Hippocrate, Œuvres complètes, trad. Littré. Paris
leur corps présente un mécanisme plus parfait qui leur permet de produire de la chaleur en quantité telle qu’il n’a pas besoin de l’emprunter nécessairement au milieu ambiant. En un mot, la spontanéité de la matière vivante n’est qu’une fausse apparence. Il y a constamment des principes extérieurs, des stimulants étrangers qui viennent provoquer la manifestation des propriétés d’une matière toujours également inerte par elle-même.
Nous bornerons ici ces citations, que nous pourrions multiplier à l’infini sans trouver une seule définition complètement satisfaisante de la vie. Pourquoi en est-il ainsi? C’est qu a propos de la vie il faut distinguer le mot de la chose elle-même. Pascal, qui a si bien connu toutes les faiblesses et toutes les illusions de l’esprit humain, fait remarquer qu’en réalité les vraies définitions ne sont que des créations de notre esprit, c’est-à-dire des définitions de noms ou des conventions pour abréger le discours ; mais il reconnaît des mots primitifs que l’on comprend sans qu’il soit besoin de les défi¬
nir.
Or le mot vie est dans ce cas. Tout le monde s’èntehd quand on parle de la vie et de la mort. 11 serait d’ailleurs impossible de séparer ces deux termes ou ces deux idées corrélatives, car ce qui vit, c’est ce qui mourra, ce qui est mort, c’est ce qui a vécu. Quand il s’agit d’un phénomène de la vie comme de tout phénomène de la nature, la première condition est de le connaître ; la définition ne peut être donnée qu'à posteriori, comme conclusion résumée d’une étude préalable; mais ce n’est plus là, à proprement parler, une définition; c’est une vue, une conception. 11 s’agira donc pour nous de savoir quelle conception nous devons nous former des phénomènes de la vie aujourd'hui dans l’état actuel de nos connaissances physiologiques.
Cette conception a varié nécessairement avec les époques et suivant les progrès de la science.
Au commencement de ce siècle, un physiologiste français, Le Gallois, publiait encore un volume d’expériences : sur le Principe de la vie et sur le siège de ce principe. On ne cherche plus maintenant le siège de la vie ; on sait qu’elle réside partout dans toutes les molécules de la
matière organisée. Les propriétés vitales ne sont en réalité que dans les cellules vivantes, tout le reste n’est qu’arrangement et mécanisme. Les manifestations si variées de la vie sont des expressions mille et mille fois combinées et diversifiées de propriétés organiques élémentaires fixes et invariables. Il importe donc moins de connaître l’immense variété des manifestations vitaies que la nature semble ne pouvoir jamais épuiser que de déterminer rigoureusement les propriétés de tissus qui leur donnent naissance. C’est pourquoi aujourd’hui tous les efforts de la science sont dirigés vers l’élude histologique de ces infiniment petits qui recèlent le véritable secret de la vie.
Aussi loin que nous descendions aujourd’hui dans l’intimité des phénomènes propres aux êtres vivants, la question qui se présente à nous est toujours la même. C’est la question qui a été posée dès l’antiquité au début même de la science : la vie est-elle due à une puissance, à une force particulière, ou n’est-elle qu’une modalité des forces générales de la nature? en d’autres termes, existe-t-il dans les êtres vivants une force
spéciale qui soit distincte des forces physiques,
chimiques ou mécaniques?
Les vitalistes se sont toujours retranchés dans l’impossibilité d’expliquer physiquement ou mécaniquement tous les phénomènes de la vie; leurs adversaires ont toujours répondu en réduisant un plus grand nombre de manifestations vitales à des^explications physico-chimiques bien démontrées. 11 faut avouer que ces derniers ont constamment gagné du terrain et qu’à notre époque surtout ils en gagnent chaque jour de plus en plus. Arriveront-ils ainsi atout ramener à leurs théories et ne restera-t-il pas malgré leurs efforts un quid proprium de la vie qui sera irréductible? C’est le point qu’il s’agit d’examiner. En analysant avec soin tous les phénomènes vitaux dont l’explication appartient aux forces physiques et chimiques, nous refoulerons le vitalisme dans un domaine plus circonscrit et dès lors plus facile à déterminer.
