ce fût si difficile, dit-elle, j’aurais tant voulu vous être utile ! Mais je crois que je n’y arriverai jamais.

Sa bonne volonté était 9i manifeste, et sa confusion, que le cœur du bon Suédois s’émut. C’était un métier à apprendre, elle en surmonterait vite les difficultés initiales. Il employa

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tant de persuasion à la rassurer qu'elle se risqua dans l'article de politique étrangère. Ici encore, le vocabulaire lui manquait pour traduire les ingénieuses considérations du savant auteur de l'article. Elle posa le ioumal :

— Nous n’arriverons ainsi à rien de bon, Monsieur Ekman, dit-elle. Que faire ?

Elle prit sa jolie tête bouclée entre ses deux mains et se mit à réfléchir avec un air si concentré, si sérieux que Ture Ekman n'osait plus bouger de peur de la distraire.

— Je crois que j'ai trouvé, dit-elle enfin. Je lirai les journaux chez moi avant de venir ; je marquerai les nouvelles les plus intéressantes et, s'il y a des mots que je ne comprends pas, ie les chercherai dans le dictionnaire.

— Ou vous les demanderez à votre père, intervint Ture Ekman, car vous n'en sortirez pas toute seule.

— À mon père, dit la jeune fille avec effroi, vous n'y pensez pas ? Que dirait-il s'il savait que je travaille pour gagner un peu d'argent ? C’est un grand secret entre nous, monsieur T ure Ekman ; je vous en prie, ne me trahissez pas.

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Elle était maintenant très agitée. Ture Ekman s'employa de son mieux à la rassurer ; mais ^ce que venait de dire Véra Alexandrovna lui permit de poser à la jeune fille une question devant laquelle il hésitait depuis un moment, à savoir le prix qu’elle voulait pour son travail. Elle rougit très fort lorsqu’il le lui demanda.

— A la vérité, ce que je fais pour vous ne vaut rien. Je le comprends fort bien.

Mais le Suédois, touché, lui expliqua qu’il ne fallait pas se désespérer ainsi, qu’elle ferait de rapides progrès. Tout travail méritait salaire. En somme, elle lui consacrait sa matinée. S’il Ja prenait au mois, cela vaudrait bien deux cents roubles. Mais il ne savait quelle serait la durée de son séjour à Pétrograd, .aussi lui donneraitil. si elle le trouvait suffisant, dix roubles par jour.

Véra Alexandrovna en entendant ce prix devint très sérieuse.

— J’ai honte, dit-elle, d’accepter tant d’argent ; mais la vérité est que j’ai, en ce moment, le plus grand besoin d’en gagner, et si vous voulez me donner ce que vous dites, je vous

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promets de faire de mon mieux pour vous satisfaire.

Après cette première entrevue, ils se séparèrent, égalements contents l’un de l’autre, après avoir pris rendez-vous pour le matin suivant, à dix heures.

Le lendemain, Véra Alexandrovna avait fait quelques progrès. Dans les deux heures qu’elle passa à l’hôtel de l’Europe, elle arriva à lire à peu près correctement une colonne et demie du Novoié Vrémia . Ce fut un grand succès auquel s’associa de tout cœur Ture Ekman.

Pourtant il ne fallut pas beaucoup de temps au directeur de journal, qui avait l’habitude du travail, pour comprendre que Véra Alexandrovna ne lui serait d’aucune utilité au point de vue professionnel. Mais il la trouvait charmante et ne voulait pas s’en séparer. Une autre de ses relations lui découvrit à point nommé un petit juif très débrouillé, qui collaborait aux Birgevie Viedomosti. Il l’eut à déjeuner chaque jour et, pendant le repas, il apprenait toutes les nouvelles qui lui étaient nécessaires.

Véra Alexandrovna continuait à venir le voir

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le matin. Elle arrivait avec un peu de retard vers dix heures et demie, ayant dans son manchon Tunique Novoié Vrémia qu’elle déployait avec gravité devant elle. Rien ne divertissait plus Ture Ekman que de la voir parcourir le journal avec les grâces et les précautions d’un jeune chat qui traverse un terrain rempli de ronces. Par moment, il ne pouvait s’empêcher d’éclater d’un rire si franc, si sans arrière-pensée, si communicatif que la ieune fille essayait en vain de prendre l’air courroucé.

— Vous* vous moquez de moi, disait-elle.

Ce n'est pas gentil.

Mais elle se mettait à rire aussi.

Un jour pourtant, comme elle était énervée, au lieu de rire avec Ture Ekman elle commença de pleurer. Quand le bon Suédois vit des larmes dans les beaux veux de sa petite amie, son cœur s’émut. 11 se précipita vers elle.

— Ma chère Véra Alexandrovna, dit-il. pardonnez-moi, je suis une brute. Mais vous savez bien que pour rien au monde, je ne voudrais vous faire de la peine. Remettez-vous, je vous en prie.

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L’AMOUR EN RUSSTE

Il s’était emparé de la main de sa lectrice et parlait avec une bonté si évidente que la jeune fille reprit contenance et qu’il eut le plaisir de voir qu’elle lui souriait.

A partir de ce jour-là, leur intimité fut plus grande et ils devinrent de très bons amis.

