‹ Claude Bernard La science experimentaleChapitre 3 sur 30 · Voy. Étude sur la physiologie du cœur , p · texte numérisé non relu

Voy. Étude sur la physiologie du cœur , p

DANS LES SCIENCES PHYSIOLOGIQUES. 49 organique, après avoir pénétré dans notre sang et s’être mis en contact avec nos particules orsanisées. Cette idée du milieu intérieur, dirigéant mes études en physiologie, m’a servi à déterminer d’une manière plus précise l’action des substances toxiques sur les divers éléments de notre corps 1 ; mais en outre il en résulte des considérations nouvelles, qui sont destinées à guider le physiologiste dans ses expérimentations et à servir de base à la fois à la physiologie et à la pathologie générales. En effet, au point de vue médical ou thérapeutique, nous ne saurions trouver, ni chez l’homme ni chez les animaux élevés, une indépendance vitale à l’égard des poisons et des médicaments. Tous les jours nous pouvons modifier les phénomènes de la vie ou les éteindre en faisant pénétrer des substances actives dans notre sang ou dans notre milieu organique; mais ce serait une illusion que de ne voir, dans toutes ces modifications si variées et si multiples de l’organisme,

1. Voy. Etudes physiologiques sur quelques poisons nmericains, le curare , p. 237.

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que l’expression indéterminée d’une force vitale quelconque ’. Elles dépendent toutes au contraire de conditions physico-chimiques précises survenues dans notre milieu intérieur ou dans les les éléments histologiques de nos tissus.

Autrefois Buffon avait cru qu’il devait exister dans le corps des êtres vivants un élément organique particulier qui ne se retrouverait pas dans les corps minéraux *. Les progrès des sciences chimiques ont détruit cette hypothèse en montrant que le corps vivant est exclusivement constitué par des matières simples ou élé mentaires empruntées au monde minéral.

On a pu croire de même à l’activité d’une force spéciale pour la manifestation des phénomènes de la vie ; mais les progrès des sciences physiologiques détruisent également cette seconde hypothèse, en faisant voir que les propriétés vitales n’ont pas plus de spontanéité par elles-mêmes que les propriétés minérales,

1. Claude Bernard, Leçons svr les effets des substances toxiques et médicamenteuses. Paris, 1857.

2. Buffon, Œuvres complètes, publiées par Lacépède, t. IX, p. 25.

DANS LES SCIENCES PHYSIOLOGIQUES. 51 et que ce sont les mêmes conditions physicochimiques générales qui président aux manifestations des unes et des autres.

On ne saurait inférer de ce qui vient d’être dit que nous assimilons les corps vivants aux corps bruts; le bon sens de tous protesterait immédiatement contre une pareille confusion.

Il est évident que les corps vivants ne se comportent pas comme les corps inanimés. Il s’agit seulement de bien caractériser et de bien définir leur différence, car c’est un point capital pour bien comprendre la science physiologique expérimentale.

De toutes les définitions de la vie, celle qui est à la fois la moins compromettante et la plus vraie est celle qui a été donnée par l’Encyclopédie : « la vie est le contraire de la mort. » Cette définilion est d’une clarté naïve, et cependant nous ne pourrons jamais rien dire de mieux, parce que nous ne saurons jamais ce qu’est la vie en elle-même. Pour nous, un corps n’est vivant que parce qu’il meurt et parce qu’il est organisé de manière à ce que, par le jeu naturel de ses fonctions, il entretient son

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organisation pendant un certain temps et se perpétue ensuite par la formation d’individus semblables à lui. La vie a donc son essence dans la force ou plutôt dans l’idée directrice du développement organique; c’est la force vitale ainsi comprise qui constituait la force médicatrice d’Hippocrate, la force séminale et Varcheus faber de Van Helmont.

Si je devais définir la vie d’un seul mot, je dirais : la vie, c’est la création. En effet, la vie pour le physiologiste ne saurait être autre chose que la cause première créatrice de l’organisme qui nous échappera toujours, comme toutes les causes premières. Cette cause se manifeste par l’organisation; pendant toute sa durée, l’être vivant reste sous l’empire de cette influence vitale créatrice, et la mort naturelle arrive lorsque la création organique ne peut plus se réaliser.