Des deux ordres de phénomènes nutritifs qui constituent essentiellement la vie et qui sont l’origine de toutes ses manifestations sans exception, il en est un, celui de la destruction.
de la désassimilation organique, qui rentre complètement dès maintenant dans les actions chimiques ; ces décompositions dans les êtres vivants n’ont rien de plus ou moins mystérieux que celles qui nous sont offertes par les corps inorganiques.
Quant aux phénomènes de genèse organisatrice et de génération nutritive, ils paraissent au premier abord d’une nature vitale tout à fait spéciale, irréductibles aux actions chimiques générales; mais ce n’est encore là qu’une apparence, et pour bien s’en rendre compte il faut considérer ces phénomènes sous le double aspect qu’ils présentent d’une synthèse chimique ordinaire et d’une évolution organique qui s’accomplit. En effet, la genèse vitale comprend des phénomènes de synthèse chimique arrangés, développés suivant un ordre particulier qui constitue leur évolution. 11 importe de séparer les phénomènes chimiques en eux-mêmes de leur évolution, car ce sont deux choses tout à fait distinctes.
En tant qu actions synthétiques, il est évident que ces phénomènes ne relèvent que des forces
chimiques générales; en les examinant successivement un à un, on le démontre clairement.
Les matières calcaires qu’on rencontre dans les coquilles des mollusques, dans les œufs des oiseaux, dans les os des mammifères, sont bien certainement formées selon les lois de la chimie ordinaire pendant l’évolution de l’embryon. Les matières grasses et huileuses sont dans le même cas, et déjà la chimie est parvenue à reproduire artificiellement dans les laboratoires un grand nombre de principes immédiats et d’huiles essentielles, qui sont naturellement l’apanage du règne animal ou végétal. De même les matières amylacées, qui se développent dans les animaux et qui se produisent par l’union du carbone et de l’eau sous l’influence du soleil dans les feuilles vertes des plantes, sont bien des phénomènes chimiques les mieux caractérisés. Si pour les matières azotées ou albuminoïdes les procédés de synthèse sont beaucoup plus obscurs, cela tient à ce que la chimie organique est encore trop peu avancée; mais il est bien certain néanmoins que ces substances se forment par les procédés chimiques dans les
organismes des êtres vivants. A la vérité, on peut dire que les agents des synthèses organiques, les germes et les cellules, constituent des agents tout à fait exceptionnels.
On pourrait dire de même pour les phénomènes de désorganisation que les ferments sont aussi des agents particuliers aux êtres vivants.
Je pense, quant à moi, que c’est là une loi générale et que les phénomènes chimiques dans l'organisme sont exécutés par des agents ou des procédés spéciaux; mais cela ne change rien à la nature purement chimique des phénomènes qui s’accomplissent et des produits qui en sont la conséquence.
Après avoir examiné la synthèse chimique, arrivons à l’évolution organique.
Les agents des phénomènes chimiques dans les corps vivants ne se bornent pas à produire des synthèses chimiques de matières extrêmement variées, mais ils les organisent et les approprient à l’édification morphologique de l’être nouveau Parmi ces agents de la chimie vivante, le plus puissant et le plus merveilleux est sans contredit l’œuf, la cellule pri-
mordiale qui contient le germe, principe organisateur de tout le corps. Nous n’assistons pas à la création de l’œuf ex nihilo, il vient des parents, et l’origine de sa virtualité évolutive nous est cachée ; mais chaque jour la science remonte plus haut vers ce mystère. C’est par le germe, et en vertu de cette sorte de puissance évolutive qu’il possède, que s’établissent la perpétuité des espèces et la descendance des êtres; c’est par lui que nous comprenons les rapports nécessaires qui existent entre les phéf nomènes de la nutrition et ceux du développe- ! ment. Il nous explique la durée limitée de l’ôtre vivant, car la mort doit arriver quand la nu- I trition s’arrête, non parce que les aliments font I défaut, mais parce que l’enchaînement évolutif I de l’être est parvenu à son terme, et que l’impulsion cellulaire organisatrice a épuisé sa vertu.