Bientôt la comédie de la lecture cessa et fut remplacée par une conversation dans laquelle M. Ture Ekman eut l’occasion d'apprendre beaucoup plus de choses sur la vie russe, sur 1? famille et sur les îeunes filles, qu’il n’aurait pu le faire en vingt années d’une lecture quotidienne des journaux. Pourtant il remarqua que Véra Alexandrovna. si elle parlait à cœur ouvert des siens et de ce qu’elle avait vu autour d’elle, était fort sobre de détails pour tout ce qui concernait sa vie propre II semblait qu’il s agît pour elle d' un spectacle auquel elle n’était pas mêlée. Elle lui apparaissait comme une leune fille simple et pure dans une société compliquée, libre à l’excès et, somme toute, dépravée Mais les grâces de la jeunesse l’avaient préservée. Elle savait tout et n’avait goûté à rien. Cette fraîcheur et cette candeur de l’âme qu’elle avait con-

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servies plaisaient infiniment à Ture Ekman. Il se souvenait des paroles de son ami : « Prenez garde à vous l » Mais quel danger pouvait-on courir auprès dé cette enfant innocente ? Elle ne cherchait pas à lui plaire. Ellen'essayait pas de le gagner. Elle ne déployait aucune coquetterie.

On aurait bien étonné Ture Ekman si on lui avait dit qu'il était en tram de devenir amoureux de sa lectrice. Lorsqu'il voyait la jeune Russe, il pensait à chaque fois à sa digne épouse et à sa fille, pour se féliciter que les siens vécussent dans une atmosphère si différente de celle qu’il respirait à Pétrograd. Parfois il s'attendrissait sur le sort qui attendait Véra Alexandrovna.

Elle devrait se marier épouser un honnête homme. Son père, il est vrai, occupait une haute position, mais, à quelques mots échappés à la jeune fille, Ekman avait compris qu'il manquait quelque chose à ce foyer. Qui donc pourrait lui assurer l'existence heureuse à laquelle elle avait droit? Un jour il en arriva même à lui demander pourquoi elle ne viendrait pas avec lui en Suède, où elle trouverait, sans doute, un mari digne d’elle.

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Véra Aiexandrovna, lorsqu'elle entendit cette proposition étrange, le regarda étonnée. Elle hocha la tête et répondit avec mélancolie t

— Je ne puis vivre qu'ici.

Ture Ekman prit tant de goût aux heures passées en compagnie de cette charmante fille qu'il lui proposa de l'accompagner dans les courses qu'il avait à faire l'après-midi. Elle lui servirait d'interprète.

Ils sortirent ainsi quelquefois ensemble, allèrent au cinéma, prirent le thé à l'hôtel Astoria. Ture Ekman avait pour Véra Aiexandrovna mille attentions. 11 lui achetait des boîtes de chocolat et des bonbons II était, avec elle, tout à fait paternel. Cela permettait une intimité bien plus grande. La ieune fille se prêtait à ce jeu. Du reste, par sa tenue même, par toute l'atmosphère qu'elle créait autour d'elle, par son air inimitable de « ne me touchez pas ». elle donnait à l'excellent Suédois l'impression qu'elle était aussi pure et aussi froide que les neiges de son septentrional pays.

Il se complaisait dans ces pensées agréables lorsqu'un fait nouveau l'obligea soudainement

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à mettre en doute la valeur des réflexions qu*ü avait faites au sujet de sa chère lectrice.

11 avait été souper chez des amis à la Perspective de Kameno-Ostrof. C’était le quartier où habitait Véra Alexandrovna. Le souper s’était prolongé très tard; on ayait bu plus que de raison. Vers cinq heures du matin, un peu alourdi, Ture Ekman se décida enfin à regagner le lointain hôtel de l’Europe. Il prit un traîneau, releva le col de sa fourrure, mit les mains dans ses poches et, cahoté au trot lent du cheval sur la neige durcie et inégale, éprouva un plaisir assez vif à sentir l’air glacé lui piquer les joues et le front. « Je n’ai pas beaucoup d’heures à dormir, songeait-il. Véra Alexandrovna viendra comme à l’ordinaire. C’est un ange 1... Ah! que j’ai sommeil !... Pourvu que je me réveille à temps !... »

Cependant il s’intéressait à la vie qui commençait à renaître dans la ville endormie. Malgré le froid, malgré la profondeur de la nuit, on voyait des femmes glisser le long des maisons, tout emmitouflées dans leurs manteaux fourrés, la tête couverte d’un châle. C’était des

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servantes, ou des femmes d’ouvriers, qui allaient se mettre à la porte d une boulangerie pour avoir, après une interminable attente, leur pain quotidien. Notre bon Suédois s’attendrit sur les souffrances de ces malheureuses, sur leur patience. Il adressa, en lui-même, un blâme sévère à l’édilité dont l’incurie obligeait les habitants de la capitale à de longues stations dans les rues, par vingt et trente degrés de froid Ces files de femmes, auxquelles se mêlaient quelques hommes et même des enfants, se tenaient immobiles sur le trottoir. Ture Ekman en vit une de près d’une centaine de personnes, puis, un peu plus loin, une seconde non moins étendue

Un grand réverbère électrique jetait une lumière blafarde sur les femmes qui étaient là, tassées les unes contre les autres, comme pour se réchauffer.

Soudain, il sursauta. Il venait de reconnaître au milieu de la rangée près de la chaussée son élégante secrétaire. Elle était enveloppée du manteau de fourrures qu’il avait le plaisir de lui enlever chaque matin et d’aller poser sur le lit, derrière le paravent. Au lieu de chapeau, elle por-

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tait, comme ses compagnes de corvée, un châle beige croisé sur la tête et qui ne laissait apercevoir que son visage pâle. Elle semblait très fatiguée.

Ture Ekman n’en crut pas ses yeux. Pour la regarder encore, il se retourna dans le traîneau qui glissait sur la neige gelée. Oui, c’était bien elle ! il ne put retenir un : « Ah ! mon Dieu ! » qui retentit dans la nuit.

En entendant ces mots prononcés par une voix connue, la jeune fille tourna son visage et Ture Ekman comprit qu’elle l’avait vu.