L’esprit de l’homme ne peut concevoir un effet sans cause, la vue d’un phénomène éveille toujours en lui une idée de causalité, et toute la science humaine consiste à remonter des effets observés à leur cause; mais de tout temps

DANS LES SCIENCES PHYSIOLOGIQUES. 53 les philosophes et les savants ont distingué deux ordres de causes, les causes premières et les causes secondes ou prochaines. — Les causes premières, qui sont relatives à l’origine des choses, nous sont absolument impénétrables; les causes prochaines, qui sont relatives aux conditions de manifestation des phénomènes sont à notre portée et peuvent nous être connues expérimentalement. Newton a dit que celui qui se livre à la recherche des causes premières donne par cela même la preuve qu’il n’est pas un savant. En effet, cette recherche reste stérile, parce qu’elle nous pose des problèmes qui sont inabordables à l’aide de la méthode expérimentale.

En résumé, il y a dans un phénomène vital, comme dans tout autre phénomène naturel, deux ordres de causes : d’abord une cause première, créatrice, législative et directrice de la vie, et inaccessible à nos connaissances, — ensuite une cause prochaine ou exécutive du phénomène vital, qui toujours est de nature physico-chimique, et tombe dans le domaine de l’expérimentateur. La cause première de la

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vie donne l’évolution ou la création de la machine organisée; mais la machine, une fois créée, fonctionne en vertu des propriétés de ses éléments constituants et sous l’influence des conditions physico-chimiques qui agissent sur eux. Pour le physiologiste et le médecin expérimentateur, l’organisme vivant n’est qu’une machine admirable, douée des propriétés les plus merveilleuses, mise en action à l'aide des mécanismes les plus complexes et les plus délicats. C’est une machine dont ils doivent analyser et déterminer le mécanisme, afin de pouvoir le modifier, car la mort accidentelle n’est que la dislocation ou la destruction de l’organisme par suite de la rupture ou de la cessation d’action d’un ou de plusieurs de ces mécanismes vitaux.

La recherche des causes premières, avonsnous dit, n’est point du domaine scientifique.

DANS LES SCIENCES PHYSIOLOGIQUES. 55 Quand l'expérimentateur est parvenu au déterminisme des phénomènes, il ne lui est pas donné d'aller au delà, et sous ce rapport la limite de sa connaissance est la même dans les sciences des corps vivants et dans les sciences des corps bruts.

Le nature de notre esprit nous porte d’abord à rechercher la cause première,c’est-à-dire l’essence ou le pourquoi des choses. En cela, nous visons plus Join que le but qu’il nous est donné d’atteindre, car l’expérience nous ap- I prend bientôt que nous ne pouvons pas aller au delà du comment, c’est-à-dire au delà du i déterminisme qui donne la cause prochaine ou * la condition d’existence des phénomènes.

Ce que nous appelons le déterminisme d’un j phénomène n’est rien autre chose que la cause I déterminante ou la cause prochaine, c’est-à-dire la circonstance qui détermine l’apparition du phénomène et constitue sa condition ou l’une de ses conditions d’existence. Le mot déterminisme a une signification tout à fait différente de celle du mot fatalisme. Le fatalisme suppose la manifestation nécessaire d’un phénomène

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indépendamment de ses conditions, tandis que le déterminisme n’est que la condition néces- \ saire d’un phénomène dont la manifestation \ n’est pas forcée. Le fatalisme est donc antiscientifique à l’égal de l’indéterminisme.

Lorsque, par une analyse expérimentale suc- J cessive, nous avons trouvé la cause prochaine 1 ou la condition élémentaire d’un phénomène, \ nous avons atteint le but scientifique que nous l ne pourrons jamais dépasser.

Quand nous savons que l’eau avec toutes ses propriétés résulte de la combinaison de l’oxygène et de l’hydrogène dans certaines proportions, et que nous connaissons la condition de celte combinaison, nous savons tout ce que nous pouvons savoir scientifiquement à ce suf jet ; mais cela répond au comment et non au pourquoi des choses. Nous savons comment Peau peut se faire; mais pourquoi la combinaison d’un volume d’oxygène et de deux volumes d’hydrogène donne-t-elle de l’eau, nous n’en savons rien, nous ne pouvons pas le savoir, et nous ne devons pas le chercher.