Le germe préside encore à l’organisation de l’être en formant, à l’aide des matières ambiantes, la substance vivante, et en lui donnant les caractères d’instabilité chimique qui deviennent la cause des mouvements vitaux incessants qui
se passent en elle. Les cellules, germes secondaires, président de la môme façon à l’organisa^ tion cellulaire nutritive. Il est bien évident que ce sont des actions purement chimiques; mais il est non moins clair que ces .actions chimiques en vertu desquelles l’organisme s’accroît et s’édiGe s’enchaînent et se succèdent en vue de ce résultat qui est l’organisation et l’accroissement de l’individu animal ou végétal. Il y a comme un dessin vital qui trace le plan de chaque être et de chaque organe, en sorte que, si, considéré isolément, chaque phénomène de l’organisme est tributaire des forces générales de la nature, pris dans leur succession et dans leur ensemble, ils paraissent révéler un lien spécial ; ils semblent dirigés j>ar quelque conditio n iny isible dans la route qu’ils suivent, dans l’ordre qui les enchaîne. Ainsi les actions chimiques synthétiques de l’organisation et de la nutrition se manifestent comme si elles étaient dominées par une force impulsive gouvernant la matière, faisant une chimie appropriée à un but et mettant en présence les réactifs aveugles des laboratoires, à la manière du chimiste lui-
même. Cette puissance d évolution immanente à l’ovule qui doit reproduire un être vivant em^brasse à la fois, ainsi que nous le savons déjà, les phénomènes de génération et de nutrition; les uns et les autres ont donc un caractère évolutif qui en est le fond et l’essence.
C’est cette puissance ou propriété évolutive que nous nous bornons à énoncer ici qui seule constituerait le quid proprium de la vie, car il est clair que cette propriété évolutive de l’œuf, qui produira un mammifère, un oiseau ou un poisson, n’est ni de la physique, ni delà chimie. Les conceptions vitalistes ne peuvent plus aujourd’hui planer sur l’ensemble de la physiologie. La force évolutive de l’œuf et des cellules est donc le dernier rempart du vitalisme; mais en s’y réfugiant, il est aisé de voir que le vitalisme se transforme en une conception métaphysique et brise le dernier lien qui le rattache au monde physique, à la science physiologique.
En disant que la vie est l’idée directrice ou la force évolutive de l'être , nous exprimons simplement l’idée d’une unité dans la succession de
tous les changements morphologiques et chimiques accomplis par le germe depuis l’origine jusqu’à la fin de la vie. Notre esprit saisit cette unité comme une conception qui s’impose à lui, et il l’explique par une force; mais l’erreur serait de croire que cette force métaphysique est active à la façon d’une force physique. Cette conception ne sort pas du domaine intellectuel pour venir réagir sur les phénomènes pour l’explication desquels l’esprit l’a créée; quoique émanée du monde physique, elle n’a pas d’effet rétroactif sur lui.
En un mot, la force métaphysique évolutive par laquelle nous pouvons caractériser la vie est inutile à la science, parce qu’étant en dehors des forces physiques elle ne peut exercer aucune influence sur elles. Il faut donc ici séparer le monde métaphysique du monde physique phénoménal qui lui sert de base, mais qui n’a rien à lui emprunter. Leibniz a exprimé cette délimitation dans des paroles que nous rappelions au début de cette étude; la science la consacre aujourd’hui.
En résumé, si nous pouvons définir la vie à
l’aide d’une conception métaphysique spéciale, il n’en reste pas moins vrai que les forces mécaniques, physiques et chimiques, sont seules les agents effectifs de l’organisme vivant, et que le physiologiste ne peut avoir à tenir compte que de leur action.
Nous dirons avec Descartes : on pense métaphysiquement, mais on vit et on agit physiquement.
15 mai 1875.