Le désarroi du bon Suédois était si grand, le désordre de ses idées si complet, qu’il ne sut prendre un parti à temps. Il hésita quelques secondes à donner l’ordre à son cocher d’arrêter. Mais déjà il était loin de la file allongée des femmes, il se tut et continua lentement son chemin vers l’hôtel de l’Europe. Malgré le froid, il tenait ses yeux grands ouverts, comme il avait l’habitude de le faire lorsqu’il était préoccupé.

Il dormit peu, d’un sommeil agité. De bonne heure, il se leva en hâte et descendit au café de

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l*hôtel pendant que les domestiques faisaient sa chambre.

Un peu avant onze heures. Véra Alexandrovna entra chez lui. le Nov n ié Vrémta sous le bras. Sur son jeune visage, on ne lisait aucune trace d’embarras et Ture Ekman qui la regardait avec une extrême curiosité, en arrivait à douter de ce qu’il avait vu et à se demander si, sous l’influence de l’alcool absorbé, il n’avait pas été victime d’une illusion sur la perspective de Kameno-Ostrof. Lorsqu’elle levait les yeux sur lui, il détournait vite les siens de peur de paraître indiscret Cependant il mourait d’envie de savoir pourquoi Véra Alexandrovna se trouvait de si grand matin dans la rue en compagnie d’humbles servantes et de femmes du peuple Après bien des hésitations, il se décida à l’interroger. Mais cet homme d’affaires était avec les femmes d’une grande timidité (on s’en est aperçu, de reste) et il ne savait comment s’y prendre. Rougissant un peu, il finit par lui dire :

— Ne vous ai-je pas déjà vue aujourd’hui, Véra Alexandrovna ?

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La jeune fille le regarda avec une parfaite tranquillité.

— Ah ! c’était vous, monsieur Ture Ekman, qui passiez ce matin sur Kameno-Ostrof. Je croyais bien avoir reconnu votre voix. Vous vous couchez trop tard, vraiment.

Puis elle se remit à chercher des nouvelles dans le journal déplié devant elle.

Le flegmatique Suédois était tout à fait déconcerté par les mots et par le ton de Véra Alexandrovna. 11 n’en savait pas plus qu’avant d’avoir parlé. Au contraire, la simplicité avec laquelle elle avait répondu à sa question ajoutait au mystère qu’il voulait percer. Il fit quelques pas dans la chambre; il toussa une ou deux fois, puis, s’arrêtant devant la table, il prit le journal, le plia et, face à la jeune fille, il lui dit :

— Voulez-vous m’expliquer pourquoi vous stationnez à la porte fermée* d’une boulangerie à cinq heures du matin en plein hiver de Petrograd ? N’avez-vous pas de servantes ? Votre père sait-il ce que vous faites ? (Ici Véra Alexandrovna ne put retenir un mouvement

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d’effroi.) Ëte3-vous dans la gêne ?.. Dites-lemoi franchement, je vous prie... Vous savez que j’ai beaucoup d’affection pour vous, ma chère Véra Alexandrovna (Ture Ekman se troublait un peu)... Je pourrai peut-être vous venir en aide si vous traversez une crise... Confiezvous à moi, mon enfant.

Il lui avait pris une main. Il était dans une grande agitation. De son côté, Véra Alexandrovna montrait plus d'émotion qu’elle n’en avait jamais laissé paraître en présence de Ture Ekman. Pour la première fois, il semblait qu’un combat se livrât en elle ; son visage s’animait, ses seins se soulevaient et s’abaissaient sur un rythme plus rapide.

Ture Ekman, la voyant ainsi, redoubla ses efforts. Il mit tant de persuasion dans ses demandes répétées, une chaleur si communicative dans son accent, qu’il eut la joie de voir la réserve de Véra Alexandrovna fondre peu à peu.

Les beaux yeux gris de la jeune hile se voilèrent et bientôt s’emplirent de larmes. Le cœur du pauvre Ekman battait à se rompre. Il pressentait le plus douloureux des mystères.

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— Dites-moi votre peine, fit-il avec plus de décision encore, et, s'il dépend de moi, je l'allégerai.

— Vous êtes bon, murmura-t-elle enfin, en se penchant vers lui. Il y a trop longtemps que je suis seule, sans une âme à qui me confier, obligée de me cacher de tous Je n'en puis plus (elle soupira)... Je vous dirai tout comme à un être humain.

Elle s'arrêta un instant pour mettre de l'ordre dans ses idées tumultueuses ; puis, le coude appuyé sur la table et la main soutenant son charmant visage, elle commença ainsi, non sans beaucoup de mélancolie et peut-être un peu trop de solennité (il est difficile d'être simple dans des moments pareils) :

— J'ai un ami, monsieur Ture Ekman, un ami que i'aime, que j'admire, et à qui je me suis donnée.

Lorsqu'il entendit ce début, l'excellent Suédois sentit un trouble inconnu l'envahir. Sa poitrine se serra. 11 eut chaud, puis froid. La netteté de cet aveu ne laissait place, hélas 1 à aucune ambiguïté, il ne savait comment ac-

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cueillir le sentiment que cette confession faisait naître en lui et n'osait en rechercher la cause. Véra Alexandrovna avait un amant l Comment le croire ? mais comment en clouter ? Et puis pourquoi était-elle bien avant le jour à la porte d*une boulangerie. Comment ceci était-il expliqué par cela ? Turë Ekman s’y perdait.