En médecine aussi bien qu’en chimie, il

DANS LES SCIENCES PHYSIOLOGIQUES. 57 n’est pas scientifique de poser la question du pourquoi : cela ne peut en effet que nous égarer dans des questions insolubles et sans applications. Serait-ce pour se moquer de cette tendance antiscientifique de la médecine qui résulte de l’absence du sentiment de cette limite de nos connaissances que Molière a mis dans la bouche de son candidat docteur, à qui l’on demandait pourquoi l’opium fait dormir, la réponse suivante : Quia est in eo virtus donnitiva , cujus est natura sensus assoupire? Cette réponse paraît plaisante ou absurde ; elle est cependant la seule qu’on pourrait faire.

De même, si l’on voulait répondre à cette question : « Pourquoi l’hydrogène, en se combinant avec de l’oxygène, fait-il de l’eau? » on serait obligé de dire : « Parce qu’il y a dans l’hydrogène une propriété capable d’engendrer l’eau. »

C’est donc seulement la question du pourquoi qui est absurde, puisqu’elle entraîne une réponse qui paraît naïve ou ridicule. Il vaut mieux reconnaître que nous ne savons pas, et que c’est là que se place la limite de notre

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connaissance. Nous pouvons savoir comment et dans quelles conditions l’opium fait dormir; mais nous ne saurons jamais pourquoi.

Les propriétés de la matière vivante ne peuvent être manifestées et connues que par leurs rapports avec les propriétés de la matière brute, d’où il résulte que les sciences physiologiques expérimentales ont pour base nécessaire les sciences physico-chimiques, auxquelles elles empruntent leurs procédés d’investigation et leurs moyens d’action. Le corps vivant est pourvu sans doute de propriétés et de facultés tout à fait spéciales à sa nature, telles que la plasticité organique, la contractilité, la sensibilité, l’intelligence ; néanmoins toutes ces propriétés et toutes ces facultés sans exception, de quelque ordre qu’elles soient, trouvent leur déterminisme, c’est-à-dire leurs moyens de manifestations et d’action, dans les conditions physico-chimiques des milieux extérieur et intérieur de l’organisme. Mais dans les phénomènes vitaux pas plus que dans les phénomènes minéraux la condition d’existence d’un phénomène ne saurait rien nous apprendre sur sa nature.'

DANS LES SCIENCES PHYSIOLOGIQUES. 59 Quand nous savons que l’excitation extérieure de certains nerfs et que le contact physique et chimique du sang, à une certaine température, avec les éléments nerveux cérébraux sont nécessaires pour manifester la pensée ainsi que les phénomènes nerveux et intellectuels, cela nous indique le déterminisme ou les conditions d’existence de ces phénomènes, mais cela ne saurait rien dous apprendre sur la nature première de l’intelligence. De même, quand nous savons que le frottement et les actions chimiques développent l’électricité, cela nous indique le déterminisme ou les conditions du phénomène, mais cela ne nous apprend rien sur la nature première de l’électricité.

L’expérimentateur peut modifier tous les phénomènes de la nature qui sont à sa portée.

Par une disposition que nous devons sans doute trouver fort sage, il ne pourra jamais agir sur les corps célestes; c’est pourquoi l’astronomie est condamnée à rester à tout jamais une science d’observation pure. « Sur la terre, dit Laplace, nous faisons varier les phénomènes par des expériences ; dans le ciel, nous obser*

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vons avec soin tous ceux que nous offrent les mouvements célestes \ »

Parmi les sciences des phénomènes terrestres qui seules sont appelées à être des sciences d’expérimentation, les sciences minérales ont été les premières, à cause de la plus grande simplicité de leurs phénomènes, à devenir accessibles à l’expérimentateur; mais c’est à tort qu’on a voulu exclure l’expérimentation de la science des êtres vivants, en disant que l’organisme s’isole comme un petit monde ( microcosme) dans le grand nombre (macrocosme ), et -que sa vie représente la résultante d’un tout ou d’un système invisible dont nous ne pouvons qu’observer les effets sans les modifier.

Si la médecine, par exemple, voulait rester une science d’observation, le médecin devrait se contenter d’observer ses malades, se borner à prédire la marche et l’issue de leurs maladies, mais sans y toucher plus que l’astronome ne touche à ses planètes. Donc le médecin expérimente dès qu’il donne un remède actif, car c’est

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