J’ai cherché à contrôler les expériences multiples qui ont été faites sur ce point de physiologie et je vais exposer le résultat de mes recherches'.
Il y a dans cette question de la chaleur animale deux points. Je ne m’étendrai que sur un seul, celui de la topographie calorifique.
A tour de rôle, on a placé le siège de la chaleur animale dans le poumon, dans les capillaires, dans le tissu musculaire, etc.
A mon avis, il n’existe pas de foyer unique:
la chaleur se fait partout, mais il y a des points
1. Voyez Cl. Bernard, Leçons sur la chaleur animale , sur les effets de la chaleur cl sur la fièvre. Paris, 1876.
où elle est plus élevée, tout en étant réglée par
les lois définies.
Le premier point que l’on a discuté est celui de savoir si le sang artériel est plus chaud que le sang veineux, si le sang du cœur gauche est plus chaud que le sang du cœur droit. La théorie de Lavoisier était venue donner un solide appui à l’opinion qui défendait la température plus élevée du sang artériel. Mes recherches combattent absolument cette façon de voir, et les erreurs d’interprétation tiennent à des vices d’expérimentation.
Les méthodes et les procédés ont varié beaucoup. Voici celle que j’ai adoptée.
Je prends deux aiguilles galvano-électriques, construites d’une façon spéciale et introduites dans une sonde de gomme analogue à la vulgaire sonde chirureicale. Cette sonde est destinée à empêcher le contact du liquide sanguin avec l’aiguille. Des observations comparées et répétées permettent d’affirmer que cette enveloppe protectrice ne gêne en rien l’exactitude de cet appareil thermométrique. Il se borne du reste à mesurer les 1/50 de degré.
LA CHALEUR ANIMALE. 2) t>
Je prends un chien, auquel je découvre les artères et veines crurales, et j’introduis dans les deux vaisseaux ma sonde aiguillée. La sonde restant à l’entrée, j’ai constamment observé le résultat suivant : la température du sang artériel est plus élevée que celle du sang veineux. Aussi loin qu’on pousse la sonde dans l’artère (jusqu’à la crosse de l'aorte), la température reste invariable.
Si, au contraire, on fait remonter la sonde dans le conduit veineux, la température varie : à l’entrée de la veine, elle est au-dessous de celle du sang artériel; elle augmente progressivement, pour être égale au niveau des veines rénales et atteindre son maximum au niveau du diaphragme, au point où les veines sushépatiques s’abouchent dans la veine cave; audessus, elle diminue un peu, quoique restant toujours au-dessus de celle du sang artériel.
Celle différence entreles deux températures est fondamentale, et si l’on ne l’observe pas dans les vaisseaux des membres, c’est que le sang subit à la périphérie des déperditions multiples qui lui font perdre sa puissance calorique.
Au sujet de ces expériences, j’ai observé un fait intéressant.
J’avais gardé un chien sur lequel j’avais pratiqué ces recherches ; le lendemain, le chien était en proie à une fièvre des plus intenses. J’eus l’idée de rechercher si le rapport était lé même dans cet état : il l’était en effet, mais avec des différences beaucoup plus prononcées.
Je lui fis prendre alors une forte dose d’opium : la température ne fut pas abaissée.
Cependant à l’état normal l’opium amène un abaissement considérable de la chaleur.
Heidenhain avait observé qu’une excitation nerveuse amène un abaissement de température; si l’animal était fébricitant, la même excitation ne produisait aucune modification. Ces faits peuvent être rapprochés de mes expériences avec l’opium.
On peut tirer de ces recherches l’idée clinique suivante : c’est que la fièvre est un phénomène purement nerveux provenant des modifications, des troubles qui se passent du côté du système nerveux. Appuyé sur des investigations nom-
breuses, je crois qu’il existe des nerfs vasomoteurs de deux ordres, dilatateurs et constricteurs. La fièvre n’est que la résultante de modifications profondes du côté de ce système, résultante qui a pour effet principal l’élévation de la température.
Association fr; .îçaise pour l’avancement des Sciences.
Session de Nantes, 20 août 1875.
LA SENSIBILITÉ