Cependant elle continuait :

— Mon ami est un jeune artiste. Il s'appelle Paul. C'est un peintre du plus grand talent et qui sera célèbre. Pour l'instant, il n'a aucunes ressources et vit dans la pauvreté. II a contre lui, naturellement, toute une cabale. On essaie de s'en défaire. Pas un journal ne parle de lui ; pas une exposition n'accepte ses œuvres. Il est seul, mais il vaincra.

Véra Alexandrovna s'animait en parlant. Elle était hère de son amant elle s'indignait contre la sottise publique. Ses jolis yeux lançaient des éclairs. La colère la rendait éloquente. Jamais Ture Ekman ne l'avait vue si belle. Elle parlart, toute à la joie d'avoir quelqu'un à qui raconter ses peines ; elle disait le début de leur liaison, comment elle avait fait la connaissance de Paul,

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par hasard, aux Iles où il peignait en plein air « un paysage ravissant et tout plein de poésie. Il semblait que Ton entendît les oiseaux chanter (c'est ainsi qu’elle s’exprimait) ». Ils s’étaient liés, s'étaient promenés ensemble, puis elle avait été le voir dans sa chambre misérable et là, un jour où il était malheureux, où il doutait de lui-même, elle s'était donnée à lui pour rendre à cet artiste l’orgueil et la force, trop heureuse qu'un si grand génie pût goûter quelque joie par la possession d’un corps qui n’avait appartenu à personne.

— Je lui ai livré ce que j’avais de plus sacré, dit-elle, mais j'ai gagné son âme et qu’est-ce que la pauvre offrande que je lui ai faite auprès du don magnifique que j'ai reçu de lui ?

Ture Ekman perdait pied dans les régions sublimes où la jeune fille l’entraînait. Il revint à son idée fixe en lui demandant, à un moment où elle s'était arrêtée de parler :

— Mais. Véra Alexandrovna, pourquoi étiezvous à la porta d'une boulangerie ce matin avant le lever du jour ?

Ramenée à la plate réalité, Véra n’éprouva

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aucun embarras. Ture Ekman avait noté, du reste, qu elle n*avait pas essayé de se justifier et qu elle s*était bornée à expliquer la situation dans laquelle elle se trouvait.

— Paul, comme je vous lai expliqué, continua-t-elle, n*a aucune ressource. Il loge chez des gens assez pauvres qui lui ont loué une chambre. Us nont pas de servante. Aussi serait-il obligé d'aller chercher son pain lui-même de grand matin. Mais vous comprenez comme moi que cela ne serait pas possible. La vie d'un artiste a ses exigences. Comment un homme habitué aux pensées les plus élevées pourrait-il s'abaisser k des questions de ménage ?... Et puis Paul n'est pas fort. Il paraît robuste, c'est vrai, mais il a les bronches faibles. Pour un rien, il s'enrhu-

merait. Le voyez-vous par ces nuits terribles de Pétrograd rester une heure ou deux exposé au froid ?

Ture Ekman regarda la jeune fille Elle était frêle et délicate. Par moment, elle toussait. Il se mit à détester Paul. Quel homme était-ce pour laisser une fille comme Véra, habituée au luxe, et, moralement, un ange, lui rendre de tels ser-

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vices ? Et. au même temps que le bon Ture éprouvait de la pitié et de l'admiration pour sa chère Véra, il avait l'idée assez nette que le talent de Paul, ne valait pas les sacrifices que la jeune fille faisait pour lui. Il résolut de voir le peintre et ses tableaux. Il voulait juger lui-même l'homme qui avait inspire un si grand amour à sa lectrice. Il dit donc à cette dernière :

— Vous savez que j’aime la peinture et que je suis une façon de connaisseur. Oui, j'ai chez moi une petite collection de tableaux modernes ; peut-être pourrai-je y joindre une œuvre de votre ami, si ses prétentions ne sont pas trop élevées. Et puis, je serai heureux d'entrer en relations avec un artiste aussi distingué.

Le visage de Véra Alexandrovna s'empourpra de joie.

— Que vous êtes bon, dit-elle en prenant affectueusement les mains du brave Suédois, que vous êtes bon 1 Mais est-il vrai que vous vous y connaissez en peinture ? Ce n'est pas pour me faire plaisir que vous dites cela ? Vous êtes un véritable amateur ?

Ture Ekman lui assura qu'il aimait la pein-

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ture d’un amour véritable et qu’il passait pour s’y entendre.

Véra Alexandrovna, à cette déclaration positive, fut au comble du bonheur. On convint que, le jour suivant, après la séance à rhôtel de l’Europe, ils se rendraient tous deux chez Paul.

Le lendemain, donc, les voilà partis en traîneau vers midi. Tout le long du chemin, la jeune hile bavarda joyeusement et le thème unique de son bavardage était Paul.

ils arrivèrent enfin à la maison du héros.

C’était un grand immeuble, à plusieurs corps de bâtiment séparés par de vastes cours. Ils montèrent un escalier qui ressemblait à un escalier de service et s’arrêtèrent au quatrième étage. Là, ils sonnèrent à une porte étroite et attendirent assez longtemps, jusqu’à ce qu’une femme débraillée et de mauvaise humeur vînt ieur ouvrir et les introduisît dans un vestibule sans meubles qu’envahissait une odeur de choux aigres. Us suivirent un couloir encombré de mallès et de panières, au bout duquel Véra Alexandrovna poussa la porte entre-baillée d’une chambre. Un jeune homme, à leur venue, se leva

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d’un vieux fauteuil et fit quelques pas au-devant des visiteurs. Il était grand, gros ; sa figure était blafarde, le nez allongé, les yeux étroits et petits. Toute sa contenance était à la fois gênée et satisfaite. Il paraissait très jeune. La chambre était misérablement meublée, mais, en outre, elle était sale et en désordre, des bouts et des cendres de cigarettes traînaient partout ; du linge sale était entassé dans un coin ; des tubes N de couleur gisaient, éventrés, sur le plancher.

Le cœur du bon Ture Ekman se serra à l'idée que sa chère lectrice, cet ange, cet être pur et bon, s'était abandonnée dans un décor pareil aux caresses d'un tel homme. Mais peut-être sous cette enveloppe peu aimable, Paul cachaitil un vrai talent, une originalité précieuse, des dons qui rachèteraient son ingrate apparence. Hélas 1 Ture Ekman fut bien vite désabusé.

Paul, à la demande de Véra, montrait ses dernières œuvres. C'étaient les plus plates inventions, des paysages tout pareils dans leur fadeur aux chromo-lithographies qui ornent le couvercle des boîtes à bonbons. Ture Ekman, qui avait du goût, vit au premier coup d'œil que

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Paul n*avait aucun don et aucun avenir. Il eut peine à réprimer un mouvement de mauvaise humeur. Il ne pouvait plus supporter la présence de Paul et se leva un peu brusquement pour prendre congé.

A ce moment, il se tourna vers la jeune fille. Le regard qu’elle tenait fixé sur lui était chargé d’une anxiété si visible que Ture Ekman en frissonna. Oui, d était évident qu’elle attendait son verdict d’une âme pleine d’inquiétude et de terreur. La magnifique assurance dont elle avait fait preuve en parlant de Paul à l’hôtel de l’Europe avait disparu. Il ne restait plus qu’une pauvre petite fille à moitié morte à l’idée que l’œuvre de son amant était jugée mauvaise par un homme dont elle avait éprouvé la bonté et qui connaissait la peinture. Ture Ekman se sentit fort gêné. Il toussa pour reprendre contenance. fit quelques pas. Puis, soudainement, il s’empara d’une petite toile et demanda à Paul, d’une voix embarrassée, combien il l’estimait.

Paul hésita un instant, puis dit :

— Cent roubles.

Sans ajouter un mot, Ture Ekman ouvrit son

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portefeuille, en tira un billet de banque et le remit au jeune homme. Puis, son tableau sous le bras, il salua Paul et Véra Alexandrovna. 11 osait à peine regarder la jeune fille en lui disant au revoir.

Dans le rapide coup d*œil qu’il lui lança, il crut voir qu’elle gardait un visage douloureux et fermé. Lui-même se sentait fort mal à son aise. Il ne respira librement qu’une fois sur le trottoir et, là, il traduisit ses sentiments intimes par un violent juron dans sa langue natale.

Toute la journée, il fut poursuivi par le souvenir de la scène dans laquelle il avait joué un rôle. 11 s’attendrissait sur le sort infortuné de Véra Alexandrovna qui, par une incompréhensible folie, avait sacrifié sa vie à celle d’un raté et d'un égoïste qui l’exploitait. Il ne pouvait oublier le regard de la jeune fille au moment où il examinait les horribles tableaux de Paul. * La pauvre petite, répétait-il, la pauvre petite I » et il se savait un gré infini d’avoir su dissimuler son opinion véritable.

Mais le lendemain matin, à peine Véra Alexandrovna était-elle entrée chez lui qu’il com-

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prit, à la voir pâle et sérieuse, qu’un drame s’était passé. La façon même dont elle l'aborda, la tristesse de ses yeux montraient à Ture Ekman une Véra qu’il n’avait jusqu’alors pas connue. Il n’eut pas longtemps à attendre pour savoir les causes d’un changement si complet. Avant même de quitter son manteau, elle vint à lui :

— J’ai compris. Monsieur Ture Ekman, je vous remercie, vous êtes un homme admirable.

Le pauvre Ekman n’entendait rien à ce que disait Véra. Mais il était près d’elle ; -1 sentait que la minute était solennelle et son cœur battait plus vite qu’il ne l’aurait voulu.

Véra continua ;

— Paul n’a pas de talent. Je le sais maintenant. C’est par charité que vous lui avez acheté un tableau ; vous avez agi dans une situation difficile avec une grande délicatesse. Mais ie veux vous rendre vos cent roubles, monsieur Ekman.

A ce moment, la voix de la jeune fille se troubla un peu. Elle ne disait pas, en effet, toute la vérité. Le billet qu’elle lui tendait venait d’un

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bijoutier voisin de l’hôtel de l’Europe, qui le lui avait remis en échange d*un petit bijou qu'elle avait vendu.

Comme Ture Ekman protestait, refusait de reprendre son argent, jurait que la peinture de Paul était fort intéressante, elle l'interrompit avec impatience et dit :

— Ne mentez pas, je vous prie. Vous m’avez rendu un grand service. J’ai rompu avec Paul, je ne le reverrai de ma vie, je me suis trompée sur lui. J’étais très jeune, monsieur Ekman; j’ai cru que c’était un grand artiste ; j’ai vécu dans le mensonge. Grâce à vous, je vois clair aujourd’hui. Mais i’ai appris autre chose encore hier, c’est que vous êtes un homme noble, et il n’y a rien de plus grand au monde.

Notre bon Suédois se mit à rougir. Sa surprise était si grande qu’il ne savait quelle mine faire. Cette charmante jeune fille était là, presque dans ses bras, toute tendue vers lui ; il se rendait compte qu*un autre, plus audacieux, aurait à cet instant une belle partie à gagner. L’émotion de Véra, la sienne propre, cette chambre tiède où ils étaient tous deux enfermés,., il eut comme

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un vertige, se dégagea vivement et courut à la fenêtre.

— Nous allons sortir ensemble, ma chère Véra Alexandrovna, dit-il, j’ai une course à faire. Voulez-vous m'accompagner ?

— Je ferai tout ce que vous voudrez, répondit-elle.

Ils marchèrent dans les rues glacées de Pétrograd. Ture Ekman maintenant causait avec animation ; il racontait sa vie à la Jeune fille qui l'écoutait avec un intérêt passionné. Ce jour-là, l'excellent Ture Ekman, qui sentait le bras de Véra Alexandrovna s'appuyer sur le sien, fit la plus belle promenade de son existence. Il finit par ramener la jeune fille chez elle.

En la quittant, il passa à l'agence des wagonslits, prit une place à destination de Stockholm pour le train du lendemain matin, entra chez un bijoutier, acheta une jolie barrette avec diamants et perles et, rentré à l'hôtel, il écrivit une lettre ainsi conçue :

« Très chère Véra Alexandrovna, je reçois un télégramme qui m'oblige à regagner Stockholm sans délai. Je suis bien fâché de ne pouvoir

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prendre congé de vous avant mon départ demain matin. Je garderai un souvenir délicieux des jours que j’ai passés près de vous. J’espère que ma lectrice, en échange de la peine qu’elle s’est donnée pour moi, voudra bien accepter . cette petite broche. »

11 n’envoya la lettre et la broche par un commissionnaire que le lendemain matin, de bonne heure, au moment où il quittait l’hôtel pour gagner la gare de Finlande.

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SONIA GRIGORIEVNA

Un Français qui habite la Russie me raconte l’histoire suivante qui, comme on le verra, trouve sa place dans ces notes sur la femme russe.

J’ai connu, me dit-il, une actrice qui avait quelqfue renom à Saint-Pétersbourg. Lorsque je la rencontrai, elle vivait avec un certain Makharof. C’était un homme entre trente et quarante ans, de plus de six pieds de haut, taillé en hercule, et doué d’une espèce de beauté sauvage qui avait produit une grande impression sur Sonia Grigorievna. (Elle s’appelait ainsi.) Us étaient ensemble depuis plus de deux ans et faisaient assez mauvais ménage. Makharof buvait, jouait et se permettait mainte passade. Sonia Grigorievna, de son côté, avait la réputation d’être légère. Des scènes quotidiennes éclataient entre

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eux, et l’on assurait qu’à l'occasion il ne lui épargnait pas les coups. C'était une femme délicate et fine qui gardait dans ses aventures une certaine fierté. Ce que je sus d'elle alors, je l'appris par des amis, car elle-même ne me parlait jamais de sa vie avec son amant. Elle me plaisait ; je lui faisais la cour ; je l'accompagnais souvent au théâtre lorsqu'elle jouait et, parfois, nous soupions ensemble avant que je la raccompagnasse chez elle. Finalement, un soir, c'était peu après les fêtes de Noël, elle accepta de venir dîner dans mon appartement et, après dîner, elle se donna à moi avec une charmante simplicité. Vers minuit, elle regarda sa montre et me dit qu'elle voulait rentrer pour une heure du matin. 11 faisait une nuit très froide. Quitter la tiédeur <le mon lit pour aller courir les rues par une bise glacée n'avait rien de séduisant. Mais je ne pouvais garder Sonia Grigorievna et, après la soirée que nous avions passée, je lui devais de la raccompagner.

Nous voici donc en traîneau. Il y avait peu de monde dehors, car la température était terrible. Nous arrivâmes transis sur la Fontanka, près

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de Nevski, à cette grande maison que tout le inonde connaît, la maison Tolstoï qui donne à la (ois sur la rue de la Trinité et sur le canal de la Fontanka. Elle contient, je crois, près de deux cents appartements. Je laissai Sonia Grigorievna dans la seconde cour au pied de l'escalier qui conduisait chez elle.

Seul, j'hésitai à regagner mon logis- J'étais gelé : j'avais envie de prendre un peu d'alcool pour me réchauffer. Comme je passais dans la première cour, j'aperçus de la lumière au troisième étage, aux fenêtres d'un appartement qu'habitait un prince géorgien que je connaissais. Je montai donc chez lui. Il y avait nombreuse compagnie ; on buvait et on jouait aux cartes. Je m'assis à une table de bridge et jouai assez longtemps avec la malchance qui m'est coutumière.

Vers trois heures, enfin, fatigué, je pris congé.

Il faisait plus froid encore qu'à minuit : le ciel noir était criblé d'étoiles ; le vent me coupait la figure. L'alcool dans les thermomètres devait descendre au-dessous de trente degrés Réaumur. Devant la porte, sur la Fontanka, des bûches

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brûlaient dans un brasero. Un dvomik, enfoui sous une épaisse touloupe et qui n*avait plus forme humaine, somnolait sur un banc près du feu.

Je fis quelques pas vers la Perspective Nevski pour trouver un izvostchik. Je fus bien surpris de voir à quelque distance de moi une femme marcher, de tournure élégante. « Qui diable, me dis-je, peut être dehors à pied, si tard, par cette nuit glaciale ? » Et comme je la dépassais, je me retournai pour la dévisager. Le hasard voulut qu’à ce moment-là elle se trouvât sous un réverbère. Je reconnus Sonia. Elle me vit et sa surprise fut aussi grande que la mienne, mais je devinai sur-le-champ que cette rencontre ne lui causait aucun plaisir.

— Au nom des dieux, que faites-vous ici ?

lui dis-je en la prenant par le bras.

Elle hésita un instant. Elle se demandait sans doute si elle allait se fâcher et m’envoyer promener. Mais elle haussa les épaules et se mit à rire.

-Et vous ? dit-elle. Quel coureur vous êtes ! Une femme ne vous suffit donc pas pour une nuit ?

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— Je suis entré chez Tamamchef en vous quittant* répondis-je. J'ai joué au bridge et j'ai perdu. Cela n'a pas d’intérêt. Mais vous, Sonia Grigorievna, expliquez-moi pourquoi je vous retrouve ici. Je vous croyais depuis longtemps endormie. Y a-t-il eu un drame chez vous ?

Makharof vous a-t-il chassée ?

Et je me demandais avec un peu d'inquiétude si je n’avais pas une part de responsabilité dans ces événements surprenants et si ce qui s'était passé chez moi n'était pas la cause directe qui avait mis Sonia sur le trottoir, à trois heures du matin.

Je sentais sous mon bras trembler le bras de la jeune femme.

— Mais vous mourez de froid, dis-je. Rentrons vite à la maison. Je vous offre volontiers l'hospitalité.

— Non, fit-elle, je n'irai pas chez vous. Je rentrerai dans mon appartement tout à l'heure, comme je le voudrai. Il n’y a aucun drame ; je suis ici de mon propre gré. Si cela ne vous ennuie pas, tenéz-moi compagnie un instant.

— Mais vous êtes folle, chère amie, folle à lier.

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Ce quai serait notre tombeau. Remontez chez vous ou venez chez moi.

— Non, non, reprit-elle avec obstination. Je ne puis rentrer encore. Il faut attendre un peu.

Il y avait dans sa voix un accent si étrange que je me sentis pris d*une grande curiosité. Qu'est-ce qui pouvait retenir cette élégante et délicate femme à trois heures du matin sur le quai de la Fontanka, par une des nuits les plus froides de Khi ver? Et je voulais savoir tout de suite le mot de cette énigme.

A ce moment, un coup de vent nous enveloppa. Nous étions gelés jusqu'à la moelle des

— Sonia Grigorievna, dis-je avec fermeté, je ne vous laisserai pas ici. Allons où voui voudrez, mais mettons-nous à l'abri. Y a-t-il encore un cabaret ouvert ?

— Tout est fermé, dit-elle, se rendant enfin. Soit, allons chez vous. Mais nous garderons l'izvostchik. car je veux rentrer vers quatre heures.

Nous nous dirigeâmes vers Nevski, sans parler. Comme nous arrivions près du pont,

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un traîneau nous croisa. Derrière le cocher, un homme était assis, enveloppé d’une fourrure dont le col relevé montait jusqu’aux yeux, rejoignant le bonnet enfoncé sur le front et sur les oreilles.

Sonia Grigorievna eut un sursaut. Elle s’arrêta net, se retourna et suivit des yeux le traîneau. Il ht halte un peu plus bas devant l’immeuble Tolstoï.

— Eh bien, dis-je impatienté, marchons.

— Non, fit-elle, c’est inutile maintenant.'

Et ses yeux restaient fixés sur le traîneau à une centaine de pas de nous. L'homme en descendit, remit un billet à l’izvotschik et disparut.

—* Je n'irai pas chez vous, me dit Sonia. Mais je n oublierai pas que vous avez été très gentil aujourd’hui et j’y reviendrai, si vous voulez encore de moi, mon cher.

Elle me sourit, tournant vers moi un fin visage qui était d’une extrême pâleur.

— Donnez-moi encore une minute, continuat-elle.

Et, sous un réverbère, elle sortit de son sac à

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main sa boîte de fard et un petit miroir qu’elle me tendit.

— Voulez-vous me tenir ce miroir ? fit-elle.

Je le pns et elle commença à se mettre un peu de rouge. Pub elle se passa une houppette de poudre de riz sur le nez.

— Suis-je bien ainsi ? demanda-t-elle, lorsqu’elle eut fini.

J’étais exaspéré. Vous me voyez aidant cette folle à faire sa toilette entre trois et quatre heures du matin, sur un quai, par un froid sibérien. Et puis je ne comprenais rien à la scène qu’elle me jouait.

— Je ne vous quitterai pas, fis-je, avant que vous m’expliquiez ce que tout cela signifie.

— Pas aujourd’hui, dit-elle avec une légère caresse de la main sur ma joue. Une autre fois , peut-être. Qui sait ?

Déjà elle m’échappait.

Je rentrai chez moi, pestant contre les incompréhensibles caprices des femmes russes.

Je n’eus pas longtemps à attendre pour satisfaire ma curiosité. Chose bizarre, j’avais pris ce soir-là un goût beaucoup plus vif pour Sonia

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Grigorievna. Je n’aime pas les gens tout simples et en qui Ton voit au premier coup d’œil. Ne l’eussé-je pas rencontrée sur la Fontanka, je n aurais peut-être plus pensé à elle. Maintenant, au contraire, je voulais connaître son histoire. Je m’attachai à Sonia et, peu de semaines après, elle avait quitté l’appartement de Makharof pour habiter le mien. Je passe sous silence la vie que nous menâmes à deux pendant quelques mois. Elle fut assez curieuse et. bien que déchirée. m’a laissé un agréable souvenir Mais je veux seulement vous raconter puisque les femmes russes vous intéressent, pourquoi Sonia Grigorievna se promenait sur la Fontanka par cette nuit si froide de janvier.

Elle me le dit elle-même un jour, poussée par l’impérieux désir qu’ont les femmes de ce pays de parler de leur passé et d’évoquer, infernales nécromanciennes, entre les bras de leur amant, les ombres de ses prédécesseurs.

— Il y avait longtemps, me dit-elle, que je n’aimais plus Makharof quand je t’ai rencontré. Je savais qu'il me trompait ; cela m’était indifférent. Je ne lui cachais pas que ie lui étais infidèle.

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II affectait de n’y attacher aucune importance ; mais fêtais certaine qu'i ne croyait pas ce que je lui disais. Il se persuadait que je l'aimais toujours et que je mentais pour le simple plaisir de le faire enrager. Il ne pouvait imaginer qu'un homme tel que lui ne fût pas adoré. J'avais beau lui donner des détails précis, il n'y ajoutait aucune créance. Et d’abord cela m'exaspéra. Puis, en pensant sans fin à ce sujet, mes idées changèrent, je me dis : « S’il est sûr d'être aimé, c'est peut-être qu'au fond il m'aime encore. Sans doute, il a des maîtresses d’occasion, des passades, mais c'est à moi qu'il revient toujours ; c’est avec moi qu'il habite ; c’est moi qu'il veut trouver dans l’appartement quand il rentre. » Et dès lors, je ne m’intéressai plus qu'à une chose : savoir s'il m'aimait ou non. Il y avait un point sur lequel je le voyais très sensible : il tenait à ce que je fusse à la maison quand il lui plaisait d'y revenir. Note, en passant, que quand nous nous retrouvions, c'était le plus souvent pour nous quereller. Naturellement, il avait mille raisons ingénieuses pour expliquer pourquoi je devais l'attendre. Il fallait que le samovar fût

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prêt ; je devais veiller à ce que les poêles chauffassent bien, etc., etc. Moi, qui avais compris .tout cela, je m'arrangeais le plu3 souvent possible, et surtout le soir, pour ne pas être chez nous à l'heure où Makharof rentrait. Je me représentais Makharof me cherchant dans l'appartement, allant de pièce en pièce, m'appelant et, finalement, ivre de fureur, cassant quelque meuble.

Les yeux de Sonia brillaient de plaisir au souvenir des tortures qu'elle avait fait subir à son amant.

— Le jour où j’ai dîné ici, continua-t-elle, Makharof m'avait dit en sortant qu'il serait rentré à minuit et qu'il voulait avoir quelque chose à manger avant de travailler. Tu te souviens que j’eus grand soin de ne retourner chez moi qu'à une heure du matin. Mais tu peux imaginer ma colère quand tu sauras que je ne trouvai personne à la maison. Je n’hésitai pas un instant, je remis ma fourrure et sortis...

— Et tu es restée ainsi deux heures dehors, risquant la mort, pour la seule et maigre satisfaction de penser au désappointement de Makharof lorsqu’il rentrerait dans un appartement où

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tu n'étais pas. Mais c'est absurde, ma chère Sonia !...

Elle me regarda stupéfaite.

— Tu es Français, me dit-elle en haussant les épaules.

Elle n'ajouta rien, comme si ce simple mot suffisait à évoquer l'abîme qui nous séparait.

Mais je me piquai :

— Je comprends bien plus et bien mieux que tu ne l'imagines, repris-je. Je comprends que tu l’aimais encore, bien que tu ne voulusses pas te l'avouer. Sans doute, il t'aimait aussi. Et vous jouiez à cache-cache. Mais le diable m'em porte si 'ai jamais vu des gens qui missent un tel enjeu à la partie. Tu sais que tu risquais ta vie ce soir-là, sur la Fontanka.

Elle ne répondit rien. Et il y eut entre nous un long silence. C'est moi qui le rompis.

— Et quand tu es entrée, dis-je, que s'est-il passé ? Tu as eu ta scène sans doute, la scène que tu attendais, la scène que tu voulais provoquer, qui t'était aussi indispensable pour finir la journée et dormir tranquille qu'une dose d'opium à l'opiomane.

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Sonia sourit.

— Non, fit-elle, il n'y eut aucune scène et la fin de mon histoire est bien plus surprenante. Je te la raconterai puisque tu parais prendre plaisir à ces folies. Tu te souviens que je suis rentrée peut-être cinq minutes après Makharof. Eh bien, je te donne en mille de deviner comment je l'ai trouvé... L'appartement était sombre, pas une pièce n'était éclairée; Makharof était déjà couché, et il dormait à poings fermés. Il dormait!... Tu comprends bien que je n'ai pas été sa dupe. 11 feignait de dormir. U voulait ainsi me faire sentir qu'il lui était complètement indifférent que je fusse là ou que je n'y fusse pas, que je pouvais découcher si bon me semblait, pourvu que son sommeil n'en fût pas dérangé... Oui. mais moi je ne pouvais m'empêcher de rire en pensant à la hâte fébrile avec laquelle il s'était déshabillé, sans même fumer une dernière cigarette, sans même faire sa toilette, de façon à pouvoir paraître endormi si, par hasard, j'arrivais sur ses talons. Et je réfléchissais à la comédie qu'il me iouait ainsi. U voulait se donl’air — et à quel prix ! — d'être indifférent. Il ne

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Tétait donc pas. Je vis clair tout d’un coup. Cette fois-ci je savais la vérité ; j'avais la preuve qu'il m’aimait encore. Ah ! je ne puis te dire combien j'étais heureuse. Toutes les souffrances que le froid m'avait fait endurer pendant les deux mortelles heures d'attente sur la Fontanka étaient payées et largement... Et vois-tu, tout Français que tu es, tu avais peut-être raison tout à l'heure. Jusqu’à ce jour-là, tant que je doutais de lui, je l'aimais encore, sans doute. Mais, à partir de la minute où j'ai été fixée sur ses sentiments, il a perdu tout intérêt pour moi. Il est devenu soudain comme s’il n’était pas ; je ne pouvais même arriver à comprendre comment j'étais restée attachée si longtemps à cet être brutal... La suite, tu la connais, et la preuve que je dis vrai, tu l'as devant toi. puisque je suis ici maintenant.

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